Les Hors nature/02-07
VII
— Enfin, m’expliqueras-tu pourquoi, depuis quinze jours, l’on me condamne à coucher dans mon fumoir ? j’entends retentir des coups sourds, de l’autre côté. Est-ce que l’on médite de me murer vivant ? Je veux bien ne pas sortir, mais je ne veux pas que l’on m’enferme. Jorgon est mystérieux comme un eunuque. Je ne vois plus Célestin et toi, petite, tu m’impatientes avec ta virginité. Tout devient hermétique ici ! Voyons, Mica, raconte…
Mica rangeait le fumoir de monsieur Paul, transformé en nouvelle chambre à coucher, une grande pièce trop sombre ornée de tableaux et de statuettes nues qui l’éclairaient d’un demi-jour spécial. Elle venait de refaire le lit, ses petites pattes brunes courant, actives, sur la mollesse voluptueuse des draps de surah, et elle avait préparé le bain, dosant les essences, distribuant les intimes lingeries, dans la tranquillité d’âme de la servante qui n’a pas ses yeux pour voir.
— Je crois que tout est bien, Monsieur, dit-elle placidement en époussetant une bacchante effroyable d’un geste respectueux.
— Tout est bien, quand je m’ennuie ? Ah ! donne-moi mon éther… sinon je te viole ! Tu me rendras ridicule en voulant m’arracher successivement mes pauvres petits morceaux de plaisir. Célestin, l’éther, n’importe quoi, pourvu que je me grise, ou je casse tout et toi, par-dessus le marché !
Les prunelles de Paul eurent des lueurs vertes. Il saisit, au hasard, une copie de la Cypris érotique, touchée d’or aux endroits délicats, et l’envoya contre le mur.
— Voulez-vous que je vous aide ? demanda-t-elle impassible.
— Oui, très amusant ! je te violerai ensuite. Pour le moment, n’en suis pas capable !
Elle lui apporta les statuettes et il les brisa toutes, du haut de son divan, sur le tapis, mêlant ses éclats de rire à leurs éclats de porcelaine, d’albâtre, de marbre. Cela s’évanouissait blanc dans les moquettes obscures, se répandait à travers la chambre en flots de lait, et bientôt les petits morceaux de plaisir furent balayés par la jeune fille sans qu’elle eût même risqué une observation.
— Tu vois, Mica, soupira-t-il de son ton chanteur, retombant très las sur ses coussins orientaux, j’ai violé toutes ces bonnes femmes ! Ramasse, Mica, ramasse… cela t’apprendra à me résister.
Et il fit changer ses chaussettes mauves pour des chaussettes roses à coin d’argent.
— Monsieur Paul, dit-elle pendant qu’elle était à genoux lui laçant ses souliers vernis, il y a une surprise… votre éther est de l’autre côté.
— Toi ou lui ?
— C’est Monsieur le baron qui a dit que vous auriez enfin de l’éther… tant que vous en voudriez.
Il se leva brusquement, se dirigea vers la porte.
— Ah ! fit-il ouvrant, on a éclairé ma chambre. Heureuse idée ! J’étouffais dans cet appartement !
Il courut à la fenêtre et poussa un cri. La fenêtre s’abaissait maintenant jusqu’au parquet, donnant sur un escalier vitré, une galerie d’un bleu lunaire dont les marches descendaient sur la première terrasse de Rocheuse, dans la serre où s’épanouissaient les collections de rosiers rares. Il avait fallu quinze jours pour accomplir ce miracle, et encore le baron de Fertzen parlait-il d’intenter un procès à l’architecte parce que les peintures n’étaient pas absolument sèches.
— Jolie, la réponse ! dit Paul-Éric reprenant son flegme anglais. J’ai bien envie de ne pas descendre… ce serait drôle, hein, Mica ?
Mica joignit les mains.
— Allons, je descendrai… pour toi qui as besoin de respirer un autre parfum que celui de mes cigarettes de thé. Tu t’étioles, ma pauvre enfant… surtout de ne plus servir ce maître que tu aimes. Il me semble que tu deviens mon miroir.
Il se fit habiller, car cela ne pouvait se passer de cette ironie. Il reprit une redingote 1830, en peau de cygne, des dentelles, des perles et il descendit, pâle, comme une jeune mariée, défaillant sous le poids exaspérant de toutes ses coquetteries.
— Le perron du ciel ! bégaya-t-il essayant de railler sur la première marche. Je dois être plus beau que nature, aujourd’hui. Mica, si je tombe, je vais tomber mort.
— Je vous soutiendrai, répondit la servante lui prêtant son épaule. Dame ! l’air pur, ça va vous éprouver, Monsieur Paul. Du courage !
Dehors, les moissons n’étaient plus. Les campagnes désertes avaient l’aspect abandonné.
Elles descendirent l’une sur l’autre appuyées, l’impératrice et sa demoiselle d’honneur, mais Hadrien ne les reçut point au bas des dernières marches.
Paul regardait du côté du grand salon, tournant le dos à la campagne.
— Où sont les fenêtres, où sont les portes, Mica ? Je ne vois que des rosiers grimpants.
— Monsieur le baron les a fait murer, pensant que vous seriez plus chez vous.
— Il ne veut pas me revoir ?…
— Il croit que c’est vous qui ne voulez pas.
Paul aspira longuement la douce brise venue des champs en renversant la tête. Il eut un sourire.
— Oui, je sais, le mur de son orgueil ! Cet homme n’aime rien, ni toi, ni moi, il nous tuera toutes les deux.
Et il s’écroula, comme foudroyé…
— Monsieur, déclara Marie pénétrant sur les pointes dans le grand salon aveuglé de Rocheuse, où, à la lueur d’une lampe, Reutler faisait semblant de lire, Monsieur, il est très malheureux, il pleure, il se mord les bras, je ne peux pas le consoler, il répète qu’on l’a enterré vif. Et puisque le médecin ne doit pas revenir, je crois que vous feriez bien de le remplacer… là… tout de même c’est votre frère…
— Non ! répondit Reutler de sa voix sourde.
— Monsieur, je suis toute seule… j’ai peur qu’il se tue !
— Appelle Jorgon.
— Jorgon me fuit. Je ne peux guère me faire obéir de Jorgon, moi.
Aux offices, on ne riait plus. Célestin renvoyé, le cocher avait suivi le même jour, et il restait des domestiques tremblants qui ne savaient que penser, surtout depuis l’installation de la galerie. On en concluait, définitivement, à la séquestration de Monsieur Paul par un aîné féroce qui ne voulait pas lui rendre ses comptes de tutelle ! Marie, ne passant dans son ancien purgatoire qu’aux heures des repas, entendait des réflexions sinistres et elle s’affolait :
— Monsieur le baron, oui ou non, l’aimez-vous ?
— Qu’il vienne ! je ne puis aller faire des excuses au coupable.
Marie se retira, navrée. Pendant une semaine encore, Paul-Éric lutta contre son propre orgueil.
— Voyons, lui répétait fiévreusement la jeune fille, vous n’êtes pas muré vivant. La porte de votre fumoir n’a même pas un verrou ! Vous n’avez qu’à traverser trois salons et vous trouvez votre aîné dans sa chambre. Allez donc ! (Et elle ajoutait, brutale :) Il vaudrait mieux vous raccommoder en bons frères que vivre en amoureux brouillés, ce serait plus convenable… pour la maison.
Paul se décida.
Jorgon vint un soir, avant le dîner, lui rapporter ses vêtements, et il refit de lui le prince anglais, très digne, très hautain, qu’on voyait jadis dans les bois de Rocheuse menant en laisse l’héraldique sloughi de Reutler.
— Jorgon, dit doucement le jeune homme, j’y vais… c’est Marie qui veut, comprends-tu ?
— Non, Monsieur Paul, je ne comprends plus rien, je sens que je deviens fou, moi aussi. En tous les cas, à la première scène je pourrai toujours me faire bâtonner pour vous.
Paul se mordit les lèvres. Il alluma un londrès, laissant, sur sa table de toilette, ses fameuses cigarettes de thé.
— Mica, dit-il à voix basse, tu vas me suivre et tu écouteras aux portes. Quand une femme est témoin, on a toujours de l’aplomb.
— Monsieur, riposta Marie nerveusement, je retourne à la cuisine. J’en ai assez de jouer avec une poupée plus grande que moi. Bonsoir !
Et elle sortit.
D’un pas incertain, Paul se dirigea vers la chambre de son frère, une chambre vaste, un peu morne, meublée de meubles antiques, où le lit, à colonnes torses, avait la forme d’une tombe. Quand il fut sur le seuil, il eut un frisson maladif, ses dents claquèrent.
— Je sais qu’il m’aime et je sais qu’il me tuera !… Mourir tout de suite ? Non ! Encore l’effort d’un masque ! Je veux vivre et il me le faut vivant.
Concentrant toute sa volonté dans un geste, il écarta la lourde portière de velours noir, une draperie de deuil voilant le grand jour de cette chambre sans rideaux. Il marcha, très droit, très calme, ne perdant pas un pouce de sa taille charmante, ordinairement ployée.
— Monsieur, dit-il d’un ton léger, s’arrêtant en face de Reutler qui, lui, l’attendait, les yeux clos, ne vous semble-t-il pas que si cette situation se prolonge nous deviendrons grotesques ? Or, le ridicule peut être mon caprice durant un temps, ce n’est pas la ligne de conduite de toute ma vie… et ne fût-ce que pour ne pas effaroucher nos gens, nous pourrions reprendre l’habitude des repas en commun. À supposer que nous nous haïssions mortellement… il nous reste assez d’esprit pour demeurer des hommes bien élevés.
Reutler prévoyait tout, excepté ce langage de mondain. Une souffrance aiguë lui tordit le cœur. Il ouvrit les yeux.
— Mais, mon cher enfant, murmura-t-il, nous ne nous haïssons pas ! Je ne souhaite que votre transformation en homme comme il faut, seulement, croyez-moi, n’exagérez rien, le type de l’homme comme il faut n’a jamais rien d’excessif.
Paul s’assit devant lui, croisa la jambe et se prit le pied.
— Ah ! Vous êtes sûr ? (il eut un sourire froid.) Je connais pourtant un homme comme il faut qui a fait monter la terrasse de sa maison jusqu’au balcon de sa maîtresse, je dis sa maîtresse pour ne pas dire sa servante, car il y a équivoque, Monsieur, au moins en l’honneur de nos offices. Encore une chose que les hommes très distingués pratiquent volontiers, l’équivoque. Moi, je ne juge pas, je constate…
À travers la fumée du cigare, Reutler voyait se fixer sur lui les grands yeux orageux très sombres et très doux de la femme, perçant le masque.
— Il va me le jeter à la figure, songeait l’aîné palpitant d’horreur, et je devrai le tuer ou… ramper pour lui demander pardon. Il a tous les droits puisque je l’ai fait souffrir…
Mais Éric se leva et reprit, de sa voix légère…
— Je viens vous trouver, mon cher, surtout au sujet de l’équivoque. Je tiens à dégager mes responsabilités. Cette petite Marie est vraiment charmante et j’imagine qu’elle contribuera, dans une certaine mesure, à ma… transformation. Vous avez eu la bonté de me prêter ce joujou que j’ai laissé intact, histoire de vous prouver ma courtoisie en ne chassant pas sur vos terres… maintenant, je découple, vous permettez ?
— Bon ! pensa Reutler toujours immobile et respirant à peine. C’est l’annonce de la nouvelle torture… J’accepte. J’ai déjà passé par cet enfer plusieurs fois. Il espère me voler quelque chose et comme il ne me volera rien… Je ne l’aurais pas cru si maître de lui. Est-ce qu’elle finirait par lui plaire ?
— Vous tenez à cette fille, Monsieur ? questionna. Paul, allant secouer la cendre de son cigare au coin de la cheminée pour avoir l’occasion de se regarder dans une glace.
— Je l’estime énormément.
— Oui, je saisis bien, dit le monstre se tournant de profil, on n’aime, en général, que les gens qu’on méprise, et c’est me répondre que, sensuellement, vous vous en souciez peu. Vous avez tort ! Elle est jolie… pas de visage peut-être…
— Vous vous êtes renseigné ? objecta Reutler sentant la chaleur lui monter à la face.
— Cette bêtise ! Vous la faisiez coucher dans mon cabinet de toilette et elle prenait des libertés inouïes ! Ne voulait-elle pas m’administrer des potions calmantes et me passer mes robes de chambre ? J’ai reçu des gifles (j’adore les coups, moi) mais je sais qu’elle a les seins fermes, une taille exquise, fondante et souple, la peau brune, une de ces peaux créoles… par exemple, un petit défaut… Dois-je continuer ?
— Taisez-vous ! gronda Reutler serrant les poings.
— Continuons… elle a un grand défaut : elle vous aime !
— Ah ! la pauvre folle ! Elle a essayé de se sauver en vous avouant cela ?
— Elle n’a rien avoué du tout, cher ami. Son Secret se lit sur sa figure quand elle parle de vous. Alors elle devient belle et, sacredieu, ce qu’elle abuse de ce genre de beauté ! (Paul jeta son cigare d’un mouvement de dépit.) Enfin, je vous la rends intacte…
— Merci… je n’aurai sans doute pas attendu la permission… de votre part.
— Elle vous adore…
— Éric, dit très doucement Reutler, que me voulez-vous ? je m’y perds…
Et il se croisa les bras.
Paul scanda ses phrases :
— Elle vous adore et elle m’exècre. Plus elle est complaisante et plus je sens croître sa haine. J’ai pris feu parce qu’elle ne m’aime pas… encore un impossible qui me tente. Il faudrait que vous eussiez l’obligeance de peser un peu sur sa jeune volonté, vous le volontaire, pour qu’elle m’obéisse. Elle n’aura pas à s’en repentir, je vous le jure, moi, j’aime les gens que j’estime… nous différons tellement de point de vue, tous les deux.
— Vous l’aimez ? C’est-à-dire vous désirez qu’elle meure de chagrin sous mes yeux ?
— Vous n’y êtes pas. Je suis très bon, meilleur que vous. On guérit une passion par un autre amour, et en me substituant à son… dieu, je désire la consoler, la faire mourir d’autre chose que de chagrin, lui prouver que tous les hommes ne sont pas en bronze. (Il ajouta, cynique :) Il y va de notre honneur, vous ne couchez jamais, je coucherai à votre place… pourvu qu’on ne me force pas au viol, car, c’est étrange comme ces besognes-là me répugnent, aujourd’hui.
Et il regarda ses ongles fins, roses, ses ongles teints de sang.
— De la tenue, mon cher, de la tenue ! soupira-t-il tandis qu’un éclair brillait à l’ombre de ses cils baissés.
— Soit, répliqua l’aîné douloureusement. Si cette fille peut vous sauver, je l’y aiderai de toutes mes forces. Depuis longtemps je suis habitué aux sacrifices. Cependant est-ce bien votre bonheur que vous me demandez là ? Vous aimeriez une servante, Éric ?
— Monsieur, dit le cadet d’un ton sec, il est nécessaire que j’aime n’importe quoi quand je m’ennuie. Ah ! un conseil, ne lui parlez pas d’argent. Ne faites monter aucune terrasse jusqu’à elle, car elle ne descendrait pas. Elle est féroce, tout à votre image, et c’est pour cela que je veux essayer d’en avoir peur. Une incendiaire, songez donc ? Cela vous vaut !…
Paul se dirigea vers la porte, hésita, puis se tourna :
— Dîne-t-on toujours chez vous à six heures, Monsieur ?
— Je le pense, à moins que vous n’ayez donné de nouveaux ordres, répondit Reutler ironique.
— Tant mieux ! J’ai faim. Venez-vous ? Nous serons très spirituels ce soir. Je crois que nous ferons des mots pour Jorgon. Quel métier !
— Il aime peut-être cette fille… pensait Reutler. Sa voix tremble !… Et s’il l’aimait… Il serait sauvé bien réellement, il s’en irait de moi. Oh ! je ne veux donc plus qu’il soit sauvé. Je ne sais donc plus vouloir.
Il le rejoignit d’un pas rapide.
— Écoutez, dit-il, prenant son bras pour le mettre sous le sien, en descendant le grand escalier de Rocheuse, selon la coutume de leurs beaux jours d’union. Puisque vous faites mes… femmes, faites donc aussi les mots, il me restera le plaisir de vous regarder car, moi, je ne cherche nullement à remplacer l’idole dans le mortel silence de mon temple.
— Quelle idole, mon cher ami ?
Et Paul retira son bras d’un geste mâle.
Reutler se tut, devinant que le tigre le guettait.
— S’il est si fort, c’est qu’il ne m’aime plus, rêvait-il affreusement bouleversé. Pourquoi ne pas me tendre la main au lieu de me faire des discours ?
Paul étranglait d’une mauvaise envie de rire.
Il se tint très bien durant le dîner, fit des mots et demanda l’autorisation de démurer.
— Quoi ? fit Reutler sortant de ses rêves.
— Le salon. De l’air ! De l’air ! On étouffe, mon cher ami. Je vais, avec votre permission faire poser une verrière immense doublant toute l’étendue de la serre, une baie jaune d’ambre remplie de cigognes et de grues volantes, beaucoup de grues… j’adore ce genre d’oiseau, loin des boulevards. Toute la campagne entrant par la muraille trouée, l’irruption de la grande nature dans une pièce un peu funèbre. Secouons la poudre des tombeaux ! Vivons et soyons vulgaires, au besoin. La vie n’est-elle pas au fond très domestique ?
— Je le pensais lorsque j’ai renvoyé votre dernier groom ! dit Reutler dont la main mutilée se crispa sur un couteau.
. — Vous avez bien fait de renvoyer Célestin, mon cher, cela m’a donné l’occasion de trouver Mica charmante, riposta le cadet un peu pâli.
Jorgon les servait ; quand Jorgon fut loin, le jeune homme cria, malgré son flegme :
— Lâchez donc ce couteau, Monsieur !
— Mais vous êtes fou, murmura Reutler les dents serrées. Est-ce que je n’ai pas le droit de couper la nappe, à présent ? Il faudra que je rappelle votre médecin… il parlait justement de vous faire enfermer… à cause de vos vertus domestiques.
Et les prunelles sombres de l’aîné s’illuminèrent.
Paul jeta sa serviette rageusement.
— Allons ! C’est complet ! Vous n’êtes pas généreux ce soir, Hadrien !
Reutler se mit à rire, de son rire muet.
Et comme ils se regardaient éperdument au fond des yeux, la petite servante entra portant une corbeille de fruits.
Elle était triste et cherchait un prétexte pour dire adieu.
— Monsieur le baron, déclara-t-elle de son ton dur, un peu guttural, je m’en vais, vous voulez bien ?
Elle posa les fruits sur la table, devant lui.
— Pourquoi veux-tu t’en aller, petite sœur ? interrogea Reutler qui respira.
Elle rougit jusqu’au oreilles, répondit, toute droite, la tête fière :
— Parce que vous n’avez plus besoin de moi. Je vais rentrer à l’hospice. Il vaut mieux.
— Bon voyage ! pensa Paul prenant une pêche.
Reutler s’empara des deux poignets de la jeune fille et la considéra longuement. Ses yeux d’illuminé s’éteignirent.
— Il faut que tu restes, j’ai encore besoin de toi, chère petite.
— Oui, grommela Paul, nous te bénissons et tu viens toujours à point, avec ton flair d’amoureuse. Que la peste emporte la domesticité !
— Mais vous ne resterez pas aux cuisines, Marie ; vous donnerez à Jorgon l’ordre de vous dresser un lit dans le boudoir attenant au grand salon. Vous savez, la chambre où il y a le portrait d’un homme triste ?… le mien, je crois, je n’en suis pas sûr, car je n’ai jamais fait faire mon portrait. On dit qu’il me ressemble pourtant. Vous vous entendez aux transformations, vous arrangerez ce boudoir sombre en claire chambre de jeune fille. Il faut de la clarté, ici. Vous choisirez vos tentures et mon frère vous aidera de ses conseils. Puis, regardez bien cette nappe. J’ai une habitude déplorable. Je troue les nappes à coups de couteau… C’est la loi des éternels raccommodages que j’invoque pour vous garder. Habillez-vous dorénavant, Marie, comme une jolie femme que vous êtes et non comme une petite servante. Vous possédez les clefs de Rocheuse. Quand nous irons à Paris, vous nous suivrez. Là aussi, je troue les nappes ! Je ne m’occupe plus de vos gages… dépensez sans compter, petite sœur !
Durant qu’il parlait de sa voix un peu âpre, ironique, se passionnant sur certains mots affectueux, la petite servante s’éloignait de la table, folle, ivre, les yeux dilatés, elle s’assit, pour ne pas tomber, elle pencha la tête, d’abord très rouge puis blanche comme une cire.
Reutler se leva.
— Vous savez, Éric, de quelle manière on fait revenir les femmes, vous qui vous évanouissez quelquefois ! Je vous laisse, mon cher enfant… et je compte, sur toute votre délicatesse. Bonne chance !
Paul, demeuré seul, pelait tranquillement sa pêche. De temps en temps il coulait un regard, entre ses cils baissés, du côté de la jeune fille immobile.
— Si j’avais une très longue épingle, songeait-il, une épingle d’or, voire même d’acier, je l’enfoncerais dans sa cervelle au bon endroit, je lisserais, dessus, une de ses boucles, j’appuierais d’un baiser chaste et je raconterais au baron Jacques-Reutler de Fertzen que la joie ça tue les incendiaires… C’est bien gênant, d’être faible, et de ne pas pouvoir pousser le sadisme plus loin que l’intellectualité !