Les Géorgiques/Livre III

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Traduction par divers traducteurs sous la direction de Charles Nisard.
Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètesFirmin Didot (p. 204-216).
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LIVRE III. [modifier]

(3, 1) Et toi aussi, grande Palès, et toi, illustre pasteur d'Amphryse, et vous, bois et fontaines du mont Lycée, je vais vous chanter. Toutes les merveilles de la poésie, qui pouvaient captiver les esprits inoccupés des peuples, sont aujourd'hui rebattues. Qui ne connaît pas le cruel Eurysthée ou les sanglants autels de l'infâme Busiris ? Qui est-ce qui n'a pas chanté l'enfant Hylas, Latone et la flottante Délos, Hippodamie, et Pélops si célèbre par son épaule d'ivoire, Pélops, l'intrépide dompteur de chevaux ? Je veux me frayer une route où je puisse à mon tour m'élever au-dessus de la terre, et, glorieux, faire voler mon nom de bouche en bouche. (3, 10) Moi le premier, que je vive seulement, je viendrai dans ma patrie amenant avec moi, des sommets de leur Hélicon, les Muses thébaines : ô Mantoue, je serai le premier qui te rapporterai les palmes d'Idumée, le premier qui élèverai un temple de marbre dans tes vertes campagnes, près des eaux, là où le Mincio serpente lentement, et voit ses longs rivages bordés de tendres roseaux. Au milieu de ce temple sera César, qui le remplira de sa divinité. Et moi, dans la pompe des triomphateurs, et tout resplendissant de la pourpre de Tyr, je ferai voler, en son honneur, sur les bords du fleuve, cent chars à quatre chevaux. À ma voix, toute la Grèce, abandonnant les rives de l'Alphée et les bois de Molorchus, (3, 20) y viendra disputer le prix de la course, ou du ceste aux rudes lanières. La tête ornée du feuillage de l'olivier, c'est moi qui distribuerai les dons aux vainqueurs. Déjà je vois s'avancer vers le temple la pompe joyeuse et solennelle ; je vois tomber les taureaux immolés : la scène m'apparaît avec ses tableaux changeants ; et les Bretons vaincus semblent lever la toile où est peinte leur ignominie. Je veux sur les portes du temple représenter en or et en ivoire les combats livrés aux Gangarides, les armes victorieuses de Quirinus, le Nil coulant au large et enflant ses eaux qui portent la guerre, et l'airain des vaisseaux s'élevant en colonnes dans les airs. (3, 30) On y verra les villes de l'Asie domptée, l'habitant du Niphate repoussé, le Parthe qui met son espoir dans la fuite, et dans ses flèches qu'il retourne contre nous ; deux trophées coup sur coup remportés sur des ennemis divers, et d'une mer à l'autre les nations deux fois menées en triomphe. Soudain le marbre de Paros, s'animant sous mes doigts, fera revivre la race d'Assaracus, tous les noms des descendants de Jupiter, Tros leur père, et Apollon qui a bâti Troie. La malheureuse Envie sera là, redoutant les Furies et le noir Cocyte, les serpents entrelacés d'Ixion, son immense et éternelle roue, et le rocher que Sisyphe ne soulèvera jamais.

(3, 40) Cependant, ô Mécène, je veux suivre les Dryades dans les bois, et le premier y fouler des sentiers inconnus ; je veux t'obéir, quelque grand qu'en soit l'effort. Sans toi, mon esprit n'entreprend rien d'élevé. Allons, force enfin ma trop longue paresse. J'entends le Cithéron qui m'appelle à grands cris, et les chiens du Taygète, et les coursiers domptés d'Épidaure ; j'entends mugir et leur répondre les échos redoublés des bois. Cependant je me préparerai bientôt à chanter les furieux combats de César, et à faire vivre son nom dans l'avenir autant d'années qu'il s'en est écoulé depuis la naissance du vieux Tithon.

Soit qu'épris des palmes triomphales d'Olympie, (3, 50) tu élèves des coursiers pour les jeux ; soit que tu nourrisses de vigoureux taureaux pour le labour ; aie soin avant tout de bien choisir les mères : la vache la meilleure est celle qui a l'œil farouche, la tête d'une informe beauté, le cou épais, et qui laisse tomber jusqu'à ses jambes son fanon pendant. Ses flancs allongés s'étendent sans mesure ; elle a tout grand, même le pied ; et dessous ses cornes recourbées on voit poindre deux oreilles velues.

J'aime encore celle qui est tachetée de blanc ou de noir, qui secoue le joug, qui de temps en temps menace de la corne, qui tient du taureau par le mufle, et qui, haute par toute sa taille, balaye, en marchant, la poussière de sa queue traînante. (3, 60) Le bon âge des vaches pour l'hymen et pour les travaux de Lucine commence après quatre ans, et finit à dix : plus jeunes ou plus vieilles, elles ne sont ni propres à porter, ni assez fortes pour la charrue. C'est pourquoi, tandis qu'elles sont en pleine jeunesse, lâche vers elles tes taureaux ; le premier envoie-les aux combats de Vénus ; et répare l'une par l'autre les races perpétuées de tes troupeaux. Hélas ! les plus beaux jours sont les premiers qui passent pour les pauvres mortels ! voici venir les maladies, et la triste vieillesse, et les souffrances, et la mort qui nous emporte, la dure et impitoyable mort.

Tu auras toujours dans tes étables assez de bêtes épuisées à remplacer : (3, 70) remonte sans cesse ton troupeau ; et, pour ne pas regretter plus tard d'irréparables pertes, préviens-les, et tous les ans fais de nouveaux nourrissons.

Ne sois pas moins sévère dans le choix des chevaux. Que ceux que tu destines à multiplier leur espèce aient, dès l'âge le plus tendre, tes premiers soins. Vois le poulain de bonne race, comme il marche fièrement dans la plaine, et se pose sur ses jarrets pliants ! Le premier il ose aller en avant, tenter le passage d'une onde menaçante, se risquer sur un pont inconnu : aucun bruit ne l'épouvante. Il a l'encolure haute, (3, 80) la tête effilée, peu de ventre, la croupe rebondie ; et son poitrail, plein de vie, laisse voir ses muscles ramassés. On estime les bai brun et les gris pommelé ; les plus communs sont les blancs et les alezan clair. Un bruit d'armes a-t-il retenti au loin, l'animal ne sait plus se tenir en place ; il dresse les oreilles ; tout son corps tremble ; il roule dans ses naseaux les feux comprimés de sa poitrine. Sa crinière est épaisse, et retombe épanchée sur son épaule droite : il a comme une double épine qui se remue sur son dos ; il creuse la terre, et la fait retentir sous la corne pesante de son pied. Tel fut Cyllare dompté par la main de Pollux d'Amiclée, (3, 90) Cyllare que chantèrent les poëtes grecs ; tels les deux coursiers de Mars, et ceux qu'attela le grand Achille. Aussi vite s'échappa, en secouant dans l'air sa crinière empruntée, Saturne lui-même, surpris par son épouse ; aussi vite il remplit les sommets du Pélion de ses hennissements aigus.

Mais quand l'étalon appesanti par la maladie ou devenu paresseux par l'effet des ans, manque à sa tâche, tiens-le loin du haras : point de pitié pour sa vieillesse impuissante. Il est de glace dans les travaux de Vénus, et ne s'y porte plus que d'un effort stérile : s'il en vient quelquefois à ces rudes combats, pareil en son ardeur malheureuse à un grand feu de paille, (3, 100) il se démène en vain. Assure-toi donc avant tout et de l'âge, et du cœur, et de la race de ton coursier, et de ses autres qualités ; vois s'il est sensible à la honte d'être vaincu, à l'honneur de remporter la palme. Ne vois-tu pas dans la course comme les chars précipités ont envahi l'espace, et tous ensemble se sont répandus hors des barrières ; comme l'espoir de vaincre transporte les jeunes cœurs, comme la peur d'être vaincus les fait battre, comme ils étouffent dans les transes ? Armés du fouet, les conducteurs pressent l'attelage, et, se penchant sur leurs coursiers, ils leur abandonnent les rênes : l'essieu s'allume, le char vole : tantôt ils se baissent, tantôt ils se dressent ; on dirait qu'ils vont s'enlever dans les airs, qu'ils y sont déjà perdus. (3, 110) Point de halte, point de répit ; un nuage de sable a tout enveloppé ; les coursiers vainqueurs sont mouillés de l'écume et de l'humide haleine de ceux qui les suivent. Tant ils aiment la gloire, tant ils ont à cœur de vaincre !

Érichthon le premier inventa les chars ; il osa y atteler quatre chevaux de front, et, porté sur des roues rapides, s'y tenir en vainqueur. Les Lapithes Péléthroniens, montés sur le dos des coursiers, les accoutumèrent au frein et aux évolutions : ils leur apprirent à bondir sous les armes, et à rassembler leurs pas superbes. Les deux exercices du char et de la voltige sont également difficiles ; l'un et l'autre veulent un cheval jeune, ardent, et vif coureur ; (3, 120) sans quoi n'en attends rien, eût-il cent fois poursuivi des ennemis en fuite, vînt-il de l'Épire ou de la généreuse Mycènes, fût-il né du trident même de Neptune.

Ces choses observées, préviens l'époque marquée par la nature, et mets tous tes soins à engraisser avec l'orge la meilleure le taureau que tu veux donner pour chef et pour père au troupeau. Alors on coupe pour lui les herbes les plus tendres ; on lui apporte des eaux pures et force farine, de peur que, mal nourri, il ne succombe aux doux travaux de Vénus, et que ses enfants débiles ne se ressentent du jeûne de leur père. Au contraire, on fait tout pour amaigrir et exténuer les mères ; (3, 130) et sitôt que les voluptueux désirs les sollicitent aux premières amours, on leur retranche le feuillage, on les éloigne des fontaines. Souvent même on les fatigue, on les rompt par des courses en plein soleil, alors que le grain battu dans l'aire gémit sous les fléaux pesants, et que les pailles vides voltigent, emportées par le vent qui se lève. On traite ainsi les mères, de peur que le trop d'embonpoint n'obstrue le champ fécond des amours, et n'en oblitère les secrets passages ; et afin qu'ayant soif de Vénus, elles l'absorbent tout entière, et en pénètrent leurs flancs avides.

Après les soins que tu dois aux pères viennent ceux que réclament les mères, alors que, les mois de leur portée révolus, elles n'ont plus qu'à errer chargées de leur fruit. (3, 140) Qu'on se garde bien alors de leur faire traîner de lourds chariots ; qu'on les empêche de franchir les chemins en sautant, ou de s'emporter en fuyant dans les prés, ou de traverser à la nage les fleuves aux courants impétueux. Mais qu'elles paissent dans des lieux solitaires, le long des rivières coulant à pleins bords, là où la mousse, le gazon des vertes rives et les grottes leur prêteront de frais abris, et les rochers leur ombre penchante.

Il y a dans les bois du mont Silare et dans les verdoyantes forêts d'yeuses de l'Alburne, un insecte que les Latins nomment asilus, et les Grecs œstron, en traduisant notre mot. (3, 149) L'essaim redoutable de ces mouches frappe l'air de ses secs bourdonnements ; les troupeaux épouvantés fuient çà et là dans les bois : alors tout retentit de furieux mugissements ; l'air en est ébranlé, et les forêts et les rives desséchées du Tanagre. C'est ce cruel insecte qui servit autrefois les terribles colères de Junon, quand elle le déchaîna pour perdre la fille errante d'Inachus. Surtout ne manque pas de l'écarter de tes vaches pleines ; c'est au fort des chaleurs qu'il est le plus ardent : fais donc paître tes troupeaux, le matin au lever du soleil, et le soir quand les étoiles ramènent la nuit.

Quand les vaches ont mis bas, c'est le moment de reporter tous tes soins sur les veaux. D'abord on les marque à vif d'un signe qui fasse reconnaître leur race, et ceux qu'on destine à repeupler le troupeau, (3, 160) et ceux qu'on réserve pour les autels des dieux, et ceux qui doivent t'aider à fendre la terre, et à retourner en les brisant les glèbes qui hérissent la plaine : le reste n'a qu'à paître au hasard dans la verte prairie.

Ceux de tes jeunes taureaux que tu voudras discipliner pour le labour et les travaux de la campagne, commence à les exciter de bonne heure ; applique-toi à les dompter, tandis qu'ils ont encore le naturel docile, et que leur âge se laisse manier. D'abord attache à leur cou un collier flottant, d'un osier léger ; quand ils auront accoutumé leur tête libre encore à ce premier joug, attelles-y deux taureaux de même grandeur, et force-les à marcher ensemble d'un pas égal. (3, 170) Déjà même tu peux leur faire traîner un chariot vide ; qu'ils l'emportent, et que leurs pas soient à peine marqués sur la poussière. Bientôt qu'un essieu de frêne et sa charge pesante fassent crier les roues, et qu'un timon d'airain soit porté par ton couple plus robuste. Cependant, pour nourrir tes taureaux encore indomptés, ne leur donne pas seulement du menu fourrage, des feuilles de saule, des herbes de marais ; mais cueille encore pour eux la tige du blé vert. Et quand tes vaches sont devenues mères, ne va pas, comme faisaient nos pères, remplir tes vases de leur lait ruisselant ; laisse-les plutôt épuiser leurs mamelles pour leurs tendres enfants.

Mais si tu aimes mieux élever des chevaux pour la guerre et pour les fières manœuvres des batailles, (3, 180) ou bien pour faire glisser à Pise la roue légère le long des rives de l'Alphée, et pour emporter un char dans la forêt sacrée de Jupiter, accoutume d'abord ton élève à voir les combats et les cœurs courageux, à supporter le son des clairons, les roulements du char qui gémit, à entendre le cliquetis du frein dans l'étable : qu'il aime de plus en plus à se sentir flatter par son maître ; qu'il frémisse au doux retentissement de la main qui le touche. Je veux qu'à peine séparé de la mamelle de sa mère il ait l'oreille à tes leçons, et qu'à son tour il vienne de lui-même offrir sa bouche à la bride, tout faible qu'il est, tout tremblant et sans expérience. Mais après trois ans, et quand il en aura bientôt quatre, (3, 190) qu'il commence à tourner en rond, à retomber en mesure sur ses pieds retentissants, à jeter en avant ses jambes tour à tour mêlées et démêlées ; qu'il ait l'air de travailler sous ta main : puis, qu'il t'échappe et provoque les vents à la course, et que, s'emportant à l'aise dans la plaine et comme libre du frein, il touche à peine la terre de ses pieds ailés ; pareil à l'aquilon qui ramassant son souffle fond des régions hyperboréennes, et disperse au loin les frimas de Scythie et les nuages secs de l'hiver : alors les hautes moissons, courbées par son haleine, frémissent doucement dans les plaines ondoyantes : les forêts sur les monts rendent des sons immenses, et les flots venant de loin sont poussés vers les rivages. (3, 201) Cependant l'aquilon vole, balayant dans sa course et les champs et les mers.

Ainsi dressé, ton cheval ira un jour tourner la borne d'Olympie, et franchira tout en sueur la vaste carrière ; tu l'y verras, le mors aux dents, l'ensanglanter de son écume : ou mieux encore, pliant le cou sous le timon d'un char belge, il l'emportera au travers des batailles. Au reste, ce n'est qu'après avoir dompté l'animal que tu laisseras ce grand corps s'accroître par une forte nourriture : car avant ce temps-là son trop de feu le ferait se cabrer ; et, quoique sous ta main, il ne supporterait pas le fouet, et refuserait d'obéir au fer déchirant du frein.

(3, 209) Mais il n'est pas de plus sûr moyen d'entretenir la vigueur soit des chevaux, si tu les aimes mieux, soit des taureaux, que d'écarter d'eux Vénus et les aiguillons de l'aveugle amour. C'est pourquoi on relègue les taureaux bien loin, dans des pâtis solitaires, derrière une montagne ou une large rivière qui les sépare du troupeau ; ou bien on les tient enfermés dans l'étable près d'une ample pâture. Car la vue d'une génisse use leurs forces, et ils se consument d'amour ; ils en oublient et les bois et les herbages. Souvent même celle-ci par ses doux attraits force ses amants superbes à combattre pour elle à coups de cornes ; et tandis qu'elle paît, belle et tranquille dans la vaste forêt de Sila, (3, 220) ceux-ci, se provoquant l'un l'autre, engagent un furieux combat, et se font mille blessures : un sang noir coule le long de leurs flancs. Ils poussent l'un contre l'autre leurs fronts, qui s'entre-choquent avec un vaste gémissement ; le ciel en retentit, et les bois d'alentour. Entre eux point de traité, pas d'étable commune : le vaincu s'en va, et de lui-même s'exile dans de lointaines contrées, pleurant son ignominie, tout meurtri des coups d'un vainqueur insolent. Regrettant ses amours qu'il a perdus sans vengeance, il regarde une dernière fois son étable, et abandonne l'empire où régnaient ses aïeux. Mais c'est pour mieux exercer ses forces recueillies : (3, 230) la nuit donc il se couche sur l'âpre pente des rochers, et le jour il se nourrit de feuillage épineux, et de joncs aux rudes piquants. Il s'essaye, s'apprend à donner de la corne en furieux, heurtant le tronc des arbres, perçant l'air où se perdent ses coups ; il prélude au combat en dispersant sous ses pieds la poussière. Quand il a ramassé son courage et refait ses forces, il entre en campagne, et se précipite sur son ennemi qui l'avait oublié. Ainsi l'on voit venir du milieu de la mer une vague blanchissante, qui de loin se traîne en allongeant son vaste pli : elle se roule vers le rivage, éclate avec fracas au milieu des rochers, et, non (3, 240) moindre qu'une montagne, retombe d'aussi haut : la mer en bouillonne jusque dans ses profonds abîmes ; un sable noir est rejeté à la surface des eaux.

Tous les êtres donc dans la nature, les hommes, les bêtes féroces, les troupeaux, les poissons au fond des mers, les oiseaux aux ailes peintes, ressentent les feux de l'amour et s'abandonnent à ses fureurs : l'amour est le même pour tous. En aucun temps la lionne, oubliant ses lionceaux, n'a erré plus terrible dans les déserts : jamais les ours hideux ne sèment autant le ravage et la mort dans les forêts ; jamais le sanglier n'est plus féroce, le tigre plus sanguinaire. Malheur à ceux qui errent alors dans les déserts de la Libye ! (3, 250) Ne vois-tu pas comme les chevaux frissonnent de tous leurs membres, si l'air seulement leur apporte des odeurs bien connues ? Dès lors plus rien qui les arrête, ni le frein, ni le fouet sanglant, ni les rochers, ni les précipices, ni les fleuves, ni les torrents qui entraînent les débris arrachés des montagnes. Le sanglier de la Sabine fond devant lui, aiguise ses défenses, laboure la terre avec ses pattes, se frotte contre les arbres, et deçà delà endurcit aux coups ses épaules. Mais que n'ose pas un jeune homme, quand le cruel amour lui souffle dans les os ses feux cuisants ? seul, par une nuit obscure, il traverse à la nage un bras de mer que bouleverse la tempête : au-dessus de sa tête (3, 261) le ciel tonne, immense et plein d'orages ; les flots se brisent avec fracas contre les rochers retentissants : l'insensé n'entend plus ni ses parents éperdus qui le rappellent, ni la jeune fille qui va mourir s'il meurt ! Et les lynx de Bacchus, au poil moucheté, et la race infatigable des loups, et les chiens, quelle n’est pas leur fureur ? Quels combats les cerfs eux-mêmes, les timides cerfs, ne se livrent-ils pas ! Mais rien n’égale les emportements des cavales ; c’est Vénus elle-même qui leur inspira ses fureurs, lorsqu’elle fit déchirer Glaucus de Potnia par les quatre juments qui traînaient son char. L’amour emporte les cavales par delà le mont Gargare et les ondes retentissantes (3, 270) de l’Ascanium : point de montagnes qu’elles ne franchissent, point de fleuves qu’elles ne passent à la nage. Voyez-les : sitôt que le feu s’allume dans leurs veines avides, au printemps surtout, quand la chaleur vitale se ranime, elles se tiennent sur les hauts rochers ; là, tournées vers le couchant, et la bouche ouverte au zéphyr, elles en aspirent l’haleine amoureuse ; et souvent, ô prodige incroyable ! le vent seul les féconde. C’est alors qu’elles s’enfuient par les monts, les rochers et les vallées profondes ; non pas du côté où tu souffles, doux Eurus, ni vers les régions où se lève le soleil, mais vers ces plages qui voient naître Borée, le Caurus et le noir Auster, là où des pluies glaciales ne cessent d’attrister les cieux. (3, 280) C’est alors qu’elles distillent de leurs flancs échauffés l’hippomane, comme l’appellent les bergers ; l’hippomane, poison lent, que recueillent souvent les cruelles marâtres, et qu’elles mêlent avec des herbes impures et d’infernales paroles. Mais tandis que, charmé par mon sujet, je m’égare en ces mille détails, le temps fuit, l’irréparable temps. C’est assez parler des grands troupeaux : il me reste à dire comment on fera paître les brebis aux blanches toisons, et les chèvres aux poils pendants. C’est de la peine pour vous, ô robustes habitants des campagnes ; mais n’attendez de là qu’honneur et que profit. Pour moi, je sais combien il est difficile de relever par le beau langage (3, 290) d’aussi petites choses, et de leur donner ce peu de lustre. Mais je sens qu’un doux charme m’entraîne vers les cimes désertes du Parnasse ; oui, je veux gravir ces sommets, où nul mortel avant moi n’a marqué de ses pas les molles pentes qui mènent à la fontaine de Castalie. C’est maintenant, ô vénérable Palès, maintenant qu’il faut que j’enfle ma voix.

D’abord je veux que tes brebis, retenues sous le doux couvert de leurs étables, s’y nourrissent d’herbages, jusqu’à ce que le printemps revienne avec ses feuilles nouvelles. Que la paille et la fougère, répandues par brassées sur le sol de l’étable, le rendent moins dur à leurs corps délicats ; ainsi le froid ne les incommodera pas, ni les maux hideux de l’hiver, la gale et la goutte. (3, 300) Je veux aussi que tu ailles cueillir pour tes chèvres de petites branches d’arboisier avec leurs feuilles, et que tu leur donnes de l’eau fraîche. Mets leurs étables à couvert des vents du nord, et expose-les au midi ; et tiens-y le troupeau renfermé jusqu’à ce que le froid Verseau disparaisse, et achève d’arroser l’année de ses dernières pluies.

Les chèvres ne veulent pas être traitées avec moins de soin que les brebis, et le profit qu’on tire d’elles n’est pas moindre. Elles ne donnent pas, il est vrai, cette précieuse laine de Milet, que Tyr renchérit encore en la teignant de ses couleurs ; mais leurs enfants sont plus nombreux, leur lait ne tarit point : et plus tu épuises leurs mamelles écumantes, (3, 310) plus le flot abondant ruisselle entre tes doigts. Cependant la barbe blanchissante du bouc de Libye, et ses longs poils, tombent sous le ciseau : on en fait des tissus pour le soldat et des vêtements pour les pauvres matelots. D’ailleurs les chèvres s’en vont elles-mêmes paître dans les bois et sur les pentes du Lycée, où elles broutent les ronces hérissées et les buissons, qui aiment les lieux escarpés. Le soir, elles pensent à revenir au bercail, et y ramènent leurs chevreaux, elles-mêmes si chargées de lait, qu’à grand’peine elles franchissent le seuil de l’étable. Sois donc attentif à écarter d’elles la gelée et les vents froids, d’autant qu’elles sont plus dépourvues des instincts de l’humaine prévoyance : (3, 320) ne les laisse manquer ni d’herbes ni de feuillage ; et, tant que durera la brume, ne leur ferme pas tes greniers à foin.

Mais lorsque l’été reviendra, rappelé par les zéphyrs, laisse aller tes brebis et tes chèvres dans les bois et dans les prairies. Dès que Lucifer paraît, gagnons la campagne : voici le frais matin ; le gazon est encore blanc des frimas de la nuit ; c’est le moment où la rosée sur l’herbe tendre est le plus agréable aux troupeaux. Vers la quatrième heure, quand tout languit de chaleur et de soif, quand la cigale importune les buissons de sa plainte perçante, mène tes troupeaux au puits voisin, ou bien vers ces étangs profonds, (3, 330) d’où l’eau courante s’échappe par des canaux de bois. À midi, va te mettre à couvert sous l’antique tronc d’un grand chêne qui étend au loin ses rameaux, et encore dans ces bois profonds où l’yeuse accumule ses ombres noires et révérées. Sur le soir, que ton troupeau s’abreuve et paisse encore, à l’heure où Vesper commence à rafraîchir l’air, où la lune ranime les bois par une douce humidité, où tout chante, les alcyons sur les rivages, les rossignols dans les buissons.

Que dirai-je des pasteurs de la Libye, de leurs pacages, (3, 340) et de leurs cabanes rares et éparses dans les champs ? Souvent le jour et la nuit, et durant des mois entiers, ils tiennent les pâtis ; le troupeau s’en va à travers de longs déserts, errant et sans abri, tant la plaine est immense ! Le berger africain emmène tout avec lui, son toit, ses Pénates, son chien, ses armes et son carquois. Ainsi le soldat romain, intrépide sous les armes, marche, et ne sent pas le fardeau qui l’excède ; et avant que l’ennemi s’y attende, il a déjà planté ses pavillons devant lui.

Mais la coutume est autre chez les peuples de la Scythie : sur les bords du lac Méotis, (3, 350) là ou l’Ister roule un sable jaune dans son lit fangeux, là où la chaîne du Rhodope va s’étendant jusque sous le pôle, les pasteurs tiennent leurs troupeaux renfermés dans les étables. C’est que là les champs sont sans herbes, les arbres sans feuilles. La terre informe, et tout en monceaux de neige, dort sous des couches de glace hautes de sept coudées. Là toujours l’hiver, toujours le Caurus soufflant le froid. Jamais le soleil n’y dissipe les pâles vapeurs de la brume, soit que porté sur son char il monte au plus haut des airs, soit qu’il précipite ses coursiers dans l’Océan, rougi de ses feux. (3, 360) Là des glaçons, subitement condensés, se ramassent sur l’eau courante des fleuves, et bientôt leur solide surface soutient le poids d’un essieu de fer : l’onde, il n’y a qu’un moment, hospitalière aux navires, porte la roue des chars. Souvent l’airain éclate fendu par le froid ; les vêtements se roidissent sur le corps ; on coupe avec la hache le vin, saisi par la gelée ; partout les eaux dormantes se changent en un dur cristal ; et la barbe elle-même durcit, hérissée de glaçons pendants. Jour et nuit il neige : les troupeaux périssent ; çà et là restent dans les neiges qui les enveloppent les grands corps des bœufs ; et les cerfs qui viennent en gros bataillons (3, 370) s’enfoncer dans les masses glacées, s’y engourdissent ; à peine le bout de leur ramure paraît-il : alors plus de chiens à lancer contre eux, plus de filets à tendre, plus de flèches à décocher contre la troupe qui fuit épouvantée ; mais on les frappe de près avec le fer, tandis qu’aux abois ils poussent leur poitrine contre la montagne de neige qui les emprisonne ; ils ont beau bramer, on les tue ; et les chasseurs les emportent en poussant de grands cris de joie.

Ces peuples se retirent dans des cavernes qu’ils se creusent, et vivent sous terre oisifs et heureux. Ils entassent des chênes et des ormes entiers qu’ils roulent sur leur foyer, et qu’ils livrent à la flamme. Là ils passent les nuits à jouer, à verser dans des coupes (3, 380) un jus piquant fait de froment et de fruits sauvages, seul vin de ces déserts. Ainsi vers les régions hyperboréennes vit dans sa liberté sauvage cette race d’hommes sans cesse battue des vents du Riphée ; elle n’a pour s’en défendre que la peau des bêtes fauves.

Si tu veux avoir de belles laines, écarte ton troupeau des fourrés épineux, de la bardane, du chardon : fuis aussi les pâturages trop gras, et ne compose ton troupeau que de brebis à la blanche et fine toison. Mais si ton bélier (fût-il blanc comme la neige) laisse voir dans son palais humide une langue noire, rejette-le, de peur qu’il n’entache de ses souillures les enfants (3, 390) qui naîtraient de lui ; et, dans la plaine où tu vois se répandre tes brebis, cherche un autre père à tes agneaux. Ô Diane, s’il est permis de le croire, ce fut par l’éclat d’une blanche toison que Pan, dieu d’Arcadie, éblouit vos yeux fascinés ; il vous attira dans le fond des bois, et vous ne dédaignâtes pas de venir à lui.

Si tu aimes mieux tirer du lait de tes troupeaux, va toi-même garnir leurs étables de cytise, de lotos, et d’herbes parsemées de sel. Tes chèvres n’en auront que plus envie de boire ; leurs mamelles se tendront davantage, et le lait retiendra quelque peu de la secrète saveur du sel. Plusieurs défendent l’approche des mères aux chevreaux déjà forts, et enchaînent leur bouche encore tendre au moyen de muselières ferrées. (3, 400) Le lait qu’on a tiré le matin ou au milieu du jour, on le fait épaissir pendant la nuit : celui qu’on a tiré le soir, et au coucher du soleil, se caille dans des paniers de joncs jusqu’au matin : alors le berger va le porter à la ville ; ou bien il le sale un peu, et le conserve pour l’hiver.

Que tes chiens de garde n’attendent pas tes derniers soins : le limier de Sparte si léger à la course, et le dogue ardent de l’Épire, tes deux sentinelles, veulent être nourris d’une pâte engraissée de petit-lait : avec ces gardiens fidèles tu n’as à redouter pour tes étables ni les voleurs de nuit, ni les incursions des loups ; tu n’as pas à craindre que les brigands en armes de l’Ibérie ne te prennent par derrière. Souvent aussi tu forceras à la course les timides onagres ; (3, 410) tes chiens lasseront et le lièvre, et le daim ; souvent avec ta meute aboyante tu relanceras le sanglier débusqué de sa bauge fangeuse, et sur les hautes montagnes, pressant de tes cris un grand cerf, tu le pousseras dans tes filets.

Sache aussi allumer dans les étables le cèdre odorant, et poursuivre, avec la vapeur ardente du galbanum, les serpents enfumés. Souvent la vipère horrible à toucher se cache sous les crèches immobiles, pour fuir la lumière qui la trouble ; ou encore la couleuvre qui aime à être à couvert et à l’ombre, la couleuvre, cette peste des troupeaux, qu’elle infecte de son venin, (3, 420) vient se blottir sous terre dans ton étable : vite, berger, vite une pierre, un bâton ; le reptile se dresse menaçant, il gonfle et fait siffler son cou ; frappe : il a fui ; il a déjà caché sa tête tremblante : mais les cercles de son corps tortueux et les anneaux de sa queue se déroulent encore ; un dernier pli se traîne lentement sur l’arène.

Il est dans les forêts de la Calabre un serpent de la pire espèce : couvert d’écailles, il rampe fièrement assis sur sa croupe ; il a le ventre long et marqué de grandes taches. Quand l’urne brisée des fleuves s’épanche, quand au printemps les terres sont trempées des pluies de l’auster, (3, 430) il habite le bord des étangs, et là il engloutit dans son ventre affamé les poissons et les grenouilles coassantes. Mais après que l’été brûlant a tari les marais et fendu les terres partout béantes, le reptile s’élance sur le sol aride, roule ses yeux enflammés ; irrité par la soif, rendu furieux par la chaleur, il porte le ravage dans les campagnes. Me préserve le ciel de goûter le doux sommeil en plein air, de me coucher sur l’herbe des pentes boisées, alors que, faisant peau nouvelle et tout brillant de jeunesse, il se roule à terre, et que, laissant dans son trou ses œufs ou ses petits, il se dresse au soleil et darde une triple langue !

(3, 440) Je t’expliquerai maintenant les causes et les signes des maladies qui affligent les troupeaux. Souvent une gale honteuse infecte les brebis, quand une froide pluie ou les âpres frimas de l’hiver les ont pénétrées jusqu’au vif, ou quand nouvellement tondues elles retiennent une sueur mal essuyée, ou enfin quand les ronces et les épines ont déchiré leurs corps. C’est pour prévenir ce mal que les bergers baignent dans l’eau douce des rivières le troupeau tout entier : le bélier plongé dans l’endroit le plus creux y lave sa toison submergée, et s’abandonne en nageant à la pente du fleuve. Tu peux encore, tondant tes bêtes malades, les frotter d’un onguent que tu composeras de marc d’huile d’olive, de l’écume de l’argent, de soufre vif, (3, 450) de poix et de cire grasse. On y joint le suc d’ognon de mer, l’hellébore, et le bitume noir. Mais le meilleur expédient et le plus prompt dans ces calamités, c’est de couper avec le fer la tête même de l’abcès : plus le mal est caché, plus il s’entretient et s’envenime ; surtout si le berger néglige de porter sur la plaie des mains cruellement secourables, et s’il ne sait, dans sa piété stérile, qu’implorer l’assistance des dieux. On fait mieux : quand la douleur, se glissant jusque dans les os de tes brebis bêlantes, y devient furieuse, et que la fièvre dessèche et ronge leurs membres, on en détourne les feux pour les éteindre ; et (3, 460) la veine du pied pousse un jet sanglant sous le fer qui la frappe. C’est la coutume des Bisaltes et des Gelons, peuples qui toujours fuient à travers les déserts gétiques et sur le mont Rhodope, et qui boivent du lait rougi du sang de leurs chevaux.

Vois-tu quelqu’une de tes brebis se retirer souvent sous les doux ombrages, brouter nonchalamment la pointe des herbes, aller toujours la dernière, ou bien tomber languissante au milieu des pâturages, et la nuit revenir au bercail seule et attardée : coupe à l’instant le mal à la racine, avant que l’horrible contagion ne se répande insensiblement sur tout le troupeau. (3, 470) Les tempêtes qui fondent sur la mer et la bouleversent ne sont pas plus fréquentes que les fléaux divers qui assaillent les animaux : encore les maladies ne les prennent pas un à un, mais elles envahissent des pacages entiers, et ruinent tout, pères, mères, enfants, tout, jusqu’aux dernières espérances des bergers. Allez plutôt voir les Alpes Juliennes, les bourgs fortifiés de la Noricie, et les champs japydiens arrosés par le Timave, cet empire des pasteurs depuis si longtemps déserté, et ces bois, devenus aujourd’hui d’immenses et profondes solitudes.

Là, sous l’influence pestilentielle de l’air éclata jadis une affreuse contagion, que l’automne vint embraser de ses feux excessifs. (3, 480) Tout périt, les troupeaux, l’espèce entière des bêtes sauvages ; la maladie empoisonna les eaux, infecta les pâturages. Les animaux ne mouraient pas d’une mort ordinaire : d’abord une soif ardente, leur courant de veine en veine, retirait leurs membres appauvris ; bientôt s’y épanchait une acre liqueur, qui absorbait peu à peu les os minés et ramollis. Souvent la victime amenée devant les autels des dieux, et déjà ceinte des bandelettes et des guirlandes sacrées, tombait mourante entre les mains des sacrificateurs, trop lents à la frapper : ou si le prêtre avait pu l’égorger à temps, (3, 490) la flamme des autels ne prenait pas à ses fibres corrompues, et le devin interrogé n’en pouvait tirer de présages : à peine si les couteaux se teignaient de sang ; quelques gouttes seulement d’une liqueur livide souillaient l’arène. Les jeunes taureaux meurent partout dans les riants pâturages, et viennent rendre le doux souffle de la vie sur leur crèche pleine d’herbes. Le chien si caressant est pris de la rage ; une toux haletante secoue les flancs du porc exténué, et fait râler sa gorge obstruée. Il tombe aussi le fier coursier, vaincu et misérable, oubliant ses nobles goûts et l’herbe des prairies ; il se détourne des fontaines ; il frappe à tout moment (3, 500) la terre de son pied ; il baisse les oreilles ; une sueur intermittente coule de ses membres et devient froide, quand il va mourir : sa peau sèche et dure résiste à la main qui la touche. Tels sont les symptômes qui paraissent dès les premiers jours et avant la mort. Mais si le mal s’accroît et empire, alors les yeux de l’animal s’enflamment ; son haleine est comme tirée du fond de sa poitrine, et entrecoupée de sourds gémissements ; ses flancs se tendent et palpitent avec de sanglotants efforts : un sang noir coule de ses narines, et sa langue raboteuse presse et assiège son gosier. On tenta, et cela parut réussir, de faire couler au moyen d’une corne quelque peu de vin dans la bouche des chevaux malades ; (3, 510) c’était un dernier remède essayé sur les moribonds, mais bientôt il leur devenait funeste ; leurs forces un moment ranimées tournaient à la fureur ; et, dans les dernières convulsions de la mort (grands dieux, préservez les hommes pieux de ces transports, et renvoyez-les à nos ennemis !), les malheureux animaux s’en prenaient à leurs propres membres, et les déchiraient à belles dents.

Mais voici que, fumant sous le joug, le taureau tombe, et vomit un sang mêlé d’écume ; il pousse un dernier gémissement : le triste laboureur détache de l’attelage l’autre taureau, affligé de la mort de son frère ; et il s’en va, laissant sa charrue au milieu du sillon commencé. (3, 520) L’ombre des grands bois, la douce verdure des prés, l’onde qui, roulant sur des cailloux, coule plus pure que le cristal à travers la plaine, ne touchent plus le sens éteint des bêtes : leurs flancs sont décharnés ; une langueur stupide pèse sur leurs yeux inertes, et leur tête affaissée tombe à terre de son propre poids. Que leur servent leurs travaux, tout le bien qu’elles nous font ? que leur sert d’avoir tant retourné la glèbe pesante ? Et pourtant ce n’est ni le Massique enivrant, ni les mets exquis de nos tables, qui leur ont causé ces maux : le feuillage des arbres, l’herbe des champs, c’est là toute leur nourriture ; leur breuvage, c’est l’eau transparente des fontaines, et celle que les rivières épurent en la fatiguant ; (3, 530) et jamais les soucis n’ont troublé leur sommeil salutaire.

Ce fut alors, dit-on, qu’on chercha en vain dans ces tristes contrées deux bœufs pareils, pour conduire au temple de Junon le chariot chargé d’offrandes, et qu’on ne put trouver que deux buffles inégaux. On vit donc les hommes réduits à creuser péniblement la terre avec le hoyau, à y enfouir la semence avec leurs ongles, et, le cou tendu sous le joug, à traîner jusqu’au haut des montagnes les chariots gémissants. Le loup ne va plus épier de nuit les bergeries et rôder autour des troupeaux ; un mal plus fort que la faim le dompte : les daims timides, les cerfs fugitifs (3, 540) errent au milieu des chiens et près des chaumières.

Déjà les monstres de la mer immense et tout ce qu’elle nourrit dans ses abîmes est rejeté par les flots, et, comme des corps naufragés, échoue sur les rivages : les phoques chassés de leurs eaux fuient dans les fleuves qui ne les avaient jamais vus. La vipère elle-même, mal défendue par ses cavités ténébreuses, périt : l’hydre étonnée meurt en dressant ses écailles. L’air n’est plus salubre même pour les oiseaux : atteints jusque dans la nue, ils y laissent la vie et tombent sur la terre.

C’est en vain qu’on fait changer de pâturages aux troupeaux : l’art même se tourne contre eux ; et le mal a vaincu la science des maîtres, (3, 550) celle des Chiron et des Mélampe. Échappée des ténèbres du Styx, la pâle Tisiphone étale ses fureurs à la pleine lumière des cieux, pousse devant elle les Maladies et la Peur, et de jour en jour lève plus haut sa tête dévorante. Les bêlements des brebis, les mugissements répétés des taureaux, font retentir les fleuves et leurs rives desséchées, et l’aride pente des collines. La déesse cruelle entasse morts sur morts ; elle comble les étables de cadavres infects, et qui tombent en pourriture, jusqu’à ce qu’il faille enfin les couvrir de terre et les enfouir tout entiers dans des fosses profondes. Car on ne pouvait faire usage de leurs peaux, (3, 560) on ne pouvait ni les purifier par l’eau, ni en dompter l’infection par le feu. Il n’y avait pas moyen de tondre les brebis malades, d’enlever leurs toisons pénétrées du venin rongeur, et de toucher à ces laines putréfiées : malheur à celui qui osait revêtir ces dépouilles impures ! Soudain il voyait son corps, baigné d’une sueur immonde, se couvrir de pustules ardentes, et bientôt il périssait consumé d’invisibles feux.