Les Guerres contemporaines/Guerre d’Amérique

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Pichon-Lamy (p. 57-71).

GUERRE D’AMÉRIQUE


De toutes les consommations d’hommes faites par la guerre, voici la plus effroyable. En quatre ans le Nord appela sous les armes 2,656,000 hommes ; à ce flot humain qui était lancé contre lui, le Sud répondit en opposant la digue longtemps invincible de 1,100,000 poitrines. Pour que le Sud fût conquis, il fallut que ces 1,100,000 soldats dont un grand nombre étaient des enfants de seize ans ou des vieillards de soixante, fussent violemment balayés et que plus de la moitié eût succombé à la violence de la lutte.

Cette gigantesque mêlée d’hommes entraîna un carnage inouï, qui mérite de fixer le regard des philanthropes et de trouver un historien fidèle. Nous avons sous les yeux un travail remarquable, le rapport fait sous forme de circulaire par le major-général Joseph K. Barnes, chirurgien général de l’armée des États-Unis (Report on the extent and nature of the materials available for the preparation of a medical and surgical history of the rebellion). Cette histoire médicale et chirurgicale n’est pas encore terminée, mais les matériaux publiés donnent les renseignements les plus précieux. Les rapports mensuels établis pour un peu plus de la moitié des régiments en campagne, pendant la première année, donnent 17,496 cas de blessures par armes à feu. Les rapports mensuels établis cette fois sur les trois quarts des régiments, pendant l’année finissant au 30 juin 1863, présentent 55,974 cas de blessures ; les listes des blessés relevés sur les champs de bataille pour les années 1864–1865, comprennent plus de 114,000 noms. Encore ces états doivent-ils être complétés, nous dit-on, par le dépouillement qui reste à faire des rapports des hôpitaux généraux, où l’on a reçu beaucoup de blessés dont les noms n’avaient pas été inscrits soit par les commis des hôpitaux du champ de bataille, soit par les médecins de régiment, et l’on doit y joindre ceux qui ont été tués dans le combat. On arriverait ainsi au chiffre de 221,000 blessés, sans compter les tués sur le champ de bataille. Ce chiffre énorme de blessés dépasse de beaucoup le total des cas semblables dans la guerre de Crimée, pour toutes les armées en présence. Pour bien saisir ce qu’a eu de gigantesque et d’inouï cette guerre américaine, il faut entrer dans quelques détails, et comparer le nombre de cas de quelque lésion ou de quelque opération importante dans l’armée de l’Union et dans les armées françaises et anglaises de Crimée. Si l’on considère, par exemple, la fracture du fémur par un coup de feu, on trouve que dans l’armée française, en Crimée, il y a eu 459 lésions de ce genre, et 194 dans l’armée anglaise, tandis que plus de 5,000 cas semblables ont été enregistrés dans l’armée des États-Unis. Si c’est une opération importante qui est prise pour point de comparaison, la résection de la tête de l’humerus, par exemple, les rapports de Crimée donnent 16 de ces résections pour l’armée anglaise, 42 pour l’armée française, tandis que pour l’armée américaine, il y a l’état détaillé de 575 opérations du même genre (Recueil de médecine et de chirurgie militaire, t. XVII, pages 390, 391). De tels détails sont caractéristiques et montrent dans toute son étendue, l’énormité du massacre.

Si des blessures on passe aux maladies, on trouve un résultat plus satisfaisant pour l’humanité. Ce qui distingue la guerre d’Amérique, c’est l’accroissement considérable dans le nombre des victimes par le feu de l’ennemi, et la diminution également considérable, dans le nombre des victimes, que font les maladies ; ce qui prouve que les moyens destructifs ont fait des progrès gigantesques, et que les mesures hygiéniques et conservatrices se sont grandement améliorées. Pendant la première année de guerre, l’effectif s’élevant à 290,936 hommes, il y eut 14,183 décès par maladies ; la seconde année, sur un effectif de 644,608 hommes, le nombre des décès, par maladies, a été de 42,010. Pendant toute la durée de la guerre, il y aurait eu dans le Nord 97,000 hommes tués par le feu, et 184,000 morts par maladies ; en tout 281,000 hommes.

Les pertes du Sud sont bien autrement considérables ; nous n’avons d’ailleurs sur ce point aucun travail scientifique. Les morts, dans les chiffres qui nous sont donnés, ne sont pas distingués des mutilés.

Enrôlés. Tués ou éclopés.
Alabama 
120,000 70,000
Arkansas 
50,000 30,000
Floride 
17,000 10,000
Georgie 
131,000 76,000
Louisiane 
60,000 34,000
Mississippi 
78,000 45,000
Missouri 
40,000 24,000
Caroline du Nord 
140,000 85,000
Caroline du Sud 
65,000 40,000
Maryland 
40,000 24,000
Tennessée 
60,000 34,000
Texas 
93,000 53,000
Virginie 
180,000 105,000
Total 
1,074,000 630,000

C’est un total de 630,000 morts ou estropiés sur 1,074,000 enrôlés, soit 60 pour 100. Si l’on compare maintenant ces pertes au chiffre total de la population blanche dans le Sud, on voit qu’elles montent à plus de 10 pour 100, soit à 20 pour 100 de la population masculine. La guerre d’Amérique, on peut le dire, a moissonné à peu près toute la jeunesse des États du Sud : ce n’est pas là une métaphore, c’est une expression littéralement vraie. Si l’on ajoute ces 630,000 hommes que le Sud a perdus aux 281,000 qui furent tués dans l’armée du Nord, on arrive à un total de plus de 900,000 hommes. Il ne faut pas oublier cependant que dans ce chiffre de 630,000 hommes, sont aussi compris les estropiés : si l’on considère que l’immense majorité des pertes du Sud a été causée par les maladies et les fatigues, par la mauvaise composition de l’armée qui comprenait des enfants de seize ans et des vieillards de soixante, par l’absence presque absolue de tout repos, faute de renouvellement ; on peut regarder les de ces 630,000 hommes comme tués et au plus comme estropiés. On arrivera alors, pour les deux armées, au chiffre de près de 800,000 morts.

Les pertes financières sont encore plus inouïes. Le Nord a dépensé pour cette guerre, dit M. Vigo-Roussillon (Puissance militaire des États-Unis, d’après la guerre de sécession), 14 milliards ; le Sud à peu près autant. Cette guerre civile a coûté aux États-Unis d’Amérique plus de 25 milliards en dépenses réelles de guerre, et en sus le double de cette somme, si l’on tient compte du déficit dans la production, de la valeur des propriétés et des récoltes détruites, etc…

M. Vigo-Roussillon, croyons-nous, et l’opinion publique en général, estiment trop bas les dépenses réelles de guerre. Dire que la guerre d’Amérique a coûté 14 milliards aux états du Nord, c’est prendre le chiffre de la dette contractée pour le chiffre total des frais de guerre. Nous avons déjà condamné cette méthode défectueuse, qui ne tient nullement compte des impôts dont la hausse fut énorme pendant les années de la guerre de sécession. Ce qui prouve la surélévation tout exceptionnelle de ces impôts, c’est que, au retour de la paix, on put dès la première année, amortir la dette dans une proportion inouïe. Nous avons les budgets de la guerre et de la marine de 4 860 à 4866 ; les voici en chiffres ronds :

En 1860–61. 35 millions de dollars.
1861–62. 437 millions
1862–63. 662 millions
1863–64. 776 millions
1864–65. 1153 millions
1865–66. 327 millions
(Moniteur du 3 nov. 1866).

Le budget de la guerre et de la marine exigeait déjà, en 1860–61, une somme plus forte que les précédents, qui n’étaient pas supérieurs à 25 millions de dollars. Nous pouvons donc supposer que le chiffre de 35 millions, atteint en 1860–61, était le chiffre normal des budgets de la marine et de la guerre en temps de paix, et que si la lutte n’avait pas éclaté, ce chiffre n’aurait pas été franchi dans les exercices suivants. La dépense totale des cinq budgets de la guerre de 1861 à 1866, eût alors été de 175 millions de dollars : elle fut au contraire de 3 milliards 355 millions de dollars, c’est donc 3 milliards 180 millions de dollars de frais extraordinaires de guerre.

Or, 3 milliards 180,000 dollars, c’est environ 17 milliards de francs. On voit qu’un calcul très-simple nous a conduit à une évaluation des dépenses extraordinaires de guerre, qui surpasse de plus de 2 milliards le montant de la dette américaine.

Mais à ces 17 milliards, il faut ajouter le montant des contributions volontaires. D’après le New-York-Herald et le docteur Evans, ces dépenses, au commencement de 1862, dépassaient un milliard de francs ; d’après M. Élysé Reclus, jusqu’au 1er mars 1864, elles atteignaient un milliard 144 millions. La société sanitaire et les sociétés annexes ou similaires dépensèrent 120 millions en dépenses de pharmacie, d’entretien, d’habillements, de frais hospitaliers. Nous arrivons ainsi au chiffre de 18 milliards 264 millions, qui est parfaitement établi et dont il n’y a rien à rabattre. Mais ce n’est pas encore là le chiffre total. Il faudrait y ajouter les dépenses des États, des comtés et des districts, en armements et en primes aux volontaires. Les primes étaient très-considérables : elles s’élevèrent à 2000 dollars, 10,700 fr., dont la moitié certainement était payée par les États, districts ou comtés. M. Vigo-Roussillon nous donne le montant des sommes dépensées pour la solde de l’armée depuis le 1er juillet 1866 : cette somme ne s’élève qu’à 5 milliards 145,000,195 fr. : ce ne serait que 1938 fr. par tête de volontaire : il faut certainement admettre que les États, districts ou comtés ont fourni une somme au moins équivalente, et alors les dépenses du Nord s’élèveraient à 23 milliards et demi. Quant aux dépenses du Sud, comment les évaluer ? Nous osons dire que tout ce qu’il y avait dans les États dissidents de capitaux roulants ou mobiliers fut presque entièrement absorbé par la guerre : quant à mettre un chiffre où tout calcul est impossible, nous n’aurons pas la présomption de le tenter.

Les pertes et les ruines indirectes, comment les évaluer même approximativement ? Nous ne parlons pas de ces immenses quantités de terres qui appartenaient aux plus riches parties de l’Union, à la Virginie, au Tennessée, au Missouri, continuellement traversées et ravagées pendant quatre ans par d’innombrables armées ; nous ne parlons pas de ces trois millions de travailleurs transformés en soldats, privant par là même l’agriculture et l’industrie de leur puissant concours : toutes ces récoltes détruites, toutes ces plantations délaissées faute de bras, toutes ces usines fermées faute de capital et de sécurité ; toutes ces richesses cotonnières qu’implorait l’Europe, dévorées par les flammes, ces pertes incalculables, nous les passons parce que nous ne pouvons les supputer. Mais voici qui n’échappe pas à notre calcul. Cette superbe marine marchande qui faisait la gloire des États-Unis, qu’est-elle devenue par la guerre ? À combien de millions s’élèvent les pertes subies par les armateurs du Nord ? Le dommage causé au commerce du Nord par l’Alabama seul dans sa courte carrière, est estimé à 80 millions de francs. Tous ces beaux navires, toutes ces riches cargaisons devinrent la proie des corsaires du Sud, qui ne pouvant les faire entrer dans les ports européens, les brûlaient en pleine mer. Aussi quelle perturbation générale dans tous les rapports commerciaux des États-Unis, quelle hausse de l’assurance ? Les États du Nord sont obligés de vendre à perte à l’Angleterre la plus grande partie de leurs navires et de dénationaliser leur marine. De 1858 à 1860, la moyenne des vaisseaux vendus par les Américains aux Anglais était de 40, jaugeant 16,000 tonneaux ; en 1861 ce n’est plus 40, c’est 126 d’un tonnage de 76,000 ; en 1862, c’est 135 ; en 1863, c’est 320 d’un tonnage de 252,579, Les chiffres manquent pour les années 1864 et 1865 qui furent les années les plus terribles pour le commerce de l’Union. En 1860 les deux tiers des transports nécessaires au commerce des États-Unis se faisaient sur navires américains, en 1863 les deux tiers de ces transports ont été faits sur navires étrangers (Laugel, Les corsaires confédérés. Revue des Deux-Mondes, 1er juillet 1864). Nous avons pris ce petit épisode parce qu’il offre des chiffres précis, mais il n’a qu’une importance secondaire dans cet immense déploiement de souffrances, de ruines et de catastrophes qui affligea les États-Unis pendant ces quatre ans.

Si du moins ils avaient été seuls à souffrir de leur faute : mais les ouvriers du Lancashire, de l’Alsace et de la Seine-Inférieure ; mais cette redoutable crise cotonnière avec ses perturbations et ses contre-coups, qui pendant plusieurs années affligea l’Europe, c’est aussi là une plaie qu’il faut sonder à propos de la guerre d’Amérique. Voici comment s’exprimait à ce sujet M. Pouyer-Quertier, dans son rapport sur le projet de loi portant ouverture d’un crédit de 5 millions de fr. en faveur des localités où l’industrie cotonnière était en souffrance : « L’industrie cotonnière est une des principales du monde. Pour ne parler que de l’Europe, elle est arrivée dans ces dernières années à manufacturer des produits pour une valeur d’au moins 4 milliards par année : l’Angleterre 2 milliards, la France 800 millions, le reste du continent 1200 millions. Sur ces sommes, la matière brute tirée pour les des États-Unis représente une valeur de 1200 millions seulement ; les matières tinctoriales, les graisses, les huiles, les fers, etc., y rentrent pour 800 millions, de sorte que la main-d’œuvre payée en Europe pour le travail de cette industrie, est de près de 2 milliards. Par ces chiffres sommaires vous comprendrez sans peine quel trouble doit jeter dans les contrées qui manufacturent le coton, la disette de cette matière si précieuse pour le travail. L’Angleterre qui est le plus grand consommateur de coton brut, sans contredit, a suspendu la première la marche régulière de sa fabrication… Dès le mois d’août 1861 le travail commençait à se ralentir dans le Lancashire. La guerre d’Amérique éclatant dans le printemps de 1861, et le blocus des ports du Sud étant devenu presque immédiatement effectif, les prix du coton se sont élevés dans une forte proportion. En présence de cette hausse subite de la matière première, le temps du travail se réduisit encore dans les manufactures, et dès le mois de juillet 1862, la presque totalité des usines de la Grande-Bretagne travaillaient à temps réduit. Le mal depuis cette époque, jusqu’au 31 décembre dernier (1862), est allé s’aggravant toujours et, par suite, la misère envahit tous les districts cotonniers avec une extrême violence. Chez nous les approvisionnements de matières premières étaient relativement plus grands… Aussi le ralentissement sérieux du travail n’a-t-il commencé, en Normandie, que vers août ou septembre dernier (1862), et dans l’Est vers le mois de décembre… L’Europe était arrivée à consommer 90,000 balles par semaine en 1860, et l’on comptait que les moyens de productions nouveaux porteraient à 100,000 balles au moins en 1861 la consommation hebdomadaire, lorsqu’est survenue la guerre américaine… Le stock actuel ne représente (pour toute l’Europe) que 360,000 balles d’Amérique… Les cotons étaient, il y a deux ans, d’une valeur de 70 à 80 fr. les 50 kilogrammes pour provenances d’Amérique ; au commencement de septembre dernier ils avaient atteint 350 fr. et même 360 pour redescendre à 275 en novembre et remonter à 300 en décembre. » (Moniteur du 27 janvier). Nous avons cité ces paroles d’un industriel éminent : assurément elles sont sujettes à contrôle : il y a sans aucun doute de l’exagération sur plusieurs points, spécialement sur les sommes que prélèvent les salaires dans la production cotonnière, soit en Europe, soit en France. Mais le mal que causa dans le vieux monde la guerre d’Amérique n’en est pas moins immense. Voici quelques autres détails qui le prouvent : « L’importation des cotons en Angleterre pour l’année 1863, a coûté 3 millions de livres sterling de plus que celle de 1861, à laquelle elle était, pour la quantité même, inférieure de moitié. » (Journal des Économistes, janvier 1864, page 118). C’étaient de plus, des cotons des Indes ou d’Égypte, dont la qualité est si inférieure à celle des provenances d’Amérique. Cette nécessité même d’aller s’approvisionner en Égypte et dans les Indes créa de grands embarras aux contrées d’Europe. « Les forts achats de coton dans des contrées auxquelles jusqu’à présent on n’en avait demandé que de faibles quantités, et qui, par conséquent, n’ont pas encore pris l’habitude d’une consommation correspondante en produits européens, ont occasionné en 1863, de considérables exportations d’espèces dont le continent s’est ressenti, surtout dans le dernier trimestre. La banque d’Angleterre, qui avait commencé l’année avec un taux d’intérêt de 3 p. %, était arrivée, en décembre, jusqu’à 8 p. %. » (Journal des Économistes, pag. 119, janvier 1864). On voit quelle multitude de perturbations une grande guerre peut amener dans notre civilisation industrielle et économique. L’année 1863 fut surtout terrible à passer. « Cet hiver, écrit le Journal des Économistes, de janvier 1864, ne sera heureusement pas si difficile à traverser que celui de 1863 ; des calculs d’une apparence exacte établissaient que la valeur de la fabrication normale des cotonniers français était de 630 millions, dont le cinquième, ou 106 millions en salaires, et qu’il manquerait environ la moitié du travail, c’est-à-dire que nos ouvriers perdraient encore 53 millions. L’importation du coton a crû cette année d’environ 50 p. %, et il en résulterait que la perte des salaires serait diminuée d’un tiers ; mais elle l’est de beaucoup plus, parce qu’un assez grand nombre d’ouvriers se sont mis à travailler la laine, et d’autres le lin et le chanvre, auxquels a profité la hausse du coton. » Les calculs de M. Paul Boiteau nous semblent plus justes que ceux de M. Pouyer-Quertier. Mais une perte de 53 millions de salaires au taux moyen de 3 fr. par jour ou 1000 fr. par an, c’est 53,000 ouvriers sans moyens d’existence. Dussent cette perte et ce nombre être encore réduits de moitié, si l’on pense que la fabrication française ne produit que le cinquième environ de la production cotonnière européenne, on peut conclure qu’au moins 100,000 ouvriers en Europe, par suite de la guerre d’Amérique, furent laissés presque constamment, pendant près de trois ans, sans ouvrage, et qu’un nombre triple ou quadruple vit notablement réduire ses salaires. Ce terrible chômage, combien de morts ne causa-t-il pas ? Telle est la guerre. Elle est de sa nature si homicide, qu’elle fait des milliers de victimes à 2 000 lieues des champs de bataille.

Si l’Amérique bouleversa notre industrie en ne nous fournissant pas de matières premières, elle la troubla encore en ne nous achetant plus nos produits manufacturés. « On comprend qu’un client aussi affaibli doit être pour nous un triste client, et qu’on ne peut pas, la guerre finie, voir le passé renaître instantanément. Aussi dans les états de douanes, les exportations de la France à l’étranger ont-elles subi une diminution importante due aux soieries et aux lainages, cela est significatif. » (Journal des Économistes, tôme XLVII, p. 306), Les ouvriers de Saint-Étienne n’étaient guère plus heureux que ceux de Mulhouse et de Rouen.

Nous aurions beau aligner des chiffres innombrables, ils ne suffiraient pas pour calculer toutes ces calamités. Et cependant « à raison de 1,000 fr. par tête d’esclave, dit M. Horn, et c’est un prix parfaitement suffisant, quand on prend pêle-mêle les esclaves jeunes et vieux, hommes et femmes, enfants et adultes, 4 milliards eussent suffi pour abolir l’esclavage. » Quelle économie n’eût-ce pas été ! Mais il eût fallu que l’Amérique, dans sa crise de 1861, eût eu des hommes aussi grands que dans la crise de la fin du siècle dernier, un Franklin, un Washington, l’un du Nord, l’autre du Sud, disait M. Michel Chevalier. Cela même n’était pas nécessaire ; un peuple instruit et honnête sait se passer de grands hommes, et agir utilement et bien, en vertu de cette instruction et de cette honnêteté mêmes.