Les Métamorphoses (Apulée)/Traduction Bastien, 1787/I/Livre VI

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LES

MÉTAMORPHOSES:

ou

L’ANE D’OR D’APULÉE,

PHILOSOPHE PLATONICIEN,

LIVRE SIXIEME.

Cependant Psiché parcouroit cent contrées différentes, occupée nuit et jour du désir de retrouver son époux. Elle se promettoit que, si elle ne pouvoit appaiser sa colère par des caresses, comme sa femme, elle pourroit du moins le fléchir par des soumissions comme son esclave. Elle apperçut un temple sur le haut d’une montagne : Peut-être, dit-elle, que le Dieu, mon maître, habite en ce lieu-là : aussi-tôt elle y tourne ses pas, et y monte fort vîte, malgré sa lassitude, l’espérance et l’amour lui donnant de nouvelles forces. Elle n’est pas plutôt au haut de la montagne, qu’elle entre dans le temple ; elle y trouve des épis de froment en un monceau, d’autres dont on avoit fait des couronnes ; il y avoit aussi des épis d’orge, des faulx et tous les instrumens dont on se sert à faire la moisson, épars de côté et d’autre confusément, comme les moissonneurs les jettent ordinairement, quand ils reviennent las et fatigués du travail. Psiché se met à ranger toutes ces choses avec grand soin, croyant qu’elle ne devoit négliger le culte d’aucun Dieu, et qu’il falloit qu’elle cherchât les moyens de se les rendre tous favorables.

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Pendant qu’elle étoit dans cette occupation, Cérés l’apperçut (1) et lui cria de loin : Ah ! malheureuse Psiché, ne sais-tu pas que Vénus en fureur te cherche par tout le monde, et qu’elle a résolu d’employer tout son pouvoir pour te faire périr et se venger ; cependant tu t’occupes ici du soin de mon temple, et tu songes à toute autre chose qu’à mettre ta vie en sûreté. Alors Psiché se prosterne par terre, baigne les pieds de la Déesse de ses larmes, et les essuyant avec ses cheveux, implore son assistance par les prières les plus touchantes. Ayez pitié d’une malheureuse, lui dit-elle, je vous en conjure par cette main libérale, qui répand l’abondance des bleds sur la terre, par les fêtes et les réjouissances que les moissonneurs font en votre honneur, par les sacrifices mystérieux (2) qu’on célèbre pour vous, par la fertilité de la Sicile (3), par votre char attelé de dragons aîlés, par celui qui servit à l’enlèvement de Proserpine, votre fille, par la terre qui s’ouvrit pour la cacher, par les ténèbres où son mariage fut célébré, par sa demeure dans les enfers, et ses retours sur la terre (4). Je vous conjure enfin par tout ce que le temple d’Eleusis (5) qui vous est consacré, dérobe aux yeux des profanes, laissez-vous toucher de compassion pour la malheureuse Psiché qui est à vos pieds. Souffrez que je puisse rester cachée pour quelques jours sous ces épis de bled, jusqu’à ce que la colère d’une Déesse aussi puissante que Vénus, soit calmée ; ou du moins pendant ce temps-là je reprendrai un peu de forces, après tant de peines et de fatigues que j’ai essuyées.

Vos larmes et vos prières me touchent, lui dit Cérés, je voudrois vous secourir, mais il n’y a pas moyen que je me brouille avec Vénus, qui est ma parente, avec qui je suis liée d’amitié depuis longtemps, et qui d’ailleurs est une Déesse aimable et bienfaisante. Ainsi sortez d’ici, et croyez que je vous fais grace de vous laisser aller, et de ne vous pas faire arrêter.

Psiché voyant ses vœux rejettés contre son espérance, sortit le cœur pénétré d’un surcroît de douleur, et retournant sur ses pas, elle apperçut au bas de la montagne, dans le milieu d’un bois épais, un temple d’une structure merveilleuse. Comme elle ne vouloit négliger aucun moyen, quelqu’incertain qu’il pût être, de se retirer de l’état malheureux où elle étoit, et qu’elle avoit dessein d’implorer le secours de toutes les Divinités, elle s’approcha de ce temple ; elle vit de tous côtés de riches présens, et des robes brodées d’or qui pendoient aux branches des arbres, et la porte du temple, où le nom de la Déesse étoit écrit, et les bienfaits qu’en avoient reçus ceux de qui venoient ces offrandes. Psiché se mit à genoux, et ayant embrassé l’autel, où il paroissoit qu’on avoit sacrifié depuis peu, elle essuya ses larmes, et fit cette prière.

Sœur (6) et femme du grand Jupiter, soit que vous vous teniez dans les anciens temples de Samos (7), qui fait gloire de vous avoir vu naître et de vous avoir élevée, soit que vous habitiez l’heureux séjour de Carthage, où l’on vous adore sous la figure d’une fille qui monte au ciel sur un lion (8), soit enfin que vous vous trouviez dans la fameuse ville d’Argos, qu’arrose le fleuve Inachus (9), où l’on vous appèle la femme du Dieu qui lance le tonnère, et la reine des Déesses, vous qu’on honore dans tout l’Orient, sous le nom de Zygia (10), et sous celui de Lucine dans l’Occident (11), Junon secourable (12), ne m’abandonnez pas, dans l’état déplorable où je suis réduite ; délivrez-moi du péril affreux dont je suis menacée, après avoir souffert tant de peines ; je l’espère d’autant plus, que je sai que vous avez coutume d’être favorable aux femmes enceintes qui ont besoin de votre secours.

A cette humble prière, Junon parut avec tout l’éclat et la majesté qui l’environne. Je souhaiterois, dit-elle à Psiché, pouvoir vous exaucer ; mais la bienséance ne me permet pas de vous protéger contre Vénus, qui est ma bru (belle-fille) (13), et que j’ai toujours aimée comme ma propre fille. D’ailleurs la loi qui défend de recevoir les esclaves fugitifs, malgré leurs maîtres, suffit pour m’en empêcher.

Psiché, accablée de ce dernier coup, perd toute espérance de pouvoir mettre ses jours en sûreté ; elle ne voit aucun moyen de retrouver son époux ; et réfléchissant sur la cruauté de sa destinée : Quel remède, disoit-elle, puis-je trouver à mes malheurs, puisque la bonne volonté que les Déesses mêmes ont pour moi, m’est absolument inutile ? où pourrai-je aller pour éviter les pièges qui me sont tendus de tous côtés ? dans quelle maison serai-je en sûreté ? quelles ténèbres pourront me dérober aux yeux d’une Déesse aussi puissante que Vénus ? Infortunée Psiché, que ne t’armes-tu d’une bonne résolution, que ne renonces-tu au frivole espoir de pouvoir te cacher, et que ne vas-tu te remettre entre les mains de ta maîtresse, et tâcher d’appaiser sa colère par ta soumission et tes respects ? Que sais-tu, si celui que tu cherches depuis si long-temps, n’est pas chez sa mère ? Ainsi Psiché, déterminée à se présenter à Vénus, quoiqu’il pût lui en arriver de funeste, commença à songer en elle-même de quelle manière elle lui parleroit pour tâcher de la fléchir.

Cependant Vénus, lasse de la recherche inutile qu’elle faisoit de Psiché sur la terre, résolut de chercher du secours dans le ciel. Elle ordonne qu’on lui prépare un chariot d’or, dont Vulcain lui avoit fait présent avant que d’être son époux. Ce Dieu l’avoit travaillé avec tout l’art dont il étoit capable, et la perte de l’or que la lime en avoit ôté, ne l’avoit rendu que plus précieux par l’excellence et la beauté de l’ouvrage. Parmi un grand nombre de colombes, qui étoient autour de l’appartement de la Déesse, on en choisit quatre blanches, dont le col paroissoit de différentes couleurs, et on les attèle à ce char, en passant leurs têtes dans un joug tout brillant de pierreries. Vénus n’y fut pas plutôt montée, que ces coursiers aîlés partent et percent les airs. Quantité de moineaux, et d’autres petits oiseaux volent autour du char, et annoncent par-tout l’arrivée de la Déesse par leurs ramages et leurs chants mélodieux, sans rien craindre des aigles, ni des autres oiseaux de proie. Les nuages s’écartent, le ciel s’ouvre, et reçoit sa fille avec joie.

Vénus va trouver Jupiter dans son palais, et, d’un air impérieux, lui demande Mercure, dont elle avoit besoin (14) pour publier ce qu’elle vouloit faire savoir. Jupiter le lui accorde ; et cette Déesse fort contente, descend du ciel avec lui, et lui parle ainsi. Vous savez, mon frère (15), que je n’ai jamais rien fait sans vous le communiquer, et vous n’ignorez pas aussi, je crois, qu’il y a fort long-temps que je cherche une de mes esclaves (16), sans la pouvoir trouver. Je n’ai point d’autre ressource pour en venir à bout, que de faire publier par-tout que je donnerai une récompense à celui qui m’en apprendra des nouvelles. Je vous prie de vous charger de ce soin, sans y perdre un moment, et de la désigner de manière qu’elle soit aisée à reconnoître, afin que ceux qui se trouveront coupables de l’avoir recelée, ne puissent s’excuser sur leur ignorance. En disant cela, elle donne à Mercure un écrit qui contenoit le nom de Psiché, et les signes qui pouvoient la faire connoître, et s’en retourne dans son palais.

Mercure exécute aussi-tôt sa commission ; il va chez toutes les nations de la terre, et publie cet avis en tous lieux : Si quelqu’un sait des nouvelles de la fille d’un roi, nommée Psiché, à présent esclave de Vénus, et fugitive, qu’il puisse l’arrêter, ou découvrir le lieu où elle est cachée, il n’a qu’à venir trouver Mercure, chargé de la publication de cet avis, derrière les piramides Murtiennes (17) ; et, pour ses peines, il recevra sept baisers de Vénus, et un autre assaisonné de tout ce qu’un baiser peut avoir de plus doux et de plus voluptueux. Mercure n’eut pas plutôt fait cette proclamation, que tous les hommes, animés par l’espoir d’une récompense si agréable, se mirent à chercher les moyens de la mériter, et c’est ce qui acheva de déterminer Psiché à ne pas perdre un moment à s’aller livrer elle-même.

Comme elle approchoit du palais de Vénus, une des suivantes de cette Déesse, nommée l’Habitude, vint au-devant d’elle, et lui cria de toute sa force : Enfin, esclave perfide, vous commencez à connoître, que vous avez une maîtresse, n’aurez-vous pas encore l’impudence de faire semblant d’ignorer toutes les peines que nous nous sommes données à vous chercher ; mais vous ne pouviez mieux tomber qu’entre mes mains, et vous n’échapperez pas au châtiment que vous méritez. En achevant ces mots, elle la prend aux cheveux et la traîne cruellement, quoique Psiché ne fît aucune résistance.

Si-tôt que Vénus la vit, elle secoua la tête, en se grattant l’oreille droite (18), et avec un ris moqueur, à la manière de ceux qui sont transportés d’une violente colère : Enfin, dit-elle, vous daignez venir saluer votre belle-mère, ou peut-être êtes-vous venue rendre visite à votre mari qui est dangereusement malade de la blessure que vous lui avez faite ; mais ne vous embarrassez de rien, je vais vous traiter en vraie belle-mère. Où sont, continua-t-elle, deux de mes suivantes ; l’Inquiétude et la Tristesse ? Elles parurent dans le moment, et Vénus leur livra Psiché pour la tourmenter. Elles exécutèrent ses ordres ; et après l’avoir chargée de coups, et lui avoir fait souffrir tout ce qu’elles purent imaginer de plus cruel, elles la lui ramenèrent. Vénus se mit à rire une seconde fois en la voyant. Elle pense, dit-elle, que sa grossesse excitera ma compassion, et que je l’épargnerai en faveur du digne fruit dont je dois être la grand’mère. Ne serai-je pas fort heureuse d’être ayeule à la fleur de mon âge, et que l’enfant d’une vile esclave soit appellé le petit-fils de Vénus ; mais, que dis-je, cet enfant ne me sera rien, les conditions sont trop inégales : de plus, un mariage fait dans une maison de campagne, sans témoin et sans le consentement des parens, ne peut jamais rien valoir ; ainsi ce ne pourroit être qu’un enfant illégitime, quand même, jusqu’à sa naissance, je laisserois vivre la mère.

En achevant ces mots, elle se jète sur elle, lui déchire sa robe en plusieurs endroits, lui arrache les cheveux, et lui meurtrit le visage de plusieurs coups. Prenant ensuite du blé, de l’orge, du millet, de la graine de pavot, des pois, des lentilles et des fèves, et les ayant bien mêlés ensemble et mis en un monceau : Tu me paroîs si déplaisante et si laide, dit-elle à Psiché, que tu ne peux jamais te faire aimer que par des services, et des soins empressés. Je veux donc éprouver ce que tu sais faire ; sépare-moi tous ces grains qui sont ensemble, et mets-en chaque espèce à part ; mais que je voie cela fait avant la nuit. Après avoir donné cet ordre, elle s’en alla à un festin de nôces, où elle avoit été invitée.

La pauvre Psiché, toute consternée d’un commandement si cruel, reste immobile devant cet affreux tas de grains différens, et croit qu’il est inutile de mettre la main à un ouvrage qui lui paroît impossible. Heureusement une fourmi se trouva là, qui ayant pitié de l’état où étoit réduite la femme d’un grand Dieu, et détestant la cruauté de Vénus, alla vîte appeler toutes les fourmis des environs. Laborieuses filles de la terre, leur dit-elle, ayez compassion d’une belle personne, qui est l’épouse du Dieu de l’Amour ; hâtez-vous et venez la secourir, elle est dans un pressant danger. Aussi-tôt les fourmis accourent de toutes parts, et l’on en voit une quantité prodigieuse qui travaillent à séparer tous ces grains différens, et après avoir mis chaque espèce en un monceau à part, elles se retirent promptement. Au commencement de la nuit, Vénus revient du festin, abreuvée de nectar, parfumée d’essences précieuses, et parée de quantité de roses. Ayant vu avec quelle diligence on étoit venu à bout d’un travail aussi surprenant qu’étoit celui-là : Maudite créature, dit-elle à Psiché, ce n’est pas là l’ouvrage de tes mains, mais bien plutôt de celui à qui, pour ton malheur et pour le sien, tu n’as que trop su plaire : et lui ayant fait jetter un morceau de gros pain, elle alla se coucher.

Cependant Cupidon étoit étroitement gardé dans une chambre, au milieu du palais de sa mère, de peur que, s’il venoit à sortir, il ne vînt retrouver sa chère Psiché, et n’aigrît son mal par quelque excès. Ces deux amans ainsi séparés sous un même toît, passèrent une cruelle nuit ; mais si-tôt que l’aurore parut, Vénus fit appeller Psiché, et lui donna cet ordre : Vois-tu, lui dit-elle, ce bois qui s’étend le long des bords de cette rivière, et cette fontaine qui sort du pied de ce rocher ; tu trouveras là des moutons qui ne sont gardés de personne, leur laine est brillante et de couleur d’or, et je veux, à quelque prix que ce soit, que tu m’en apportes tout présentement.

Psiché s’y en alla sans répugnance, moins pour exécuter les ordres de la Déesse, que dans le dessein de finir ses malheurs, en se précipitant dans le fleuve ; mais elle entendit un agréable murmure que formoit un Roseau du rivage, agité par l’haleine d’un doux Zéphir qui lui parla ainsi : Quelques malheurs, dont vous soyez accablée, Psiché, gardez-vous bien de souiller la pureté de mes eaux par votre mort, et encore plus d’approcher de ces redoutables moutons pendant la grande ardeur du soleil, alors ils sont furieux et très-dangereux par leurs cornes et leurs dents envenimés, dont les blessures sont mortelles ; mais vous pouvez vous cacher sous ce grand arbre, que ce fleuve arrose aussi bien que moi, et quand la grande chaleur du jour sera passée, et que ces bêtes moins irritées se reposeront au frais le long de ces eaux, alors vous entrerez dans ce prochain bocage, où vous trouverez beaucoup de cette laine précieuse que vous cherchez, que ces animaux y ont laissée en passant contre les buissons. Psiché profita de l’avis du Roseau qui s’intéressoit à sa conservation, et s’en trouva fort bien ; car ayant fait exactement ce qu’il lui avoit prescrit, elle prit facilement et sans danger beaucoup de cette laine dorée, et la porta à Vénus.


Quelque périlleuse qu’eût été cette seconde commission, dont elle venoit de s’acquitter, Vénus n’en fut pas plus appaisée qu’elle l’avoit été de la première ; et fronçant le sourcil avec un souris qui marquoit son dépit : Je n’ignore pas, lui dit-elle, qui est le perfide qui t’a donné les moyens de venir à bout de ce que je t’avois ordonné ; mais je veux encore éprouver ton courage et ta prudence. Vois-tu bien, continua-t-elle, ce rocher escarpé qui est au haut de cette montagne, c’est là qu’est la source des fleuves infernaux ; de là sortent ces eaux noirâtres, qui se précipitant avec un bruit terrible dans la vallée voisine, arrosent les marais du Styx (19), et grossissent le fleuve de Cocyte (20). Vas tout présentement puiser de ces eaux dans leur source, et m’en apporte dans ce vaisseau. En même-temps, elle lui donna un vase de crystal fort bien travaillé, et la menace des plus cruels supplices, si elle ne s’acquitte bien de sa commission.

Psiché y va avec empressement, et monte sur le haut de la montagne, dans l’espérance d’y trouver au moins la fin de sa déplorable vie. Si-tôt qu’elle y fut, elle vit l’impossibilité d’exécuter les ordres de la Déesse. Un rocher prodigieux par sa grandeur et inaccessible par ses précipices, vomit ces affreuses eaux, qui tombant dans un vaste gouffre, et suivant ensuite le penchant de la montagne, se perdent dans le sentier profond d’un canal resserré, et sans être vues, sont conduites dans la vallée prochaine. De deux cavernes qui sont à droite et à gauche de cette source, deux effroyables dragons s’avancent et alongent la tête ; le sommeil n’a jamais fermé leurs yeux, et ils font en ce lieu une garde perpétuelle ; de plus, ces eaux semblent se défendre elles-mêmes, et par leur mouvement rapide, articuler ces mots : Retires-toi, que fais-tu ? prens garde à toi, fuis, tu vas périr.

Tant de difficultés insurmontables, abattirent tellement l’esprit de Psiché, qu’elle resta immobile, comme si elle eût été changée en pierre. Elle étoit saisie d’une si grande douleur, qu’elle n’avoit pas même la force de verser des larmes pour se soulager ; mais la providence jetta les yeux sur cette infortunée, qui souffroit injustement. L’aigle, cet oiseau du souverain des Dieux, se ressouvenant du service que l’Amour avoit rendu à Jupiter, dans l’enlèvement de Ganimède, et respectant ce jeune Dieu dans Psiché son épouse, descendit du haut des cieux, et vint auprès d’elle. Vous êtes, lui dit-il, bien crédule, et vous avez bien peu d’expérience des choses du monde, si vous espérez dérober une seule goutte de l’eau de cette fontaine, non moins terrible que respectable, et si vous croyez même en approcher. N’avez-vous jamais oui dire combien ces eaux sont redoutables, et que les Dieux jurent par le Styx, comme les mortels jurent par les Dieux ; mais donnez-moi ce vase. Et en même-temps cet oiseau le prenant des mains de Psiché, vole vers cette fontaine, et voltigeant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre entre les têtes des dragons, il puise de ces eaux, malgré la répugnance qu’elles témoignent, et les avertissemens qu’elles lui donnent de se retirer ; mais l’aigle supposa qu’il en venoit chercher par l’ordre exprès de Vénus, et que c’étoit pour elle, ce qui lui en rendit l’abord un peu plus aisé. Il revint et rendit le vase plein à Psiché, qui s’en alla bien joyeuse le présenter vîte à Vénus.

Cela ne fut point capable de désarmer la colère de cette Déesse. Avec un souris plein d’aigreur, elle menaça Psiché de l’exposer à des peines nouvelles et plus cruelles. Il faut, lui dit-elle, que tu sois quelque habile magicienne, pour avoir ainsi exécuté les ordres que je t’ai donnés. Mais ce n’est pas tout ; il faut, ma belle enfant, que vous me rendiez encore quelques petits services : Prenez cette boîte, et vous en allez dans les enfers la présenter à Proserpine. Dites-lui : Vénus vous prie de lui envoyer un peu de votre beauté, seulement autant qu’il lui en faut pour un jour, parce qu’elle a usé toute la sienne pendant la maladie de son fils ; mais sur-tout revenez vite, ajouta-t-elle, j’en ai besoin pour me trouver à une assemblée des Dieux.

Psiché connut alors tout ce que sa destinée avoit d’affreux. Elle vit bien qu’on en vouloit ouvertement à sa vie. Que pouvoit-elle penser autre chose, puisqu’on l’envoyoit dans le séjour des morts. Sans différer davantage, elle s’achemine vers une tour fort élevée ; elle y monte dans le dessein de se précipiter du haut en bas. Elle croyoit que c’étoit-là le moyen le plus sûr et le plus aisé pour descendre dans les enfers. Mais la tour commença à parler : Pourquoi, malheureuse Psiché, lui dit-elle, voulez-vous finir vos jours de cette manière ? pourquoi succombez-vous si facilement sous le dernier péril, où Vénus doit vous exposer. Si votre ame est une fois séparée de votre corps, certainement vous irez aux enfers, mais vous n’en reviendrez jamais ; ainsi écoutez mes avis. Assez proche de la fameuse ville de Lacédémone (21), qui n’est pas loin d’ici, cherchez dans des lieux détournés et à l’écart, vous y trouverez le Ténare (22) ; c’est un soupirail des enfers, et une de ses portes, où vous verrez un chemin impratiqué, qui vous conduira droit au palais de Pluton ; mais gardez-vous bien d’aller les mains vuides dans ces lieux ténébreux, il faut que vous ayez dans chaque main un gâteau de farine d’orge pétri avec du miel, et deux pièces de monnoie dans votre bouche.

Quand vous serez environ à moitié chemin, vous trouverez un âne boiteux (23), chargé de bois, conduit par un ânier qui sera boiteux aussi ; il vous priera de lui ramasser quelques petits bâtons, qui seront tombés de la charge de son âne, passez sans lui répondre un seul mot. Vous arriverez ensuite au fleuve des morts (24) où vous verrez Caron (25) qui attend qu’on le paie (26), pour embarquer les passagers dans son méchant petit bateau, et les rendre à l’autre rive. Faut-il donc que l’avarice règne aussi parmi les morts ? que Caron lui-même, quelque grand Dieu qu’il soit, ne fasse rien pour rien (27), et que, si un pauvre mourant n’a pas de quoi payer son passage, il ne lui soit pas permis de mourir ; donnez donc à cet avare nautonnier une des pièces de monnoie que vous aurez apportées, de manière cependant qu’il la prenne lui-même de votre bouche. Traversant ensuite ces tristes eaux, vous y verrez nager le spectre hideux d’un vieillard (28), qui vous tendant les mains, vous priera de lui aider à monter dans le bateau ; n’en faites rien, et ne vous laissez pas toucher d’une pitié qui vous seroit funeste.

Lorsque vous serez arrivée à l’autre bord du fleuve, vous n’aurez pas beaucoup marché, que vous trouverez de vieilles femmes occupées à faire de la toile (29), qui vous prieront de leur aider un moment, il ne faut pas seulement que vous touchiez à leur ouvrage. Ce sont autant de pièges que Vénus vous tendra pour vous faire tomber des mains au moins un des gâteaux que vous devez porter avec vous, et ne croyez pas que ce fût une perte légère ; car si vous en laissez échapper un, vous ne reverrez jamais la lumière. Vous trouverez devant le palais de Proserpine un chien d’une grandeur énorme (30), qui a trois têtes, dont il aboie d’une manière effrayante, et qui, ne pouvant faire de mal aux morts, tâche de les épouvanter par ses hurlemens. Il garde continuellement l’entrée de ce palais ; si vous lui jettez un de vos gâteaux, vous passerez devant lui sans peine, et vous arriverez à l’appartement de Proserpine, qui vous recevra avec bonté, et vous invitera de vous asseoir, et de vous mettre avec elle à une table magnifiquement servie ; mais gardez-vous bien d’en rien faire ; asseyez-vous à terre, et demandez du pain noir que vous mangerez. Ensuite ayant dit à Proserpine le sujet qui vous amène, recevez ce qu’elle vous donnera, et retournant sur vos pas, sauvez-vous de la fureur du chien, en lui jettant le gâteau qui vous restera ; donnez ensuite à Caron votre autre pièce de monnoie, et ayant repassé le fleuve, reprenez le même chemin par où vous aurez été, et vous reverrez la lumière des cieux. Mais sur toutes choses, je vous avertis de vous bien garder d’ouvrir cette boîte que vous rapporterez, de ne pas succomber à la curiosité de voir ce trésor de beauté divine qu’elle renferme. C’est ainsi que cette tour s’acquitta de la commission qu’elle avoit d’apprendre à Psiché ce qu’elle devoit faire.

Aussi-tôt Psiché s’en alla vers le Tenare, et ayant fait provision de deux gâteaux et de deux pièces d’argent, elle prend la route des enfers, elle passe devant l’ânier boiteux, sans lui dire un mot, elle paie Caron d’une de ses pièces pour son passage, elle méprise l’instance que lui fait le vieillard qui nageoit sur le fleuve, elle résiste aux prières trompeuses des vieilles qui faisoient de la toile ; et après avoir appaisé la rage de Cerbère, en lui jettant un de ses gâteaux, elle entre dans le palais de Proserpine, où après avoir refusé constamment de s’asseoir et de se mettre à table avec cette Déesse, elle s’assied humblement à ses pieds, et se contente de gros pain. Elle lui apprend ensuite pour quel sujet Vénus l’avoit envoyée. Proserpine remplit la boîte, la referme et la lui remet entre les mains ; et Psiché ayant donné son autre gâteau à Cerbère, et sa dernière pièce de monnoie à Caron, revient au monde avec joie. Si-tôt qu’elle eut revu la lumière de ce monde, par une curiosité indiscrète, elle sentit rallentir son empressement d’aller chez Vénus. Ne serois-je pas bien simple, dit-elle en elle-même, si ayant entre mes mains la beauté des Déesses, je n’en prenois pas un peu pour moi-même, afin de regagner par-là le cœur de mon cher amant. En même-temps, elle ouvre la boîte ; mais, au lieu de la beauté qu’elle y croyoit trouver, il en sort une vapeur noire, une exhalaison infernale qui l’environne, et dans l’instant un si profond sommeil s’empare de tous ses sens, qu’elle tombe sans mouvement, et comme un corps privé de vie.

Mais l’Amour, dont la blessure étoit assez bien guérie, ne pouvant supporter plus long-temps l’absence de sa Psiché, s’envole par une fenêtre de la chambre, où on le gardoit ; et comme un assez long repos avoit fortifié ses aîles, il va d’un seul vol à l’endroit où elle étoit. Il ramasse toute cette vapeur assoupissante dont elle étoit entourée, et la renferme dans la boîte ; ensuite il l’éveille, en la piquant doucement d’une de ses flêches. Eh bien ! lui dit-il, infortunée Psiché, votre curiosité ne vous a-t-elle pas mis encore à deux doigts de votre perte ; mais ne perdez point de temps, allez, exécutez l’ordre que ma mère vous a donné, je prendrai soin du reste. Il s’envole en achevant ces mots, et Psiché se hâte d’aller porter à Vénus le présent de Proserpine.

Cependant Cupidon brûlant d’amour, et craignant que sa mère ne le livrât bientôt à la Sobriété, dont elle l’avoit menacé, eut recours à ses ruses ordinaires. Il élève son vol jusques dans les cieux, va se jetter aux pieds de Jupiter, et lui fait entendre ses raisons. Ce maître des Dieux, après l’avoir baisé, lui dit, mon fils, dont j’éprouve moi-même le pouvoir, quoique tu ne m’aies jamais rendu les honneurs que je reçois des autres Dieux ; quoique tu m’aies souvent blessé, moi qui règle les élémens et le cours des astres, et que m’ayant enflammé tant de fois pour des beautés mortelles, tu m’aies diffamé parmi les hommes, en me faisant commettre contre les bonnes mœurs et contre les loix un grand nombre d’adultères (31), et m’obligeant de couvrir ma divinité sous je ne sai combien de formes ridicules, de serpent, de feu (32), de bêtes farouches, d’oiseaux et d’autres animaux ; cependant je n’écouterai que ma bonté ordinaire, d’autant plus que tu as été élevé dans mes bras. Tu peux donc t’assurer que je t’accorderai tout ce que tu demandes, à condition néanmoins que tu auras des égards pour ceux qui aiment comme toi, et que si tu vois sur la terre quelque fille d’une excellente beauté, tu la rendras sensible pour moi, en reconnoissance du service que je te vais rendre.

Jupiter ayant ainsi parlé, donne ordre à Mercure de convoquer promptement une assemblée de tous les Dieux, et de déclarer que ceux qui ne s’y trouveroient pas, seroient mis à une grosse amende (33). La crainte de la payer les fait venir de toutes parts ; ils prennent tous leurs places ; et Jupiter, assis sur son trône, leur parle ainsi : Dieux, dont le nom est écrit dans le livre des Muses (34), vous connoissez tous cet enfant, leur dit-il en leur montrant l’Amour, il a été élevé dans mes bras ; j’ai formé le dessein de mettre un frein à l’impétuosité de ses premiers feux ; il est assez perdu de réputation, par tous les mauvais discours qu’on tient de ses débauches ; il faut lui ôter l’occasion de les continuer, et modérer par le mariage l’ardeur de sa jeunesse : il a fait choix d’une fille, il l’a séduite, je suis d’avis qu’il l’épouse, et qu’il soit heureux et content avec Psiché, dont il est amoureux. S’adressant ensuite à Vénus : Et vous, ma fille, lui dit-il, ne vous affligez point, et ne craignez point que votre fils déroge à sa naissance, en épousant cette mortelle ; je vais rendre les conditions égales, et faire un mariage dans toutes les formes. Et sur le champ ayant donné ordre à Mercure d’amener Psiché dans le ciel, il lui présente un vase plein d’ambroisie (35) ? Prenez, Psiché, lui dit-il, et soyez immortelle ; jamais l’Amour ne se séparera de vous, je l’unis à vous pour toujours par les liens du mariage.

Aussi-tôt on dressa le somptueux appareil du festin de la nôce ; l’Amour et sa Psiché occupoient les premières places, Jupiter et Junon étoient ensuite, et après eux toutes les autres Divinités selon leur rang. Ganimède, ce jeune berger, l’échanson de Jupiter, lui servoit à boire du nectar. Bacchus en servoit aux autres Dieux (36), Vulcain faisoit la cuisine (37), les Heures semoient des fleurs de tous côtés, les Graces répandoient des parfums, et les Muses chantoient. Apollon joua de la lire, Vénus dansa de fort bonne grace ; et pendant que les neuf Muses formoient un chœur de musique, un Satire jouoit de la flûte, et Pan du flageolet. C’est ainsi que Psiché fut mariée en forme à son cher Cupidon (38). Au bout de quelque temps ils eurent une fille, que nous appelons la Volupté (39).

Voilà le conte que cette vieille, à moitié ivre, faisoit à la jeune fille, que les voleurs tenoient prisonnière, et moi qui l’avois écouté d’un bout à l’autre, j’étois véritablement fâché de n’avoir point de tablettes pour écrire une aussi jolie fable que celle-là. Dans le moment, nos voleurs arrivèrent tous chargés du butin ; il falloit qu’ils eussent essuyé quelque rude combat ; car il y en avoit plusieurs de blessés qui restèrent dans la caverne pour panser leurs plaies, pendant que ceux qui étoient les plus alertes se disposoient à aller quérir le reste de leur vol qu’ils avoient caché, à ce qu’ils disoient, dans une grotte. Après qu’ils eurent mangé un morceau à la hâte, ils nous amenèrent, mon cheval et moi, et nous firent marcher à coups de bâton par des vallons et des lieux détournés, jusqu’au soir, que nous arrivâmes fort fatigués proche d’une caverne, d’où ils tirèrent beaucoup de hardes, et nous en ayant chargés, sans nous laisser prendre haleine, ils nous firent repartir dans le moment. Ils nous faisoient marcher avec tant de précipitation, craignant qu’on ne courût après eux, qu’à force de coups dont ils m’assommoient, ils me firent tomber sur une pierre qui étoit proche du chemin, d’où, tout blessé que j’étois au pied gauche et à la jambe droite, ils me firent relever en me maltraitant encore plus qu’auparavant. Jusqu’à quand, dit l’un d’eux, nourrirons nous cet âne éreinté, dont nous tirons si peu de service, et que voilà présentement encore boiteux. Il nous a apporté le malheur avec lui, dit un autre ; depuis que nous l’avons, nous n’avons pas fait une seule affaire un peu considérable ; nous n’avons presque gagné que des coups, et les plus braves de notre troupe ont été tués. Je vous jure, dit un troisième, que nous ne ſerons pas plutôt arrivés avec ces hardes, qu’il semble si fâché de porter, que je le jetterai dans quelque précipice pour en régaler les vautours.

Pendant que ces honnêtes gens raisonnoient ainsi entr’eux, sur la manière dont ils me feroient mourir, nous arrivâmes en peu de temps à leur habitation ; car la peur m’avoit, pour ainsi dire, donné des aîles. Ils déchargèrent à la hâte ce que nous apportions, et, sans songer à nous donner à manger, ni à me tuer, comme ils avoient dit, ils se remirent tous en chemin avec précipitation, emmenèrent avec eux leurs camarades, qui étoient restés d’abord à cause de leurs blessures. Ils alloient, disoient-ils, quérir le reste du butin qu’ils avoient fait, dont ils n’avoient pu nous charger.

Je n’étois pas cependant dans une petite inquiétude, sur la menace qu’on m’avoit faite de me faire mourir. Que fais-tu ici, Lucius, disois-je en moi-même, qu’attens-tu ? une mort cruelle que les voleurs te destinent. Ils n’auront pas grande peine à en venir à bout, tu vois bien ces pointes de rocher dans ces précipices ; en quelque endroit que tu tombes, ton corps sera brisé et tes membres dispersés (40). Que ne t’armes-tu d’une bonne résolution ? que ne te sauves-tu pendant que tu le peux faire ? tu as la plus belle occasion du monde de t’enfuir, présentement que les voleurs sont absens. Crains-tu cette misérable vieille qui te garde, qui ne vit plus qu’à demi, que tu peux même achever de faire mourir tout-à-fait d’un seul coup de pied, quand ce ne seroit que de ton pied boiteux. Mais où iras-tu ? qui voudra te donner retraite ? Voilà certainement, continuois-je en moi-même, une inquiétude bien ridicule et bien digne d’un âne ; car peut-il y avoir quelqu’un dans les chemins qui ne soit fort aise de trouver une monture, et qui ne l’emmène avec lui. Dans le moment, faisant un vigoureux effort, je romps le licou qui me tenoit attaché, et je m’enfuis à toutes jambes.


Je ne pus cependant éviter que cette fine vieille ne m’apperçût (41). Si-tôt qu’elle me vit détaché, elle accourut à moi avec une force et une hardiesse au-dessus de son sexe et de son âge, me prit par le bout de mon licou, et fit tout ses efforts pour me ramener : mais comme j’avois toujours dans l’esprit la cruelle résolution que les voleurs avoient prise contre moi, je fus impitoyable pour elle, et lui lançant quelques ruades, je l’étendis tout de son long par terre. Quoiqu’elle fût en cet état, elle tint bon, et ne lâcha point mon licou, de manière qu’en fuyant, je la traînai quelques pas après moi. Elle se mit à crier de toute sa force, et à appeller du secours ; mais elle avoit beau crier et se lamenter, il n’y avoit personne pour lui aider que cette jeune fille que les voleurs avoient prise, qui, accourant au bruit, vit un fort beau spectacle. Elle trouva une vieille Dircé (42), traînée, non par un taureau, mais par un âne. Cette fille prenant une courageuse résolution, s’enhardit à faire une action merveilleuse ; car ayant arraché la longe de mon licou des mains de la vieille femme, et m’ayant flatté pour m’arrêter, elle monte tout d’un coup sur moi, et m’excite à courir de toute ma force.

L’envie que j’avois de m’enfuir et de délivrer cette jeune fille, jointe aux coups qu’elle me donnoit pour me faire aller plus vîte, me faisoit galoper, comme auroit pu faire un bon cheval. Je tâchois de répondre aux paroles flatteuses qu’elle me disoit par mes hennissemens, et quelquefois détournant la tête pour faire semblant de me gratter les épaules, je lui baisois les pieds. Cette fille poussant un profond soupir, et levant ses tristes yeux au ciel : Grands Dieux, dit-elle, ne m’abandonnez pas, dans l’extrême péril où je me trouve : et toi, fortune trop cruelle, cesse d’exercer tes rigueurs contre moi ; tu dois être contente de tous les maux que tu m’as fait souffrir. Mais toi, cher animal qui me procures la liberté, et me sauves la vie, si tu me portes heureusement chez moi, et que tu me rendes à ma famille et à mon cher amant, quelles obligations ne t’aurai-je point ! quels honneurs ne recevras-tu point de moi ! et comment ne seras-tu point soigné et nourri ! Premièrement, je peignerai bien le crin de ton encollure, et je l’ornerai de mes joyaux. Je séparerai le poil que tu as sur la tête et le friserai ; je démêlerai aussi ta queue qui est affreuse à force d’être négligée ; j’enrichirai tout ton harnois de bijoux d’or, qui brilleront sur toi comme des étoiles, et quand tu paroîtras ainsi pompeux dans les rues, le peuple te suivra avec empressement et avec joie. Je te porterai tous les jours à manger dans mon tablier de soie, tout ce que je pourrai imaginer de plus délicat et de plus friand pour toi, comme à l’auteur de ma liberté ; et même avec la bonne chère que tu feras, avec le repos et la vie heureuse dont tu jouiras, tu ne laisseras pas d’avoir beaucoup de gloire ; car je laisserai un monument éternel de cet événement et de la bonté des Dieux ; je ferai faire un tableau qui représentera cette fuite, que j’attacherai dans la grande salle de ma maison. On le viendra voir, on en contera l’histoire en tous lieux, et la postérité la verra écrite par les fameux auteurs, sous ce titre : L’illustre fille se sauvant de captivité sur un âne. Cette avanture sera au nombre des merveilles de l’antiquité ; et comme on saura qu’elle est véritable, on ne doutera plus que Phryxus n’ait traversé la mer sur un bélier, qu’Arion ne se soit sauvé sur le dos d’un Dauphin, et qu’Europe n’ait été enlevée par un taureau. Que s’il est vrai que Jupiter ait paru sous la forme d’un taureau, il n’est pas impossible que, sous la figure de cet ane, quelque homme ou quelque Dieu ne soit caché.

Pendant que cette fille raisonnoit ainsi, et qu’elle faisoit des vœux au ciel, en soupirant continuellement, nous arrivâmes à un carrefour. Aussi-tôt elle me tourna la tête avec mon licou, pour me faire aller à main droite, parce que c’étoit le chemin qui conduisoit chez son père ; mais moi qui savois que les voleurs avoient pris cette route, pour aller chercher le reste du vol qu’ils avoient fait, j’y résistois de toute ma force. A quoi penses-tu ? disois-je en moi-même, fille infortunée ! que fais-tu ? quel est ton empressement de chercher la mort ? pourquoi me veux-tu faire aller par un chemin, qui sera celui de notre perte à l’un et à l’autre ? Pendant que nous étions dans cette contestation, la fille me voulant faire aller à droite, et moi voulant aller à gauche, comme si nous eussions disputé pour les limites d’un héritage, pour la propriété d’un terrein, ou pour la séparation d’un chemin ; les voleurs qui revenoient chargés du reste de leur butin, nous rencontrent, et nous ayant reconnus de loin au clair de la lune, ils nous saluent avec un ris moqueur. Pourquoi, nous dit l’un de la troupe, courez-vous ainsi à l’heure qu’il est ? n’avez-vous point de peur des esprits et des fantômes qui rodent pendant la nuit ? étoit-ce pour aller voir vos parens en cachette, la bonne enfant, que vous faisiez tant de diligence ? Mais nous vous donnerons de la compagnie dans votre solitude, et nous vous montrerons un chemin plus court que celui-ci, pour aller chez vous. En achevant ces mots, il étend le bras, me prend par mon licou, et me fait retourner sur mes pas en me frappant rudement avec un bâton plein de nœuds qu’il tenoit en sa main.

Alors voyant qu’on me faisoit aller par force trouver la mort, qui m’étoit destinée, je me souvins de la blessure que j’avois au pied, et commençai à boiter tout bas, et à marcher la tête entre les jambes. Oh ! ho ! dit celui qui m’avoit détourné de notre chemin, tu chancelles et tu boites plus que jamais ; tes mauvais pieds sont excellens pour fuir ; mais, pour retourner, ils n’en ont pas la force : il n’y a qu’un moment que tu surpassois en vîtesse Pégase même avec ses aîles. Pendant que ce bon compagnon plaisantoit ainsi agréablement avec moi, me donnant de temps en temps quelques coups de bâton, nous avancions toujours chemin ; nous arrivâmes enfin à la première enceinte du lieu de leur retraite. Nous trouvâmes la vieille femme pendue à une branche d’un grand ciprès. Les voleurs commencèrent par la détacher, et la jettèrent dans un précipice, avec la corde qui l’avoit étranglée, qu’elle avoit encore au cou. Ayant ensuite lié et garotté la jeune fille, ils se jettent, comme des loups affamés, sur des viandes que la malheureuse vieille leur avoit apprêtées ; et pendant qu’ils les mangent, ou plutôt qu’ils les dévorent, ils commencent à délibérer entre eux quelle vengeance ils prendroient de nous, et de quel supplice ils nous feroient mourir.

Les opinions furent différentes, comme il arrive ordinairement dans une assemblée tumultueuse ; l’un disant qu’il falloit brûler la fille toute vive ; un autre étoit d’avis qu’elle fût exposée aux bêtes féroces ; le troisième la condamnoit à être pendue ; le quatrième vouloit qu’on la fît mourir au milieu des supplices ; enfin, soit d’une manière ou d’une autre, il n’y en avoit pas un seul qui ne la condamnât à la mort. Un d’entre eux s’étant fait faire silence, commença à parler ainsi.

Il ne convient point aux règles de notre société, à la clémence de chacun de vous en particulier, ni à ma modération, qu’on punisse cette fille avec tant de rigueur, et plus que sa faute ne le mérite. Il n’est pas juste de l’exposer aux bêtes, de l’attacher au gibet, de la brûler, de lui faire souffrir des tourmens, ni même de hâter sa mort. Suivez plutôt mon conseil, accordez-lui la vie, mais telle qu’elle le mérite. Vous n’avez pas oublié, je crois, la résolution que vous avez prise, il y a long-temps, touchant cet âne, qui travaille fort peu, et qui mange beaucoup ; qui faisoit semblant d’être boiteux il n’y a qu’un moment, et qui servoit à la fuite de cette fille. Je vous conseille donc d’égorger demain cet animal, de vuider toutes ses entrailles, et que cette fille qu’il a préféré à nous, soit enfermée toute nue dans son ventre ; de manière qu’elle n’ait que la tête dehors, et que le reste de son corps soit caché dans celui de l’âne, qu’on aura recousu ; et de les exposer l’un et l’autre, en cet état, sur un rocher à l’ardeur du soleil. Ils seront ainsi punis tous deux, de la manière que vous l’avez résolu, avec beaucoup de justice. L’âne souffrira la mort qu’il a mérité depuis long-temps, et la fille sera la pâture des bêtes, puisque les vers la mangeront. Elle souffrira le supplice du feu, quand les rayons brûlans du soleil auront échauffé le corps de l’âne ; elle éprouvera les tourmens de ceux qu’on laisse mourir attachés au gibet, quand les chiens et les vautours viendront dévorer ses entrailles. Imaginez-vous encore tous les autres supplices où elle sera livrée ; elle sera enfermée vivante dans le ventre d’une bête morte ; elle sentira continuellement une puanteur insupportable ; la faim l’accablera d’une langueur mortelle, et n’ayant pas la liberté de ses mains, elle ne pourra se procurer la mort. Après que ce voleur eut cessé de parler, tous les autres approuvèrent son avis ; ce qu’ayant entendu de mes longues oreilles, que pouvois-je faire autre chose que de déplorer ma triste destinée, mon corps ne devant plus être le lendemain qu’un cadavre.


Fin du sixieme Livre, et du Tome premier.