Les Frères corses/13

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Les Frères Corses (1845)
Calmann-Lévy (p. 96-104).
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XIII


Nous trouvâmes au salon plusieurs de mes amis, des habitués du foyer de l’Opéra, des locataires de la loge infernale, de B…, L…, V…, A… De plus, comme je m’en étais douté, deux ou trois dominos démasqués qui tenaient leurs bouquets à la main en attendant le moment de les planter dans les carafes.

Je présentai Louis de Franchi aux uns et aux autres ; il est inutile de dire qu’il fut gracieusement accueilli des uns et des autres.

Dix minutes après, D… rentra à son tour, ramenant le bouquet de myosotis, lequel se démasqua avec un abandon et une facilité qui indiquaient la jolie femme d’abord, et ensuite la femme habituée à ces sortes de parties.

Je présentai M. de Franchi à D…

— Maintenant, dit de B…, si toutes les présentations sont faites, je demande qu’on se mette à table.

— Toutes les présentations sont faites ; mais tous les convives ne sont pas arrivés, répondit D…

— Et qui nous manque-t-il donc ?

— Il nous manque encore Château-Renaud.

— Ah ! c’est juste. N’y a-t-il pas un pari, demanda V… ?

— Oui, un pari pour un souper de douze personnes, qu’il ne nous amène pas une certaine dame qu’il s’est engagé à nous amener.

— Et quelle est donc cette dame, demanda le bouquet de myosotis, qui est si farouche, qu’on engage à son endroit de semblables paris ?

Je regardai de Franchi ; il était calme en apparence, mais pâle comme la mort.

— Ma foi, répondit D…, je ne crois pas qu’il y ait grande indiscrétion à vous nommer le masque, d’autant plus que, selon toute probabilité, vous ne le connaissez pas. C’est madame…

Louis posa la main sur le bras de D…

— Monsieur, lui dit-il, en faveur de notre nouvelle connaissance, accordez-moi une grâce.

— Laquelle, monsieur ?

— Ne nommez pas la personne qui doit venir avec M. de Château-Renaud : vous savez que c’est une femme mariée.

— Oui, mais dont le mari est à Smyrne, aux Indes, au Mexique, je ne sais où. Quand on a un mari si loin, vous le savez, c’est comme si on n’en avait pas.

— Son mari revient dans quelques jours ; je le connais ; c’est un galant homme, et je voudrais, si c’est possible, lui épargner le chagrin d’apprendre, à son retour, que sa femme a fait une pareille inconséquence.

— Alors, monsieur, excusez-moi, dit D… J’ignorais que vous connussiez cette dame ; je doutais même qu’elle fût mariée ; mais, puisque vous la connaissez, puisque vous connaissez son mari…

— Je les connais.

— Nous y mettrons la plus grande discrétion. Messieurs et mesdames, que Château-Renaud vienne ou ne vienne pas, qu’il vienne seul ou accompagné, qu’il perde ou gagne son pari, je vous demande le secret sur toute cette aventure.

Le secret fut promis d’une même voix, non pas probablement par un sentiment bien profond des convenances sociales, mais parce qu’on avait très-faim, et, par conséquent, qu’on était pressé de se mettre à table.

— Merci, monsieur, dit de Franchi à D… en lui tendant la main ; je vous assure que vous venez de faire acte de galant homme.

On passa dans la salle à manger, et chacun prit sa place. Deux places restèrent vacantes : c’étaient celles de Château-Renaud et de la personne qu’il devait amener.

Le domestique voulut enlever les couverts.

— Non, dit le maître de la maison, laissez ; Château-Renaud a jusqu’à quatre heures. À quatre heures, vous desservirez ; à quatre heures sonnantes, il aura perdu.

Je ne quittais pas du regard M. de Franchi ; je le vis tourner les yeux vers la pendule ; elle marquait trois heures quarante minutes.

— Allez-vous bien ? demanda Louis froidement.

— Cela ne me regarde pas, dit en riant D… ; cela regarde Château-Renaud, j’ai fait régler ma pendule sur sa montre, afin qu’il ne se plaigne pas d’avoir été surpris.

— Eh ! messieurs, dit le bouquet de myosotis, pour Dieu ! puisqu’on ne peut pas parler de Château-Renaud et de son inconnue, n’en parlons pas ; car nous allons tomber dans les symboles, dans les allégories et dans les énigmes ; ce qui est mortellement ennuyeux.

— Vous avez raison, Est…, répondit V… ; il y a tant de femmes dont on peut parler et qui ne demandent pas mieux qu’on parle d’elles.

— À la santé de celles-là, dit D…

Et l’on commença à remplir les verres de Champagne glacé. Chaque convive avait sa bouteille près de lui.

Je remarquai que Louis effleurait à peine son verre de ses lèvres.

— Buvez donc, lui dis-je ; vous voyez bien qu’il ne viendra pas.

— Il n’est encore que quatre heures moins un quart, dit-il. À quatre heures, tout en retard que je serai, je vous promets de rattraper celui qui sera le plus en avance.

— À la bonne heure.

Pendant que nous échangions ces paroles à voix basse, la conversation devenait générale et bruyante ; de temps en temps, D… et Louis jetaient les yeux sur la pendule, qui continuait à poursuivre sa marche impassible, malgré l’impatience des deux personnes qui consultaient son aiguille.

À quatre heures moins cinq minutes, je regardai Louis.

— À votre santé ! lui dis-je.

Il prit son verre en souriant et le porta à ses lèvres.

Il en avait bu la moitié, à peu près, quand un coup de sonnette retentit.

J’aurais cru qu’il ne pouvait pas devenir plus pâle, je me trompais.

— C’est lui, dit-il.

— Oui ; mais ce n’est peut-être pas elle, répondis-je.

— C’est ce que nous allons voir à l’instant.

Le coup de sonnette avait éveillé l’attention, de tout le monde, et le silence le plus profond avait immédiatement succédé à la bruyante conversation qui courait tout autour de la table et qui, de temps en temps, sautait par-dessus.

On entendit alors comme un débat dans l’anti-chambre.

D… se leva aussitôt et alla ouvrir la porte.

— J’ai reconnu sa voix, me dit Louis en me saisissant le poignet qu’il serra avec force.

— Allons, allons, du courage, soyez homme, répondis-je ; il est évident que, si elle vient souper ainsi chez un homme qu’elle ne connaît pas et avec des gens qu’elle ne connaît pas davantage, c’est une catin, et une catin n’est pas digne de l’amour d’un galant homme.

— Mais, je vous en supplie, madame, disait D… dans l’antichambre, entrez donc ; je vous assure que nous sommes tout à fait entre amis.

— Mais entre donc, ma chère Émilie, disait M. de

Château-Renaud ; tu ne te démasqueras pas si tu veux.

— Le misérable ! murmura Louis de Franchi.

En ce moment, une femme entra, traînée plutôt que conduite par D…, qui croyait accomplir son office de maître de maison, et par Château-Renaud.

— Quatre heures moins trois minutes, dit tout bas Château-Renaud à D…

— Très-bien, mon cher, vous avez gagné.

— Pas encore, monsieur, dit la jeune femme inconnue en s’adressant à Château-Renaud, et en se redressant de toute sa hauteur ; car je comprends votre insistance maintenant… vous aviez parié de m’amener souper ici, n’est-ce pas ?

Château-Renaud se tut. Elle s’adressa à D…

— Puisque cet homme ne répond pas, répondez, vous, monsieur, dit-elle : n’est-ce pas que M. de Château-Renaud avait parié qu’il m’amènerait souper chez vous ?

— Je ne puis pas vous cacher, madame, que M. de Château-Renaud m’avait flatté de cet espoir.

— Eh bien, M. de Château-Renaud a perdu ; car j’ignorais où il me conduisait et je croyais aller souper chez une de mes amies ; or, comme je ne suis pas venue volontairement, M. de Château-Renaud doit, ce me semble, perdre le bénéfice de la gageure.

— Mais, maintenant que vous y êtes, chère Émilie, reprit M. de Château-Renaud, vous resterez, n’est-ce pas ? Voyez, nous avons bonne compagnie en hommes et joyeuse compagnie en femmes.

— Maintenant que j’y suis, dit l’inconnue, je remercierai monsieur, qui me paraît le maître de la maison, du bon accueil qu’il veut bien me faire ; mais, comme malheureusement je ne puis répondre à sa gracieuse invitation, je prierai M. Louis de Franchi de me donner le bras et de me reconduire chez moi.

Louis de Franchi ne fit qu’un bond, et se trouva, en une seconde, entre M. de Château-Renaud et l’inconnue.

— Je vous ferai observer, madame, dit-il les dents serrées par la colère, que c’est moi qui vous ai amenée, et que, par conséquent, c’est à moi de vous reconduire.

— Messieurs, dit l’inconnue, vous êtes ici cinq hommes, je me mets sous la sauvegarde de votre honneur ; vous empêcherez bien, je l’espère, M. de Château-Renaud de me faire violence.

Château-Renaud fit un mouvement ; nous nous levâmes tous.

— C’est bien, madame, dit-il, vous êtes libre ; je sais à qui je dois m’en prendre.

— Si c’est à moi, monsieur, dit Louis de Franchi avec un air de hauteur impossible à exprimer, vous me trouverez demain toute la journée, rue du Helder n°7.

— C’est bien, monsieur ; peut-être n’aurai-je pas l’honneur de me présenter chez vous moi-même ; mais j’espère qu’en mon lieu et place, vous voudrez bien recevoir deux de mes amis.

— Il vous manquait, monsieur, dit Louis de Franchi en haussant les épaules, de donner un pareil rendez-vous devant une femme. Venez, madame, continua-t-il en prenant le bras de l’inconnue, et croyez que je vous remercie du fond du cœur de l’honneur que vous me faites.

Et tous deux sortirent au milieu d’un profond silence.

— Eh bien, quoi, messieurs ? dit Château-Renaud quand la porte se fut refermée : j’ai perdu, voilà tout. À après-demain soir, tous tant que nous sommes ici, aux Frères-Provençaux.

Et il s’assit à l’une des deux places vides, et tendit son verre à D…, qui le remplit bord à bord. Cependant, comme on le comprend bien, malgré la bruyante hilarité de M. de Château-Renaud, le reste du souper fut assez maussade.