Les Lettres d’Amabed/Lettre 1a d’Amabed

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Les Lettres d’AmabedGarniertome 21 (p. 435-436).
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PREMIÈRE LETTRE

D’AMABED À SHASTASID, GRAND BRAME DE MADURÉ.


À Bénarès, le second du mois de la souris, l’an du renouvellement du monde 115652[1].


Lumière de mon âme, père de mes pensées, toi qui conduis les hommes dans les voies de l’Éternel, à toi, savant Shastasid, respect et tendresse.

Je me suis déjà rendu la langue chinoise si familière, suivant tes sages conseils, que je lis avec fruit leurs cinq Kings, qui me semblent égaler en antiquité notre Shasta, dont tu es l’interprète, les sentences du premier Zoroastre, et les livres de l’Égyptien Thaut.

Il paraît à mon âme, qui s’ouvre toujours devant toi, que ces écrits et ces cultes n’ont rien pris les uns des autres : car nous sommes les seuls à qui Brama, confident de l’Éternel, ait enseigné la rébellion des créatures célestes, le pardon que l’Éternel leur accorde, et la formation de l’homme ; les autres peuples n’ont rien dit, ce me semble, de ces choses sublimes.

Je crois surtout que nous ne tenons rien, ni nous, ni les Chinois, des Égyptiens. Ils n’ont pu former une société policée et savante que longtemps après nous, puisqu’il leur a fallu dompter leur Nil avant de pouvoir cultiver les campagnes et bâtir leurs villes.

Notre Shasta divin n’a, je l’avoue, que quatre mille cinq cent cinquante-deux ans d’antiquité ; mais il est prouvé par nos monuments que cette doctrine avait été enseignée de père en fils plus de cent siècles avant la publication de ce sacré livre. J’attends sur cela les instructions de ta paternité.

Depuis la prise de Goa par les Portugais[2], il est venu quelques docteurs d’Europe à Bénarès. Il y en a un à qui j’enseigne la langue indienne ; il m’apprend en récompense un jargon qui a cours dans l’Europe, et qu’on nomme l’italien. C’est une plaisante langue. Presque tous les mots se terminent en a, en e, en i, en o ; je l’apprends facilement, et j’aurai bientôt le plaisir de lire les livres européans.

Ce docteur s’appelle le P. Fa tutto ; il paraît poli et insinuant : je l’ai présenté à Charme des yeux, la belle Adaté, que mes parents et les siens me destinent pour épouse ; elle apprend l’italien avec moi. Nous avons conjugué ensemble le verbe j’aime dès le premier jour. Il nous a fallu deux jours pour tous les autres verbes. Après elle, tu es le mortel le plus près de mon cœur. Je prie Birma et Brama de conserver tes jours jusqu’à l’âge de cent trente ans, passé lequel la vie n’est plus qu’un fardeau.

  1. Cette date répond à l’année de notre ère vulgaire 1512, deux ans après qu’Alphonse d’Albuquerque eut pris Goa. Il faut savoir que les brames comptaient 111100 années depuis la rébellion et la chute des êtres célestes, et 4552 ans depuis la promulgation du Shasta, leur premier livre sacré : ce qui faisait 115652 pour l’année correspondante à notre année 1512, temps auquel régnaient : Babar, dans le Mogol ; Ismael Sophi, en Perse ; Sélim, en Turquie : Maximilien Ier, en Allemagne : Louis XII, en France ; Jules II, à Rome ; Jeanne la Folle, en Espagne ; Emmanuel, en Portugal. (Note de Voltaire.)
  2. Les Portugais se sont emparés de Goa en 1510.