Les Frères corses/10

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Les Frères Corses (1845)
Calmann-Lévy (p. 60-70).
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X


Griffo attendait.

Avant que son maître lui adressât une parole, il avait fouillé dans la poche de sa veste et en avait tiré le faisan. Il avait entendu et reconnu le coup de fusil.

Madame de Franchi n’était pas encore couchée ; seulement, elle s’était retirée dans sa chambre en chargeant Griffo de prier son fils d’entrer chez elle avant de se coucher.

Le jeune homme s’informa si je n’avais besoin de rien, et, sur ma réponse négative, me demanda la permission de se rendre aux ordres de sa mère.

Je lui donnai toute liberté et je montai dans ma chambre.

Je la revis avec un certain orgueil. Mes études sur les analogies ne m’avaient pas trompé, et j’étais fier d’avoir deviné le caractère de Louis comme j’eusse deviné celui de Lucien.

Je me déshabillai donc lentement, et, après avoir pris les Orientales de Victor Hugo dans la bibliothèque du futur avocat, je me mis au lit, plein de la satisfaction de moi-même.

Je venais de relire pour la centième fois le Feu du ciel lorsque j’entendis des pas qui montaient l’escalier et qui s’arrêtaient tout doucement à ma porte ; je me doutai que c’était mon hôte qui venait avec l’intention de me souhaiter le bonsoir, mais qui, craignant sans doute que je ne fusse déjà endormi, hésitait à ouvrir la porte.

— Entrez, dis-je en posant mon livre sur la table de nuit.

Effectivement, la porte s’ouvrit et Lucien parut.

— Excusez, me dit-il, mais il me semble, en y réfléchissant, que j’ai été si maussade ce soir, que je n’ai pas voulu me coucher sans vous faire mes excuses ; je viens donc faire amende honorable, et, comme vous paraissez encore avoir bon nombre de questions à me faire, me mettre à votre entière disposition.

— Merci cent fois, lui dis-je ; grâce à votre obligeance, au contraire, je suis à peu près édifié sur tout ce que je voulais savoir, et il ne me reste à apprendre qu’une chose que je me suis promis de ne pas vous demander.

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle serait véritablement par trop indiscrète. Cependant, je vous en préviens, ne me pressez pas ; je ne réponds pas de moi.

— Eh bien, alors, laissez-vous aller : c’est une mauvaise chose qu’une curiosité qui n’est point satisfaite ; cela éveille naturellement des suppositions, et, sur trois suppositions, il y en a toujours deux au moins qui sont plus préjudiciables à celui qui en est l’objet que ne serait la vérité.

— Rassurez-vous sur ce point : mes suppositions les plus injurieuses à votre égard me mènent tout simplement à croire que vous êtes sorcier.

Le jeune homme se mit à rire.

— Diable ! dit-il vous allez me rendre aussi curieux que vous ; parlez-donc, c’est moi qui vous en prie.

— Eh bien, vous avez eu la bonté d’éclaircir tout ce qui était obscur pour moi, moins un seul point : vous m’avez montré ces belles armes historiques que je vous demanderai la permission de revoir avant mon départ.

— Et d’une.

— Vous m’avez expliqué ce que signifiait cette double et semblable inscription sur la crosse des deux carabines.

— Et de deux.

— Vous m’avez fait comprendre comment, grâce au phénomène de votre naissance, vous éprouvez, quoique à trois cents lieues de lui, les sensations que ressent votre frère, comme de son côté, sans doute, il éprouve les vôtres.

— Et de trois.

— Mais, lorsque madame de Franchi, à propos de ce sentiment de tristesse que vous avez éprouvé, et qui vous fait croire à quelque événement fâcheux arrivé à votre frère, vous a demandé si vous étiez sûr qu’il ne fût pas mort, vous avez répondu : « Non, s’il était mort, je l’aurais revu. »

— Oui, c’est vrai, j’ai répondu cela.

— Eh bien, si l’explication de ces paroles peut entrer dans une oreille profane, expliquez-les-moi, je vous prie.

La figure du jeune homme avait pris, à mesure que je parlais, une teinte si grave, que je prononçai les derniers mots en hésitant.

Il se fît même, après que j’eus cessé de parler, un moment de silence entre nous deux.

— Tenez, lui dis-je, je vois bien que j’ai été indiscret ; prenons que je n’ai rien dit.

— Non, me dit-il ; seulement, vous êtes un homme du monde, et, par conséquent, vous avez l’esprit quelque peu incrédule. Eh bien, je crains de vous voir traiter de superstition une ancienne tradition de famille qui subsiste chez nous depuis quatre cents ans.

— Écoutez, lui dis-je, je vous jure une chose, c’est que personne, sous le rapport des légendes et des traditions, n’est plus crédule que moi, et il y a même des choses auxquelles je crois tout particulièrement : c’est aux choses impossibles.

— Ainsi, vous croiriez aux apparitions ?

— Voulez-vous que je vous dise ce qui m’est arrivé à moi-même ?

— Oui, cela m’encouragera.

— Mon père est mort en 1807 ; par conséquent, je n’avais pas encore trois ans et demi ; comme le médecin avait annoncé la fin prochaine du malade, on m’avait transporté chez une vieille cousine qui habitait une maison entre cour et jardin.

« Elle m’avait dressé un lit en face du sien, m’y avait couché à mon heure ordinaire, et, malgré le malheur qui me menaçait et duquel je n’avais d’ailleurs pas la conscience, je m’étais endormi ; tout à coup on frappe trois coups violents à la porte de notre chambre ; je me réveille, je descends de mon lit et je m’achemine vers la porte.

« — Où vas-tu ? me demanda ma cousine.

« Réveillée comme moi par ces trois coups, elle ne pouvait maîtriser une certaine terreur, sachant bien que, puisque la première porte de la rue était fermée, personne ne pouvait frapper à la porte de la chambre où nous étions.

« — Je vais ouvrir à papa, qui vient me dire adieu, répondis-je.

« Ce fut elle alors qui sauta à bas du lit et qui me recoucha malgré moi ; car je pleurais fort, criant toujours :

« — Papa est à la porte, et je veux voir papa avant qu’il s’en aille pour toujours.

— Et depuis, cette apparition s’est-elle renouvelée ? demanda Lucien.

— Non, quoique bien souvent je l’aie appelée ; mais, peut-être aussi, Dieu accorde-t-il à la pureté de l’enfant des privilèges qu’il refuse à la corruption de l’homme.

— Eh bien, me dit en souriant Lucien, dans notre famille, nous sommes plus heureux que vous.

— Vous revoyez vos parents morts ?

— Toutes les fois qu’un grand événement va s’accomplir ou s’est accompli.

— Et à quoi attribuez-vous ce privilège accordé à votre famille ?

— Voici ce qui s’est conservé chez nous comme tradition : je vous ai dit que Savilia mourut laissant deux fils.

— Oui, je me le rappelle.

— Ces deux fils grandirent, s’aimant de tout l’amour qu’ils eussent reporté sur leurs autres parents, si leurs autres parents eussent vécu. Ils se jurèrent donc que rien ne pourrait les séparer, pas même la mort ; et, à la suite de je ne sais quelle puissante conjuration, ils écrivirent, avec leur sang, sur un morceau de parchemin qu’ils échangèrent, le serment réciproque que le premier mort apparaîtrait à l’autre, d’abord au moment de sa propre mort, puis ensuite dans tous les moments suprêmes de sa vie. Trois mois après, l’un des deux frères fut tué dans une embuscade, au moment même où l’autre cachetait une lettre qui lui était destinée ; mais, comme il venait d’appuyer sa bague sur la cire encore brûlante, il entendit un soupir derrière lui, et, se retournant, il vit son frère debout et la main appuyée sur son épaule, quoiqu’il ne sentît pas cette main. Alors, par un mouvement machinal, il lui tendit la lettre qui lui était destinée ; l’autre prit la lettre et disparut. La veille de sa mort, il le revit. Sans doute les deux frères ne s’étaient pas seulement engagés pour eux, mais encore pour leurs descendants ; car, depuis cette époque, les apparitions se sont renouvelées, non seulement au moment de la mort de ceux qui trépassaient, mais encore à la veille de tous les grands événements.

— Et avez-vous jamais eu quelque apparition ?

— Non ; mais, comme mon père, pendant la nuit qui a précédé sa mort, a été prévenu par son père qu’il allait mourir, je présume que nous jouirons, mon frère et moi, du privilège de nos ancêtres, n’ayant rien fait pour démériter de cette faveur.

— Et ce privilège est accordé aux mâles de la famille seulement ?

— Oui.

— C’est étrange !

— C’est comme cela.

Je regardais ce jeune homme qui me disait, froid, grave et calme, une chose regardée comme impossible, et je répétais avec Hamlet :

There are more things in heav’n and earth, Horatio,
Than are dreamt of in your philosophy.

À Paris, j’eusse pris ce jeune homme pour un mystificateur ; mais, au fond de la Corse, dans un petit village ignoré, il fallait tout bonnement le considérer ou comme un fou qui se trompait de bonne foi, ou comme un être privilégié plus heureux ou plus malheureux que les autres hommes.

— Et, maintenant, me dit-il après un long silence, savez-vous tout ce que vous voulez savoir ?

— Oui, merci, répondis-je ; je suis touché de votre confiance en moi, et je vous promets de garder le secret.

— Oh ! mon Dieu, me dit-il en souriant, il n’y a point de secret là dedans, et le premier paysan du village vous aurait raconté cette histoire comme je vous la raconte ; seulement, j’espère qu’à Paris mon frère ne se sera point vanté de ce privilège, qui aurait probablement pour résultat de lui faire rire au nez par les hommes, et de donner des attaques de nerfs aux femmes.

Et, à ces mots, il se leva, et, me souhaitant le bonsoir, se retira dans sa chambre.

Quoique fatigué, j’eus quelque peine à m’endormir ; encore mon sommeil, une fois venu, fut-il agité.

Je revoyais confusément, dans mon rêve, tous les personnages avec lesquels j’avais été mis en relation pendant cette journée, mais formant entre eux une action confuse et sans suite. Au jour seulement, je m’endormis d’un sommeil réel, et ne me réveillai qu’au son de la cloche qui semblait battre à mes oreilles.

Je tirai ma sonnette, car mon sensuel prédécesseur avait poussé le luxe jusqu’à avoir à la portée de sa main le cordon d’une sonnette, la seule sans doute qui existât dans tout le village.

Aussitôt Griffo parut, de l’eau chaude à la main.

Je vis que M. Louis de Franchi avait assez bien dressé cet espèce de valet de chambre.

Lucien avait déjà demandé deux fois si j’étais réveillé, et avait déclaré qu’à neuf heures et demie, si je ne remuais pas, il entrerait dans ma chambre.

Il était neuf heures vingt-cinq minutes, aussi ne tardai-je pas à le voir paraître.

Cette fois, il était vêtu en Français, et même en Français élégant. Il portait une redingote noire, un gilet de fantaisie, et un pantalon blanc ; car, au commencement de mars, on porte déjà depuis longtemps des pantalons blancs en Corse.

Il vit que je le regardais avec une certaine surprise.

— Vous admirez ma tenue, me dit-il ; c’est une nouvelle preuve que je me civilise.

— Oui, ma foi, répondis-je, et je vous avoue que je ne suis pas médiocrement étonné de trouver un tailleur de cette force à Ajaccio. Mais, moi, avec mon costume de velours, je vais avoir l’air de Jean de Paris auprès de vous.

— Aussi, ma toilette est-elle de l’Humann tout pur ; rien que cela, mon cher hôte. Comme nous sommes, mon frère et moi, absolument de la même taille, mon frère m’a fait cette plaisanterie de m’envoyer une garde-robe complète, que je n’endosse, comme vous le pensez bien, que dans les grandes occasions : quand M. le préfet passe ; quand M. le général commandant le quatre-vingt-sixième département fait sa tournée ; ou bien encore quand je reçois un hôte comme vous, et que ce bonheur se combine avec un événement aussi solennel que celui qui va s’accomplir.

Il y avait dans ce jeune homme une ironie éternelle conduite par un esprit supérieur, qui, tout en mettant son interlocuteur mal à l’aise avec lui, ne dépassait cependant jamais les bornes d’une parfaite convenance.

Je me contentai donc de m’incliner en signe de remerciment, tandis qu’il passait, avec toutes les précautions d’usage, un paire de gants jaunes moulés sur sa main par Boivin ou par Rousseau.

Dans cette tenue, il avait véritablement l’air d’un élégant Parisien.

Pendant ce temps, j’achevais moi-même ma toilette.

Dix heures moins un quart sonnèrent.

— Allons, médit Lucien, si vous voulez voir le spectacle, je crois qu’il est temps que nous prenions nos stalles ; à moins, toutefois, que vous ne préfériez déjeuner, ce qui serait bien plus raisonnable, ce me semble.

— Merci ; je mange rarement avant onze heures ou midi ; je puis donc faire face aux deux opérations,

— Alors, venez.

Je pris mon chapeau et je le suivis.