Les Milliards d’Arsène Lupin

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Maurice Leblanc

LES MILLIARDS
D’ARSÈNE LUPIN


Table des matières

Chapitre I Paule Sinner ................................
Chapitre II Onze hommes se réunissent...................
Chapitre III Horace Velmont, duc d’Auteuil-Longchamp....
Chapitre IV La Maffia...................................
Chapitre V Le prince Rodolphe ..........................
Chapitre VI La revanche de Maffiano ....................
Chapitre VII La Belle au bois dormant ..................
Chapitre VIII Un nouveau combattant.....................
Chapitre IX Les coffres-forts ..........................
Chapitre X S. O. S......................................
Chapitre XI Mariage.....................................

Chapitre I

Paule Sinner

James Mac Allermy, fondateur et directeur de Allô-Police,
le plus grand journal de criminologie des États-Unis, venait
d’entrer, en fin d’après-midi, dans la salle de rédaction. Entouré
par quelques-uns de ses collaborateurs, il leur disait son opinion

– encore bien incertaine d’ailleurs – relative à l’abominable
crime commis, la veille, sur trois jeunes enfants, et que l’opinion
publique, révoltée par ses circonstances particulières, avait aussitôt
baptisé le « massacre des trois jumeaux ».
Après quelques minutes de considérations sur la criminalité
vis-à-vis de l’enfance en général, et sur le forfait de la veille en
particulier, James Mac Allermy se tourna vers Patricia Johnston,
sa secrétaire, qui, mêlée aux rédacteurs, l’écoutait :

– Patricia, c’est l’heure du courrier. Toutes les lettres sont-
elles prêtes pour la signature ? Passons dans mon bureau, voulez-
vous ?
– Tout est prêt, monsieur… Mais…
Patricia s’interrompit. Prêtant l’oreille à un bruit insolite,
elle acheva :

–… il y a quelqu’un dans votre bureau, monsieur Mac Allermy
!
Le directeur eut un haussement d’épaules.

– Quelqu’un dans mon bureau ? C’est impossible ! La porte
sur l’antichambre est fermée au verrou.
– Mais votre entrée particulière, monsieur ?
Allermy sourit en tirant une clef de sa poche.

– La clef ne me quitte pas, la voici. Vous rêvez, Patricia…
Voyons, allons travailler… vous m’excusez, Fildes, je vous fais
attendre !
Il avait mis la main familièrement sur l’épaule d’un de ses
assistants, non pas un de ses rédacteurs mais un de ses amis
personnels, Fildes, qui venait presque chaque jour lui rendre
visite au journal.

– Prenez votre temps, James Allermy, dit Frédéric Fildes,
homme de loi et attorney. Je ne suis pas pressé et je sais ce que
c’est que l’heure du courrier.
– Allons-y, dit Mac Allermy. Au revoir, messieurs, à demain,
tâchez de vous documenter sur le crime.
D’un signe de tête, il prit congé de ses collaborateurs et,
suivi de sa secrétaire et de Frédéric Fildes, il sortit de la salle de
rédaction et, traversant un couloir, ouvrit la porte de son bureau
directorial.

La vaste pièce, élégamment meublée, était vide.

– Vous voyez, Patricia. Il n’y a personne ici.
– Oui, répondit la secrétaire, mais constatez, monsieur,
que cette porte, tout à l’heure fermée, est ouverte à présent.
Elle désignait une porte qui, du bureau, donnait dans une
pièce plus petite où se trouvait le coffre-fort.

– Patricia, depuis ce coffre-fort jusqu’à la sortie dérobée
qui ouvre sur la rue et par où je passe quelquefois, il y a deux
cents mètres de couloirs et d’escaliers, coupés de treize portes et
de cinq grilles toutes verrouillées et cadenassées. Personne n’a
pu utiliser cette issue.
Patricia réfléchissait, ses fins sourcils légèrement froncés.
C’était une grande jeune femme élancée, d’allure harmonieuse
et souple, indiquant la pratique des sports. Son visage, un peu
irrégulier, un peu court peut-être, n’était pas d’une beauté classique
mais, avec un teint sans fard, d’une pureté mate et comme
transparente, avec sa bouche grande, bien dessinée, aux lèvres
naturellement rouges, entrouvertes sur des dents éclatantes,
avec son front large et intelligent sous les ondes de la chevelure
où l’or et le bronze se mêlaient, avec ses yeux surtout, longs, gris
vert, entre d’épais cils sombres, un incomparable charme en
émanait : un charme profond et presque mystérieux quand Patricia
était grave, mais qui devenait léger et en quelque sorte
enfantin quand elle se laissait aller à un accès de franche gaieté.
Et tout en elle respirait la santé, l’équilibre physique et moral,
l’énergie, le goût de vivre. Elle était de ces femmes qui ne mentent
pas et ne déçoivent pas, qui créent la sympathie et la
confiance, qui suscitent l’amitié et l’amour.

Par une habitude qu’elle avait prise peu à peu auprès de
Mac Allermy et qui était devenue un réflexe, elle jeta un coup
d’oeil circulaire autour de la pièce pour s’assurer que rien n’y
avait été dérangé depuis qu’elle y avait mis de l’ordre.

Un détail la frappa.

Sur un bloc-notes, posé sur le bureau et qu’elle voyait en
sens inverse, elle lisait deux mots écrits au crayon. L’un était un
prénom : Paule, l’autre, qu’elle déchiffra moins aisément, un
nom : Sinner. Donc, Paule Sinner. Il s’agissait d’une femme.

Pas un instant, Patricia, qui connaissait les moeurs sévères
de Mac Allermy, n’admit qu’une femme pût être entrée dans
l’existence de celui-ci et moins encore qu’il en inscrivît le nom
ouvertement dans son bureau directorial.

Mais alors, que signifiait Paule Sinner ?

Mac Allermy, qui l’observait, sourit :

– À la bonne heure, Patricia, rien ne vous échappe. Mais
l’explication est simple : c’est le titre d’un roman français qu’un
traducteur m’a apporté aujourd’hui et qui me plaît assez. Paule
Sinner est le nom de l’héroïne. En français le titre frappe davantage

Paule la Pécheresse.

Patricia eut l’impression que Mac Allermy ne donnait pas
une explication exacte. Mais pouvait-elle en demander une autre
?

À ce moment, coupant ses réflexions, l’électricité s’éteignit
soudain, les plongeant dans l’obscurité.

– Ne vous dérangez pas, monsieur, c’est un plomb qui a
sauté. Je m’y connais. Je vais réparer ça, dit Patricia.
À tâtons, elle gagna l’antichambre qui précédait le bureau
de Mac Allermy et qui s’ouvrait sur un palier au troisième étage
de l’escalier privé de la direction. Des ampoules, restées allumées
au rez-de-chaussée, mettaient dans l’ombre une lueur diffuse.
Dans un étroit réduit servant de débarras, la jeune femme
prit une légère échelle double à six marches et, la dépliant, la
dressa contre le mur. Elle y monta, crut entendre, provenant de
quelque part dans l’ombre un bruit léger et soudain une angoisse
lui serra le coeur…

« Il » était là, elle n’en doutait pas, il était là, caché dans la
demi-obscurité, prêt à l’attaque comme un fauve guettant sa
proie…

C’était un être mystérieux, équivoque, menaçant. Elle ne
l’avait jamais vu, mais elle savait son existence ; elle savait qu’il
était le secrétaire particulier de Mac Allermy, un secrétaire qui
ne se montrait pas, qui était aussi un garde du corps, un espion,
un factotum, homme à tout faire aux attributions secrètes et
diverses, homme énigmatique, homme sournois, homme dangereux,
homme de ténèbres, dont Patricia devinait sans cesse
autour d’elle la présence et la convoitise, qui l’inquiétait et parfois,
malgré sa vaillance, la terrifiait.

Sur son échelle, le coeur battant, elle écoutait… Non,
rien !… Elle s’était trompée sans doute… Elle domina son émoi,
essaya de sourire et se mit à sa besogne.

Elle enleva le plomb, remplaça le fil rompu, en ajusta un
autre, et répara le coupe-circuit. La lumière jaillit, voilée à demi
par le verre dépoli de l’ampoule.

Alors se produisit l’assaut. L’être, de l’ombre où il était embusqué,
surgit juste au-dessous de Patricia. Deux mains saisirent
les genoux de la jeune femme. Patricia chancela sur son
échelle et, perdant presque connaissance, sans pouvoir jeter un
cri, glissa et tomba dans les bras ouverts qui l’étreignirent et la
maintinrent dans sa chute sur le parquet où elle se trouva étendue
sans voix et sans mouvement.

Patricia se rendit compte que l’assaillant était très grand et
d’une force irrésistible. Dans une réaction presque immédiate
elle tenta de se débattre, ce fut en vain. L’étreinte l’immobilisa
comme une proie vaincue d’avance.

Et, tout en la maintenant, l’homme chuchotait à son
oreille :

– Ne résiste pas, Patricia, à quoi bon ? N’appelle pas !… Le
vieux Mac Allermy pourrait t’entendre, et que penserait-il de te
voir entre mes bras ? Il croirait à notre accord. Et il aurait raison.
Nous sommes faits, toi et moi, pour nous accorder. Tous les
deux nous voulons satisfaire nos ambitions, gagner de l’argent,
gagner le pouvoir, et le plus vite possible. Mais tu perds ton
temps, Patricia. Ce n’est pas parce que tu es la maîtresse du fils
Allermy que tu arriveras à quelque chose. Allermy junior n’est
qu’un crétin, un incapable. Quant au vieux, il se range plus ou
moins dans la même catégorie. En outre, il est en train d’organiser
avec son ami Fildes, qui lui ressemble, une affaire énorme…
oui… où il se cassera les reins. Patricia, si nous savons manoeuvrer,
toi et moi, avant six mois, le journal Allô-Police nous
tombe dans les mains, et tous les deux nous saurons en tirer des
dollars et des dollars, des dollars par centaines de mille ! Abonnements,
annonces, scandales, chantages, il y a tout là-dedans.
Seulement, faut savoir s’en servir. Et moi je saurai ! Mais voilà,
je t’aime, Patricia. C’est une force et une faiblesse. Aide-moi à
devenir le maître, le maître capable de tout, de tous les crimes et
de tous les triomphes que tu partageras avec moi ! À nous deux,
nous dominerons le monde. Tu comprends, n’est-ce pas ? Tu
acceptes ?
Elle balbutia, éperdue :

– Laissez-moi… laissez-moi maintenant. Nous parlerons de
tout cela plus tard… À un autre moment. Quand nous ne pourrons
pas être entendus, surpris…
– Alors, il me faut une preuve de notre accord… de ta
bonne volonté… Un baiser et je te laisse.
Patricia s’affolait. L’homme sentait l’alcool ; elle devinait
son visage grimaçant tout contre son visage à elle. Des lèvres
enfiévrées se posaient sur son cou ou sur ses joues, cherchant
ses lèvres qu’elle détournait… et toujours cette voix près de son
oreille :

– Je t’aime, Patricia. Comprends-tu ce que c’est qu’un
amour qui doublerait une association comme celle que nous
pourrions former, toi et moi. Les deux Allermy, ce sont des incapables,
des fantoches… Moi, ce sont toutes tes ambitions que
je devine, que je sais, réalisées, dépassées. Aime-moi, Patricia. Il
n’y a pas au monde un autre homme de ma qualité, de ma puissance
cérébrale, qui ait ma volonté, mon énergie. Ah ! tu faiblis,
Patricia, tu m’écoutes, tu es troublée…
Il disait vrai. Malgré sa révolte et son dégoût, elle subissait
un désarroi, un vertige bizarre, qui l’entraînait vers le plus effroyable
dénouement.

L’homme eut un ricanement sourd.

– Allons, tu consens, Patricia… Tu ne peux plus résister. Tu
es au bord du gouffre. Pauvre petite, ce n’est pas parce que tu es
une femme, ne crois pas ça !… Tout le monde devant moi
éprouve ce désarroi, cette détresse. Ma volonté domine, renverse
l’obstacle, le brise… Et on est presque heureux, n’est-ce
pas, de remettre entre mes mains sa destinée. Avoue-le… Et
n’aie pas peur. Je ne suis pas méchant, quoique mes camarades
et mes ennemis – des amis, je n’en ai pas – m’appellent « The
Rough »… Le Sauvage, l’Implacable, le Sans-Merci…
Patricia était perdue. Qui aurait pu la sauver ?
Soudain les mains impitoyables se dénouèrent. Le Sauvage
étouffa une plainte, plainte d’affreuse douleur.

– Qu’est-ce ? Qui êtes-vous ? gémit-il, torturé.
Une voix basse et railleuse répondit :

– Un gentleman, chauffeur et ami de M. Fildes. Il compte
sur moi pour le conduire à Long Island, chez des parents à lui
où il doit dîner… et peut-être coucher. Alors, comprends-tu ? Je
passais par ici quand j’ai entendu ton discours. Tu parles bien,
Sauvage. Seulement, tu te trompes quand tu prétends être au-
dessus de tous.
– Je ne me trompe pas, gronda l’autre sourdement.
– Si. Tu as un maître.
– Un maître, moi ?… Nomme-le… Un maître, moi ?… Ce ne
pourrait être qu’Arsène Lupin. Serais-tu Arsène Lupin par hasard
?
– Je suis celui qui interroge mais qu’on n’interroge pas.
L’autre réfléchissait. Il murmura d’une voix altérée :

– Après tout, pourquoi pas ? Je sais qu’il est à New York et
qu’il manigance je ne sais quoi avec Allermy, Fildes et Cie. Et
puis c’est si bien dans sa manière cette torsion des bras. Un truc
à lui qui casse les plus costauds… Alors, tu es Lupin ?
– Ne t’occupe pas de tout ça. Lupin ou non, je suis ton maître,
obéis.
– Moi, obéir ? Tu es dingo. Lupin ou non, mes actes ne te
regardent pas ! Fildes est dans le bureau d’Allermy. Va le retrouver
! Fiche-moi la paix.
– D’abord, laisse tranquille cette femme ! Va-t’en !
– Non !…
Et la lourde main s’abattit de nouveau sur Patricia.

– Non !… Alors tant pis pour toi. Je recommence.
Le Sauvage poussa un profond gémissement d’angoisse et
de douleur. Il semblait qu’on lui arrachait la vie. Ses bras se détendirent.
Il bascula par terre comme un pantin désarticulé.

Le mystérieux sauveur de Patricia aida celle-ci à se relever.
Debout contre lui, encore haletante et frémissante, elle murmura



– Prenez garde ! cet homme est très dangereux.
– Vous le connaissez ?
– Je ne sais pas son nom. Je ne l’avais jamais vu. Mais il
me poursuit, j’ai peur de lui !
– Quand vous serez en péril, appelez-moi. Si je suis à portée
de vous entendre je vous défendrai. Tenez, laissez-moi vous
offrir ce petit sifflet d’argent, c’est un sifflet enchanté, on l’entend
à travers l’étendue… En cas de danger, sifflez sans relâche.
Je viendrai… Et sans relâche méfiez-vous du Sauvage. C’est le
pire des bandits. Mon devoir serait de le livrer immédiatement à
la justice. Mais on néglige ces sortes de devoirs… et bien à tort !
Il inclina sa haute taille souple et, avec un sourire mondain
sur son visage fin, baisa la main de Patricia avec une courtoise
galanterie.

– Est-ce que vraiment vous seriez Arsène Lupin ? chuchota-
t-elle, essayant de bien voir ses traits.
– Que vous importe ! Vous ne voulez pas accepter sa protection
?
– Oh si ! mais j’aimerais savoir…
– Curiosité inutile.
Sans insister, elle retourna dans le bureau du directeur de
Allô-Police et s’excusa de sa longue absence ; elle avait eu un
malaise.

– Maintenant fini, n’est-ce pas ? demanda avec sollicitude
Mac Allermy. Oui, je vois que les couleurs vous reviennent.
Et il ajouta sur un autre ton :

– Nous allons pouvoir parler un peu. J’ai des choses très
sérieuses à vous dire !
Devant ce rappel à l’ordre tout amical, Patricia, secouant
son trouble, redevint lucide et calme ; elle s’assit dans le fauteuil
que Mac Allermy lui offrait et le regarda, attendant la suite. Il
reprit après un petit silence :

– Patricia, depuis votre entrée dans la maison, il y a une dizaine
d’années, vous avez passé par tous les services subalternes.
Savez-vous pourquoi je vous ai choisie, voici maintenant
cinq ans, comme secrétaire de la direction ?
– Sans doute parce que vous m’en jugiez digne, monsieur.
– Évidemment, mais vous n’étiez pas la seule. Il y a d’autres
raisons.
– Puis-je vous demander lesquelles ?
– D’abord, vous êtes belle. Et j’aime la beauté. Ne vous offusquez
pas si je parle ainsi devant mon ami Fildes. Je n’ai pas
de secret pour lui. D’autre part, il y a eu un drame dans votre
vie, un drame que j’ai suivi de près. Mon fils, Henri, a profité de
votre situation et s’est insinué auprès de vous. Vous étiez très
jeune, isolée dans la vie. Il vous a promis le mariage. Vous
n’avez pas su résister, il vous a séduite. Après quoi il vous a
abandonnée, se croyant quitte envers vous par l’offre d’une
somme d’argent, que vous avez refusée d’ailleurs. Et il a épousé
une jeune fille riche, ayant de puissantes relations.
Patricia, toute rougissante, cachant son visage dans ses
mains, balbutia :

– Ne continuez pas, monsieur Allermy. Je suis si honteuse
de ma faute ! J’aurais dû me tuer…
– Vous tuer, parce qu’un jeune misérable s’était joué de
vous !
– Ne parlez pas ainsi de votre fils, je vous en prie…
– Vous l’aimez encore ?
– Non. Mais j’ai pardonné.
Allermy eut un mouvement violent.
– Moi, je n’ai pas pardonné. La faute incombe à mon fils !…
C’est pourquoi je vous ai appelée auprès de moi comme collaboratrice.
– Ce fut à vos yeux une réparation ?
– Oui.
Patricia releva son visage vers lui, le regarda en face.
– Si j’avais su, j’aurais refusé, comme j’ai refusé l’argent
que votre fils m’offrait, dit-elle avec amertume.
– Comment auriez-vous vécu ?
– Comme je l’avais déjà fait, monsieur, en travaillant… En
travaillant au sortir d’ici, le soir, dans une autre place, et le matin
avant d’arriver, en faisant des copies pour une troisième
maison. Il n’y a pas d’être au monde bien portant et courageux
qui ne puisse vivre, Dieu merci, par son travail !
Allermy fronça le sourcil.

– Vous êtes très orgueilleuse.
– Très orgueilleuse, c’est vrai.
– Et ambitieuse aussi.
– Aussi, dit-elle avec calme.
Il y eut encore un court silence et le directeur de Allô-Police
reprit :
– Tout à l’heure, j’ai trouvé sur ce bureau un article de vous
à propos de cet horrible crime d’hier dont nous parlions dans la
rédaction, le massacre des trois jumeaux.
Patricia changea de figure et de ton ; elle fut le débutant
anxieux de l’opinion de son juge.

– Vous avez eu la bonté de le lire, monsieur ?
– Oui.
– Il vous convient ?
Le directeur hocha la tête.
– Tout ce que vous dites sur ce crime, sur les motifs qui
l’ont suscité, sur l’homme que vous croyez coupable, est probablement
juste, en tout cas très ingénieux, très logique. Vous faites
preuve de réelles qualités de discernement et d’imagination.
– Alors, vous le publiez ? demanda la jeune femme ravie.
– Non.
Elle sursauta.
– Pourquoi, monsieur ? fit-elle d’une voix légèrement altérée.
– Parce qu’il est mauvais !
– Mauvais ! Mais vous disiez…
– Mauvais en tant qu’article, oui, expliqua Allermy. Voyez-
vous, mademoiselle, ce qui fait la valeur, à mes yeux, d’un reportage
criminel, ce n’est pas la somme de déductions, de sug–
16 –
gestions et de vérités qu’il comporte. C’est uniquement la manière
dont tout cela est présenté.

– Je ne comprends pas bien, dit Patricia.
– Vous allez comprendre. Supposons…
Il s’interrompit. Sans aucun doute il regrettait de s’être lancé
dans des explications. Il acheva pourtant en abrégeant :

– Supposons que je sois, moi, Mac Allermy, mêlé à quelque
aventure ténébreuse qui me conduise, par impossible, à être
assassiné cette nuit. Eh bien, si les circonstances voulaient que
vous fussiez chargée de raconter ce fait divers, il faudrait que
votre récit mît en relief cette entrevue même que nous avons à
présent, et donnât à cette entrevue un caractère pathétique où le
lecteur sentît déjà les prémices du redoutable dénouement. Il
faudrait que l’intensité de l’impression allât en croissant jusqu’à
la dernière ligne. Tout l’art du journaliste et du romancier se
trouve dans la préparation du drame, dans sa mise en scène,
dans l’indication des premières péripéties, dans ce quelque
chose qui fait que le lecteur est pris tout de suite. Pris par quoi ?
Je ne puis vous le dire. C’est le secret du talent. Si vous n’avez
pas en vous-même cette vocation secrète de vous emparer de
l’attention par des mots, faites des robes ou des corsets, mais
pas de romans, ni d’articles. Vous comprenez, Patricia Johnston
?
– Je comprends, monsieur, que je dois travailler d’abord
comme une apprentie.
– C’est cela même. Il y a de bons éléments dans votre article,
mais présentés par une petite fille à l’école. Rien n’est en
valeur, rien n’est au point. Récrivez-le, écrivez-en d’autres. Je
les lirai… et les refuserai jusqu’au jour où vous aurez attaqué un
article de la bonne manière.
Il ajouta, en riant :

– J’espère que ce ne sera pas à mon sujet et pour éclaircir
un mystère criminel me concernant.
Patricia le regarda avec inquiétude et, vivement, d’un ton
où perçait l’affection qu’elle éprouvait pour l’homme près de qui
elle travaillait depuis des années, elle lui dit :

– Vous me bouleversez, monsieur, est-ce que vraiment
vous prévoyez ?…
– Rien, absolument rien de précis… Mais le genre même de
mon journal me met en relations avec un monde assez spécial,
et certains articles que nous publions m’exposent à des rancunes,
à des vengeances. Ce sont les risques du métier. N’en parlons
plus. Parlons de vous, Patricia, de votre situation, de votre
avenir. Vous me rendez de grands services et, afin que vous ayez
une sécurité matérielle pouvant vous faciliter la vie et vous permettre
d’arriver, j’ai signé un chèque de deux mille dollars que
vous toucherez à la caisse.
– C’est beaucoup trop, monsieur.
– Beaucoup trop peu, étant donné ce que vous faites pour
moi et vos possibilités d’avenir.
– Mais si j’échoue ?
– Ce n’est pas possible.
– Vous avez à ce point confiance en moi ?
– Plus encore ! J’ai en vous une confiance absolue. Je veux
vous parler à coeur ouvert et de choses très intimes. Patricia,
voyez-vous, il arrive pour l’homme un âge où l’on a besoin de
sensations plus fortes, d’ambitions plus vastes et plus complexes.
Nous en sommes là, mon ami Fildes et moi. Et pour
créer dans notre existence trop souvent monotone un intérêt
nouveau et puissant, nous avons mis sur pied une oeuvre considérable,
inédite et captivante, qui réclame toute notre expérience,
toute notre activité et qui satisfait en même temps nos
instincts combatifs et notre souci de haute moralité. Le but que
nous voulons atteindre est grandiose, conforme à nos âmes de
vieux puritains austères que le mal révolte, quelles que soient
ses manifestations. Bientôt, je vous mettrai au courant de la nature
de cette oeuvre, Patricia, car vous êtes digne de participer
aux luttes de nos ambitions. Fildes et moi, nous allons d’ici peu
nous rendre en France pour l’accomplissement de nos plans.
Venez avec nous. J’ai l’habitude de vos services ; votre collaboration
constante et votre présence me sont nécessaires plus que
jamais. Ce sera, si vous le voulez bien, notre voyage… notre
voyage…

Il hésitait, très embarrassé, ne sachant comment finir sa
phrase ou, plutôt, n’osant pas la finir. Il prit les deux mains de la
jeune femme entre les siennes, et, presque timidement, acheva à
voix basse.

– Notre voyage de noces, Patricia.
Patricia demeura stupéfaite, doutant d’avoir bien entendu,
tellement cette demande, que rien ne lui avait fait prévoir, était
inattendue, touchante aussi par sa soudaineté maladroite et sincère.
Elle en concevait une telle émotion, une telle fierté que,
sans pouvoir retenir ses larmes, elle se jeta dans les bras du
vieillard.

– Merci !… Oh, merci !… Cela me réhabilite à mes yeux !
Mais comment accepterai-je, monsieur ? Votre fils est entre
nous, acheva-t-elle en détournant les yeux.
Il fronça le sourcil.

– Mon fils a fait sa vie selon son bon plaisir, je veux faire la
mienne selon mon coeur.
Rougissante, elle chuchota avec une gêne affreuse :

– Il y a autre chose que vous ignorez, je le vois, monsieur
Allermy. J’ai un enfant…
Il sursauta.

– Un enfant !
– Oui ! Un enfant d’Henri, un fils que j’adore, un fils auquel
je me suis juré de consacrer toute ma vie. Il se nomme Rodolphe…
il est beau comme l’amour… Il est affectueux, intelligent…
– N’est-il pas de mon sang ? N’est-ce pas naturel que le fils
de mon fils soit mon fils ?
– Non, ce n’est pas naturel, intervint Frédéric Fildes,
calme, bien qu’il fût ému sans pouvoir s’en défendre.
Allermy se retourna vers lui, sombre :

– Alors, selon vous, Fildes, je devrais renoncer ?…
– Renoncer… je ne dis pas cela… Mais réfléchir, examiner
avec pondération et sagesse une situation anormale… une situation
qui, sans doute, sera connue de tous… et interprétée
comme un acte de faiblesse et d’immoralité de votre part.
Mac Allermy réfléchit un moment.
– Soit, dit-il enfin à contrecoeur, laissons faire le temps. Il
travaille toujours pour ceux qui aiment. En tout cas, Patricia,
ajouta-t-il, rien de tout ceci ne doit influer sur notre existence et
sur notre collaboration quotidienne, nous sommes bien d’accord,
n’est-ce pas ?
La jeune femme vit l’émoi du vieil homme tremblant à
l’idée de la perdre et, de nouveau, fut touchée.

– Tout à fait, monsieur Allermy, répondit-elle.
Le directeur de Allô-Police ouvrit un tiroir, y prit une enveloppe
qu’il cacheta et sur laquelle il écrivit le nom de la jeune
femme et lui dit :

– Il y a dans cette enveloppe un document que j’ai écrit à
votre intention. Vous n’en prendrez connaissance que dans six
mois, le 5 septembre, et vous obéirez exactement aux instructions
qui s’y trouvent et que, d’ores et déjà, je vous remets. Portez-
la toujours sur vous, cette enveloppe, ou mettez-la en lieu
sûr. Et que personne ne le sache ! Personne !…
Patricia prit l’enveloppe, s’inclina devant Mac Allermy en
lui offrant son front pour qu’il y posât ses lèvres ; elle tendit une
main affectueuse au vieux Fildes et s’en alla en prononçant ces
mots, qui étaient une promesse :

– À demain, patron… À demain… et à tous les jours…
Elle traversa l’antichambre ; Mac Allermy et Fildes la suivirent
immédiatement. En arrivant sur le palier, ils aperçurent
au-dessous d’eux, entre le premier et le second étage, deux
hommes qui, à la suite l’un de l’autre, descendaient. Celui qui se
trouvait en arrière, un homme grand, large d’épaules, d’aspect
dégingandé, allait furtivement et rapidement comme pour rat

traper l’autre sans être entendu. Il le rejoignit et, soudain, leva
sa main droite où brilla l’éclair d’une lame. Patricia voulut
crier ! Sa voix s’étrangla dans sa gorge. La main s’abattit. Mais,
à la seconde même où l’arme allait atteindre le dos, l’homme
attaqué se baissa, saisit son agresseur par les jambes, le fit basculer
avec une force irrésistible et, par-dessus la rampe, le jeta
dans la cage de l’escalier. L’agresseur, comme une masse, tomba
au milieu du premier étage, dégringola quelques marches et
poussa un gémissement.

Le directeur de Allô-Police poussa un éclat de rire.

– Qu’est-ce que vous avez à rire, monsieur Allermy ? demanda
Patricia. C’est votre secrétaire qui est mis à mal de la
sorte, votre confident.
– Excellente leçon pour lui, répondit avec satisfaction le
vieillard. Le Sauvage est un si abominable gangster ! Ennemi
public numéro un. Une seconde de plus, et il aurait poignardé
son compagnon. Un rude gars, celui-là. Mais il ne m’est pas tout
à fait inconnu… Et à vous, Fildes ?
– À moi non plus, répondit Fildes, laconiquement.
Les deux amis remontèrent. Mac Allermy avait oublié sur
son bureau le grand portefeuille de cuir fauve où il conservait
tous les documents relatifs à la grande entreprise.

Lorsque Patricia, continuant à descendre, arriva au bas de
l’escalier, les deux combattants avaient disparu.

– Dommage, pensa-t-elle. J’aurais bien voulu revoir celui
qui est sans doute Arsène Lupin !
Elle sortit de l’immeuble en s’efforçant de maîtriser son
émoi. Le grand air lui fit du bien. L’avenue bourdonnante de
monde, dans le soir, commençait à s’illuminer des clartés jetées
par l’électricité ; la jeune femme tourna à droite et s’assit dans
un petit square relativement paisible. Elle avait besoin de réfléchir.
Désappointée par l’échec de son premier essai en journalisme,
elle trouvait cependant un réconfort puissant dans la
sympathie avec laquelle son patron lui avait parlé, dans la
confiance qu’il avait en elle, en son avenir… Et cette offre de
mariage qu’il lui avait faite était pour elle comme une absolution
du passé, qui la grandissait et la purifiait.

Orpheline, recueillie à contrecoeur par une vieille parente
qui ne l’aimait pas et se désintéressait d’elle, Patricia avait eu
une jeunesse âpre et solitaire où tous ses élans d’enfant avaient
été durement réprimés. Elle avait grandi dans le seul désir de
devenir le plus vite possible indépendante. Elle achevait ses
études quand sa parente était morte, lui laissant à peine de quoi
subsister quelques semaines. Mais Patricia était courageuse, le
travail l’attirait ; elle était bonne dactylographe et avait rapidement
conquis une place modeste, suffisante pourtant puisque
c’était la vie assurée.

Alors, Patricia avait rencontré, dans une société où elle allait
parfois le samedi soir, Henri Mac Allermy. Il était fort jeune
lui aussi, il était beau, il semblait sincère et passionné… Il avait
courtisé la jeune fille isolée, séduisante, naïve… Et Patricia, enthousiaste,
tout enivrée du désir de vivre et d’être heureuse,
sans rien savoir d’autre que l’entraînement de cet amour qui la
sollicitait, avait cédé, frémissante de confiance et d’espoir…
Quelques mois de bonheur, et puis les infidélités, l’abandon, la
rupture brutale, cynique, déchirante pour elle… Déchirante surtout
par l’affreuse amertume de devoir à présent mépriser celui
qu’elle avait tant aimé – qu’elle aimait peut-être encore…

Mais l’enfant qui venait de naître avait été le lien nouveau
rattachant la jeune femme à la vie. Patricia avait mis dans son
fils, au berceau, tout son espoir d’avenir. N’attendant plus pour
elle-même rien de l’existence, elle avait farouchement concentré
sur le petit Rodolphe toutes ses forces d’amour et d’ambition. Il
serait sa vivante revanche contre le père qui l’avait trahie ; elle
ferait de lui l’homme sincère et noble qu’elle avait cru voir en
Henri Mac Allermy… Encore enfant elle-même, elle ne serait
plus que mère…

Et puis le temps avait passé, dégageant la jeune femme du
mauvais passé, lui redonnant le goût de vivre. Mais la volonté de
faire de son fils un homme digne des plus hautes destinées demeurait
sa grande raison de vivre… Et, maintenant, ne trouvait-
elle pas, sans l’avoir cherchée, l’aide nécessaire ? N’était-ce pas
l’occasion inespérée qui se présentait inopinément ? Le vieux
Mac Allermy ne serait-il pas pour elle-même, pour Rodolphe, le
tout-puissant appui qui suppléerait à l’appui défaillant d’Henry
Mac Allermy, menteur et lâche ?… Patricia, dans le soir à présent
descendu, envisageait un avenir meilleur.

L’heure avançait. Patricia, sortant de sa rêverie, se leva
pour se diriger vers le petit restaurant où elle dînait habituellement
avant de rentrer dans son modeste logement de femme
seule et qui travaille pour vivre. Mais elle s’arrêta brusquement.
En face d’elle, en dehors du square, au rez-de-chaussée d’un
immeuble, une petite porte basse s’ouvrait et cette petite porte,
elle le savait, était en communication, par de longs couloirs et
de nombreux escaliers, avec l’étroite pièce où se trouvait le coffre-
fort de Mac Allermy. Celui-ci empruntait souvent cette issue
pour sortir du journal.

Et, précisément, Mac Allermy paraissait en compagnie de
Frédéric Fildes.

Sans voir Patricia, les deux hommes traversèrent le square
et s’éloignèrent par une rue parallèle à l’avenue principale.
Chapitre II

Onze hommes se réunissent

Patricia, sans se montrer, suivit les deux hommes. Aucune
curiosité banale ou intéressée ne la poussait, mais elle n’oubliait
pas les paroles qu’avait prononcées James Mac Allermy, relativement
aux périlleux hasards d’une aventure dont le dénouement
pourrait lui être funeste. N’était-il pas sous le coup d’une
menace précise ? Patricia ne devait-elle pas voir en ces paroles
un avertissement dont il lui fallait tenir compte ? N’était-ce pas
son devoir de veiller sur lui ? Mac Allermy et Fildes partaient en
expédition nocturne, aucun doute à ce sujet. Donc, pour elle,
nécessité d’agir.

Les deux amis marchaient sans tourner la tête en arrière.
Bras dessus, bras dessous, ils discutaient avec animation. Mac
Allermy tenait de sa main libre le portefeuille fauve à poignée de
cuir, Frédéric Fildes jouait avec sa canne.

Ils marchèrent longtemps et gagnèrent des rues que Patricia,
acharnée à sa poursuite secrète, n’avait jamais encore traversées
et le long desquelles ils allaient eux, sans hésitation,
comme si la route leur eût été familière.

Enfin, ils contournèrent une vaste place carrée, dont un des
côtés était orné d’une colonnade, au-dessous de laquelle s’alignaient
des boutiques, à cette heure closes de leurs volets contigus.
Plusieurs de ces boutiques présentaient un aspect entièrement
semblable, même disposition, mêmes dimensions, même
décoration. Des portes les séparaient, donnant accès à des logements
situés au-dessus.
Mac Allermy s’arrêta brusquement et ouvrit une de ces
portes. Patricia, se postant à peu de distance dans l’ombre des
arcades, entrevit les premières marches d’un escalier conduisant
à l’entresol.

Mac Allermy, suivi de Frédéric Fildes, s’engagea dans l’escalier
et la porte se referma. Le directeur de Allô-Police dut rester
en haut à peine une minute, puis redescendre, car Patricia
vit la boutique du rez-de-chaussée s’illuminer d’une clarté qui
filtrait par l’étoile des trous, par quoi était percé le rideau de la
devanture.

Il y eut quelques minutes de tranquille silence.

Dix heures sonnèrent. Presque aussitôt, deux hommes parurent
et, d’une allure nonchalante, vinrent rôder sous les arcades.
Patricia se dissimula davantage dans l’ombre où elle était
embusquée. Les deux hommes parvinrent à la hauteur de la
boutique, et l’un d’eux frappa sur la devanture avec un objet
métallique qu’il tenait dans la main. Aussitôt, dans le rideau de
métal, une petite porte basse fut ouverte de l’intérieur. Vivement,
les deux hommes s’engouffrèrent et la trappe fut refermée.
Puis Patricia, épiant toujours, le coeur battant, distingua
ensuite un groupe de quatre hommes qui s’avançaient sans
hâte, comme des promeneurs désoeuvrés. Eux aussi s’arrêtèrent
devant la boutique et frappèrent à la devanture. Pour eux aussi,
la petite porte s’ouvrit. Ils y disparurent.

Vint ensuite un homme isolé qui, pareillement, frappa et
entra. Puis un autre. Puis, enfin, un dernier, un homme de
haute taille qui dissimulait son visage sous un chapeau rabattu
et dans un vaste cache-nez de laine grise.

Onze en tout, compta Patricia, ne voyant plus survenir personne
après une attente de quelques minutes. Onze hommes, y
compris Mac Allermy et Fildes, qui étaient venus attendre les
autres. Quels autres ?… Qui étaient ces gens qui semblaient appartenir
aux classes les plus diverses de la société ? Que venaient-
ils faire là ? Pour quelle oeuvre de nuit étaient-ils rassemblés
mystérieusement dans cette boutique en apparence
abandonnée ? Dans ce quartier lointain ?…

Patricia se souvint des paroles de son directeur. N’était-ce
point là l’entreprise grandiose dont il lui avait parlé, et où il était
engagé avec Frédéric Fildes ? L’entreprise aventureuse et périlleuse
dont le dénouement pour Mac Allermy serait peut-être la
mort ?

Patricia s’inquiéta, s’affola… Et si l’on tuait Mac Allermy à
cette minute même ?… Elle faillit s’éloigner, arrêter le premier
passant venu pour lui demander l’adresse du plus proche bureau
de police…

Mais, tout de suite, elle se reprit. Avait-elle le droit d’intervenir
dans une entreprise dont elle ignorait tout et dont les dangers
n’existaient peut-être pas ? Mac Allermy avait agi en toute
connaissance de cause en organisant cette réunion. S’il courait
des risques, il les avait librement acceptés. Sous quel prétexte,
dans ces conditions, Patricia se mêlerait-elle de déranger ses
plans en faisant intervenir une police indiscrète ? Ne serait-ce
pas susciter peut-être des périls réels pour détourner des périls
imaginaires ?

La jeune femme attendit sans se montrer ni bouger. Les
minutes passèrent… une heure… deux heures… enfin, la porte
du rideau de fer fut tirée. Trois hommes, quatre, cinq apparurent.
Il en sortit dix qui se dispersèrent sous les yeux avides de
Patricia, toujours soigneusement cachée. Elle vit l’homme au
cache-nez, crut reconnaître Frédéric Fildes, mais ne distingua
pas James Mac Allermy.
Patricia attendit un moment encore… Soudain, elle vit reparaître
l’homme au cache-nez. Il revenait sur ses pas vers la
boutique. Comme précédemment, il y frappa et s’engouffra dans
la porte basse qui lui fut ouverte.

Quatre à cinq minutes s’écoulèrent, pas davantage, et
l’homme au cache-nez reparut, se glissant hors de la petite
porte. Il tenait à la main le portefeuille en cuir fauve de Mac Allermy.
Il s’éloigna en hâte.

L’incident fut suspect aux yeux de Patricia. Pourquoi cet
homme emportait-il le précieux portefeuille où était enfermé le
secret de l’importante affaire ? La jeune femme se demanda si
elle attendrait de voir sortir à son tour Mac Allermy ou si elle
s’attacherait aux pas de l’homme au cache-nez. Sans trop réfléchir,
elle se décida soudain à suivre l’homme. En quelques pas
rapides, elle fut sur sa trace. L’homme marchait vite et, semblait-
il, avec inquiétude, regardant autour de lui, derrière lui…
Patricia devait faire une extrême attention pour n’être pas vue.
Elle n’osait se rapprocher et craignait de le perdre de vue au
tournant de l’une des rues de ce quartier qu’elle ne connaissait
pas. Et tout à coup il se mit à courir. Patricia courut, elle aussi,
et se trouva sur une place où débouchaient plusieurs rues. Laquelle
prendre ? L’homme avait disparu…

Patricia, un peu haletante, s’arrêta. Sa poursuite avait donc
été vaine…

Dépitée, un peu honteuse de sa maladresse, elle haussa les
épaules à l’adresse d’elle-même. Et elle se croyait habile… Ah !
le piètre détective qu’elle faisait ! Depuis des heures, elle était en
surveillance, et voilà le résultat obtenu… Et elle s’apercevait à
présent qu’elle ne savait même pas l’adresse de la mystérieuse
boutique où s’étaient réunis les mystérieux personnages. Elle
eût été bien incapable de la retrouver… Il y avait des arcades…
Oui… Mais reconnaîtrait-elle l’endroit, même si on l’y conduisait
? Une soirée perdue… C’était le seul résultat de ses efforts…

Désorientée, mécontente d’elle-même, elle erra à l’aventure,
suivit une large rue populeuse, bordée de bars violemment
éclairés et fréquentés par une clientèle louche. Il y avait des cris,
des rires. Patricia, inquiète, marchait vite, n’osant demander
son chemin… Pas de police visible. Et voici que des individus de
mauvaise mine la suivaient, essayaient de l’aborder. Elle marcha
plus vite encore. Des bouffées d’air vif lui frappèrent le visage.
Elle pensa qu’elle approchait du bord de l’eau. L’endroit devenait
silencieux, désert et sombre. Elle se trouva sur un quai encombré
de matériaux, de sacs de sable et de plâtre, de piles de
bois et de rangées de tonneaux vides ou pleins.

La jeune femme tressaillit brusquement, une main brutale
lui happait l’épaule.

– Ah ! te voilà donc, Patricia ! Trop heureux de la rencontre.
Je ne te lâche plus, ma belle ! Non, pas la peine de te
débattre !
Bien qu’elle ne pût reconnaître ni la voix, ni la silhouette de
son agresseur, la jeune femme fut persuadée que c’était celui
qu’on appelait le Sauvage, « The Rough », l’homme qui, l’aprèsmidi
déjà, l’avait assaillie dans l’escalier de Allô-Police. Elle tenta
de se dégager, mais la main qui l’étreignait semblait une main
de fer. L’homme reprit, railleur et menaçant :

– Puisque l’occasion s’en présente, je t’avertis, ma petite,
que tu t’engages sur une mauvaise route, prends garde ! Voilà
que tu fais de l’espionnage, maintenant ! Au compte de qui ?
Pour l’amour de qui ? Du vieux Allermy ! Tonnerre, après le fils,
le père, alors ? Ça ne sort pas de la famille ! Écoute bien, ma
jolie : si tu souffles un mot de ce que tu as pu surprendre ce soir,
tu es perdue ! Oui, perdue ! toi et ton petit Rodolphe ! Ce cher
enfant, il y passera, je te le jure ! Alors, silence, hein ! Ne t’occupe
pas de nos affaires, si tu ne veux pas qu’on s’occupe des
tiennes ! C’est compris, hem ? Et pour sceller le pacte, un baiser,
ma jolie ! Un seul, mais un vrai baiser d’amour !

Il resserrait son étreinte, tâchait d’atteindre la bouche qui
se dérobait. La lutte de l’après-midi recommençait. Patricia se
débattait, éperdue, n’osant crier, dans la peur d’être étranglée
par le Sauvage qui grondait :

– T’es trop bête ! Un baiser, et je te mets aussi dans l’entreprise

beaucoup d’argent à gagner, je te le répète ! Beaucoup

d’argent ! De quoi faire de ton Rodolphe un duc, un prince, un
roi ! Et tu refuses ? Tu crois donc arriver en travaillant avec Mac
Allermy ? Idiote, va ! Ah ! sale bête !…
De ses ongles aigus, comme une chatte en colère, elle l’avait
griffé de toutes ses forces. Il avait la figure en sang. Il appela :

– Albert, un coup de main, vieux garçon !
Un homme vêtu en matelot, un colosse haut de six pieds,
parut, sortant de l’ombre du quai, et accourut à l’appel du Sauvage.
Avec son aide, le Sauvage terrassa Patricia, la courba en
deux.

– Tiens-la, Albert ! Attends ; voilà une gentille petite cage
où elle ne pourra ni griffer ni se sauver !
Il avait avisé sur le quai un des tonneaux vides. Secondé
par le colosse, il enleva la jeune femme et brutalement la fourra,
toujours pliée en deux, dans le tonneau d’où sa tête émergeait
seule.

– Prends ta faction près d’elle, Albert, ordonna le Sauvage,
et si elle essaie de crier ou de sortir de là, un bon coup de galo–
30 –
che sur la tête pour qu’elle rentre dans sa coquille, comme un
colimaçon. Dans une heure, je serai de retour. Tu sais où je vais,
hein ? Je n’ai fait que la moitié de la besogne, il faut que je finisse
! Battons le fer pendant qu’il est chaud. La chance est pour
nous, profitons-en, et t’auras ta part sur la mienne. À tout à
l’heure, Patricia. Si tu as un peu froid, ma chambre est proche,
au Bar de l’Océan, je t’emmènerai t’y réchauffer. Et toi, le matelot,
tu te rappelles la consigne ? Un coup de galoche sur la tête,
ou bien, pour la faire taire, un baiser ! Elle adore ça !

Il ricana, ramassa la serviette de cuir fauve qu’il avait déposée
sur un sac, et s’éloigna.

Patricia, dans le tonneau où elle était captive, ne sentait pas
la gêne de cette situation ridicule. La peur et l’horreur l’enfiévraient.
Le dégoût s’y mêla bientôt. Le matelot, dès le départ du
Sauvage, s’était penché sur elle, approchant son visage si près
du sien, qu’elle sentit, le coeur soulevé, son haleine empestée de
vin et de fumée.

– Paraît que t’adore ça ? dit-il d’une voix basse et canaille.
On pourra s’entendre alors. Le Sauvage, je m’en f… ! Un baiser,
donné de bon gré, et je te tire du tonneau.
– Tire-m’en d’abord, souffla Patricia, qui voyait en cette
répugnante brute un possible libérateur.
– Mais tu me promets ? insista-t-il soupçonneux.
– Bien sûr ! C’est si peu, ce que tu me demandes !
– Je peux demander davantage ! dit-il avec un rire d’ivrogne.
Enfin, j’ai confiance en toi !
Il saisit le tonneau, qu’il renversa comme s’il s’agissait d’un
exercice de cirque, Patricia en sortit, et, du sol boueux, se releva
d’un bond.

– Alors, mon baiser ! dit le colosse, s’avançant les bras tendus.
Elle fit un bond en arrière.

– T’embrasser ? C’est promis. Tout ce que tu voudras. Mais
pas ici. Il fait trop froid. On pourrait venir ! Où est sa chambre à
lui ?
Il eut un geste dans l’ombre nocturne.

– Tu vois la lumière rouge… là-bas… C’est le Bar de
l’Océan.
– J’y vais, dit Patricia. Suis-moi, je t’y attends.
Elle s’enfuit, légère, si surexcitée par sa délivrance qu’elle
ne sentait pas la fatigue. Du reste, une préoccupation majeure, à
présent, la dominait. Les derniers mots du Sauvage l’avaient
effrayée. À quelle autre moitié de la besogne avait-il fait allusion
? Quelle oeuvre lui restait-il à accomplir ? Allait-il tuer
quelqu’un ?

Elle se précipita vers la rue des tavernes, entra dans celle
dont l’enseigne était rouge.

– Un café, un verre de brandy, commanda-t-elle au garçon
du Bar de l’Océan. Où est le téléphone ?
Le garçon la conduisit vers la cabine, où elle consulta l’annuaire.



Elle était perplexe. Réfléchissant vite, elle se dit :
« Voyons… Qui avertir ? La police ? Non… Fildes d’abord… Il a
dû rentrer chez lui… Et le danger est là. Oui… Frédéric Fil-
des… »

Elle tourna le disque d’un doigt fébrile, entendit qu’on décrochait
là-bas.

– Allô… Allô… fit-elle d’une voix que l’émotion rendait rauque.
Hésitante, inquiète, la voix de Fildes répondit :

– Allô… Qui est-ce qui parle ? Est-ce vous, Mac Allermy ?
Le Sauvage vient d’arriver.
La jeune femme eut un tressaillement d’horreur. Prévenir
Fildes… Mais non, comment le vieillard se protégerait-il lui-
même ?… C’était le bandit qu’il fallait terrifier. Elle répondit :

– Justement, je veux lui parler… de la part de Mac Allermy.
Elle entendit bientôt la voix dure et éraillée du Sauvage :

– Allô ! Qui est là ?
– C’est moi, Patricia… Je viens te donner un conseil. Décampe…
J’ai prévenu la police de tes intentions contre Fildes.
Décampe tout de suite.
– Bah ! c’est toi, fit la voix sans autrement s’émouvoir,
alors cet idiot de matelot a fait des siennes… Ça va, je vais partir.
Mais j’ai bien cinq minutes. J’ai encore un mot à dire à M.
Fildes.
Patricia frémit, mais sa voix devint impérieuse et dure :
– Prends garde, Sauvage. J’ai tout dit. Les gens de la police
sont partis en auto. Ils doivent déjà cerner la maison. Pense à la
chaise électrique si tu commets ton crime…
– Merci de t’intéresser à moi, répondit la voix railleuse.
Alors, on va se dépêcher…
Un silence là-bas. Puis, soudain un cri étouffé… un cri
d’agonie.

– Ah ! le bandit ! murmura Patricia, haletante, près de défaillir

le bandit, il l’a tué.

Affolée, elle raccrocha le téléphone, s’enfuit en jetant de
l’argent au garçon du bar. Le matelot arrivait ; elle l’évita, et dehors
courut éperdument. Par fortune elle vit un taxi vide, y sauta.
La tête perdue, machinalement, au lieu de donner au chauffeur
l’adresse de Frédéric Fildes ou l’adresse du journal, elle
donna son adresse à elle, comme une bête blessée qui se réfugie
en son gîte.

Elle se sentait soudainement, atrocement faible, lasse à
mourir. Elle voulait se coucher, dormir… oublier ce drame
qu’elle pressentait, ce drame qui, à présent, était accompli et
auquel elle ne pouvait plus rien. Les événements étaient plus
forts qu’elle.

Elle dormit mal, d’un sommeil coupé de cauchemars affreux
et qui, au milieu de la nuit, fit place à une insomnie, où
l’aventure lui semblait de plus en plus effroyable. L’épisode du
portefeuille dérobé augmentait ses angoisses. Cependant, elle
n’en tira pas la déduction logique qui eût dû s’offrir à son esprit,
c’est-à-dire que, si le portefeuille avait été volé à Mac Allermy,
cela n’avait pu avoir lieu que par la force. Non, elle était parfaitement
consciente que Frédéric Fildes avait été la victime du
Sauvage, mais, pas une seconde, elle n’eut de craintes au sujet
de Mac Allermy ; elle ne devina rien, ne fut envahie par aucun
pressentiment.

Sa stupeur fut profonde lorsque, le lendemain, dès son arrivée
au journal, elle vit le tumulte des bureaux, l’agitation des
salles de rédaction, et lorsqu’elle apprit que le patron avait été
frappé d’un coup de couteau en plein coeur, dans une boutique
de la place de la Liberté. La place de la Liberté ! C’était cela, la
place aux arcades !

Elle se raidit pour ne pas défaillir, pour garder le silence.
L’événement la bouleversait ; elle se sentait saisie des plus
cruels remords. N’aurait-elle pu sauver Mac Allermy ? N’auraitelle
pu agir ?… Elle ne songeait qu’à cela, à sa responsabilité
dans le crime commis !… Le reste, c’est-à-dire la façon dont la
police avait été avertie, ce que les inspecteurs pouvaient savoir
sur la boutique, sur le propriétaire de cette boutique, sur les réunions
qui s’y tenaient, tous ces détails, qui furent connus plus
tard, ne lui importaient pas en cette minute tragique où, comme
une criminelle, elle se reprochait son inaction !

Elle lut pourtant tous les quotidiens du soir, qui, tous, relataient
l’assassinat avec des renseignements différents, des
commentaires variés et une documentation le plus souvent erronée
sur la victime, personnage en vue, dont la mort tragique
et mystérieuse causait dans le public une forte sensation.

Dans ces journaux, également, était relaté un autre crime
sensationnel aussi, mais qui ne fut pas une surprise pour Patricia

n’en avait-elle pas été informée la première par téléphone

et au moment où il était commis ? Il s’agissait du crime sur la
personne de l’attorney Frédéric Fildes. Celui-ci, qui devait bientôt
s’embarquer pour l’Europe, avait été assassiné chez lui, au
cours de la soirée précédente, par un inconnu qui était venu le
voir et qui l’avait frappé d’un coup de couteau au coeur – préci

sément comme avait été frappé le directeur de Allô-Police. Y a-til
corrélation entre ces deux meurtres, se demandaient les journaux
? Les deux victimes se connaissaient bien et avaient des
affaires communes. Une bande de gangsters aurait-elle résolu
leur mort ? Les aurait-elle exécutés presque à la même heure ?

Mais chez Fildes un coffre-fort avait été forcé. Une somme
de cinquante mille dollars avait été volée… Était-ce donc le simple
crime crapuleux d’un isolé ?

Patricia, elle, savait à n’en pouvoir douter que la même
main criminelle avait frappé les deux vieillards. Mais dans quel
but précis ? Pour le compte de quelle puissance occulte ? Le
Sauvage était-il un criminel de grande envergure, ou un simple
instrument ? Elle voulait le savoir… Pour cela, un seul moyen…

Le lendemain du double crime, dans l’après-midi, Patricia
fut convoquée par Henry Allermy dans le bureau directorial du
journal de police dont, fils et héritier de James Mac Allermy, il
avait pris possession.

Sans émotion apparente, la jeune femme répondit à cet appel.
Henry Mac Allermy avait trente ans. Patricia, qui ne l’avait
pas vu depuis plusieurs années, retrouva en lui, homme fait, les
traits du jeune homme qu’elle avait autrefois connu. Mais toute
passion était morte en elle comme en lui. Ils se parlèrent avec la
réserve de deux étrangers.

– Mademoiselle, dit le jeune directeur, la dernière note
écrite par mon père sur son registre particulier vous concerne :
« Patricia… un caractère, de l’énergie, le sens de l’organisation.
Serait tout à fait à sa place comme sous-directrice. »
Sans regarder la jeune femme, il ajouta :
– Je tiendrai compte dans toute la mesure du possible de
l’opinion de mon père sur vous… Toutefois, bien entendu, si cela
s’accorde avec vos intentions…
Patricia répondit avec la même réserve :

– Je crois, monsieur, que la meilleure façon dont je puisse
servir le journal, c’est en me consacrant à la tâche de venger votre
père. Dans quelques heures, je m’embarque pour la France.
Je viens de retenir ma place sur le paquebot Île-de-France.
Henry Mac Allermy eut un geste d’étonnement.

– Vous allez en France ? s’exclama-t-il.
– Oui. D’après certaines paroles prononcées par votre père,
je puis affirmer qu’il avait l’intention d’y aller lui-même d’ici
peu.
– Alors ?
– Alors, je crois que ce voyage en France était lié avec l’affaire
où M. Mac Allermy a trouvé la mort.
– Vous avez des preuves ?
– Rien de précis. C’est une simple impression.
– Et au moment même où le journal a le plus besoin de
vous, vous prenez une décision aussi grave, sur une simple impression
? observa Henry Allermy avec un peu d’ironie.
– On doit souvent suivre, pour agir, ses intuitions, répondit
avec calme Patricia.
– Mais il faut vous mettre d’accord avec la police.
– Je n’en vois pas la nécessité. Je ne pourrais fournir à la
police aucun renseignement utile…
Il y eut un silence.

– Vous avez de l’argent ? reprit Henry Mac Allermy, que la
résolution de la jeune femme impressionnait malgré lui.
– Deux mille dollars d’avance, que votre père avait versés à
la caisse à mon compte comme avance sur mon travail futur.
– Ce n’est pas suffisant.
– Si j’ai besoin d’une plus forte somme afin d’obtenir un
résultat, vous en serez avisé, monsieur.
– J’y compte. Au revoir, mademoiselle.
Ils se séparèrent sans un mot de plus.

Comme Patricia se retirait, une jeune femme, dans le bureau
directorial, entra sans être annoncée. Jolie, fardée, très
élégante dans ses vêtements de deuil, elle passa en tourbillon
près de Patricia sans même la voir et se jeta dans les bras
d’Henry en s’écriant :

– Mon nouveau manteau, chéri ! Comment le trouves-tu ?
Il fait bien deuil, n’est-ce pas ?
C’était la jeune épouse d’Henry Allermy.

L’heure venue, Patricia s’embarqua sur le paquebot Île-de-
France. Elle était seule. Une amie devait lui amener, deux ou
trois semaines plus tard, son fils, le petit Rodolphe.
Tout de suite, la traversée fut pour la jeune femme un
grand repos. L’isolement parmi les passagers étrangers, le calme
de l’existence à bord répandaient sur elle leurs inévitables bienfaits.
Il y a des heures dans la vie où l’on ne voit clair qu’en fermant
les yeux. La mer vous apporte cette sérénité dont on a tant
besoin à certains moments troubles et incertains.

Les deux premiers jours, Patricia ne quitta pas sa cabine.
Aucun bruit à gauche, sa cabine étant au bout d’un couloir ; aucun
bruit à droite : « Le passager voisin ne sortait jamais et restait
étendu sur son lit », confia le steward à Patricia.

Mais, le troisième jour, revenant après une promenade sur
le pont, elle constata que son sac de voyage et ses tiroirs étaient
en désordre ; on avait fouillé chez elle… Qui avait fouillé ? Pour
trouver quoi ?

Patricia fit vérifier les targettes qui, d’un côté et de l’autre,
verrouillaient la porte de communication. Elles étaient intactes,
les serrures fermées à double tour… Impossible de passer. Pourtant
on avait passé.

Le lendemain, nouvelle intrusion, nouvelle fouille chez Patricia.
Elle ne pouvait douter. Quelqu’un entrait chez elle en son
absence. Qui, encore une fois, et dans quel but ? Dans l’espoir
de se renseigner, elle se mêla à la vie du paquebot pour étudier
les passagers. Elle déjeuna et dîna dans la salle à manger, se
promena sur le pont, fréquenta les salons… écouta… regarda…
Non, elle ne connaissait personne…

Cependant les fouilles continuaient chez elle. Patricia se
plaignit au commandant, lequel avertit le commissaire du bord
qui entreprit des recherches, fit établir une surveillance.
Surveillance et recherches vaines. Mais une enquête personnelle,
l’indication donnée par des traces de pas sur la poudre
de riz tombée d’une boîte sur le parquet, révélèrent à Patricia
que l’intrus venait de la cabine voisine. Celle-ci était occupée
par un passager nommé Andrews Forb. Andrews Forb ?… Cela
n’apprenait rien à Patricia. Mais inquiète, en désarroi, elle crut
que ce nom cachait la personnalité du Sauvage… Ou bien, qui
sait ? celle de l’homme qui avait combattu le Sauvage sur le palier
de Allô-Police… qui l’avait sauvée, elle, Patricia.

Comment savoir la vérité, puisque le passager voisin ne
sortait jamais de sa cabine ?

Résolue à dissiper ce doute qui l’affolait, elle se fit accompagner
par le commissaire pour une visite à cette cabine voisine.
Celui-ci frappa à la porte, parlementa et enfin, usant de son autorité,
introduisit Patricia.

Patricia regarda le passager mystérieux et s’exclama avec
stupeur :

– Comment, c’est vous, Henry ?…
Elle demanda au commissaire de la laisser seule avec l’occupant
de la cabine.

Henry Mac Allermy, en présence du commissaire, s’était
contenu, mais, quand il fut seul avec la jeune femme, le masque
d’impassibilité qu’il avait porté lors de leur entrevue au journal
tomba, et pâle, bouleversé, il se jeta aux genoux de Patricia et
avoua tout.

Il l’aimait. Il n’avait jamais cessé de l’aimer. Il implorait
son pardon pour l’avoir si lâchement abandonnée. Il ne pouvait
plus vivre sans elle.
– Je suis jaloux, acheva-t-il, pantelant. Je souffre ! Que
veut dire ce départ ? Venger mon père ? C’est un prétexte ! C’est
un mensonge. Vous ne partez pas seule, Patricia ! Vous partez
avec un homme que vous aimez ! Qui est-il ? Je n’en sais rien !
Mais je le saurai ! Je vous arracherai à lui ! Rien ne compte que
vous. Mon mariage fut une folie. Je vous aime ! Je ne supporterai
pas de vous voir à un autre ! Je vous tuerai plutôt ! Je ne puis
admettre votre trahison !
Saisie d’étonnement devant tant d’injustice, Patricia s’indigna



– Mais la trahison, c’est vous qui l’avez commise, Henry !
Je m’étais confiée à vous. Je vous avais donné tout mon amour !
Je ne vivais que pour vous et pour notre enfant ! Et vous avez
brisé tout cela ! Tout s’est effondré du jour au lendemain, sans
raison, sans explication. Un seul mot sur un bout de papier :
« Adieu ! ». Vous parlez de me tuer ?… Mais, sans Rodolphe, je
serais morte ! Vous pardonner ? Jamais. Ou alors, oui, le pardon
que l’on accorde au passé cruel qui ne compte plus ! À un
indifférent qu’on a chassé de sa pensée et que l’on ne méprise
même plus !
Elle était déterminée, dédaigneuse, implacable. Henry Mac
Allermy, dans un effort violent, reprit quelque sang-froid. Il se
releva, promit de changer de cabine le jour même, de ne plus
l’importuner et, dès l’arrivée en Europe, de retourner à New
York.

– Pour vous occuper de votre journal et de votre femme,
ordonna Patricia.
Il haussa les épaules :

– Non, le journal m’ennuie. C’est en dehors de mes compétences.
Les rédacteurs, associés entre eux, feront mieux que
moi. J’ai donné des pouvoirs avant mon départ. Je réglerai tout
définitivement…

– Et votre femme ?
– Je la déteste, depuis que je la connais bien. Elle s’est imposée
à moi pour me prendre à vous. C’est une enfant gâtée,
égoïste, frivole et capricieuse !
– Votre place est auprès d’elle ! Vous l’avez épousée ! Vous
devez la rendre heureuse ! C’est votre devoir !
Il protesta, il pleura, la supplia à nouveau. Et la voyant inflexible,
il finit par promettre tout ce qu’elle exigea de lui.

– Un lâche, un être inconsistant et versatile, se dit Patricia
lorsqu’elle eut regagné sa cabine. Comment ai-je pu me tromper
à ce point ? Voir en lui un homme digne d’être aimé ?…
Henry Mac Allermy n’était pas à craindre pour elle. Elle
dormit tranquille cette nuit-là.

Mais le matin suivant elle apprit qu’une rixe avait eu lieu,
la nuit, sur le pont, entre deux individus. L’un d’eux avait jeté
l’autre à la mer.

Le passager qui se faisait appeler Andrews Forb ayant disparu
depuis ce moment-là, on ne douta pas que ce fût lui la victime.
Mais nul ne put savoir qui l’avait jeté par-dessus bord.
Personne n’avait été témoin direct de la rixe. L’un des combattants
avait été jeté à la mer ; l’autre s’était éclipsé. On fit de vaines
recherches parmi l’équipage et les voyageurs. Le mystère ne
put être éclairci.

Patricia, pourtant, avait la certitude – certitude sans
preuve, du reste – que l’agresseur était le Sauvage, qui, après
avoir tué le père, s’était débarrassé du fils. Elle imaginait le Sauvage
embusqué parmi les passagers. Elle étudiait tous les visages…
Mais comment reconnaître un homme qu’on n’a fait
qu’entrevoir rapidement et en des circonstances dramatiques ne
prêtant pas à l’observation précise ?

La jeune femme, malgré son courage, eût connu des heures
d’angoisse si elle n’avait eu l’impression irraisonnée, mais réconfortante,
que quelqu’un veillait sur elle. Oui, celui qui l’avait
déjà sauvée une fois la sauverait encore, le cas échéant. Était-il
donc à bord de l’Île-de-France ? Pourquoi pas ? N’avait-il pas
promis de la secourir, de la défendre ? N’était-il pas tout-
puissant ? Avec le sentiment qu’elle se protégeait contre toute
agression possible, elle suspendit à son cou, comme un fétiche
bienfaisant, le sifflet d’argent qu’il lui avait donné. À la moindre
alerte, elle l’appellerait et il viendrait, elle en était sûre…

Dès lors, rassurée, elle put vivre tranquille pendant le reste
du voyage. Rien ne se passa. Comme le Sauvage, le Sauveur demeurait
dans l’ombre impénétrable où elle le cherchait.

À l’arrivée, sur la passerelle du débarquement, en face de
laquelle elle se posta, aucun signe ne lui permit d’identifier,
parmi les passagers quittant le bord, l’un ou l’autre de ces
hommes qui tenaient tant de place dans sa mémoire, l’un sinistre,
vulgaire et redoutable, avec sa passion tenace, brutale et
hardie ; le second, déterminé, amical et si puissant que, sûre de
lui, elle n’avait plus peur de rien, puisqu’il avait promis de la
secourir et de la défendre.

Les projets de Patricia s’appuyaient sur le raisonnement
suivant :

La grande et secrète entreprise de James Mac Allermy avait
décidé celui-ci à faire un voyage en France. Donc, le Sauvage,
son assassin – oui, on n’en pouvait douter – voulait, lui aussi,
gagner la France, autant pour se mettre à l’abri des poursuites
de la police new-yorkaise, que pour continuer l’affaire commencée
qu’il voulait confisquer à son profit. Sans doute, ayant quitté
le bateau clandestinement en Angleterre, tenterait-il de passer
en France par une autre voie. Au Havre, Patricia, donc, loua une
auto, se fit conduire à Boulogne, puis à Calais, afin de surveiller
les débarquements de Grande-Bretagne.

En fin de journée, à Calais, un individu, vêtu d’un large raglan,
coiffé d’une casquette enfoncée et le bas du visage enfoncé
dans un cache-nez gris, franchit la passerelle. Sa main droite
tenait une lourde valise. Sous le bras gauche, parmi une liasse
de journaux et de magazines, il dissimulait un paquet enveloppé
de papier d’emballage et ficelé, dont la dimension correspondait
au portefeuille volé à Mac Allermy.

Patricia, qui, se dissimulant avec soin, observait l’arrivée,
reconnut la silhouette de celui qu’on appelait le Sauvage. Elle
s’attacha à ses pas.

Il prit le train pour Paris, Patricia monta dans le compartiment
voisin. À Paris, il descendit dans un grand hôtel non loin
de la gare du Nord. Patricia s’établit dans le même hôtel, au
même étage.

Elle avait la certitude qu’il ne soupçonnait pas sa présence.
Tout un jour elle attendit, construisant des plans qu’elle abandonnait
à mesure. La femme de chambre de l’étage, dont elle
acheta les bons offices, la renseigna sur l’emploi du temps du
voyageur. C’était simple : il avait dormi tout l’après-midi et avait
demandé qu’on lui servît à dîner dans sa chambre. Il ne se séparait
pas d’un grand portefeuille fauve, à poignée de cuir.

Ce dernier renseignement vainquit les hésitations de Patricia
et ses craintes. Il fallait agir avant que le bandit n’agît. Il fallait
lui enlever le portefeuille avant qu’il n’eût le temps de tirer
parti des documents qui s’y trouvaient contenus ou bien qu’il le
portât peut-être en une cachette sûre.

Patricia prit dans son nécessaire de toilette un petit revolver
bijou, porte-respect sans quoi elle ne voyageait pas et, avec
un nouveau et sérieux pourboire, se fit conduire à la chambre
du Sauvage par la femme de chambre qui lui en ouvrit la porte à
l’aide d’un passe-partout.

Patricia entra, referma la porte derrière elle, se trouva
seule avec l’homme.

Il venait d’achever de dîner. Il se dressa, Patricia vit sa
haute taille, sa large carrure, son visage massif et bestial qu’elle
n’avait jusqu’alors fait que deviner dans l’ombre d’un palier ou
d’un quai et que, pour le moment, la stupeur rendait presque
comique.

Mais il se ressaisit vite et voulut railler.

– Patricia ! Non, c’est vous ! Quelle charmante surprise !
Comme c’est gentil de venir voir un vieil ami ! Asseyez-vous
donc ! Voulez-vous des fruits, du café, des liqueurs ? Mais,
d’abord, on ne s’embrasse pas ?
Il fit un pas vers elle. Elle braqua sur lui son petit revolver :

– Restez tranquille, n’est-ce pas !
Il rit, mais s’arrêta :

– Alors, qu’y a-t-il pour votre service ?
– Rendez-moi le portefeuille de cuir fauve que vous avez
volé après avoir tué M. Mac Allermy dans la boutique où vous
êtes revenu après la réunion des « onze », ordonna Patricia.
Il rit encore.

– Si j’ai jugé bon de tuer pour voler ce portefeuille, ce n’est
pas pour le rendre, voyons ! Qu’en voulez-vous faire ?
– Continuer l’oeuvre commencée par mon ancien directeur.
Je suppose que tous les documents indispensables sont dans ce
portefeuille ?…
– Certes. Et sans eux, impossible de rien faire !
– Donnez-les-moi. Vous êtes traqué par la police, d’une
minute à l’autre on peut vous arrêter pour deux crimes et les
documents seront perdus pour nous.
– Pour nous ? Vous consentez donc à travailler pour moi,
ma belle Patricia ?
– Non, pour moi et pour le journal.
– C’est-à-dire pour votre ancien ami, Allermy junior ?
– Il est mort, dit Patricia d’une voix sourde et sans pouvoir
réprimer un frisson. On l’a jeté à l’eau.
Sauvage haussa les épaules.

– Des blagues ! Quelqu’un est tombé à l’eau, oui… Et le junior,
laissant croire que c’était lui, s’est caché parmi la foule des
troisième classe. Vous n’avez donc pas lu les dernières nouvelles
câblées de New York ?
– Alors, qui donc s’est noyé ?
– Un émigrant italien expulsé d’Amérique après de sales
histoires. Il a dû vouloir faire du chantage…
– Et c’est l’homme qui m’a sauvée de vous qui l’a jeté à la
mer ?
– Je ne connais pas cet homme.
– Vous mentez ! Vous lui avez dit qu’il était Arsène Lupin !
– Je n’ai aucune certitude. Peut-être est-ce lui… Peut-être
pas… Mais, somme toute, vous réclamez le portefeuille ?
– Oui.
– Et si je refuse ?
– Je vous livre à la police.
– Soit. Mais d’abord, réglons nos comptes tous les deux.
Il y eut un silence. Le Sauvage paraissait hésiter. Enfin, il
grommela :

– Qu’est-ce que vous voulez que je fasse entre votre revolver
et les flics…
– Donnez-moi le portefeuille… Où l’avez-vous caché ?
– Sous mon oreiller. Attendez, vous allez l’avoir.
Toujours sous la menace du petit revolver, le Sauvage se dirigea
vers son lit, se pencha… Et, tout à coup, rapide comme
l’éclair, bondit de côté, en même temps que l’oreiller du lit volait
à travers la chambre, frappant Patricia au visage et lui faisant
sauter des mains le revolver.
Le bandit s’empara de l’arme et marcha sur la jeune
femme.

Dans l’ombre de la pièce mal éclairée, elle devinait l’expression
implacable et bestiale de son visage.

Elle porta son sifflet d’argent à sa bouche.

– Halte ! ou j’appelle !
– Et qui viendra ? ricana le bandit.
– Lui. Celui qui m’a déjà protégée contre vous.
– Ton sauveur mystérieux ?
– Mon sauveur, Arsène Lupin.
– Tu crois donc que c’est lui ? dit le Sauvage qui avait reculé.
– Tu le crois aussi, dit Patricia. Et tu as peur !…
Il essaya une fanfaronnade.
– Eh bien, siffle donc ! Qu’il vienne ! J’ai envie de faire sa
connaissance de plus près.
Mais c’était une envie très relative, car il laissa partir la
jeune femme.

Patricia regagna sa chambre, décidée à faire une autre tentative
le lendemain, et cette fois en prévenant, s’il le fallait, la
police. Elle dormit quelques heures, et au matin fut réveillée par
des allées et venues, et des bruits de voix animée.
S’étant levée, elle apprit par la femme de chambre que celui
qu’elle nommait le Sauvage avait, dans le courant de la nuit, été
grièvement blessé à la tête d’un coup de matraque. Il vivait encore
cependant et on ne désespérait pas de le sauver. On ignorait
tout de son agresseur qui avait passé inaperçu parmi les
allées et venues des voyageurs.

Utilisant sa carte de reporter, il fut loisible à Patricia de se
mêler à l’enquête préliminaire du commissaire de police. Elle
n’apprit rien, mais, revenant à l’hôtel, la femme de chambre
voyant que le blessé l’intéressait pour une raison ou pour une
autre, lui offrit de lui remettre, moyennant récompense, le carnet-
portefeuille de l’homme assailli. Elle l’avait trouvé derrière
le radiateur de sa chambre. Patricia accepta et s’enquit de la sacoche.
Personne ne l’avait vue. L’agresseur du Sauvage l’avait
certainement emportée. C’était sans doute pour s’en emparer
qu’il avait frappé.

Dans le porte-cartes, Patricia trouva un petit carnet d’identité
avec une photographie abritée sous une feuille de mica.
L’envers de la photo portait cette ligne écrite par Mac Allermy :

(M) – Paule Sinner n° 3.
Une page de carnet indiquait l’adresse à Portsmouth d’un
certain Edgar Becker (taverne Saint-George). Les autres pages
étaient blanches. Patricia supposa que cet Edgar Becker était
sans doute l’agresseur du Sauvage, donc le voleur du portefeuille.
Voulant se renseigner, espérant voir l’homme lui-même,
s’il avait, ce qui était probable, regagné l’Angleterre avec son
butin, elle repartit aussitôt pour le Havre, traversa la Manche et
arriva à Portsmouth.

Là, elle trouva facilement la taverne Saint-George.
Une petite taverne voisine du port. L’établissement était en
émoi. Le patron, un gros homme roux et bavard, renseigna la
jeune femme. Il y avait eu un crime chez lui quelques heures
plus tôt. Edgar Becker, qui logeait à l’hôtel dépendant de la taverne,
avait été assassiné. Il revenait d’un court voyage en
France…

– Portait-il un portefeuille de cuir fauve ? demanda Patricia,
essayant de dominer sa surexcitation.
– Parfaitement, miss, je l’ai vu dans sa valise. Becker est
monté se reposer. Alors, ce qui s’est passé, personne n’en sait
rien, parce que personne n’a rien vu ; mais trois heures après, la
servante a trouvé Becker étranglé.
– Et le portefeuille ? demanda Patricia.
– Pas trace de portefeuille. Mais j’ai trouvé un carnet.
Tiens, j’ai oublié d’en parler à la police.
– Dix livres si vous me donnez ce carnet, dit la jeune
femme.
Le patron n’hésita pas.

– Oh ! si vous voulez. Je n’en ai que faire et après tout Becker
me devait de l’argent et c’est pas la police qui paiera…
Le carnet, semblable à celui du Sauvage, contenait la même
sorte de carte d’identité, signée de M. Allermy, et une photo de
même format, avec cette notation :

(M) – Paule Sinner n° 4.
Patricia revint en France, s’installa dans un hôtel du quartier
de l’Étoile et c’est trois jours plus tard qu’elle câbla, au jour

nal Allô-Police, cet article fameux qui fit tant de bruit aux États-
unis et dans tous les pays du monde. Il commençait par ces lignes
sensationnelles :

« Quatre crimes ont été commis, deux à New York, un en
Angleterre, un autre à Paris. En apparence, rien de commun
entre eux et je ne pense pas que la police, même si elle y a un
moment songé, tout au moins pour les deux crimes de New
York, aurait jamais pu découvrir entre eux le moindre lien. Or,
c’est le même crime et je vais le démontrer. »

Patricia racontait alors sa conversation avec Mac Allermy,
les raisons pour lesquelles elle l’avait suivi un soir à travers les
rues, le rendez-vous des onze dans le magasin de la place de la
Liberté, le vol du portefeuille de cuir fauve, son coup de téléphone
tragique à Frédéric Fildes, son voyage en Europe, ce
qu’elle savait enfin des deux autres crimes.

Et quelle habileté dans ce récit ! Quelle clarté magistrale
dans les déductions ! Quelle atmosphère créée dès les premières
lignes ! Ah ! elle avait bien profité de la leçon donnée par le vieil
Allermy !

L’article se terminait par cette page qui en résumait toute
la force et lui donnait toute sa signification :

« Ainsi donc, un conciliabule, évidemment préparé de longue
date, réunit onze personnes en vue d’une oeuvre qui semble
de considérable importance. Et quels sont les premiers résultats
de l’effort convenu ? Trois hommes tués et une tentative
d’assassinat ! Est-ce à dire que l’oeuvre soit une de celles qui ne
peuvent produire que meurtre, vol ou ignominie ? Non. Elle a
germé dans le cerveau de deux hommes, de deux amis d’une
moralité indiscutable et d’un caractère au-dessus de tout soupçon
! Mac Allermy et l’attorney Frédéric Fildes ! Mais elle est
difficile, pleine d’embûches, de périls et d’obstacles ; les deux
amis doivent choisir leurs associés parmi des personnes louches

chevaliers d’industrie, hommes à tout faire, gangsters de

toutes classes, dont Mac Allermy pressent les exigences et les
appétits sournois quand il me dit : « Supposons que je sois engagé
dans une aventure qui me mène à la mort. » Et c’est ce
qui advient dès l’abord. Les deux honnêtes gens sont aussitôt
assassinés, les documents indispensables au succès de l’entreprise
sont volés et voilà une bande de fauves lâchés à travers le
monde, avec des ambitions féroces et un but qui les enfièvre, les
rend plus impitoyables encore… Conséquence : deux autres
victimes. Et ce n’est pas fini.

« Hypothèse… direz-vous ? Suppositions sans preuves réelles
?

« Mes preuves, je les gardais pour conclure. Ou plutôt ma
preuve, car il n’y en a qu’une, mais elle est irréfutable, et la police
de New York saura lui donner toute son autorité.

« C’est la découverte de ces deux cartes d’identité que j’ai
recueillies et qui appartenaient au Sauvage et à Edgar Becker.
Or, je suis persuadée que l’on a dû trouver ou que l’on trouvera
la même carte parmi les papiers de M. Mac Allermy et de l’attorney
Frédéric Fildes… »

Et, effectivement, dès que l’article fut parvenu à la connaissance
de la police de New York, des recherches furent faites
dans les papiers des deux amis assassinés et on découvrit les
deux carnets d’identité sur lesquels l’attention de la police ne
s’était pas arrêtée.

On y lut ces indications :

Sur celui de Frédéric Fildes :

(M) – Paule Sinner n° 2.
Sur celui de James Mac Allermy :

(M) – Paule Sinner n° 1.
La preuve était faite : sur les quatre victimes, la même indication.
Mot de passe ? Signe de ralliement ? Nom d’une femme
réelle ? Sobriquet particulier signifiant : « Paule la Pécheresse
» ? Mystère ! Mystère complet !… Oui, mais, en tout cas,
on devait supposer que les sept complices survivants étaient
réunis par ce même nom : Paule Sinner, qu’accompagnait un
numéro d’ordre qui les désignait dans la ténébreuse association
et que précédait un M majuscule.

Mais, dans la nuit même qui suivit leur découverte, les
deux carnets provenant des deux hommes assassinés disparurent
des bureaux centraux de la police… Comment ?… Un mystère
de plus…
Chapitre III

Horace Velmont, duc d’Auteuil-Longchamp

À pas feutrés, retenant son souffle, Victoire, la vieille nourrice,
entra dans la salle de bains où son maître, enveloppé d’un
peignoir multicolore, dormait sur un divan.

Sans ouvrir les yeux, il grogna :

– Pourquoi tant de précautions ? Tu peux claquer les portes,
casser des assiettes, danser un fox-trot ou taper de la grosse
caisse ; je ne me réveille jamais qu’au moment que je me suis
fixé. À tout à l’heure, Victoire.
Enfonçant davantage sa tête dans les coussins, il se rendormit
en toute sécurité.

Victoire le contempla longuement, avec extase, murmurant



– Quand il dort, il n’a pas son petit sourire gouailleur ou
cet air d’énergie agressive qui lui sont particuliers à l’état de
veille et qui m’inquiètent toujours un peu, moi, sa vieille nourrice,
qui depuis tant d’années n’ai jamais pu m’y habituer.
Elle reprit, enfin, pour elle-même :

– Il dort comme un enfant… Ah ! voilà qu’il sourit… Sûrement,
il fait de beaux rêves… Sa conscience est en repos, cela se
voit. Comme son visage est calme… Et ce qu’il paraît jeune ! Dirait-
on jamais qu’il a près de cinquante ans.
Elle n’achève pas. Le dormeur l’a entendue, il sursaute, la
saisit à la gorge.

– Vas-tu te taire ! crie-t-il. Est-ce que je vais dire ton âge au
charcutier du coin, qui te fait la cour ?
Victoire est suffoquée, d’indignation surtout, car la main
d’hercule qui l’a prise au cou se garde de serrer :

– Le charcutier du coin… Oh !…
– Tu me diffames en criant mon âge ridicule.
– Il n’y a personne ici.
– Il y a moi, moi qui n’ai même pas trente ans… Alors
pourquoi me blesser avec des chiffres dérisoires ?
Il se rassoit sur son divan, bâille, boit un verre d’eau, embrasse
la nourrice avec une tendresse d’enfant et s’exclame :

– Jamais je n’ai été si heureux, Victoire !
– Pourquoi donc, mon petit ?
– Parce que j’ai arrangé ma vie. Plus d’aventures ! Celles de
Victor et celle de la Cagliostro seront les dernières. J’en ai assez
! J’ai mis ma fortune à l’abri, et j’en veux jouir sans embêtements,
en grand seigneur milliardaire. Et j’en ai également
assez de toutes les femmes ! Assez d’amour ! Assez de conquêtes
! Assez de petite fleur bleue, assez de sérénades ! Assez de
clairs de lune ! Assez de tout ! J’en suis excédé ! Donne-moi une
chemise empesée et mon habit numéro 1.
– Tu sors ?
– Oui, Horace Velmont, unique descendant d’une ancienne
famille de navigateurs français, émigrés au Transvaal, et qui s’y
est enrichi par les plus honnêtes procédés, se rend ce soir à la
grande fête annuelle du banquier Angelmann. Laisse-moi m’habiller
et me faire une beauté, ma vieille !
À dix heures et demie, Horace Velmont arrivait devant le
luxueux immeuble du faubourg Saint-Honoré, qui abrite, à la
fois, la banque Angelmann et les appartements du banquier.
Ayant passé sous la voûte, entre les corps de bâtiments réservés
aux bureaux, il pénétra dans la cour bordée par les ailes réservées
à l’habitation et qui se prolonge par la pelouse d’un de ces
beaux jardins qui s’étendent jusqu’aux Champs-Élysées.

Deux vélums étaient tendus au-dessus de cette cour et de
cette pelouse. Tout le fond était occupé par une foire avec chevaux
de bois, balançoires, attractions de toutes sortes, baraques
d’exhibitions de phénomènes, rings réservés à la boxe et à la
pittoresque lutte libre. Dans ce cadre éblouissant de lumière,
des centaines de personnes se pressaient. Trois orchestres et
trois jazz faisaient rage.

Dès l’entrée, Angelmann recevait ses invités. Jeune encore
sous ses cheveux blancs, la figure nette et rose, l’air photogénique
d’un financier américain de cinéma, il avait échafaudé sa
situation sur la base solide de trois faillites supportées avec art,
honneur et dignité. Non loin de lui, se trouvait sa femme, la
belle madame Angelmann, comme l’appelaient ses innombrables
admirateurs.

Horace serra les mains du banquier.

– Bonjour, Angelmann.
Angelmann répondit avec d’autant plus d’amabilité qu’il
semblait incapable de mettre un nom sur ce visage.

– Bonjour, cher ami, comme c’est aimable à vous d’être venu
!
Le cher ami esquissa le mouvement de s’éloigner, puis revint
sur ses pas et lui dit à voix basse :

– Sais-tu qui je suis, Angelmann ?
Le banquier réprima un tressaillement et répondit du
même ton :

– Ma foi, je ne sais pas trop, tu as tant de noms !
– Je suis un monsieur qui n’aime pas qu’on se f… de lui,
Angelmann. Or, sans avoir aucune preuve formelle, j’ai l’impression
que tu me trahis.
– Moi… Vous… te trahir !
Des doigts d’acier s’incrustèrent dans son épaule avec l’apparence
de faire un geste amical ; la voix basse ajouta durement



– Écoute-moi, Angelmann. Le jour où je serai fixé, je te briserai
comme verre. Tu n’existeras plus. En attendant, je te
donne une chance… Mais je choisis comme gage de ta fidélité
ton admirable compagne.
Le banquier blêmit, mais il était en public, chez lui, il se
domina vite, et reprit son sourire mondain.
Cependant, Horace avait passé et il s’inclinait à présent devant
la belle madame Angelmann. Avec une parfaite aisance de
grand seigneur et une galanterie étudiée, il lui baisa la main et,
se redressant, murmura :

– Bonsoir, Marie-Thérèse… Alors, toujours jeune, toujours
séduisante, toujours vertueuse ?
Il raillait, elle sourit et murmura avec une pareille ironie :

– Et toi, beau ténébreux, toujours honnête ?
– Bien sûr, l’honnêteté est une de mes parures. Mais ce
n’est pas ce que les femmes préfèrent en moi ; n’est-ce pas Marie-
Thérèse ?
– Fat !
Elle avait légèrement rougi en haussant les épaules et lui,
d’un ton plus sérieux, conclut :

– Surveille ton mari, Marie-Thérèse, crois-moi, surveille-le.
– Qu’y a-t-il donc ? balbutia-t-elle.
– Oh ! il ne s’agit pas de galanterie… Comment être infidèle
à la belle Marie-Thérèse ! Il s’agit de choses plus sérieuses…
Crois-moi, surveille-le.
Horace, souriant et content de lui, s’éloigna vers les attractions
du jardin.

Quelque temps parmi la foule il se promena. Il y avait
beaucoup de jolies femmes. Il sourit à quelques-unes d’entre
elles qu’il avait connues. En lui rendant son sourire, plusieurs
rougirent légèrement et le suivirent des yeux. Il semblait décidé
à s’amuser. Il fit un tour de chevaux de bois, puis s’approcha
d’une baraque de lutteurs. Un vieil athlète en maillot rose et
caleçon de peau de tigre venait de se casser le poignet en luttant
contre un énorme professionnel fanfaron et brutal. Horace, le
chapeau à la main, quêta pour le vieil athlète, puis entra dans la
baraque, et bientôt reparut sur le ring en maillot lui aussi, ce qui
permit d’apprécier l’harmonie de sa musculature onduleuse et
souple. Il défia le lutteur colossal et, en deux reprises, le tomba,
selon les meilleures méthodes japonaises. Le public, enthousiasmé,
l’acclama, et quand il ressortit, en habit, de la baraque,
l’entoura avec curiosité. Le sourire aux lèvres, il s’éloigna vers la
piste où évoluaient des danseurs.

Un couple attirait surtout, par son agilité acrobatique, l’attention
du public qui faisait cercle. Horace regardait, lui aussi,
avec intérêt, quand un monsieur s’approcha et se glissa devant
lui. Le monsieur était de très haute taille. Horace ne vit plus
rien. Il se déplaça. Le monsieur, au bout d’un moment, fit de
même, et, de nouveau, fit écran. Horace allait protester, quand,
dans la foule, il y eut un remous. Le monsieur recula, marcha
sur le pied d’Horace. Il ne l’avait pas fait exprès, mais n’y prit
aucunement garde.

– On s’excuse, sacrebleu, grommela Horace.
Le monsieur se retourna. C’était un jeune homme mince,
élégant, verni, calamistré, tiré à quatre épingles, du reste joli
garçon, avec un collier de barbe frisée, encadrant un dur visage
de Levantin. Il regarda Horace, mais ne s’excusa pas.

La danse finissait. L’orchestre en entama une autre, un
tango. Le Levantin s’inclina alors devant une jeune femme très
belle, au type anglo-saxon, qui se trouvait à quelques pas et dont
Horace avait remarqué la grâce onduleuse. Elle parut hésiter
une seconde, puis accepta l’invitation. Tous deux dansaient avec
tant de perfection qu’on fit cercle pour les voir.
Quand le Levantin eut ramené la jeune femme à sa place, il
vint de nouveau se planter devant Horace Velmont. Mais, cette
fois, Horace, à bout de patience, le saisit par le bras et le repoussa.
Le Levantin, irrité, se retourna vivement.

– Monsieur…
– Quel goujat ! dit Velmont.
L’homme rougit de colère et dit avec hauteur :
– C’est une affaire, peut-être ?
– Non. Une constatation !
– Je me regarde comme offensé.
– Je l’espère bien.
Le Levantin, avec un grand geste digne, tira une carte de sa
poche.

– Comte Amalti di Amalto ! Votre nom, monsieur ?
– Archiduc d’Auteuil-Longchamp.
Les gens s’attroupaient, ils rirent amusés par le sang-froid
gouailleur d’Horace Velmont. Le Levantin furieux avait rougi. Il
demanda :

– Votre adresse, monsieur ?
– Ici.
– Ici ?
– Oui. Dans les affaires graves, et celle-ci me semble très
grave, je règle toujours aussitôt et sur place. Vous vous dites
l’offensé… Soit ! Quelle arme choisissez-vous ? L’épée ? Le pistolet
? La hache d’abordage ? Le poignard empoisonné ? Le canon
? L’arbalète modèle 1430 ?
On riait de plus en plus autour d’eux. L’étranger, sentant
que le ridicule le menaçait avec cet adversaire blagueur et déterminé,
domina sa colère et répondit froidement :

– Le pistolet, monsieur !
– Allons-y.
Ils étaient tout près d’un tir forain, muni de cibles, de pipes
et de jets d’eau où sautillaient des coquilles d’oeufs. Horace prit
deux de ces longs pistolets Flobert à deux coups qui datent du
second Empire, les fit charger sous ses yeux et présenta l’un
d’eux au comte Amalti, en lui disant avec gravité :

– Dès que deux coquilles d’oeuf seront abattues, l’honneur
sera sauf.
Le Levantin hésita une seconde, puis se résigna à la plaisanterie.
Il prit le pistolet, visa longtemps, et manqua son coup.
Horace lui enleva le pistolet des mains et tenant les deux armes
négligemment au bout de ses bras tendus, sans viser, pressa les
détentes et abattit deux coquilles d’oeuf.

La foule poussa une acclamation.

– L’honneur est sauf, monsieur, dit Horace, nos deux coquilles
ont roulé sur le terrain.
Et il tendit la main au comte Amalti qui prit le parti de rire
et répondit :

– Bravo, monsieur ! De l’esprit et de l’adresse. C’est plus
qu’il ne m’en faut ! J’aurai plaisir à vous revoir.
– Pas moi ! fit avec sérénité Horace qui s’éloigna rapidement
afin d’échapper à la curiosité du public.
Il se promena un moment dans un coin relativement désert
du jardin et se disposait à se rapprocher de la sortie, quand une
main se posa sur son épaule.

– Puis-je vous parler, monsieur ? dit une voix féminine.
Horace se retourna.
– Ah ! la belle dame anglo-saxonne ! s’exclama-t-il d’un ton
ravi.
– Américaine et demoiselle ! répondit-elle.
Il s’inclina, cérémonieux.
– Dois-je me présenter, mademoiselle ?
– Inutile, dit-elle en riant. Archiduc d’Auteuil-Longchamp
me suffit parfaitement.
– Très bien, mais moi, je n’ai pas l’honneur de vous connaître,
mademoiselle !
– Êtes-vous bien sûr ? Voyons. Nous nous sommes rencontrés
dans l’escalier d’une maison à New York. Vous ne vous
souvenez pas ?… En outre, je vous observe depuis une heure.
– Une surveillance, alors ?
– Oui.
– Et pourquoi ?
– Parce que vous êtes certainement l’homme que je cherche
depuis quelques jours.
– Quel homme cherchez-vous ?
– Celui qui peut me rendre un grand service.
– Je suis toujours l’homme qui peut rendre un grand service
à une jolie femme, indiqua Horace, toujours galant. Mademoiselle,
je suis à vos ordres.
Il lui offrit son bras et la conduisit parmi la foule jusqu’à
cet endroit relativement désert d’où il venait. Sous les arbres du
jardin, ils s’assirent.

– Vous n’aurez pas froid, ici ? demanda Horace.
– Je n’ai jamais froid, répondit-elle, en écartant la gaze qui
couvrait ses épaules nues.
– Merci, dit Horace avec conviction.
Elle fut étonnée.
– Merci de quoi ?
– Du spectacle que vous me permettez de contempler. Rudement
beau. Un marbre grec !
Elle fronça les sourcils en rougissant légèrement et ramena
la gaze sur ses épaules.

– Vous voulez bien m’écouter sérieusement, monsieur ?
demanda-t-elle d’un ton sec.
– Certes, j’aurais tant de joie à vous être utile !
– Alors, voici : je suis attachée à un grand journal de police
américain. Cela m’a valu d’être mêlée à une affaire criminelle,
dont les derniers épisodes se sont déroulés en France : l’affaire
Mac Allermy ! Après avoir réussi dans ma collaboration au
journal avec un succès au-delà de tout espoir, je me débats à
présent, depuis deux mois, en efforts qui n’aboutissent à rien.
Ne sachant plus que faire, je suis allée, il y a deux jours, voir à la
préfecture de police un brave inspecteur qui m’avait aidée déjà
de ses conseils. Cette fois-ci, il a fini par s’écrier :
– Ah ! si vous aviez la collaboration de Machin !
– « Machin » ? demanda Horace.
– C’est ainsi, me dit l’inspecteur, que nous appelons un
type extraordinaire qui s’amuse parfois à travailler avec nous.
Son nom, nous l’ignorons, de même que sa physionomie véritable.
C’est un homme du monde, paraît-il, un grand seigneur fort
riche. Il agit toujours de façon singulière et il est d’une force
physique et d’une adresse incroyables, en outre, d’un calme que
rien ne trouble jamais… Mais où le trouver ?… Ah ! tenez… le
baron Angelmann donne demain, dans son hôtel du faubourg
Saint-Honoré, la fête annuelle, où il convie tout Paris. Certainement
Machin sera là. À vous de le démasquer et de l’intéresser
à votre entreprise.
– Alors, vous êtes venue ici ? dit Horace. Et comme vous
m’avez vu tomber un athlète forain, faire la quête et me battre
en duel contre des coquilles d’oeuf, vous vous êtes dit : « Voilà
Machin » !

– Oui, répondit l’Américaine.
– Eh bien ! mademoiselle, je suis en effet « Machin » et
tout à votre service.
– Merci, alors je commence. Connaissez-vous un peu l’affaire
américaine dont je viens de vous parler ?
– L’affaire Mac Allermy ? Un peu.
– Comment l’avez-vous connue ?
– J’ai lu à ce sujet un article publié par une femme.
– Oui, par moi, Patricia Johnston.
– Tous mes compliments !
– Sans réserve ? demanda Patricia mise en éveil par le ton
de l’éloge.
– Si, avec une réserve : l’article était trop bien fait, trop littéraire,
trop mis en valeur. En matière de crime, j’aime le récit
direct, pas « raconté », pas enjolivé, sans recherche de l’effet,
sans préparation des coups de théâtre. Le roman policier m’endort.
Elle sourit.

– Tout le contraire des conseils que me donnait M. Allermy
dont j’étais la secrétaire. Mais passons. Voici ce que j’ai appris.
Brièvement, elle raconta les faits. Il écoutait attentivement,
sans la quitter des yeux. Quand elle eut fini, il dit :

– Comme je comprends bien maintenant !
– Mon explication est plus claire que mon article ?
– Non, mais vous la donnez avec vos lèvres et vos lèvres
sont délicieuses.
Elle rougit encore, et, mécontente, murmura :

– Ah ! ces Français… toujours les mêmes…
– Toujours, mademoiselle, déclara-t-il tranquillement. Je
ne puis réellement causer avec une femme à coeur ouvert,
qu’après lui avoir dit ce que je pense d’elle. Question de loyauté,
vous comprenez. Maintenant que j’ai rendu hommage à votre
beauté, à vos épaules et à vos lèvres, concluons. Qu’est-ce qui
vous embarrasse ?
– Tout.
– Depuis le quatrième crime commis à Portsmouth, rien de
nouveau ?
– Rien.
– Aucun indice ?
– Aucun. Voilà près de trois mois que je suis à Paris, trois
mois que je cherche en vain.
– C’est votre faute.
– Ma faute ?
– Oui. Le hasard vous a fourni des faits dont vous n’avez tiré
qu’une certaine partie de la vérité.
– J’ai tiré des faits tout ce qu’on pouvait en tirer.
– Non. La preuve, c’est qu’en vous écoutant, j’en ai tiré davantage,
moi. Donc, si vous êtes en panne, c’est votre faute. Il y
a eu négligence de votre part, paresse d’esprit.
– En quoi ai-je été négligente et paresseuse ? demanda Patricia
un peu offensée.
– Vous avez accueilli trop vite l’explication du nom de
Paule Sinner. Sinner veut dire : « Pécheur ». Donc, vous en avez
conclu que Paule Sinner veut dire : « Paule la Pécheresse ». Explication
sommaire, explication trop facile. Il fallait pénétrer
plus avant dans la réalité et se souvenir de ce qu’avait fait jadis
le sieur Arsène Lupin. Le connaissez-vous ?
– Par la lecture de ses exploits, oui, comme tout le monde.
Mais personnellement, je ne crois pas le connaître.
– Vous perdez beaucoup, dit Horace gravement.
– Qu’a-t-il fait ? demanda-t-elle curieuse.
– Pour s’amuser, il lui est arrivé deux fois de brouiller les
lettres de son prénom et de son nom et de les reconstituer sous
une autre forme, ce qui lui a permis, pendant un temps, d’être le
prince russe Paul Sernine et, plus tard, d’être le noble portugais
Luis Perenna. Personne ne s’en est douté.
Tout en parlant, Horace avait tiré de son portefeuille quelques
cartes de visite qu’il déchira en deux, fabriquant ainsi onze
petits cartons sur chacun desquels il écrivit une lettre des deux
mots « Paule Sinner ». Puis il offrit le tout à la jeune femme en
disant :

– Lisez dans l’ordre.
Elle lut les onze lettres, à haute voix :
A. R. S. E. N. E. L. U. P. I. N.
– Qu’est-ce que cela signifie ? s’écria-t-elle confondue ?
– Cela signifie, jolie demoiselle Patricia, que les onze lettres
du nom d’Arsène Lupin lui ont servi à fabriquer un prénom et
un nom de onze lettres : Paule Sinner.
– Par conséquent, Paule Sinner n’existe pas ? dit Patricia.
Horace hocha la tête.
– Elle n’existe pas. Simple formule de passe et de ralliement
que vous avez attribuée fort bien à la bande de New York.
– Formule qui, en réalité, recouvrait le nom d’Arsène Lupin
?
– C’est cela.
– Lequel Arsène Lupin joue un rôle dans l’aventure, un rôle
de chef, bien entendu ?
– Je ne crois pas. Évidemment, c’est ainsi que l’affaire
semble devoir être présentée, mais outre les habitudes pacifiques
de Lupin qui ne s’accorderaient pas avec les quatre crimes
déjà commis, je suis fondé à croire que l’association, qui a l’air
d’être sous la direction de Lupin, a été fondée, au contraire,
pour l’embêter. OEuvre morale, vous a dit Mac Allermy ! Pour
des puritains comme lui et Frédéric Fildes, est-il oeuvre plus
morale, plus méritoire, que de s’attaquer à un malfaiteur, de lui
faire rendre gorge et de donner à l’association la force illimitée
que peut donner entre des mains expertes l’énorme fortune de
Lupin ? Soit qu’on la lui dérobe, soit qu’on le fasse chanter.

« La Maffia contre Arsène Lupin, telle est, me semble-t-il,
la devise, le mot d’ordre, la directive de cette nouvelle croisade.
Le mécréant, l’infidèle, le sarrasin, qu’il faut combattre et détruire,
me semble être, en l’occurrence, le sieur Arsène Lupin, et
les croisés, les Godefroy de Bouillon, les Richard Coeur de Lion,
les Saint Louis qui se sont enrôlés pour conquérir Jérusalem,
c’est Mac Allermy, c’est Frédéric Fildes, c’est le Sauvage. N’êtesvous
pas convaincue, comme moi ?

– Oh ! si, dit-elle, en toute sincérité. Tel que je connaissais
Mac Allermy, je le vois fort bien s’élançant dans la lutte pour
abattre l’antéchrist que représentait à ses yeux Arsène Lupin.
Chapitre IV

La Maffia

Patricia demeura longtemps pensive. Enfin elle murmura
comme pour elle-même :

– Donc, la Maffia contre Arsène Lupin !…
Elle releva la tête et, regardant Horace Velmont en face :

– La Maffia… répéta-t-elle. Oui, votre conclusion doit être
exacte.
– Certainement, dit-il, et cette Maffia, d’origine américaine,
ne borne pas son rôle au but magnifique que se sont proposé
ses dirigeants, et qui est la lutte contre le mal. Non, ils veulent
de l’argent tout de suite. Alors, en attendant, ils louent leurs
services comme les mercenaires de jadis, ils s’enrôlent à la solde
des particuliers qui veulent exercer une vengeance ou se mettre
à l’abri des représailles, ou bien à la solde des factions politiques
qui ont résolu de se défaire d’un adversaire quelconque, haut
fonctionnaire gênant, général ennemi, homme d’État trop énergique.
– Alors, cette Maffia dont on parle tant, c’est cela ?
– Oui.
– Vous en avez acquis la preuve ?
– Vous auriez pu l’acquérir aussi, et la police et tout le
monde également. Les cartes d’identité et de reconnaissance des
conjurés, que vous avez découvertes et publiées, portent un M
majuscule, n’est-ce pas ?
– En effet.
– M première lettre du mot Maffia : à la suite, les lettres M
et A, initiales de Mac Allermy, les lettres FF qui sont les initiales
de Frédéric Fildes. En outre, j’ai su que l’homme qui servait de
secrétaire à Mac Allermy – le Sauvage, comme vous l’appelez –,
celui qui est devenu le chef de la bande, se nomme Maffiano.
C’est dans le nom de ce Sicilien de Palerme que les dirigeants
ont ramassé le mot de Maffia… La Maffia, jadis association de
malfaiteurs siciliens qui prétendaient recouvrir leurs crimes
d’une apparence politique… La Maffia de sinistre souvenir…
– Est-ce cette même Maffia dont on parle tellement depuis
quelque temps en France ?
– Je l’ignore. Je vois plutôt là un mot générique qui fait
bon effet et qui, à mon sens, désigne l’esprit du mal sous toutes
ses formes. Il y a une Maffia mondiale, à laquelle se rattachent
plus ou moins toutes les bandes éparses dans les différents pays
et qui constituent ainsi une formidable affiliation ayant pour
but le vol et le meurtre. En tout cas, nous savons, nous, qu’il y a,
à New York, un noyau d’organisation, un centre d’action qui
rayonne jusqu’en Europe et qui fut l’oeuvre de Mac Allermy et
de Frédéric Fildes qui en ignoraient les dessous criminels et
voulaient en faire une force bienfaisante. D’après mes renseignements,
ce centre d’action se dédouble en deux groupes : les
militants, les agents d’exécution à la tête desquels opère le Sicilien
Maffiano, et un comité de contrôle et de comptabilité, en
quelque sorte un conseil d’administration créé par les deux
amis, qui recueille les cotisations, et surtout répartit les bénéfices.
En général, dans ces espèces d’affiliation, les règlements
sont fort sévères et les répartitions d’une régularité absolument
scrupuleuse. À chacun sa part, suivant son grade et son numéro
d’ordre dans la hiérarchie. Cela se passait ainsi autrefois dans
les associations de flibustiers. Pour tout manquement aux lois
de la probité, pour toute défaillance, une seule punition : la
mort. Et jamais le coupable n’échappe. Pas de cachette sûre
pour lui, pas de déguisement qui le mette à l’abri. Un jour ou
l’autre, on trouve son cadavre, percé d’un poignard où s’inscrit
la lettre M… Maffia !

Avant de répondre, Patricia, de nouveau, garda un moment
le silence, plongée dans de profondes réflexions.

– Soit, dit-elle enfin. Nous sommes d’accord. Vous avez
raison sur tous les points. Mais si j’ai commis une erreur grave
en ne tirant pas de ce nom, Paule Sinner, la signification totale
qu’il comportait, comment aurais-je pu savoir ce que voulait
dire la lettre M et ce qu’il y avait à redouter de cette effroyable
association ? Il faut que vous ayez eu, vous, des informations
particulières.
– Évidemment ! convint Horace Vermont.
– Mais de quelle façon ? Un des affiliés qui a trahi ?
– Juste ! Un ancien complice d’Arsène Lupin.
– Donc, un complice à vous, avouez-le !
– Si ça vous fait plaisir, mais ça n’a aucune importance
pour le moment. L’ancien complice de Lupin, devenu gangster à
New York, a été engagé par Mac Allermy, et quand il a su ce qui
se tramait contre Arsène Lupin, il est venu m’avertir. Aussitôt,
j’ai pris le bateau pour New York, j’ai manoeuvré autour de Mac
Allermy et lui ai vendu un dossier important. Après quoi, j’ai
demandé mon affiliation.
– Vous faites partie de la Maffia !
– Tout simplement, et même du comité supérieur. Voici
ma carte : Paule Sinner, n° 11.
– C’est merveilleux, murmura la jeune femme, avec une
admiration stupéfaite. C’est merveilleux et presque incroyable
d’habileté et d’audace.
– Alors, reprit-il, maintenant vous comprenez ?
Il s’interrompit brusquement et à voix plus haute comme
s’il continuait une conversation :

– Bref, mademoiselle, la baronne, ayant constaté que son
portrait la représentait rousse alors que maintenant elle est platinée,
l’a refusé. Le peintre veut faire un procès. L’affaire en est
là.
Patricia le regardait avec stupeur. Il ajouta à voix très
basse :

– Du sang-froid… Non, je ne suis pas fou, mais on nous espionne.
– L’histoire est amusante, répondit Patricia, très haut en
riant.
– N’est-ce pas ? dit Velmont.
Et dans un chuchotement :

– Vous voyez ces trois ou quatre gaillards en tenue de soirée,
oui, là, qui se mêlent à la foule des invités mais qui s’en dis–
73 –
tinguent par ce je ne sais quoi de louche, de furtif, de sinistre
qui sent son bandit d’une lieue… ne vous rappellent-ils rien ?

– Si, dit la jeune femme avec une surexcitation contenue,
ils me rappellent les individus que j’ai vus à New York le soir du
crime, sous les arcades de la place de la Liberté.
– Précisément.
– C’est vous qu’ils visent !
– Sans aucun doute, dit Horace avec calme. Pensez donc
que l’Association a été fondée par onze personnes. S’il n’en reste
plus que quatre, ou même trois, au moment du partage, ces quatre
ou ces trois auront tout le butin pour eux. C’est pourquoi la
bande s’extermine elle-même peu à peu. Bientôt, par éliminations
successives, il ne restera plus qu’un complice lors du règlement
des comptes et de la dissolution qui doit avoir lieu vers
la fin de septembre prochain. Tenez, regardez à droite… vous
connaissez ce grand type avec ses longues jambes et ses longs
bras ?
– Ma foi, non.
– C’est avec lui que vous avez dansé tout à l’heure, ce qui
fut un tort. Vous auriez dû refuser… Ah !… il s’éloigne… Comte
Amalti di Amalto, baron de Maffiano.
– Le Sauvage, alors ? Un des complices ? Celui que vous
considérez comme le chef ?
– Oui… Le conseiller intime de Mac Allermy, son homme à
tout faire. Celui qui vous persécutait, caché dans l’ombre… Celui
qui a assassiné Mac Allermy et Frédéric Fildes…
– Et qui a été frappé, lui aussi, dans l’hôtel de Paris où je
l’ai vu !
– Frappé, mais pas tué. Il a survécu à sa blessure, et il a
disparu de l’hôpital avant la publication de votre article qui révélait
le rôle qu’il a joué dès le début et qui l’aurait fait arrêter.
La jeune femme, malgré son courage, frissonna.

– Oh ! j’ignorais cela… Oh ! j’ai peur de cet homme ! Gardez-
vous, je vous en prie !
– Vous aussi, Patricia, gardez-vous. Du moment que cet
homme est sur votre piste, il ne vous lâchera pas. Et c’est un
danger constant.
Elle essaya de dominer son inquiétude.

– Mais qu’ai-je à craindre ?
– Autant que moi.
– Pourtant je ne fais pas partie de leur bande.
– C’est vrai ! Seulement, vous êtes l’ennemie. Dix minutes
après votre départ de New York, le même câble était envoyé à
chacun des affiliés d’Europe : Patricia Johnston, secrétaire,
s’embarque pour venger les numéros 1 et 2 M. Depuis, vous
êtes surveillée et condamnée. La mort vous guette ce soir… Sortons
d’ici ensemble. Avec moi vous n’aurez rien à craindre et
vous passerez la nuit chez moi.
– Bien, dit-elle docilement. Mais, et soyez sûr que je pense
à votre sécurité autant qu’à la mienne, ne m’avez-vous pas raconté
qu’on connaissait tous les domiciles de Lupin ?…
– La liste que je leur ai fournie est antérieure à la mort de
Mac Allermy. Mon domicile actuel n’y est pas mentionné.
Il se leva.

– Venez, Patricia. Appuyez votre tête sur mon épaule, permettez-
moi de vous enlacer la taille de mon bras respectueux…
Oui, comme cela… et partons ensemble, non pas comme des
complices peureux qui cherchent à fuir, à se protéger et à se secourir
l’un l’autre, mais comme des amoureux qui se serrent
tendrement l’un contre l’autre, tout enivrés de passion. Venez,
Patricia, venez !
La jeune femme obéit. Ils s’en allèrent, côte à côte, à pas
comptés, et penchés l’un sur l’autre.

Ils se dirigeaient vers la sortie ; mais au moment où ils traversaient
une des régions sombres et désertes du jardin, une
silhouette masculine, mince et de haute taille, soudainement
parut devant eux.

La main d’Horace Velmont quitta la taille de Patricia et rapide
comme l’éclair braqua sur le visage du survenant le rayon
d’une lampe électrique. Son autre main libre était prête à le saisir
à la gorge.

Horace eut un rire sec.

– Oui, c’est bien toi, Amalti di Amalto, baron de Maffiano,
dit-il gouailleur. C’est toi le Sauvage. Oblique un peu pour nous
laisser le passage libre. T’as pas une gueule que j’aimerais rencontrer
au coin d’un bois, tu sais… Et même ici, je préfère me
garer de toi. Je n’ai pas envie que tu me zigouilles comme tu as
zigouillé ce bon M. Mac Allermy, ton patron, sans parler de l’attorney
Frédéric Fildes !… Et puis, dis donc, veux-tu un bon
conseil ? Laisse tranquille Patricia Johnston.
Le bandit avait eu un mouvement de recul. Il répondit :

– On nous l’a signalée de New York comme dangereuse
pour nous…
– Eh bien, je te la signale de Paris comme inoffensive.
D’ailleurs assez parlé. Je l’aime. Donc elle est sacrée. Ne t’avise
pas d’y toucher, Maffiano… sans cela…
L’homme gronda :

– Toi… Un jour ou l’autre…
– Plutôt l’autre, mon garçon. Et dans ton intérêt… Tu n’as
rien à espérer contre moi… au contraire.
– Tu es Arsène Lupin.
– Raison de plus ! Allons file ! Passe ton chemin presto ! Et
occupe-toi de la Maffia de Maffiano sans t’occuper de nous.
C’est plus prudent, crois-moi…
Le bandit hésita un moment puis, brusquement, plongea
dans l’ombre, comme s’il eût piqué une tête dans l’eau.

Horace et Patricia quittèrent le jardin et traversèrent la
grande salle vide. Pendant que Patricia prenait son manteau au
vestiaire, Horace s’inclina devant la baronne Angelmann pour
prendre congé d’elle.

– Très belle votre nouvelle conquête, murmura la baronne
avec plus de dépit que de raillerie.
– Très belle en effet, dit Horace gravement. Mais ce n’est
pas une conquête, c’est une amie d’outre-Atlantique qui ne
connaît pas Paris et m’a prié de la reconduire jusqu’à sa porte.
– Seulement ! Pauvre ami, vous n’avez pas de chance !
– Tout vient à point à qui sait attendre, dit sentencieusement
Horace.
Elle appuya ses yeux sur les siens.

– Vous m’attendez donc toujours ? souffla-t-elle.
– Plus que jamais, répondit Horace.
La baronne détourna les yeux. Patricia les rejoignait.
Horace reprit le bras de la jeune Américaine et tous deux
sortirent de l’hôtel Angelmann.
Ils firent quelques pas sur le trottoir et Horace dit à sa
compagne :

– Je vous le répète, ne passez pas la nuit chez vous, Patricia.
– Chez vous, alors ?
– Chez moi. Ces bougres-là sont furieux et vous auriez tout
à craindre. Ils ne reculent devant rien.
– Vous êtes sûr de vos domestiques ? interrogea la jeune
femme.
– Je n’ai qu’une vieille bonne, mon ancienne nourrice, qui
m’est dévouée jusqu’à la mort.
– La fidèle Victoire ?
– Oui. Je puis me fier à elle comme à moi-même. Venez !
Il l’entraîna jusqu’à son auto où ils montèrent. Un quart
d’heure plus tard, Horace arrêta la voiture à Auteuil, 23, avenue
de Saïgon où il habitait un pavillon entre cour et jardin.

Tout en ouvrant la grille de l’avenue, il sonna pour avertir
Victoire. Mais la vieille nourrice ne se présenta pas sur le perron
quand ils y parvinrent.

Velmont fronça le sourcil.

– C’est bizarre, dit-il, alarmé. Comment se fait-il que Victoire
n’allume pas le vestibule, ne se montre pas ? Jamais elle ne
s’endort quand je suis absent.
Il alluma, et tout de suite se baissa vers le tapis de l’escalier.


– Il est venu des gens, voici leurs traces ! Montons, voulez-
vous ?
En hâte, suivi de Patricia, il gravit l’escalier jusqu’au second
et ouvrit une porte. Dans une chambre à coucher, Victoire
était étendue sur le divan, bâillonnée et ligotée, un bandeau sur
les yeux.

Il se jeta sur elle et avec l’aide de Patricia la délivra. Victoire
était évanouie, mais rapidement elle revint à elle.

– Rien ? Pas de blessure ? lui demanda Velmont.
La brave femme se tâtait.
– Non, rien…
– Que s’est-il passé ? On t’a assaillie. Les as-tu vus ? Par où
sont-ils venus ?
– Par l’issue de la salle à manger, je suppose. J’étais ici, assoupie.
La porte s’est ouverte. On m’a jeté quelque chose sur la
tête…
Horace déjà se précipitait vers le rez-de-chaussée. À l’autre
bout d’une grande pièce, il y avait un office, et dans un placard
de cet office débouchait un escalier, lequel s’enfonçait sous terre
jusqu’à une porte qui commandait un tunnel pratiqué sous la
cour. Cette porte était ouverte.

– Les bandits ! gronda Horace, ils m’ont espionné ! Ils ont
tout découvert ! Hé ! Hé ! ce sont des adversaires de taille ! On
ne s’embêtera pas avec ceux-là.
Il revint et s’assit dans la salle à manger, devant une table
face à la fenêtre. Patricia l’avait suivi, laissant en haut Victoire
encore étourdie. La jeune Américaine, en face d’Horace, prit
place de l’autre côté de la table.

Ils restèrent longtemps sans parler. Tous deux réfléchissaient.
Enfin Patricia observa :

– Comment les gens de cette Maffia espèrent-ils dépouiller
Arsène Lupin ? Une fortune ne se prend pas comme un sac à
main !
– Lupin a fait le malin en vendant de droite et de gauche ce
qu’il possédait comme papiers, actions, bijoux, etc. Tout cela a
produit une somme liquide, une masse palpable, qu’il croyait
bien dissimulée, mais qu’ils sont peut-être sur le point de dé–
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couvrir. Alors, c’est la lutte entre eux et lui ! Ah ! j’avoue qu’ils
ont de gros atouts entre les mains. Mais tout de même Lupin,
c’est Lupin !…

– Et Lupin est tranquille ?…
– Pas toujours. Ils sont nombreux, adroits et ne reculent
devant rien. Ils l’ont bien prouvé jusqu’ici. En outre, ils ont tout
l’argent qu’il leur faut. Comme entrée de jeu, Mac Allermy et
Frédéric Fildes ont apporté chacun cent mille francs, somme
que les autres ont dû doubler depuis, grâce à un tas de petites
opérations équivoques. Enfin, et c’est le plus grand atout en leur
faveur, Lupin en a assez d’être toujours sur la brèche. Il aspire
au repos, à la vie tranquille, à l’honnêteté. Il veut jouir de la vie
et du résultat de ses efforts. Il est un peu dans la situation des
maréchaux de France après les campagnes victorieuses et quand
l’étoile de Napoléon a commencé à pâlir. Il est las…
Horace Velmont s’interrompit brusquement. Déjà il regrettait
presque son aveu de défaillance.

– Il est donc si riche, ce Lupin ? demanda avec indifférence
Patricia.
– Peuh ! Difficile à estimer… Quelques milliards… Sept…
huit… neuf, peut-être.
– C’est assez joli…
– Pas mal. Et cela lui a coûté tellement d’efforts qu’il a un
peu le droit d’y tenir. Mettons dix millions par affaire, en
moyenne, avec sept ou huit cents affaires différentes qui, toutes,
représentent des combinaisons compliquées, des expéditions
épuisantes, des dangers courus, des blessures reçues, des luttes
effroyables, des échecs décourageants. Et puis, les mauvais placements,
les spéculations qui s’effondrent, la crise, sans compter
les besoins qui augmentent avec l’âge, les pensions à verser,
et Lupin ne lésine pas ! Dans ces conditions, comment voulez-
vous qu’il ne tienne pas à ce qu’il a ! Lupin n’est pas respectueux
de la propriété d’autrui, mais, fichtre, ne touchez pas à la
sienne ! C’est sacré, cela. L’idée seule qu’on jette les yeux sur sa
fortune le met hors de lui. Il devient féroce.

– Curieux, murmura Patricia pensive, je ne le croyais pas
ainsi.
– C’est un homme, et rien de ce qui est humain ne lui est
étranger, répondit Horace avec flegme.
– Pourtant il me semble qu’on ne devrait pas tenir autant à
ce qu’on a dérobé, observa l’Américaine.
Il haussa les épaules.

– Pourquoi ? Prendre est plus difficile que gagner. Et l’on
risque bien plus ! Le fait seul de posséder crée un état d’âme
impitoyable. Et plus on avance en âge, plus cet état d’âme s’aggrave.
Lupin a environ dix milliards… Oui, c’est le chiffre qu’il a
avoué. Eh bien, je ne conseille à personne de reluquer son magot.
Sa voix s’éteignit, mais aussitôt il reprit, dans un souffle à
peine perceptible, et en abritant de sa main le mouvement de
ses lèvres :

– Ne faites pas un geste, ne dites pas un mot, pas une syllabe…
Vous m’entendez ?
– Tout juste, répondit-elle à voix très basse elle aussi.
– C’est ce que je veux.
– Qu’y a-t-il ? interrogea Patricia.
Avec une apparence d’insouciance, il alluma une cigarette
et, renversé sur son siège, observant les cercles de fumée bleue
qui tournoyaient vers le plafond, il poursuivit entre ses dents :

– Quoi que je vous dise, n’ayez pas une réaction, pas un
tressaillement… Et obéissez sans réfléchir. Vous êtes prête ?
– Oui, souffla-t-elle, comprenant que la situation était
grave.
– Il y a en face de vous, pendue au mur, une glace. Si vous
relevez la tête de quelques centimètres, cette glace vous renverra
l’image de tout ce que je vois, moi, directement, puisque je
suis tourné vers la fenêtre, vous y êtes ?
– Oui, je vois la glace et la fenêtre… Le carreau du bas à
gauche, n’est-ce pas ?
– C’est ça. On a pratiqué un trou dans ce carreau, vous le
voyez ?
– Oui, et je distingue quelque chose qui bouge un peu.
– Ce qui bouge c’est le canon d’un fusil qui passe à peine et
que dirige vers moi quelqu’un se trouvant au dehors. Tenez,
voyez au-dessus de la glace cette panoplie. Il y manque un fusil,
un fusil à acétylène, dont la détonation ne fait aucun bruit.
– Et qui donc vous vise ?
– Maffiano sans doute… le Sauvage… ou tel de ses complices
réputé pour son adresse. Ne bougez pas d’un centimètre.
Hé ! Patricia… Vous n’allez pas vous évanouir ?
– Aucun danger… Mais vous ?
– Moi, c’est de la volupté. Silence, Patricia. Allumez une cigarette.
Comme ça la fumée cachera votre pâleur. L’homme
vous épie, mais ne se croit pas vu. Maintenant, écoutez-moi.
Vous allez vous lever paisiblement et monter au premier étage.
Ma chambre est en face sur le palier. Dans ma chambre il y a un
appareil de téléphone automatique. Vous demanderez le 17 :
Police-Secours. Dites qu’on envoie ici, 23, avenue de Saïgon,
d’urgence cinq ou six hommes. Tout cela très bas. Et puis sans
vous inquiéter de Victoire qui est en sécurité au second, vous
vous bouclerez dans la chambre, vous fermerez les volets des
fenêtres, vous barricaderez la porte et vous n’ouvrirez à personne…
à personne !
– Et vous ? demanda Patricia avec une angoisse dans la
voix.
– Moi, n’ayant plus à vous défendre, je me tirerai d’affaire.
Allez, Patricia.
Et, tout haut, il prononça :

– Chère amie, vous avez eu une journée très fatigante. Si
j’ai un conseil à vous donner, c’est d’aller dormir. Ma vieille
nourrice vous indiquera votre chambre.
– Vous avez raison, répondit tranquillement Patricia. Je
suis fourbue. Bonsoir, cher ami.
La jeune femme se leva avec un naturel parfait et sans hâte
quitta la salle à manger.
Horace Velmont était content de lui. Par sa maîtrise, par
son calme devant le danger, il avait rétabli aux yeux de la jeune
femme son prestige peut-être affaibli par son précédent aveu.

Il s’aperçut que le canon du fusil remuait, comme si on
épaulait. Il cria :

– Vas-y Maffiano ! tire, mon garçon ! Et ne me rate pas, ou
je te brûle le peu de cervelle que tu as !
Il écarta son veston et offrit sa poitrine.

Le coup partit, sans aucun bruit.

Velmont gémit, porta la main à sa poitrine, et s’affaissa sur
le plancher.

Un cri de triomphe retentit au dehors. La porte-fenêtre fut
brusquement ouverte. Un homme voulut sauter dans la pièce…
et recula en gémissant, atteint à l’épaule par la balle du revolver
que Velmont avait dirigé contre lui.

Velmont se releva parfaitement sain et sauf.

– Idiot ! dit-il à l’homme. Tu t’imagines, crétin que tu es,
que, parce que tu as détaché de ma panoplie un fusil muni de
cartouches, et que tu es le meilleur tireur de la Maffia, c’est suffisant
pour que, couic, ça y est ! je meure ! C’est lamentable
comme stupidité. Crois-tu que je sois assez bête pour offrir des
armes à des agresseurs, toujours possibles quand on habite un
pavillon isolé ! Oui ! je leur offre des tubes d’acier aux agresseurs,
et des cartouches, mais auxquelles il manque l’essentiel.
– Quoi donc ? demanda l’autre ahuri.
– Les balles, ça fait que le fusil c’est peau de balle ! Alors, tu
tires avec du vent, imbécile ! Tu n’envoies que de l’air. C’est pas
avec ça qu’on tue, mon vieux !
Tout en parlant, Velmont avait décroché un second fusil
pris dans le haut de la panoplie et s’était avancé vers la fenêtre.
Il suivait des yeux l’ombre qui s’enfuyait. Ne voyant nulle part la
silhouette de Maffiano, il se demandait avec inquiétude :

– Où diable peut-il être passé ? Qu’est-ce qu’il manigance ?
Et soudain, il entendit, au premier étage, un coup de sifflet
strident, un appel qu’il reconnut. Patricia réclamait du secours.

– Les bandits auraient-ils découvert l’issue secrète de ma
chambre ? se demanda-t-il angoissé.
Mais, pour lui, l’angoisse voulait dire action. Il se précipita
vers l’escalier et escalada les marches en trois secondes.

Au premier, il se trouva devant la porte, et au tumulte qu’il
entendit à travers le panneau, il se rendit compte que le combat
était engagé là, c’est-à-dire au débouché de l’issue secrète qui lui
permettait d’entrer et de sortir sans qu’on le sût.

Furieusement il se rua contre la porte.

Dans la chambre, toute une partie de la muraille était ouverte
et Maffiano cherchait à entraîner avec lui Patricia. En arrière,
dans l’ombre, à l’entrée de l’issue, deux complices apparaissaient,
prêts à intervenir si c’était nécessaire.

Patricia, à bout de forces, ne se défendait plus qu’à peine ;
elle avait laissé échapper le sifflet d’argent et appelait faiblement


– Au secours !
À ce moment, on entendit le violent assaut de Velmont
contre la porte qui gémit.

– Ah ! je suis sauvée ! Le voilà ! murmura la jeune femme,
qui retrouva des forces pour tenter de se dégager.
Maffiano resserra son étreinte.

– Sauvée, pas encore !
Mais la porte craquait ; par l’issue secrète, les deux complices
avaient fui. Le bandit écuma de rage.

– J’aurai au moins une compensation, gronda-t-il.
Se penchant brusquement, il voulut baiser les lèvres de la
jeune femme.

Mais il ne put que l’effleurer. Elle s’était rejetée en arrière
et, de ses ongles, révoltée par l’odieux contact, elle lui lacéra le
visage.

– Misérable ! Brute immonde ! râla-t-elle, luttant farouchement
contre l’homme qui l’avait ressaisie.
Soudain, la porte tomba, Maffiano n’eut même pas le
temps d’entrevoir Velmont qui se précipitait sur lui. Le bandit
reçut un coup terrible sous le menton. Il lâcha Patricia, chancela.
Une série de gifles rageuses le remirent debout, le dégrisèrent.
Il voulut fuir, mais l’issue était refermée. Alors il revint
vers le milieu de la chambre, tira son revolver, s’assit et dit à
Velmont, qui apprêtait aussi le fusil qu’il n’avait pas lâché :
– Tout à l’heure, Velmont. Remisons nos armes pour le
moment, tous les deux. Des types comme nous se combattent,
durement, sans merci, mais ne se tuent pas sans une explication
préalable.
Velmont haussa les épaules.

– C’est pourtant ce que tu voulais faire il y a un moment,
me tuer sans explications. Enfin, causons si ça t’amuse, mais
sois net et précis !
– Voilà ! Tu m’as dit ce soir, pendant la fête chez Angelmann,
que tu réclamais notre belle Patricia pour toi, parce que
tu l’aimais… Rien à faire… Il faut que tu saches que tu n’as aucun
droit sur elle.
– J’ai les droits que je prends et ceux qu’elle me donne.
Un éclair passa dans les yeux du bandit.

– Je m’oppose…
– En ce cas, adresse-toi à un huissier ! coupa Velmont railleur.
C’est l’usage ici en matière d’opposition.
Maffiano, à son tour, haussa les épaules.

– Tu es fou ! Voyons, réfléchis. Tu ne la connais que depuis
deux heures.
– Et toi ?
– Depuis quatre ans. Depuis quatre ans, je suis auprès
d’elle… Je la guette, je la poursuis sans me montrer. Elle savait
ma présence chez Allermy, n’est-ce pas, Patricia ? Et que de fois
je l’ai suivie dans l’ombre ! Car elle savait aussi que je l’aimais,
que je la désirais, qu’elle était tout pour moi…

– Tu parles bien, ricana Velmont. Mais si elle est tout pour
toi, toi, tu n’es rien pour elle, rien, n’est-ce pas, Patricia ?
– Moins que rien, dit-elle avec dégoût.
– Tu vois, Maffiano ! Allons, décampe et laisse-moi la place
libre !
– À toi ? Jamais. Tu es un étranger pour elle… Et tiens,
connais-tu seulement quelque chose de sa vie ? Sais-tu qu’elle
était aimée du père et du fils Allermy ?
– Tu mens !
– Sais-tu qu’elle était la maîtresse du fils, d’Henry Allermy
?
– Tu mens !
– C’est la vérité pure. Elle a eu un enfant de lui.
Velmont avait pâli.
– Tu mens… Patricia, je vous en conjure…
– Il dit la vérité, déclara la jeune femme, dédaignant de
mentir. J’ai un enfant, un fils qui a maintenant dix ans… Un fils
que j’adore, Rodolphe. Il est toute ma vie, toute ma raison
d’être.
– Un fils dont elle ne peut se séparer, ajouta Maffiano, et
qu’elle s’est fait amener à Paris, il y a quelque temps.
Le ton du bandit parut significatif à Horace, qui demanda,
vaguement inquiet :

– Où est cet enfant, Patricia ? À l’abri de tout danger ?
Elle eut un sourire de certitude.
– Oui, de tout danger.
– Retournez près de lui, Patricia, dit Velmont gravement.
Et emmenez-le aussi loin que possible. Emmenez-le tout de
suite.
Maffiano eut un ricanement.

– Trop tard !
Patricia pâlit et sursauta, une terreur dans les yeux.
– Que voulez-vous dire ? Je l’ai encore vu ce matin !
– Oui, à Giverny, n’est-ce pas, près de Vernon, chez une
brave femme, la mère Vavasseur. Retournez là-bas, Patricia,
vous n’y trouverez ni enfant, ni mère Vavasseur. La brave
femme me l’a amené cet après-midi.
Le visage de Patricia se décomposait.

– Vous êtes un lâche ! Un misérable !… Cet enfant est délicat,
il a besoin de soins attentifs !
– Il en aura, des soins, je vous le jure. Je serai une mère
pour lui, répondit Maffiano, avec une sinistre raillerie.
– Je préviendrai la police ! cria Patricia affolée.
– J’ai pleins pouvoirs du père, d’Allermy junior. La justice
me félicitera de rendre un fils à son père ! plaisanta Maffiano.
La rude main de Velmont lui broya l’épaule.

– Avant la justice, il y a la police, qui t’arrêtera et te demandera
des comptes…
– La police est loin, dit le bandit.
– Pas tant que tu crois ! J’ai fait téléphoner à Police-
Secours. Leur voiture sera là dans cinq minutes. Tiens, écoute…
des bruits de trompe d’auto… Ils arrivent… Tu vois la situation,
Maffiano ? C’est le cabriolet de fer à tes poignets… le dépôt… les
assises… la guillotine…
– Et l’arrestation d’Arsène Lupin !
– Tu es fou, Arsène Lupin est intangible pour la police !
Le bandit réfléchit une seconde.
– Alors, qu’est-ce que tu m’offres ? demanda-t-il…
– Dis où est l’enfant, et je te laisse le passage libre pour
t’échapper par l’issue secrète numéro deux, celle-ci. Dépêche-
toi. Les autos sont devant la maison. Où est l’enfant ?
– Que Patricia m’accompagne. Nous arrangerons cette affaire,
elle et moi. Elle connaît mes conditions, qu’elle se rende
d’abord, aussitôt après je lui rendrai son fils.
– J’aime mieux mourir, déclara sourdement Patricia.
Le bruit d’une sonnette retentit au rez-de-chaussée, Velmont
s’exclama :
– Les voici !
Il posa le doigt sur une saillie de la boiserie.

– Si j’appuie, la porte du vestibule s’ouvre. J’appuie, Maffiano
?
– N’hésite pas, dit Maffiano. Mais alors Patricia ne saura
pas où est son fils.
Velmont appuya sur la saillie. On entendit des voix
d’hommes et des pas au rez-de-chaussée. Velmont se dirigea
vers la porte pour aller au-devant d’eux. Ce fut rapide comme
l’éclair. Maffiano sauta vers l’une des fenêtres, l’ouvrit, enjamba
la balustrade et disparut.

– Exactement ce que je voulais, ricana Velmont, ressaisissant
son fusil qui portait au-dessus de la culasse un mécanisme
particulier.
L’ombre de la nuit s’étendait sur le jardin que d’autres jardins
mitoyens prolongeaient sur un assez vaste espace.

– Il a, continua Velmont, trois murs bas à sauter pour en
gagner un quatrième plus élevé, qui nécessite, pour être franchi,
le secours d’une échelle placée d’avance et qui lui permettra de
descendre dans une rue déserte et de s’enfuir.
– Et s’il n’a pas préparé cette échelle ? dit Patricia.
– Il l’a préparée. On distingue les montants d’ici.
La jeune femme gémit.

– S’il s’enfuit, je ne reverrai jamais mon fils.
Cependant, les policiers appelaient en bas. Victoire descendait
de sa chambre, mais déjà Horace leur criait :

– L’escalier, messieurs ! Au premier, la porte en face.
Se penchant sur l’appui de la fenêtre, il épaula son arme.

– Ne le tuez pas, supplia Patricia. On ne saurait plus rien.
Mon fils serait perdu.
– N’ayez pas peur. Une jambe engourdie seulement.
On entendit le déclic de la gâchette. Il n’y eut pas de bruit
violent, pas de détonation, un léger sifflement tout au plus.
Mais, au bout du jardin, un cri de douleur retentit, suivi de gémissements.


Velmont enjamba le balcon, aida Patricia à le franchir et la
soutint pour descendre jusqu’au sol par des crampons de fer
fixés dans la façade et formant échelle.

Les trois murs les plus bas furent aisément franchis. Au
pied du quatrième, beaucoup plus élevé, un corps étendu s’agitait,
que Velmont éclaira de sa lampe de poche.

– C’est toi, Maffiano ? Le mollet droit un peu amoché,
n’est-ce pas ? Ce n’est rien. Mes chevrotines sont toujours stérilisées
dans l’autoclave, et j’ai une boîte de pansements. Offre-
nous ta jambe blessée. La main des grâces va te panser.
Patricia appliqua adroitement un bandage sur la légère
blessure, pendant que Velmont, d’une main preste, explorait les
poches de Maffiano.
– Ça y est, s’écria-t-il joyeux. Je te tiens, mon bonhomme.
J’ai déjà, par Patricia, ta carte d’associé, et voici celles de Mac
Allermy et de Fildes, que tu as fait voler à New York !
Et se penchant davantage vers lui, il articula durement :

– Rends-nous l’enfant, et je te rendrai ta carte.
– Ma carte, balbutia Maffiano, je m’en fiche pas mal !
– Erreur, mon garçon ! Tu ne t’en fiches pas du tout ! Cette
carte, qui porte ton numéro d’ordre dans l’association, constitue
ton seul et unique titre te donnant droit au partage du butin
réalisé. Si tu ne peux pas la produire à l’heure voulue, tu ne
comptes pas comme associé, et, par conséquent, tu ne comptes
pas comme participant aux bénéfices. Tu es dans les choux,
mon lapin !
– C’est faux ! protesta Maffiano. Ils me connaissent là-bas.
Je dirai que ma carte m’a été volée.
– Il faut des preuves, en l’espèce le témoignage de Patricia
ou le mien. Tu n’auras ni l’un ni l’autre. C’est la ruine de toute
espérance.
– Tu oublies que je vous tiens tous les deux par l’enfant. Et
l’enfant, je le garde.
– Non. Tu nous le ramèneras ce matin, et on fera l’échange.
Donnant donnant.
– Soit, dit le blessé, après une hésitation.
– Tu as bien compris, insista Velmont. Si, à neuf heures du
matin, l’enfant n’est pas là, et en bonne santé, je brûle la carte.
– Triple idiot ! Comment veux-tu que je fasse ? Tu m’as
démoli la jambe. Je ne peux pas bouger.
– C’est exact. Patricia va te refaire ton pansement. Ensuite,
tu te reposes bien tranquille, et demain soir, nous viendrons te
chercher et nous irons tous trois délivrer l’enfant. D’accord ?
– D’accord !
Patricia et Velmont le transportèrent dans une petite remise
accotée au grand mur et remplie de chaises et de canapés
de jardin. Ils l’étendirent sur un canapé, refirent le pansement
et sortirent de la remise, dont ils fermèrent la porte à clef.

Puis ils revinrent à la maison.

– Envolé ! dit Horace au brigadier qui dirigeait les policiers.
– Sacré malin ! Comment avez-vous fait votre compte pour
le laisser filer… Cependant, nous n’avons pas perdu de temps.
Par où s’est-il sauvé ?
– Par les jardins ; il a escaladé le grand mur qui les encercle
tous. Cherchez si vous voulez.
Les recherches des agents furent vaines, bien entendu. Le
brigadier, en revenant, interrogea Horace Velmont.

– Qui êtes-vous, s’il vous plaît, monsieur ?
– Celui que vous appelez « Machin » à la préfecture.
Le policier le regarda avec curiosité, mais ne fit aucun
commentaire.
– Et madame ? demanda-t-il.
– Miss Patricia Johnston, journaliste américaine, de passage
à Paris.
Le brigadier emmena ses hommes.

Cette nuit-là, Velmont coucha dans un cabinet attenant à
sa chambre, tandis que Patricia occupait cette chambre.

La journée suivante s’écoula sans incidents. Victoire leur
servit d’excellents repas et tous deux causèrent comme d’anciens
amis. Dès le petit matin, Velmont avait apporté quelque
nourriture et surtout une abondance d’eau au prisonnier que sa
blessure altérait. Puis il fit la sieste pour se préparer à une nuit
qui serait peut-être mouvementée, car il se méfiait de la parole
de Maffiano. Celui-ci rendrait-il le petit Rodolphe ?

Le soir même, Horace et Patricia retournèrent vers la remise
au pied du grand mur. Horace ouvrit la porte et poussa
une exclamation… À la lueur de sa lampe électrique, il voyait
que la remise était vide. L’oiseau s’était réellement envolé… Aucune
trace de lui… La serrure, fermée à clef, ne semblait pas
avoir été forcée. L’échelle se trouvait allongée à sa place ordinaire.


– Rudement forts, ces cocos-là, dit Horace ahuri. Ils ont dû
passer par le pavillon qui est contigu au mien.
– Qui l’habite ? demanda Patricia.
– Personne. Mais ils se sont servis des deux passages secrets
que j’y ai fait pratiquer. L’un s’ouvre au rez-de-chaussée,
l’autre au premier étage, dans ma chambre. Vous l’avez vu hier
soir.
– Dans votre chambre ?
– Oui, vous le savez bien… celle où vous avez couché cette
nuit. Vous n’avez entendu personne passer par là ?
– Personne.
– Et forcément, vous auriez entendu, puisque l’ouverture
est contre le lit. Du reste, je suis idiot… Ce n’est pas ça !
– Que supposez-vous ?
– Je ne suppose rien. Je sais, Patricia : c’est vous qui avez
délivré Maffiano.
Elle tressaillit et essaya de rire.

– Dans quel but, Seigneur ! s’exclama-t-elle.
– Il vous tient par votre fils. Il a dû vous faire je ne sais
quelle menace !… C’est le chantage à l’amour maternel !
Un silence embarrassé suivit. Patricia, les yeux baissés,
pâle, semblait prête à pleurer. Horace avait projeté la clarté de
sa lampe sur elle et l’observait attentivement. Au bout d’un
moment, il redit pensivement :

– Il vous tient par votre fils.
Elle ne répondit pas. Il parut se secouer, fit claquer ses
doigts, puis, sans rien ajouter, il sortit de la remise en chantonnant
un petit air ironique.

Quelques minutes plus tard, s’étant ressaisi, il voulut avoir
une nouvelle conversation avec Patricia, pour connaître ses in

tentions, mais c’est en vain qu’il la chercha dans le jardin et
dans le pavillon ; Patricia avait disparu.
Chapitre V

Le prince Rodolphe

Horace fit venir un médecin, qui le rassura sur la santé de
Victoire, fort secouée par l’agression dont elle avait été l’objet.
Rien de grave. Aucune contusion. Repos complet durant trois
ou quatre jours pour apaiser l’excitation nerveuse. Puis la campagne.


Horace adorait sa vieille nourrice. Il eût tout fait pour obtenir
le rétablissement rapide de l’excellente femme. Dès le lendemain,
ayant lu les journaux de l’après-midi, il alla un peu
avant cinq heures chez un notaire et acheta, séance tenante,
Maison-Rouge, vaste domaine qu’il avait récemment visité, aux
environs de Mantes, et à propos duquel il venait de lire une
nouvelle annonce de mise en vente.

Le jour suivant, il convoqua à Maison-Rouge un architecte
et un tapissier, qui promirent que tout serait prêt en quarante-
huit heures. Velmont, sans attendre même que sa nouvelle demeure
fût prête, y fit venir un personnel nombreux et plusieurs
de ses anciens acolytes choisis parmi ceux qu’il savait les plus
sûrs et les plus vigilants.

C’est le soir de ce même jour – le lendemain de l’achat de
Maison-Rouge – qu’Horace, rentré dans son pavillon d’Auteuil,
reçut, après le dîner, un coup de téléphone.

Il décrocha :

– Ici Horace Velmont. Qui est à l’appareil ?
Une voix d’enfant fraîche et flûtée répondit :

– Ici, monsieur Rodolphe.
– Monsieur Rodolphe ? Connais pas, dit Horace, du ton
bourru d’un monsieur qui va raccrocher.
La voix flûtée reprit, en hâte :

– Monsieur Rodolphe, le fils de madame Patricia.
– Ah ! bon… Et qu’y a-t-il pour votre service, monsieur Rodolphe
?
– Ma mère trouve la situation très grave, et elle désire une
entrevue entre vous et moi pour que nous avisions.
– Excellente idée, dit Horace, nous aviserons, monsieur
Rodolphe. Votre heure est la mienne. Choisissez. Et dites-moi
en quel endroit, acheva-t-il, entrevoyant un moyen d’action.
– Eh bien, voulez-vous qu’on se voie…
La phrase fut coupée net. Horace eut un geste furieux, se
leva et suivit le fil qui amenait le courant dans la salle à manger
où se trouvait l’appareil téléphonique. Il fut ainsi conduit dans
l’office voisin. Tout de suite, son examen le renseigna. Le fil
avait été coupé juste avant l’endroit où il s’engageait dans l’escalier
du sous-sol. Les deux extrémités pendaient.

Donc quelqu’un, posté dans l’office, avait écouté la communication
et l’avait interrompue au moment où, devenant intéressante
pour Horace, elle devenait dangereuse pour l’adversaire.
Qui était cet adversaire invisible ? Et au profit de qui agis-
sait-il ?
Horace Velmont n’eut aucune hésitation : il connaissait son
ennemi… Et, depuis deux jours, depuis la disparition de Maffia-
no, suivie de celle de Patricia, il accusait, au fond de lui-même,
Patricia de le trahir… Patricia qui, pour le salut de son fils, avait
fait fuir le bandit… Patricia qui, pour aboutir à la libération définitive
de « monsieur Rodolphe » et pour le soustraire à Maffiano,
restait prisonnière du Sicilien.

Entre elle et Maffiano, le marché avait été posé ainsi, et
Horace le savait comme s’il l’avait entendu :

– Cède-moi, Patricia, et je te rendrai ton enfant !
Patricia avait-elle cédé ? Ou était-elle sur le point de céder
? La lutte devait être terrible dans ce coeur de mère, si terrible
que Patricia, même après avoir trahi Velmont en faisant
évader son ennemi, lui avait fait demander du secours par l’intermédiaire
de son fils : « Maman dit que la situation est très
grave… » L’enfant, au cours de l’entrevue, aurait sûrement révélé
à Horace le lieu où se jouait le drame.

Ce lieu, comment le connaître ? songea Horace, en proie à
une émotion qu’il n’avait jamais éprouvée. Comment empêcher
que la mère, dans sa détresse, dans l’affolement de savoir son
fils en danger, ne vienne à se sacrifier et à s’abandonner aux
désirs de ce misérable ?

Horace Velmont avait de ces passions soudaines qui, dans
sa nature excessive, atteignaient dès le début au paroxysme de
l’amour le plus ardent. Il lui était intolérable encore de demeurer
impuissant à conjurer la menace d’un péril aussi ignoble.

Assez expérimenté et lucide en même temps pour savoir
qu’il ne pouvait rien espérer d’actions ou de gestes accomplis au
hasard sans éléments nouveaux de vérité, il se confina chez lui,
étudiant des moyens d’agir qu’il rejetait à mesure, attendant des
nouvelles, doutant de lui-même, torturé, angoissé, malheureux
comme il ne l’avait jamais été.

Trois jours passèrent ainsi, interminables et enfiévrants. Le
matin du quatrième jour, le timbre à la grille de l’avenue de Saï-
gon retentit. Velmont courut vers la fenêtre. Un enfant sonnait à
coups redoublés. Velmont se précipita vers le perron et le jardin.
Dans l’avenue, une auto arrivait à toute vitesse. Cette auto
freina brusquement devant le pavillon. Un homme sauta à terre,
s’empara de l’enfant et l’emporta dans la voiture, qui démarra
sur-le-champ. L’incident n’avait pas duré vingt secondes. Velmont
n’avait pas eu le temps matériel d’intervenir. Il ouvrit la
grille et vit s’éloigner et disparaître dans l’avenue déserte un
cabriolet à caisse orange – la voiture de Maffiano.

Velmont revint au pavillon et se trouva en présence de Victoire,
que le repos avait rétablie et qui accourait, alarmée par les
coups de sonnette.

– File à la Maison-Rouge, ordonna-t-il, convoque vingt de
nos hommes, les meilleurs, et qu’on organise là-bas un véritable
camp fortifié, où personne ne puisse s’introduire. La nuit, en
permanence, trois de nos chiens bergers, les plus féroces. Mots
de passe, rondes nocturnes, surveillance incessante, bref une
discipline de fer. Et tiens-toi prête à tout événement. Je
t’amènerai peut-être quelqu’un sur qui il faudra veiller comme
sur la prunelle de tes yeux.
« Adieu. Pivote et débrouille-toi. Non : pas d’observations,
pas de questions, pas de discours. C’est ma vie qui est en jeu. Et
tu sais si j’y tiens ! Va ! »

Retranché lui-même dans le pavillon d’Auteuil, Horace
Velmont prit pour sa personnelle sûreté toutes les mesures nécessaires…



Précautions inutiles, tout au moins pendant les douze premières
journées. Il ne se produisit rien… Rien que ces menus
faits qui prouvaient à Velmont que l’ennemi, malgré toute vigilance,
malgré toute garde, s’introduisait chez lui à toute heure
du jour et de la nuit, allait, venait, épiait, se tenait au courant,
par le détail, de toute son existence. Il sentait flotter autour de
lui l’invisible présence de vivants fantômes. Par moment, il se
demandait s’il ne rêvait pas. Mais non : « on » venait chez lui.
Le pavillon semblait hanté… En vain, il le parcourait, aux
aguets, un revolver à la main… Personne… Cependant, dans la
pièce voisine de celle où il se trouvait, un frôlement, une respiration,
le craquement parfois d’une lame du plancher lui apprenait
que quelqu’un était là… Il accourait… plus personne… pas
une ombre, pas un bruit… À peine parfois entendait-il des pas
qui s’enfuyaient. Puis le silence retombait. Il enrageait, confondu
par tant de diabolique adresse. L’issue secrète restait pourtant
close. Comment ces gens entraient-ils ? Chez lui ! Chez lui,
Arsène Lupin !

Mais au cours de la treizième nuit, dans le silence, un léger
grattement se fit entendre du côté de la cloison qui séparait l’alcôve
du passage secret.

Horace, qui lisait dans son lit, tendit l’oreille. Le grattement
se précisa et fut accompagné d’une sorte de miaulement
bizarre. Il crut à la plainte d’un chat perdu, sauta hors de son lit
et tira le panneau tout en allumant l’électricité.

Sur le palier de l’escalier secret qui s’enfonçait dans l’ombre,
un enfant attendait, un enfant au visage fin et charmant,
aux boucles blondes et habillé en petite fille.

– Qui es-tu ? Qu’est-ce que tu fais là ? demanda Velmont
ahuri. Mais il savait déjà qui était l’enfant avant que celui-ci eût
répondu :
– C’est moi, Rodolphe.
Il grelottait et semblait épuisé.

Horace l’empoigna, le tira dans la chambre, l’interrogea
avec une ardeur frémissante :

– Où est-elle ? C’est elle qui t’envoie ? Il ne lui est rien arrivé
? D’où viens-tu ? Parle, enfin !
L’enfant se dégagea. Il semblait avoir repris toute son énergie,
l’énergie de sa mère.

– Oui, c’est elle qui m’envoie… Je me suis sauvé pour venir
vous chercher. Mais ne parlons pas tant ! Agissons d’abord. Venez
!
– Pour aller où ?
– Chercher maman, l’homme ne veut pas qu’elle sorte !
Mais, moi, je sais ce qu’il faut faire ! Obéissez-moi !
Malgré que la situation fût tragique, étant donné les dangers
que courait Patricia, Horace ne put s’empêcher de rire.

– Très bien, dit-il en riant. Puisque monsieur Rodolphe sait
ce qu’il faut faire, je n’ai en effet qu’à obéir… Vas-y, prince Rodolphe.
– Pourquoi m’appelez-vous prince ? demanda l’enfant.
– Parce que, dans un roman célèbre, il y a un prince qui
s’appelle Rodolphe, et qui se joue de toutes les difficultés pour
sauver ses amis et confondre ses ennemis. Tu es un type dans ce
genre-là. Moi, j’ai peur…
– Pas moi ! dit l’enfant, venez !
Précédant Horace, Rodolphe retourna vers l’issue secrète,
une lampe électrique à la main. Les boucles blondes de ses cheveux
voltigeaient dans le courant d’air ; il traversa le palier,
scrutant l’ombre de ses yeux aigus.

Il allait s’engager sur l’escalier dérobé, quand Horace le retint.


– Un instant. J’allais te dire ceci ; j’ai peur que l’extrémité
de cette issue ne soit gardée. Ils la connaissent.
Rodolphe haussa les épaules.

– Elle ne l’est pas, cette nuit.
– Comment le sais-tu ?
– Si elle avait été gardée, je n’aurais pas pu entrer.
– Ils t’ont peut-être laissé passer par inadvertance… ou
bien pour m’attirer au-dehors avec toi. Du reste, tant pis, allons-
y tout de même ! On verra bien !
L’enfant secoua la tête d’un air entendu.

– On ne verra rien du tout. Si je vous dis qu’il n’y a personne,
c’est qu’il n’y a personne.
– Très bien, dit Horace, riant de nouveau. Mais laisse-moi
passer devant.
– Si vous voulez, dit Rodolphe. Mais je connais le chemin,
c’est par là que je suis venu. L’issue aboutit à une petite maison
sur la rue, près de votre garage. Maison vide, rue déserte. J’ai
tout vu. Maman m’avait expliqué. On peut y aller. Rien à craindre.
En outre, j’ai averti dans votre garage. Ils ont sorti votre
auto. Elle nous attend, sans personne.

– Laquelle ?
– La huit cylindres.
– Bigre ! C’est toi qui conduis ?
– Non. Vous.
Sans avoir rencontré âme qui vive, ils arrivèrent dans la rue
où, en effet, attendait l’auto. Ils y sautèrent. Horace se mit au
volant. Debout, près de la glace, tête nue, le prince Rodolphe
dirigeait :

– À droite !… À gauche !… Droit devant nous ! Marchez
donc, sacrebleu ! Maman attend.
– Quelle rue ?
– Rue de La Baume, parallèle au boulevard Haussmann.
L’auto filait en trombe. Horace n’avait jamais conduit si
vite. Il faisait des tours de force. Bien souvent, depuis, il devait
s’étonner de n’avoir pas accroché, capoté ou monté sur les trottoirs.


Mais l’image de Patricia menacée des brutalités de Maffia-
no et les encouragements du petit le rendaient fou ; il accéléra
encore sa vitesse.
– À droite ! cria l’enfant, imperturbable. À droite ! la rue de
La Baume est la première à gauche… Halte ! Appelez maintenant.
Appelez avec la sirène… Bien ! Encore !
Horace voyait un petit hôtel particulier avec un rez-dechaussée
très bas. Devant les fenêtres de l’entresol, une terrasse.
Aux appels de la sirène, une des fenêtres de l’entresol s’ouvrit,
une femme accourut sur la terrasse jusqu’à la balustrade de
pierre et se pencha, scrutant l’ombre.

– C’est toi, Rodolphe ?
– C’est moi, Velmont !
Horace était descendu de l’auto. Il avait reconnu Patricia.

– Ah ! tout va bien ! s’exclama-t-elle.
Mais elle se retourna. Une autre fenêtre s’ouvrait. Un
homme sautait sur la terrasse avec des exclamations courroucées



– Veux-tu bien rentrer !
– Laissez-vous glisser, ordonna Velmont, les mains tendues
vers elle.
Sans hésiter, Patricia enjamba la balustrade et se jeta dans
ces bras forts qui, une seconde, l’étreignirent passionnément
avant de la déposer sur le sol.

– Maman ! Maman chérie ! balbutiait Rodolphe, en se précipitant
vers sa mère.
D’en haut, Maffiano, fou de rage, menaçait. Il enjamba à
son tour.
– Veux-tu te taire, Maffiano, tu cries comme un putois ! ricanait
Horace. Mais au fait, tu m’offres un point de mire admirable,
mon garçon ! Quel arrière-train, mazette ! À droite et à
gauche pour faire pendant !
Il avait pris dans son auto le fusil silencieux. Il tira deux
fois, au moment où Maffiano tournant le dos et suspendu par
les mains à la balustrade allait sauter. Touché de chaque côté,
Maffiano dégringola dans la rue.

– Au secours, à l’assassin ! hurlait-il.
– Mais non ! Ça cuit un peu mais ça ne tue pas. Je m’en
voudrais de te voler à Monsieur de Paris ! jeta Horace en manière
d’adieu.
La voiture tournait alors au coin de la rue de La Baume.

À deux heures du matin, après échange de mots de passe,
elle pénétrait dans la cour illuminée de Maison-Rouge. Les vingt
gardes commandés par Victoire saluèrent les arrivants de leurs
acclamations. Les chiens gambadaient joyeusement autour
d’eux. Horace conduisit la jeune femme et l’enfant dans une
chambre toute fleurie.

– Ne bougez plus de là sans ma permission, Patricia. Toi
non plus, Rodolphe, recommanda-t-il.
Les fenêtres de la chambre ne dominaient le jardin que de
deux à trois mètres. En dessous, trois gardes s’organisaient pour
coucher à même le gazon.

Horace mit ses deux mains sur les épaules de la jeune
femme et, sans que Rodolphe pût entendre, lui demanda, la voix
altérée :
– Je ne suis pas arrivé trop tard, Patricia ?
– Non, murmura-t-elle, fixant ses yeux sur les siens. Non,
mais il était temps. Le délai que ce misérable m’avait accordé
expirait à midi.
– Et vous étiez résolue ?…
– À mourir, oui.
– Et Rodolphe ?
– Rodolphe serait venu à Auteuil se mettre sous votre protection.
Mais quand j’ai pu vous l’envoyer, j’ai été tranquille…
J’ai attendu avec confiance… J’étais sûre que vous me sauveriez
!
– C’est Rodolphe qui vous a sauvée, Patricia. Quel brave
petit gosse !
Chapitre VI

La revanche de Maffiano

Pendant sa détention dans l’hôtel de la rue de La Baume et
quelques jours avant d’être libérée par son fils et par Horace
Velmont, Patricia avait écrit un nouvel article pour Allô-Police.
Achetant d’une bague les bons offices d’une servante, elle avait
pu le faire câbler à New York. Ce second article fit encore plus
de bruit que le premier. Traduit dans toutes les langues, il passionna
le monde entier. Sur la demande expresse de Velmont,
Patricia n’y parlait pas de sa rencontre avec celui-ci. Mais elle
s’attribuait les découvertes qu’il avait faites concernant notamment
la signification réelle du nom Paule Sinner et de la lettre
isolée M ainsi que l’existence d’une association appelée la Maffia.


Immédiatement cette explication proposée par Patricia fut
adoptée par le public. C’était d’une clarté parfaite et d’un intérêt
palpitant. La police laissa dire et laissa croire. Après l’alerte
d’Auteuil, quand les inspecteurs étaient revenus au pavillon
pour un supplément d’enquête, ils n’avaient pas trouvé le sieur
Machin, ni la journaliste américaine, ni la vieille nourrice Victoire
qui, ainsi, s’étaient affirmés suspects. Introuvables aussi
les auteurs de l’agression, en elle-même inexplicable en dépit de
toutes les enquêtes. Pouvait-on avouer tant de défaites ? Combien
préférable de mettre toute l’affaire, ainsi que tant d’autres
affaires obscures (et complètement différentes, du reste), sur le
compte d’une ténébreuse Maffia et d’un chef de bande que ses
exploits de cambrioleur devaient fatalement conduire au crime !
Belle occasion de ternir l’auréole de cet insaisissable personnage
dont la célébrité et l’impunité semblaient un défi constant à
l’autorité. La police ne manqua pas de saisir cette occasion, espérant
une prompte revanche, comptant bien que les événements
lui seraient propices et que les combattants de l’un ou
l’autre camp, un jour ou l’autre, imploreraient sa collaboration
et lui donneraient ainsi la possibilité d’entrer utilement dans la
lutte et d’en tirer profit en coffrant tout le monde.

Patricia et Horace Velmont ne furent donc pas l’objet de
recherches bien actives. La Sûreté avait décidé de « voir venir »
et de laisser les suspects s’endormir dans une sécurité trompeuse
(du moins à son égard).

En conséquence, Patricia et Horace Velmont, en compagnie
de la vieille Victoire et du jeune Rodolphe, goûtèrent pendant
quatre semaines un paisible repos dans le charmant domaine
de Maison-Rouge au vaste parc ombreux. De ce parc, la
principale avenue, sous une voûte de tilleuls, taillés en berceau,
et entre des vases de pierre et des statues de marbre, bordait la
Seine, devant un harmonieux panorama de prairies et de vergers
en fleurs.

Dans le calme de cette retraite, Velmont coula des jours
heureux. Il avait un heureux caractère qui lui permettait, quand
il le voulait, de s’abstraire des plus graves soucis pour goûter le
charme de la minute présente. Pour le moment, tout en se gardant
avec soin, il ne voulait plus penser à Maffiano. Maffiano
n’existait plus. Velmont était amoureux de Patricia. Il ne le lui
disait pas. Leur intimité n’était qu’une amitié. Mais vivre auprès
de la jeune femme dont il appréciait chaque jour plus le charme,
l’intelligence et la juvénile gaieté, lui était très doux. Et la présence
du petit Rodolphe était aussi fort douce et reposante pour
Velmont. Rodolphe, ressemblant à sa mère, était un enfant
charmant. En jouant avec lui, Velmont se sentait redevenir enfant.
Patricia les regardait et souriait.
Cependant Velmont, on l’a vu, se gardait. Dès son arrivée à
Maison-Rouge, il avait inspecté avec soin les préparatifs de défense
et s’était informé de l’identité des serviteurs nouveaux engagés
par la vieille Victoire.

Parmi ces serviteurs, Velmont, qui n’était jamais insensible
à la séduction féminine, avait été frappé par la grâce saine et
vigoureuse d’une jeune paysanne nommée Angélique, que Victoire
avait promue au rang de première servante. Velmont,
amoureux de Patricia, avait admiré Angélique d’une façon toute
désintéressée… Mais qu’elle était amusante et jolie !… Avec ses
joues fraîches, sans maquillage ni poudre de riz, avec sa taille
svelte et souple, serrée dans un corsage de velours noir lacé par
derrière, elle avait l’air d’une soubrette d’opéra-comique. On la
voyait partout, vive, légère, active ; au potager, où elle choisissait
les légumes ; au verger, où elle cueillait les fruits ; à la
ferme, où elle ramassait les oeufs frais pondus. Et toujours le
sourire aux lèvres, les yeux pleins d’une ingénue gaieté, les
mouvements harmonieux et mesurés.

– Où as-tu déniché cette belle créature, Victoire ? demanda,
le premier jour, Velmont.
– Angélique ? C’est un fournisseur qui me l’a procurée.
– Des certificats ?
– Excellents. Elle a servi au château voisin.
– Quel château ?
– Celui dont on aperçoit les grands arbres, là-bas, à gauche,
le château des Corneilles.
– Parfait, ma bonne Victoire. C’est toujours agréable
d’avoir auprès de soi de jolies filles ! Et Firmin, le valet de
chambre ?…
Dûment renseigné sur tout le personnel, Velmont avait
pensé à autre chose et surtout aux agréments de l’heure présente.
La saison était belle, la campagne délicieuse. Le fleuve
proche était une distraction dont on ne se lassait pas. Presque
tous les jours une barque portait au fil de l’eau Velmont, Patricia
et son fils. Ils prenaient souvent des bains, et le petit Rodolphe,
de plus en plus camarade avec Velmont, monté à califourchon
sur les larges épaules de ce cher compagnon de jeux, poussait
dans l’eau des hurlements de joie.

Heures de plaisirs légers et sans arrière-pensée, heures exquises
où leur intimité se fortifiait et où Patricia éprouvait pour
son compagnon une confiance de plus en plus complète, de plus
en plus tendre.

– Qu’avez-vous à me regarder ainsi ? lui dit-il un jour où,
Rodolphe étant resté avec Victoire, ils se trouvaient tous deux
seuls dans la barque. Velmont, qui tenait les rames, depuis un
moment sentait peser sur lui les yeux attentifs de sa compagne.
– Excusez-moi, dit-elle. J’ai cette habitude indiscrète de
dévisager les gens pour tâcher de connaître leur pensée secrète.
– Ma pensée n’a qu’un secret. Je cherche à vous plaire, tout
simplement.
Et il ajouta :

– Votre pensée à vous est plus complexe ; vous vous dites :
qui est cet homme ? Comment s’appelle-t-il ? Est-il ou n’est-il
pas Arsène Lupin ?
Patricia murmura :

– Je n’ai aucun doute à ce sujet. Vous êtes Arsène Lupin…
C’est la vérité, n’est-ce pas ?
– Je peux l’être ou ne pas l’être, selon ce que vous préférez.
– Si je préférais que vous ne le fussiez pas, cela ne vous
empêcherait pas d’être Arsène Lupin, si vous l’êtes réellement.
Il avoua tout bas :

– Je le suis réellement.
La jeune femme rougit, un peu suffoquée par cette affirmation.


– Tant mieux, dit-elle au bout d’un instant. Avec vous, je
suis sûre de vaincre… Mais j’ai peur…
– Peur de quoi ?
– Peur de l’avenir. Votre désir de me plaire ne s’accorde
pas bien avec les relations strictement amicales qui doivent
s’établir entre nous.
– Vous n’avez rien à redouter à ce point de vue ! dit-il en
souriant. Les limites de notre amitié seront toujours celles que
vous fixerez vous-même. Vous n’êtes pas une femme que l’on
peut surprendre ou séduire furtivement.
– Et… cela vous plaît ?
– Tout me plaît venant de vous.
– Tout ? Vraiment ?…
– Oui, tout, puisque je vous aime.
Elle rougit de nouveau et garda le silence.

– Patricia… reprit-il.
– Que voulez-vous ?
– Promettez-moi que vous répondrez à mon amour… sinon
je me jette l’eau, déclara-t-il à moitié grave et à moitié riant.
– Je ne puis vous promettre cela, répondit-elle du même
ton.
– Alors je me jette à l’eau.
Il fit comme il le disait. Il lâcha les rames, se dressa et, tout
habillé, piqua une tête dans la Seine, où il se mit à nager vigoureusement.
Patricia vit qu’il se dirigeait vers une barque qui, sur
la droite, filait devant eux à vive allure. Elle était manoeuvrée
par un homme dont le dos voûté, la chevelure et la barbe blanche
semblaient d’un vieillard, mais dont le coup d’aviron, vigoureux
et rapide, décelait l’énergie et la décision d’un gaillard certainement
dans la fleur de l’âge, mais qui avait jugé bon de s’affubler
d’une perruque et d’une bosse postiche dans le dos.

– Ohé ! cria Horace Velmont, ohé ! Maffiano. Alors, tu as
déjà découvert notre retraite ? Bravo.
Maffiano, lâchant à son tour ses avirons, sortit son revolver
et tira. La balle fit rejaillir l’eau à quelques centimètres de la tête
du nageur, qui éclata de rire.

– Fichu maladroit ! Ta main tremble, Maffiano. Envoie-
moi donc ton rigolo, je t’apprendrai à t’en servir !
La raillerie exaspéra le Sicilien. Debout dans la barque, il
brandit l’un de ses avirons pour assommer son adversaire. Ce-
lui-ci n’attendit pas le coup, mais s’enfonça et disparut. Au bout
d’un instant, la barque de Maffiano vacilla et la tête d’Horace
Velmont surgit à bâbord.

– Haut les mains ! hurlait Horace menaçant. Haut les
mains ou je tire !
Maffiano ne se demanda pas avec quoi aurait pu tirer cet
adversaire qui venait de faire trente mètres sous la surface du
fleuve. Il leva les bras, effaré. Au même moment, sous le poids
de Velmont, la barque chavira, entraînant le Sicilien.

Velmont poussa une exclamation de triomphe.

– Victoire ! L’ennemi bat en retraite ! Plongeon de Maffia-
no et de la Maffia ! Sais-tu nager au moins ? Mais, malheureux,
tu nages comme un veau mort-né ! Haut la tête, crébleu ! ou tu
avales de l’eau de Seine, ce qui t’empoisonnera, à moins que tu
ne te noies avant… Ah ! et puis après tout, débrouille-toi. Tiens,
voilà du secours qui t’arrive.
Sur la rive, deux hommes sautaient à l’eau et nageaient
dans la direction du Sicilien, dont le courant emportait la barque.
Mais, avant qu’ils ne fussent trop près, Horace, nageur
émérite, gagna la berge, fouilla les vêtements déposés sur le talus
et proféra :

– Deux cartes encore de la Maffia signées de Mac Allermy !
Avec celle de Maffiano et celles de Mac Allermy, de Fildes et
d’Edgar Becker, ça m’en fait six ! Vivement le partage ! À moi les
dépouilles de Lupin !…
Patricia, dans son embarcation, avait suivi toute la scène et
s’amusait infiniment.

Elle aborda près de Velmont qui, la prenant par la taille,
l’entraîna vers la route la plus proche, tandis que les trois complices
prenaient pied au bas de la berge.

Et Velmont s’exclama triomphant :

– J’ai conquis ma Toison d’or, la belle Patricia ! Tout va
bien. L’ennemi a mordu la poussière dans le lit du fleuve ! Suis-
moi dans le mien, esclave incomparable, dont je suis le serviteur
soumis ! Un peu mouillé, le serviteur, mais la flamme de
l’amour le séchera !
Une charrette conduite par un paysan passait, chargée de
foin. Velmont y jucha la jeune femme et s’assit près d’elle, tout
en continuant de pérorer.

– Deux cartes, Patricia, quel butin !
– Que vous importe, puisque, s’ils réussissent, l’argent ne
sera pas pour vous !
– Qui sait si je ne trouverai pas moyen de détourner dans
ma poche le Pactole qui coulera ce jour-là et qui, du reste, viendra
de ladite poche, ce qui fait que ce sera un prêté pour un rendu
!
Sur la charrette, au pas philosophique d’un vieux cheval
qui avançait comme s’il accomplissait le dernier voyage de sa
carrière, ils firent un assez long détour.

– On arrivera tout de même à Maison-Rouge, affirma le
paysan, mais c’est à la ferme que je dois emmener mon foin !
– Ah ! dit Horace, vous travaillez à la ferme de Maison-
Rouge ?
– Oui. Aujourd’hui, on engrange le foin.
– Vous entendez, Patricia ? Eh bien, ça c’est le rêve ! Une
grange, des prairies, du foin que l’on rentre, toutes les joies bucoliques
!… Ça et la tranquillité !… Comme nous serions heureux
!
– Je me méfie, dit-elle, souriant à demi.
– Et de quoi vous méfiez-vous, s’il vous plaît ?
– De votre inconstance ! On sait que vous passez facilement
de la brune à la blonde !
– Depuis que je vous connais, incomparable Patricia, l’or et
le bronze de vos cheveux ont fixé à jamais mon admiration ! Du
reste, seriez-vous blanche, cela ne changerait rien… Une Patricia
couronnée d’argent ! Quel rêve !
– Merci ! En tout cas, tenez-vous sur vos gardes, répondit
la jeune femme en riant. Je suis ombrageuse et exclusive. Je
n’admets pas l’apparence même d’une légèreté. Si vous êtes volage,
gare !
Devisant gaiement pour cacher les préoccupations que le
retour de leurs ennemis avait fait naître en eux, ils pénétrèrent
dans une vaste cour bordée par des tas de fumier et des fosses à
purin que délimitaient de petits rebords de cailloux cimentés.
Au centre, se dressait un pigeonnier, en forme de tour tronquée,
auquel s’amorçaient les arcs-boutants d’une chapelle gothique
ensevelie sous le lierre et dont les arceaux se prolongeaient en
arches imposantes qui portaient un aqueduc fort délabré.
Patricia, aidée de Velmont, descendit de la charrette. Dans
la nuit tombante, elle se dirigea vers Maison-Rouge, pendant
qu’Horace entrait dans les écuries avec le paysan qui voulait lui
montrer des chevaux. Quelques minutes après, Horace à son
tour traversa, pour rentrer, le petit bois et le jardin. Soudain, il
pressa le pas. Il apercevait tout le personnel massé sur les marches
du perron, gesticulant et très agité.

– Qu’y a-t-il ? demanda-t-il avec inquiétude.
– C’est la jeune dame ! lui répondit-on.
– Patricia Johnston ?
– Oui. On l’a vue venir de loin. Tout à coup, trois hommes
sont sortis du fourré, l’ont entourée. Elle a voulu fuir. Elle a crié.
Mais avant qu’on puisse la rejoindre, les trois hommes l’ont
empoignée et emportée sur leurs épaules. On a entendu encore
des cris, mais cela n’a pas duré.
Horace avait pâli, étreint par une affreuse angoisse.

– En effet, dit-il, j’ai bien entendu quelques cris. Mais je
croyais que c’étaient des enfants… Et de quel côté se sont dirigés
ces hommes ?
– Ils ont passé entre le nouveau garage et les anciennes
remises.
– Donc dans le bout du jardin, vers la cour de la ferme ?
– C’est ça…
Horace ne douta pas une seconde que ce fût Maffiano et ses
acolytes qui, revenant de la Seine en ligne droite, les avaient
devancés à Maison-Rouge et avaient préparé le guet-apens
qu’ils avaient exécuté pendant que lui-même se trouvait avec le
paysan dans les écuries.

En hâte, il alla retrouver le paysan.

– Avez-vous connaissance, ou avez-vous entendu parler
d’une communication quelconque partant de la ferme ou du
parc et se dirigeant vers la Seine ? demanda Velmont d’une voix
brève.
Le paysan n’hésita pas.

– Mais oui, je connais ça ! Il paraît même qu’aux temps jadis
il y avait communication avec les Corneilles. Tenez, la belle
Angélique, votre servante, qui était ici il y a un moment, va vous
conduire. Elle la connaît bien. Angélique ! Angélique !
Mais la belle Angélique ne répondant pas, le paysan
conduisit lui-même Horace vers le pigeonnier. Sous une des
arcades de l’ancien aqueduc, y attenant, un pan de mur montrait
les linges d’une issue que des moellons grossièrement entassés
condamnaient.

L’existence d’un passage secret ne faisait pas de doute. Le
paysan s’étonna d’y découvrir les marques d’un tout récent passage.


– On vient de passer par là, dit-il… Regardez, monsieur. On
n’a même pas pris soin de bien replacer les moellons. On a tout
remis au petit bonheur.
Horace et le paysan démolirent l’obstacle d’un coup
d’épaule. Les moellons dégringolèrent dans un escalier obscur
avec un fracas dont les échos se prolongèrent.
– Ça va loin, dit le paysan, et puis, au milieu, il y a une
grille qui barre le passage.
Il alluma une lanterne. Horace en fit autant pour sa lampe
de poche. Au bout de deux cents pas, la grille les arrêta. Par
bonheur, la clef était sur l’autre face de la serrure ; les fugitifs
avaient négligé de la retirer.

Ils reprirent leur course. Bientôt un air plus frais emplissant
le souterrain annonça l’approche du fleuve. Et, tout à coup,
dans l’encadrement d’une fenêtre qui n’avait plus ses vitres ni
même ses boiseries et qui était la fenêtre d’une masure restée
debout par on ne sait quel miracle, le dehors fut visible. Au milieu
de roches luisantes de vase qui bossuaient la berge à cet
endroit, la vaste nappe liquide du fleuve étincela, sous la lumière
douteuse de la lune. Trois cents mètres plus loin, à gauche,
se dressait un promontoire rocheux que dominaient, en
arrière, les hauts peupliers d’une cour de ferme. Dans cette cour
flambait un grand feu. Au-delà se profilaient les masses noires
d’une colline boisée.

Horace avança avec précaution. Près du feu, une tente gonflait
sa toile écrue. Au seuil de cette tente, sous la toile aménagée
en store, trois hommes, en apparence des bûcherons,
étaient assis sur des pliants. Un tabouret, près d’eux, portait des
bouteilles et des assiettes. Les hommes mangeaient et buvaient,
servis par une femme.

Horace douta un instant que ces trois individus pussent
être Maffiano et ses complices. Comment auraient-ils pu oser
s’installer si près de lui ! Mais il savait l’audace folle et l’imprudence
de Maffiano. D’ailleurs presque tout de suite, à la lueur
du feu, il le reconnut formellement, et la femme ne pouvait être
que Patricia… Horace ne distingua pas son visage, mais il reconnut
sa silhouette… Et il frémit de rage indignée. Une corde
reliait le bras de la jeune femme au pliant de Maffiano… Pour
peu que la corde fût tendue, Maffiano basculait sur son siège. Il
tomba même, aux éclats de rire de ses acolytes.

Horace, qui avait laissé le paysan dans le souterrain, s’était
immobilisé derrière un tronc d’arbre et demeurait invisible pour
ses ennemis.

Quand ceux-ci eurent terminé leur repas et fumé leurs pipes,
ils allumèrent des torches et rentrèrent sous la tente. À la
lueur de leurs torches, Horace s’avisa qu’il y avait une autre
tente, plus petite, derrière la première, et que la femme, son
service fini, s’y retirait.

Au bout de quelques minutes, les torches s’éteignirent. Le
bruit des voix et des rires cessa.

Alors Velmont s’étendit sur le sol et, à plat ventre, rampa
parmi les herbes et les arbres, en choisissant les portions de terrain
où le feuillage des arbres et des arbustes formait obstacle
aux rayons de la lune.

Il atteignit ainsi les piquets où s’attachaient les cordages et
fit le tour de la tente principale. Soudain la toile de la seconde
fut soulevée. Sans hésiter, il s’y glissa.

– C’est vous Horace ? chuchota une voix à peine perceptible.
– Patricia ?
– Oui, Patricia, vite, venez !
Et quand il fut prêt à la toucher, elle ajouta :

– Je vous ai vu venir dans les ténèbres et je vous ai entendu
dans le silence.
Il la pressa contre lui avec emportement. Ses lèvres à son
oreille, elle dit dans un souffle :

– Fuyez… L’inspecteur Béchoux et des gens de police vous
cherchent. Maffiano les a prévenus de votre présence à Maison-
Rouge.
Horace Velmont étouffa un ricanement de mépris.

– Ah ! dit-il, je comprends qu’il se soit installé près de moi.
La protection de la police le rassure.
– Fuyez, je vous en prie, reprit la jeune femme.
– Vous le voulez, Patricia ?
Elle murmura :
– J’ai peur… J’ai peur pour vous… Je suis à bout de forces,
ajouta-t-elle.
Il la saisit dans ses bras, lui baisa les lèvres… Elle ne résista
pas…
Chapitre VII

La Belle au bois dormant

La lune en son plein répandait dans une nuit molle et tiède
sa calme lumière pure et comme phosphorescente. Au silence de
la campagne sommeillante se mêlaient mille bruits furtifs, mille
frémissements de vie montant de la terre, s’envolant des arbres
où de temps à autre passait dans les branches le vol ouaté d’un
oiseau nocturne. Le chuchotement d’une lointaine chute d’eau
égrenait son harmonie cristalline.

La nuit sereine berçait le repos des deux amants étendus
côte à côte sous la tente. Parfois, Horace, dans un demi-
sommeil, étendait la main et touchait le bras de sa compagne
immobile afin de s’assurer qu’elle était bien là, qu’il ne rêvait
pas, car les circonstances lui paraissaient si étranges qu’il doutait
de leur réalité.

Enfin, ce fut l’aube, les premiers rayons du soleil brillèrent
entre les interstices des vélums. Horace se dressa à demi et, une
fois de plus, posa la main sur une main abandonnée près de
lui… Mais il sursauta, frémissant, effaré… la main qu’il touchait
était froide, très froide… glacée…

Horace se pencha épouvanté vers la forme gisant immobile
sur la couche… à la faible clarté traînant sous la tente, il vit que
le visage était recouvert d’un voile de gaze légère et que, dans la
poitrine à demi nue, sous le sein gauche, un poignard était planté…
Crispé par l’horreur, il se pencha davantage, colla son
oreille sur la peau glacée… On n’entendait plus les battements
du coeur.
Ainsi, comme on passe de la veille au sommeil, avait-elle
passé de la vie à la mort… une mort si foudroyante que la blessure
fatale ne l’avait qu’à peine fait tressaillir dans les bras de
son amant, qui ne s’en était pas aperçu.

Horace bondit vers la tente voisine. Maffiano et ses hommes
n’y étaient plus. Sans perdre de temps, il courut jusqu’à
Maison-Rouge chercher de l’assistance.

Dans le vestibule de la maison, il rencontra Victoire qui
sortait pour une inspection matinale.

– Ils l’ont tuée, lui dit-il, les larmes aux yeux.
Victoire demanda naïvement :
– Et elle est morte ?
Il la regarda interloqué.
– Oui, elle est morte.
La vieille nourrice haussa les épaules.
– Pas possible !
– Puisque je te le dis, un couteau en plein coeur.
– Et moi, je te dis : pas possible.
– Pourquoi ? Comment ? Qu’est-ce que cela signifie ? Tu as
une preuve ?
– Cela signifie que je suis sûre qu’elle n’est pas morte… Et
une intuition de femme, ça vaut toutes les preuves.
– Et que me conseille ton intuition de femme ?
– De retourner là-bas, de soigner la blessée et de ne pas la
quitter, pour la défendre si on l’attaque de nouveau.
Elle s’interrompit. Un coup de sifflet strident vibrait quelque
part dans le parc.

Horace Velmont sursauta, stupéfait.

– Qu’est-ce que cela signifie ? Le signal de Patricia.
– Alors, tout va bien, s’écria Victoire triomphante, tu vois
bien qu’elle n’est pas morte et qu’elle a échappé à Maffiano et à
ses complices.
Transfiguré par la joie, Horace se pencha par la fenêtre ouverte
et prêta l’oreille.

Au même instant, un rugissement de bête fauve ample et
rauque se fit entendre, roula dans l’espace, se prolongea et
s’éteignit.

La vieille nourrice instinctivement se signa comme elle eût
fait pour le tonnerre.

– C’est la tigresse, dit-elle. Oui, on m’a raconté hier qu’une
tigresse s’est échappée, il y a quelques jours, d’une ménagerie
ambulante et s’est réfugiée dans ce qu’ils appellent par ici la forêt
vierge du château des Corneilles. On a fait une battue, elle a
été blessée, ce qui la rend furieuse et plus dangereuse. Si elle
rencontre Patricia…
Horace sauta par la fenêtre et courut vers la vieille chapelle
où se trouvait l’entrée du souterrain. Il le parcourut à toute vi

tesse. Quand il en déboucha, il entendit du côté du promontoire
des cris de femme et des coups de sifflet répétés mêlés aux rugissements
du fauve.

Un nouveau rugissement, mais plus proche. La bête venait
vers Maison-Rouge. Velmont traversa en courant les prairies
voisines du promontoire, s’élança vers les tentes et fut stupéfait
de les trouver abattues. Ce n’était plus qu’un amoncellement de
toiles, de piquets et de sièges, comme si un cataclysme eût passé
par-là.

Cependant, sur le fleuve proche, Horace distingua une barque
qui sans bruit glissait en s’éloignant. Trois hommes la montaient
qu’il reconnut du premier coup d’oeil.

– Eh ! Maffiano ! cria-t-il, qu’as-tu fait de Patricia ? Tu l’as
frappée, assassin ! avoue ! Est-elle morte ? Où est-elle ?
L’homme en barque haussa les épaules.

– Je n’en sais rien ! Cherche-la ! Elle était encore vivante,
mais la tigresse nous a assaillis, a jeté bas notre installation, et
je crois bien que Patricia a été emportée par elle. Cherche-la, ça
te regarde.
La barque disparut sur le fleuve.

Horace, dominant son angoisse, écouta, regarda. Il ne vit
rien, n’entendit plus de coups de sifflet, plus de rugissement…
Partout un calme qui lui parut sinistre.

Alors, suivant le conseil du bandit, il chercha. À quelque
distance s’étendaient en masse sombre les bois qui entouraient
le château des Corneilles. Il y entra par une brèche du mur. Les
arbres étaient clairsemés, tout d’abord, la forêt vierge, lui avait

on dit, ne commençant qu’à une certaine distance des alentours
immédiats du château.

Un nouveau rugissement s’éleva à deux cents mètres au
plus. Velmont s’arrêta, inquiet malgré son courage. Sans aucun
doute la bête l’ayant flairé accourait à sa rencontre. Il réfléchit
rapidement. Que pouvait-il faire ? Il n’avait pour se défendre
qu’un revolver de petit calibre. Du reste, comment viser si la
tigresse surgissait soudain de l’épaisseur du taillis ?

Des bruits de feuilles foulées, de branchages froissés… de
plus en plus près. La bête approchait. Il entendit son feulement
sourd, son souffle rageur, sans pouvoir la distinguer.

Mais elle le voyait sûrement, elle, et s’apprêtait à bondir
sur sa proie.

Horace s’élança avec une agilité d’acrobate. Il s’accrocha
d’un coup à une branche d’arbre assez haute et se rétablit sur
ses poignets. Il sentit, non pas un croc, mais le choc puissant
d’un mufle chaud qui heurtait sa jambe. Il se dressa sur sa branche,
réussit à saisir une autre branche plus élevée et ainsi il
grimpa aisément jusqu’à une hauteur inaccessible.

La tigresse, après son premier assaut infructueux, ne tenta
pas de nouvelles attaques. Bientôt Horace la devina qui partait,
trottinant vers la forêt, et il l’entendit grogner de colère. Puis il y
eut encore un rugissement, puis des craquements sourds d’os
broyés.

Horace frissonna d’horreur. La bête avait-elle vraiment
surpris Patricia sous la tente, et était-ce vers son corps déchiqueté
qu’elle était retournée ? Si cela était, il aurait beau exposer
sa vie… la morte ne pouvait plus être secourue.
Impuissant, malade d’émoi, rongé d’angoisse, il attendit
deux heures avant de descendre de son arbre. Attente interminable
et si cruelle que soudain il n’eut plus la force de la supporter.
Au mépris du danger, il se laissa glisser de branche en branche
et, son revolver à la main, s’enfonça dans le taillis.

Il eut même l’audace de gagner la lisière plus dense de la
forêt qu’il explora. Mais il ne trouva rien, malgré ses investigations.
Des vols de corbeaux s’abattaient dans les clairières et
devant lui couraient et s’enfuyaient tous les petits fauves des
bois. Mais de la tigresse nulle trace.

Il chercha longtemps, en vain, las et désespéré, harcelé par
les moustiques, accablé par la chaleur immobile et oppressante,
accrue vers la fin du jour par une menace d’orage.

Épuisé, enfin, il regagna Maison-Rouge comme les premiers
éclairs déchiraient l’horizon, suivis de la voix solennelle
de la foudre.

Il ne dîna pas. Les nerfs un peu calmés par le ruissellement
de la pluie, il s’étendit sur son lit. Mais ce fut inutilement qu’il
essaya de dormir. Son cerveau enfiévré évoquait chaque instant
de la nuit où il avait tenu dans ses bras sa bien-aimée Patricia. Il
imaginait ce qui s’était produit durant son sommeil. L’assassin
se glissant dans l’ombre, à tâtons, son poignard à la main et
frappant Patricia sans soupçonner sa présence, à lui, Horace
Velmont… Et peut-être Patricia avait-elle eu ce suprême courage
de ne pas faire un geste qui pût détourner vers lui le danger…
Elle l’avait sauvé en mourant… Comme elle l’avait aimé !

Mais il y avait autre chose… La situation était trouble,
inexplicable. Que signifiait ce coup de sifflet, cet appel évident
lancé par Patricia ? Pour appeler, il fallait qu’elle fût vivante…
Horace espérait… Oui, il y avait vraiment là des éléments incompréhensibles
qui permettaient un certain espoir…
L’orage redoublait et, dans le fracas des coups de tonnerre
qui ébranlaient l’espace, tout à coup les trois chiens de garde se
mirent à hurler en sinistre concert de folie. Ils durent rompre
leurs chaînes car Horace les entendit galoper comme des bêtes
en délire, à travers le parc, se poursuivre entre eux et poursuivre
on ne sait quels fantômes déchaînés à travers les arbres et les
buissons et jusque dans la cour de la ferme. C’était un vacarme
de cauchemar, un tumulte fou, mystérieux et tragique.

On eût dit que le camp retranché que formait le domaine
était attaqué par des hordes de cavaliers barbares qui fonçaient
sabre au poing parmi la ligne des défenseurs. Horace Velmont
s’hallucinait dans l’ombre nocturne, il les devinait, il les voyait
brandissant des lames et des torches, donnant la mort et allumant
l’incendie… Et toujours ces aboiements furieux, ces cris
frénétiques, auxquels se mêlait parfois la plainte effarée de la
proie pourchassée… et puis, là-bas, le rugissement rageur de la
tigresse.

Horace appela les chefs des escouades de défenseurs. Ils
veillaient, mais eux non plus ne comprenaient rien à ce qui se
passait.

Ils avaient tenté une sortie, mais dans la nuit noire et sous
la pluie diluvienne n’avaient pu aller loin et du reste n’avaient
rien vu… Et un vent de folie continuait à balayer les jardins,
évoquant dans sa véhémence insolite le maléfique passage du
Chasseur damné des anciennes légendes.

L’aube calma peu à peu la tourmente… Les chiens bondissaient
encore par élans désordonnés et comme impulsifs.
L’orage s’était apaisé, les averses denses s’étaient atténuées en
une pluie hésitante et délicate, qui semblait avoir pour mission
d’arroser le champ de bataille. Et le jour s’affirma, dissipant les
cauchemars, pacifiant les gens et les bêtes. Les chiens gron

daient encore mais sans conviction, en quelque sorte avec réserve,
inquiets sur la distribution inévitable de coups de fouet,
qui suivrait leur démence de la nuit… Elle leur fut faite généreusement
par le maître lui-même qui passa sur eux ses nerfs exaspérés.


– Et tout ça, pourquoi ? disait-il. Pour quel monstre antédiluvien
? Pour quel dragon volant ? Pour quelle chimère apocalyptique
?… Bigre ! que vois-je ?
C’était un caniche, un caniche agonisant, à la tête écrasée,
au ventre béant, dont les pattes encore tressaillantes comme des
branches au souffle du vent s’embarrassaient dans l’écheveau
livide des intestins dévidés.

Lupin saisit le petit cadavre par les oreilles, et le brandissant
comme un trophée le montra à ses hommes, en s’écriant :

– Tenez, regardez, voilà la bête fauve qu’ils ont forcée dans
leur chasse à courre.
L’un des hommes examina la bête morte et déclara :

– Sapristi, c’est le cabot à la Belle au bois dormant !
– Quoi ? La Belle au bois dormant ? Qu’est-ce que cela veut
dire ?
– Mais oui, la dame qui dort depuis un siècle dans le château
abandonné !
– Quel château ?
– Le château des Corneilles, là, dans les bois, après le promontoire.
– Et il y a une dame qui dort depuis un siècle ? Tu dérailles
! C’est un conte de fée.
– J’en sais rien. Paraît qu’il y a une dame qui dort…
– Tu la connais ?
– Personne ne la connaît. Mais j’ai interrogé les gens du
village qui m’ont dit ça… on en parle beaucoup dans la région.
– Qu’est-ce qu’on raconte ?
– Que son grand-père, au temps de la Révolution, a participé
à la condamnation de Louis XVI et de la famille royale.
Alors, en expiation, elle a vécu dix ans à genoux devant le calvaire
aux Corneilles et, depuis, elle dort.
– Seule dans ce château ?
– Seule.
– Pourtant elle mange, elle boit !…
– On ne sait pas.
– Elle se promène ?
– Quelquefois elle va au village, mais ceux qui l’ont rencontrée
savent très bien qu’elle ne se réveille pas et qu’elle dort
en marchant, tout en ayant les yeux ouverts, des yeux comme
ceux des somnambules qui regardent sans voir… Moi, je ne l’ai
pas rencontrée, mais la chose est certaine…
Horace Velmont demeurait pensif. Il conclut :
– J’irai tantôt m’excuser auprès d’elle de la mort de son
pauvre caniche. Où est-il, exactement, le château ?
– Oh ! ce château est une baraque, tout en ruines, réparée
avec des planches, entourée d’un bois qu’on appelle la Forêt
Vierge.
– Et elle n’y reçoit personne, tout en dormant ?
– C’est très rare. Pourtant à ce qu’il paraît, l’autre jour, un
dompteur avec un huissier sont venus réclamer une tigresse
échappée d’une ménagerie foraine. On l’avait cherchée partout.
On avait fait des battues avec tous les chasseurs du pays. Finalement
on a su qu’elle avait été vue dans les bois des Corneilles,
mais la dame qui dort a répondu à l’huissier : « Oui, je l’ai recueillie,
blessée par une balle et furieuse. Elle est dans ma forêt,
guérie mais toujours furieuse. Allez la prendre ! »
« L’huissier court encore…

L’après-midi, Velmont fit mettre le cadavre du caniche
dans une bourriche de paille, et l’emportant s’en fut vers le
promontoire, puis vers les grands bois de la colline. Un chemin
boueux et plein d’ornières montait vers les douves comblées que
surplombait la terrasse d’une barbacane à demi couverte de bois
taillis et de chênes. Après quoi, au bout d’une pelouse verte, où
se dressait un vieux calvaire rongé par les siècles, moutonnaient
des flots de lierre, sous lesquels on pouvait discerner les lignes
confuses d’une construction aux trois quarts écroulée et dont les
pierres avaient roulé au loin par blocs, à présent enchaînés eux
aussi par le lierre et feutrés par la mousse.

Un signe pourtant d’existence et d’hostilité pour les visiteurs.
De tous côtés se dressaient des poteaux avec des inscriptions
peintes en blanc sur le noir du tableau :
Propriété particulière.
Entrée interdite.
Chiens dangereux.
Pièges à loups.


Aucune porte visible, aucune entrée apparente. Parmi les
ronces, on accédait à une fenêtre par des vestiges de marches
moussues. À l’intérieur, rien que des salles désertes, sans plafond,
avec, comme parquet, l’herbe, les plantes vivaces et des
flaques de boue. Un sentier, si l’on peut dire, serpentait à travers
les ruines. Ainsi parvint Horace à une longue baraque goudronnée
plantée au milieu d’une salle et qui lui parut le seul lieu
habitable.

Il ouvrit la porte et appela :

– Y a-t-il quelqu’un ?
À l’arrière de la baraque, il y eut un bruit de porte qui se referme
en claquant.

Il se dirigea de ce côté, traversa une pièce étroite où il y
avait un lit de camp, et pénétra dans une cuisine où sur une table
de bois, sur une lampe à alcool, des pommes de terre bouillaient
dans l’eau d’une casserole à côté d’une écuelle de lait.

La Belle au bois dormant, surprise par l’intrus, avait pris la
fuite, laissant là son repas.

Horace voulut poursuivre son chemin mais s’arrêta net. En
face de lui, à deux pas, le mufle d’un fauve lui barrait le passage.
Chapitre VIII

Un nouveau combattant

Derrière la bête, dans la cour, on voyait les arbres d’une forêt
épaisse serrés les uns contre les autres et formant une muraille
végétale. Une étroite brèche la trouait, tunnel obscur creusé
dans les branches et les feuilles. La vieille châtelaine des Corneilles
avait dû s’éloigner par cette issue. La tigresse, après
l’avoir conduite, s’en revenait au-devant du visiteur indésirable.

L’homme et la bête, un moment, se regardèrent, immobiles.
Horace Velmont, plutôt mal à l’aise, se disait :

– Mon garçon, si tu bouges, sa patte, toutes griffes tendues,
te griffe et t’arrache la tête.
Cependant, il ne baissait point les yeux. Il expérimentait
son propre sang-froid en face d’un péril inhabituel, pas mécontent
au fond de la rencontre qui lui permettait de se trouver
en présence d’un grand fauve et de tenir bon. Quel excellent
exercice de volonté et de « self-control » !

Une minute longue comme un siècle s’écoula… Il tenait
bon !… la peur, qui l’avait d’abord presque dominé, à présent se
dissipait. Il attendait l’attaque… l’espérait presque…

Soudain, comme domptée par l’implacable regard qui ne la
quittait point et lui imposait la volonté de l’homme, la bête, en
grondant sourdement, fit demi-tour et, humant l’air, sembla se
disposer à s’éloigner par le tunnel de verdure. Velmont, alors,
sans la quitter des yeux, recula de deux pas, sur la table de cui

sine saisit une écuelle remplie de lait qu’il tendit avec précaution
du côté de la tigresse. La tigresse eut une hésitation puis se
décida et, faisant si l’on peut dire des manières, elle vint boire.
En trois ou quatre coups de langue, elle vida l’écuelle. Puis,
apaisée, elle revint jusqu’à la brèche où elle renifla, sur le gazon
humide, les traces de la vieille dame partie par là. Horace nota
que la tigresse boitait encore légèrement de l’arrière-train, à
cause de la blessure qu’elle avait reçue lors de la battue et il en
conclut qu’elle avait été soignée par l’étrange recluse des Corneilles
et s’était attachée à elle.

Vivement, ne voulant pas s’exposer à une saute d’humeur
de la bête, il ferma la porte sur lui, retraversa la baraque et, le
revolver au poing, retourna vers le manoir de Maison-Rouge,
tout en surveillant la route derrière lui. Tout compte fait, il était
assez satisfait de sortir de l’aventure sain et sauf.

Deux jours plus tard, il eut le courage d’explorer le bois
impénétrable et, à nouveau, il s’introduisit dans la vieille demeure
mystérieuse. Mais cette fois elle semblait abandonnée. Il
ne rencontra ni la Belle au bois dormant ni la tigresse. Il appela.
Aucun bruit. Il portait à la main un lourd couteau à lame triangulaire
et affilée… Son but, c’était d’attirer le fauve et de l’éventrer…
Ainsi la victime serait vengée ! Car, à force de réflexions, il
avait acquis cette triste conviction que Patricia vivait encore
quand au matin il l’avait quittée stupidement, la croyant morte.
Par la suite seulement la tigresse l’avait tuée et emportée dans
quelque repaire creusé sous les feuilles mortes. Et Velmont eût
voulu aussi découvrir la retraite de Maffiano et le châtier. Mais
rien ne lui révéla la présence des trois bandits… Des heures, il
erra en vain, avide de vengeance et de massacre.

Il rentra las et déçu. Mais Victoire, à qui il confia l’affreuse
certitude où il était concernant le sort de Patricia, secoua la tête
avec incrédulité et lui répondit :
– Je ne change pas d’idée : elle n’est pas morte ! La bête ne
l’a pas tuée, et Maffiano pas davantage.
– Et comme preuve, toujours ton intuition féminine, railla
tristement Velmont.
– Cela suffit. Du reste, Rodolphe est parfaitement tranquille.
Il ne s’inquiète pas de l’absence de sa mère. Il l’adore, il
est nerveux et sensible… Si sa mère était morte, il en serait averti…
Velmont haussa les épaules.

– De la seconde vue… tu crois à cela ?…
– Oui ! dit la vieille femme avec conviction.
Il y eut un silence. De nouveau, Velmont espéra… mais
n’était-ce pas folie ?… Avec irritation, il reprit :

– J’ai pourtant, cette nuit-là, tenu dans mes bras une
femme bien vivante… qui au matin était morte…
– Oui, mais pas la femme que tu crois.
– Qui alors ?
Victoire eut un regard autour d’elle et baissa la voix.
– Écoute ; depuis cette fameuse nuit, Angélique, la femme
de ménage, a disparu. Or, j’ai appris de source certaine que cette
Angélique avait été la maîtresse de Maffiano. Elle connaissait
ses complices. Elle faisait leur cuisine et chaque soir allait les
rejoindre.
Horace réfléchit un moment.
– Alors, c’est Angélique qui aurait été tuée ? Je veux bien,
moi… Mais, dans ce cas, explique-moi un peu pourquoi Angélique
aurait pris la place de Patricia ? Pourquoi elle m’aurait attiré
dans la tente ? Pourquoi Maffiano l’aurait-il assassinée ?…
Pourquoi ?… Pourquoi ?…
– Angélique a saisi l’occasion de se rapprocher de toi… ce
qu’elle désirait faire depuis longtemps… tu ne voyais pas les regards
qu’elle te lançait…
– Alors, tu crois qu’elle était amoureuse de moi ? C’est flatteur
!… Et Maffiano l’a tuée par jalousie… Pauvre type… C’est
vrai qu’il n’a pas de veine avec ses bien-aimées… Chacune
d’elles me préfère… Patricia… Angélique… Mais pourquoi ne
m’a-t-il pas tué moi-même ?
– Ne m’as-tu pas dit que tu lui avais pris la carte lui donnant
droit au partage final… Il a craint de ne pas la trouver sur
toi, et toi mort de ne jamais la retrouver… Et puis, on a beau
être un bandit déterminé, on n’ose pas comme ça tuer… Horace
Velmont…
Il secoua la tête.

– Tu as peut-être raison… Mais, tout de même, je ne m’y
fierais pas trop. Enfin, admettons… Tu en as de la déduction et
de la logique, ma bonne Victoire !…
– Ainsi, tu me crois ? Tu es convaincu ?
– Tes arguments me semblent indiscutables, et je les avale
tout crus, c’est plus commode. Pauvre Angélique, tout de
même !…
Il plaignait la servante sauvagement assassinée par une
brute, mais avec un espoir frémissant il se disait que Patricia
était vivante…

Dans la nuit qui suivit cette conversation, Velmont fut réveillé
par la vieille nourrice.

Il se dressa dans son lit et, se frottant les yeux, il l’apostropha



– Dis donc, tu deviens tout à fait loufoque ? À moins que tu
n’aies quelque nouvelle intuition de femme à me communiquer
!… À quatre heures du matin, tu me réveilles ! Tu es dingo,
ou bien il y a le feu !
Mais il s’interrompit en voyant le visage bouleversé de Victoire.


– Rodolphe n’est pas dans sa chambre, dit-elle pleine
d’émoi. Et je crois bien que ce n’est pas la première nuit qu’il
s’absente ainsi…
– Il découche ! À onze ans ! Enfin, il faut bien que jeunesse
se passe. Tout de même, il commence de bonne heure… Et où
crois-tu qu’il aille ? À Paris ? À Londres ? À Rome ?
– Rodolphe adore sa mère. Je suis persuadée qu’il a été la
retrouver, ils ont rendez-vous, c’est sûr…
– Mais par où sortirait-il ?
– Par la fenêtre. Elle est ouverte.
– Et les chiens de garde ?
– Ils ont aboyé il y a une heure, sans doute à son départ…
et on me dit qu’ils aboient à cinq heures du matin, ce qui indique
le moment de son retour, chaque nuit c’est pareil…
– Du roman, ma pauvre Victoire ! N’importe, je me rendrai
compte…
– Autre chose, continua la vieille nourrice. Trois hommes
rôdent autour du domaine. Je le sais.
– Des satyres qui courent après toi, Victoire.
– Ne plaisante pas, ce sont des policiers. Les gardes ont repéré
un de tes pires ennemis, le brigadier Béchoux.
– Béchoux, un ennemi ! Tu en as de bonnes ! À moins qu’à
la préfecture on n’ait décidé mon arrestation. Pas croyable ! Je
leur rends trop de services.
Il réfléchit, le sourcil froncé.

– Tout de même, j’ouvrirai l’oeil… Va-t’en. Halte ! Un mot
encore… On a touché à mon coffre-fort qui est là ! Les trois boutons
qui commandent le mot ont été dérangés.
– Personne n’est entré ici que toi et moi. Comme ce n’est
pas moi…
– Alors, c’est moi qui aurais oublié de remettre les chiffres
en place. Rends-toi compte que c’est grave. Là se trouvent mes
instructions, mon testament, les clefs de mes divers coffres, des
indications qui permettraient de découvrir mes cachettes et de
tout rafler.
– Vierge Marie ! s’exclama la nourrice en joignant les
mains.
– La Vierge Marie n’a rien à faire là-dedans. C’est à toi de
faire bonne garde. Sinon, tu risques gros.
– Quoi ?
– Ton honneur de jeune fille, dit froidement Horace.
Le soir même, Horace, montant dans un arbre, se plaça en
vigie à la grille du parc, du côté de la ferme.

Dissimulé dans le feuillage, il attendit patiemment. Cette
attente fut récompensée. Minuit n’avait pas sonné à l’église
qu’un galop feutré et coupé d’un bond par-dessus la clôture passa
non loin de lui. Il entrevit la forme souple et allongée d’un
grand fauve. Les chiens hurlèrent dans le chenil, Horace descendit
de son arbre, courut jusqu’à la fenêtre de Rodolphe, dont
il approcha sans bruit.

La fenêtre était ouverte et la chambre éclairée. Deux ou
trois minutes s’écoulèrent. Le guetteur entendait la voix de l’enfant…
Puis soudain il vit la tigresse qui revenait vers le balcon
par où elle avait dû pénétrer. Énorme, apocalyptique, elle posa
ses pattes sur le barreau supérieur de la balustrade. Sur son dos
Rodolphe était allongé ; cramponné des deux bras au cou monstrueux…
il riait aux éclats.

D’un bond, la bête sauta dans les massifs et s’en alla au
grand trot avec son fardeau toujours riant. De nouveau, les
chiens aboyèrent furieusement.

Alors, Victoire sortit de l’ombre de la véranda où elle était
dissimulée.
– Eh bien ! tu as vu ? dit-elle pleine d’alarme. Où cette bête
sauvage va-t-elle porter le pauvre gosse ?
– À sa mère, parbleu !
– C’est-il Dieu possible ?
– Patricia a dû, avec la dame des Corneilles, soigner la bête
blessée, la guérir, et la tigresse, déjà à moitié apprivoisée et reconnaissante,
s’est attachée à elle et lui obéit comme une
chienne fidèle.
– On en voit des choses ! s’exclama Victoire admirative.
– C’est comme ça avec moi ! dit Velmont avec modestie.
Il traversa au pas de course la ferme, puis les prairies qui
conduisaient au château des Corneilles. Il suivit l’avenue à demi
effacée, escalada la fenêtre de la baraque… et poussa une exclamation
de joie éperdue. Assise dans un fauteuil du salon, Patricia
tenait son fils sur ses genoux et le couvrait de baisers.

Valmont s’était approché et regardait la jeune femme avec
extase.

– Vous… vous… balbutia-t-il… Quel bonheur !… Je n’osais
pas espérer que vous fussiez vivante ! Qui donc a été tué par
Maffiano ?
– Angélique.
– Comment était-elle venue sous la tente ?
– Elle m’a fait fuir et a pris ma place. C’est seulement après
que j’ai compris pourquoi ! Elle aimait Arsène Lupin, acheva
Patricia, les sourcils froncés.
– On peut choisir plus mal, dit Velmont, d’un air détaché.
– Saïda, la tigresse, l’a trouvée agonisante sous la tente
abattue et l’a emportée, sans que je puisse intervenir. Ce fut affreux.
Patricia frissonna.

– Où est Maffiano ? Où sont ses complices ?
– Ils rôdent encore aux alentours, mais avec prudence. Ah !
les misérables !…
Elle reprit son fils et l’embrassa passionnément.

– Mon chéri ! Mon chéri !… Tu n’as toujours pas peur,
n’est-ce pas ? Saïda ne t’a pas fait de mal ?
– Oh ! pas du tout, mère. Elle court doucement, pour
m’éviter les secousses, j’en suis sûr… Je suis aussi bien que dans
tes bras.
– Enfin, vous vous entendez bien, toi et ta bizarre monture.
C’est parfait, mais il faut dormir un peu, maintenant. Et Saïda,
aussi, doit dormir. Conduis-la jusqu’à sa niche.
L’enfant se mit debout, prit la monstrueuse bête par une
oreille et la tira vers l’autre bout de la chambre, où un matelas
était disposé dans un placard, près de l’alcôve, où se trouvait le
lit de Patricia.

Mais Saïda, à mesure qu’elle avançait, opposait à l’enfant
une évidente mauvaise volonté, qui se traduisit par un grondement
irrité. À la fin, elle s’immobilisa et, accroupie sur ses hanches,
devant le lit de sa maîtresse, la tête au niveau des pattes,
elle se mit à gronder de plus belle, tout en battant le parquet
d’une queue furieuse.

– Eh bien ! Saïda, fit Patricia en se levant de son siège, qu’y
a-t-il donc, ma belle ?
Horace regardait la tigresse avec attention.

– On dirait, observa-t-il, que des gens sont cachés sous votre
lit, ou du moins dans l’alcôve. Saïda les a repérés.
– Est-ce vrai, Saïda ? dit Patricia.
La bête énorme répondit d’une voix plus rageuse et, se remettant
sur ses pattes, bouscula de son mufle puissant le lit
dont le fer alla buter contre le mur latéral.

Un triple cri de terreur retentit, poussé par des gens effectivement
cachés sous le lit et à demi découverts à présent.

D’un bond, Patricia s’élança au secours des intrus, suivie
d’Horace qui s’exclama :

– Allons, parlez donc, sinon vous êtes fichus ! Combien
êtes-vous ? Trois, n’est-ce pas, dont l’illustre Béchoux ? Allons,
réponds, policier de mon coeur.
– Oui. C’est moi, Béchoux, déclara le policier, toujours par
terre et terrifié par Saïda hérissée et grondante.
– Et tu venais pour m’arrêter ? poursuivit Velmont.
– Oui.
– Arrête d’abord Saïda, mon vieux. Peut-être qu’elle se laissera
faire. Vraiment t’as pas de veine ! Veux-tu qu’elle s’en
aille ?
– Ça me ferait plaisir ! dit Béchoux avec conviction.
– Alors, je ne peux rien te refuser, doux ami ! On va te satisfaire.
Du reste, ça vaudra mieux, sans ça j’aurais peur pour
l’intégrité de ton beau physique ! Allons, Patricia Johnston,
veuillez nous débarrasser de votre garde du corps.
La jeune femme, une main sur la tête de la tigresse, qui se
frottait contre elle avec un ronronnement pareil à celui d’une
machine à vapeur, appela :

– Rodolphe ! Mon chéri !
L’enfant vint se jeter dans ses bras, puis Patricia ordonna,
avec un geste vers le dehors :

– Saïda, c’est l’heure de reconduire ton petit maître. Va,
Saïda ! va, ma belle ! et tout doucement, n’est-ce pas ?
La tigresse avait paru écouter avec attention. Elle regarda
avec un visible regret Béchoux, à qui elle eût aimé goûter, mais
docile, se décida à obéir, fière du reste de la mission qu’on lui
confiait. Elle avança pas à pas devant Rodolphe et lui tendit son
dos puissant. L’enfant s’y hissa, lui donna une petite tape sur la
tête, lui noua les bras au cou et cria :

– En avant !
L’énorme bête prit son élan et en deux foulées fut hors de
la pièce. Un moment plus tard, là-bas, les chiens aboyèrent dans
la nuit.
Horace prononça :

– Vite, Béchoux, sors de sous le plumard avec tes petits
amis. Dans dix minutes, elle sera de retour. Mais dépêche-toi
donc ! Tu as un mandat contre moi ?
Béchoux se remettait sur les pieds, ses acolytes firent de
même.

– Oui, toujours le même, dit-il en s’époussetant.
– Il doit être un peu fripé, ton mandat ; et un autre contre
Saïda ?
Béchoux, vexé, ne répondit pas. Horace croisa les bras.

– Fourneau, va ! Alors, tu t’imagines que Saïda va se laisser
mettre le cabriolet de fer aux pattes si tu n’as pas un document
signé par qui-de-droit ?
Il ouvrit la porte vers la cuisine.

– File, mon garçon ! File avec tes petits camarades ! File
comme un zèbre ! Saute dans le premier train et va te ficher au
lit pour te remettre ! Mais pas dessous, cette fois ! Suis mon
conseil, c’est celui d’un ami. File, sans quoi Saïda s’offrira un
bifteck de policier comme petit déjeuner !
Les deux petits camarades avaient déjà décampé. Béchoux
se préparait à les imiter, mais Horace le retint.

– Un mot encore, Béchoux. Qui t’a fait nommer inspecteur
?
– Toi. Et ma gratitude…
– Tu la manifestes en voulant m’arrêter. Enfin, je te pardonne…
Béchoux, veux-tu que je te fasse nommer brigadier ?
Oui !… Alors, rendez-vous à la Préfecture de Police, demain matin
samedi, à onze heures et demie. Et demande à tes chefs de te
donner carte blanche. J’ai besoin de toi… Tu as compris ?
– Oui. Merci ! Ma gratitude…
– File !
Béchoux avait déjà disparu. Horace se retourna vers Patricia.


– C’est donc vous, la Belle au bois dormant ? demanda-t-il.
– Oui, c’est moi. Je suis Française par ma mère, et la vieille
dame qui habitait ici, non pas folle, mais bizarre, est ma parente.
À mon arrivée en France, je suis venue la voir. Elle s’est
prise d’affection pour moi. Bientôt, malheureusement, elle est
tombée malade et elle est morte presque tout de suite en me
laissant ce vieux domaine ruiné et abandonné… J’y suis venue
m’établir en me servant de la légende qui l’environnait pour me
défendre contre la curiosité. Personne du pays n’aurait osé s’introduire
ici…
– Je comprends, dit Horace. Et vous vous êtes arrangée
pour me faire acquérir Maison-Rouge à cause de la proximité…
Vous aviez une retraite sûre et vous saviez que Rodolphe chez
moi serait bien soigné… sans être loin de vous. C’est cela, n’estce
pas ?
– C’est cela, dit Patricia. Et j’étais heureuse aussi de ne pas
être trop loin de vous, ajouta-t-elle les yeux baissés.
Il eut un mouvement pour la serrer dans ses bras, mais se
contint. La jeune femme semblait peu disposée aux effusions
tendres.

– Et Saïda ? demanda-t-il.
– C’est facile à comprendre. Échappée de la ménagerie foraine,
blessée lors de la battue organisée contre elle, elle s’est
réfugiée ici, où je l’ai pansée et soignée. Reconnaissante, elle m’a
voué une affection fidèle. Sous sa protection, je ne crains plus
rien de Maffiano.
Après un silence, Horace s’inclina vers Patricia.

– Quelle joie de vous retrouver. Patricia ! Je vous ai crue
morte… Mais pourquoi ne pas m’avoir rassuré plus tôt ? ajouta-
t-il avec un peu de reproche.
La jeune femme, un moment, demeura muette, les yeux
clos, la figure figée en une expression presque hostile.

Enfin elle répondit :

– Je ne voulais plus vous revoir. Je ne peux oublier que
vous en avez choisi une autre… Oui, le soir, sous la tente…
– Mais je pensais que c’était vous, Patricia.
– Vous n’auriez jamais dû le croire ! C’est cela, surtout, que
je ne vous pardonne pas ! Prendre pour moi une pareille fille !
La maîtresse de Maffiano, sa servante et celle de ses affreux
complices ! Comment avez-vous pu croire que j’étais capable de
m’abandonner ainsi ? Et comment puis-je effacer un tel souvenir
de votre esprit ?
– En y substituant un souvenir plus beau, Patricia.
– Il ne pourra pas être plus beau, puisqu’il ne sera pas.
Vous avez pris une fille pour moi… Je ne veux pas rivaliser avec
elle !…
Horace, que cette jalousie remplissait de joie, se rapprocha.

– Rivaliser, vous Patricia ? Vous êtes folle ! Vous êtes sans
rivale possible ! Vous que j’adore ! Enfin, vous, Patricia ! la
vraie ! l’unique !
Enfiévré, il la saisit dans ses bras, la serra contre lui éperdument.
Elle se débattit, courroucée, ne voulant pas pardonner
et d’autant plus révoltée qu’elle se sentait faiblir.

– Laissez-moi, cria-t-elle. Je vous hais. Vous m’avez trahie.
Frémissante, dans un dernier effort avant l’abandon qu’elle
comprenait confusément être inévitable, elle le repoussa. Mais il
ne desserra pas ses bras, inclina son visage vers le sien.

Les deux battants de la porte-fenêtre, avec fracas, s’ouvrirent
d’un coup. De retour, la tigresse avait sauté dans la pièce,
et, accroupie, allongée à demi, les yeux luisants comme deux
étoiles vertes, elle s’apprêtait à bondir.

Horace Velmont lâcha Patricia, se redressa et, fixant les
yeux sur la bête fauve, il lui dit avec une douceur prudente, un
peu bougonne :

– Tiens, te voilà, toi ? Il me paraît que tu te mêles de ce qui
ne te regarde pas ? Dites donc, Patricia, ce qu’elle est bien dressée,
votre petite chatte ! Fichtre, vous avez une façon de vous
faire respecter ! Bien, bien… Je vous respecte ! Seulement,
comme je ne veux pas être ridicule et que la femme que j’aime
se moque de moi…
Il tira d sa poche le couteau à cran d’arrêt, large et aigu, qui
ne le quittait plus. Il l’ouvrit :

– Que faites-vous là, Horace ? s’écria Patricia alarmée.
– Chère amie, je sauvegarde ma dignité aux yeux de votre
aimable porte-respect. Je ne veux pas qu’elle s’imagine qu’Horace
Velmont est un enfant qu’on met en fuite ! Si vous ne
m’embrassez pas sur-le-champ sous les yeux de cette chatte, je
lui ouvre le ventre. Ça fera une belle bataille ! Compris ?
Patricia hésita, rougit et, enfin, se levant, vint s’appuyer sur
l’épaule d’Horace et lui tendit ses lèvres.

– Crébleu, dit-il, à ce compte-là l’honneur est sauf !… Et je
ne demande qu’à être contraint à le faire respecter souvent de la
sorte !
– Je ne pouvais vous laisser tuer cette bête, murmura Patricia.
Que deviendrais-je sans sa protection ?
– J’aurais peut-être été tué par elle, objecta Horace. Mais
cela vous inquiète beaucoup moins, ajouta-t-il avec un ton de
mélancolie qui ne lui était pas habituel et qui émut profondément
la jeune femme.
– Croyez-vous ? murmura-t-elle en rougissant davantage.
Mais elle se ressaisit aussitôt. Le souvenir de ce qu’elle estimait
être une cruelle offense n’était pas encore effacé. Elle alla
à la tigresse et lui mit la main sur la tête.

– Tiens-toi tranquille, Saïda !
La bête fauve, en réponse, ronronna d’aise.
– Tiens-toi tranquille, Saïda ! répéta Velmont qui, lui aussi,
s’était ressaisi. Tiens-toi tranquille pour que le monsieur puisse
s’en aller sans qu’il y ait du vilain ! Au revoir, reine de la jungle !
Avec tes raies, tu me fais penser à un zèbre… mais c’est moi qui
file.
Il enfonça son chapeau sur sa tête, l’ôta pour passer devant
la tigresse qu’il salua gravement et, au moment de sortir, se retourna
vers Patricia :

– À bientôt, Patricia, vous êtes une enchanteresse. Auprès
de Saïda, comme la belle domptant la bête, vous avez l’air d’une
déesse antique… Et j’aime beaucoup les déesses ; je vous le
jure ! À bientôt, Patricia !
Horace Velmont eut bien vite regagné Maison-Rouge. Victoire
l’attendait dans le grand salon dont les portes et les fenêtres
étaient prudemment fermées. En entendant le pas de son
maître, elle accourut au-devant de lui.

– Rodolphe est là, tu sais ! s’écria-t-elle. La bête l’a ramené,
et il doit déjà dormir.
– Comment t’es-tu comportée avec la tigresse ?
– Oh ! tout s’est passé très bien ! Nous ne nous sommes
rien dit. D’ailleurs, j’avais préparé mes grands ciseaux de couture.
– Pauvre Saïda ! elle l’a échappé belle. Tu en aurais fait une
descente de lit, hein ! Victoire ?
– Deux descentes, même. Elle est énorme, cette bête sauvage.
Mais elle a l’air gentil.
– Un amour, approuva Velmont en riant.
« Maintenant, reprit Horace Velmont, j’ai à te parler de
choses très graves, Victoire !

– À cette heure-ci ? s’exclama la nourrice étonnée. Ça ne
peut pas attendre à demain ?
– Non, ça ne peut pas. Assieds-toi près de moi, là, sur le
grand canapé.
Ils s’assirent. Il y eut un moment de silence.

Horace avait un air solennel qui impressionna un peu Victoire.


Il commença.

– Tous les historiens s’accordent à reconnaître que Napoléon
Ier ne fut jamais aussi grand que dans les dernières années
de son règne, et que son génie militaire atteignit son maximum
au cours de la campagne de France en 1814. Ce sont les trahisons
qui l’abattirent. Bernadotte, en se joignant aux ennemis,
avait déjà entraîné la défaite de Leipzig. Blucher eût été anéanti
si le général Moreau n’avait pas livré Soissons, et la capitulation
de Paris n’aurait pas été possible sans les manoeuvres de Marmont.
Nous sommes bien d’accord, n’est-ce pas ?
La vieille nourrice cligna les yeux avec une expression ahurie.


Horace continua, très grave :
– J’en suis là, Victoire ; à Champaubert, à Craonne, à
Montmirail, rien que des succès. Et, cependant, le terrain glisse
sous mes pas. La défaite approche. Mon empire, mes richesses
bien acquises seront bientôt aux mains des ennemis. Encore un
effort de leur part et je suis ruiné, impuissant, vaincu, abattu,
moribond… Sainte-Hélène…
– Tu es donc trahi ?
– Oui. Je suis sûr maintenant de ce que je t’ai déjà signalé.
Quelqu’un est entré dans ma chambre, a ouvert mon coffre et
s’est emparé des clefs et des papiers qui permettent de me dérober
toute ma fortune et de se l’approprier jusqu’au dernier sou.
La spoliation, du reste, a commencé.
– Quelqu’un est entré chez toi ? es-tu sûr ? balbutia la
nourrice. Qui peut être entré ?…
– Je ne sais pas.
Il la regarda profondément et ajouta :

– Et toi, Victoire, tu ne soupçonnes personne ?
Soudain, elle tomba à genoux et sanglota.

– Tu me soupçonnes, mon petit ! Alors, j’aime mieux mourir
!…
– Je ne te soupçonne pas d’avoir ouvert mon coffre, mais
d’avoir permis qu’on entrât et qu’on fouillât chez moi. Est-ce
vrai ? Réponds franchement, Victoire.
– Oui, avoua-t-elle, le visage dans ses mains.
Il lui releva la tête d’une main indulgente.
– Qui est venu ? Patricia, n’est-ce pas ?
– Oui. Elle est venue en ton absence, il y a quelques jours,
pour voir son fils, et elle s’est enfermée avec lui. Mais comment
aurait-elle connu le chiffre de la serrure ? Je ne le connais pas,
moi… personne que toi ne le connaît…
– Ne t’occupe pas de ça. Je commence à y voir clair. Mais,
écoute, Victoire, pourquoi ne m’as-tu pas prévenu de sa visite ?
J’aurais su qu’elle vivait…
– Elle m’avait dit qu’en te prévenant je te mettrais en danger
de mort. Elle m’avait fait jurer que je garderais le silence
absolu.
– Sur quoi as-tu juré ?
– Sur mon salut éternel, souffla la vieille femme.
Horace croisa ses bras, indigné.
– Alors, tu préfères ton salut éternel à mon salut temporel
? Tu préfères ton salut éternel à ton devoir envers moi ?
Les pleurs de la vieille nourrice redoublèrent ; toujours à
genoux, la tête dans ses mains, elle sanglotait éperdument.

Soudain, Horace se dressa. On avait frappé à la porte du
salon. Il y alla et, à travers le panneau, sans ouvrir, cria :

– Qu’y a-t-il ?
– Un monsieur qui insiste pour vous voir, patron, répondit
la voix d’un des chefs d’escouade.
– Il est là ?
– Oui, patron !
– Bien, je vais lui parler. Retourne à ton poste, Etienne.
– Bien, patron !
Quand le bruit des pas de l’homme se fut éloigné, Horace,
toujours sans ouvrir, cria :

– C’est toi, Béchoux ?
– Oui ! Je suis revenu. Il y a des choses à mettre en règle.
– Ton mandat ?
– Parfaitement !
– Tu l’as ?
– Je l’ai.
– Passe-le sous la porte. Merci, mon vieux.
Un papier officiel avait été glissé sous la porte. Horace se
pencha, le ramassa, et consciencieusement l’examina.

– Parfait, prononça-t-il à voix haute. Parfait ! bien en règle.
Un seul défaut.
– Quoi donc ? demanda la voix étonnée de Béchoux.
– Il est déchiré, mon vieux !
Horace déchira le mandat en quatre, puis en huit, puis en
seize. Il en forma une boule compacte et ouvrit la porte.

– Voilà l’objet, cher ami, dit-il en tendant la boule à Béchoux.
– Ah !… ah ! par exemple… Ça… ça ne se passera pas
comme ça. Béchoux bégayait de fureur. Du geste, Horace le
calma.
– Ne crie pas comme ça. Ce n’est pas bon genre. Dis-donc,
vieux, autre chose : tu as ton auto ?
– Oui, dit Béchoux, que, comme toujours, le sang-froid
d’Horace impressionnait.
– Conduis-moi à la préfecture. Tu comprends, il faut s’occuper
de ta nomination de brigadier. Mais attends-moi un instant,
d’abord.
– Où vas-tu ? Nous ne te lâchons pas d’une semelle.
– Je vais voir Patricia aux Corneilles. J’ai quelques mots à
lui dire. Tu m’accompagnes ?
– Non, fit Béchoux avec résolution.
– Tu as tort. Saïda n’aurait pas bronché. Elle ne bronche
jamais quand on la regarde bien en face.
– Justement, dit Béchoux, mes collègues et moi nous ne
tenons pas du tout à la regarder bien en face.
– Chacun son goût, dit Lupin. Alors, je remettrai ma visite
aux Corneilles à un autre jour. Messieurs, je suis à vos ordres.
Il prit aimablement Béchoux par le bras. Tous deux, suivis
par les deux policiers qui avaient accompagné l’inspecteur et
avaient attendu dans le vestibule, se dirigèrent vers la grille. Le
jour était venu depuis longtemps. Ils montèrent dans l’auto de
la police qui attendait sur la route. Horace Velmont était d’une
humeur charmante.

À neuf heures du matin il obtint, grâce à l’entremise de Béchoux,
une audience du préfet de police. Celui-ci reçut parfaitement
le comte Horace Velmont, gentilhomme opulent et influent,
qui avait déjà rendu de grands services à l’Administration.


Après une discussion longue et courtoise, Velmont quitta le
préfet. Il avait obtenu la nomination de Béchoux. Il avait donné
quelques indications utiles et avait recueilli des renseignements
précieux. L’accord était complet.
Chapitre IX

Les coffres-forts

Dans son auto, Horace Velmont s’était affublé d’une fausse
barbe et de lunettes d’écaille aux verres légèrement teintés.

Comme dix heures sonnaient, la voiture s’arrêta le long du
trottoir, et, au dernier coup de l’horloge, Velmont franchit le
seuil de la banque Angelmann.

Sous la voûte, deux huissiers de la banque lui demandèrent
sa carte d’affilié et la pointèrent.

Dans le vestibule, quatre colosses à carrure de policemen
anglais veillaient. Nouveau pointage après exhibition de papiers.


Enfin, dûment inspecté, vérifié, identifié sous ce nom
d’Horace Velmont, dont il avait fait le sien, Arsène Lupin fut
conduit par les gardiens vers un somptueux escalier de marbre.
En bas des marches, au rez-de-chaussée, devant une grille massive,
renforcée de volets de fer, ils s’arrêtèrent et frappèrent cinq
coups selon cette cadence : 1… 2-3-4… 5. Alors, ils entendirent
les verrous que l’on tirait et virent s’ouvrir un des battants de la
grille donnant accès à la salle qui précédait les caves réservées
aux coffres-forts.

Nul autre chemin n’aboutissait à ces coffres-forts. Il fallait
franchir la grille, puis la porte de bronze qui s’ouvrait à l’autre
extrémité de la salle. Des caissons de coeur de chêne cloutés de
fer renforçaient le plafond. Les murailles étaient blindées de
plaques d’acier.

Dans la salle, une quarantaine d’hommes se tenaient assis
sur des fauteuils, le long des murs, ou bien groupés autour
d’une petite estrade occupée par les officiels du bureau. Parmi
ceux-ci, on remarquait un adolescent pâle et maigre, à l’oeil
froid. Il jouait au conventionnel, singeait Robespierre par son
attitude et le muscadin par son costume ; monocle collé à l’oeil,
gourdin à la main, et redingote à large col de velours et haute
cravate.

Les quarante autres conjurés étaient presque tous des gaillards
à musculatures puissantes, à mâchoires carrées, à faces
brutales et vulgaires.

Tous se levèrent d’un même mouvement lorsque le timbre
d’un gong eut annoncé le dernier arrivant.

Horace Velmont les observa avec un sourire railleur et s’exclama
avec une fausse admiration insolente :

– Hurrah pour les camarades gangsters !
L’effet produit fut fâcheux. Les quarante s’estimèrent offensés.
Le mot « gangsters » leur parut désobligeant. Ils élevèrent
un murmure désapprobateur.

Cependant, le jeune homme pâle, sur l’estrade, intervint. Il
frappa la table avec un coupe-papier, et, ayant ainsi ramené le
silence, dit :

– Excusez-le, il ne nous connaît pas. C’est le correspondant
français qui a vendu jadis à M. Mac Allermy les renseignements
nécessaires à notre cause.
Et, tout de suite, il commença d’une voix grêle, dont il essayait
de corriger la faiblesse par des coups de poing et des attitudes
implacables :

– Gentlemen, c’est aujourd’hui la première assemblée générale
prévue dès le début par notre comité d’action, et je me
crois obligé de donner quelques explications à ceux d’entre vous
qui sont venus grossir nos rangs depuis ce début.
« Comme vous le savez, mes amis, notre association date
de plusieurs siècles et fut formée par des hommes de courage,
pleins de foi religieuse, désireux de secourir la papauté aux
temps troublés de la Renaissance, alors que les papes défendaient
l’esprit de la civilisation romaine et latine, contre les
Barbares du Nord, Francs et Germains.

2« L’association fut reprise, vivifiée et rajeunie à l’époque
actuelle par deux hommes éminents, deux amis auxquels notre
devoir, ainsi que nos sentiments de gratitude et d’affection,
nous commandent de rendre hommage : Mac Allermy et Frédéric
Fildes. Ceux-ci, comprenant la vie moderne, adaptèrent nos
statuts aux circonstances, fortifièrent notre discipline, et surtout
nous proposèrent un but digne de nos efforts.

« C’est eux qui eurent l’idée originale de soumettre nos
hommes d’action, nos militants, à une autorité supérieure,
composée de personnalités indépendantes et d’une moralité
inflexible. Ils l’appelèrent, cette autorité supérieure, le Conseil
de l’Ordre et de la Discipline Intégrale. Le C. O. D. I. Ce Conseil,
c’est nous qui le constituons. Nous sommes quarante associés
austères et farouches, comme des puritains primitifs, sans pitié
pour les faiblesses des autres et pour nos propres défaillances.

2 Début du texte du feuilleton n° 23 du vendredi 3 février 1939 du
quotidien L’Auto, omis dans les deux seules éditions livre existantes :
Hachette 1941 et Robert Laffont, Bouquins 1987.
Quarante princes de l’Enfer qui savent discerner, juger et frapper
en toute quiétude et liberté d’esprit. Il fallait cela, messieurs,
obligés que nous fûmes, dès l’abord, d’employer des agents de
toutes sortes, sans scrupules et sans conscience. Il fallait cela
pour contrôler le comité primitif des onze et surtout pour établir
les comptes et répartir les bénéfices de manière que chacun ait
sa juste part des résultats de l’effort général.

« Sur ces bénéfices, le C. O. D. I. prélève d’abord pour lui
cinquante pour cent, la seconde moitié étant réservée à ceux qui
agissent à travers le monde entier. Aucune erreur possible. Pas
de passe-droit. Pas d’iniquité. Nos registres sont tenus rigoureusement
à jour. Notre comptabilité est à la disposition de
tous.

« Organe de discipline, de moralité et de contrôle, le C. O.

D. I. n’en accepte pas moins l’autorité du comité dont les onze
membres du début ont ressuscité l’association des Maffistes,
l’ont dotée de plans et de dossiers, et l’ont enrichie par leur initiative
et leur travail. Ils étaient onze, onze visionnaires inspirés,
onze réalisateurs admirables, dont il nous faut blâmer quelques-
uns pour leurs erreurs et leurs crimes, mais que nous devons
confondre tous dans notre reconnaissance.
« Les résultats de leurs entreprises personnelles, vous les
connaissez, vous en avez apprécié les bienfaits, vous savez à
quel point, grâce à eux, le standing de votre vie s’est amélioré.
Je ne vous dirai pas le détail de leurs prouesses individuelles et
de leurs opérations si fructueuses, ni la probité sublime avec
laquelle chacun, depuis une année, envoie à la trésorerie centrale
un butin qu’il aurait pu si aisément dissimuler et conserver
à l’insu de tous : non, ne les louons pas. C’est tout simple pour
eux, ce sont d’honnêtes gens. La Maffia leur donne les moyens
de faire grand et d’agir vite. Ils agissent, et, fiers de réussir, ils
sont fiers aussi de servir et d’enrichir la Maffia. À un centime
près, leurs comptes sont exacts. Offrons-leur ici le tribut de no

tre admiration. Rien de durable ne se fonde que sur la justice et
l’intégrité. Mais il est, parmi ces collaborateurs de la première
heure, deux hommes dont je veux encore exalter l’oeuvre et
l’esprit de volonté et de réalisation : Mac Allermy, tout d’abord,
puis Frédéric Fildes. Les petites entreprises ne peuvent donner
que des résultats en rapport avec leur médiocrité. Il fallait, à
l’association que nous formions, un but grandiose, qui frappât
l’imagination et galvanisât les initiatives particulières. Ce but,
Mac Allermy, en un éclair de génie, nous l’a donné. Paule Sinner
! Voilà les mots magiques qui, dès l’origine, ont résonné à
notre oreille. Notre ancienne amie, Patricia Johnston, devenue
notre adversaire implacable et détestable, en a révélé au monde
la véritable signification. La Maffia contre Arsène Lupin, voilà la
vérité formidable de notre entreprise.

« Ah ! quel souvenir dans mon coeur et dans mon cerveau
que celui de l’instant où Mac Allermy, l’honnête Allermy du
journal Allo-Police, clama devant moi sa haine contre Lupin,
Lupin, le dernier des misérables, le plus dangereux parce que le
plus sympathique des malfaiteurs, le plus habile, le plus capable
et le plus riche. Je répète ces trois mots : le plus riche. « La richesse
fabuleuse de Lupin, disait Mac Allermy, est une offense à
la misère des honnêtes gens. Et c’est cette richesse que je veux
atteindre. » Arsène Lupin, millionnaire, milliardaire, n’est-ce
pas une honte pour notre époque ? Une civilisation est condamnée,
quand il s’y dresse de telles ignominies. Pensez à tout ce
qu’il a volé, aux richesses mortes qu’il a ressuscitées pour s’en
emparer, richesses des temps défunts, richesses romaines ; richesses
des rois de France et des monastères du Moyen Age,
tout cela est entre les mains de cet escroc. Quelle force pour lui !
Quelles ressources inépuisables ! Quel pouvoir intolérable ! Or,
une confiscation est possible. Je sais, par des renseignements
confidentiels qu’on m’a vendus, et que j’ai pu moi-même vérifier
en partie, je sais qu’Arsène Lupin a converti toutes ses richesses,
diamants, pierres précieuses, propriétés, domaines, villas, maisons
et palais, qu’il a tout converti en or, en or américain. Il y a
la Banque de France et la banque Arsène Lupin, les coffres de
l’une et les coffres de l’autre. Et la banque Arsène Lupin, elle est
ici-même, c’est la banque Angelmann. Les coffres de Lupin sont
à côté de nous, dans cette forteresse ! J’ai les clefs et les mots
des serrures. Dollars, lingots, pièces d’or, tout cela est à nous…

« C’est l’oeuvre de Mac Allermy et c’est la mienne, c’est mon
oeuvre à moi, à moi qui vous ai tous réunis à présent pour que
vous ayez les garanties de ma probité et de ma délicatesse. Voici
les clefs, voici, sur ces papiers, les mots qui permettent
d’ouvrir !… Aucun obstacle, désormais, entre les quarante gaillards
que vous êtes, bien armés, résolus à tout, aucun obstacle
entre vous et les milliards d’Arsène Lupin !

Une tempête d’applaudissements gronda dans la salle,
monta, décrut et reprit, amplifiée, sans fin… Les chapeaux
s’agitaient, Maffiano, brandissant sa canne, vociférait :

– Hurrah pour Allermy ! Hurrah pour Fildes ! Hurrah !
Le jeune homme pâle réclama le silence et reprit, glorieux
de son succès :

– C’est une joie pour votre président de constater notre bel
accord et avec quelle intelligence j’ai été suivi dans l’exposé de
notre entreprise. Plus rien ne reste à dire. Assez de paroles, des
actes. Les coffres réclament notre attention. Cependant, avant
de les ouvrir, il convient de bien établir entre nous une liste des
ayants droit, afin de savoir ce qu’ils auront à se partager.
Posément, avec des haltes entre les indications, il lut :

– N° 1 : Mac Allermy ?
Maffiano répondit :
– Mort assassiné mystérieusement. Carte disparue.
– N° 2 : Frédéric Fildes ?
– Mort assassiné mystérieusement. Carte disparue, dit encore
Maffiano.
– N° 3 : Maffiano ?
– Présent.
Le Sicilien sauta sur l’estrade.
– Votre carte ?
– Volée
– C’est un cas qui sera examiné plus tard et résolu par décision
du C. O. D. I. Je continue : n° 4 ? n° 5 ?
– Morts assassinés, l’un à Portsmouth, l’autre à Paris. Cartes
volées.
– N° 6 ?
– Présent. Carte volée, répondit un autre des assistants.
Arsène Lupin reconnut l’homme. C’était un des complices immédiats
de Maffiano qui avait participé aux attaques d’Auteuil
et de Maison-Rouge.
– N° 7 ? n° 8 ?
Ce fut à nouveau Maffiano qui répondit :
– Disparus depuis trois jours. Leurs cartes leur avaient été
volées auparavant.
– N° 9 ? n° 10 ? n° 11 ?
Aucune réponse ne fut faite.
Le jeune président récapitula :
– En résumé, sur onze associés de la première heure, deux
sont présents, pas davantage ; quatre sont morts, cinq disparus
et six cartes au moins, huit probablement, sont volées. Les associés
absents, ne pouvant répondre à l’appel aujourd’hui, perdent
leurs droits sans recours. J’appelle une fois encore les trois derniers
sur lesquels nous ne savons rien.
Il prit un temps et articula lentement :

– N° 9 ? n° 10 ? n° 11 ?
– Présent, le onze !, cria une voix.
La sensation fut générale.
– Qui êtes-vous ?, demanda le président.
Un assistant, barbu et à lunettes teintées, sortit de la foule.
– Qui je suis ? Parbleu, le numéro onze que vous appelez.
– Votre carte ?
– Voici.
Une carte fut tendue au jeune homme pâle qui lut :
– Paule Sinner, n° 11.
« La signature de Mac Allermy, ajouta-t-il. Tout est en règle.
Qui êtes-vous ?

– L’homme qui a vendu les renseignements dont vous parliez
tout à l’heure, lesquels sont à la base même de l’entreprise.
– Quelqu’un vous connaît-il ici ? Quelqu’un peut-il répondre
de vous ?
Maffiano regardait avidement le mystérieux n° 11.

– Moi, s’écria le Sicilien. Moi, je réponds de monsieur
comme étant le voleur de toutes les cartes disparues !
– Et moi, je réponds de toi, Maffiano, comme étant
l’assassin de Mac Allermy et de Frédéric Fildes, riposta l’autre.
Un tumulte commençait. Le président tenta de l’apaiser.

– Le conflit de nos deux associés sera réglé plus tard par le
C. O. D. I. Notre tâche consiste maintenant à ouvrir les coffres.
Alors, le n° 11 s’approcha davantage et monta sur l’estrade.
– Je m’oppose formellement à cette ouverture ! déclara-t-il
d’une voix haute et claire.
– À quel titre cette défense ? demanda le président, faisant
un effort vain pour dominer l’événement.
– À titre de moi-même. En outre, les onze cartes n’ont pu
encore être authentifiées.
3 Fin du texte du feuilleton n° 23 du vendredi 3 février 1939 du
quotidien L’Auto.
– J’ai fait l’appel, protesta le président.
– Les règlements exigent que cet appel soit fait trois fois
pour qu’il n’y ait ni erreur ni omission.
– Une dernière fois, j’appelle le n° 9 ? le n° 10 ? Personne
ne peut nous renseigner ? Il ne nous reste plus de numéros à
appeler…
– Et le n° 12, qu’en faites-vous ?
Une voix de femme avait répondu et, rejetant un manteau
d’homme, une jeune femme apparut, vêtue de noir, voilée de
blanc ; elle s’approcha d’un pas mesuré et prit place sur l’estrade,
près du n° 11.

– Voici mon signe de reconnaissance, dit-elle en tendant
une carte au président.
Maffiano s’exclama, stupéfait :

– Patricia Johnston ! La maîtresse du fils d’Allermy. La
dactylographe du vieil Allermy ! La journaliste qui nous a démasqués
!
– La femme courageuse que Maffiano poursuit de sa haine
et de son amour, déclara à haute voix le n° 11.
– Votre maîtresse, hurla Maffiano.
– Ma fiancée, rectifia le n° 11 en posant sa main sur l’épaule
de Patricia. Ma fiancée que chacun respectera sous peine de
mort !
Le jeune homme pâle qui présidait se mit à rire.
– Conflit sentimental, dit-il, cela ne nous regarde pas. Une
question, madame… Toutes les cartes doivent porter, en découpage,
ma griffe personnelle en forme d’araignée. La vôtre n’a
que la signature de Mac Allermy. D’où vient cette anomalie ?
– Comme on le sait par un article de Allô-Police, répondit
Patricia, j’ai eu une longue conversation avec Mac Allermy quelques
heures avant son assassinat. En me quittant, il m’a remis
une enveloppe que je ne devrais ouvrir que le 5 septembre de
cette année. Je l’ai ouverte à la date fixée et j’ai su ainsi que le
porteur de cette carte devait assister à une réunion importante
que Mac Allermy avait fixée au mardi 20 octobre, à Paris, à
l’adresse de cette banque. J’y suis venue. J’ai entendu votre discours
qui m’a mise au courant des événements et de mes droits.
– Parfait. Il n’y a donc plus qu’à ouvrir les coffres.
– Les coffres ne seront pas ouverts, scanda le n° 11 d’une
voix coupante. Ma volonté, sur ce point, est inflexible.
Une menace gronda autour de lui.

– Nous sommes quarante et vous êtes seul ! observa le président
avec dédain.
– Je suis le maître et vous n’êtes que quarante, fut la réponse
menaçante.
Sautant sur l’estrade, le n° 11 courut vers la porte donnant
accès aux coffres. Il s’y dressa, un revolver à chaque poing. Les
membres du Conseil de l’Ordre, qui s’étaient avancés jusqu’à
lui, reculèrent en désordre et se massèrent à quelque distance.
Le jeune homme pâle eut une hésitation, mais son amour-
propre fut plus fort que la prudence. Dédaigneux du péril, il fit
trois pas et glapit :

– Notre patience est à bout ! Je vous somme…
– Et moi, je t’assomme au moindre geste, avorton !
Le pâle jeune homme pâlit davantage, mais n’avança pas.

Plusieurs voix s’élevèrent :

– Qui êtes-vous donc pour avoir l’audace ?…
Alors, remettant une de ses armes dans sa poche, le n° 11
eut un geste rapide. Barbe et lunettes tombèrent à terre. Un visage
nu apparut, souriant et redoutable. Et la réponse vint foudroyante.


– Arsène Lupin !
Au nom prestigieux, il y eut un recul général et un silence
de terreur.

Il continua :

– Arsène Lupin, détenteur de toutes les cartes, c’est-à-dire
de tous les titres de propriété sur les milliards qui sont dans ces
coffres. Lorsque j’appris que Mac Allermy et Fildes relevaient
l’ordre des Maffistes et, pour en rehausser le prestige, organisaient
une croisade contre moi, je m’introduisis dans l’affaire
afin de mieux surveiller mes intérêts et je leur fournis toutes les
indications utiles sur mes logements, mes complices, mes retraites,
mes grottes, mes souterrains, mes cachettes, tout ce qui
vous a mis sur la voie de ces coffres où j’étais en train de réunir
furtivement mes richesses.
– Manoeuvre dangereuse, balbutia le président, à peine
remis de son émotion.
– Mais si amusante ! En tout cas, le résultat est là. Nos statuts
exigent le partage des bénéfices au prorata des actions. Or,
j’ai non seulement la majorité dans cette Société anonyme, mais
la totalité des actions. Si vous n’êtes pas contents, adressez-vous
aux tribunaux. En attendant, je m’adjuge le magot et je le garde.
J’ai pour moi le droit, ma conscience, et, ce qui vaut mieux, la
force…
Patricia s’était rapprochée de Lupin. Elle murmura, pleine
d’angoisse :

– Qu’un seul individu tire, et tous ils se jetteront sur vous
comme une troupe de loups affamés.
– Ils n’oseront pas, répondit-il. Pensez à ce que représente
pour des bandits, un type comme Arsène Lupin ! Pensez à mon
prestige !
– Erreur. Rien ne compte pour une bande aveugle, affolée
de rage et de cupidité. Rien ne lui résiste ! Rien…
– Si, moi…
Il n’avait pas achevé que, de la foule, partit un coup de feu.
Lupin fut touché à la cuisse. Il chancela, tomba, mais se releva.
Pourtant, il dut s’appuyer au mur.

– Lâches que vous êtes ! cria-t-il. Mais je ne crains pas vos
attaques anonymes ! Je ne céderai pas. Le premier qui essaie de
passer dans ce souterrain, je l’abats. Si un coup de feu part encore,
je riposte ! À qui la première balle ? À toi, Maffiano ?
Il les menaçait de ses armes. Encore une fois, tous reculèrent.
Le jeune homme pâle intervint.

– Arsène Lupin, dit-il, en haussant la voix, je vous ai proposé
une transaction, tout à l’heure. Acceptez-la. Personne ne
doute de votre courage. Mais la tâche est au-dessus de vos forces.
Votre fortune est là. Elle nous appartient. Nous n’avons
qu’à la prendre, sans qu’il vous soit possible de vous y opposer.
Que vous importe de la garder tout entière ? Elle est si considérable
que le tout vous est inutile. Acceptez un partage raisonnable.
Cent millions pour nous. Il vous en restera des centaines
pour vous.
Des rumeurs de protestation s’élevèrent. Personne ne voulait
consentir à un pareil sacrifice. L’énorme fortune qu’ils
n’avaient qu’à prendre, croyaient-ils, les affolait.

Lupin répondit :

– Vos amis et moi, Robespierrot, nous sommes d’accord.
Ils veulent tout et moi aussi.
– Tu aimes mieux mourir ? s’écria, théâtral, le pseudoconventionnel.
– Oui ! Cent fois oui ! Lupin, vaincu, n’est plus Lupin.
– Mais tu es vaincu, Lupin.
– Non, puisque je suis vivant… Et maintenant attention,
camarades ! Il fit un geste, et les plus proches, pour gagner le
large, bousculèrent leurs acolytes tassés derrière eux. Mais Lupin
avait en une seconde glissé entre deux boutons de son veston
un de ses revolvers. Tenant toujours l’autre arme braquée
sur ses adversaires, il porta sa main libre à sa bouche et, appuyant
deux doigts sur sa langue, avec une maîtrise que lui eût
enviée le plus expert voyou des rues, il lança un coup de sifflet
strident, dont la violence, dans cet espace restreint, fit mal aux
oreilles.

Tous les cris, les menaces, les imprécations cessèrent. Le
silence s’établit dans une attente anxieuse…
Chapitre X

S. O. S.
L’événement fut soudain, réponse terrible à ce signal.

Des claquements coururent tout le long du plancher supérieur
et, un à un, les fonds des caissons s’abattirent comme des
couvercles de boîtes placées à l’envers.

De sorte qu’il y eut, au-dessus des têtes, quinze fois dix
trous rectangulaires, béants comme des trappes ouvertes. Et par
ces cent cinquante ouvertures descendirent et s’installèrent cent
cinquante canons de fusils, dont le petit oeil noir et mortel regardait
la foule.

– En joue ! commanda la voix métallique de Lupin qui, redressé,
fier, menaçant et souriant, semblait avoir oublié sa blessure.
Il répéta à voix plus haute encore :

– En joue !
La minute était tragique. Les quarante, immobilisés par la
peur, ne bougeaient pas plus que des condamnés à mort que
menacent les carabines braquées d’un peloton d’exécution.

Lupin éclata d’un rire strident.

– Allons, camarades, du cran ! Ne vous troublez pas, sacrebleu
! Voyons : pour vous remettre, quelques exercices d’assou–
173 –
plissement me semblent indiqués, hein ! Commencez ! Garde à
vous ! Mains aux hanches ! Tête droite ! Vous y êtes ? Flexions
alternatives des jambes avec élévation des bras. La pointe des
pieds en avant, s’il vous plaît. Un, deux, trois, quatre ! Eh bien !
Maffiano, nous dormons, mon garçon ! Attention là-haut, le
sieur Maffiano, c’est ce type, genre souteneur, qui se cache au
milieu d’un groupe de copains, contre le mur, à ma gauche. S’il
n’obéit pas…

Il y eut comme un mouvement parmi les fusils qui cherchaient
le sieur Maffiano. Maffiano se crut mort s’il hésitait.
Sans aucune vergogne, il obéit à l’ordre de Lupin. Il bomba le
torse, renversa la tête, mit ses poings aux hanches et, gravement,
tel un petit garçon consciencieux, exécuta de son mieux,
les exercices commandés.

– Halte ! ordonna Lupin.
L’obéissance fut immédiate et l’immobilité soudaine. À ce
moment, un peloton de gardes mobiles descendus du premier
étage apparurent derrière la grille. Béchoux, brigadier récent et
très fier de l’être, les commandait.

Lupin apostropha le brigadier Béchoux :

– Dis donc, mon vieux, veux-tu bien prendre note que, selon
mes conventions avec la préfecture, je te livre quarante
gangsters de premier choix, tous des as, dessus du panier, ce qui
se fait de mieux comme assassins, kidnappeurs, voleurs de joailliers,
pilleurs de banques. À leur tête, le sieur Maffiano, chef de
la Maffia, un sinistre personnage aux mains rouges de sang.
Par la grille ouverte, les gangsters sortirent un à un.

– Et toi, Lupin ! lui jeta le brigadier d’un ton agressif, et en
se rapprochant.
– Moi, rien à faire. Je suis tabou. Tu as reçu l’ordre du préfet,
n’est-ce pas ?
– Oui. L’ordre de réunir cent cinquante-quatre agents et
gardes pour coffrer ces messieurs du C. O. D. I., c’est-à-dire de
la Maffia.
– Je n’en avais demandé que cent cinquante.
– Les quatre en plus te concernent, Lupin !
– Tu es maboul !
– Nullement. Ordre du préfet.
– Oh ! La préfecture me lâche donc ?
– Oui. On en a assez de toutes tes combines et de tous tes
trucs. Tu nous coûtes plus cher que tu ne nous rapportes.
Lupin éclata de rire.

– Tas de mufles ! Et faut-il que tu sois bête, toi, Béchoux !
Alors, une fois de plus, tu t’imagines que, l’arrestation de Lupin
étant décrétée, ledit Lupin va vous tomber dans le bec comme
une alouette toute rôtie ?
– Ordre de t’arrêter, et vivant, indiqua Béchoux, inquiet
malgré lui du sang-froid de son adversaire, qu’il n’osait approcher
de trop près.
À nouveau, Lupin éclata de rire :

– Vivant ! On veut donc me montrer dans une cage, au
Grand-Palais ?
– Tout juste.
– Enfant, va !
– Avec les gangsters, nous sommes deux cents.
– Quand vous seriez deux cent mille !
Béchoux voulut essayer du raisonnement :
– Oublies-tu que tu es blessé, sanglant, aux trois quarts
moribond ?
– Aux trois quarts, tu l’as dit, Béchoux de mon coeur ! Mais
c’est ce dernier quart qui est le meilleur. Avec un quart de vie, je
vous règle votre compte à tous, mes agneaux !
Béchoux haussa les épaules.

– Tu dérailles, mon pauvre Lupin ! Tu n’as plus de forces…
– Et mes réserves, tu les comptes pour rien ? Ma garde impériale
? Celle qui ne se rend pas ? Tu sais, Cambronne !
– Fais-la donner, ta garde !
– Pauvre Béchoux, tu me le demandes ?
– Oui.
– Fais attention. Tu vas être écrabouillé.
– Vas-y.
– Non, commence ! Tirez les premiers, messieurs les Anglais.
Béchoux était blême. Sûr de lui, il avait peur, cependant. Il
hurla, s’adressant à ses hommes :

– Attention !… Face à Lupin ! En joue !
Les cent cinquante gardes firent face à Lupin et braquèrent
sur lui leurs armes. Mais ils ne tirèrent pas. Fusiller cet homme
blessé et isolé avait une apparence de lâcheté qui les fit hésiter.

Béchoux trépigna de colère.

– Feu ! Feu ! Tirez donc, nom d’un chien !…
– Tirez donc ! approuva Lupin ! De quoi avez-vous peur ?
Il était livide. Il trébuchait, affaibli par le sang qu’il perdait,
mais indomptable.
Patricia le soutint. Elle était pâle mais résolue.

– Il est temps, murmura-t-elle.
– Peut-être même est-il trop tard, répondit-il. Mais enfin,
si tu l’exiges ?
– Oui.
– En ce cas, avoue que tu m’aimes, chuchota-t-il.
– Je t’aime assez pour vouloir que tu vives.
– Tu sais que je ne peux pas vivre sans toi, sans ton
amour…
Elle le regarda en face et répondit gravement :

– Je le sais. Je veux que tu vives…
– C’est un engagement ?
– Oui.
– Alors, agis, souffla-t-il, défaillant.
À son tour, elle prit un sifflet. C’était le sifflet d’argent qu’il
lui avait donné jadis, et qu’elle sortit de son sac à main. Elle le
mit à sa bouche et en tira un son aigu et prolongé qu’elle interrompait
de temps à autre, et qui recommençait pour jaillir, en
ondes perçantes, impératives, désespérées, qui se propageaient
par les couloirs, et jusque dans les caves et les jardins.

Puis, ce fut le silence !… Un long silence pathétique, énigmatique,
effrayant ! Qu’allait-il se produire, cette fois ? Quel
secours providentiel avaient-ils préparé ? Quelle intervention
immédiate, foudroyante, péremptoire ?

Et voici : tout là-bas, du fond des bâtiments arrivèrent des
clameurs épouvantées, de plus en plus perceptibles, de plus en
plus proches.

– Fermez les grilles ! hurla Béchoux.
– Fermez les grilles, approuva Lupin, calmement. Fermez
les grilles et priez Dieu pour le repos de vos âmes, tas de chenapans
!
Il s’était agenouillé. Il ne pouvait plus se soutenir. Il luttait
de toute son énergie indomptable contre l’évanouissement.
Patricia se pencha, l’entoura de ses bras… Et elle ne cessait
de lancer le signal obsédant, l’appel impératif.

Lupin, dans un sursaut de volonté, domina sa faiblesse. Il
ricana :

– Béchoux, tu me fais pitié. Fais donc venir l’armée… Toute
l’armée… avec les tanks et les canons…
– Et toi ? Tu en as, une armée ?
– Moi !… J’appelle les poilus de la grande guerre. Debout
les morts ! Debout toutes les puissances de la terre et de l’enfer !
Lupin semblait délirer. Patricia brusquement cessa de faire
retentir son sifflet. Il n’en était plus besoin. Les clameurs
d’épouvante gagnaient la salle comme des vagues déchaînées.

Le secours survint dans un galop furieux, secours étrange,
formidable, imprévu pour les assaillants, soudain pris de panique.


– Saïda ! Saïda ! appela la jeune femme avec un élan de joie
éperdue. Saïda ! Viens, Saïda !
Bondissante, la tigresse arrivait. Ahuris, les policiers, pris
de panique, s’enfuirent, mais, devant l’obstacle de la grille, la
bête eut une hésitation.

Les plaques de fer, formant volets, montaient aux trois
quarts de la grille, offrant ainsi cependant une première étape,
un relais en cas de besoin… Du reste, même sans cet appui, la
grille ne pouvait-elle être franchie ? Un espace suffisant existait
entre ses pointes et le plafond.
La tigresse dut comprendre que l’obstacle était franchissable,
car, tout à coup, elle prit son élan, s’éleva comme un oiseau,
rasa, sans s’y accrocher, la pointe extrême des lances aiguës et
retomba souplement devant Patricia et Lupin.

Cependant, Béchoux avait rallié ses hommes, les ramenait
à la grille.

– Tirez donc, nom d’un chien !… hurla-t-il.
– Tirez vous-même, riposta la voix d’un garde mobile.
– Il a raison, ton acolyte, dit Arsène Lupin, tire le premier,
Béchoux ! Mais je t’avertis que Saïda sait fort bien qui tire et qui
la blesse, et que si tu as le culot de tendre le bras et de la viser,
tu peux te considérer comme boulotté, mon vieux. Saïda est anthropophage,
Béchouphage !
Ainsi défié, Béchoux, héroïque, tira. La tigresse, légèrement
touchée, bondit sur place et rugit, folle de rage. Les agresseurs
hésitèrent. Que trois ou quatre d’entre eux soutinssent leur chef,
reprissent leur sang-froid et fissent feu d’une manière méthodique,
posée, normale, et Saïda succombait. Mais la peur que leur
inspirait la venue de cet ennemi imprévu, étrange, redoutable,
sa collaboration qui leur paraissait en quelque sorte surnaturelle
avec l’extraordinaire Lupin, cette force inouïe et nouvelle
mise à la disposition de ce personnage, qui semblait à beaucoup
d’entre eux surhumain, ne permettait pas qu’ils retrouvassent
leur calme. La présence d’une bête fauve était en dehors des
choses naturelles, des règlements connus, de la technique policière
courante… Ils n’étaient en rien préparés à une telle lutte…
Béchoux lui-même s’affolait… De vagues terreurs superstitieuses
l’assaillirent… L’alliance d’un tigre et d’un homme… Qui
avait jamais vu cela à la préfecture ?…
Béchoux prit la fuite. Et, derrière lui, la troupe désordonnée
des gardes mobiles, parmi lesquels couraient les quarante
gangsters, que personne ne songeait plus à garder prisonniers.
Maffiano, qui avait déjà eu maille à partir avec la tigresse, était
des plus empressés à prendre le large. Le pseudo-muscadin suivait
de près.

– Cent cinquante policiers, quarante gangsters, autant de
fusils et de brownings, tout ça f… le camp devant Arsène Lupin,
sa bien-aimée et un gros chat sauvage. En voilà des héros à la
manque, malheur ! Quel monde ! Quelle police ! railla faiblement
Lupin, triomphant mais près de perdre connaissance.
Cependant, satisfaite, son devoir accompli, la bataille gagnée,
Saïda se coucha aux pieds de sa maîtresse, qui lui caressa
le front. Puis, abaissant les paupières, pointant les oreilles vers
les bruits lointains qui lui parvenaient encore, la tigresse ronronna.


Mais, au bout d’une minute, elle se dressa sur ses pattes et
gronda. Patricia, qui donnait des soins à Lupin, et Lupin, qui
reprenait ses sens, s’alarmèrent. Oui, la première bataille était
gagnée… Mais…

Des pas furtifs s’entendirent. Des ombres qui se dissimulaient
de leur mieux filaient à l’extérieur le long des murs, s’approchaient
de la grille.

Furieux de leur échec, attirés par l’appât tout-puissant des
millions à prendre, les gangsters étaient revenus par les couloirs
secrets, et des bras armés se tendaient à travers les barreaux de
la grille.

– En joue, feu ! En joue, feu ! En joue, feu ! chanta Lupin
sur l’air des lampions.
Saïda rampa vers la grille, montrant ses crocs, en grondant
et se ramassant pour bondir.

La même panique saisit ces ultimes agresseurs. Ils prirent
la fuite à nouveau.

– Vite, dit Lupin, un retour offensif est possible encore. Défilons-
nous ! Patricia, ramasse les clefs des coffres et tous les
documents utiles. Cette nuit, on déménagera l’argent et tout
sera expédié en province. La banque Angelmann n’est pas sûre,
décidément. Maintenant, dépêchons ! L’auto qui t’a amenée
avec Saïda est toujours dans la cour, n’est-ce pas ?
– Oui, sous la garde d’Etienne… À moins qu’il n’ait été arrêté…
– Pourquoi ? Personne ne sait qu’il est à mon service et que
l’auto m’appartient. Et puis Béchoux était trop occupé de moi et
des quarante gangsters pour penser à autre chose en arrivant…
Et quand il s’est esbigné avec ses flics, il n’a dû songer qu’à se
mettre hors de portée de Saïda. Allons, dépêchons !
– Mais, pourrez-vous marcher jusqu’à la cour ? demanda
Patricia avec une sollicitude alarmée.
– Il le faut bien !
Il se dressa, mais faillit retomber.

– Allons, dit-il en riant, ça ne va pas fameusement. Il me
faut un cordial et un pansement. Allons les chercher. Saïda me
portera bien jusqu’à la cour, comme elle a porté Rodolphe aux
Corneilles.
Et, en effet, comme l’avait fait le petit garçon, Lupin s’assit
à califourchon sur le félin, et la puissante bête, sans même para

ître s’apercevoir de ce fardeau, par les couloirs gagna la cour de
la banque. La plus grande des autos de Lupin, une voiture large
et profonde, attendait sous la garde du chef d’escouade Etienne.
La peur salutaire de la tigresse avait éloigné tout ennemi et
même tout curieux. C’est sans voir personne, sinon sans être vus
par personne, que Patricia et Lupin s’installèrent sur les banquettes
de la voiture, pendant que la tigresse s’accroupissait
devant eux et qu’Etienne s’asseyait au volant.

– Les flics sont partis ? lui demanda Lupin.
– Oui, patron, en emmenant les gangsters menottes aux
mains. Ils les ont cueillis à la sortie.
– Comme fiche de consolation, railla Lupin. Bah ! désiraient-
ils vraiment tant que ça me prendre ? Un peu de battage
pour l’opinion publique. Lupin pris serait bien gênant. Allons,
Etienne, gaze ! À Maison-Rouge, et en vitesse !
La voiture démarra, sortit sans encombre de la cour de la
banque et, sans obstacle, fit le trajet jusqu’à Maison-Rouge.

En arrivant au domaine et pendant que Patricia montait rejoindre
son fils, Lupin, dès le vestibule, cria à pleins poumons et
d’une voix triomphante :

– Victoire ! Victoire !
La vieille nourrice dégringola l’escalier et apparut tout
émue.

– Me voilà ! Qu’est-ce que tu veux, mon petit ?
– Je ne t’ai pas appelée.
– Tu as crié : Victoire !
– Tu veux dire que j’ai chanté victoire. Ma pauvre vieille, ce
que tu es embêtante avec ton nom !
– Appelle-moi autrement.
– C’est ça : je préciserai le haut fait ! Veux-tu ? Les Thermopyles
? Tolbiac ?
– Tu ne pourrais pas me choisir un nom chrétien ?
– Un nom d’héroïne victorieuse ? Tiens, Jeanne d’Arc ? Ça
t’irait comme un gant. Bon, voilà que tu fais la tête ? Tu as tort,
je n’ai pas voulu t’outrager. Mais, rassure-toi, je te trouverai autre
chose sans le chercher. D’abord, écoute mes prouesses.
Il raconta l’exploit, en riant comme un collégien.

– Est-ce rigolo, hein, ma vieille ? Il y a des années que je ne
m’étais autant amusé. Et puis quelles perspectives pour mes
luttes futures avec la police ! Je vais apprivoiser un éléphant, un
crocodile, et un serpent à sonnettes. On me fichera peut-être la
paix alors. Et quelle économie quand je renouvellerai mes alliés
! J’aurai des provisions d’ivoire, de la peau de crocodile
pour mes chaussures, et des sonnettes pour mes portes. Maintenant,
donne-moi quelque chose à manger et mets-moi un
pansement !
– Tu es blessé ? demanda Victoire, pleine d’alarme.
– Ce n’est rien. Une égratignure. J’ai perdu un peu de sang,
mais, pour Lupin, ce n’est rien et ça évite les congestions possibles.
Allons, presto, il va falloir que je reparte dare-dare !
– Mais où veux-tu aller maintenant ?
– Chercher mes sous !
Après un pansement rapide de sa blessure qui était sans
gravité, et un léger repas, plus rapide encore, Arsène Lupin se
reposa une heure et, frais et dispos, commanda qu’on sortît du
garage son auto n° 2, ainsi que la n° 3. Accompagné de Patricia,
il monta dans la première, et quatre de ses hommes, choisis
parmi les plus robustes et les plus déterminés, prirent place
dans la seconde.

– Nous retournons chez ce vieil Angelmann, expliqua Lupin
à Patricia, et on aura des petites choses à rapporter.
Quand en moins d’une heure les autos atteignirent la banque,
Lupin, accompagné de Patricia et suivi de ses hommes, retourna
à la grande pièce du rez-de-chaussée et cette fois gagna
la salle des coffres-forts.

Il avait les clefs. Il ouvrit le premier des coffres après avoir
manoeuvré les lettres de la serrure.

Vide !

Une deuxième tentative… une troisième… une quatrième…
Vides ! Les coffres étaient vides ! Les richesses s’étaient évanouies.


Lupin ne manifesta pas d’émotion. Il eut un gloussement
gouailleur.

– Les coffres ? vides… Mes économies ? boulottées… Mon
fric ? envolé…
Patricia, qui l’observait, lui demanda :

– Avez-vous une idée ?
– Plus qu’une idée.
– Quoi donc ?
– Je ne sais pas encore. Mais rien ne m’est plus agréable
que de chercher au fond de moi, tandis que je parle, sans avoir
l’air de penser à rien.
Il appela un des gardiens de la banque ; l’homme, se rendant
compte que la terrible tigresse n’était plus là, s’approcha.

– Faites venir M. Angelmann, ordonna Lupin.
Puis il retomba en méditation.
Angelmann, qu’on avait été chercher dans ses appartements,
où il s’était confiné pendant la bagarre, apparut après
quelques minutes.
Il tendit la main à Lupin.

– Mon cher Horace Velmont, très heureux de vous voir.
Comment allez-vous ?
Lupin ne prit pas la main tendue.

– Je vais comme un homme qui a été volé, dit-il. C’est toi
qui m’as barboté mon argent. Tous les coffres sont vides.
Angelmann sursauta :

– Vides ! Les coffres vides ! C’est impossible ! Ah !… Il
tomba sur un siège, blême, haletant, presque en syncope.
« C’est le coeur ! gémit-il. J’ai une maladie de coeur. Cela
me jouera un mauvais tour. Pourquoi m’annonces-tu les choses
sans plus de précautions ?

– Je te dis ce qui est. Et si ce n’est pas toi qui m’as pris mon
fric, qui est-ce ?
– Je n’ai pas le moindre soupçon.
– Impossible. J’exige la vérité immédiate. Qui t’a donné le
chiffre qui correspond aux cinq boutons des serrures des coffres
? Ne mens pas. Qui ?
Il fixait Angelmann d’un regard implacable.

Angelmann céda :

– C’est Maffiano.
– Où est l’argent ?
– Je ne sais pas, affirma le banquier. Mais où vas-tu, Velmont
?
– Résoudre ce passionnant problème.
Sans hâte, Lupin sortit de la salle des coffres et, traversant
l’autre salle, s’en alla, en frappant des pieds, vers le somptueux
escalier de marbre.

Angelmann s’élança à sa suite.

– Velmont ! Non, Velmont ! Je t’en prie, n’y va pas. Non,
Vel…
La voix d’Angelmann s’étrangla dans sa gorge et le banquier,
pris d’une nouvelle syncope, s’affaissa sur la première
marche de l’escalier.

Patricia, aidée du gardien et des hommes de Lupin, le releva

on le transporta dans la salle du rez-de-chaussée et on l’assit

sur un fauteuil.

Bientôt, il reprit ses sens et bégaya :

– Le misérable… je devine son plan… Mais ma femme ne
parlera pas. Je la connais. Elle ne dira pas un mot. Ah ! le
fourbe ! Il se croit tout permis. Voilà ce que c’est que de travailler
avec des chenapans comme lui.
Patricia, qui tout d’abord ne comprit pas, pâlit soudain.

– Rejoignez-le ! dit-elle d’une voix brève.
Le banquier gémit :

– Impossible ! Une émotion trop forte, et j’y passerais ! Le
coeur, n’est-ce pas…
Il tomba dans un morne silence. Patricia, à l’autre bout de
la salle, alla s’asseoir sur un siège et y demeura immobile.

Dix minutes s’écoulèrent… Un quart d’heure…

Angelmann pleurnichait, désespéré, bégayait des mots sans
suite, parlant de sa femme, de sa vertu, de son courage, de sa
discrétion, de la confiance sans bornes qu’il avait en elle. Tout
cela était peut-être vrai… mais peut-être aussi n’était-ce pas
vrai.
Enfin, on entendit des pas, puis un léger sifflotement
joyeux, vainqueur, et Lupin reparut.

– Ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas vrai ! s’écria Angelmann,
en lui montrant le poing. Ce n’est pas vrai ! tu n’as pas fait ça !
– Ce qui est vrai, dit Lupin, avec sérénité, c’est ton cambriolage.
Voilà deux jours que tu le prépares. Tu t’es arrangé
avec les directeurs d’un grand cirque ambulant et tu as loué
leurs dix-huit camions. Le déménagement a eu lieu la nuit dernière.
Depuis quatre heures, mon fric roule vers ton château du
Tarn, qui est bâti au-dessus des gorges, sur un roc presque inaccessible.
Si mon fric est là-bas, il est fichu pour moi. Je ne le
reverrai jamais.
– Des inventions, des blagues, du roman-feuilleton, protesta
le banquier.
– La personne qui m’a donné ces renseignements est digne
de foi, affirma Lupin d’un ton convaincu.
– Et tu prétends que cette personne c’est Marie-Thérèse,
ma femme ? Tu mens ! Pourquoi t’aurait-elle raconté ?…
Arsène Lupin ne répondit pas. Un petit sourire avantageux
et cruel se jouait sur ses lèvres.

Angelmann s’effondra de nouveau.

Cependant, Patricia, qui avait de loin écouté sans mot dire,
se rapprocha, prit Lupin à part et lui dit d’une voix brève et
tremblante :

– Si c’est vrai, je ne vous pardonnerai jamais…
– Mais si, mais si, dit-il doucement, en posant sa main sur
la sienne. Mais elle la retira vivement. Des larmes brillèrent
dans ses yeux.
– Non. Vous m’avez encore trahie !
– Patricia, la trahison, c’est vous qui l’avez commise ! Maffiano
était incapable de deviner le chiffre des serrures. Une
seule personne au monde le pouvait, vous, Patricia, qui connaissiez
l’importance qu’avait prise dans l’aventure, et forcément
dans mon esprit, le nom de Paule, premier mot de Paule Sinner.
Pourquoi avoir confié mon secret à Maffiano ?
Elle rougit, mais sans hésiter répondit franchement :

– Cela se passait rue de La Baume, pendant qu’il me tenait
prisonnière, enfermée dans la chambre au-dessus de la terrasse.
J’avais peur pour Rodolphe, peur surtout pour moi… Maffiano,
pour consentir à m’accorder un jour de plus avant l’affreux dénouement,
exigeait de connaître le mot composé de cinq lettres
qui ouvrirait les coffres, car il savait que cinq boutons commandent
leurs serrures. Je lui ai dit d’essayer « Paule ». Il l’a fait et a
réussi. Mais ce jour de répit, ainsi gagné, m’a permis de vous
envoyer Rodolphe et d’être sauvée par vous et par lui. Ensuite,
une lettre me menaçant du meurtre de Rodolphe m’a contrainte
de révéler d’autres secrets… Je tremblais pour lui, je tremblais
pour vous. L’heure d’agir efficacement n’était pas venue… Que
pouvais-je faire ? acheva-t-elle avec angoisse.
De nouveau, Lupin lui prit la main.

– Tu as bien fait, Patricia, et je te demande pardon. Me
pardonnes-tu, toi ?
– Non ! Vous m’avez trahie. Je ne veux plus vous revoir. Je
pars pour l’Amérique la semaine prochaine.
– Quel jour ? demanda-t-il.
– Samedi, ma place est retenue sur le Bonaparte.
Il sourit.
– La mienne aussi. C’est aujourd’hui vendredi. Nous avons
huit jours. Je cours après les camions avec mes quatre hommes.
Je les rattrape. Je les ramène à Paris, puis en Normandie, où j’ai
des cachettes sûres. Et vendredi soir, je suis au Havre. Nous naviguerons
de conserve, dans des cabines jumelées.
Elle fut sans force pour protester. Il lui baisa la main, et la
quitta.

Angelmann, qui titubait d’émotion, le rejoignit avant qu’il
n’eût atteint la porte.

– Alors, c’est pour moi la ruine, balbutia l’infortuné banquier.
Qu’est-ce que je vais devenir, à mon âge ?
– Bah, tu as de l’argent garé…
– Non ! Je le jure !
– La dot de ta femme ?
– Je l’ai envoyée avec le reste.
– Dans quel camion est-elle ?
– Camion n° 14.
– Le camion n° 14 sera ramené ici demain et remis directement
à Mme Angelmann, avec mon cadeau personnel… et
n’aie pas peur, je sais faire les choses en gentilhomme.
– Tu es mon ami, Horace ! Je n’ai jamais douté de toi ! dit
Angelmann en lui pressant les mains avec reconnaissance.
– J’avoue que je ne suis pas un mauvais bougre, dit Lupin
d’un air faussement modeste. Mes hommages respectueux à
Mme Angelmann, n’est-ce pas… Ah ! dis donc, en fait de cadeau…
Donne-moi un conseil… Crois-tu que ça la froisserait, si
je lui adressais également le camion n° 15 ?
Angelmann devint radieux.

– Mais pas du tout, au contraire ! cher ami ! Au contraire !
Elle serait très touchée…
– Alors, c’est entendu ! Adieu, Angelmann. Je te reverrai de
temps à autre… quand je serai de passage ici…
– Comment donc ! Ton couvert est mis, et ma femme sera
trop heureuse…
– Je n’en doute pas.
Patricia retourna à Maison-Rouge auprès de Rodolphe. Arsène
Lupin, sans se soucier de sa blessure et de sa fatigue, partit
avec ses quatre hommes à la poursuite des camions.

Ce n’est qu’après deux jours d’activité incessante qu’il put,
tout étant rentré dans l’ordre, prendre à son tour le chemin de
Maison-Rouge. Un autre fût mort d’épuisement, mais Lupin
semblait de fer.
Dès son arrivée, pourtant, il gagna sa chambre et se mit au
lit. Victoire vint le border comme un enfant.

– Bon travail. Tout est arrangé, lui dit-il. Et maintenant, je
dors. Je dors pour vingt-quatre heures !…
– Tu n’as pas froid, mon petit ? s’inquiéta Victoire. Tu n’as
pas la fièvre ?
Il s’étira voluptueusement dans ses draps.

– Dieu, que tu es bavarde ! Laisse-moi donc dormir, héroïne
victorieuse.
– Tu n’as pas froid, mon petit, tu es sûr ? répéta-t-elle.
– Je grelotte, souffla-t-il enfin, terrassé par la fatigue.
– Alors, tu veux un grog chaud ? Un cruchon ?
– Un cruchon ? Samothrace, mais c’est un rêve ! Tiens, toi
qui voulais un nom de victoire pour compléter ton patronyme,
est-ce assez joli, Samothrace ! Quelle allure ça prend ! Fais-moi
un grog, fais-moi un cruchon, Samothrace !…
Mais quand la vieille nourrice rapporta le grog et le cruchon,
Arsène Lupin avait tout oublié dans un profond sommeil.

– Il dort comme un enfant, dit Victoire extasiée.
Et elle but le grog.
Chapitre XI

Mariage

– Sur le pont du transatlantique Bonaparte, qui les ramenait
aux États-unis, Horace Velmont et Patricia étaient assis
côte à côte et regardaient l’horizon.
– Je suppose, Patricia, dit tout à coup Horace, je suppose
que, à l’heure actuelle, votre troisième article a paru dans Allô-
Police.
– Certes, puisque je l’ai câblé il y a quatre jours, répondit-
elle. En outre, j’en ai lu des extraits dans les télégrammes affichés
sur le tableau des dernières nouvelles, au pont des deuxièmes.
– J’y joue toujours un rôle magnifique ? demanda Velmont,
d’un air faussement indifférent.
– Magnifique, surtout dans la scène des coffres-forts. Votre
idée de vous servir de Saïda est présentée comme la plus ingénieuse
et la plus originale des trouvailles… Le tigre contre la
police… Évidemment, ce n’est pas à la portée de tout le monde,
mais c’est un trait de génie.
Une joie orgueilleuse gonfla Horace.

– Quel bruit ça va faire dans le monde ! dit-il. Quel coup de
tam-tam ! Quel pavois, quelle vedette !
Patricia sourit de cette vanité d’acteur applaudi.
– Nous allons être accueillis comme des héros ! affirma-telle.
Il changea de ton.

– Vous, Patricia, certainement. Mais moi, on me réserve
sans doute la chaise électrique.
– Vous êtes fou ! Quel est votre crime ? C’est vous qui avez
gagné la partie et fait prendre tous ces bandits. Sans vous, mon
ami, je ne serais arrivée à rien…
– Vous serez tout de même arrivée à ce résultat que vous
ramenez Lupin enchaîné comme un esclave à votre char de
triomphatrice.
Elle le regarda, alarmée de ces paroles, et surtout de l’intonation
grave qu’il leur donnait.

– J’espère bien que vous n’aurez aucun ennui à cause de
moi ?
Il haussa les épaules.

– Comment donc ? On va me décerner une récompense nationale
et, pour que je fixe mon domicile aux États-unis, m’offrir
un gratte-ciel d’honneur et le titre d’ennemi public n° 1.
– Est-ce cela le dénouement dont vous m’avez parlé il y a
quelque temps ? demanda-t-elle. Lorsque vous m’avez fait allusion
à un sacrifice nécessaire de votre part.
Elle fit une pause. Ses beaux yeux se mouillèrent, et elle
continua :
– J’ai peur parfois que vous ne vouliez vous séparer de moi.
Il ne protesta pas. Elle murmura :
– Il n’est pas de bonheur pour moi en dehors de vous, mon
ami.
Il la regarda à son tour et dit avec amertume :

– En dehors de moi… Patricia… de moi le cambrioleur, l’escroc
? De moi, Arsène Lupin ?
– Vous êtes le plus noble coeur que je connaisse… Le plus
délicat, le plus compréhensif, le plus chevaleresque.
– Exemple ? interrogea-t-il en reprenant son ton léger.
– Je n’en citerai qu’un. Comme je ne voulais pas emmener
Rodolphe en Amérique, craignant de l’exposer aux entreprises
d’adversaires cachés, vous m’avez proposé de le laisser à Maison-
Rouge, sous la garde de Victoire…
– De son vrai nom : Samothrace.
– Et sous la protection de vos amis et de Saïda.
Assène Lupin haussa les épaules.
– Ce n’est pas parce que j’ai bon coeur, que j’ai agi ainsi,
mais parce que je vous aime… Ah ! voyons, Patricia… Pourquoi
rougissez-vous ainsi chaque fois que je vous parle de mon
amour ?
Détournant les yeux, elle murmura :
– Ce ne sont pas vos paroles qui me font rougir. Ce sont vos
regards… ce sont vos pensées secrètes…
Elle se leva brusquement.

– Allons, venez ! On a peut-être enregistré des dépêches récentes.
– Soit ! Allons ! dit-il en se levant aussi.
Elle le conduisit vers le tableau des dernières nouvelles :
quelques télégrammes y étaient affichés. On pouvait lire :

« New York. Le prochain bateau de France, le Bonaparte.
nous amène Patricia Johnston, la célèbre collaboratrice du
journal Allô-Police, qui a dernièrement obtenu de si brillants
succès en permettant à la police française de capturer la
troupe de gangsters dirigée par le Sicilien Maffiano, coupable
de nombreux crimes, et notamment des deux assassinats commis
à New York sur la personne de J. Mac Allermy et de Frédéric
Fildes.

« Maffiano ayant, on le sait, perpétré en France d’autres
forfaits, ne sera pas extradé.

« La municipalité s’apprête à recevoir avec honneur miss
Patricia Johnston. »

Une autre information disait ceci :

« … Un télégramme du Havre affirme qu’Arsène Lupin
s’est embarqué sur le Bonaparte. Les précautions les plus sévères
seront prises pour s’assurer dès avant le débarquement de
la personne du fameux voleur. L’inspecteur principal Ganimard,
de la Sûreté de Paris, est arrivé à New York hier, et toutes
les facilités lui seront données pour qu’il puisse arrêter Ar

sène Lupin, son ancien adversaire, comme il l’a fait une première
fois, il y a un quart de siècle. Le policier français prendra
place sur la vedette de la police américaine qui ira au-devant
du Bonaparte avec les autorités militaires et les représentants
de la police américaine. »

Une troisième information s’exprimait ainsi :

« Le journal Allô-Police annonce que M Allermy junior,
son directeur, a obtenu l’autorisation d’aller, sur son yacht, au-
devant de sa collaboratrice, Patricia Johnston ; une escouade
de policiers sera mise à sa disposition pour le débarquement. »

– Parfait, s’écria Horace. Nous serons accueillis selon notre
mérite, c’est-à-dire, moi, par une mobilisation policière, et vous,
par le père de votre enfant.
À ces paroles railleuses autant qu’à la lecture des dépêches,
Patricia s’était assombrie.

– Que de menaces, dit-elle… Je ne redoute rien du côté
d’Allermy junior, mais, vous, mon ami, votre situation est terrible.
– Appelez Saïda d’un coup de sifflet, plaisanta Lupin. D’ailleurs
ne craignez rien pour moi, reprit-il avec plus de sérieux. Je
ne suis pas en péril. Si même, par impossible, je condescendais
à me laisser arrêter, aucune charge authentique ne pourrait être
relevée contre moi… Mais je me demande ce que veut cet Allermy
junior ?…
– Nous avons peut-être eu tort de voyager ensemble, remarqua
Patricia. Une enquête prouvera facilement que nous ne
nous sommes pas quittés depuis Le Havre.
– Si, la nuit. Je n’ai jamais mis le pied dans votre cabine.
– Ni moi dans la vôtre.
Il fixa les yeux sur elle.

– Vous le regrettez, Patricia ? dit-il d’une voix altérée.
– Peut-être, répondit-elle gravement.
Elle leva vers lui son beau visage voluptueux et, après un
long regard, frémissante, elle lui tendit ses lèvres…

Ce soir-là, ils dînèrent ensemble en tête à tête. Et Lupin réclama
du champagne.

…………………………

– Je vous quitte, Patricia, dit-il, vers onze heures, comme le
Bonaparte venait de franchir la passe et jetait l’ancre dans le
port.
Elle murmura douloureusement :

– Ce furent nos premières heures de bonheur, mon ami. Ce
seront peut-être les dernières.
Il la prit dans ses bras.

Au petit matin, Patricia fit sa toilette et prépara son nécessaire
de voyage. Horace Velmont, ou plutôt Arsène Lupin,
n’était plus là. À la porte, la clef était toujours dans la serrure,
fermée à double tour. Mais Patricia sentit un air humide et froid
emplir sa cabine et elle constata que la fenêtre du hublot n’était
pas close. Avait-il passé par là ? Dans quelle intention ? Du hu

blot, on ne pouvait guère remonter sur le pont. Sans avoir découvert
la moindre trace de son compagnon, Patricia déjeuna
encore sur le Bonaparte. Après le repas, elle s’apprêtait à remonter
sur le pont, quand on vint lui apporter un message.
Henry Mac Allermy sollicitait une entrevue. Sans hésiter, la
jeune femme refusa.

Les heures traînèrent, lentes, interminables pour Patricia
qui, fébrile, attendait les événements… Quels événements ? Elle
l’ignorait…

Le port était envahi de bâtiments, yachts de plaisance, vedettes,
torpilleurs… Des hydravions filaient au ciel. Une animation
extraordinaire régnait le long des quais où la foule grouillait…
Mille bruits se mêlaient : sifflets de sirène, jets de vapeur,
colis qu’on décharge, cris…

Patricia attendait toujours. Elle ne savait où était Lupin,
elle ne savait ce qu’il faisait, mais elle éprouvait à présent la certitude
irraisonnée mais formelle qu’elle ne devait pas débarquer
avant d’avoir des nouvelles de lui – et qu’elle allait en avoir
d’une façon ou d’une autre.

Cet espoir ne fut pas trompé. À cinq heures du soir, elle put
lire dans la première édition des journaux de l’après-midi la
note suivante, communiquée par la police :

ARSÈNE LUPIN PIRATE

Vers le milieu de la nuit dernière, le plus fameux des horsla-
loi modernes, aidé de quelques complices, a pris à l’abordage
le Allô-Police, yacht de M. Mac Allermy junior. L’équipage,
attaqué par surprise, a été désarmé et les officiers enfermés
dans leurs cabines. Les assaillants se sont alors trouvés
maîtres du navire. Cette situation invraisemblable a duré jusqu’aux
environs de midi À ce moment, les officiers captifs ont
pu communiquer entre eux, par un trou percé dans une cloison,
et l’un d’eux a réussi à ouvrir les portes de ses camarades, délivrer
les matelots, et bataille a été livrée aux pirates. Ces derniers
ont enfin, malgré leur résistance, été contraints à se rendre.
Arsène Lupin lui-même, après un combat acharné, dut
céder au nombre. Traqué comme une bête fauve dans tout le
navire, il fut enfin acculé à l’avant contre le bastingage. Mais
au moment d’être pris, il s’est jeté par-dessus bord et a plongé
dans les flots. Aucune des innombrables personnes qui assistaient
à la scène ne le vit remonter à la surface.

« Inutile de dire que la police, alertée depuis le matin,
avait accumulé les précautions. Un cordon d’agents bordait les
rives. Des canots jalonnaient le port. Des mitrailleuses étaient
en batterie. À l’heure actuelle (trois heures et demie) aucun fait
nouveau ne s’est produit, permettant de connaître le sort du
chef des pirates. La conviction absolue du grand chef de la police
est qu’Arsène Lupin, ne pouvant aborder, se voyant perdu,
épuisé de fatigue, a coulé peut-être volontairement. On cherche
son cadavre. Quel but poursuivait Arsène Lupin en attaquant
le yacht de M. Mac Allermy ? M. Mac Allermy, qui n’était pas à
bord au moment de l’attaque, déclare l’ignorer. Le célèbre policier
français Ganimard l’ignore également, mais il ne croit
pas, lui, à la mort du célèbre aventurier. »

Patricia avait lu ces lignes avec une très vive émotion, qui
devint de l’angoisse quand il fut question de la disparition d’Arsène
Lupin et de sa mort probable. Mais, bientôt, elle secoua la
tête et sourit : Arsène Lupin finir ainsi… Arsène Lupin noyé…
Impossible. L’inspecteur Ganimard avait raison…

« Que dois-je faire ? se demanda alors la jeune femme. Attendre
encore ici ? Ou bien débarquer ? Où Lupin compte-t-il
me retrouver ? Et me retrouvera-t-il jamais ?… » et des larmes
mouillèrent ses yeux.
Une heure passa encore… puis une autre… et une dernière
édition du journal lui apporta de nouvelles informations qu’elle
lut passionnément.

Le journal disait ceci :

« On vient de trouver Mac Allermy junior, dans son bureau
directorial de Allô-Police, attaché sur un fauteuil et bâillonné

son coffre-fort forcé avait été vidé d’une somme de

1,500 dollars, que remplaçait cette courte missive :

« L’argent sera intégralement remboursé. J’ai dû retenir
et payer ma place sur le Normandie, où j’organise, pour le retour,
une soirée de prestidigitation avec démonstrations pratiques
sur les montres et portefeuilles des passagers. A. L. »

« En face de Mac Allermy junior, et comme en conversation
avec lui, était assis dans un autre fauteuil l’inspecteur
principal Ganimard, en caleçon et gilet de flanelle, et également
ligoté et bâillonné. Il a déclaré, sans vouloir s’expliquer
davantage, qu’Arsène Lupin lui avait pris ses vêtements pour
s’en revêtir et fuir ainsi déguisé. M. Henry Mac Allermy n’a
voulu faire aucune déclaration. Pourquoi ce silence ? Quelles
menaces fit à ces deux victimes le redoutable aventurier ? »

Ayant lu, Patricia ne put s’empêcher de sourire avec un peu
d’orgueil. Quel surhomme, ce Lupin ! Quelle audace !… Quelle
maîtrise !…

Mais à quoi bon, désormais, rester à bord ? Ce n’était pas là
qu’un message de Lupin viendrait la chercher…

En hâte, elle débarqua et prit un taxi qui la conduisit chez
elle.
Elle entra. L’appartement était tout rempli de fleurs. Un
souper attendait, tout servi sur une table ronde et, près de la
table, dans un fauteuil, d’où il se leva, un convive.

– Toi ! toi ! s’écria-t-elle en se jetant, riant et pleurant, dans
les bras de son ami.
Il lui demanda, après plusieurs baisers :

– Tu n’étais pas inquiète ?
Elle haussa les épaules en souriant.
– Oh ! toi, je sais bien que tu te tireras toujours de tout !
Ils soupèrent joyeusement. Puis il dit, à brûle-pourpoint et
d’un ton grave :

– Vous savez, Patricia, tout est arrangé.
– Quoi ? Qu’est-ce qui est arrangé ? questionna-t-elle
étonnée.
– Votre avenir. Nous avons causé, Junior et moi, avant que
je le bâillonne. Après de longues discussions, nous nous sommes
mis d’accord.
Lupin se versa un verre de champagne.

– Eh bien, voilà : il vous épouse.
Patricia tressaillit.
– Soit, mais moi je ne l’épouse pas, dit-elle sèchement.
Comment avez-vous pu envisager cela ? Oui, je comprends, vous
ne m’aimez pas !
Sa voix se brisait, ses yeux se noyaient de larmes. Elle reprit



– Était-ce le dénouement que vous souhaitiez ? Mais je ne
céderai pas ! Jamais !
– Il le faudra bien, déclara-t-il, les yeux fixés sur elle.
Elle haussa les épaules.
– Je suis libre d’accepter ou de refuser, il me semble.
– Non.
– Pourquoi ?
– Parce que vous avez un fils, Patricia.
Elle tressaillit encore.
– Mon fils est à moi.
– À vous et à son père.
– J’en ai la garde, je l’ai élevé, il est à moi seule et jamais je
ne consentirai à rendre Rodolphe.
Lupin prononça avec mélancolie :

– Songez à votre avenir, Patricia ! Henry Mac Allermy désire
divorcer pour vous épouser et reconnaître son enfant. Il
léguera à Rodolphe un nom sans tache et une des plus grosses
fortunes des États-unis. Puis-je en faire autant pour lui ? Notre
récente expérience nous l’a prouvé, le contenu de mes coffres
est en butte aux convoitises de mes ennemis. Échoueront-ils
toujours dans leurs machinations ?

Il y eut un silence morne. Patricia semblait accablée. Lupin
reprit plus bas :

– Et quel nom porterait Rodolphe ? Quelle serait sa situation
sociale ? On n’est pas le fils de Lupin…
Un autre silence tomba. Patricia hésitait encore, mais elle
savait bien que le sacrifice était inévitable.

– Je cède, dit-elle enfin. Mais à la condition que je vous reverrai,
vous.
– Le mariage n’aura lieu que dans six mois, Patricia…
Patricia sursauta, le regarda, et son visage s’illumina d’une
joie folle.

– Six mois ! Que ne le disiez-vous plus tôt ! Six mois ! Mais
c’est une éternité !
– Plus encore, si on sait bien les employer. Hâtons-nous,
dit Lupin.
Il remplit deux verres de champagne.

– J’ai acheté le yacht de Junior, reprit-il. C’est à son bord
que je compte retourner en France. La police me laissera tranquille,
elle a trop besoin de moi pour m’embêter. Je suis bien
avec le préfet, Ganimard fera taire Béchoux, car je l’ai prévenu :
ma tranquillité contre mon silence. Oui ; pour l’histoire du déshabillage.
Voyez-vous ça dans les revues de fin d’année, l’inspecteur
principal en caleçon. Il serait ridicule à jamais… et il m’a
promis une place pour voir guillotiner Maffiano.
Patricia n’écoutait plus, elle ne pensait qu’à eux deux.

– Je vais repartir avec toi sur le yacht, dit-elle, rose de joie,
à Lupin. Ce sera délicieux ! Partons le plus tôt possible.
Lupin se mit à rire.

– Tout de suite, à l’instant même !… Et, l’océan traversé,
nous remonterons le cours de la Seine jusqu’à Maison-Rouge,
où nous nous installerons. Tu reverras Rodolphe… Ce sera
charmant !
Il prit son verre et l’éleva :

– À notre bonheur !
Et Patricia répondit en écho :
– À notre bonheur !