Les Géorgiques/Livre I

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par divers traducteurs sous la direction de Charles Nisard.
Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètesFirmin Didot (p. 182-192).

LES GÉORGIQUES.


LIVRE I.[modifier]

(1, 1) Je veux chanter l’art qui rend les moissons abondantes ; je dirai, ô Mécène, sous quel astre il convient de labourer la terre, et d’attacher la vigne à l’ormeau ; quels soins il faut donner aux bœufs, comment se conservent les troupeaux, et quelle industrie fait produire à l’abeille économe ses trésors.

Ô vous les brillants flambeaux de l’univers, vous par qui l’année achève son cours à travers les cieux, Bacchus, et toi, Cérès, divinité propice, je vous invoque ; s’il est vrai que par vous le gland de la Chaonie ait fait place à la gerbe féconde, et que l’homme ait mêlé pour la première fois le jus de la vigne avec l’eau de l’Achéloüs : (1, 10) et vous, divinités amies du laboureur, Faunes, Dryades, venez à moi, accourez d’un pied léger : ce sont vos présents que je chante. Je t’invoque, ô Neptune, qui, du sein de la terre ébranlée par ton trident, fis bondir le coursier frémissant ; et toi aussi, dieu de Cée, gardien des forêts, pour qui trois cents taureaux, blancs comme la neige, broutent l’épais feuillage des buissons : dieu de Tégée, Pan, qui protèges les brebis, quitte aussi tes forêts, les arbres de ton Lycée ; et si le Ménale t’est cher encore, parais, et sois-moi secourable : sage Minerve, qui fis naître l’olivier, et toi, dieu enfant, l’inventeur de la charrue recourbée, (1, 20) toi, le maître des laboureurs, Sylvain, qui portes toujours à la main le tendre rameau d’un cyprès déraciné ; vous tous, dieux et déesses, je vous appelle, vous qui veillez sur les campagnes, qui faites sans cesse germer et grandir les nouvelles semences, et qui leur versez avec mesure l’eau bienfaisante des cieux.

Et toi, César, qui as ta place marquée dans le conseil des dieux (laquelle ? c’est leur secret), voudras-tu, du haut de l’Empyrée, protéger nos villes ? aimeras-tu mieux, le front ceint du myrte maternel, présider aux campagnes ? et le vaste univers va-t-il reconnaître en toi le dieu, père des moissons, le souverain régulateur des saisons ? Viens-tu régner sur la mer immense, seul dieu qu’adoreront les matelots, et qui sera invoqué jusqu’aux rivages de la lointaine Thulé ? Gendre de Téthys, lui feras-tu acheter ton alliance du vaste empire de ses eaux ? (1, 29) Viens-tu, nouvel astre d’été, te joindre à ceux qui mènent nos longs mois, et ta place sera-t-elle entre la Vierge et le Scorpion ? Déjà même celui-ci resserre ses bras enflammés pour te recevoir à ses côtés, et te céder le plus large espace des cieux. Lequel des dieux que tu sois (car de t’avoir jamais pour maître, que le noir Tartare ne l’espère point ; et le triste empire des morts pourrait-il te tenter, quoique la Grèce nous vante les merveilles de ses champs Élysiens, et que Proserpine redemandée par sa mère ne se soucie pas de la suivre ?) (1, 40) ô César, rends-moi la carrière facile, applaudis à mon entreprise audacieuse ; et, prenant en pitié avec moi les laboureurs ignorants et égarés, viens nous frayer la route ; et dès aujourd’hui accoutume-toi à t’entendre nommer dans nos vœux.

Le printemps revenu, quand les neiges commençant à fondre coulent du sommet des montagnes, quand la glèbe amollie cède à la douce haleine des zéphyrs ; que tes taureaux commencent à gémir affaissés sous le joug, et que le soc de ta charrue brille dans les sillons, et y essuie sa rouille. Une terre ne répond à la fin aux vœux du laboureur avide qu’après qu’elle a senti deux fois les ardeurs de l’été, deux fois les glaces de l’hiver ; c’est alors qu’il voit ses greniers crouler sous les moissons entassées. (1, 50) Mais avant d’enfoncer le soc dans un sol inconnu, aie soin d’observer les vents et leurs influences, les températures diverses, la nature des lieux, les traditions antiques de la culture, et ce que chaque contrée peut et ne peut pas produire. Ici les moissons viennent heureusement, là les vignes ; ailleurs les arbres fruitiers, et les herbages naissent et verdissent comme d’eux-mêmes. Ne sais-tu pas que le Tmole est tout parfumé de safran, que l’Inde nous envoie son ivoire, la molle Arabie l’encens de Saba, les Chalybes aux bras nus leur fer, le Pont l’onguent précieux de ses castors, l’Épire ses cavales, qu’attendent les palmes d’Olympie ? (1, 60) Telles furent, dès le principe, les lois éternelles, telle la constitution propre que la nature assigna à chaque terre, alors que Deucalion jeta dans le monde dépeuplé ces pierres fécondes, d’où naquirent de nouveaux hommes, race dure comme elles. À l’œuvre donc ! et, dès les premiers mois de l’année, que tes taureaux vigoureux retournent les terres grasses, et que l’été poudreux vienne mûrir la glèbe pulvérisée par ses feux. Mais si ton sol est sec et ingrat, qu’au retour du Bouvier ta charrue en effleure à peine la surface : ainsi, dans les terres grasses, l’herbe n’étouffera point tes blés en pousse ; (1, 70) ainsi un sol sablonneux ne perdra pas le peu de suc qu’il retient encore.

Fais reposer un an tes champs moissonnés, et que la terre se durcisse inculte et délaissée : ou bien tu sèmeras, à la saison nouvelle, le pur froment dans le terrain d’où tu auras enlevé les légumes à la cosse tremblante, les maigres grains de la vesce, le triste lupin et ses frêles chalumeaux, tous les débris de cette moisson retentissante ; car le lin et l’avoine brûlent la terre où on les a récoltés, et le pavot, tout chargé des vapeurs du Léthé, la consume. Cependant elle peut recevoir les grains de deux années l’une, (1, 80) pourvu que tu ne craignes pas de refaire par de riches engrais le sol aride et épuisé, et d’y répandre à pleines mains une immonde cendre. Ainsi les champs reposent en changeant de semences : et même une terre que tu as laissée un an sans être labourée ne cesse pas d’être libérale.

Souvent il est bon de mettre le feu à un champ stérile, et d’en faire dévorer les chaumes flétris par la flamme pétillante : soit que la terre tire de là des forces secrètes et comme une nourriture succulente ; soit que le feu l’épure en la consumant, et que les vapeurs mauvaises s’en exhalent ; soit que la flamme élargisse ou multiplie (1, 90) les chemins cachés par où la sève passe, et s’insinue dans les verts tuyaux des blés ; soit qu’elle affermisse le sol, et qu’elle en resserre tellement les pores trop ouverts, que ni les pluies perçantes, ni les traits embrasés de Phébus, ni le souffle pénétrant de Borée, n’y arrivent pas pour y tuer la vie.

Celui-là fait beaucoup pour ses champs qui en brise les mottes inertes avec le râteau, et qui y promène la herse aux piquants raboteux : touchée de ses travaux, la blonde Cérès le regarde, et lui sourit du haut des cieux. Elle aime aussi celui qui sait rompre, en les croisant, les glèbes que le soc a soulevées dans la plaine, qui fatigue la terre sans relâche, et qui la dompte en maître.

(1, 100) Priez les dieux, ô laboureurs, qu’ils vous envoient des solstices d’été pluvieux et des hivers sereins : un hiver sec et poudreux réjouit les champs, les blés : c’est alors que la Mysie s’enorgueillit de ses belles cultures, et que le Gargare s’admire dans ses moissons.

Que dirai-je de ceux qui, suivant pas à pas le sillon où ils jettent les semences, les recouvrent à l’instant sous la glèbe écrasée ? Bientôt ils y amènent les eaux d’un fleuve, et mille courants détournés. Quand le soleil embrase les campagnes, que l’herbe sèche et meurt, tout à coup des hauteurs sourcilleuses du coteau l’eau descend, amenée dans la plaine : je l’entends qui murmure en tombant (1, 110) sur les cailloux ; les champs sont rafraîchis, et l’herbe s’est ranimée. Dirai-je comment, pour empêcher que les frêles chalumeaux ne succombent sous le poids des épis, on fait brouter par les troupeaux l’herbe encore tendre et les moissons trop tôt luxuriantes, alors que les blés égalent déjà les sillons en hauteur ? comment on fait écouler des terrains inondés les eaux qui s’y amassent ; surtout dans ces mois pluvieux où les fleuves débordent tout à coup, et vont couvrir au loin la plaine d’un noir limon ? De tièdes vapeurs s’exhalent incessamment de ces bas-fonds impurs.

Et pourtant il arrive qu’en dépit de ces efforts de l’homme, en dépit du labeur des animaux qui l’aident à remuer la terre, les champs ne sont pas encore à l’abri des outrages. Tout leur nuit et les gâte, l’oie sauvage, (1, 120) la grue du Strymon, ennemis ailés ; les herbes amères et leurs racines tortueuses, et même le trop d’ombre des bois. C’est que Jupiter lui-même n’a pas voulu qu’il fût aisé de cultiver la terre ; lui-même il a fait du labour un art pénible, y excitant les mortels par l’aiguillon du besoin, et ne permettant pas que son empire s’engourdît dans la paresse. Avant Jupiter, aucun laboureur n’avait encore dompté les champs ; il n’était pas permis d’en marquer les limites, d’en régler le partage ; tout était commun : et la terre, sans y être sollicitée, n’en prodiguait que plus librement ses biens. Jupiter empoisonna la dent des vipères livides, (1, 130) mit dans le loup l’instinct de la rapine, souleva les mers, secoua le miel qui dégouttait des arbres, retira le feu aux mortels, et fit partout tarir les ruisseaux de vins coulant dans les vallées. Il voulait que l’expérience et la réflexion enfantassent les arts à la longue ; que le travail des hommes fît sortir l’épi des sillons, et des veines du caillou jaillir et briller l’étincelle.

Alors les fleuves sentirent pour la première fois le tronc creusé de l’aune flotter sur leurs ondes ; le nautonnier compta et nomma les étoiles ; ce furent les Pléiades, les Hyades, et l’Ourse brillante, fille de Lycaon. Alors on commença à tendre des pièges aux bêtes féroces ; la glu trompa les oiseaux ; (1, 140) et les chiens assiégèrent les immenses forêts. Déjà le pêcheur jette la ligne au fond des fleuves ; déjà gagnant la haute mer, il y traîne ses filets humides. Bientôt le fer est façonné ; j’entends crier la dent de la scie mordante : car les premiers humains ne savaient que fendre le bois avec des coins ; alors naquirent comme à l’envi les arts divers. Un travail opiniâtre triompha de tout : rien qui ne cède à la dure et pressante nécessité.

Cérès la première enseigna aux hommes à mettre le soc dans la terre, alors que les fruits des arbres et le gland des forêts sacrées commencèrent à manquer, et que Dodone refusa aux mortels leur facile nourriture. (1, 150) Bientôt le travail dut venir en aide aux semences : la nielle ronge les blés ; les champs se hérissent de chardons ; les moissons languissent et meurent ; et à la place s’élève toute une forêt d’épines : la bardane, le saligot, la triste ivraie et l’avoine stérile dominent au milieu des riantes cultures. Si, t’armant du râteau, tu ne tourmentes pas incessamment la terre, si tu ne sais pas des bruits qui épouvantent les oiseaux, si tu ne retranches avec la faux les ombres d’alentour qui s’abaissent sur tes champs, enfin si tu n’appelles la pluie de tous tes vœux : hélas ! c’est en vain que tu regarderas les belles récoltes de tes voisins ; il te faudra soulager ta faim en secouant les chênes de la forêt.

(1, 160) Je dois dire les instruments nécessaires au robuste laboureur, et sans lesquels il ne peut ni semer, ni faire lever le blé. C’est d’abord la charrue au bois solide et recourbé avec un soc tranchant ; ce sont les chariots à l’essieu traînant, de la déesse Éleusine ; les madriers pour briser l’épi, les traîneaux, les râteaux aux pesantes ferrures, enfin l’humble attirail d’osier qu’inventa Célée, les claies et le van, mystérieux symbole des fêtes de Bacchus ; toutes choses dont tu feras bien de t’approvisionner à l’avance, si tu prétends à de nobles profits dans l’art divin du labour. (1, 170) Va donc dans les forêts courber à grand’peine l’orme encore pliant, et que déjà il reçoive de tes mains la forme recourbée d’une charrue ; qu’un timon y soit attaché long de huit pieds, et que le soc soit placé autour du sep garni de deux oreillons. Coupe de préférence le tilleul ou le hêtre, bois légers, pour en faire le joug et le manche qui t’aidera à tourner à ton gré l’arrière-train de l’attelage ; mais que tout ce bois suspendu à ton foyer s’y durcisse, éprouvé par la fumée. J’ai encore à te rappeler beaucoup de préceptes de nos ancêtres, si tu n’en es point ennuyé, et si tu ne dédaignes pas ces petites pratiques d’un grand art. Avant tout, il convient de bien aplanir ton aire sous le poids d’un énorme cylindre, de la pétrir en quelque sorte, et d’en consolider le fond avec un ciment visqueux, (1, 180) de peur que l’herbe ne pousse au travers, ou que le sol ne se fende, vaincu par la sécheresse. Alors que d’ennemis obscurs se jouent de toi ! souvent un misérable petit rat fait son trou dans ton aire, et s’y établit comme dans son grenier à blé ; ou bien c’est la taupe aveugle qui y creuse sa retraite. On y découvre encore l’immonde crapaud, et mille autres monstres, enfants ténébreux de la terre ; c’est là que se logent le charançon, ce dévastateur des granges, et la fourmi, qui butine pour le temps de la vieillesse indigente.

Regarde l’amandier dans les forêts, quand il commence à se couvrir de fleurs, et qu’il courbe vers la terre ses rameaux odorants : s’il abonde en fruits, c’est signe d’une pareille abondance pour tes blés, (1, 190) et que de grandes chaleurs t’apporteront de grandes récoltes ; mais si l’arbre surchargé de feuillage n’étale qu’une ombre stérile, hélas ! le fléau ne battra pour toi qu’une vaine moisson de paille !

J’ai vu des laboureurs qui ne semaient leurs légumes qu’après en avoir préparé la semence, et l’avoir détrempée dans l’eau de nitre ou dans le marc d’huile, afin que les grains devinssent plus gros dans leur cosse souvent trompeuse ; mais, quelque art qu’on ait mis à faire ramollir les semences dans une eau doucement échauffée, j’en ai vu des mieux choisies et des mieux apprêtées qui dégénéraient, si l’on n’avait soin chaque année de les trier et de réserver les plus grosses : ainsi tout va (1, 200) en déclinant ; ainsi le destin précipite la fin des êtres ! Je crois voir le nautonnier lutter, la rame à la main, contre le courant qu’il remonte : suspend-il un moment ses efforts ? l’onde roule, et l’entraîne à la dérive.

Le laboureur doit être aussi attentif au lever des constellations de l’Ourse, des Chevreaux et du Dragon, que les matelots qui, regagnant leur patrie à travers des mers orageuses, ont à franchir l’Hellespont et le détroit d’Abydos, fécond en coquillages. Ainsi dès que le signe de la Balance aura égalé les heures de la nuit à celles du jour, et fait aux mortels deux parts semblables de l’ombre et de la lumière, (1, 210) exercez vos taureaux dans les champs, ô laboureurs, et semez l’orge, jusqu’aux premières pluies qu’amène avec lui l’intraitable hiver. C’est aussi le moment de semer le lin et le pavot ; vite donc, et poussez au labour tandis que la terre encore sèche le permet, tandis que les nuées sont suspendues sur vos têtes.

Au printemps se sème la fève, au printemps les sillons reçoivent dans leur sein le trèfle de la Médie, et le millet, qui tous les ans redemande nos soins ; c’est lorsque le brillant Taureau aux cornes d’or a ouvert l’année, et que Sirius, en se retirant devant le soleil, s’est perdu dans sa lumière. (1, 219) Mais si tu remues la terre pour y enfouir le pur froment ou des blés de même force, si tu n’en veux qu’aux seuls grains à épis, attends que les filles d’Atlas, les Pléiades, rentrent dans l’ombre, et que l’ardente couronne d’Ariadne se dégage des feux du soleil : ne va pas mal à propos confier aux sillons les semences convenables ; ne force pas la terre à garder de trop bonne heure les frêles espérances de ton année. Plusieurs ont commencé de semer avant le coucher de Maïa ; mais, la moisson venue, de maigres épis ont trompé leur attente. Veux-tu semer de la vesce, de viles faséoles, et abaisser tes soins jusqu’à l’humble lentille de Péluse ? attends pour commencer, que le Bouvier, descendant sous l’horizon, t’en donne le signal ; (1, 230) et alors mène tes semailles jusqu’à la saison des frimas.

C’est pour régler nos travaux que le ciel a été partagé en régions diverses, et que douze astres marquent à travers le monde le cours brillant du soleil. Cinq zones embrassent tout l’espace du ciel. L’une est toujours resplendissante de lumière, toujours brûlée des feux du jour ; autour d’elle, à droite et à gauche, il en est deux autres qui s’étendent jusqu’aux pôles du monde, et sous lesquelles s’amassent des glaces éternelles et de noirs frimas. Entre elles et ce milieu brûlant des cieux, il y a deux zones tempérées que la bonté des dieux a accordées aux pauvres mortels : une route les coupe en oblique, dans laquelle se meut avec le soleil tout le système des astres. (1, 240) Au septentrion, vers la Scythie et les monts Riphées, la terre s’élève ; elle penche et s’abaisse au midi vers la Libye. Notre pôle tient toujours le point culminant des cieux ; mais l’autre n’est vu que par le Styx profond, et par les pâles ombres des enfers. Au pôle septentrional brille, en serpentant, le Dragon, et, comme un fleuve sinueux embrasse ses rivages, il embrasse les deux Ourses, qui jamais ne se baignent dans les eaux de l’Océan. Sur ces froides contrées pèse, dit-on, une nuit éternelle et silencieuse ; et les ténèbres les couvrent d’un voile de plus eu plus épais : ou peut-être l’Aurore, en nous quittant, va les visiter, et leur rend le jour ; (1, 250) et quand le matin les coursiers de Phébus commencent à souffler sur nous leur haleine enflammée, là-bas le brillant Vesper rallume dans la nuit son flambeau.

Les astres ainsi connus, le ciel n’a pas de changements que nous ne puissions prédire : nous savons dans quel temps semer et récolter ; quand il faut soulever avec la rame le sein des mers perfides, quand il faut armer et lancer les flottes, quand c’est le moment d’abattre le sapin dans les forêts. Ce n’est donc pas en vain que nous observons le lever et le coucher des astres, et tour à tour les quatre saisons qui partagent l’année.

S’il arrive qu’une pluie froide retienne le laboureur dans sa maison, (1, 260) il peut vaquer à loisir à mille choses qu’il lui faudrait hâter dans un temps serein. Il aiguisera le soc émoussé de sa charrue ; il creusera des troncs d’arbres, pour les façonner en nacelles ; il marquera ses troupeaux, ou comptera ses vases à grains. Les uns affileront des pieux et des fourches, ou prépareront le saule d’Amérine pour en faire des liens à la vigne encore souple. C’est le moment de tresser en paniers les baguettes pliantes de l’osier : alors brûlez vos grains, alors broyez-les avec la meule. Il est même pour les jours de fête de doux travaux que n’empêchent ni les lois ni la religion : (1, 270) le droit des pontifes ne te défend pas d’amener un ruisseau dans tes prés, d’entourer tes moissons d’une haie, de tendre des pièges aux oiseaux, d’embraser les ronces, et de plonger tes bêlantes brebis dans une eau salutaire. Que de fois, pressant les côtes d’un âne rétif qu’il a chargées d’huile ou de simples fruits des champs, le paysan le mène à la ville, d’où il rapporte une pierre à moudre ou de la poix résine !

La lune aussi t’indique, par son cours inégal, les jours propices à certains travaux. Redoute le cinquième : ce jour-là sont nés le pâle Orcus et les Euménides ; ce jour-là la Terre, dans un enfantement effroyable, créa les géants Cée, Japet, le cruel Typhée, (1, 280) tous ces frères qui conspirèrent le renversement des cieux. Trois fois ils s’efforcèrent de mettre l’Ossa sur le Pélion, et de rouler l’Olympe avec ses forêts sur l’Ossa ; trois fois, lançant sa foudre, Jupiter renversa ces montagnes vainement entassées.

Après le dixième jour de la lune, le septième est le plus heureux, soit pour planter la vigne, soit pour prendre et pour dompter les jeunes taureaux, soit pour commencer à ourdir la toile. Prends garde au neuvième ; il est funeste aux voleurs, mais favorable à l’esclave qui veut fuir.

Il est certains ouvrages qui s’accommodent mieux de la fraîcheur des nuits, ou de celle des matins, quand l’Aurore verse la rosée sur la terre. (1, 289) La nuit, tu couperas mieux tes chaumes ; la nuit, tes prés sont moins arides ; l’herbe est plus tendre, quand la nuit l’a mouillée.

Quelques-uns, dans les longues soirées d’hiver, veillent à la lueur de la lampe, et aiguisent en forme d’épis des torches nouvelles. Pendant ce temps-là, la mère de famille charme par ses chansons les heures trop lentes du travail, fait courir la navette légère entre les fils de la toile ; ou bien elle cuit dans l’airain les doux fruits de la vigne, dont elle ôte, avec une branche d’arbre, l’écume bouillonnante.

Attends le fort de la chaleur pour couper tes moissons dorées ; le blé, tout brûlant encore des feux du midi, se bat mieux dans l’aire. Sème ou laboure, tant que tu auras assez de la tunique d’été : voici l’hiver, qui engourdit les bras des laboureurs. (1, 300) C’est pendant les froids d’hiver qu’ils jouissent du fruit de leurs travaux, et qu’ils se convient les uns les autres à de gais repas. L’hiver les invite à la joie, l’hiver chasse les soucis de leurs cœurs. Ainsi, quand le navire chargé de ses richesses touche enfin au port, les matelots joyeux couronnent la poupe, en signe de triomphe.

L’hiver cependant te permet de ramasser les glands dans les bois, les graines du laurier, l’olive, et la baie sanglante du myrte : alors tu peux tendre des lacets aux grues, pousser le cerf dans tes filets, poursuivre le lièvre aux longues oreilles, et mettre à bas le daim avec la fronde vibrante des îles Baléares ; (1, 310) alors la neige est haute, et les fleuves charrient des glaçons.

Dirai-je les astres qui amènent les tempêtes de l’automne, quand les jours sont déjà plus courts, et que les chaleurs commencent à céder ? Laboureurs, soyez sur vos gardes. Dirai-je le printemps qui se précipite en eau quand déjà les épis hérissent la plaine, et que le grain se gonfle de lait dans son enveloppe verdoyante ? Souvent la troupe des moissonneurs envahissait les champs, et commençait à lier les gerbes avec la paille fragile, quand j’ai vu tous les vents des cieux se déchaîner, et se livrer de furieux combats. Ils balayaient partout les belles moissons déracinées, (1, 320) les enlevant dans les airs : j’ai vu la tempête emporter dans ses noirs tourbillons les chaumes dispersés et la paille voltigeante. Souvent aussi un immense amas d’eau s’étendait sur les cieux ; et les nuages, couvant dans leur sein ténébreux les pluies accumulées, se rassemblaient de tous les points de l’horizon. Tout à coup le ciel descend en eaux, et des torrents de pluie noient les riantes moissons, engloutissent les beaux travaux des bœufs : les fossés sont remplis, les fleuves débordent avec fracas, et la mer gronde dans ses golfes bouillonnants. Jupiter lui-même, du sein de la nuée ténébreuse, lance sa foudre d’une main étincelante ; (1, 330) la terre ébranlée tremble au loin ; les animaux ont fui ; et une sainte épouvante abat chez les nations les cœurs des mortels. Cependant le dieu, d’un de ses traits enflammés, renverse les sommets de l’Athos, du Rhodope et des monts Cérauniens : les vents redoublent ; la pluie tombe à flots : j’entends les bois siffler, et la rive au loin gémir. Pour prévenir ces maux, observe les mois et les astres qui les ramènent ; regarde de quel côté des cieux se rapproche la froide étoile de Saturne, dans quels orbes lumineux vont errer les feux de Mercure.

Surtout honore les dieux ; et, chaque année, quand l’hiver s’en va et que le printemps a déjà des jours sereins, offre à Cérès, sur le riant gazon, le sacrifice qu’elle aime. (1, 341) Alors les agneaux sont gras, les vins sont délicats ; alors recommencent les doux sommeils sur la pente ombragée des coteaux. Que toute la jeunesse des champs vienne avec toi adorer Cérès ; offrez-lui des gâteaux de miel, délayés dans le vin et le lait ; que la victime, chargée d’espérances, soit promenée trois fois autour des moissons nouvelles, et que tout le chœur champêtre l’accompagne en triomphe : appelez à grands cris Cérès dans vos demeures ; et que personne ne mette la faucille dans ses blés mûrs avant que, le front ceint d’une branche de chêne, il n’ait, joyeux danseur, sauté d’un pied rustique, et entonné l’hymne à Cérès.

(1, 351) Afin que des signes certains nous fissent prévoir la chaleur, la pluie, et les vents qui poussent les frimas devant eux, Jupiter lui-même a réglé d’avance ce que les lunes nous annonceraient, et sous quel signe l’auster fondrait sur la terre : avertis à temps, les laboureurs tiennent leurs troupeaux plus près des étables. Tout à coup les vents s’élèvent ; la mer agitée commence à s’enfler ; la montagne fait entendre de lointains éclats ; de longs mugissements courent sur la plage ; le bruit redouble dans les forêts murmurantes. (1, 360) Hélas ! le flot n’épargne guère les flancs creux du navire, quand les plongeons rapides s’envolent de la haute mer et poussent des cris aigus en touchant au rivage, quand les poules d’eau s’ébattent à sec sur le sable, quand le héron abandonne ses marais, et s’élance, en tirant de l’aile, par delà les plus hautes nues !

Souvent aussi, quand la tempête est imminente, tu verras des étoiles tomber en glissant des cieux, et laisser derrière elles, à travers les ombres de la nuit, de longues traînées d’une blanche lumière. Souvent tu verras voltiger la paille légère et la feuille tombée de sa branche, ou bien encore des plumes nager en tournoyant à la surface des eaux. (1, 370) Mais si du côté de l’orageux septentrion l’éclair a lui, s’il tonne dans les régions de l’Eurus et du Zéphyr, la pluie va tout noyer, les champs et les fossés : vois, le pâle nautonnier replie déjà sa voile humide. Jamais l’orage n’a surpris les moins prévoyants : la grue, qui le voit s’élever du fond des vallées, a déjà fui devant lui ; la génisse, levant la tête et regardant le ciel, ouvre de larges naseaux pour aspirer l’air ; l’hirondelle au cri perçant rase d’une aile vagabonde l’eau des lacs ; et la grenouille dans ses marais redit sa vieille et éternelle plainte. (1, 379) Souvent la fourmi s’en va par un petit chemin, en emportant ses œufs hors de son couvert peu sûr : l’arc-en-ciel, coupant les nues, boit l’eau de la mer ; et de noires légions de corbeaux, revenant de la pâture, font retentir les airs du battement de leurs ailes rassemblées. Vois les divers oiseaux de mer, et ceux des bords du lac Asia, qui paissent les doux herbages des prairies du Caïstre ; vois comme ils essayent de mouiller dans les eaux leur plumage ruisselant : tantôt ils offrent la tête aux flots, tantôt ils s’élancent contre les courants ; ils ne peuvent contenter leur insatiable amour des eaux. Alors la corneille sinistre appelle la pluie à pleine voix, et elle se promène seule et recueillie le long des grèves arides. (1, 390) Les jeunes filles elles-mêmes, en tournant le soir leurs fuseaux, savent deviner la tempête, quand elles voient l’huile en feu pétiller, et s’amasser autour de la lampe des flocons d’une mousse consumée.

Des signes contraires et non moins certains t’annonceront de beaux soleils et des atmosphères sereines. Alors la pointe des étoiles n’est plus émoussée ; Phébé a des clartés qu’on dirait qu’elle n’a point empruntées à son frère : on ne voit plus flotter dans les cieux, pareilles à la laine légère, des nuées transparentes. Les alcyons, si chers à Téthys, n’étalent plus leurs ailes au soleil chaud des rivages : (1, 400) on ne voit plus les porcs immondes dissiper, en s’y ruant, les gerbes déliées. Mais les nuées vont s’affaissant, et se couchent sur les plaines ; et du haut de son toit, où il attend le coucher du soleil, le hibou fait entendre, mais en vain, son triste chant du soir. Tout à coup Nisus apparaît planant, dans l’azur des cieux ; Scylla va recevoir sa peine, Scylla qui l’a trahi en livrant le cheveu fatal. De quelque côté, qu’elle fuie en fendant l’air d’une aile légère, son implacable ennemi, Nisus, la poursuit à grand bruit : partout où fond Nisus, Scylla, plus prompte encore, fend l’air et s’échappe. (1, 410) Alors les corbeaux poussent trois et quatre fois des cris moins rauques ; et souvent dans leurs hautes demeures, réjouis par je ne sais quelle douceur secrète, ils s’ébattent entre eux sous le feuillage ; tant ils aiment, après la pluie, à revoir leurs petits, à revenir à leur tendre couvée ! Ce n’est pas que je croie qu’il y ait en eux quelque peu de l’esprit divin, ou une sagesse prophétique qu’ils tiennent du destin : mais aussitôt que la température et les vapeurs changeantes des cieux ont pris un autre cours, et que Jupiter avec ses vents les a tour à tour condensées ou raréfiées, il se fait des mouvements pareils dans les êtres animés ; (1, 420) et, selon que le vent pousse les nuages, leurs esprits ressentent des impressions diverses. De là ce concert des oiseaux dans les champs ; de là cette joie des bêtes, et ces cris heureux des corbeaux.

Si tu es attentif au cours régulier du soleil et de la lune, jamais tu ne seras trompé sur le temps du lendemain, et tu ne te laisseras pas prendre à la sérénité perfide de la nuit. Le premier jour que la lune, rassemblant sa lumière, reparaît à l'horizon, si son croissant obscurci laisse par moments les cieux s'assombrir, alors de grandes pluies menacent les laboureurs et les matelots. (1, 430) Mais si le front de Phébé s'est coloré d'une pudeur virginale, crains le vent ; toujours le vent enflamme le beau visage de Phébé. Si le quatrième jour (c'est ton plus sûr indice) la lune se lève claire et pure, et si les pointes de son croissant ne sont pas émoussées, ce jour et tous les jours suivants, jusqu'à la fin du mois, seront sans pluie et sans vent ; et les matelots, sauvés de la tempête, acquitteront sur le rivage leurs vœux à Glaucus, à Panope, et à Mélicerte.

Le soleil, quand il se lève ou qu'il se plonge dans la mer, te donne aussi ses présages. Le soleil n'a que des signes certains, (1, 440) qu'ils éclatent le matin, ou quand les astres reparaissent. Si, au moment où il se lève, il est parsemé de taches, et caché dans un nuage où son disque s'efface à demi, que le ciel te soit suspect ; car je vois s'élever du côté de la mer le Notus, avec ses pluies funestes à tes arbres, à tes semences, à tes troupeaux. Mais si, dès le matin, l'astre laisse échapper du milieu d'épais nuages des rayons épars et brisés, si l'Aurore se lève pâle de la couche dorée de Tithon, ah ! que tes raisins déjà mûrs seront mal à couvert sous leurs pampres ! quelle horrible grêle rebondit sur ton toit, serrée et retentissante !

(1, 450) Mais tu dois observer le soleil avec plus d'attention, à l'heure où, ayant parcouru sa carrière, il se retire des cieux ; car souvent nous voyons errer sur sa face mille couleurs changeantes. L'azur t'annonce la pluie, le pourpre enflammé, les vents ; s'il y a comme un mélange de feu et de taches noires, tu verras tout éclater en vent et en pluie : que personne, en cette nuit horrible, ne m'engage à gagner la haute mer, et à couper le câble qui me retient au rivage. Au contraire, si en nous ramenant et en nous retirant le jour qui s'éteint avec lui, le soleil retient toute sa lumière, c'est en vain que les nuages t'alarmeront ; (1, 460) et tu verras les forêts frémir dans l'air épuré par l'aquilon. Enfin le soleil te dira ce que Vesper te réserve pour le lendemain, d'où vient le vent, d'où les nuages sont poussés, et les menaces de l'humide auster. Qui oserait accuser le soleil d'imposture ? Le soleil nous annonce les sourds mouvements qui travaillent les empires, les complots, les guerres cachées qui fermentent.

C'est lui qui, après la mort de César, eut pitié de Rome, quand il couvrit son front brillant d'une rouille obscure, et que le siècle impie craignit une nuit éternelle. En ce temps-là tout nous donnait des avertissements, la terre, les mers, (1, 470) les sinistres aboiements des chiens, les cris odieux des oiseaux. Que de fois nous avons vu l'Etna, rompant ses fournaises, se répandre en bouillonnant à travers les champs des Cyclopes, et rouler des torrents de flamme et des roches liquéfiées ! La Germanie entendit des bruits d'armes dans tout le ciel ; les Alpes ressentirent des tremblements extraordinaires. Plus d'une fois aussi on entendit dans les bois silencieux des voix épouvantables ; on vit des spectres d'une pâleur affreuse errer à la nuit tombante : chose horrible, les bêtes parlèrent ! les fleuves s'arrêtent, la terre s'entr'ouvre : (1, 480) dans les temples l'ivoire pleure, comme attendri, et l'airain se mouille de sueur. Furieux et entraînant les forêts dans ses tourbillons, l'Éridan, ce roi des fleuves, déborde, et emporte à travers les campagnes les étables et les troupeaux. Jamais les tristes entrailles des victimes n'étalèrent aux yeux tant de fibres menaçantes ; partout le sang coule dans les puits ; et la nuit, nos villes épouvantées retentissent des hurlements des loups. Jamais la foudre ne tomba si souvent par un ciel serein ; jamais tant de redoutables comètes ne s'enflammèrent dans les espaces.

(1, 489) C'est pourquoi les champs de Philippes ont vu pour la seconde fois les légions romaines se combattre avec des armes fraternelles : deux fois les dieux ont souffert que l'Émathie et les vastes plaines de l'Hémus s'engraissassent de notre sang. Un jour viendra que dans ces mêmes contrées le laboureur, soulevant la terre avec sa charrue, trouvera des javelines rongées par la rouille, heurtera avec ses pesants râteaux des casques vides, et admirera dans leurs tombeaux fouillés les grands ossements de nos pères.

Dieux de la patrie, dieux indigètes, Romulus, Vesta, qui veillez sur le Tibre toscan et sur les palais de Rome, (1, 500) n'empêchez pas du moins ce jeune héros de venir en aide à ce siècle en ruine ; assez et trop longtemps nous avons expié les parjures de Troie et de la race de Laomédon. Ô César, depuis longtemps le ciel t'envie à la terre, et se plaint que tu es trop touché des honneurs des mortels. En effet, tu le vois, partout sont confondus le juste et l'injuste, partout la guerre est dans le monde, partout les hideuses images du crime. La charrue négligée est sans honneur ; les campagnes, d'où le laboureur a été arraché, languissent désolées ; et, avec le fer de la faux recourbée, on forge des épées meurtrières. D'un côté l'Euphrate, de l'autre la Germanie se remue ; (1, 510) les villes, rompant tout lien de voisinage et les antiques traités, s'arment les unes contre les autres ; Mars embrase le monde entier de ses fureurs impies. Ainsi quand les quadriges se sont élancés hors des barrières, et qu'ils s'échauffent à parcourir l'espace, le conducteur, retenant en vain les rênes, est emporté par ses coursiers, et le char n'écoute plus ni la voix ni le frein.