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Les Frères corses/7

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Les Frères Corses (1845)
Calmann-Lévy (p. 44-50).
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VII


Cependant nous avancions toujours, et, comme m’en avait prévenu Lucien, le sentier devenait de plus en plus escarpé.

Je mis mon fusil en bandoulière, car je vis que j’allais bientôt avoir besoin de mes deux mains. Quant à mon guide, il continuait de marcher avec la même aisance, et ne paraissait même pas s’apercevoir de la difficulté du terrain.

Après quelques minutes d’escalade à travers les roches, et à l’aide de lianes et de racines, nous arrivâmes sur une espèce de plate-forme dominée par quelques murailles en ruines. Ces ruines étaient celles du château de Vicentello d’Istria, qui formaient le but de notre voyage.

Au bout de cinq minutes d’une nouvelle escalade, plus difficile encore et plus escarpée que la première, Lucien, arrivé sur la dernière terrasse, me tendit la main et me tira à lui.

— Allons, allons, me dit-il, vous ne vous en tirez pas mal pour un Parisien.

— Cela tient à ce que le Parisien que vous venez d’aider à faire sa dernière enjambée a déjà fait quelques excursions de ce genre.

— C’est vrai, dit Lucien en riant ; n’avez-vous pas près de Paris une montagne qu’on appelle Montmartre ?

— Oui ; mais, outre Montmartre, que je ne renie pas, j’ai encore gravi quelques autres montagnes qu’on appelle le Rigbi, le Faulborn, la Gemmi, le Vésuve, Stromboli, l’Etna.

— Oh ! mais, maintenant, voilà que, tout au contraire, c’est vous qui allez me mépriser de ce que je n’ai jamais gravi que le monte Rotondo. En tout cas, nous voici arrivés. Il y a quatre siècles, mes aïeux vous auraient ouvert leur porte, et vous auraient dit : « Soyez le bienvenu dans notre château. » Aujourd’hui, leur descendant vous montre cette brèche et vous dit : « Soyez le bienvenu dans nos ruines. »

— Ce château a-t-il donc appartenu à votre famille depuis la mort de Vicentello d’Istria ? demandai-je alors, reprenant la conversation où nous l’avions laissée.

— Non ; mais, avant sa naissance ; c’était la demeure de notre aïeule à tous, la fameuse Savilia, veuve de Lucien de Franchi.

— N’y a-t-il pas dans Filippini une terrible histoire sur cette femme ?

— Oui… S’il faisait jour, vous pourriez encore voir d’ici les ruines du château de Valle ; c’est là qu’habitait le seigneur de Giudice, aussi haï qu’elle était aimée, aussi laid qu’elle était belle. Il en devint amoureux, et, comme elle ne se hâtait pas de répondre à cet amour selon ses désirs, il la fit prévenir que, si elle ne se décidait pas à l’accepter pour époux dans un temps donné, il saurait bien l’enlever de force. Savilia fit semblant de céder et invita Giudice à venir dîner avec elle. Giudice, au comble de la joie et oubliant qu’il n’était parvenu à ce résultat flatteur qu’à l’aide de la menace, se rendit à l’invitation, accompagné de quelques serviteurs seulement. Derrière eux, on referma la porte, et, cinq minutes après, Giudice, prisonnier, était enfermé dans un cachot.

Je passai par le chemin indiqué, et je me trouvai dans une espèce de cour carrée.

À travers les ouvertures creusées par le temps, la lune jetait sur le sol, jonché de décombres, de grandes flaques de lumière. Toutes les autres portions de terrain demeuraient dans l’ombre projetée par les murailles restées debout.

Lucien tira sa montre.

— Ah ! dit-il, nous sommes de vingt minutes en avance. Asseyons-nous ; vous devez être fatigué.

Nous nous assîmes, ou plutôt nous nous couchâmes sur une pente gazonneuse faisant face à une grande brèche.

— Mais il me semble, dis-je à mon compagnon, que vous ne m’avez pas raconté l’histoire entière.

— Non, continua Lucien ; car, tous les matins et tous les soirs, Savilia descendait dans le cachot attenant à celui où était enfermé Giudice, et, là, séparée de lui par une grille seulement, elle se déshabillait, et, se montrant nue au captif :

« — Giudice, lui disait-elle, comment un homme aussi laid que toi a-t-il jamais pu croire qu’il posséderait tout cela !

Ce supplice dura trois mois, se renouvelant deux fois par jour. Mais, au bout de trois mois, grâce à une femme de chambre qu’il séduisit, Giudice parvint à s’enfuir. Il revint alors avec tous ses vassaux, beaucoup plus nombreux que ceux de Savilia, prit le château d’assaut, et, s’étant à son tour emparé de Savilia, l’exposa nue dans une grande cage de fer, à un carrefour de la forêt appelé Bocca di Cilaccia, offrant lui-même la clef de cette cage à tous ceux que sa beauté tentait en passant : au bout de trois jours de cette prostitution publique, Savilia était morte.

— Eh bien, mais, remarquai-je, il me semble que vos aïeux n’entendaient pas mal la vengeance, et qu’en se tuant tout bonnement d’un coup de fusil ou d’un coup de poignard, leurs descendants sont un peu dégénérés.

— Sans compter qu’ils en arriveront à ne plus se tuer du tout. Mais, au moins, reprit le jeune homme, cela ne s’est point passé ainsi dans notre famille. Les deux fils de Savilia, qui étaient à Ajaccio sous la garde de leur oncle, furent élevés comme de vrais Corses, et continuèrent de faire la guerre aux fils de Giudice. Cette guerre dura quatre siècles, et a fini seulement, comme vous avez pu le voir sur les carabines de mon père et de ma mère, le 21 septembre 1819, à onze heures du matin.

— En effet, je me rappelle cette inscription, dont je n’ai pas eu le temps de vous demander l’explication ; car, au moment même où je venais de la lire, nous descendîmes pour dîner.

— La voici : De la famille des Giudice, il ne restait plus, en 1819, que deux frères ; de la famille des Franchi, il ne restait plus que mon père, qui avait épousé sa cousine. Trois mois après ce mariage, les Giudice résolurent d’en finir d’un seul coup avec nous. L’un des frères s’embusqua sur la route d’Olmedo pour attendre mon père, qui revenait de Sartène, tandis que l’autre, profitant de cette absence, devait donner l’assaut à notre maison. La chose fut exécutée selon ce plan, mais tourna tout autrement que ne s’y attendaient les agresseurs. Mon père, prévenu, se tint sur ses gardes ; ma mère, avertie, rassembla nos bergers, de sorte qu’au moment de cette double attaque chacun était en défense : mon père sur la montagne, ma mère dans ma chambre même. Or, au bout de cinq minutes de combat, les deux frères Giudice tombaient, l’un frappé par mon père, l’autre frappé par ma mère. En voyant choir son ennemi, mon père tira sa montre ; Il était onze heures ! En voyant tomber son adversaire, ma mère se retourna vers la pendule : Il était onze heures ! Tout avait été fini dans la même minute, il n’existait plus de Giudice, la race était détruite. La famille Franchi, victorieuse, fut désormais tranquille, et, comme elle avait dignement accompli son œuvre pendant cette guerre de quatre siècles, elle ne se mêla plus de rien ; seulement, mon père fit graver la date et l’heure de cet étrange événement sur la crosse de chacune des carabines qui avaient fait le coup, et les accrocha de chaque côté de la pendule, à la même place où vous les avez vues. Sept mois après, ma mère accoucha de deux jumeaux, l’un desquels est votre serviteur, le Corse Lucien, et l’autre le philanthrope Louis, son frère.

En ce moment, sur une des portions de terrain éclairée par la lune, je vis se projeter l’ombre d’un homme et celle d’un chien.

C’était l’ombre du bandit Orlandi et celle de notre ami Diamante.

En même temps, nous entendîmes le timbre de l’horloge de Sullacaro qui sonnait lentement neuf heures.

Maître Orlandi était, à ce qu’il paraît, de l’opinion de Louis XV, qui avait, comme on le sait, pour maxime que l’exactitude est la politesse des rois.

Il était impossible d’être plus exact que ne l’était ce roi de la montagne, auquel Lucien avait donné rendez-vous à neuf heures sonnantes.

En l’apercevant, nous nous levâmes tous deux.