Les Lettres d’Amabed/Lettre 11b d’Amabed

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Les Lettres d’AmabedGarniertome 21 (p. 465-467).
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ONZIÈME LETTRE

D’AMABED.


Nous y voilà, nous y sommes, dans cette ville de Roume. Nous arrivâmes hier en plein jour, le trois du mois de la brebis, qu’on dit ici le 15 mars 1513. Nous avons d’abord éprouvé tout le contraire de ce que nous attendions.

À peine étions-nous à la porte dite de Saint-Pancrace[1], que nous avons vu deux troupes de spectres, dont l’une est vêtue comme notre aumônier, et l’autre comme le P. Fa tutto. Elles avaient chacune une bannière à leur tête, et un grand bâton sur lequel était sculpté un homme tout nu, dans la même attitude que celui de Goa. Elles marchaient deux à deux, et chantaient un air à faire bâiller toute une province. Quand cette procession fut parvenue à notre charrette, une troupe cria : « C’est saint Fa tutto ! » l’autre : « C’est saint Fa molto ! » On baisa leurs robes, le peuple se mit à genoux. « Combien avez-vous converti d’Indiens, mon révérend père ? — Quinze mille sept cents, disait l’un. — Onze mille neuf cents, disait l’autre. — Bénie soit la vierge Marie ! » Tout le monde avait les yeux sur nous, tout le monde nous entourait. « Sont-ce là de vos catéchumènes, mon révérend père ? — Oui, nous les avons baptisés. — Vraiment ils sont bien jolis. Gloire dans les hauts ! Gloire dans les hauts[2] ! »

Le P. Fa tutto et le P. Fa molto furent conduits, chacun par sa procession, dans une maison magnifique ; pour nous, nous allâmes à l’auberge : le peuple nous y suivit en criant Cazzo, Cazzo, en nous donnant des bénédictions, en nous baisant les mains ; en donnant mille éloges à ma chère Adaté, à Déra, et à moi-même. Nous ne revenions pas de notre surprise.

À peine fûmes-nous dans notre auberge qu’un homme vêtu d’une robe violette, accompagné de deux autres en manteau noir, vint nous féliciter sur notre arrivée. La première chose qu’il fit fut de nous offrir de l’argent de la part de la propaganda, si nous en avions besoin. Je ne sais pas ce que c’est que cette propagande. Je lui répondis qu’il nous en restait encore avec beaucoup de diamants ; en effet, j’avais eu le soin de cacher toujours ma bourse et une boîte de brillants dans mon caleçon. Aussitôt cet homme se prosterna presque devant moi, et me traita d’excellence.

« Son Excellence la signora Adaté n’est-elle pas bien fatiguée du voyage ? Ne va-t-elle pas se coucher ? Je crains de l’incommoder, mais je serai toujours à ses ordres. Le signor Amabed peut disposer de moi, je lui enverrai un cicéron[3] qui sera à son service ; il n’a qu’à commander. Veulent-ils tous deux, quand ils seront reposés, me faire l’honneur de venir prendre le rafraîchissement chez moi ? J’aurai l’honneur de leur envoyer un carrosse. »

Il faut avouer, mon divin Shastasid, que les Chinois ne sont pas plus polis que cette nation occidentale. Ce seigneur se retira. Nous dormîmes six heures, la belle Adaté et moi. Quand il fut nuit, le carrosse vint nous prendre ; nous allâmes chez cet homme civil. Son appartement était illuminé et orné de tableaux bien plus agréables que celui de l’homme tout nu que nous avions vu à Goa. Une très-nombreuse compagnie nous accabla de caresses, nous admira d’être Indiens, nous félicita d’être baptisés, et nous offrit ses services pour tout le temps que nous voudrions rester à Roume.

Nous voulions demander justice du P. Fa tutto ; on ne nous donna pas le temps d’en parler. Enfin nous fûmes reconduits, étonnés, confondus d’un tel accueil et n’y comprenant rien.

  1. C’était autrefois la porte du Janicule ; voyez comme la nouvelle Rome l’emporte sur l’ancienne. (Note de Voltaire.)
  2. Gloria in excelsis, paroles de la messe.
  3. On sait qu’on appelle à Rome cicérons ceux qui font métier de montrer aux étrangers les antiquailles. (Notes de Voltaire.)