Les Huit journées de mai/6

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Le Petit Journal (p. 125-150).

CHAPITRE VI


Vendredi 26 — Samedi 27 — Dimanche 28.


Gambon. — Les lois de la guerre et M. Thiers. — Prise de la place de la Bastille. — Le XXe arrondissement. — Occupation du faubourg Saint-Antoine. — Trait d’héroïsme. — Les Prussiens cernent Paris. — Entente de M. Thiers avec eux. — Ils investissent le fort de Vincennes. — État des esprits dans le XXe arrondissement. — Exécution de cinquante otages. — Cinquante-six otages et vingt mille fédérés. — Les soldats à la Villette. — Nuit du samedi. — Occupation de la Place du Trône. — L’artillerie versaillaise. — La barricade du faubourg du Temple. — Prise des buttes Chaumont et du Père-Lachaise. — La barricade des boulevards Voltaire et Richard-Lenoir. — Dernières heures de la lutte. — Belleville. — Sortie par la porte de Romainville. — Les carrières d’Amérique. — Suicide du garde général de Vincennes Merlet. — Le colonel Faltot. — Occupation du fort de Vincennes par les troupes. — Mort courageuse du colonel Delorme.


Pendant la nuit du jeudi au vendredi, on vint provenir la Guerre que la barricade du Château-d’Eau allait être abandonnée, si quelque membre de la Commune ne venait relever le courage des combattants. Le seul membre de la Commune présent était Gambon, qui reposait exténué dans un coin. Un officier le réveilla et comme il s’excusait, le vieux républicain lui dit simplement : « Autant vaut que ce soit moi qu’un jeune. Moi, j’ai vécu. » Il partit. Mais les balles balayaient le boulevard Voltaire jusqu’à l’église Saint-Àmbroise, et les fédérés furent obligés, dès les premières heures, d’abandonner la position.

Dans cette même nuit, le commandant des chasseurs à pied Segoyer, s’étant trop avancé du côté de la Bastille, fut enlevé et fusillé « sans respect des lois de la guerre, » a dit M. Thiers, comme si depuis trois jours qu’il faisait fusiller sans pitié tous les prisonniers, femmes et enfants, M. Thiers observait dans la guerre d’autre loi que celle des sauvages. On peut dire hautement, à la gloire des fédérés, que ce fut là leur seule exécution militaire. Pendant les six semaines du siège, ils ne mirent à mort aucun des Versaillais faits prisonniers dans les combats. Pendant qu’on éventrait leurs cantinières sur les champs de bataille et qu’on fusillait leurs médecins, porteurs de la croix de Genève, les fédérés relevèrent et soignèrent indistinctement les blessés de Vinoy et de Gallifet. Qui demanda que les malheureux bombardés d’Issy et de Neuilly pussent chercher un refuge dans Paris ? — La Commune. — Qui refusa pendant de longs jours ? — M. Thiers. — Qui commit cette violation monstrueuse des lois de la guerre, le bombardement de Paris sans sommation ? Qui usa le premier des bombes à pétrole et incendia le quartier des Ternes ? Qui fit tirer sur les franc-maçons quand, désarmés, ils plantèrent leur bannière sur les remparts ? — M. Thiers, qui osait s’indigner de l’exécution d’un seul prisonnier. Mais c’est par ce mélange de mensonge et d’astucieuse bonhomie qu’il est devenu l’idole de la bourgeoisie française.

À six heures du matin, les Versaillais attaquèrent la barricade située à l’intersection des boulevards Voltaire et Richard-Lenoir ; elle tint deux jours. A la Bastille, le mouvement de flanc achevait d’envelopper le faubourg. On se battait au chemin de fer du Nord, avenue Lacuée, au boulevard Mazas. Il pleuvait ; la fusillade avait perdu sa voix brève et ressemblait à un roulement sourd. La fumée enveloppait la colonne et la place. A sept heures, dans la rue Saint-Antoine, on annonça l’approche des Versaillais par la rue de Reuilly. Un détachement avec du canon se porta précipitamment de ce côté. Mais les gardes étaient épuisés, n’ayant pas dormi depuis trois jours. Devant le nombre des Versaillais, l’importance des positions qu’ils occupaient, la résistance devenait complètement impossible, et les dernières barricades de la Bastille, prises à revers, succombèrent dans la journée.

Les débris des bataillons de tous les quartiers se réfugièrent dans le XXe arrondissement pendant la journée du vendredi. Ils arrivaient par groupes de trente à quarante hommes, accompagnés de leurs officiers. Bientôt la mairie de Ménilmontant devint, comme l’Hôtel de ville, comme la mairie du XIe, le centre actif du mouvement. Le quartier général fut transporté rue Haxo ; mais la mairie distribuait les logements, les uniformes, les bons de vivres, et ce fut pendant deux jours un va-et-vient perpétuel et confus. Près de l’église, les fourgons et les chevaux campaient bruyamment sur la place.

Les barricades étaient nombreuses dans les rues inextricables de Ménilmontant, mais, comme d’habitude, les plus importantes, qui se rapprochaient des boulevards, n’étaient nullement protégées par derrière. Beaucoup aussi étaient armées do canons qui, dans l’espace étroit où ils se mouvaient, ne pouvaient rendre aucun service. On fit de vaines démarches pour centraliser ces pièces sur un point culminant, mais les défenseurs des barricades refusaient obstinément de s’en séparer et aucun pouvoir n’aurait pu les y contraindre. Du reste, un tel désordre régnait à l’état-major, qu’on ne savait trop de quel côté viendrait l’attaque, et l’on n’apprenait la marche de l’armée que par l’arrivée des débris des bataillons. Quelques membres de la Commune visitaient les barricades ; mais leurs exhortations étaient superflues ; les plus braves et les plus résolus étaient seuls venus chercher un asile dans le XXe arrondissement.

L’attaque se rapprochait : Vinoy et Ladmirault, tendant l’un vers le Père-Lachaise, l’autre vers les buttes Chaumont. Les barricades de la place du Trône arrêtèrent Vinoy toute là journée et jusqu’au matin du samedi, mais il occupait pendant ce temps le faubourg Saint-Antoine. La résistance aux abords de la Bastille fut héroïque. On compta plus de cent cadavres sur la seule barricade de la rue de Charenton. Rue Sainte-Marguerite, les fédérés, attaqués des deux côtés de la rue et retranchés dans les maisons, se firent tuer jusqu’au dernier. Rue Crozatier, les Versaillais s’emparèrent d’un artilleur de l’armée qui, le 18 mars, était passé à la Commune. « Qu’on le fusille, qu’on le fusille ! » criait-on. Lui, calme, regardant les soldats, il haussa les épaules et prononça ce mot admirable : « On ne meurt qu’une fois. » Plus loin, un vieillard se débattit énergiquement. Les soldats, par un raffinement de cruauté, voulaient le fusiller sur un tas d’ordures. — « Je suis, criait-il, un républicain, je me suis battu bravement, j’ai le droit de ne pas mourir dans la merde. »

De son côté, Ladmirault enveloppait la Villette, s’efforçant do tourner, par les rues Lafayette, d’Aubervilliers et les boulevards extérieurs, les barricades de la Rotonde, clef de la résistance de ces quartiers.

Ainsi, le cercle se rétrécissait constamment et régulièrement, refoulant de plus en plus les fédérés contre les remparts. Du haut des fortifications, ils pouvaient voir les Prussiens seconder les efforts de l’armée versaillaise. Déjà, dans la nuit du dimanche au lundi, la ligne du chemin de fer du Nord avait été coupée par l’autorité prussienne. Une dépêche, envoyée de Saint-Denis à M. Thiers, lui annonçait l’exécution de cette mesure, l’avertissant qu’on ne négligerait aucun moyen de capturer les fédérés qui tenteraient de se réfugier sur le territoire occupé. Les Prussiens, les fusils en faisceaux, garnissaient en même temps toute la ligne du canal du côté de Saint-Denis. Dès le 22, des sentinelles furent posées de Saint-Denis à Charenton, et des ordres très-sévères donnés de ne laisser sortir ni entrer personne, sous quelque prétexte que ce fût. Du haut des fortifications, on apercevait leurs barricades, dressées au milieu de la route, armées de plusieurs pièces de canon, la gueule tournée vers Paris.

Le jeudi, à cinq heures du soir, cinq mille Bavarois descendirent de Fontenay, Nogent, Charenton, et formèrent un cordon infranchissable de la Marne à Montreuil. Dans la soirée, un autre corps de cinq mille hommes entra à Vincennes, amenant avec lui plus de cent pièces d’artillerie, qui furent parquées dans la cour des Omnibus. A neuf heures, ils investirent le fort. Quelques fédérés ayant voulu rentrer à Paris, les Bavarois ne les laissèrent passer qu’après les avoir désarmés.

Depuis longtemps déjà, les Prussiens prêtaient un concours actif à l’armée de Versailles. Ainsi, le lundi 15 mai, une colonne de fédérés traversait la Seine à la hauteur de Saint-Ouen ; les Prussiens l’aperçurent, expédièrent immédiatement une estafette à Gennevilliers pour en informer le commandant de la redoute, et celui-ci fit aussitôt prévenir les troupes d’Asnières. A Saint-Denis, l’autorité prussienne prêtait main-forte aux gendarmes français. Les journaux versaillais n’ont pas manqué d’accuser les fédérés d’avoir pactisé avec les Prussiens ; ils n’en ont jamais pu produire la moindre preuve. Mais l’entente des Prussiens avec M. Thiers a été, elle, manifeste au moins pendant les huit jours de la lutte. Elle résultait certainement d’engagements antérieurs, car, du 22 au 28, les Prussiens ne furent pas plus menacés par les fédérés qu’ils ne l’avaient été depuis le 18 mars. En tout cas, aucune nécessité de défense ne les forçait à remettre leurs captures entre les mains des Versaillais. Ainsi, le samedi 27, à neuf heures du soir, un détachement de Bavarois conduisait au fort de Vincennes, qu’il croyait appartenir à l’armée, deux cents fédérés pris aux portes de Belleville. Dès que l’erreur fut reconnue, le commandant bavarois alla remettre ses prisonniers au conseil de guerre, installé dans un posté-caserne près de Montreuil ; — et la nuit on entendit des feux de peloton.

Lors du traité de Francfort, les journaux versaillais parlèrent dé certaine clause secrète relative à Paris. Cette clause garantissait à M. Thiers la connivence prussienne. De tous les actes dont le pouvoir de Versailles s’est rendu coupable, un des plus odieux sera certainement d’avoir introduit les vainqueurs de la France dans nos discordes civiles. Pour que Paris, souricière immense, se refermât sur les victimes et devînt leur tombeau, l’histoire dira que M. Thiers a flatté, caressé le Prussien, et qu’il a jeté à ce chien avide encore un lambeau saignant de la France.

Quant à la Commune, la seule démarche consentie par quelques-uns de ses membres présents à Belleville, fut de répondre à une proposition de M. Washburn. ambassadeur des États-Unis. Une lettre à son adresse fut remise le vendredi aux autorités prussiennes, qui promirent de la faire parvenir. Cet incident n’eut pas d’autre suite.

Les obus continuaient à tomber dans le XXe, surtout aux abords de la mairie. Les habitants déménageaient dans les caves ; les fédérés accueillaient les explosions par les cris de Vive la Commune ! Le voisinage de la lutte, la certitude de la défaite, la concentration et le mouvement de tant de bataillons divers, surexcitaient tous les esprits. L’émotion arriva bientôt à sa période aiguë ; les regards devinrent soupçonneux et pleins de colère. Un employé des finances fut arrêté à cause de son costume civil. On trouva sur lui une liasse de billets de banque, sauvés à force de courage, et qu’il rapportait rue Haxo, où la délégation des finances siégeait. Il allait être fusillé comme voleur ou espion, quand un chef de service le reconnut et lui sauva la vie. Toute discipline avait absolument disparu. On agitait des projets fantastiques, comme d’aller reprendre Montmartre, ou de se ruer en colonne serrée, composée de tous les bataillons, au centre de Paris, et de l’occuper de nouveau. Les gardes, venus de différents côtés, se racontaient les épisodes de leurs barricades. On sut bientôt que les exécutions avaient lieu non-seulement sur le champ de bataille, mais encore dans les maisons, et quelles étaient également sommaires ; que tout individu, pris avec son habit de garde national et dont le fusil n’avait pas la fraîcheur voulue, était certain de son affaire : son voyage n’était guère plus loin que de sa chambre à la cour de sa maison ; qu’au coin de la rue Saint-Dominique et de la rue Bellechâsse, on en avait fusillé six, dont le père et le fils, qui avaient offert de se rendre ; que sur la place de la Bourse, on avait fusillé tous les prisonniers ; ceux qui résistaient étaient attachés à la grille ; que des milliers d’hommes, de femmes et de vieillards étaient conduits à Versailles, par troupeau, tête nue, et qu’au moindre signe d’opposition, ils étaient massacrés à coups de revolver. Les femmes racontaient les exécutions sans nombre des prétendues pétroleuses ; qu’il suffisait d’appartenir à un combattant ou de lui donner asile, pour partager son sort. Un épisode horrible avait eu lieu rue Turbigo. Une femme s’était jetée entre son mari et les soldats qui le poursuivaient, élevant entre ses bras son enfant à la mamelle. Vingt coups de baïonnette clouèrent l’enfant sur le sein de sa mère. Le mari, qui, fou de rage, s’était rué sur les soldats et en avait blessé deux, fut assommé à coups de crosse et son corps littéralement dépecé.

Vers cinq heures, nous rencontrâmes, descendant la rue des Amandiers, un détachement dont le chef disait à haute voix : « Je vais à la Roquette ». Nous crûmes à quelque engagement de ce côté, ce qui nous surprit, car nous venions de la rue Sedaine, et la place du Trône appartenait encore aux fédérés. Vers sept heures, étant en face du quartier général, établi au 95 de la rue Haxo, dans une propriété particulière, composée de jardins et de cours, appelée la cité Vincennes, nous entendîmes un grand bruit Nous vîmes bientôt déboucher une foule énorme, houleuse, autour d’un détachement qui conduisait une cinquantaine de prisonniers. Trente-six d’entre eux étaient des gardes de Paris, des sergents de ville, détenus comme otages et convaincus, dans des débats publics, d’avoir, le 18 mars, tiré sur le peuple. Quatorze étaient des ecclésiastiques détenus sans jugement. Escorté de malédictions, le cortège entra, et les grilles se refermèrent. La foule se répandit dans un terrain vague situé à gauche et d’où à travers une ouverture pratiquée dans le mur de la cité on apercevait le jardin intérieur.

Le membre de la Commune X se trouvait au quartier général, quand, à son grand étonnement. — car personne de la Commune n’avait donné un pareil ordre, — il vit amener les prisonniers. On les poussait tumultueusement contre une sorte de tranchée, située au pied d’un mur parallèle à la rue Haxo. X s’avança précipitamment. « Que faites-vous ? cria-t-il aux gardes ; il y a derrière ce mur une poudrière ; vous allez nous faire sauter ! » — Il espérait ainsi retarder l’exécution. — D’ailleurs, la cour était encombrée de voitures et d’omnibus remplis de cartouches et de poudre. Quelques hommes s’arrêtèrent ; mais X ayant ajouté : « Et puis, quand vous aurez fusillé tous ces gens-là ! » Un garde menaçant, lui dit : « Si tu n’es pas content, nous allons te régler ton affaire, à toi aussi ! »

Les détonations retentirent Séparés à peine par une mince cloison, nous entendîmes pendant huit mortelles minutes, les feux de peloton et les coups isolés. Par intervalle, le feu cessait quelques secondes, puis reprenait ; on avait rechargé les armes. Pâles, accoudés autour d’une table, les mains aux oreilles, essayant d’étouffer le son, les yeux fermés, nous dûmes tout subir. A la fin, des applaudissements se firent entendre au dehors ; il nous brisèrent le cœur plus encore que la fusillade.

Combien de nous auraient joyeusement donné leur vie pour épargner cette souillure à la défense. — Nous crûmes avoir épuisé l’horreur. Mais le dimanche, nous devions voir à l’œuvre les Versaillais.

En ce moment, les soldats entraient à la Villette, ayant tourné la grande barricade de la Rotonde. Dans l’usine à gaz, ils tuèrent neuf employés, et sans l’intervention du directeur, ils auraient massacré tous ceux de l’établissement. Les troupes furent longtemps arrêtées par le bâtiment de la Douane, et le soir l’incendie des Docks les força à demeurer sur leurs positions.

A la fin de la journée du 20, l’armée versaillaise enfermait la résistance entre les fortifications et une ligne qui, de la place de la Villette, aboutit à la Bastille en passant par le Château d’Eau ; Ladmirault et Vinoy aux deux extrémités, Douay et Clinchant au centre. Le XXe arrondissement seul restait intact aux mains des fédérés.

La nuit du samedi fut sombre et fiévreuse dans tout Ménilmontant et Belleville, fouillés par les obus. Les Versaillais, qui reprochent aux fédérés d’avoir, du Père-Lachaise et des buttes Chaumont, soutenu leurs barricades, bombardèrent Ménilmontant deux jours avant de l’attaquer. On veillait soigneusement. Au détour de chaque rue, les sentinelles exigeaient le mot d’ordre et souvent il ne suffisait pas. Il fallait pour circuler justifier d’une mission, et chaque chef de poste ou de barricade se croyait le droit d’en discuter l’utilité et de livrer ou de refuser le passage. Les débris des bataillons continuèrent d’arriver jusqu’au matin ; mais les maisons étaient pleines ; beaucoup durent camper devant la mairie, illuminée par l’incendie de la Villette. Il se fit cette nuit un grand commerce de bottes de foin et de paille que ces voleurs de fédérés eurent l’indélicatesse de payer comptant et fort cher, comme du reste toutes les denrées, car au milieu de leurs angoisses les commerçants de Belleville ne perdaient pas l’instinct de leurs intérêts. Nous allâmes chercher asile à la mairie. A peine installés, un obus tomba dans la chambre voisine. Nous remontâmes au quartier général à travers les obus. — cinq en moins de quarante mètres. C’était un enthousiasme véritable à chaque explosion. Du reste, pendant cette guerre des rues, nous ne vîmes jamais les assiégés se jeter à terre devant les obus, comme ils le faisaient en rase campagne où le danger était pourtant bien moindre. Nous trouvâmes rue Haxo une pièce vide, complètement dépourvue de meubles, où nous commencions à établir notre campement, lorsque les membres de la Commune X et Varlin entrèrent. Le colonel X, commandant la place, les prévenait qu’il ne répondait plus de la position. Depuis l’exécution des otages, cet officier avait complètement perdu la tête ; longtemps il s’était refusé à donner le moindre ordre, et il n’avait cédé qu’à la menace d’être arrêté. Le délégué aux finances Jourde décida que par prudence on évacuerait la caisse et les services financiers. A une heure du matin, ils furent transportés quelques rues plus Las, et pour la troisième fois nous dûmes déménager nos pénates.

Le samedi matin, le ciel était gris et lugubre. Dès les premières heures, la place du Trône fut occupée par Vinoy : il plaça six pièces en batterie dans la direction du boulevard Voltaire. Désormais certains du succès, ces messieurs tenaient à triompher avec fracas. Ils ont beaucoup ri du tir des fédérés et de leurs canonnades inutiles : or, la barricade de la mairie du XIe, contre laquelle ils s’escrimèrent toute la journée du samedi 27, n’avait que deux pièces de canon et cinquante défenseurs au plus, et sur vingt obus versaillais, dix-huit allaient régulièrement s’abattre dans les maisons de droite et de gauche, entièrement vides de fédérés.

A midi, la dernière réunion de membres de la Commune eut lieu au 145 de la rue Haxo. Ils étaient quinze environ. Un d’entre eux, Oudet, était couché sur un matelas, blessé d’une balle à la cuisse. Un membre ayant proposé de demander aux Prussiens le passage à travers les lignes, cette question fut immédiatement écartée par un vote d’ensemble. On décida que chacun se rendrait aux barricades et agirait en vertu de son initiative personnelle.

Dans l’après-midi, on apprit à Belleville la prise des barricades de la rue de Charonne. La fusillade se rapprochait. Un nombre considérable de personnes s’étaient réfugiées à la porte de Romainville. Parmi elles beaucoup de femmes et d’enfants, chassés de leurs maisons par les obus, demandaient à grands cris qu’on leur laissât gagner la campagne. Vers une heure, deux hommes apparurent en dehors des fortifications, agitant un drapeau blanc. C’étaient des francs-maçons qui, revêtus de leurs insignes, avaient pris sur eux d’aller demander aux autorités prussiennes quel accueil on ferait aux fugitifs. Dès que le pont-levis fut abaissé, femmes et enfants se précipitèrent au dehors. Les gardes nationaux des environs crurent à une panique : le bruit courut que les Versaillais arrivaient par la rue de Paris et les remparts, cernant ainsi toutes les positions. Deux cents hommes environ se ruèrent sur le pont-levis et, en jetant leurs armes, blessèrent à la figure, un certain nombre de femmes : plusieurs d’entre elles furent même précipitées dans les fossés. La colonne qui avait ainsi jailli de l’enceinte s’éparpilla dans les premières maisons du village des Lilas. Les Prussiens, accompagnés de gendarmes français, fouillèrent immédiatement ces maisons et arrêtèrent tous ceux qui portaient des uniformes de gardes nationaux. Les femmes et les enfants voulurent pousser plus loin et traverser la barricade prussienne, élevée au milieu du village. Le brigadier de gendarmerie de Romainville s’élança à leur rencontre, furibond, le sabre en main, criant aux Prussiens : « Tirez ! mais tirez donc sur cette canaille ! » Un soldat prussien abattit son fusil et fit feu. Une femme fut blessée. A cette vue, le commandant de la barricade se précipita sur le brigadier, l’écarta violemment et fit arrêter le soldat.

Pendant ce temps, on avait relevé le pont-levis. Vers quatre heures, le colonel X, à cheval, et précédé d’un trompette, osa en son nom propre, aller demander le passage aux troupes prussiennes. Dégradation inutile. L’officier répondit qu’il n’avait pas d’ordres et qu’il en référerait à Saint-Denis.

Dans la soirée, les obus versaillais arrivèrent jusqu’à Bagnolet et blessèrent des soldats prussiens. Leurs officiers ne réclamèrent pas : l’entente avec M. Thiers était complète.

Pendant que le boulevard Voltaire était attaqué en tête et en queue, le général Douay poussait par le faubourg du Temple. La barricade établie à l’entrée du faubourg et de la rue Fontaine-au-Roi ne pouvait être abordée de face, le canal Saint-Martin et l’occupation des maisons d’angle rendant son approche impossible ; mais les troupes obliquèrent à gauche par la rue Grange-aux-Belles et tombèrent à revers sur les fédérés. Ceux-ci se défendirent quand même. Enveloppés de toutes parts, ils brûlèrent jusqu’à la dernière cartouche et, vaincus, ces hommes que M. Trochu déclarait incapables de tenir devant les Prussiens, se jetèrent héroïquement sur les fusils. Vers cinq heures du soir ils étaient tous tués. M. Thiers a dit que ses soldats avaient accompli des prodiges « bien autrement méritoires de la part de ceux qui attaquent des barricades que de ceux qui les défendent. » On avouera qu’il est assez facile à dix contre un de se montrer prodigieux.

Ladmirault continuait sa marche dans la Villette. Les buttes Chaumont, battues depuis trois jours par l’artillerie de Montmartre, et n’ayant pu se ravitailler, furent le samedi réduites au silence faute de munitions. Malgré cette infériorité, les braves Communalistes tinrent bon toute la journée. Mais le combat définitif, la lutte à l’arme blanche eut lieu pendant la nuit, de dix heures à quatre heures du matin. Les fédérés sont six cents, — ils savent qu’il faut mourir. — Quelle rage de part et d’autre ! Sis heures durant, des brigades entières s’élancent à l’assaut de ces buttes escarpées, rejetées, revenant, précipitées, recommençant encore. Durant six heures, le tambour, sombre et voilé, car il pleut à flots, bat la charge sans s’interrompre et mêle son appel sinistre au clapotement de la fusillade. Dans certains coins on lutte de si près que les fusils servent de massue. Ah ! malheur à ceux qui ont fait battre dans les ténèbres ces deux camps de prolétaires. Le jour se lève sur six cents cadavres de fédérés. Mais le vaincu, c’est surtout toi, soldat !

Nuit de déroute. Le général Vinoy enlevait eu même temps le Père-Lachaise et la mairie du XXe arrondissement. Au Père-Lachaise, plusieurs régiments abordèrent l’enceinte de trois côtés à la fois. Les fédérés commencèrent par enclouer leurs pièces devenues inutiles. Il y eut ensuite une lutte horrible. Abrités derrière les tombes, les Communalistes disputèrent pouce par pouce le.terrain. On se prit corps à corps ; les hommes roulèrent ensemble dans les fosses ; il y eut dans les caveaux des combats à l’arme blanche. Puis tout se tut.

A la faveur de la pluie, les troupes descendirent dans la rue du Chemin-Vert, sur les derrières de la barricade située à l’intersection des boulevards Voltaire et Richard-Lenoir. Le correspondant d’un journal anglais a raconté deux épisodes qui se rattachent à la prise de cette barricade :

« Je vis fusiller environ 60 hommes, à la même place et en même temps que des femmes. Un petit incident touchant, qui m’accabla complètement, frappa mes regards. Tandis que Paris brûlait au milieu de la nuit, que le canon grondait et que la mousqueterie pétillait, une pauvre femme se débattait dans une charrette et sanglotait amèrement. Je lui offris un verre de vin et un morceau de pain. Elle refusa en disant : « Pour le peu de temps que j’ai à vivre, cela n’en vaut pas la peine. »

» Une grande rumeur suivit de notre côté de la barricade, et je vis la pauvre femme saisie par quatre troupiers, qui la dépouillaient rapidement de ses vêtements. J’entendis la voix impérieuse de l’officier commandant qui interrogeait la femme, disant : « Vous avez tué deux de mes hommes. » La femme se mit à rire ironiquement et répondit d’un ton rude : « Puisse Dieu me punir pour n’en avoir pas tué plus ! J’avais deux fils à Issy, ils ont été tués tous deux, et deux à Neuilly, qui ont subi le même sort. Mon mari est mort à cette barricade, et maintenant faites de moi ce que vous voudrez. » Je n’en entendis pas davantage ; je m’éloignai en rampant, mais pas assez tôt pour ne pas entendre le commandement de : « Feu ! » qui m’apprit que tout était fini. »

Le dimanche matin, les derniers défenseurs de la Commune étaient parqués dans la moitié du XXe arrondissement.

De bonne heure la barricade de la place Voltaire fut prise de deux côtés, et la plupart de ses défenseurs fusillés. Une généreuse inconnue sauva deux des combattants qui, brisés de découragement et de fatigue, frappèrent à sa porte à deux pas des soldats.

De la rue de Charonne au faubourg du Temple et dans la partie nord du quartier Popincourt, la lutte suprême eut lieu le dimanche matin. — Les fédérés n’ont plus de canons ; les deux tiers de l’armée les entourent, qu’importe ! — Rue du faubourg du Temple, rue Oberkampf, rue Folie-Méricourt on lutta. Il y avait là certaines barricades qu’on ne pouvait tourner et des maisons qui n’avaient pas d’issues. L’artillerie versaillaise les canonna et la troupe attendit que les fédérés eussent consommé leurs munitions. A Belleville, la résistance dura jusqu’à épuisement complet de cartouches, jusqu’à la destruction par les obus de la plupart des habitations. Peu à peu la lutte s’éteignit. Un bataillon composé d’Alsaciens et de Lorrains qui, après avoir quitté leur pays ruiné par l’invasion prussienne, étaient venus servir la Commune, tint un des derniers. Les soldats avançaient difficilement sur le sol argileux. Beaucoup, pour ménager leur chaussure, dépouillèrent les morts et se chaussèrent de leurs souliers.

Enfin, il y eut de longs silences. Vers trois heures, les vaincus se réfugièrent dans les carrières d’Amérique, où la plupart, avec un courage stoïque, se donnèrent la mort les uns aux autres, pour échapper aux prétoriens.

Ce fut fini.


Nous devons, pour terminer le récit des opérations militaires, mentionner l’occupation du fort de Vincennes. Elle eut lieu le lundi 29.

A huit heures du matin, le commandant du 18e de la garde nationale, bataillon réfractaire à la Commune, passait devant le fort, quand il entendit un coup de feu. Peu après il rencontra le capitaine adjudant-major B…., du 99e, qui lui dit : « Merlet vient de se tuer. » Merlet, garde général du génie et de l’artillerie, ancien employé du génie à Metz, était un républicain sincère, capable, énergique et bien résolu à faire sauterie fort plutôt que de le rendre. — « Est-ce vous qui l’avez tué, dit le commandant ? — « Non, répondit B… venez le voir. » Et il conduisit son interlocuteur dans la chambre où Merlet gisait à terre. La balle était entrée par la joue et ressortie par la tempe. B… avoua seulement avoir dispersé les éléments de la pile électrique au moyen de laquelle Merlet se disposait a faire sauter le fort.

Un colonel d’état-major versaillais était venu la veille proposer la capitulation, mais on n’avait pu s’entendre. Cependant, le lendemain lundi le général Vinoy n’envoya pour s’emparer du fort que deux cents lignards, dont, par parenthèse, l’attitude n’était pas trop rassurée. Leur commandant déclarait tout haut que c’était folie de vouloir aborder avec cette poignée d’hommes une pareille position.

Mais toute résistance était impossible ou du moins limitée à un très-court délai. L’opinion générale était qu’on devait se rendre, et le commandant Faltot dut la subir. C’était un brave officier qui avait versé son sang en Pologne et avec Garibaldi. Arrêté par la Commune sur quelqu’une de ces sottes dénonciations auxquelles on faisait si facilement droit, il n’en garda aucune amertume et, pouvant s’échapper du fort, il répondit « que l’honneur lui défendait d’abandonner ses compagnons d’armes. » Il consentit seulement à laisser mettre ses fils en sûreté.

A trois heures, les portes s’ouvrirent. Les deux cents héros versaillais entrèrent tambour battant. Les fédérés, au nombre de quatre cents, leurs armes en faisceaux, attendant leur sort, étaient allés se ranger au fond de la cour.

Neuf de leurs officiers furent pris et enfermés à part. B… ne fut pas de ce nombre.

La nuit, à trois heures, dans les fossés, à cent mètres de l’endroit où tomba le duc d’Enghien, ces neuf officiers furent mis en présence du peloton d’exécution. L’un d’eux, le colonel Delorme, arrivé au bas de l’escalier conduisant aux fossés, se tourna vers le Versaillais qui commandait et lui dit : « Tâtez mon pouls, voyez si j’ai peur. »

La fierté de sa contenance frappa vivement les soldats. L’officier versaillais se détourna devant un courage aussi calme. Ceux qui n’ont jamais combattu pour le peuple ne comprendront jamais combien il est facile et doux de mourir pour lui,