Les Huit journées de mai/5

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Le Petit Journal (p. 106-124).


CHAPITRE V


Le jeudi 25.


Funérailles de Dombrowski. — Prise de l’Hôtel de ville. — Prise de la butte aux Cailles. — Évacuation des forts du Sud. — Mort de Millière (?). — La barricade du faubourg Saint-Denis. — L’héroïsme à la barricade. — M. Félix Pyat ne se bat pas. — Vermorel. — Léo Frankel. — Madame X. — Mort de Delescluze. — Son rôle. — Le combat à la place de la Bastille. — Les canonnières. — Panique dans Paris. — Les brassards tricolores. — Férocité des soldats envers les blessés. — Lignes occupées par les troupes à la fin de la journée. — Évacuation de la mairie du XIe.


Le jeudi matin, le corps de Dombrowski fut porté au Père-Lachaise, escorté par Vermorel, membre de la Commune, le colonel Dombrowski, frère du général, quelques officiers et un piquet d’honneur. Le général était exposé sur un brancard incliné, revêtu de son uniforme. Un cercueil était préparé ; on y déposa le cadavre, enveloppé dans un drapeau rouge. Les artilleurs, les marins, les cavaliers, tous ceux qui étaient de garde au Père-Lachaise s’approchèrent, et dirent au général un dernier adieu. Puis la bière fut vissée. On la porta à bras jusqu’à un caveau vide, où on la déposa, après que le frère de Dombrowski eut écrit quelques mots sur le couvercle. Vermorel prit la parole et raconta brièvement la vie de celui qui, bien qu’étranger, embrassa chaleureusement la cause de la Commune. La scène était grandiose, les canons des batteries voisines, le pétillement de la fusillade couvraient par instants la voix de l’orateur ; tous les assistants étaient sous une impression indescriptible, et leurs visages abattus témoignaient qu’ils ne se faisaient plus illusion sur l’issue du combat[1].

A six heures, il y eut à la mairie du XIe arrondissement une réunion d’officiers supérieurs où l’on adopta certaines mesures relatives à la défense. Il fut particulièrement décidé que l’on continuerait à fortifier solidement toutes les voies de l’arrondissement qui aboutissent an Château-d’Eau.

Depuis six heures du matin, les Versaillais avaient poussé en avant dans toutes les directions. Au centre, ils tournèrent l’Hôtel de ville, abordé de front mais imprenable par la rue de Rivoli. Une colonne, venant du boulevard Saint-Martin, gagna, par la place des Vosges, la rue Saint-Antoine et déboucha sur les derrières de l’Hôtel de ville, dont elle resta maîtresse. Puis, les troupes de Vinoy remontèrent par la rue Saint-Antoine et les quais, afin de prendre en flanc la Bastille, pendant que, débouchant des ponts d’Austerlitz, de Bercy, de Napoléon III, les brigades de Cissey l’envahissaient sur ses derrières par tout le XIIe arrondissement.

L’incapable Cissey, arrêté la veille et toute la nuit par une poignée d’hommes à la butte aux Cailles, avait reçu des renforts considérables dans la matinée. C’était le sort des fédérés d’être écrasés par le nombre. Seule, une direction d’ensemble aurait pu, en répartissant habilement les forces, suppléer peut-être à leur infériorité numérique. Nous avons vu qu’elle manquait entièrement. Partout, les fédérés durent vaincre ou mourir, sans aucun espoir d’être secourus ou renforcés. Pendant qu’ils s’épuisaient, leurs ennemis se renouvelaient sans cesse. Ainsi, battue par une artillerie formidable, attaquée par deux brigades entières, la Butte aux Cailles dut céder dans l’après-midi du 25, après trente-six heures de résistance acharnée.

Les barricades avoisinantes furent entraînées dans la chute de la position centrale, sans que les fédérés eussent le temps de se replier. Surpris, ils firent bonne contenance. Rue des Cordillières-Saint-Marcel, vingt d’entre eux, cernés, refusèrent de se rendre. — Ils furent aussitôt massacrés.

Dès le matin, les garnisons de Bicêtre et d’Ivry avaient quitte les forts pour éviter d’être coupées et s’étaient repliées sur les Gobelins. Il n’y eut donc pas d’assaut comme l’ont écrit les Versaillais, toujours désireux d’attribuer à leurs soldats les gloires les plus invraisemblables, et la cavalerie du général Du Barrail entra paisiblement dans les forts inoccupés. Le commandant du fort d’Ivry avait fait sauter la grande poudrière avant de l’abandonner. Le journal La Liberté raconte que ce fut un régiment de dragons qui, mettant pied à terre, donna l’assaut et prit le fort « le bancal à la main » (sic). M. Thiers aurait bien dû recommander quelques semaines plus tôt cette prodigieuse manœuvre.

Maîtresses de la Lutte aux Cailles, les troupes tenaient toute la rive gauche. Elles redescendirent à droite vers le pont d’Austerlitz, pendant que l’aile gauche occupait, après de nombreux combats, les ponts depuis les Saints-Pères jusqu’à Notre-Dame.

On dit que Millière fut pris dans cette journée, aux environs du Luxembourg, et M. Thiers l’annonça dans un de ses bulletins. Voici la version donnée par tous les journaux :

Quand on le prit, il déchargea son revolver sur les soldats. Conduit devant le général de Cissey, il répondit avec fermeté. L’ordre fut donné de le fusiller sur les marches du Panthéon, parce qu’il manifesta, dit-on, dans son interrogatoire, le regret de ne pas avoir eu le temps de le faire sauter ; ou bien, d’après d’autres récits, parce qu’il avait fait fusiller là, précisément l’avant-veille, trente gardes nationaux qui avaient refusé de marcher contre l’armée.

Le peloton d’exécution était commandé par un chef de bataillon, assisté de plusieurs autres officiers.

Une fois sous le péristyle, Millière se tint debout, nu-tête, regardant la foule. Il découvrit su poitrine et, avec un geste très-ferme, cria : Vive la République ! vive l’humanité ! vive...

Il n’eut pas le temps d’achever. Il tomba foudroyé sur le côté gauche. Un officier s’avança et déchargea son revolver sur le cadavre à bout portant. Puis un sergent lui envoya une balle dans la tête : son crâne éclata en morceaux.

Depuis on a prétendu que ce personnage n’était pas Millière, qui aurait pu gagner l’Angleterre et de là l’Amérique. Le récit que nous venons de reproduire peut, en effet, prêter au doute. Millière, qui n’était ni membre de la Commune, ni officier de la garde nationale, n’avait aucune autorité pour ordonner une exécution de gardes nationaux. En outre, l’intention qu’on lui prête d’avoir voulu faire sauter le Panthéon n’était ni dans son tempérament, ni dans son caractère. Cependant on ne peut douter qu’une exécution importante n’ait eu lieu au Panthéon avec un caractère particulier de férocité.

Les généraux Clinchant et Douay faisaient converger, comme nous l’avons dit, leurs colonnes vers le Château-d’Eau. Dans la rue du Faubourg-Saint-Denis, à la hauteur de la prison Saint-Lazare, la troupe enveloppa une barricade et dix-neuf fédérés furent cernés. Sommés plusieurs fois de se rendre, ils répondirent par le cri de : Vive la Commune ! On les prit, on les colla contre le mur de la prison et, devant les fusils, on vit ces hommes, levant leurs bras droits dans un saint enthousiasme, tomber en même temps au cri de : Vive la Commune ! L’un d’eux serrait contre lui le drapeau rouge de la barricade et il mourut enveloppé dans ses plis. Devant tant d’héroïsme, l’officier versaillais sentit quelque chose d’humain vibrer en lui. Il se tourna vers les assistants, accourus des maisons voisines, et à plusieurs reprises il dit, comme se justifiant : « Ils l’ont voulu ! ils l’ont voulu ! — Pourquoi ne se rendaient-ils pas !» Comme si les prisonniers n’étaient pas régulièrement massacrés sans merci.

La place du Château-d’Eau, de laquelle on rayonne sur sept larges avenues et que l’occupation de la caserne des Magasins-Réunis et de quelques maisons d’angle rend imprenable, n’avait pas été suffisamment fortifiée, faute de direction supérieure. Cependant la lutte y prit des proportions formidables. Les énormes pièces de fer de la fontaine furent tordues ou renversées ; les maisons s’entr’ouvrirent ; des blocs de pierre volèrent en éclat ; les arbres furent hachés, les jardins labourés. Dans cette place immense et déserte, la main invisible de la mort s’abattit sur chaque pavé.

Derrière la barricade de l’entrée du boulevard Voltaire, les gardes nationaux recevaient vaillamment l’avalanche des obus et des balles, du boulevard Magenta, du boulevard Saint-Martin, de la rue Turbigo. Que de gens sont appelés héros, qui n’ont jamais montré la centième partie de ce courage ignoré, sans témoin, qui surgit pendant ces journées en mille endroits de Paris ! Car toutes les valeurs de convention disparaissent à la barricade ; là chacun ne pèse que ce qu’il vaut. L’homme énergique, prévoyant, de sang-froid, celui-là devient le chef, quelque soit son grade, et les combattants savent bien vite se grouper autour de lui. Là le courage est tout individuel ; il n’est pas fiévreux, soutenu par le contact comme dans les batailles où l’on s’élance en masse ; à dix on se défend contre mille. Beaucoup des barricades de Mai eurent des épisodes merveilleux. A celle du Château-d’Eau, une jeune fille de dix-neuf ans, habillée en fusilier marin, rose et charmante, avec ses cheveux noirs bouclés, se battit avec acharnement pendant toute une journée. A plusieurs reprises, elle revint à l’église Saint-Ambroise, chercher de nouvelles munitions.

On vit dans ce jour, à la mairie de la place Voltaire, tous les hommes de cœur qui n’avaient pas péri, ou dont la présence n’était pas indispensable dans d’autres quartiers. M. Félix Pyat n’y parut pas, non plus qu’à Ménilmontant, non plus que sur aucun des points où tant d’hommes, dont il avait perdu la cause, donnaient courageusement leur vie. Lui, le grotesque plagiaire de 93, qui, en 1871, votait pour un Comité de salut public : « Attendu que ce mot est absolument de la même époque que les mots de République française et de Commune de Paris » — il ne sut emprunter aux héros de cette époque ni leur courage, ni leur mépris de la mort. Vermorel, dont la conduite avait donné lieu sous l’Empire à tant de préventions, montra pendant toute la lutte un courage plein de sang-froid. A cheval, ceint d’une écharpe ronge, pour être mieux reconnu, il parcourait les barricades, invulnérable, encourageant les hommes. On l’avait va la veille avec Cournet au milieu de la Place du Château-d’Eau, à peine abrités tous deux par la fontaine contre les projectiles, et, ce jour même ; jeudi, il se tint pendant plus de deux heures à la barricade de l’entrée du boulevard.

Vers trois heures de l’après-midi, le membre de la Commune, Frankel, arriva à la mairie du XIe, le bras en écharpe et ensanglanté. Ce jeune homme, un des membres les plus intelligents de la Commune, avait été blessé aux barricades de la Bastille. Madame X l’accompagnait. Grande, les cheveux d’or, admirablement belle, souriante, elle soutenait le blessé, dont le sang coulait sur sa robe élégante. Plusieurs jours durant, elle se prodigua aux barricades, soignant les blessés, trouvant des forces incroyables dans son coeur généreux.

Il était sept heures moins un quart environ, quand, près de la mairie, nous aperçûmes sur la chaussée une centaine de gardes, marchant dans la direction du Château-d’Eau ; puis, sur le trottoir, Delescluze accompagné du membre de la Commune, Jourde, et se dirigeant du même côté. Delescluze, dans son vêtement ordinaire, chapeau, redingote et pantalon noirs, écharpe rouge autour de la ceinture, sur le gilet, peu apparente, comme il la portait habituellement, sans armes, s’appuyant sur une canne. Étonnés et redoutant quelque accident, du côté du Château-d’Eau, nous redescendîmes à la hâte, pour suivre le délégué. Quelques-uns de nous allèrent chercher des munitions à l’église Saint-Ambroise ; puis nous rencontrâmes un de nos amis, riche négociant d’Alsace, venu depuis cinq jours à Paris, et qui, ayant toute la journée fait le coup de feu à la barricade, s’en retournait le bras traversé ; plus loin, Vermorel, que ses collègues Theisz et Avrial emportaient presque mort sur une civière, laissant derrière lui de grosses gouttes de sang. Nous perdîmes ainsi un peu de temps, et nous dûmes courir pour nous rapprocher de Delescluze. A cinquante mètres environ de la barricade, les gardes qui l’accompagnaient s’effacèrent précipitamment, car les balles et les obus pleuvaient à l’entrée du boulevard.

Delescluze, lui, continua de marcher. La scène est là, gravée à tout jamais dans notre mémoire. Le soleil se couchait. Delescluze, sans regarder s’il était suivi, s’avançait du même pas. Nous le voyions distinctement à cent mètres, le seul être humain sur le boulevard. Arrivé à la barricade, il obliqua à gauche et gravit les pavés. Pour la dernière fois, sa face austère, encadrée dans sa barbe blanche, nous apparut tournée vers la mort. Tout à coup il disparut : il venait de tomber comme foudroyé sur la place du Château-d’Eau,

On courut pour le relever, mais trois hommes sur quatre tombèrent raide morts. Comme il fallait avant tout maintenir la barricade, on dut s’occuper de rallier les fédérés sous cette averse. Le membre de la Commune Johannard, presqu’au milieu de la chaussée, élevant son fusil et pleurant de rage, criait dans sa douleur : «Non, non, vous n’êtes pas dignes de défendre la Commune ! » Jourde s’emporta violemment contre un officier très-galonné qui déclarait la position intenable et le disait tout haut à ses hommes. Il était presque nuit ; nous revîmnes navrés, laissant, abandonné aux outrages d’un adversaire sans respect de la mort, le corps de notre pauvre ami.

Il n’avait prévenu personne, même ses plus intimes. Silencieux, n’ayant pour confident que sa conscience sévère, Delescluze marcha vers la barricade comme les derniers montagnards allêrent à l’échafaud. La longue journée de sa vie avait épuisé ses forces ; il ne lui restait plus qu’un souffle, il le donna[2]. Les Versaillais ont dérobé corps. Mais sa mémoire restera, ensevelie dans le cœur du peuple, tant que la France sera la terre sainte de la Révolution. Il ne respira que pour la Justice. Ce fut son talent, sa science, l’étoile polaire de sa vie. Il l’appela, il la confessa trente ans à travers l’exil, les prisons, tête haute, inflexible, dédaigneux des persécutions qui brisaient ses os. A la dernière heure, il lui sacrifia jusqu’à ses vieilles idées jacobines. Ce fut sa récompense de mourir pour elle les mains libres, au soleil, à son heure, sans être affligé par la vue du bourreau.

Que l’on compare la mort héroïque du ministre de la guerre de la Commune à la lâcheté des généraux français, fuyards, ou capitulant devant les Prussiens !

Les Versaillais s’acharnèrent toute la soirée sur la barricade du boulevard Voltaire et l’auraient certainement emportée, si l’incendie qui dévorait les deux maisons d’angle ne les eût arrêtés pendant toute la nuit.

Tout le jour, la bataille avait continué, acharnée à la Bastille, de front dans la direc- tion du faubourg Saint-Antoine, et sur le flanc du côté des quais. Depuis le milieu du jour, les flammes s’élevaient du grenier d’abondance qui longe le boulevard Bourdon. Le souvenir des anciennes luttes livrées sur cette place exaltait l’énergie des combattants. Là, on voit encastré dans un mur un biscaïen lancé en 89 par la forteresse. Plus loin, une maison célèbre dans l’histoire des barricades, bombardée en juin 48, devait avoir le même sort vingt-deux ans plus tard. Si le faubourg Saint-Antoine n’est plus le cerveau du parti, il est toujours un de ses champs de bataille, surtout depuis l’ouverture des grandes voies.

Dans la journée, des canonnières versaillaises remontèrent la Seine. Arrivées à l’entrée du canal Saint-Martin, elles furent accueillies par un feu d’une telle intensité, qu’en un instant elles eurent plusieurs hommes de tués. Mais, franchissant à toute vapeur le pont d’Austerlitz, elles vinrent se poster juste en face des barricades de l’avenue Lacuée et du boulevard Mazas. Quelques coups de canon bien-pointés jetèrent bas ces travaux et les lignards, abrités par les berges du canal, purent s’élancer à l’attaque. Continuant leur course, les canonnières parvinrent jusqu’au quai de Bercy, en semant d’obus les barricades du faubourg. Le flanc de la Bastille et de la place du Trône se trouvait ainsi entamé.

L’aspect de la partie de Paris aux mains de l’armée était encore plus sinistre que les jours précédents. Toutes les maisons étaient hermétiquement fermées. Le bruit avait couru que des femmes jetaient du pétrole jusque dans les caves des maisons, pour y propager l’incendie et rendre l’embrasement général. Chacun alors de boucher les soupiraux des caves, les moindres fissures des boutiques. Seules, la peur et la mort couraient les rues. La colère, le désespoir aveuglaient la raison, étouffaient tout sentiment humain. Un des journaux de la bourgeoisie conservatrice, le Siècle, s’exprimait ainsi le 26 au matin :

« L’horrible spectacle des cadavres sanglants et des habitations en flammes provoque à cette heure, dans les esprits les plus fermes et les plus bienveillants, une sorte de folie furieuse. On ne se possède plus, on voit trouble. On ne distingue plus le juste de l’injuste, l’innocent du coupable. La suspicion est dans tous les yeux. Les dénonciations abondent. On découvre partout la main de l’incendiaire. Les arrestations arbitraires se multiplient d’heure en heure. La vie des citoyens ne pèse pas plus qu’un cheveu dans la balance populaire. Pour un oui, pour un non, arrêté, fusillé ! »

On vit alors apparaître en costume correct, avec, des brassards tricolores et des allures féroces, ces gardes nationaux du parti de l’ordre, qui, pendant le danger, cachés et courbant la tête, se bornaient à faire des vœux pour l’entrée des Versaillais. On les vit disputer aux soldats l’honneur des exécutions. Le jeudi, ceux du Ier arrondissement crurent reconnaître rue de la Paix, le commandant Brunel, caché chez une dame, et ils le fusillèrent dans l’appartement même, ainsi que celle qui lui avait donné asile. Les scellés furent ensuite apposés sur la porte, et la malheureuse, qui vivait encore, agonisa pendant plusieurs heures à côté du cadavre du prétendu Brunel[3].

Quant aux soldats, tout blessé à terre était immédiatement achevé, et ils regardaient quiconque leur donnait des soins comme méritant le même sort. Le même jour, 25 mai, le docteur Faneau étant de garde au grand séminaire de Saint-Sulpice, où les fédérés avaient établi une ambulance une compagnie de ligne vint frapper à la porte, où flottait le drapeau de Genève. L’officier qui commandait dit au docteur Faneau, venu au devant de lui :

— Y a-t-il ici des fédérés ?

— Oui, dit le docteur, mais ce sont des blessés que j’ai depuis longtemps.

Aussitôt l’officier se rua sur le docteur.

— Vous êtes l’ami de ces coquins, lui cria-t-il, vous allez être fusillé.

Depuis, cet officier a prétendu qu’un coup de feu avait été tiré du premier étage ; comme si, sans armes, sans aucun espoir de s’échapper, des blessés auraient pu commettre une telle folie.

Le docteur Faneau, qui était connu pour son hostilité à la Commune, comprit cependant que, devant cette fureur ivre, toute explication était impossible. Adossé contre un mur, il fut immédiatement fusillé.

Ce jour-là, M. Thiers vint à Paris, féliciter le maréchal Mac-Mahon des succès et de la noble conduite de ses soldats.

Le soir du 25 les troupes occupaient une ligne qui, partant de la place de la Chapelle, passant par la place du Château-d’Eau et la Bastille,aboutissait au-dessus du pont d’Austerlitz. Deux arrondissements intacts, les XIXe et XXe, et la moitié environ des XIe et XIIe restaient seuls au pouvoir des fédérés. Ce n’était plus qu’une question d’heures.

La mort de Delescluze fut peu connue pendant toute la soirée, même à la mairie, où le désordre était grand. L’acte avait été si simple et si rapide, qu’il était à peu près passé inaperçu-Le soir, les membres de la Commune présents à la mairie, une vingtaine environ, convinrent de transporter les services dans le XXe arrondissement. Cependant, le délégué à la sûreté resta toute la nuit sur son siège ; plusieurs personnes, traduites devant lui sous divers prétextes, lui durent la vie. Tout individu non revêtu d’un uniforme donnait lieu à ce moment aux plus sinistres soupçons. Le membre de la Commune Longuet, un des mieux doués de cette minorité qui comprenait une vingtaine d’hommes fort remarquables, faillit payer de sa vie l’oubli de son écharpe : il fut heureusement reconnu par un chef de bataillon. D’autres membres de la Commune, en costume civil, auraient souvent couru les mêmes dangers, sans l’intervention de leurs collègues munis d’insignes.

Jusqu’au matin, des fourgons s’acheminèrent vers la mairie du XXe. On ne put cependant évacuer toutes les munitions que l’église Saint-Ambroise contenait.

  1. Tricolore, journal monarchiste, du 31 mai.
  2. L’année dernière, au mois d’août, à Bruxelles, où l’exil nous avait réunis, il prononça un jour ces paroles prophétiques : « Oui, je crois la République prochains, mais elle tombera entre les mains de la gauche actuelle : puis une réaction s’ensuivra, et une restauration monarchique quelconque. Moi, je mourrai sur une barricade pendant que M. Jules Simon sera ministre. »
  3. Trois mois plus tard, la cour martiale de Versailles condamna Brunel à mort, par contumace. Et en effet, il avait pu gagner l’étranger.