Les Monikins/Chapitre XXVIII

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 14p. 348-358).



CHAPITRE XXVIII.


De l’importance des motifs pour un législateur. — Morale consécutive. — Comètes. — Milan. — Convoi. — Législation quotidienne. — Causes et effets.



La législation pendant l’occultation du principe moral par le passage de l’intérêt pécuniaire était au moins une triste chose, car la splendeur de la propriété divine avait été grandement obscurcie dans les chambres, longtemps auparavant, par l’appariation de quelques satellites secondaires. L’état de choses qui existait alors à Leaplow ne se montra donc en rien plus déplorable que dans les procédures.

Comme j’avais continué à vivre avec le capitaine Poke, bien qu’en politique nous eussions choisi, chacun un parti différent, j’eus l’occasion d’étudier l’effet de l’éclipse sur le caractère sincère de mon collègue plutôt que sur celui de toute autre personne. Il commença d’abord par tenir un journal de ses dépenses, en déduisant régulièrement tous les sous le montant de la somme de huit dollars, et regardant la balance comme un profit tout clair. Sa conversation trahit bientôt son penchant à ne s’occuper que de ses intérêts personnels. Au lieu d’avoir ce ton pur et élevé qui doit caractériser le langage d’un homme d’état, il posa d’un ton passablement dogmatique, qu’après tout la législation était un travail ; que le laboureur méritait un paiement, et que, pour sa part, il ne se sentait pas une grande disposition d’aider au travail difficile et fatigant de faire des lois, s’il n’entrevoyait pas une certitude raisonnable d’en retirer quelque profit. Il trouvait que Leaplow avait suffisamment de lois, plus que le gouvernement n’en respectait et n’en faisait suivre, et que si le pays en désirait davantage, il fallait payer pour les avoir. Il devait, disait-il, saisir la première occasion pour proposer que nos émoluments, ou du moins les siens, les autres pouvant agir comme ils l’entendaient, fussent élevés au moins de deux dollars par jour, pour siéger simplement à la chambre, car il essaya de m’engager à proposer un amendement par lequel on en accorderait autant aux comités. Il ne pensait pas qu’il fût juste d’exiger qu’un membre de la chambre appartînt à un comité pour rien, quoique la plupart l’eussent fait jusqu’alors, et si l’on nous donnait deux devoirs à remplir, le moins qu’on pût faire était de nous donner deux paies. Il ajoutait qu’en considérant les travaux de la législature sous le point de vue le plus favorable, ils fatiguaient cependant le cerveau ; déjà il n’était plus le même homme depuis qu’il s’y était consacré, et il assurait que ses idées étaient quelquefois si compliquées, qu’il ne pouvait plus trouver celles dont il avait besoin, et que depuis qu’il était à la chambre il avait souhaité mille fois une cauda, afin qu’en la tenant par l’extrémité dans sa main, comme un balant, il eût au moins quelque chose pour s’appuyer. Il me dit, sous le sceau du secret, qu’il était tout à fait las de fouiller dans ses pensées pour deviner ce qu’il fallait faire, et qu’il avait résolu de se mettre sous la protection d’un Divin. Il s’occupait lâcher cher celui qui lui conviendrait le mieux, et il était à peu près déterminé à suivre l’étendard du grand Divin des Perpendiculaires, car cela occasionnerait moins de confusion dans les rangs et permettrait à son esprit de se reposer de ses fatigues. Ses huit dollars par jour pourraient lui être de quelque avantage, pourvu que son Divin lui épargnât l’embarras de prendre une détermination dans les chambres ; il pourrait alors porter son attention sur un autre sujet. Il songeait à écrire ses voyages, car il avait entendu dire que tout ce qui était étranger avait un grand succès dans Leaplow, et que d’ailleurs si ces voyages ne réussissaient pas, il pourrait toujours faire des cartes pour vivre.

Peut-être est-il nécessaire d’expliquer ce que Noé voulait dire en parlant de s’engager sous les bannières d’un Divin. Le lecteur a déjà entendu parler de chefs politiques connus à Leaplow sous le nom des plus patriotiques patriotes. Ces chefs, il est à peine utile de le dire, sont toujours avec la majorité, ou dans une situation à n’avoir rien à craindre des évolutions de la petite roue. Leur grand principe de rotation les tient constamment en mouvement, il est vrai ; mais tandis qu’il existe une force centrifuge pour maintenir cette action, on a pris de grands soins pour conserver un contre poids centripète, afin de les empêcher d’être lancés hors de l’orbite politique. C’est probablement par cette organisation particulière de leur parti que les patriotes de Leaplow sont si remarquables pour tourner constamment autour d’un sujet sans jamais le toucher.

Cet arrangement de parti convenant aux opinions des Perpendiculaires, ils s’étaient réfugiés dans les Divins. Un Divin, parmi les politiques de Leaplow, ressemble sous quelques rapports à un saint dans le calendrier catholique : c’est-il-dire qu’il est canonisé après avoir traversé avec succès un certain cercle de tentations et de vices, lorsque sa cause a été plaidée pendant un certain nombre d’années devant les autorités de son parti, ou enfin après avoir fait la moitié de son purgatoire en cette vie. Néanmoins lorsque la canonisation est obtenue, il n’y a plus de danger de faire voile avec lui ; et il lui est épargné, quelque singulier que cela paraisse, cette fatigue de cerveau dont parlait Noé ; car rien ne soulage sous ce rapport comme le plein pouvoir de penser pour tout le monde. Penser en société, comme voyager en société, exige que nous ayons quelque considération pour les mouvements, les souhaits et les opinions des autres ; mais celui qui a carte blanche dans ses sentiments, ressemble à l’oiseau sorti de cage, il peut voler dans les directions qui lui plaisent le plus, avec toute confiance d’être salué du signal ordinaire du voyageur, « tout est prêt. » Je ne puis mieux comparer l’opération de ces Divins et de leurs sectaires qu’à l’action d’un locomoteur et sa suite sur un chemin de fer. Comme le premier marche les autres suivent, vite ou doucement. Le mouvement est sûr d’être accompagné d’un autre. Lorsque la vapeur est en jeu, tous prennent leur course avec rapidité. Lorsque le feu s’éteint, ils sa traînent ; si quelque chose de la machine se brise, ceux qui avaient voyagé jusque alors sans le plus petit embarras, sont obligés de descendre et de pousser à la roue comme ils peuvent, d’un air pileux, et souvent sur une route très-sale. La charrette roule comme le locomoteur, et en suit tous les mouvements. Et, comme il est raisonnable de le supposer, les accidents sont fréquents lorsque deux corps sont entraînés l’un à l’autre et qu’un seul est mis en mouvement pour tous. Dans tous les cas, un Divin, à Leaplow, est en général une énigme, et c’était à un de ces Divins que Noé avait l’intention de s’accrocher, comme à son locomoteur moral, afin de pouvoir être conduit sans faire aucun effort par lui-même, expédiant qui suivant l’expression du vieux marin, remédierait à son besoin d’une cauda, et par lequel il ne serait que la queue d’un parti.

— Je suppose, sir John, dit-il, car il avait une grande manie de suppositions, que cette manière de penser est celle des habitants de Leaplow. Ils trouvent plus commode d’avoir affaire à quelqu’un de ces Divins et de tomber dans son sillage, comme la queue d’une comète, ce qui leur rend inutile toute autre cauda.

— Je vous comprends, ils coupent court à toute discussion pour prévenir les répétitions.

Noé parlait rarement d’un projet sans qu’il fût décidé dans sa tête, et l’exécution suivait de près. J’appris donc bientôt qu’il s’était engagé dans le convoi, comme il l’appelait, et qu’il en était un des membres les plus importants. Curieux d’apprendre si le métier lui plaisait, après une semaine de pratique j’appelai de nouveau son attention sur ce sujet.

Il m’assura que c’était le modèle plus agréable de législature qu’on eût jamais inventé ; qu’il était maintenant parfaitement maître de son temps, et qu’il en profitait pour réunir une certaine quantité de cartes pour la marine de Leaplow, ce qui devait lui rapporter une bonne somme d’argent. Dans les mers polaires, ajouta-t-il, je suis simplement les autorités monikines ; sorti de ces mers, je dirige les choses à ma fantaisie. Quant à la grande allégorie, ce qu’il avait de mieux à faire dans un moment difficile, c’était de s’informer de l’opinion de son Divin, et de voter en conséquence. Il n’avait pas besoin de s’épuiser la poitrine à argumenter, car ayant, ainsi que le reste de la clientèle, investi le patron de pleins pouvoirs, il en est résulté une si puissante accumulation de savoir dans un seul individu, qu’il suffit de citer son autorité pour renverser tout antagoniste. « C’est l’opinion de tel ou tel Divin, » ces mots servent de réponse à tout. Il avait en soin d’ailleurs de choisir un patron qui, à différentes époques, avait donné une opinion quelconque sur tous les points qui avaient jamais été discutés à Leaplow ; il pouvait annuler, modifier, qualifier, mieux que personne, et c’était là, pensait-il, les trois questions les plus importantes chez un législateur de Leaplow. Il admettait cependant qu’il était quelquefois utile de faire parade d’indépendance, afin de donner de la valeur aux opinions même du Divin, car rien ne révolte la nature monikine comme une totale dépendance mentale, et qu’il avait choisi pour montrer la sienne une question qui devait être décidée le jour même.

Voici le cas auquel le capitaine faisait allusion. La ville de Bivouac était divisée en trois parties presque égales, qui étaient séparées entre elles par deux branches d’un marais. Une partie de la ville était une espèce d’île, et les deux autres parties étaient situées sur les bords respectifs des basses terres. Il était très-important pour la ville de réunir ces différentes parties de la capitale par des routes, et à cet effet on avait présenté une loi à la chambre. Chacun, soit à la chambre, soit dans le pays, était favorable à ce projet, car de bonnes routes étaient devenues en quelque sorte indispensables. Le seul point disputé était l’étendue des ouvrages en question. Une personne peu au courant de la législature, et qui n’a jamais été témoin d’une occultation du grand principe moral par l’orbite de l’intérêt pécuniaire, supposerait raisonnablement que cette affaire était une bagatelle, et que tout ce qu’il y avait à faire était d’ordonner que les routes s’étendissent aussi loin que les convenances publiques l’exigeraient. Mais pour penser ainsi, il faudrait être bien novice dans les affaires monikines. Le fait est qu’il y avait autant de différentes opinions et de différents intérêts en jeu pour régler l’étendue de la route, qu’il y avait de différents propriétaires sur ses bords. Le grand objet était de commencer dans ce qu’on appelait le quartier le plus commerçant de la ville, et de continuer le travail aussi loin que les circonstances pourraient le permettre. Nous avions des propositions depuis cent pieds jusqu’à dix mille. Chaque pouce était défendu avec autant d’obstination que s’il se fût agi de défendre une brèche. Les discussions et même les conspirations étaient aussi vives que dans un temps de révolution ; On pensait généralement qu’en comblant une partie du marais on pourrait bâtir une nouvelle ville dans l’endroit où la route se terminerait, et que des fortunes se trouveraient faites par un acte du parlement. Les habitants de l’île se levèrent en masse contre la route, qui dépassait d’un pouce leur quartier : ainsi, sur la ligne entière où devait passer ce chemin, les Monikins combattaient pour ce qu’ils appelaient leurs intérêts, avec un courage digne de héros.

Sur cette grande question, car elle était devenue de la dernière importance, étant le sujet des principales mesures du jour, aussi bien que des principales ordonnances de la grande allégorie nationale, les partisans respectifs avaient décidé que tout ce qui ne voyagerait pas sur la nouvelle route, n’avancerait pas d’un pouce dans Leaplow. Noé se décida à suivre une carrière indépendante. Cette résolution ne fut pas prise légèrement ; il resta longtemps indécis, jusqu’à ce qu’ayant attendu un temps suffisant, il se convainquit qu’il n’y avait rien à gagner en suivant un autre chemin. Heureusement son Divin fut du même avis, et tout lui promit une prompte occasion de prouver au monde qu’il agissait d’après des principes moraux, même au milieu d’une éclipse morale. Lorsque la question vint à être discutée, les propriétaires sur la première ligne de la route furent battus par les raisonnements et les intérêts majeurs des habitants de l’île. Le plus grand obstacle était de permettre que le travail allât plus loin. Les habitants de l’île manifestèrent une grande libéralité, relativement à leurs propres intérêts, car ils consentirent même à ce que la route fut construite sur le marais opposé, précisément à une distance assez grande pour permettre à chacun d’aller aussi près que possible du quartier hostile, sans y entrer. En admettant ce dernier point, ils prouvèrent jusqu’à la démonstration que ce serait changer le caractère de leur île, qui d’un entrepôt deviendrait un simple passage. Aucun Monikin raisonnable ne ne pourrait exiger cela d’eux.

Comme les horizontaux, par quelque calcul que je n’ai jamais compris, s’étaient persuadé qu’il serait plus avantageux à leurs projets de construire l’ouvrage entier que de s’arrêter n’importe où entre les deux extrémités, mon devoir fut heureusement, dans cette occasion, en rapport parfait avec mes opinions ; et, par conséquent, je votai cette fois de manière à avoir ma propre approbation. Noé, qui se trouvait libre, voulut montrer du caractère, et prit parti de notre côté. Heureusement nous l’emportâmes ; tous les intérêts lésés se joignirent au dernier moment au parti le plus faible, on dit d’autres mots au parti le plus juste, et Leaplow présenta le singulier spectacle d’un pays qui votait pour un acte de toute justice pendant l’occultation du grand postulant moral dont nous avons déjà parlé. Je devrais expliquer ici que j’ai souvent appelé le principe un postulant, simplement parce qu’il se trouve ordinairement dans le dilemme d’une proposition disputée.

Aussitôt que le résultat fut connu, mon digne collègue se dirigea vers le côté horizontal de la chambre pour exprimer combien il était satisfait de lui-même et du parti qu’il avait pris. Il dit qu’il était certainement très-agréable et très-commode d’obéir à un Divin, que ses cartes en allaient bien mieux maintenant qu’il pouvait porter toute son attention sur cet objet ; que d’ailleurs il y avait quelque chose au fond de son cœur, une sorte de souvenir de Stonington, qui le rendait heureux après tout d’avoir bien fait et d’avoir voté pour le chemin entier. Il ne possédait aucune terre dans Leaplow ; et ce qu’il avait fait, il l’avait fait pour le bien général : s’il n’y avait rien gagné, il n’y avait rien perdu non plus, et il espérait que tout se terminerait pour le mieux. Les habitants de l’île, il est vrai, avaient promis de belles choses à ceux qui prendraient leurs intérêts ; mais il était las des dons en promesses ; de belles promesses ne produisaient pas grand effet sur un homme de son âge. Il pensait que personne ne pouvait taxer son vote d’être intéressé, car il était aussi pauvre après avoir donné sa voix que lorsqu’il réfléchissait s’il la donnerait à tel ou tel parti ; que sa conscience était si tranquille qu’il pourrait regarder en face le diacre Snort, le pasteur, et même miss Poke, lorsqu’il retournerait chez lui. Il savait ce que c’était que d’avoir une conscience claire, aussi bien qu’aucun homme au monde, car personne ne savait mieux ce que c’était que le besoin, que ceux qui l’avaient éprouvé. Son Divin était un divin fort convenable ; mais il avait découvert qu’il venait d’une autre partie de l’île, et qu’il s’inquiétait fort peu de quel côté votait sa clientèle. Enfin, il défiait personne de dire cette fois un mot contre lui, et il n’était pas fâché que l’occasion se fût présentée de montrer son indépendance ; car ses ennemis avaient déjà remarqué que depuis quelques jours jours il ressemblait à un écho répétant tout ce que son Divin proclamait. Il conclut en disant qu’il ne pourrait pas vivre plus longtemps sans viande, de quelque sorte que ce soit, et me demanda demanda d’appuyer une proposition qu’il était sur le point de présenter pour qu’on distribuât des rations un peu substantielles à toute la partie humaine de la chambre ; sa nature le portait beaucoup vers la viande de porc ; quant aux Monikins, ils pourraient vivre de noix aussi longtemps qu’ils le désireraient.

Je m’élevai contre ce projet de rations, je fis un appel à sa fierté en lui démontrant qu’on nous regarderait à peu de chose près comme des brutes, si l’on nous voyait manger de la viande, et je lui conseillai de faire rôtir ses noix pour varier. Il céda à mes instances et promit de s’abstenir encore quelque temps, bien qu’il me quittât avec un sourire singulièrement carnivore, et une envie de manger du porc qui se montrait dans chacun de ses regards.

Le jour suivant, j’étais chez moi occupé avec mon ami le brigadier à examiner la grande allégorie nationale, afin d’éviter de tomber dans de nouvelles erreurs en citant ses opinions, lorsque Noé se précipita dans la chambre aussi furieux qu’un loup qui vient d’être mordu par toute une meute. Telle était en effet à peu près sa situation, car, suivant son assurance, il avait été insulté dans les rues par chaque Monikin, Monikina, Monikino, polisson et mendiant, qu’il avait rencontré dans la matinée. Surpris de cette défaveur subite de mon collègue, je lui demandai promptement ment une explication.

Le capitaine affirma qu’il était au-dessus de ses moyens de donner aucune explication. Il avait voté dans l’affaire de la route d’après les avis de sa conscience, et toute la population l’accusait de s’être laissé corrompre. Les journaux eux-mêmes se moquaient de lui, se réjouissant qu’il eût été démasqué et pris en flagrant délit. En disant ces mots, le capitaine posa devant nous six ou sept des principaux journaux de Bivouac, dans lesquels son dernier vote était traité avec aussi peu de cérémonie que s’il se fût agi du vol d’un mouton.

Je regardai mon ami le brigadier comme pour demander une explication ; après avoir parcouru les articles, il sourit, et jeta un regard de commisération sur notre collègue.

— Vous avez certainement commis une faute grave, mon ami, dit-il enfin, une faute qui est rarement pardonnée à Leaplow, et peut-être dois-je ajouter qu’elle ne le sera jamais pendant l’occultation du grand principe moral, telle qu’elle existe dans ce moment.

— Racontez-moi mes crimes tout d’un coup, brigadier ! s’écria Noé avec un regard de martyr ; tirez-moi hors de peine, par pitié !

— Vous avez oublié d’indiquer un motif pour l’énergie que vous avez mise dans la dernière discussion ; et dans un cas semblable, la société en suppose d’aussi mauvais que l’imagination monikine puisse en inventer.

— Mais, mon cher monsieur Downright, dis-je avec douceur, notre collègue, dans cette circonstance, a pris pour base un principe.

Le brigadier regarda en l’air et leva le nez comme un petit chien qui n’y voit pas encore clair, puis il dit qu’il ne pouvait voir le principe auquel je faisais allusion, puisque son disque était obscurci par l’orbite d’intérêt pécuniaire. Je commençai à comprendre que le cas était réellement plus grave que je ne l’avais cru d’abord. Noé lui-même semblait atterré, car il se demandait probablement ce qu’il penserait de la conduite d’un collègue qui aurait donné son vote sur un sujet si important sans exposer son motif.

— Si le capitaine possédait un pouce carré de terre à l’extrémité de la route, observa tristement le brigadier, l’affaire deviendrait toute simple ; mais telles que les choses sont, c’est sans contredit une malheureuse circonstance.

— Mais sir John a voté avec moi, et il n’est pas plus propriétaire à Leaplow que je ne le suis moi-même.

— En effet, mais sir John vota avec la masse de ses amis politiques.

— Tous les horizontaux n’étaient pas dans la majorité, car, dans cette occasion, au moins vingt d entre eux se rangèrent avec la minorité.

— Sans aucun doute, mais chaque Monikin eut un motif visible. Celui-ci avait un terrain sur la route, celui-là une maison sur l’île, et un autre était l’héritier d’un grand propriétaire sur le même point de la route. Chacun et tous avaient leurs intérêts distincts et positifs, et aucun d’eux ne fut coupable d’une aussi grande faiblesse que de laisser défendre sa cause par l’extravagante prétention d’un simple principe !

— Mon Dieu ! le plus grand de tous les riddles s’absenta et ne vota pas du tout.

— Tout simplement parce qu’il ne pouvait justifier son vote, soit d’un côté, soit de l’autre. Aucun Monikin public ne peut échapper à la censure s’il ne ménage pas à ses amis la facilité de donner un motif plausible de sa conduite.

— Comment ! Monsieur, un homme ne peut-il une fois dans sa vie agir par lui-même sans être acheté comme un cheval et un chien, et sans que cela fasse tort à sa réputation ?

— Je ne puis prendre sur moi de vous dire ce que peuvent faire les hommes, répondit le brigadier. Il n’y a point de doute qu’ils conduisent leurs affaires mieux que nous ne le faisons ici ; mais quand il s’agit des Monikins, il n’y a pas de meilleur moyen de perdre sa réputation morale et même celle de son esprit, que d’agir sans un motif plausible, apparent et rationnel.

— Au nom de Dieu, que faut-il faire, brigadier ?

— Je ne vois pas d’autre parti à prendre que celui de donner votre démission. Vos commettants doivent avoir nécessairement perdu toute la confiance qu’ils avaient en vous ; car celui qui néglige aussi ouvertement ses propres intérêts, ne peut pas protéger bien chaudement ceux des autres. Si vous voulez conserver un peu d’estime, donnez promptement votre démission ; je ne vois pas pour vous la moindre chance de traverser l’épreuve n° 4, les deux opinions publiques condamnant uniformément le Monikin qui agit sans un motif visible, aussi bien que celui qui agit sans un motif important.

Noé fit de nécessité vertu, et après quelques nouvelles délibérations entre nous, il mit son nom au bas de la lettre suivante, adressée au président, et qui fut à l’instant écrite par le brigadier :


« Monsieur le président, l’état de ma santé m’oblige à résigner les hautes fonctions politiques qui m’ont été confiées par les citoyens de Bivouac, entre les mains de celui dont je les ai reçues. En donnant cette démission, je désire exprimer le grand regret que j’éprouve à me séparer de collègues aussi dignes de respect que d’estime, et vous prie de les assurer que, dans quelque lieu que ma destinée me conduise, je me rappellerai toujours avec une profonde considération chaque honorable membre avec lequel j’ai eu l’honneur de siéger. L’intérêt émigrant en particulier sera à jamais le plus cher à mon cœur.

« Signé Noé Poke. »


Le capitaine ne signa pas son nom au bas de cette lettre sans quelques soupirs profonds et quelques regrets ambitieux ; car même un politique désappointé ne cède à la nécessité qu’en soupirant. Il fit néanmoins la meilleure contenance possible et plaça sa fatale signature ; il quitta donc la chambre en déclarant qu’il n’enviait pas beaucoup sa paie à son successeur, puisqu’on ne pouvait se procurer que des noix avec cet argent, et que, quant à lui, il se trouvait dans un état aussi misérable que Nabuchodonosor lorsque cet orgueilleux roi reçut l’ordre de marcher à quatre pattes et de manger de l’herbe.