Les Frères corses/9

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Les Frères Corses (1845)
Calmann-Lévy (p. 55-60).
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IX


Nous sortîmes des ruines par le côté opposé où nous étions entrés, Lucien marchant le premier.

Au moment où nous mettions le pied dans le maquis, le faisan, se dénonçant lui-même, se mit à coqueter de nouveau.

Il était à quatre-vingts pas de nous, à peu près, caché dans les branches d’un châtaignier dont l’approche était de tous côtés défendue par un épais maquis.

— Comment arriverez-vous à lui sans qu’il vous entende ? demandai-je à Lucien. Cela ne me paraît pas facile.

— Non, me répondit-il ; si je pouvais seulement le voir, je le tirerais d’ici.

— Comment d’ici ? avez-vous un fusil qui tue les faisans à quatre-vingts pas ?

— À plomb, non ; à balle, oui.

— Ah ! à balle, n’en parlons plus, c’est autre chose ; et vous avez bien fait de vous charger du coup.

— Voulez-vous le voir ? demanda Orlandi.

— Oui, dit Lucien, j’avoue que cela me ferait plaisir.

— Attendez, alors.

Et Orlandi se mit à imiter le gloussement de la poule faisane.

Au même instant, sans apercevoir le faisan, nous vîmes un mouvement dans les feuilles du châtaignier  ; le faisan montait de branche en branche, tout en répondant par son coquetage aux avances que lui faisait Orlandi.

Enfin, il parut à la cime de l’arbre parfaitement visible, et se détachant en vigueur sur le blanc mat du ciel.

Orlandi se tut et le faisan demeura immobile.

Au même instant, Lucien abaissa son fusil, et, après avoir ajusté une seconde, lâcha le coup.

Le faisan tomba comme une pelote.

— Va chercher ! dit Lucien à Diamante.

Le chien s’élança dans le maquis, et, cinq minutes après, revint le faisan dans la gueule.

La balle avait traversé le corps de celui-ci.

— Voilà un beau coup, dis-je, et dont je vous fais mon compliment, surtout avec un fusil double.

— Oh ! dit Lucien, il y a moins de mérite à ce que j’ai fait que vous ne le pensez ; un des canons est rayé et porte la balle comme une carabine.

— N’importe ! même avec une carabine le coup mériterait encore une mention honorable.

— Bah ! dit Orlandi, avec une carabine, M. Lucien touche à trois cents pas une pièce de cinq francs.

— Et tirez-vous le pistolet aussi bien que le fusil ?

— Mais, dit Lucien, à peu près ; à vingt-cinq pas, je couperai toujours six balles sur douze à la lame d’un couteau.

J’ôtai mon chapeau et je saluai Lucien.

— Et votre frère, lui demandai-je, est-il de votre force ?

— Mon frère ? reprit-il. Pauvre Louis ! il n’a jamais touché ni un fusil ni un pistolet. Aussi ma crainte est-elle toujours qu’il ne se fasse à Paris quelque mauvaise affaire ; car, brave comme il est, et pour soutenir l’honneur du pays, il se ferait tuer.

Et Lucien poussa le faisan dans la poche de sa grande poche de velours.

— Maintenant, dit-il, mon cher Orlandi, à demain.

— À demain, monsieur Lucien.

— Je connais votre exactitude ; à dix heures, vous, vos amis et vos parents, vous serez au bout de la rue, n’est-ce pas ? Du côté de la montagne, à la même heure, et au bout opposé de la rue, Colona se trouvera de son côté avec ses parents et ses amis. Nous, nous serons sur les marches de l’église.

— C’est dit, monsieur Lucien ; merci de la peine. Et vous, monsieur, continua Orlandi en se tournant de mon côté et en me saluant, merci de l’honneur.

Et, sur cet échange de compliments, nous nous séparâmes. Orlandi, rentrant dans le maquis, et nous reprenant le chemin du village.

Quant à Diamante, il resta un moment indécis entre Orlandi et nous, regardant alternativement à droite et à gauche. Après cinq minutes d’hésitation, il nous fit l’honneur de nous donner la préférence.

J’avoue que je n’avais pas été sans inquiétude, lorsque j’escaladais la double muraille de roches dont j’ai parlé, sur la manière dont je descendrais ; la descente, on le sait, étant, en général, bien autrement difficile que la montée.

Je vis avec un certain plaisir que Lucien, devinant sans doute ma pensée, prenait un autre chemin que celui par lequel nous étions venus.

Cette route m’offrait encore un autre avantage, c’était celui de la conversation qu’interrompaient naturellement les endroits escarpés.

Or, comme la pente était douce et le chemin facile, je n’eus pas fait cinquante pas, que je me laissai aller à mes interrogations habituelles.

— Ainsi, dis-je, la paix est faite ?

— Oui, et, comme vous avez pu voir, ce n’est pas sans peine. Enfin, je lui ai fait comprendre que toutes les avances étaient faites par les Colona. D’abord, ils avaient eu cinq hommes tués, tandis que les Orlandi n’en avaient eu que quatre. Les Colona avaient consenti hier à la réconciliation, tandis que les Orlandi l’y consentaient qu’aujourd’hui. Enfin, les Colona s’engageaient à rendre publiquement une poule vivante aux Orlandi, concession qui prouvait qu’ils reconnaissent avoir eu tort. Cette dernière considération l’a déterminé.

— Et c’est demain que cette touchante réconciliation doit avoir lieu ?

— Demain, à dix heures. Vous voyez que vous n’êtes pas encore trop malheureux. Vous espériez voir une vendette !

Le jeune homme reprit en riant d’un rire amer :

— Bah ! la belle chose qu’une vendette. Depuis quatre cents ans, en Corse, on n’entend parler que de cela. Vous verrez une réconciliation. Ah ! c’est bien autrement rare qu’une vendette.

Je me mis à rire.

— Vous voyez bien, me dit-il, que vous riez de nous, et vous avez raison ; nous sommes, en vérité, de drôles de gens.

— Non, lui dis-je, je ris d’une chose étrange, c’est de vous voir furieux contre vous-même d’avoir si bien réussi.

— N’est-ce pas ? Ah ! si vous aviez pu me comprendre, vous eussiez admiré mon éloquence. Mais revenez dans dix ans, et, soyez tranquille, tout ce monde parlera français.

— Vous êtes un excellent avocat.

— Non pas, entendons-nous, je suis arbitre. Que diable voulez-vous ! le devoir d’un arbitre, c’est la conciliation. On me nommerait arbitre entre le bon Dieu et Satan, que je tâcherais de les raccommoder, quoiqu’au fond du cœur je serais bien convaincu qu’en m’écoutant, le bon Dieu ferait une sottise.

Comme je vis que ce genre d’entretien ne faisait qu’aigrir mon compagnon de route, je laissai tomber la conversation, et, comme, de son côté, il n’essaya pas de la relever, nous arrivâmes à la maison sans avoir prononcé un mot de plus.