Les Maladies de la volonté/Chapitre IV

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CHAPITRE IV

LE RÈGNE DES CAPRICES


Vouloir, c’est choisir pour agir : telle est pour nous la formule de la volonté normale. Les anomalies étudiées jusqu’ici se réduisent à deux grands groupes : l’impulsion manque, et aucune tendance à agir ne se produit (aboulie) ; l’impulsion trop rapide ou trop intense empêche le choix. Avant d’examiner les cas d’anéantissement de la volonté, c’est-à-dire ceux où il n’y a ni choix ni actes, étudions un type de caractère dans lequel la volonté ne se constitue pas ou ne le fait que sous une forme chancelante, instable et sans efficacité. Le meilleur exemple qu’on en puisse donner, c’est le caractère hystérique. À proprement parler, nous rencontrons ici moins un désordre qu’un état constitutionnel. L’impulsion irrésistible simple est comme une maladie aiguë ; les impulsions permanentes et invincibles ressemblent à une maladie chronique, le caractère hystérique est une diathèse. C’est un état où les conditions d’existence de la volition manquent presque toujours.

J’emprunte au portrait que le Dr Huchard a récemment tracé du caractère des hystériques les traits qui se rapportent à notre sujet :

« Un premier trait de leur caractère est la mobilité. Elles passent d’un jour, d’une heure, d’une minute à l’autre avec une incroyable rapidité de la joie à la tristesse, du rire aux pleurs ; versatiles, fantasques ou capricieuses, elles parlent dans certains moments avec une loquacité étonnante, tandis que dans d’autres elles deviennent sombres et taciturnes, gardent un mutisme complet ou restent plongées dans un état de rêverie ou de dépression mentale ; elles sont alors prises d’un sentiment vague et indéfinissable de tristesse avec sensation de serrement à la gorge, de boule ascendante, d’oppression épigastrique ; elles éclatent en sanglots, ou elles vont cacher leurs larmes dans la solitude, qu’elles réclament et qu’elles recherchent ; d’autres fois, au contraire, elles se mettent à rire d’une façon immodérée, sans motifs sérieux. Elles se comportent, dit Ch. Richet, comme les enfants que l’on fait rire aux éclats alors qu’ils ont encore sur la joue les larmes qu’ils viennent de répandre.

« Leur caractère change comme les vues d’un kaléidoscope, ce qui a pu faire dire avec raison par Sydenham que ce qu’il y a de plus constant chez elles c’est leur inconstance. Hier, elles étaient enjouées, aimables et gracieuses ; aujourd’hui, elles sont de mauvaise humeur, susceptibles et irascibles, se fâchant de tout et de rien, maussades et boudeuses par caprice, mécontentes de leur sort ; rien ne les intéresse, elles s’ennuient de tout. Elles éprouvent une antipathie très grande contre une personne qu’hier elles aimaient et estimaient, ou au contraire témoignent une sympathie incompréhensible pour telle autre : aussi poursuivent-elles de leur haine certaines personnes avec autant d’acharnement qu’elles avaient autrefois mis de persistance à les entourer d’affection…

« Parfois leur sensibilité est exaltée par les motifs les plus futiles, alors qu’elle est à peine touchée par les plus grandes émotions : elles restent presque indifférentes, impassibles même à l’annonce d’un vrai malheur, et elles versent d’abondantes larmes, s’abandonnent au désespoir le plus profond pour une simple parole mal interprétée et transforment en offense la plus légère plaisanterie. Cette sorte d’ataxie morale s’observe encore pour leurs intérêts les plus chers : celle-ci a l’indifférence la plus complète pour l’inconduite de son mari ; celle-là reste froide devant le danger qui menace sa fortune. Tour à tour douces et emportées, dit Moreau (de Tours), bienfaisantes et cruelles, impressionnables à l’excès, rarement maîtresses de leur premier mouvement, incapables de résister à des impulsions de la nature la plus opposée, présentant un défaut d’équilibre entre les facultés morales supérieures, la volonté, la conscience, et les facultés inférieures, instincts, passions et désirs.

« Cette extrême mobilité dans leur état d’esprit et leurs dispositions affectives, cette instabilité de leur caractère, ce défaut de fixité, cette absence de stabilité dans leurs idées et leurs volitions, rendent compte de l’impossibilité où elles se trouvent de porter longtemps leur attention sur une lecture, une étude ou un travail quelconque.

« Tous ces changements se reproduisent avec la plus grande rapidité. Chez elles, les impulsions ne sont pas, comme chez les épileptiques, privées absolument du contrôle de l’intelligence ; mais elles sont vivement suivies de l’acte. C’est ce qui explique ces mouvements subits de colère et d’indignation, ces enthousiasmes irréfléchis, ces affolements de désespoir, ces explosions de gaieté folle, ces grands élans d’affection, ces attendrissements rapides, ou ces brusques emportements pendant lesquels, agissant comme des enfants gâtés, elles trépignent du pied, brisent les meubles, éprouvent un besoin irrésistible de frapper…

« Les hystériques s’agitent, et les passions les mènent. Toutes les diverses modalités de leur caractère, de leur état mental, peuvent presque se résumer dans ces mots : elles ne savent pas, elles ne peuvent pas, elles ne veulent pas vouloir. C’est bien, en effet, parce que leur volonté est toujours chancelante et défaillante, c’est parce qu’elle est sans cesse dans un état d’équilibre instable, c’est parce qu’elle tourne au moindre vent comme la girouette sur nos toits, c’est pour toutes ces raisons que les hystériques ont cette mobilité, cette inconstance et cette mutabilité dans leurs désirs, dans leurs idées et leurs affections[1]. »

Ce portrait si complet nous permet d’abréger les commentaires. Il a mis sous les yeux du lecteur cet état d’incoordination, de rupture d’équilibre, d’anarchie, d’« ataxie morale » ; mais il nous reste à justifier notre assertion du début : qu’il y a ici une impuissance constitutionnelle de la volonté ; qu’elle ne peut naître, parce que ses conditions d’existence manquent. Pour des raisons de clarté, j’anticiperai sur ce qui sera établi avec plus de détails et de preuves dans les conclusions de cet ouvrage.

Si nous prenons une personne adulte, douée d’une volonté moyenne, nous remarquerons que son activité (c’est-à-dire son pouvoir de produire des actes) forme en gros trois étages : au plus bas, les actes automatiques, réflexes simples ou composés, habitudes ; au-dessus, les actes produits par les sentiments, les émotions et les passions ; plus haut, les actes raisonnables. Ce dernier étage suppose les deux autres, repose sur eux et par conséquent en dépend, quoiqu’il leur donne la coordination et l’unité. Les caractères capricieux dont l’hystérique est le type n’ont que les deux formes inférieures ; la troisième est comme atrophiée. Par nature, sauf de rares exceptions, l’activité raisonnable est toujours la moins forte. Elle ne l’emporte qu’à condition que les idées éveillent certains sentiments qui sont, bien plus que les idées, aptes à se traduire en actes. Nous avons vu que plus les idées sont abstraites, plus leurs tendances motrices sont faibles. Chez les hystériques, les idées régulatrices ne naissent pas ou restent à l’état sec. C’est parce que certaines notions d’ordre rationnel (utilité, convenance, devoir, etc.) restent à l’état de conceptions simples, qu’elles ne sont pas senties par l’individu, qu’elles ne produisent en lui aucun retentissement affectif, qu’elles n’entrent pas dans sa substance, mais demeurent comme un apport étranger, — c’est pour cela qu’elles sont sans action et, en pratique, comme si elles n’existaient pas. Le pouvoir d’agir de l’individu est tronqué et incomplet. La tendance des sentiments et des passions à se traduire en actes est doublement forte : par elle-même et parce qu’il n’y a rien au-dessus d’elle qui l’enraye et lui fasse contre-poids ; et comme c’est un caractère des sentiments d’aller droit au but, à la manière des réflexes, d’avoir une adaptation en un seul sens, unilatérale (au contraire de l’adaptation rationnelle, qui est multilatérale), les désirs, nés promptement, immédiatement satisfaits, laissent la place libre à d’autres, analogues ou opposés, au gré des variations perpétuelles de l’individu. Il n’y a plus que des caprices, tout au plus des velléités, une ébauche informe de volition[2].

Ce fait que le désir va dans une seule direction et tend à se dépenser sans retard, n’explique pas cependant l’instabilité de l’hystérique ni son absence de volonté. Si un désir toujours satisfait renaît toujours, il y a stabilité. La prédominance de la vie affective n’exclut pas nécessairement la volonté : une passion intense, stable, consentie, est la base même de toutes les volontés énergiques. On la trouve chez les grands ambitieux, chez le martyr inébranlable dans sa foi, chez le Peau-Rouge narguant ses ennemis au milieu des tourments. Il faut donc chercher plus profondément la cause de cette instabilité chez l’hystérique, et cette cause ne peut être qu’un état de l’individualité, c’est-à-dire, en fin de compte, de l’organisation. Nous appelons une volonté ferme celle dont le but, quelle qu’en soit la nature, est fixe. Que les circonstances changent, les moyens changent ; il se fait des adaptations successives au nouveau milieu ; mais le centre vers lequel tout converge ne change pas. Sa stabilité traduit la permanence du caractère dans l’individu. Si le même but reste choisi, agréé, c’est qu’au fond l’individu reste le même. Supposons au contraire un organisme à fonctions instables, dont l’unité — qui n’est qu’un consensus — est sans cesse défaite et refaite sur un nouveau plan, suivant la variation brusque des fonctions qui la composent ; il est clair qu’en pareil cas le choix peut à peine naître, ne peut durer, et qu’il n’y a plus que des velléités et des caprices. C’est ce qui advient chez l’hystérique. L’instabilité est un fait. Sa cause très probable est dans les troubles fonctionnels. L’anesthésie des sens spéciaux ou de la sensibilité générale, les hyperesthésies, les désordres de la motilité, contractures, convulsions, paralysies, les troubles des fonctions organiques, vaso-motrices, sécrétoires, etc., qui se succèdent ou coexistent, tiennent l’organisme en état perpétuel d’équilibre instable[3] et le caractère qui n’est que l’expression psychique de l’organisme varie de même. Un caractère stable sur des bases si chancelantes serait un miracle. Nous trouvons donc ici la vraie cause de l’impuissance de la volonté à être, et cette impuissance est, comme nous l’avons dit, constitutionnelle.

Des faits, en apparence contradictoires, confirment cette thèse. Les hystériques sont quelquefois possédées par une idée fixe, invincible. L’une se refuse à manger, une autre à parler, une autre à voir, parce que le travail de la digestion, l’exercice de la voix ou de la vision détermineraient, à ce qu’elles prétendent, une douleur. Plus fréquemment, on rencontre ce genre de paralysie qui a été appelée « psychique » ou « idéale ». L’hystérique reste couchée des semaines, des mois et même des années, se croyant incapable de rester debout ou de marcher. Un choc moral ou tout simplement l’influence d’une personne qui gagne sa confiance ou agit avec autorité produit la guérison. L’une se met à marcher à l’annonce d’un incendie, une autre se lève et va à la rencontre d’un frère absent depuis longtemps, une autre se décide à manger par crainte du médecin. Briquet, dans son Traité de l’hystérie, rapporte plusieurs cas de femmes qu’il a guéries, en leur inspirant la foi en leur guérison. On pourrait mentionner encore bon nombre de ces guérisons dites miraculeuses, qui ont défrayé la curiosité publique depuis l’époque du diacre Pâris jusqu’à nos jours.

Les causes physiologiques de ces paralysies sont très discutées. Dans l’ordre psychologique, nous constatons l’existence d’une idée fixe dont le résultat est un arrêt. Comme une idée n’existe pas par elle-même et sans certaines conditions cérébrales, comme elle n’est qu’une partie d’un tout psychophysiologique, — la partie consciente, — il faut admettre qu’elle répond à un état anormal de l’organisme, peut-être des centres moteurs et qu’elle tire de là son origine. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas là, comme certains médecins l’ont soutenu avec insistance, une « exaltation » de la volonté ; c’en est au contraire l’absence. Nous retrouvons un type morbide déjà étudié et qui ne diffère des impulsions irrésistibles que dans la forme : il est inhibitoire. Mais il n’y a contre l’idée fixe aucune réaction venant directement de l’individu. C’est une influence étrangère qui s’impose et produit un état de conscience contraire, avec les sentiments et états physiologiques concomitants. Il en résulte une impulsion puissante à l’action, qui supprime et remplace l’état d’arrêt ; mais c’est à peine une volition, tout au plus une volition avec l’aide d’autrui.

Ce groupe de faits nous conduit donc à la même conclusion : impuissance de la volonté à se constituer[4].

  1. Axenfeld et Huchard, Traité des névroses, 2e éd., 1883, p. 958-971.
  2. Notons en passant combien il est nécessaire en psychologie de tenir compte de la gradation ascendante des phénomènes. La volition n’est pas un état net et tranché, qui existe ou n’existe pas ; il y a des ébauches et des essais.
  3. Pour les détails des faits, voir l’ouvrage cité, p. 987-1043.
  4. Pour les faits, voir Briquet, Traité de l’hystérie, ch. X ; Axenfeld et Huchard, ouvr. cité, p. 967-1012 ; Cruveilhier, Anatomie pathologique, liv. XXXV, p. 4 ; Macario, Ann. médico-psychol., tome III, p. 62 ; Ch. Richet, Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1880 ; P. Richer, Études cliniques sur l’hystéro-épilepsie, etc., 3e  p., ch. II, et les notes historiques.