Les Mariages de province/02

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LES
MARIAGES DE PROVINCE

JACQUES MAINFROI


I.

Jacques Mainfroi dînait ou plutôt finissait de dîner en tête-à-tête avec lui-même. La vieille salle à manger, lambrissée de chêne noir à hauteur d’appui et tendue de vrai cuir de Cordoue jusqu’à la corniche, était meublée à la dernière mode, quoiqu’on n’y eût presque rien changé depuis l’abjuration de Lesdiguière. La haute cheminée de marbre rouge où flambait un hêtre scié en quatre, l’horloge qui venait de tinter sept heures, les dressoirs chargés d’orfèvrerie antique et de faïence italienne, les portières de tapisserie, la table carrée à pieds tors, la nappe entrecoupée de guipures, le tapis de Turquie, tout enfin, sauf la lampe Carcel suspendue par un appareil moderne, représentait le luxe d’une grande maison de province sous le règne de Louis XIII. Le maître du logis, rasé de frais dans sa cravate blanche et mollement enveloppé dans un large veston de cachemire, égrenait une grappe de raisin ridé. Le service de vieux japon n’avait passé par aucun hôtel des ventes, car il était marqué aux mêmes armes que le petit point des fauteuils et les cartouches de la voussure. Un miroir de Venise renvoyait à Jacques Mainfroi son sourire de parfait contentement, et lui disait dans ce silencieux langage dont les miroirs ont le secret : Oui, tu es un heureux garçon ; trente ans, un nom, les dents étincelantes, les cheveux noirs, l’œil vif, la parole facile, une réputation qui frise la gloire, quelque succès dans le monde, et vingt-cinq mille francs de rente, ce qui n’a jamais rien gâté.

Un petit valet de chambre rougeaud, dodu et visiblement à l’étroit dans son habit noir, mais bien dressé, suivait en silence, la serviette sur le bras, les moindres mouvements du maître. Tous les bruits de Grenoble mouraient au seuil de l’antique maison ; à peine si l’on entendait les roulements lointains de la retraite ou le pas précipité d’un soldat sur le pavé de la rue Créqui, lorsqu’un violent coup de marteau ébranla la porte cochère et fit danser tous les vitraux de la salle à manger.

Mainfroi leva le front, puis se remit à grappiller d’un air digne, en homme qui ne se sent pas atteint par un procédé incongru ; mais presque au même instant une tapisserie s’écarta, et Fleuron, la femme de charge, entra comme une bombe.

« A-t-on jamais vu celui-là, qui vient chercher une consultation quand tu dînes I

— Tu lui as dit qu’il s’était trompé d’heure ?

— Je lui ai dit que tu n’étais pas un praticien de la justice de paix pour attendre le bon plaisir des clients, qu’on n’envahissait pas le domicile des personnes comme nous à des heures indues, et que d’abord, quand je t’aurais servi ton café, tu étais attendu en soirée chez M. le premier. Ah ! mais !

— C’est dignement parlé, ma vieille. Et ce café ? tu peux le servir ?

— Attends donc ! il m’a répondu qu’il s’appelait Vaulignon, et qu’il n’était pas né pour faire le pied de grue.

— M. de Vaulignon ? Je le crois bien, qu’il n’est pas fait pour attendre. Cours le chercher, ou plutôt non ; j’y vais moi-même. Dominique allumez au salon.

— Tu gèleras !

— Tant pis. Donne un coup de main à Dominique. »

Il descendit l’escalier en quatre bonds et trouva sous le vestibule un grand vieillard qui maugréait en marchant, le cigare à la bouche. Mainfroi se confondit en excuses ; M. de Vaulignon jeta son cigare et monta sans mot dire. Lorsqu’ils entrèrent au salon, le feu commençait à flamber. Quelques bougies de cire, allumées en hâte, éclairaient vaguement une salle tapissée de portraits à perruques. L’avocat avança un fauteuil, en prit un autre et dit : « C’est à M. le marquis de Vaulignon que j’ai l’honneur de parler ?

— A lui-même ; mais pardon… M. votre père est— il tellement occupé que… »

Mainfroi se retint de sourire ; il répondit d’un ton ferme et modeste : « Depuis longtemps, monsieur, j’ai le malheur d’être seul de mon nom.

—Eh ! que diable ! vous n’êtes pourtant pas le célèbre Mainfroi ?

— Célèbre pas encore ; mais seul, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, et tout à votre service, si mon âge n’a pas ébranlé la confiance qui vous portait vers moi. Votre erreur est très-naturelle, monsieur ; ceux qui ne me connaissent que par oui-dire me prêtent aisément la figure d’un vieux parlementaire : c’est l’effet du nom et des trois siècles de magistrature qui étendent sur mon front leur ombre vénérable. Nous étions d’épée en 1300 et alliés aux Vaulignon de la branche aînée, si j’ai bonne mémoire ; mais depuis l’an 1540, où nous avons endossé la robe, nous ne l’avons guère dépouillée : ces portraits de famille en font foi. sept présidents à mortier, deux premiers présidents, un procureur général, un conseiller à la cour de cassation, qui fut mon cher et regretté père, le seul de la maison qui ait élu domicile à Paris.

— Très-bien, monsieur, très-bien. Je vous demande pardon d’ignorer tant de choses respectables et de n’avoir pas suivi de plus près une famille alliée à la mienne ; mais je suis un vieux loup, vous savez. Que le diable m’emporte si je mets la patte à Grenoble une fois tous les quatre ans ! Comment donc ? Il y a pardieu bien huit ans que je n’y ai passé, et au trot de poste encore, en allant marier M. mon fils. Il parait qu’ils ont fait des embellissements dans la ville ? Ce n’est pas encore cette fois que je les admirerai, car je suis arrivé à cinq heures, et je repars tantôt pour achever la nuit dans mon lit. Je ne vis que chez moi ; hors de Vaulignon, point de salut. Oui, jeune homme, j’aime ma terre, et je ne m’en cache pas. Eh morbleu ! si tous les gentilshommes étaient possédés d’une si noble manie, on ne verrait pas tant de freluquets échanger un bon bien qui dure et qui demeure contre de méchants écus qui vont rouler Dieu sait où. Ceux qui prétendent que je suis un égoïste en ont menti. L’égoïste n’aime rien tant que lui, et j’aime Vaulignon plus que moi-même. C’est justement à ce propos qua je voulais vous consulter. Le hasard fait qu’au lieu d’un simple robin je trouve un homme de naissance : à merveille ! Vous ne me comprendrez que mieux.

— Je suis tout oreilles… et tout cœur.

— Grand merci ; mais je parlerai en me promenant, si cela ne vous gène pas. J’ai de satanées jambes de chasseur ; aussitôt que je m’arrête un instant, les fourmis s’y mettent. Voici l’affaire. Et d’abord, tout à fait entre nous, pensez-vous que le code civil en ait encore pour longtemps ? » Mainfroi ne répondit qu’en ouvrant des yeux énormes.

« Vous ne comprenez pas ? reprit M. de Vaulignon. Je vous demande confidentiellement si toutes ces lois antisociales que la révolution nous a mises sur le dos ont quelques chances de durer autant que moi ?

— Monsieur, dit Mainfroi, nous ferons bien de raisonner comme si elles étaient éternelles ; c’est l’hypothèse la plus prudente.

— Oui ? Hum ! On voit pourtant assez de nouveautés mauvaises pour qu’il ne faille point désespérer des bonnes. Mais vous avez raison, mieux vaut mettre les choses au pis et se garder en conséquence. Monsieur Mainfroi, je n’ai qu’un fils, il est tout mon portrait, il a mes sentiments, mes idées, mes goûts ; en trois mots il me continue. Si vous pouviez le voir, l’épieu en main, face à face avec un vieux solitaire, vous comprendriez mes préférences pour ce gaillard-là. Quand je l’ai marié à cette petite Bavaroise, je lui ai donné le villard des Trois-Laux, jouxte le grand taillis de Vaulignon ; c’est la fine fleur de mon bien, on m’en offrait un million en 43 ! Ça rapporte cinq pour cent, impôts payés ; il est vrai que je suis le fermier de mon fils et que je ne m’épargne pas à la peine. Gérard, le comte, vit sur ses terres, en Allemagne, neuf mois de l’année : mais il passe l’hiver sur les nôtres. Je l’ai au château depuis la Toussaint avec femme et enfants, trois garçons et deux filles ! Ah ! c’est un homme ! Je veux lui laisser tout, le plus tard possible, s’entend ; mais, lorsqu’on a passé la soixantaine, il faut compter avec la mort. Le château et les bois ne sauraient tomber en plus dignes mains ; il aime ce domaine, il ne s’en défera point, il le transmettra à son fils aîné, et les choses resteront à jamais dans l’ordre établi par la Providence. La terre de Vaulignon ne doit appartenir qu’à un Vaulignon. Avouez, monsieur, qu’il serait impie de séparer ce que Dieu a uni.

— Or, vous avez d’autres enfants, n’est-il pas vrai ?

— Moi ? Pas du tout ! je n’ai qu’une fille. »

A cette exclamation naïve, le jeune homme se départit un peu de sa gravité. Il répondit en riant : « Eh mais ! c’est beaucoup mieux que rien.

— Au point de vue du cœur, certainement. Me prenez-vous pour un père dénaturé ? J’aime ma fille, monsieur, mais il s’agit ici d’une question sociale.

— Eh bien ! dans la société française en 185…, la loi ne permet pas qu’on sacrifie un sexe à l’autre.

Votre loi est une bourgeoise, et nous sommes gens de condition, sacrebleu ! Que serait-il advenu de ma terre et de mon nom, je vous le demande, si depuis sept cents ans nos cadets et nos filles ne s’étaient quelque peu dévoués au principe conservateur ; s’ils avaient partagé et repartagé Vaulignon comme les petits d’un cordonnier s’arrachent les nippes de leurs père et mère ? Ce domaine, qui fait l’admiration du monde, serait haché menu comme chair à pâté, et moi, le chef de la maison, je traînerais ma noble gueuserie dans le service des télégraphes ou des contributions directes ! Feu mon père, Dieu ait son âme ! était rainé de cinq fils. Mes oncles ont-ils rien prétendu sur Vaulignon ? A-t-on vu cette illustre terre tirée à quatre chevaux par nos cadets ? L’un s’est accommodé d’un régiment, l’autre d’un bénéfice, un autre s’est fait tuer en Amérique dans l’armée de La Fayette, et le plus jeune a porté sa tête sur l’échafaud le jour même de ma naissance.

— Voilà des gens qui savaient vivre ; mais, sans contester le mérite de leur renoncement, je vous ferai observer que messieurs vos oncles étaient déshérités par la loi.

— Et ma chère et digne sœur, de sainte mémoire, qui se mit en religion l’an de grâce 1819 pour me laisser tout mon bien, subissait-elle une autre loi que celle de son cœur et de sa conscience ? Hélas ! monsieur, de telles âmes, on n’en fait plus.

— La vocation manque à Mlle de Vaulignon ?

— Absolument, malgré le soin que j’ai pris de la mettre au Sacré-Cœur toute petite. C’est un esprit romanesque, à la mode du jour. On veut être aimée ; on réclame sa part de bonheur, on fait fi des richesses, mais on ne dédaignera pas l’année prochaine un cœur de gentilhomme qu’il me faudra payer écus sonnants, et plus cher qu’il ne vaut. Je ne me cabre point, je ferai grandement les choses ; j’achèterai la fleur des pois, si tant est qu’il en reste à vendre. Ma fille mériterait d’être épousée pour elle-même et pour l’honneur de notre alliance, mais il parait que vos petits messieurs ne se payent plus de cette monnaie-là.

— C’est que la vie du monde coûte un peu plus cher qu’autrefois.

— Soit ; mais lorsque j’aurai déboursé une dot exorbitante, serai-je libre enfin ? Ma fortune m’appartiendra-t-elle ? Daignera-t-on permettre que je dispose de mon bien ? On m’avait… non ! j’avais projeté de vendre Vaulignon à mon fils moyennant une rente viagère… »

Le visage de Mainfroi se rembrunit.

« Monsieur le marquis, dit-il, je crains que vos souvenirs ne vous trompent. Ce n’est pas un propriétaire fanatique, comme vous l’êtes, qui songe à se déposséder de son vivant. Cette idée, que vous le sachiez ou non, vous a été suggérée.

— Et par qui donc, s’il vous plaît ?

— Ce n’est pas par M. le comte votre fils, mais il se pourrait bien qu’un soir, au coin du feu, Mme la comtesse….

— La comtesse est un ange, et je trouve nouveau qu’un étranger, sans la connaître, ait la prétention de savoir ce qu’elle m’a dit I

— Je le sais par un petit miracle de sorcellerie élémentaire, monsieur. L’idée en question n’a pu venir qu’à une femme, parce que les femmes, et surtout celles qui ont cinq enfants à pourvoir, se font un sens moral un peu plus large que le nôtre. Et l’auteur de cet avis doit être e une étrangère, ignorante de nos lois, qui interdisent un tel trafic. Toute aliénation faite au profit d’un successible en ligne directe, à charge de rente viagère, est réputée acte gratuit, ou, pour parler un langage moins technique, si le comte vous achetait Vaulignon à fonds perdu, la loi supposerait a priori que vous avez voulu avantager M. votre fils par une libéralité déguisée. Mlle de Vaulignon serait admise à prouver que son père et son frère, par un accord frauduleux (ce n’est pas moi qui parle), l’ont frustrée d’une partie des biens que la loi lui réserve.

— Assez, monsieur ! c’est la première fois que j’entends un tel langage, et l’impertinence de vos lois commence à m’échauffer les oreilles. Concluons. Quels avantages m’est il permis d’assurer à mon fils ?

— La loi garantit à chacun de vos deux enfants un tiers de votre fortune ; elle vous abandonne la libre disposition du reste. Supposons que vous possédiez trois millions….

— Je n’ai pas cela !

— Simple hypothèse. Vous pourriez légalement en donner ou en léguer deux à M. le comte, pourvu que Mlle votre fille en eût un. Comment estimez-vous la terre de Vaulignon, tout sentiment à part ?

— Vaulignon rapporte moins que le villard des Trois-Laux, mais on ne bâtirait pas le château pour cinq cent mille francs. Et les futaies, monsieur ! les plus belles de France ! Roquevert, le gros marchand de coupes, m’a fait offrir cent mille écus de la superficie : il y a là des bois de marine comme on n’en voit plus nulle part. Si le villard vaut un million, les deux domaines font la paire.

— Cela étant, il ne nous reste qu’à trouver cinquante mille louis d’or pour Mlle de Vaulignon. »

Le vieillard fit un haut-le-corps accompagné d’un sort juron.

« Savez-vous que c’est une somme ? Je ne l’ai pas ; non, sur l’honneur, quand même je vendrais mes rentes, mes obligations et tous ces petits biens qui sont éparpillés autour des Plâtrières ! Il faudrait emprunter… ou épargner longtemps, mais le temps ? Ou gagner ? Mais je suis fait pour gagner de l’argent comme mes chiens pour chanter la messe.

— Le comte est riche ; il parferait le million plutôt que de liciter un de ces beaux domaines.

— Peut-être ; si sa femme en est d’avis ;… mais cela ou autre chose, il faut se mettre en règle avec la loi. Je vois d’ici le testament qu’il me reste à faire. Encore un mot, monsieur. Vous m’avez donné votre avis en jurisconsulte, mais comme homme et comme gentilhomme m’approuvez-vous sans réserve ? Je vous demande un oui ou un non, et je tiendrai grand compte de votre sentiment, quel qu’il soit.

— Permettez-moi de distinguer, quoique je ne sois rien moins que jésuite. J’estime qu’en droit naturel un homme peut disposer arbitrairement de tout le bien qu’il a gagné lui-même. Il ne doit rien à ses enfants, sauf l’éducation et les moyens d’existence. Quant à celui qui n’a pas créé, mais simplement recueilli sa fortune, il n’est à mon sens qu’un dépositaire chargé de la transmettre à la génération suivante, et de la répartir sans préférence entre les petits-enfants de son père. Tel serait votre devoir, si vous étiez simplement un homme ; mais la noblesse dérange tout : un gentilhomme est un être à part, en dehors de la loi commune. Si ma raison s’insurge à toute heure contre cette exception, l’esprit de famille et la reconnaissance envers mes aïeux me commandent de la respecter. Le fait existe, il est constant, je dois le faire entrer dans mes calculs et raisonner avec vous comme si nous ne faisions point partie de la grosse humanité. Si je me place à ce point de vue faux, mais admis, je reconnais que votre patrimoine échappe aux lois de l’équité vulgaire. Ceux qui vous l’ont transmis de main en main à travers une demi— douzaine de siècles ont voulu et prétendu qu’il ne fût jamais divisé. S’ils ressuscitaient tous ensemble pour se réunir ici en conseil de famille, ils diraient d’une voix que Vaulignon et les Trois-Laux ne peuvent appartenir qu’à M. votre fils, que cette faveur, injuste en elle-même, découle logiquement du principe de la noblesse, et que sans le droit d’aînesse, appliqué ouvertement ou en fraude, joutes les aristocrates héréditaires verseraient bientôt dans l’abîme du prolétariat ! Tiens ! voilà que je plaide : pardon, monsieur.

— Non, ma foi I ne vous raillez pas vous-même ; C’est noblement parlé.

— Vous voulez dire parler en noble.

— Et quoi de mieux ?

— Rien, rien. Si votre conscience se trouve suffisamment éclairée, je vous demanderai la permission de passer un habit, car voici huit heures qui sonnent, monsieur, et je suis commandé de service pour un whist officiel qui n’attend pas. »

Le marquis s’inclina, tira son portefeuille et dit d’un ton bourru qui cachait mal son embarras :

« Maître Mainfroi, je vous ai dit que j’étais extrêmement rare à Grenoble ; vous m’excuserez donc si je me hâte un peu d’acquitter ma dette envers vous.

— Monsieur, répondit Mainfroi, vous m’avez fait l’honneur de me consulter comme gentilhomme, vous me devez donc plus que de l’argent. »

M. de Vaulignon remit son portefeuille en poche, et tendit les deux mains au jeune seigneur.


II

Le premier président, M. de Mondreville, n’accueillait pas Mainfroi comme un avocat distingué, mais plutôt comme un fils. Les vieux conseillers le choyaient à qui mieux mieux ; il était ainsi l’enfant gâté d’une nombreuse et vénérable famille. Personne ne doutait qu’il ne fût réservé aux plus hautes dignités de la magistrature, et chacun se promettait de le pousser dès que l’ambition lui serait venue. Il semblait formellement engagé par les traditions de la race et par l’éclat du nom ; les amis de son père le suivaient avec orgueil dans la carrière qu’il avait choisie, mais ils ne lui auraient point pardonné d’y vieillir.

Rien de plus étonnant que ses débuts : docteur en droit à vingt-deux ans et grand prix de la faculté de Paris, il s’était fait agréger l’année suivante avec dispense. Tout aussitôt il était venu réclamer son inscription au tableau de l’ordre à Grenoble, son stage étant fait à Paris. Soit curiosité, soit prévoyance, les avoués lui épargnèrent les longueurs de l’attente : ils accoururent chez lui les mains pleines d’affaires. Sa première plaidoirie attira plus de monde qu’une première représentation ; c’est à coup sûr la seule fois que les dames se soient arraché les billets pour un procès de mur mitoyen. La ville de Grenoble aime son vieux parlement ; elle en est fière, elle veille sur cette gloire et cette grandeur provinciale avec un patriotisme jaloux. La foule qui se porta au palais pour juger le dernier Mainfroi était très-exigeante et très-indulgente en même temps, prête à lui pardonner tous les défauts de son âge, et prompte à désespérer de lui, s’il paraissait inférieur à cette réputation précoce. Il se montra supérieur à ses succès d’école, aux éloges de ses maîtres et à l’attente de ses amis. On vit un beau garçon, modeste, simple et de grande manière ; sa voix pleine et sonore se maint int dans le ton d’une conversation aimable, en évitant l’emphase et l’éclat. Il discuta posément, poliment et même avec une certaine bienveillance, les prétentions de la partie adverse, éclaira les faits, élucida les textes de loi, n’omit rien, ne laissa pas tomber une parole inutile, et termina par une péroraison naïve et touchante qui réclamait pour lui l’adoption du tribunal et du parlement dauphinois. Le tribunal lui donna gain de cause ; le président le complimenta en public suivant un usage patriarcal que j’admire ; les vieux avocats s’étonnèrent qu’un si jeune homme sût parler sobrement et faire trêve d’érudition ; les gens du monde, qui sont plus lettrés à Grenoble que dans beaucoup d’autres villes, goûtèrent fort cette éloquence exempte de rhétorique. Quant aux femmes, elles pensèrent que ce petit Mainfroi devait être joliment persuasif lorsqu’il plaidait sa propre cause.

Il eut de grands succès en tout genre, et les plus beaux furent ceux dont le monde ne connut rien. Discret dans le bonheur et gentilhomme en tout, il mena, sept années durant, une vie cachée et brillante dans cet hôtel de l’an 1622, qui a l’air si confident et tant de portes dérobées. Au palais, son talent et sa réputation marchaient de front ; il choisissait scrupuleusement ses affaires : aussi les gagnait-il à coup sûr. Aux yeux des magistrats, la cause qu’il prenait en main était comme jugée par lui et gagnée dans son cabinet avant instance. Il avait pleine conscience de son autorité, et chaque fois qu’il se levait à l’audience, le ton dont il disait ce simple mot : « messieurs ! » aurait valu un long commentaire. Sans arrogance et même sans fatuité vénielle, il modulait, accentuait, posait, isolait ce « messieurs, » comme pour le livrer aux méditations de la cour ou du tribunal. Ce modeste « messieurs, » dans sa bouche, en disait cent fois plus qu’il n’était gros. On y sous-entendait tout un exorde ainsi conçu : « Vous me connaissez tous, vous savez que je ne plaide pas pour gagner ma vie, ni pour faire ma réputation, mais pour m’asseoir de plus en plus solidement dans l’estime des gens de bien et pour me rendre digne des honneurs qui m’attendent dans un avenir assez rapproché. Vous devez donc penser qu’aucune considération ne m’aurait fait sortir de chez moi ce matin, si je n’étais quatre fois sûr de gagner la partie. Admettez-vous un seul moment que je me sois trompé sur le point de fait, ou abusé sur le point de droit’? Vous ne le pouvez pas, car vous savez qu’il ne tiendrait qu’à moi de siéger à vos côtés au lieu de pérorer devant vous, et que par conséquent je possède, à l’état virtuel, toute l’infaillibilité de la justice. » Voilà ce qu’il disait sans le dire, et pas l’ombre d’impertinence dans cette déclaration muette ! Un magistrat célèbre, qui devait être un jour garde des sceaux, vint à Grenoble en visite chez M. de Mondreville. On lui fit entendre Mainfroi, et il en fut émerveillé. « Ce jeune homme plaide en conseiller, dit-il au sortir de l’audience. Il s’invita à dîner chez Mainfroi avec le premier président et quelques gens de robe. Après un long repas où Fleurons était surpassée, le personnage, qui appartenait au petit groupe (aujourd’hui si restreint) des ministres possibles, prit Mainfroi dans une embrasure et lui parla ainsi

« Le ministère de la justice fait fausse route. On se croit fort habile en écartant de la magistrature les hommes que la naissance et la fortune ont créés libres ; on veut avoir, coûte que coûte, un gouvernement fort, et l’on pense avancer le but en choisissant des hommes dépendants, prêts à tout, esclaves de leur pain. Mauvaise politique, monsieur ! ce déplacement de mobile, qui substitue l’intérêt à l’honneur et à la dignité, éliminera les caractères sans nous attirer les talents. Triplât-on les traitements, ils resteront toujours inférieurs aux honoraires d’un avocat distingué ; nous n’aurons que des hommes de second et de troisième choix ; le ministère public sera faible en comparaison du barreau, et la magistrature tombera peu à peu dans une médiocrité incurable. Si jamais le chef de l’État m’honorait de sa confiance, je m’appliquerais à. recruter tout un état-major d’hommes indépendants, oui, indépendants d’esprit, de caractère et de fortune, fussent-ils même un peu frondeurs comme les magistrats des vieux parlements ! Il faut que nous soyons autre chose que des fonctionnaires, monsieur. L’ordre judiciaire est un pouvoir dans l’État. Il reçoit son institution du pouvoir exécutif, il applique les principes formulés par le pouvoir législatif, mais il ne doit être valet ni de l’un ni de l’autre. La vénalité des offices est tombée sous le ridicule ; Brid’oison l’a tuée, j’en conviens, et pourtant ce n’était pas la pire institution de l’ancien régime. Le magistrat qui avait payé sa charge était chez lui à l’audience ; le beau mot « la cour rend des arrêts et non des services, A de quelle date est-il ? L’ancien régime en a tout l’honneur. Décidément je préfère la vénalité des offices au ramollissement des consciences. »

Un entretien qui commence ainsi peut aller loin. Mainfroi ne savait pas encore que tout ministre in partibus est révolutionnaire par état. Il fut non-seulement séduit, mais enlevé par les théories de son interlocuteur. Sa jeunesse le livra pieds et poings liés au magistrat éminent et au fin politique qui tutoyait M. de Mondreville et l’appelait copain au dessert. Le vieillard et le jeune homme, enchantés l’un de l’autre, ne se quittèrent point sans conclure une sorte de pacte ; Mainfroi promit de s’enrôler à la première réquisition sous les drapeaux du futur ministre.

En attendant, il sut se ménager et tenir les occasions à distance. II frondait même un peu dans la mesure qui a toujours été permise aux hommes riches et bien nés.

Le soir de son entrevue avec le marquis de Vaulignon, sur les dix heures, après le whist du premier. président, tandis qu’il savourait une tasse de thé en souriant à la belle madame Portal, r6ine de Grenoble et sa meilleure amie, le procureur général vint le battre en brèche, et le gaillard ne se rendit point.

« Mon cher grand homme, lui dit le chef du parquet, on m’enlève Pfeffel, mon meilleur substitut, et me voilà terriblement en peine. Ah ! si vous vouliez !

— Non, répondit Mainfroi. D’abord j’ai mes idées sur les devoirs d’un magistrat dans le monde ; ils sont infiniment plus stricts que ceux d’un avocat, et je ne prendrai pas sur moi de représenter la justice tant que je ne serai pas rangé et marié.

— Mais l’honneur de défendre la société ne vaut-il pas quelques sacrifices ?

— Je la défends à ma manière, avec autant d’éclat que je pourrais le faire au parquet et avec plus de liberté. Quel intérêt aurais-je à marquer le pas sur la grand’route, lorsqu’un chemin de traverse me conduit plus directement au but ? Tous les grades de la magistrature sont également accessibles à l’avocat, suivant son âge et sa réputation ; il arrive de plain— pied aux plus hautes fonctions comme aux plus humbles, pourvu qu’il ait montré ce qu’il vaut. Tant que je reste en dehors de la hiérarchie, j’ai presque autant de chances d’obtenir le bâton de maréchal que l’épaulette de sous-lieutenant : une fois enrégimenté, je devrais suivre la filière. Et comptez-vous pour rien les ennuis, les dégoûts, les dangers que je m’épargne à moi-même en restant simple avocat jusqu’au bon moment ? Procès de presse et d’association, manœuvres électorales, rapports sur l’opinion publique et autres menus suffrages qui trop souvent vous compromettent à jamais !,

Voilà comment ce jeune homme dansait autour des arches saintes de la politique. Il ne prenait au sérieux que la justice et peut-être l’amour.

Le procureur général apprêtait sa réplique lorsqu’un grand bruit lui coupa la parole. C’était maître Foucou, le plus discret notaire de la ville, qui entrait en s’ébrouant et soufflant dans ses gants paille à l’heure où l’on couche habituellement les notaires. « Mes respects, tous mes respecta, monsieur le premier ! Mes plus humbles hommages, madame la première ! Mesdames, messieurs, votre fidèle serviteur de tout mon cœur. Je ne me serais pas mis au lit pour un empire avant de m’être excusé. Madame la première a dû comprendre qu’il fallait un événement bien despotique pour m’empêcher de me rendre à sa gracieuse et honorable invitation. Ah ! le devoir ! Il commande et j’obéis. Il y a des choses qui n’attendent pas : la mort entre autres et les tenants et aboutissants d’icelle. »

Mme Portal poussa un cri d’effroi : « Pour Dieu ! monsieur Foucou, si vous venez d’un lit de mort, ne m’approchez pas !

— Rassurez vos grâces, belle dame, je ne connais ni morts ni malades, et s’il faut appuyer mon dire de quelque preuve démonstrative, la discrétion professionnelle ne me défend pas d’indiquer le client qui m’a fait perdre une si précieuse soirée. C’est un grand propriétaire foncier qui habite à quelques lieues de Grenoble, un vaillant chasseur devant Dieu, terreur des loups, des sangliers et des ours. »

Plusieurs voix désignèrent M. de Vaulignon, qui était louvetier en titre.

« C’est vous qui l’avez dit, poursuivit le notaire. Je ne l’ai pas nommé, quoique rien n’interdise à un officier ministériel de se faire honneur des visites qu’il reçoit. Voilà notre belle Mme Portal bien rassurée, car s’il était vrai que le marquis prît des dispositions, ce que j’ignore, ce serait de sa part un luxe de prudence. Quelle noble santé ! et quelle force d’âme en présence des questions les plus solennelles ! C’est lui qui aurait bien le droit "d’employer la formule : « Je soussigné, sain de corps et d’esprit… »

Mais je doute qu’il sache prévoir les malheurs de si loin. Cependant lorsqu’on a deux ou trois millions à laisser,… je ne sais rien, j’indique vaguement la fortune qu’on lui prête,… et lorsqu’on est chargé par la Providence d’assurer la grandeur et la perpétuité d’un grand nom I… il faut penser à tout. Ceux qui n’ont qu’un seul héritier sont bien libres de mourir intestats, si bon leur semble. Oui, mais la question ne se présente pas souvent avec cette simplicité… »

Le bonhomme s’arrêta un moment, et ses yeux firent le tour de l’assemblée en quêtant une interrogation qui lui permit de poursuivre. La femme d’un conseiller prit pitié de sa peine et dit :

« Combien a-t-il d’enfants, le marquis de Vaulignon ?

— Ah ! vous pensez encore au marquis, chère dame ? Moi je n’y étais plus. Je suivais mon idée dans une tout autre direction. M. de Vaulignon doit avoir deux enfants, si je ne me trompe : un fils d’abord,… je dirais même avant tout, car enfin un fils est presque tout dans ces vieilles familles. Bienheureux les garçons ! j’en ai vu plus d’un en ma vie à qui le bien venait en dormant. N’allez pas croire au moins que M. le comte soit un endormi ! Ce n’est pas de son lit qu’il attend la fortune, c’est sous bois, au triple galop, derrière la meute de son père : Nemrod, fils de Nemrod ! Je suppose néanmoins que, s’il trouvait sur sa route une couple de millions en biens-fonds nets d’hypothèques, le jeune homme se baisserait pour les ramasser. Les rencontrera-t-il ? Voilà ce que j’ignore, et même si je le savais, je n’en soufflerais mot. Ce qu’on peut affirmer, c’est que M. le marquis est ferré sur le code, et qu’il ne donnera jamais à Pierre ce que la loi réserve à Paul ou à Pauline.

— Maître Foucou ! demanda Mainfroi, est-ce que Pauline est le nom de Mlle de Vaulignon ?

— A Dieu ne plaise, monsieur ! mais je vous jure que Mlle Marguerite est hors de cause. Pourquoi donc mettez-vous au particulier ce que je dis en général ? Est-ce que je suis un bavard, un homme léger, un notaire sans gravité, discrétion ni consistance ? Mlle Marguerite, quoi qu’il arrive, sera toujours un des plus beaux partis de la province. Ne me demandez pas quelle dot on lui destine, je dois l’ignorer ; mais elle sera pourvue en héritière, quand même elle n’hériterait de rien, — je m’entends. Et jolie avec cela comme,… oui, comme Mme Portal à dix-huit ans ; un vrai type de reine, elle aussi, mais naturellement une beauté moins faite,… je dis moins achevée. Il est bien malheureux que cette pauvre enfant soit séquestrée à Vaulignon. Quel succès, si M. le marquis daignait la produire à Grenoble ! Et je crois qu’elle-même préférerait la compagnie de ces dames au tête-à-tête avec une belle-sœur dont il ne m’appartient pas de dire aucun mal. »

Ce coupable bavardage d’un sot amusa presque toute la compagnie ; mais Jacques Mainfroi n’en rit guère, et il rentra chez lui passablement rêveur. « Ainsi donc, pensait-il, le testament est fait ; ce gentilhomme des rois, en me quittant, a couru chez son notaire. Il se trouve que j’ai exercé quelque influence sur le sort, ou, du moins sur l’avoir d’une fille qui ne m’est rien, que je ne verrai peut-être jamais, et qui probablement ignoré jusqu’à mon nom. Lui ai-je été nuisible ou utile ? qui le sait ? Le père semblait bien résolu à la dépouiller dans les limites du possible ; mais, lorsqu’il m’a prié de lui donner mon avis comme homme, je n’avais peut— être qu’un mot à dire pour sauver à cette pauvre enfant un grand tiers de son bien. Reste à savoir si elle aurait été plus heureuse étant plus riche. A cette loterie du mariage, les numéros gagnants ne sont pas toujours ceux qu’on a payés cher. Qui pourra-t— elle épouser ici ? Je ne vois guère de partis pour une héritière d’un million. Il n’y en aurait pas du tout pour une héritière d’un million et demi. Comment est-elle ? quelle femme est-ce ? J’ai vu le papa, je devine le frère ; ces propriétaires-chasseurs sont tous les mêmes : mes chiens, mes chevaux, mes pipes, ma cave, mon nom ! Mais la fille et la sœur de pareils hommes, à quoi peut-elle ressembler ? A Mme Portal ? Quel triple sot que ce notaire ! Amélie Portal est un beau fruit de jardin ; cette petite doit avoir dans l’esprit, dans les manières, dans tout son être enfin, les saveurs âpres et les parfums subtils du sauvageon.

En rentrant au logis, il chercha Vaulignon sur la carte d’état-major. Sa nuit fut agitée, ce qui ne veut pas dire mauvaise. Il vit un pêle-mêle de loups, de notaires, de contrats, de testaments et de jolies filles à qui Mme Portal servait de mère. Cependant Mme Portal avait à peine cinq ou six ans de plus que lui.

Ces rêves le poursuivirent pendant une quinzaine ; ils finirent par l’obséder en plein jour, à l’audience, dans le monde, et même au milieu des visites intimes qu’il recevait de temps à autre. Pour mettre un terme à cette persécution, il n’imagina rien de mieux que d’aller rendre à M. de Vaulignon la poignée de main qu’il lui devait. Il partit à cheval un matin de février, par un joli soleil qui fondait lentement la neige sur les routes. En trois heures de promenade, il atteignit le villard ou village de Vaulignon, éparpillé sous un château de fière tournure. Dirai-je qu’à cette vue le cœur lui faillit ? Non, mais il éprouva le besoin de se recueillir en mangeant un morceau. L’aubergiste ne se fit pas prier pour lui apprendre que les seigneurs couraient le sanglier à une lieue du château. M. Lafeuille, le valet de limiers, avait bu la goutte au village en revenant de faire le bois ; il avait connaissance d’un vieil ermite baugé dans l’enceinte des grands mélèzes. Le vautrait n’était sorti des communs qu’à dix heures, parce que les dames suivaient. L’animal devait être détourné depuis un bout de temps ; il s’était fait battre sur place pendant une demi-heure, ensuite de quoi il avait pris un grand parti, et personne ne pouvait dire où était la chasse. Sur ces renseignements, Mainfroi comprit qu’il avait quelques chances de se promener jusqu’au soir sans faire de rencontres. Moitié content, moitié fâché, comme un homme qui ne sait ni ce qu’il craint ni ce qu’il désire, il remonta sur sa bête, et gagna la forêt sans autre guide que le hasard.

Il y a de vieilles banalités qui sont usées jusqu’à la corde et qui pourtant s’imposent en quelque sorte à l’esprit le moins banal. Mainfroi, qui était l’homme le moins niais du monde, ne put se défendre de penser à cet éternel roman où le sanglier furieux joue le rôle de la Providence, Mlle de Vaulignon, seule et désarçonnée en face du monstre, le solitaire fondant sur elle pour la découdre, et tout à coup, un beau jeune homme, le fer en main… « Mais grâce à Dieu, pensait-il en riant, ma seule arme est une cravache. Quoi qu’il arrive à la belle Marguerite, je n’aurai pas le ridicule de la sauver. »

Cette méditation prosaïque fut coupée par le tumulte de la chasse. La voix des chiens, une fanfare, le vloo, vloo ! des piqueurs, une boule noirâtre et hérissée qui coupa le chemin et se rembucha lestement, la meute haletante, le galop de quelques chevaux, la face illuminée du marquis, c’est tout ce qu’il eut le temps de voir et d’entendre. Le gibier, les chiens et les hommes étaient trop à leur affaire pour s’arrêter au spectacle d’un avocat.

Quelques minutes après, il vit passer un cheval attardé, mais plein de feu, qui galopait par bonds en secouant le plus étrange fardeau du monde… Figurez-vous une petite maman courtaude, épaisse, couperosée, mal endentée, aux trois quarts décoiffée et traînant à la remorque une cordelette de cheveux blonds tordus avec un velours vert : la robe marron et bleue, chargée de passementeries rouges et de perles multicolores, avec des manchettes de fourrure et un boa noué en double autour du cou : telle était la comtesse de Vaulignon, née baronne de Brintzheim ; on naît baronne dans quelques royaumes saugrenus.

Mainfroi la reconnut sans la connaître : « Allons ! dit-il, le poste est bon un peu de patience, et Marguerite viendra se faire passer en revue. » Mais au bout d’un quart d’heure il supposa qu’on l’avait mal informé, que la fille du marquis n’était pas sortie et qu’il n’avait plus rien à voir dans ces parages. Il s’orienta de son mieux et reprit la direction du villard. Déjà l’épaisseur du bois sensiblement éclaircie montrait la lisière, et il pressait le pas pour se remettre en plaine, lorsqu’au détour d’une avenue il vit une amazone du plus beau style en costume Louis XIII. Grande, svelte, souple, imperceptiblement abandonnée, elle ondulait aux allures d’un fort cheval de demi-sang. La main gauche qui tenait les rênes reposait négligemment sur le pommeau de la selle, la droite pendait avec la cravache sur l’épaule de la monture. La fière simplicité de l’habit rehaussait la beauté un peu sévère du visage ; les gants de chamois, trop longs et trop larges, étaient ceux d’une vraie grande dame qui se gante pour protéger ses mains et non pour les montrer aux passants. Mainfroi s’arrêta net et attendit dans une contemplation recueillie cette belle déshéritée qui regardait vaguement le paysage sans rien voir. Lorsqu’ils furent à dix pas l’un de l’autre, le jeune homme s’approcha d’elle et salua avec grâce ; elle répondit d’un air froid, mais sans témoigner plus de crainte ou d’étonnement que si elle avait été abordée par un inconnu dans le salon de son père.

« Mademoiselle, dit-il en s’efforçant d’être brave, vous avez perdu la chasse ?

— Non, monsieur, je l’ai laissée.

— Je comprends ; on allait d’un si terrible train…

— Oh ! ce n’est pas cela, mais la chasse m’ennuie parce que je la sais par cœur. Toujours la même chose !

— Et vous ne craignez pas d’aller seule à travers bois ?

— Que craindrais-je ? Je suis chez nous, et personne ne me veut de mal que je sache.

— Cependant… une jeune fille… Il pourrait se rencontrer sur votre route… on pourrait vous dire de ces choses qui font rougir.

— Quoi, par exemple ?

— Mais… si l’on vous disait à brûle-pourpoint que vous êtes belle ?

— Je le sais, mais comme je n’ai pris ma beauté à personne, je n’ai pas lieu d’en être honteuse. »

Mainfroi fut comme étourdi sous le coup de cette naïveté fière, mais il se remit bientôt et reprit :

« Vous êtes plus que belle, mademoiselle de Vaulignon ; vous êtes simple, digne et forte, et l’homme qui vous épousera est heureux entre tous les hommes ! « 

Elle pâlit un peu, regarda Mainfroi sérieusement, et dit :

« Est-ce que vous le connaissez ?

— Non, et vous ?

— Ni moi non plus, mais je sais qu’il n’est pas loin. »

Le regard de Mainfroi fit lentement le tour de l’horizon.

« Vous parlez sans doute au figuré ? dit le jeune homme.

— J’ai vingt ans, monsieur, et mon père s’occupe de mon prochain établissement. Voilà ce que je sais, et ce qui me permet de dire que mon futur mari ne saurait être loin.

— J’éprouve une violente démangeaison d’être indiscret et de vous demander : comment l’aimeriez-vous, mademoiselle ?

— Il y a un jeu, vous savez, où l’on fait de ces questions-là. Je l’aimerai comme on me l’offrira, monsieur, car il sera tout choisi la première fois qu’une occasion fortuite ou apprêtée le placera devant mes yeux. N’est-ce pas partout ainsi ?

— Sans doute. Et les idées de monsieur votre père… ?

— Sont celles de tous les pères de sa condition : un nom, de la fortune, quelque jeunesse encore, et la réputation de galant homme.

— J’entends ; mais se peut-il que pour vous plaire, pour toucher cet adorable cœur, si naturel et si prime-sautier, il suffise de se présenter avec l’agrément de M. le marquis ?

— Une fille ne doit-elle pas entière déférence aux vœux de son père ?

— Et puis un mari, quel qu’il soit, parait moins odieux que le couvent, n’est-ce pas ?

— Le couvent ? Vous savez donc tout ? Eh bien’, oui, je hais le couvent et je le tiens pour infâme ! Il ne parle que de Dieu, et il va contre notre destinée divine, qui est d’aimer un mari et d’élever des enfants.

— Brava ! brava !

— Pourquoi m’applaudissez-vous comme si j’avais chanté un air ? Rien n’est donc sérieux, venant de nous, et nous ne serons jamais que les poupées des hommes ? Quel plaisir trouvez-vous à vous moquer depuis un quart d’heure en me questionnant sur des choses que vous savez mieux que moi ?

— Mais, mademoiselle, je vous jure….

— Vous me jurez que le hasard, le pur hasard vous a jeté sur mon chemin dans un domaine qui est à nous et où personne ne passe, excepté nous ? M’auriez-vous abordée si cavalièrement, si vous n’aviez pas eu les pleins pouvoirs de mon père ? Suis-je une femme qu’on puisse accoster au milieu des bois sans l’aveu de ses parents ?

— Pardon ! cent mille fois pardon, mademoiselle I Ne me punissez pas d’un mouvement spontané, irrésistible, dont je comprends trop tard la coupable imprudence ! Personne ne m’a permis de vous parler comme j’ai osé le faire. C’est le hasard ou plutôt la fatalité qui m’a jeté sur votre route ; mais jamais sentiment plus respectueux, idolâtrie plus servile n’a mis un cœur bien né sous les pieds d’une noble et courageuse fille, et si vous daignez me permettre… « 

Elle se redressa fièrement, assembla son cheval, laissa tomber sur Mainfroi un regard où le feu semblait jaillir au milieu des larmes et fit siffler sa cravache en criant :

« Vous disiez vrai, j’ai eu tort de quitter la chasse : nos bois ne sont pas surs !

Lorsqu’il eut trouvé sa réponse, Marguerite était loin.

La curiosité seule avait poussé Mainfroi à cette équipée ; il en revint presque amoureux. A peine s’il donna huit jours à la réflexion, lui qui passait pour le jeune homme le moins précipité de la province. Il s’abattit sur le cabinet de maître Foucou comme une corneille sur un noyer.

‘Mon cher monsieur, dit-il au bonhomme, c’est une négociation très-délicate qui m’amène à vous. Vous êtes le notaire de la famille Vaulignon ; le marquis est toujours dans l’intention de marier sa fille ?

— Plus que jamais !… du moins autant qu’il m’est permis de le conjecturer.

— Pensez-vous qu’un garçon jeune encore, honorablement né, maître d’une jolie fortune et assez bien dans ses affaires pour épouser Mlle de Vaulignon sans dot, aurait quelques chances d’être agréé ?

— Comment donc ! mais à bras ouverts. Seulement, mon cher maître, votre client a manqué le coche. La semaine dernière on aurait pu voir. Eh ! eh ! le marquis n’était pas homme à mépriser un gendre détaché des biens de ce monde. Notre épouseur a constitué de beaux avantages à la future, je suis content de lui ; mais son notaire, ce scélérat de Têtard, n’a pas rompu d’une semelle sur le terrain de la dot. Ah ! le chien ! il voulait le million tout rond, et le diable ne l’en a pas fait démordre. Nous n’avions pas la somme, il fallait emprunter, je l’ai dit carrément ; le monstre a répondu que deux cent mille francs n’étaient pas une affaire, et que M. le comte pouvait les avancer, sauf à les reprendre plus tard. C’est la comtesse qui ne riait pas ! Vous sentez, mon cher maître, que je me livre à vous comme à an confesseur. Il faut que je sois sûr de votre caractère pour déroger à cette discrétion qui est la grande loi de ma vie. Je crois donc que jeudi dernier et même vendredi matin, avant dix heures, un gaillard qui serait venu bans tes dispositions que vous dites, n’aurait pas été éconduit à coups de fourche ; mais, consummatum est, comme dit Cicéron. M. le vicomte de Montbriand a notre parole, et nous la sienne. Bonsoir la compagnie ! Tarde venientibus esse ! Toujours du Cicéron, pour vous montrer qu’on possède vos confrères ; mais, sans rancune, pas vrai ? Si vous avez un client à établir, j’ai moi, quelques douzaines de clientes, et dans les prix les plus variés. Il faut que vous me fassiez l’honneur de dîner ici un de ces jours avec trois ou quatre compères de ma connaissance. L’ermitage de 1834 commence à s’ennuyer derrière les fagots ; nous lui dirons une parole. »

Il bavarda longtemps sur ce ton sans obtenir un mot de réplique. Mainfroi le laissa dire et n’entendit rien, sinon que Marguerite était perdue pour lui.

Du plus heureux gentilhomme et du plus illustre avocat de Grenoble il ne restait qu’un corps sans âme. On le vit, quinze jours durant, s’absorber dans la solitude, fuir le monde et fermer sa porte aux amis. Les clients seuls le trouvaient solide au poste ; il donna ses consultations avec une admirable lucidité, suivit les audiences, ne St pas remettre une affaire et parla comme un ange, autant de fois qu’il eut à plaider. L’avocat survivait à l’homme.

Je ne sais quelle fausse honte l’empêcha de refuser l’invitation de M. Foucou, qui le sommait de sa parole. Peut-être eut-il peur d’éveiller les commentaires et de livrer à ce vieux profane le secret de sa mélancolie ; mais jugez de ce qu’il devint lorsque sur cinq convives on lui offrit MM. de Vaulignon père et fils, et le vicomte de Montbriand !

Les deux autres étaient maître Tétard, notaire de Paris, et M. Roquevert, marchand de bois, le plus fort client de l’étude.

De prime abord, Mainfroi fut troublé à fond, mais il usa du privilège qui permet à tout homme de loi de renfermer ses émotions dans sa cravate. II opposa une réserve courtoise à l’accueil cordial du marquis, et paya de morgue les deux beaux-frères, qui se tutoyaient déjà, comme gens qui n’en sont plus à se griser ensemble. La froideur lui coûta moins encore avec l’illustre Roquevert, qu’il avait fait condamner maintes fois au civil et qu’il attendait patiemment en police correctionnelle. On dîna comme on dîne chez ces gros gourmets de province qui envoient leur femme à la cuisine lorsqu’ils ont du monde à traiter. Les entrées succèdent aux entrées, on entasse rôti sur rôti, et les vins savamment échelonnés vont de plus fort en plus fort jusqu’à ce qu’il s’ensuive un abrutissement général.

A l’heure des faisans truffés et du vieux vin de l’Ermitage, les caractères et les intérêts commencèrent à se dessiner aux yeux de Mainfroi. Le marquis s’épanouissait en luron dans un contentement égoïste. II avait enchaîné sa terre à son nom par acte authentique, il s’était débarrassé de sa fille, il allait enfin vivre à sa guise, sans devoirs à remplir qu’envers lui-même, maître de son revenu, de sa personne et de ses affections qu’on flairait tant soit peu roturières. Le gendre était un petit viveur de Paris, quelque peu fatigué par les clubs, les restaurants nocturnes et le reste, assez joli garçon, assez brave, assez ignorant, assez fat, assez gai, original en résumé comme la dix millième épreuve d’une gravure de modes. Mainfroi crut entendre que ce jeune homme se mariait surtout pour obéir à un oncle riche, qu’il ne comptait pas se ranger, mais reprendre au plus tôt ses habitudes de sport et d’Opéra. Le vicomte parlait savamment du corps de ballet : il semblait être de moitié dans une écurie à moitié connue, et courir le steeple-chase de temps à autre pour disputer la moitié d’un prix. S’il déplut à Jacques Mainfroi, point n’est besoin de le dire. Un tel homme était sur le point d’épouser Marguerite, et il parlait de tout, excepté d’elle ; il ne daignait pas même jouer la comédie élémentaire de l’amour heureux ! Quant à M. Gérard de Vaulignon, il débuta par faire pitié à Mainfroi. Moins grand, moins beau, plus épais que son père, visiblement dégénéré en tout, il offrait par surcroît quelques symptômes de dégradation personnelle. On devinait en lui l’homme qui rougit de sa femme et qui voudrait la cacher au monde, mais qui se console à huis clos par les vulgaires satisfactions du bien-être et parle plaisir de faire une grosse maison. Bon diable au demeurant, cordial après boire et capable d’un mouvement généreux dans l’ivresse d’une excellente affaire, ce n’était pas encore une âme basse, mais c’était déjà un gentilhomme déchu. L’avocat ne tarda guère à deviner certain petit complot qui se tramait autour de la table. Le hasard seul n’avait pu égarer en si honorable compagnie ce pilote côtier de ! a loi qu’on appelait Roquevert. Quelques paroles échappées au comte de Vaulignon entre deux verres de vin de.Champagne firent dresser l’oreille à Mainfroi. Il comprit que la grosse amazone aux cheveux rares inspirait son mari, quoique absente, et lui dictait une combinaison subtile. La bonne dame avait prêté deux cent mille francs au marquis pour compléter la dot de Marguerite et bannir du château une belle-sœur qu’elle haïssait ; mais après s’être fait donner toutes les garanties possibles, elle avait eu connaissance du testament qui léguait tous les biens-fonds de la famille au comte Gérard. Cette nouvelle, au lieu de la transporter de joie, l’avait atterrée ; elle sentit que par le fait elle avait pris hypothèque sur son mari, c’est-à-dire sur elle— même. Si le marquis mourait demain, par accident ou maladie, la comtesse héritait de Vaulignon et des Trois-Laux, mais ses deux cent mille francs étaient perdus. Comment les recouvrer en temps utile ? le vieillard n’était pas homme à se priver de rien ; supposer qu’il économiserait un tel capital avant sa mort, c’était folie. On pouvait le décider à vendre les plus belles coupes de Vaulignon, mais ne serait-ce pas se payer soi-même sur son propre bien ? La jeune dame était dans la dernière des perplexités lorsqu’elle recueillit certains propos tenus par Roquevert à l’office. Roquevert n’était point admis à la table du château. On le laissait entrer dans la salle à manger sur la fin du dessert, et, debout devant la famille assise, le riche maquignon d’affaires buvait un verre de vin comme le facteur rural ou le premier garde venu. Cette hospitalité hautaine le tenait à distance et paralysait un peu ses moyens, mais il se dédommageait aux cuisines, avec la certitude que ses paroles ne tombaient pas dans l’eau. Il y répéta si souvent et avec tant d’assurance : Je peux faire gagner un million à M. le marquis ; il broda de telles variations sur ce thème mélodieux que la petite comtesse âpre au gain se sentit devenir toute rêveuse.

Elle voulut que cet homme expliquât librement ses projets ; elle choisit le terrain pour que l’amphitryon, esprit pratique, pût contrôler chaque idée au passage, et comme le sentiment du droit n’était pas la faculté maîtresse de M. Roquevert, elle pria son bon Foucou d’inviter un jurisconsulte. Voilà par quel surcroît de précaution Mainfroi se trouvait de la fête. S’il ne devina point d’emblée tout le mystère, il en comprit assez pour se tenir en homme averti.

A l’arrivée du fromage glacé, le comte Gérard fit un signe, et presque aussitôt Roquevert tomba dans une ivresse expansive. Il se glorifiait et s’accusait en même temps d’avoir refait M. le marquis dans le marché des Plâtrières ; c’était un bien assez étendu, mais fort éparpillé, qu’il venait d’acheter en bloc. Le pécheur en eau trouble joua très-finement le rôle d’un fripon pénitent qui vole par instinct, mais se confesse par principe. Son insolente humilité ne ressemblait pas mal à celle de Scapin lorsqu’il s’excuse des coups de bâton que….

M. de Vaulignon, qui n’était pas la patience même, l’interpella rudement et lui dit :

« Oh ! monsieur Roquevert, si le bien mal acquis vous pèse sur l’estomac, libre à vous de fonder un hospice ou une église ; mais on n’achève pas un homme de bien comme une perdrix démontée, en lui enfonçant dans la nuque une plume arrachée de son aile. Entendez-vous ?

— J’en….entends bien, monsieur le marquis ; mais à tant faire que de restituer, j’aimerais mieux vous rendre la chose à vous-même. Cette plà….â….â… trière, c’est un trésor, ni plus ni moins, dans la circonstance actuelle. Je tiens le monopole ! Le grrrand mo-no-pole, entendez-vous ? Et je suis de mon temps, moi ! L’heure des grands monopoles a sonné ; tant pis pour les sourds, sans o…o…offense ! Attendez que je boive un coup pour me délier la langue.

Il en but deux, et le drôle devint éloquent. Il exposa le plan d’une vaste spéculation qu’il préparait de longue main suries plâtrières du pays. On en connaissait aux environs de Grenoble une quinzaine et. tout, qui, exploitées séparément, se faisaient une concurrence désastreuse. Il avait conçu le projet de les accaparer toutes pour réduire les frais généraux et faire la loi aux consommateurs. Produisant à meilleur compte et vendant plus cher, on réalisait un double profit. Le plâtre était demandé par l’industrie du bâtiment d’abord, ensuite par l’agriculture, qui le prodiguait depuis un certain temps aux sainfoins, aux trèfles et aux luzernes. Il fit sonner les chiffres. L’achat des plâtrières coûtait tant ; elles rapportaient tant par année ; en élevant les prix d’un tiers, en réduisant les frais d’un quart, on s’assurait un bénéfice annuel d’un million au mininum. Or il avait la main sur toutes les carrières ; elles étaient achetées et en partie payées. Pour le solde, rien de plus facile que de puiser dans les poches du public. La compagnie des gypses de l’Isère, fondée au capital de cinq millions et payant un dividende d’un million par an soit vingt pour cent, devenait le placement favori des pères de famille. Les actions de cinq cents francs montaient à mille au bout de la seconde année, et alors les heureux fondateurs, réalisant leurs titres, empochant leur bénéfice, passaient l’affaire à d’autres et assistaient en simples curieux aux prospérités toujours croissantes de l’entreprise. Il cita vingt spéculations inaugurées comme la sienne sous l’œil de la justice, sous l’aile du pouvoir, et qui toutes avaient enrichi, sinon les actionnaires, au moins les administrateurs.

A ce discours, le marquis répondit en vrai gentilhomme :

Qu’est-ce que tout cela me fait ? La terre que je vous ai vendue est à vous ; tirez-en des milliards, si bon vous semble. Auriez-vous la prétention de me gratifier sur vos profits, mon cher ?

Le bon apôtre se récria. C’était une restitution qu’il offrait, et il l’offrait parce qu’elle avait été stipulée verbalement par maître Foucou, en faveur de son noble client, dans la vente de la plâtrière. Maître Foucou, interpellé, n’osa point démentir le fait, quoiqu’il n’en eût aucune souvenance. Il demeura donc établi que le marquis de Vaulignon avait droit à un certain nombre d’actions libérées dans la compagnie, et Roquevert insinua que, si l’illustre actionnaire daignait administrer ou surveiller lui-même l’emploi de ses deniers, ce serait un grand honneur pour les gypses de l’Isère.

Tous ces propos s’échangeaient autour de la table, à bâtons rompus, au milieu du bruit des bouchons, du cliquetis des verres, des plaisanteries grivoises, d’une chanson fredonnée par maître Tétard et d’une histoire à tout casser que le vicomte racontait pour la vingtième fois à Gérard. Le marquis ne parut pas même effleuré par la tentation de recommencer une fortune ; mais le comte Gérard mordait avidement à l’appât. Mainfroi comprit que tôt ou tard l’influence du fils jetterait le père dans le plâtre ; mais il ne daigna point les dissuader du tripotage. Tout était fini pour jamais entre lui et cette famille. Marguerite lui devint étrangère ; il se voyait séparé d’elle non-seulement par la personne d’un mari, mais par ce triste Gérard de Vaulignon, qui semblait le moins désirable des beaux-frères.


III

Quelques années après ce mémorable festin dont on parle encore à Grenoble, dans les premiers jours de décembre 186—, Jacques Mainfroi, bâtonnier de son ordre, reçut le billet suivant sur papier de deuil :

« On m’assure, , monsieur, que vous avez autant de générosité que d’éloquence ; c’est pourquoi je viens à vous. Un indigne procès qui outrage les lois mêmes de la nature m’a plus que ruinée ; je dois le peu qui me reste et quelque chose en sus. Ce n’est pas la pauvreté que je crains, ni même de rester insolvable devant les malhonn êtes gens qui m’ont dépouillée ; mais ma liberté est en jeu, et pour moi qui ai passé vingt-cinq ans sous le ciel, au grand air, dans mes chères forêts de Vaulignon, la liberté, monsieur, c’est la vie. Les juges auraient pitié de moi, s’ils savaient qu’une question de mort, une affaire capitale est cachée sous ce procès civil ; mais qui peut se flatter d’attendrir les juges ? Vous sauriez tout au moins les persuader, vous qu’ils aiment, qu’ils honorent, vous qui par excellence, à ce que j’entends dire, avez l’oreille de la cour. Pourvu qu’on ne vous ait pas déjà travaillé contre moi ! Je frémis à cette idée ; on a fait tant de manœuvres à Grenoble et à Paris ! Si vous ne vous rangez de mon bord, je suis morte. Vous voyez bien, monsieur, que mon dernier, mon unique espoir est en vous. Quand même vous auriez quelques préventions, accordez— moi une heure d’audience, rien qu’une Je jure de vous prouver que ma cause est juste devant Dieu. Il faut pourtant vous avouer que tout le monde ici la croit perdue. Si vous éprouviez un échec ! le premier ! par ma faute ! pour vous être aveuglément fié à moi ! Cette idée est affreuse, et pas la moindre compensation à vous offrir ! Eh bien ! c’est peut-être cela même qui vous décidera. J’aurais été ainsi, moi, si Dieu m’avait accordé de naître homme. Les luttes, les dangers, une bonne action presque impossible et rien au bout : c’est tentant ! Vous allez croire que je suis folle ! Non, monsieur, j’ai toute ma tête, et pourtant on la perdrait à moins.

« A bientôt, monsieur, n’est-ce pas ? Je doute ai peu de vous que je vous remercie à l’avance.

VICOMTESSE de MONTBRIAND.


Le jeune bâtonnier répondit par retour du messager :

« M. Mainfroi présente ses plus humbles hommages à Mme la vicomtesse de Montbriand, et la prie en grâce de vouloir bien rester chez elle vers deux heures.

Or, comme il n’était que midi, Jacques eut tout le temps de se remémorer l’histoire des dernières années : le mariage de Marguerite célébré au château, sans témoins, sauf le strict nécessaire ; le jeune couple traversant Grenoble à nuit close pour déjouer la curiosité provinciale, qui dort peu. Six ou sept mois plus tard, au moment des courses d’automne, les petits journaux de sport annonçaient la mort du vicomte, écrasé sous son cheval à La Marche et rapporté dans l’enceinte du pesage par deux horribles gamins qui lui firent cette oraison funèbre : « En voilà un qu’est aplati comme deux sous de galette, mes bons messieurs. » Vers ce temps-là, quelques désœuvrés, guetteurs de diligences, prétendaient avoir vu passer la jolie veuve en poste, sur la route de Grenoble à Vaulignon. La spéculation des plâtrières était alors dans son plein et dans son beau ; le plâtre coûtait cher à Grenoble et aux environs ; il n’était bruit que des bénéfices réalisés par le monopole ; le marquis, ivre de succès, se laissait nommer président du conseil d’administration ; le comte Gérard accourait du fond de l’Allemagne avec son intéressante famille, et faisait rafle sur les deux cents premiers billets de mille francs. Un an, deux ans passaient sur la tête des hommes ; les actions des gypses de lisère obtenaient une plus value de cent vingt-cinq pour cent. Tout à coup un simple rustaud, vigneron d’une mauvaise vigne, s’ennuyait de payer le plâtre deux fois trop cher : il appelait un ingénieur, faisait sonder son domaine et découvrait un gisement aussi long, aussi large et aussi profond que pas un des quinze autres. Le monopole arrêtait cette concurrence au plutôt, mais il en coûtait bon. D’ailleurs l’éveil était donné ; tout le monde cherchait du plâtre, quelques-uns même en trouvaient, trois carrières inédites vinrent s’offrir à la fois. Le marquis veut qu’on les accapare à tout prix ; Roquevert aime mieux qu’on les ruine ; grand débat, assemblée orageuse, résolution favorable au marquis ; et Roquevert en profite pour tirer son épingle du jeu. II vend ses titres par dépit, ou mieux par prudence ; M. de Vaulignon les achète, et c’est le commencement d’une baisse qui ne doit plus s’arrêter qu’à zéro. Roquevert, vieux, gros, commun, presque illettré et parfaitement taré, mais riche à dix millions, épouse la fille d’un préfet criblé de dettes ; il devient conseiller général, député, propriétaire d’un journal officieux ; il aspire au sénat et choisit déjà dans ses nombreux domaines celui dont il prendra le nom, s’il est fait comte. M. de Vaulignon, têtu comme un casque, se retranche dans son monopole que des centaines de concurrents battent en brèche de tous côtés. Chaque matin un nouveau paysan découvre une nouvelle carrière : il semble que le sol de l’Isère se change en plâtré pour changer l’or en cuivre au château de Vaulignon. A toute force enfin, sur le cri des intéressés, on liquide. L’affaire est désastreuse peur tous, mais surtout pour l’honnête homme sans malice qui s’est laissé mettre en avant. qui a pris sur lui, qui s’est engagé pour les autres, donnant sa signature à tort et à travers. Une spéculation ne se dénoue pas en cinq minutes comme un vaudeville : le quart d’heure de Rabelais a duré trois ans pour le moins. Le marquis a commencé par rendre tout ce qu’il avait mis en poche, mais assurément c’était peu ; la chronique évaluait ses pertes à plus d’un million. Qu’a-t-il fait ? oit s’est-il procuré des ressources ? D’aucuns prétendent que sa fille s’est un peu dépouillée, d’autres qu’il a dépouillé sa fille. Personne ne suppose que le comte Gérard soit venu à la rescousse : il a fait une bien longue absence et dans le plus mauvais moment, ce Gérard ; mais, en somme, on avait soldé le plus gros l’année dernière, quand le marquis fut frappé de paralysie. Voilà sa succession ouverte depuis dix mois ; comte et la comtesse se sont fait envoyer en possession du château et des deux domaines ; ils payeront ce qui reste dû.

Les faits connus n’expliquaient ni la ruine totale de Mme de Montbriand, ni ce danger de mort dont elle se disait menacée. La pauvre femme s’était laissé induire en procès contre le testament très régulier de son père ; elle avait perdu en instance, en appel et en cassation. Le tribunal venait encore de donner gain de cause à la famille contre elle dans un règlement de compte. Ces procès avaient dû lui coûter cher, mais ils ne pouvaient pas avoir dévoré un million de dot et un demi-million de douaire ; la justice n’est pas encore si gourmande en ce benoît pays. Et quand terne la vicomtesse ne posséderait plus rien, n’y a-t-il pu un vieux proverbe qui dit : plaie d’argent n’est pas mortelle ?

Tout en cherchant la solution de son problème, Mainfroi ne pouvait se défendre de philosopher un peu sur le remue-ménage du monde. Que de choses avaient changé autour de lui en moins de sept années ! Il avait vu crouler la fortune des uns, l’honneur des autres, la force et la santé de plusieurs. M. de Vaulignon était mort et le gros Foucou en enfance ; le premier président, M. de Mondreville, s’affaiblissait à vue d’œil, quoiqu’il ne fût ni très-vieux ni usé par la vie. La belle Mme Portal, tout à fait détrônée, se cachait avec son mari dans quelque chalet de la Suisse ; on avait mené trop grand train, fait des dettes, joué à la Bourse, et enfin déménagé avec la caisse qui appartenait à l’État. Et Marguerite, la dédaigneuse, était réduite à mendier l’assistance de ce même avocat qu’elle avait si cavalièrement éconduit ! Mainfroi seul poursuivait sa marche ascendante ; il était plus éloquent, plus célèbre et plus honoré que jamais. Comme homme, il n’avait rien perdu : trente-deux dents bien blanches, la taille toujours élégante, les cheveux noirs et le teint frais, bon estomac d’ailleurs, et le cœur aussi jeune qu’à vingt-cinq ans. Pourquoi n’était-il pas marié ? Nul ne pouvait le dire, pas même lui. Les occasions s’étaient offertes, à coup sûr, et par douzaines. Grenoble serait une ville privilégiée entre toutes, si les mères de famille n’y tendaient pas de piéges aux célibataires riches et bien posés. Il répondit longtemps à toutes les ouvertures : « J’attends d’être, magistrat. » C’était se retrancher dans un cercle vicieux, car il disait en même temps à M. de Mondreville et à tous ceux qui le poussaient vers la magistrature : « Quand je serai marié. » Les logiciens inférèrent de là qu’il mourrait avocat et garçon, et cette idée s’accrédita si bien qu’on finit par le laisser en paix.

Et véritablement son esprit et son cœur jouissaient d’une tranquillité merveilleuse. Au moment de revoir la noble créature qu’il avait adorée pendant huit jours, il n’éprouva d’autre émotion qu’une vague curiosité, assaisonnée d’un grain de compassion et d’un atome de coquetterie. Il s’habilla en homme du monde, pour bien marquer qu’il se rendait chez la vicomtesse à titre officieux ; la cravate blanche de l’avocat ne va pas en ville, elle attend le client chez elle et ne court pas au-devant de lui. A deux heures moins dix minutes, il fit avancer un joli coupé noir qu’il avait fait venir de Paris pour ses étrennes, et bientôt il sonnait chez Mme de Montbriand, au second étage d’une maison meublée, dans le quartier neuf.

Il était attendu, et si impatiemment, que la jeune chambrière, en ouvrant la porte, se tint à quatre pour ne pas lui sauter au cou. C’était une Vaulignonnaise, sœur de lait de Marguerite, et sa suivante depuis le sein maternel. « Entrez, monsieur, dit-elle, entrez vite ; elle est là, ma pauvre fatiguée I Pour l’amour du bon Dieu l si vous ne lui remettez pas un brin de cœur dans l’estomac, il ne restera plus qu’à nous porter en terre, ah mais oui, toutes les deux ! »

Ce disant, la bonne créature, après l’avoir dépouillé de son paletot, l’empoigna littéralement au coude et le poussa dans un petit salon en criant ; « Madame, le voici, le repêcheur de noyés ; faut qu’on l’écoute ! »

Une autre se serait retirée par discrétion, elle campa ses deux poings sur les hanches et attendit la suite des événements de pied ferme.

Mainfroi, de prime abord, ne vit rien qu’une tache noire dans l’affreux bariolage du mobilier. Le noir est une couleur sévère qui condamne le scandale des autres. Mme de Montbriand, assise ou plutôt accroupie sur une chauffeuse basse au coin du feu, semblait réduite à rien. Était-ce le malheur qui avait diminué cette fière amazone, ou simplement l’effet d’optique qui rapetisse à nos yeux, au bout de quelques années, tout ce qui nous a paru grand ?

L’avocat, à seconde vue, retrouva le charmant visage dont il avait rêvé quelquefois. Le temps et les soucis y marquaient des traces lisibles. Un pli sévère se dessinait au milieu du front ; le nez était gonflé, les yeux rougis, la joue imperceptiblement ravinée de haut en bas jusqu’à la commissure des lèvres. Tout cela n’était peut-être qu’un accident passager, réparable en quelques mois de bonheur, comme ces fausses désolations du paysage qui s’effacent au premier sourire du soleil. Il se pouvait aussi que la flétrissure fût de celles qui s’accusent et s’aggravent de plus en plus jusqu’à la mort.

Mme de Montbriand désigna un siége à Mainfroi, et lui dit quelques mots de remerciement vif, mais banal, qu’il se hâta d’interrompre. « Madame, répondit-il, c’est moi qui deviendrais votre obligé, si vous me fournissiez une occasion d’éclairer la justice. »

Cette voix, dont le timbre était reconnaissable entre mille, réveilla brusquement un souvenir enseveli au fond du cœur de Marguerite. Ses yeux s’ouvrirent ; elle se mit à regarder face à face l’homme en qui tout à l’heure elle ne voyait qu’un conseiller obligeant. Presque aussitôt la joie illumina son visage navré. « Serait-ce vous, monsieur ? dit-elle en se levant en pied. Oui, oui je ne me trompe pas ; le ciel en soit loué ! C’est vous que je retrouve au moment où je vous espérais le moins ! VOUS ! »

Machinalement le bon Jacques se leva comme elle. Or, le salon n’était pas des plus vastes, ni la cheminée des plus larges ; Mme de Montbriand avait repris sa belle taille, sa bouche se trouvait à la même hauteur que la cravate de Mainfroi, et si la consultation ne commença point par un choc de sympathies, c’est que le bâtonnier du barreau de Grenoble fut discret et retenu. « Drôle de maison, pensa-t-il, où tout le monde se jette à votre tête ! » Mais son âge et sa profession lui permettaient de mesurer en sceptique les plus fougueux élans de la nature humaine. Il se demanda s’il avait affaire à une folle ou à une rouée, ou… mais l’autre hypothèse, qu’il eût trouvée flatteuse au dernier point, était la moins vraisemblable des trois. Dans le doute, il s’arma d’une gravité souriante et dit :

« Serais-je donc assez heureux, madame, pour qu’il y eût dans un recoin de votre mémoire quelque souvenir de moi ?

— Vous en doutez ! répondit-elle avec une sorte d’emportement. Polyxénie, il en doute »

Mainfroi étudia la figure de la soubrette en juge d’instruction. Elle semblait profondément ahurie. « Il n’y a pas de fraude concertée, pensa-t-il ; c’est de l’égarement pur et simple. »

Mais déjà Mme de Montbriand se jetait dans la chambre voisine et rentrait en agitant un album qui s’ouvrit tout seul au bon endroit. « Voyez ! » dit— elle.

Il vit un paysage d’hiver et deux cavaliers au milieu. L’aquarelle n’était ni meilleure ni pire que cent mille autres qui émaillent les albums de province. Toutes les jeunes filles bien élevées en auraient fait autant après dix-huit mois de leçons, et pourtant le cœur de Mainfroi se mit à battre un peu plus fort que de coutume. Il avait reconnu le carrefour de Vaulignon, la monture et le costume de Marguerite, et sa propre personne, à lui, vaguement esquissée ; et son cheval arabe, pauvre bête, morte du vertigo depuis cinq ans. Ce paysage bon ou mauvais n’avait pas été peint pour les besoins, de la cause. Il portait une date, il était classé à son rang, au milieu d’ une collection de souvenirs. Les cinq ou six études suivantes témoignaient ou d’une idée fixe ou d’un sentiment fidèle : c’était le même carrefour à divers points de vue et à diverses fleures, et tout cela peint au grand air, sous la bise de février qui rougit les petites mains roses.

Tandis qu’il feuilletait avec une certaine émotion ces pages touchantes, Polyxénie vint à pas de loup se pencher sur son épaule. Elle le vit arrêté en contemplation devant le groupe où son beau cheval blanc ombré de lilas clair piaffait sur la neige bleuâtre. « Pas possible, monsieur ! s’écria la jeune sauvage, c’était donc vous ?

— Moi, qui ?

— Vous qui, vous que, n’importe ; il n’y a pas de choix, pardi ! Nous ne connaissons pas tant de monde ! Vous qui vous promeniez comme un beau ténébreux, vous que mademoiselle a pris pour son prétendu ! Une délicatesse de ses bons parents, croyait-elle ! comme si l’on faisait tant de façons avec les filles dans ce monde-là ! « Voici votre mari, et voilà votre argent ; prenez et décampez, mais surtout ne revenez pas qu’on ne vous appelle ! » Ah ! monsieur, que de malheurs on pouvait encore éviter, si vous l’aviez voulu ! Par quel hasard étiez— vous là ? Et puisque vous vous y trouviez, comment n’avez-vous pas couru après elle ? Est-ce qu’un grand garçon devrait se déferrer à la première malice qu’on lui répond ? Est— ce que… ? »

La vicomtesse imposa silence à cette enfant terrible. Ce ne fut pas sans peine, et Mlle Polyxénie revint tant de fois à la charge que sa maîtresse finit par la pousser amicalement dehors.

Lorsque la’porte fut fermée sur l’indiscrète, Mme de Montbriand respira. « Enfin ! dit-elle, on peut causer. » Mais elle ne trouva plus rien à dire, et Jacques, qui passait avec raison pour la langue la plus déliée de Grenoble, resta muet. Cela dura un certain temps, et plus cela durait, plus parler devenait difficile et grave. Le silence avant les mots remplit le même emploi que le zéro après les chiffres : il en décuple la valeur.

Certes Mainfroi n’était plus amoureux de Marguerite ; tout au plus s’il se rappelait une velléité de mariage aussitôt morte que née. La jeune fille qu’il avait failli demander à son père n’existait plus ; un irréparable passé le séparait de cette veuve plus intéressante que fraîche et mieux faite pour éveiller la compassion que le désir. Cependant la seule idée que cette femme l’avait aimé un moment, par erreur, à la veille d’en épouser un autre, le troublait agréablement. Outre la satisfaction de vanité que le dernier des fats eût éprouvée en pareil cas, il était pris de je ne sais quel respect quasi religieux pour l’amour, cette chose sainte, dont les reliques même sont adorables. Tout à l’heure il se glorifiait peut— être un peu trop de son rôle, et sous la modestie qu’il affectait, on pouvait sentir la revanche du prétendant devancé, l’orgueil de l’homme indispensable. Maintenant il eût été de bonne foi en disant à Marguerite : c Si je sauve votre fortune, je resterai encore votre débiteur. Il n’y a ni procès gagné, ni millions rendus, ni trésors assez magnifiques pour payer la première pensée d’une âme vierge. »

Cette réflexion le pénétra et l’amollit si bien qu’il éprouva le besoin de réagir contre la lâcheté de son cœur.

« Eh bien ! madame ? » demanda-t-il brusquement, d’un ton qui voulait dire : nous ne sommes pas ici pour nous amuser.

La pauvre femme tressaillit comme saisie par ce rappel à la réalité. Les larmes envahirent ses yeux, mais elle sut réagir, elle aussi, contre sa faiblesse.

« Eh bien ! monsieur, répondit-elle en souriant, quoique ce maudit procès nous talonne et qu’il n’y ait pas de temps à perdre, je ne veux pas, je ne dois pas vous en parler aujourd’hui. Tant pis ! c’est fête. J’ai vingt ans depuis un quart d’heure. J’en avais cent hier. J’en aurai cent demain… Oh ! je ne me fais pas d’illusion sur ma triste personne : je suis une femme bien finie, et ma vie est gâchée plus déplorablement encore que ma fortune ; mais puisque Dieu permet que je retrouve un de ceux qui m’ont vue jeune, belle, capable d’aimer et digne d’être aimée, il faut absolument que je fasse une débauche de souvenirs et que je me plonge dans le passé jusqu’au cou. A demain les affaires sérieuses !

Mainfroi l’approuva d’un sourire, et elle se mit à conter son petit roman avec une volubilité enfantine, brouillant tout, confondant les dates, omettant les faits principaux et s’oubliant au milieu des détails inutiles, mais heureuse, et laissant paraître à chaque mot qu’elle parlait pour elle et non pour l’auditoire. Le récit n’apprit rien ou peu de chose à Mainfroi. Elle s’étendit longuement sur son enfance, sur son père qui lui faisait peur, sur sa mère qui pleurait toujours, sur son frère qui lui tua sa plus belle poupée pour essayer son premier fusil. Le deuil de la poupée tint autant de place, sinon plus, que la mort de Mme de Vaulignon, pauvre créature sans ressort, caractère effacé par les rudes frottements du marquis. Il fut longuement question d’un couvent de Grenoble où Marguerite faillit mourir, et puis d’une Mlle Camille, excellente musicienne et fille instruite autant que belle, mais rude à son élève et trop maîtresse au château. M. de Vaulignon lui témoignait de grands égards, mais un jour, à propos d’une lettre qu’elle avait perdue, il la chassa comme une voleuse, et Marguerite fut quasiment livrée à elle-même dès ce jour-là. Ce fut son meilleur temps, sa vraie vie. - « Je me console parfois, disait-elle, en pensant que l’enfer ne saurait me reprendre mes cinq bonnes années, de quinze à vingt. Mon père ne s’occupait de moi qu’aux repas, et encore ! J’étais libre de me lever avant le réveil des oiseaux ; je courais seule à cheval, loin du château, hors des routes, ivre de mouvement, altérée d’inconnu, soutenue par un secret et fol espoir de rencontrer les limites du monde. Du jour au lendemain, mes goûts, mes idées, mes curiosités, tout changeait ; je n’aimais plus que la musique, ou la peinture, ou bien je me plongeais par caprice dans quelque science démodée, comme l’alchimie ou l’astrologie judiciaire. La bibliothèque du château, qui m’était ouverte sans réserve, avait été composée par je ne sais qui de nos ancêtres, mais à coup sûr par un ami du merveilleux. Je puisais au hasard, je dévorais, je passais des nuits à étudier l’absurde par principe ou à m’enivrer d’un beau livre, suivant que j’avais eu la main heureuse ou maladroite ; mais je vivais, je pensais, j’agissais ! Ma belle-sœur elle-même ne put gâter mes bonnes années, quoiqu’elle demeurât tout l’hiver avec nous. Elle me haïssait bien un peu, parce qu’elle me voyait embellir à mesure que rage et la maternité la rendaient plus laide et plus grotesque ; mais la liberté de mes allures et l’indépendance de mon esprit ne lui laissaient guère de prise : je savais me soustraire à ses basses méchancetés par des soubresauts héroïques ; j’avais mes retraites inaccessibles sur les sommets de la pensée et dans les infinis de l’espace. C’est à mes dix-neuf ans, pas plus tôt, que la guerre a commencé entre nous. Mon père avait renoncé de bonne grâce à l’espoir de m’enterrer dans un couvent ; je m’étais si fièrement prononcée, le médecin lui-même avait si bien parlé, que personne, sauf elle, ne pensait plus à me jeter un voile sur la tête. Elle m’entreprit avec force, patience et ténacité, en véritable Allemande, et, lorsque j’eus réfuté tous ses arguments, elle ne craignit pas d’insinuer que mon renoncement avait été prévu, sinon stipulé, dans son contrat de mariage avec Gérard. Moi qui vivais à mille lieues au-dessus des calculs misérables, je sentis rudement le coup qui me cassait les deux ailes ; mais, au lieu de pleurer, je courus droit à mon père, je lui dis que, s’il avait besoin de me déshériter dans l’intérêt de son nom, j’y donnais les mains de bonne grâce, que j’étais même résignée à rester fille, sans regret, pourvu qu’il me permit de finir mes jours à Vaulignon ou aux Trois-Laux, dans un appartement du château ou dans une maison du village, mais libre et maîtresse de courir sous le ciel de Dieu. Mon père se piqua d’honneur ; il y avait en lui quelque restant de chevalerie : « Remettez-vous, me dit-il ; vous serez bientôt mariée, et vous ne serez jamais déshéritée. » Il passa toute une semaine à écrire et à lire des lettres, il fit même un voyage à Grenoble, et il me dit à plusieurs reprises : Votre père s’occupe de vous.

« Vous devinez, monsieur, le travail qui se fit dans ma petite tête. L’idée de ce prochain mariage éclaira le monde d’un jour tout nouveau ; la nature revêtit des aspects inconnus : tous les arbres de la forêt se transformèrent en beaux jeunes gens, le rude vent de l’hiver se mit à rouler pèle-mêle des feuilles mortes et des baisers. J’étais foncièrement innocente, mais je n’étais pas ignorante ; c’est le cas de toute fille honnête qui a lu. J’attendais avec une secrète angoisse, mais avec la plus généreuse cordialité le jeune homme que mon père avait choisi pour son gendre ; je l’aimais d’avance, quel qu’il fût : je crois que toutes les femmes, si elles veulent être sincères, avoueront qu’elles ont passé par là.

« Je n’ai pas à vous rappeler notre singulière rencontre et la courte méprise qui s’ensuivit. Vous avez occupé mon esprit pendant quelques jours, pourquoi m’en défendrais-je ? Oui, j’ai pensé à vous tantôt en bien, tantôt en mal, jusqu’au moment où l’on m’a présenté M. de Montbriand, et dès lors, s’il faut tout vous dire, je n’ai vu au monde que lui. Je ne devrais peut-être pas avouer cette passion aveugle et mal récompensée. Mon mari s’est lassé de moi au bout d’une semaine ; il a repris la vie d’Opéra le lendemain de notre arrivée à Paris, et tous les efforts que j’ai faits pour le ramener n’ont abouti qu’à des réconciliations passagères. Je ne désespérais pourtant de rien, car j’ai rame forte : mais il mourut d’un horrible accident, comme vous rayez sans doute ouï dire, et ma jeunesse finit là. Vous plait-il maintenant que nous parlions d’affaires ? Tout bien pesé, il y aurait peut-être indiscrétion à vous déranger deux jours de suite pour un être aussi misérable que moi.

— Non, madame, répondit Mainfroi avec une chaleur toute juvénile. Je suis à vous, entièrement à vous, et je jure que, si votre cause est seulement défendable, nous la gagnerons haut la main. Je reviendrai tous les jours, tant que vous ne me trouverez pas importun. Vous êtes une vraie femme, et, ce qui est plus admirable encore, une femme vraie et naturelle. Vous méritez cent mille fois qu’un honnête homme rompe quelques lances pour vous.


EDMOND ABOUT.