Les Lettres d’Amabed/Réponse 2 de Shastasid

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Les Lettres d’AmabedGarniertome 21 (p. 440).
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RÉPONSE

DE SHASTASID.


Mon cher fils en Birma, en Brama, je n’aime point ton Fa tutto, qui tue des poulets, et qui fait des vers pour ta chère Adaté. Veuille Birma rendre vains mes soupçons !

Je puis te jurer qu’on n’a jamais connu son Adam ni son Noé dans aucune partie du monde, tout récents qu’ils sont. La Grèce même, qui était le rendez-vous de toutes les fables quand Alexandre approcha de nos frontières, n’entendit jamais parler de ces noms-là. Je ne m’étonne pas que des amateurs du vin, tels que les peuples occidentaux, fassent un si grand cas de celui qui, selon eux, planta la vigne ; mais sois sûr que Noé a été ignoré de toute l’antiquité connue.

Il est vrai que du temps d’Alexandre il y avait dans un coin de la Phénicie un petit peuple de courtiers et d’usuriers, qui avait été longtemps esclave à Babylone. Il se forgea une histoire pendant sa captivité, et c’est dans cette seule histoire qu’il ait jamais été question de Noé. Quand ce petit peuple obtint depuis des privilèges dans Alexandrie, il y traduisit ses annales en grec. Elles furent ensuite traduites en arabe, et ce n’est que dans nos derniers temps que nos savants en ont eu quelque connaissance ; mais cette histoire est aussi méprisée par eux que la misérable horde qui l’a écrite[1].

Il serait plaisant, en effet, que tous les hommes, qui sont frères, eussent perdu leurs titres de famille, et que ces titres ne se retrouvassent que dans une petite branche composée d’usuriers et de lépreux. J’ai peur, mon cher ami, que les concitoyens de ton P. Fa tutto, qui ont, comme tu me le mandes, adopté ces idées, ne soient aussi insensés, aussi ridicules, qu’ils sont intéressés, perfides, et cruels.

Épouse au plus tôt ta charmante Adaté, car, encore une fois, je crains les Fa tutto plus que les Noé.

  1. On voit bien que Shastasid parle ici en brame qui n’a pas le don de la foi, et à qui la grâce a manqué. (Note de Voltaire.)