Les Lettres d’Amabed/Réponse 1 de Shastasid

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Les Lettres d’AmabedGarniertome 21 (p. 436-438).
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RÉPONSE

DE SHASTASID.


J’ai reçu ta lettre, esprit enfant de mon esprit. Puisse Drugha[1], montée sur son dragon, étendre toujours sur toi ses dix bras vainqueurs des vices !

Il est vrai, et nous n’en devons tirer aucune vanité, que nous sommes le peuple de la terre le plus anciennement policé. Les Chinois eux-mêmes n’en disconviennent pas. Les Égyptiens sont un peuple tout nouveau qui fut lui-même enseigné par les Chaldéens. Ne nous glorifions pas d’être les plus anciens, et songeons à être toujours les plus justes.

Tu sauras, mon cher Amabed, que depuis très-peu de temps une faible image de notre révélation sur la chute des êtres célestes et le renouvellement du monde a pénétré jusqu’aux Occidentaux. Je trouve, dans une traduction arabe d’un livre syriaque, qui n’est composé que depuis environ quatorze cents ans, ces propres paroles : « L’Éternel tient liées de chaînes éternelles, jusqu’au grand jour du jugement, les puissances célestes qui ont souillé leur dignité première[2]. » L’auteur cite en preuve un livre composé par un de leurs premiers hommes, nommé Énoch. Tu vois par là que les nations barbares n’ont jamais été éclairées que par un rayon faible et trompeur qui s’est égaré vers eux du sein de notre lumière.

Mon cher fils, je crains mortellement l’irruption des barbares d’Europe dans nos heureux climats. Je sais trop quel est cet Albuquerque qui est venu des bords de l’Occident dans ce pays cher à l’astre du jour. C’est un des plus illustres brigands qui aient désolé la terre. Il s’est emparé de Goa contre la foi publique ; il a noyé dans leur sang des hommes justes et paisibles. Ces Occidentaux habitent un pays pauvre qui ne leur produit que très-peu de soie, point de coton, point de sucre, nulle épicerie. La terre même dont nous fabriquons la porcelaine leur manque. Dieu leur a refusé le cocotier, qui ombrage, loge, vêtit, nourrit, abreuve les enfants de Brama. Ils ne connaissent qu’une liqueur qui leur fait perdre la raison. Leur vraie divinité est l’or ; ils vont chercher ce dieu à une autre extrémité du monde.

Je veux croire que ton docteur est un homme de bien ; mais l’Éternel nous permet de nous défier de ces étrangers. S’ils sont moutons à Bénarès, on dit qu’ils sont tigres dans les contrées où les Européens se sont établis.

Puissent ni la belle Adaté ni toi n’avoir jamais à se plaindre du P. Fa tutto ! Mais un secret pressentiment m’alarme. Adieu. Que bientôt Adaté, unie à toi par un saint mariage, puisse goûter dans tes bras les joies célestes !

Cette lettre te parviendra par un banian[3], qui ne partira qu’à la pleine lune de l’éléphant.

  1. Drugha est le mot indien qui signifie vertu. Elle est représentée avec dix bras, et montée sur un dragon pour combattre les vices, qui sont l’intempérance, l’incontinence, le larcin, le meurtre, l’injure, la médisance, la calomnie, la fainéantise, la résistance à ses père et mère, l’ingratitude. C’est cette figure que plusieurs missionnaires ont pris pour le diable. (Note de Voltaire.)
  2. On voit que Shastasid avait lu notre Bible en arabe, et qu’il avait en vue l’épître de saint Jude, où se trouvent en effet ces paroles au verset 6. Le livre apocryphe qui n’a jamais existé est celui d’Énoch, cité par saint Jude au verset 14. (Id.)
  3. Commerçant en gros de l’Inde.