Les Mystères de Londres/3/06

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Au Comptoir des imprimeurs unis (6p. 169-204).



VI


ARGOT.


Le docteur Moore revint s’asseoir auprès de l’ottomane où Rio-Santo gisait sans mouvement. Il souleva sa main, qui, subitement lâchée, retomba inerte, et rebondit deux fois sur l’élastique coussin.

Un sourire étrange, tout plein d’un triomphant orgueil, vint à la lèvre pâle du docteur.

Il se leva, croisa ses bras sur sa poitrine et regarda long-temps le marquis sans mot dire.

— C’est une belle créature ! murmura-t-il enfin ; — quand ce cœur bat, il y a bien de la puissance dans ce regard éteint et morne à présent… Combien de fois ne m’a-t-il pas fait baisser les yeux !…

Le docteur fronça le sourcil.

— Combien de fois, reprit-il avec amertume et colère, — ne m’a-t-il pas fallu courber le front sous son inflexible volonté !… Sans lui, je serais le premier parmi mes pairs ; sans lui je tiendrais ce sceptre occulte et redoutable qui, mieux que la machine d’Archimède, pourrait remuer le monde, — puisqu’il domine Londres et que Londres est le centre de l’univers… Oui… cet homme me fait obstacle ; sa supériorité m’écrase ; je parais débile et misérable auprès de sa vigueur… et voilà qu’aujourd’hui cet homme que je déteste et qui m’opprime est à ma merci !… Pour le tuer, je n’aurais qu’à le laisser mourir !

Il sourit silencieusement, et, pour la seconde fois, son front rayonna un orgueil sinistre.

— Oui, milord, continua-t-il avec raillerie, vous êtes à moi. Il n’y a plus de Dieu pour vous. C’est moi qui suis votre Dieu… Ma clémence, voilà désormais votre espoir unique… ma clémence !

Il haussa les épaules et fit quelques pas en se promenant dans la chambre.

— Je crois que je vais le laisser mourir ! dit-il au bout de quelques minutes, en s’arrêtant devant le corps inanimé du marquis.

Puis il ajouta durement :

— Entends-tu ? marquis, je te condamne !… Demain les lords de la nuit se réuniront pour choisir un nouveau chef. Edward, le fantastique Edward, le père de la grande famille… Edward ne sera plus qu’un cadavre… Son Honneur, comme l’appellent les soldats de notre immense armée, aura trois pieds de terre sur le corps… Et que c’est lourd, milord, trois pieds de terre ! ajouta-t-il en ricanant… Oh ! la maison Edward and C° ne mourra pas pour cela ; Votre Seigneurie peut être tranquille. Elle aura toujours son comptoir dans Cornhill, ses mille dépôts dans Londres, et ses invalides dans les purgatoires de White-Chapel et de Saint-Gilles… Il y avait un Edward avant vous, milord, il y aura un Edward après vous… Edward, c’est le nom royal, comme autrefois Pharaon, en Égypte… Demain, marquis, ce sera moi qui m’appellerai Edward… Que vous en semble ?

Il mit la main sur le cœur de Rio-Santo, et une ride plissa profondément la peau tendue de son front.

— Je croyais la strangulation plus complète que cela, reprit-il sans plus prononcer ses paroles, parce qu’il venait de découvrir que Rio-Santo était plein de vie ; — il faudra que le tue, si je veux qu’il meure… Dans dix minutes il va respirer… Le corps de cet homme est comme son âme, à l’épreuve… Je me suis trop pressé de triompher… Que faire ?… Je me presse trop de craindre aussi ! voilà son cœur qui cesse de battre encore… Une organisation si parfaite ne meurt pas sans lutter… Mais elle meurt, en définitive…

Le docteur tira de sa poche une trousse de maroquin et y choisit un lancette acérée. Il trancha d’un coup de bistouri la manche de la robe de chambre du marquis et fit le geste de piquer sa veine.

— Il n’en faudrait pas davantage ! murmura-t-il.

Mais l’instrument reprit place dans la trousse et le docteur s’assit, la tête entre ses deux mains.

— J’hésite à le sauver comme j’hésite à le perdre ! pensa-t-il. Sa main est robuste… Qui sait si la mienne saurait tenir les rênes de ce fougueux attelage qui traîne notre fortune ?… Et, après tout, le principal n’est-il pas de parvenir ?

La lancette fut tirée une seconde fois de la trousse et soigneusement nettoyée. En touchant le chiffon de drap qui servait à l’essuyer, elle y laissa une trace rougeâtre, comme si elle eût été humectée d’un très violent corrosif.

— Et son secret, d’ailleurs ! reprit encore Moore, dont l’œil s’alluma au feu d’un avide désir ; — s’il meurt, qui me dira son secret !… Cet homme ne cherche pas ce que nous cherchons… il vise plus haut… si haut que mon imagination ne peut pas même rêver ce qu’il tâche d’atteindre… Et il l’atteindra, pourtant, car il n’est point d’obstacle que son talon ne puisse briser… Je veux savoir ce qu’il cherche, moi ! poursuivit Moore en s’échauffant graduellement jusqu’à l’enthousiasme ; — ce qui est notre but à nous n’est pour lui qu’un moyen ; nous nous arrêtons à son point de départ : nous cherchons l’or pour l’or, et lui… Par le ciel ! je connaîtrai sa pensée… Et alors, sa vie ne sera-t-elle pas toujours à moi comme elle l’est aujourd’hui ?… N’ai-je pas le temps ?… Fou que j’étais ! j’allais faire comme ces enfants stupides qui brisent leurs jouets pour savoir ce qu’ils recèlent… Le secret d’un mort est trop bien gardé : marquis, nous ajournons votre sentence.

On frappa doucement à la porte du cabinet.

— Ils sont bien pressés ! grommela le docteur.

— Au nom du ciel, monsieur, ayez pitié de mon angoisse, dit à travers la porte la voix du cavalier Bembo ; — j’attends !

— Attendez ! répondit froidement M. Moore.

— Un mot, par grâce, un seul mot, monsieur !

Le docteur, au lieu de répliquer, cette fois, se dirigea à pas de loup vers la partie du cabinet opposée à la porte derrière laquelle attendait Bembo, et mit une petite clé dans la serrure d’une armoire.

— J’allais oublier le motif de ma visite, murmura-t-il ; — ce sera bien le diable si M. le marquis ne peut pas m’attendre encore quelques minutes.

Avant d’aller plus loin, nous croyons opportun de dire ici au lecteur que l’immense association qui porte à Londres le nom de la Famille [1] (the Family) est constituée à peu de choses près comme la société qu’elle rançonne. Seulement elle est mieux constituée.

Il y a chez elle aussi le public, le gentry et la noblesse, — le peuple, les chevaliers et le sénat.

Il y a encore un chef, qui est roi, dans toute la magnificence du terme, roi comme en était Henri VIII ou Elisabeth de rogue mémoire, roi pour tout de bon.

Nous ne savons trop s’il est permis de donner l’ignoble nom d’argot à la langue convenue entre les divers membres de l’association. Ces membres sont, il est vrai, des voleurs, — mais ce sont de si hauts seigneurs que les bandits de Londres !

Toujours est-il que le langage de la Famille ressemble assez peu au langage de Shakspeare, Notre spirituel confrère et compatriote, M. Charles Dickens en a donné, dans plusieurs de ses charmants récits, de nombreux échantillons. Nos revues fashionables en sont si pleines depuis quelques temps, qu’on pourrait les croire exclusivement rédigées par des swell-mobs et des swindlers [2]. Ainsi, les personnages de ces écrivains de bon ton ne disent plus : — Qui paiera la dépense ? ils dégoisent (to chirp) : — Qui bouchera le trou [3] ? Un penny pour eux est un meg, six pence un tannar, un shelling un bob, une couronne un bull, un souverain un coutter, tout comme s’ils étaient des smashers [4] jurés, depuis leur plus tendre enfance.

Pour dire que leur héros a passé par la cour des débiteurs insolvables [5], ils ont foule de périphrases positivement ravissantes. Celui-ci a subi une lessive à blanc (white washing) ; celui-là a passé à la manufacture de savon de Portugal (Portugal soap manufactory) ; un troisième a mis sur le vieil homme une chemise blanche (clean shirt).

Tout cela parce que la cour des débiteurs insolvables se trouve dans une rue qui a nom Portugal-Street.

Et aussi peut-être parce que tous ceux qui fréquentent cette cour, y compris les avocats et les juges, auraient réellement besoin d’un lavabo universel.

Nous pensons que le lecteur trouve cela très charmant.

Est-on pendu ? cela s’appelle « partir par le coche de huit heures » (8 o’clock coach). L’expression est à coup sûr énergique et pittoresque au dernier point. Elle vient, dit-on, de ce que certain manant parvenu, passant dans sa voiture à l’angle de White-Hall, renversa l’éventaire d’une marchande d’oranges irlandaise, qui fumait paisiblement sa pipe en attendant le chaland. La marchande exaspérée remplit l’air de malédictions et dit entre autres choses :

— Dieu puisse-t-il permettre que je te voie emporté par la voiture de huit heures, misérable nabab !

L’histoire ajoute que quinze jours après, pour une chose ou pour une autre, le manant fut pendu.

Et au fait, sans cela, l’histoire n’aurait point de dénouement.

D’où il suit que l’histoire a raison.

Une chose terrible, c’est que nous n’avions nul besoin de relater ici toutes ces gentillesses, — tous ces traits de mœurs, comme on dirait de l’autre côté du détroit. Il est positif que le savon de Portugal, l’Irlandaise et sa pipe n’ont aucun rapport avec le sujet qui nous occupe.

Voilà le danger des transitions !

Ce que nous voulions dire se réduit à ceci : La Famille, à part les degrés particuliers d’une hiérarchie sans égale dans le monde entier, et compliquée jusqu’à l’infini, se compose de trois corps constitués : les hommes, les gentlemen, les lords. Il est probable que le titre de gentleman s’y acquiert par la force des choses ; celui de lord est soumis à une sorte d’élection.

Au dessus de tout cela est le père, que les hommes appellent Son Honneur ou désignent par un nom propre qui est sujet à changer, mais non point par la mort du titulaire. Ce nom est mis de temps à autre à la réforme comme un vieil habit. Vers 1811, Son Honneur s’appelait Jack, si bien que certains crurent avec quelque raison que c’était Jack Ketch [6] lui-même ; plus tard, la dynastie des Edward commença. Des renseignements sérieux nous permettent d’affirmer qu’en 1844 le père de la Famille est dans les ordres et possède plus d’un million de francs de bénéfices. Ses sujets le nomment le Mandarin.

Il est marié, du reste, selon la chair, à une respectable dame ; son ménage est excellent et il fait l’édification du clergé britannique.

En 183…, Edward régnait, plutôt par droit de conquête que par droit de naissance très probablement. La Famille fit sous son règne de redoutables progrès. On vola des diamants de la couronne, on commit des larcins héroïques.

Londres entier fut tenté de fermer ses poches à double tour ; mais comme à Londres chaque industrie, — nous parlons des industries honnêtes et pouvant être pratiquées par un lord-maire, — consiste à pomper le contenu des poches voisines pour emplir la sienne, on vit bien que cette mesure amènerait une stagnation déplorable dans tous les genres de commerce.

Il se trouva qu’en ce temps Son Honneur était un homme taillé dans de tout autres proportions que ses bien-aimés sujets. Les lords de la nuit, son conseil privé, découvrirent avec stupéfaction un beau jour que leur chef n’était point un voleur.

C’eût été une rumeur étrange dans la Famille, si cette révélation fût descendue des lords aux gentilshommes et des gentilshommes aux simples goujats de l’armée. Saint-Gilles eût frémi jusqu’en ses fondements de fange ; Field-Lane eût vu frémir l’une après l’autre toutes ses guenilles dérobées ; les chats écorchés [7] de Barbican auraient témoigné leur stupéfaction de quelque manière originale et surnaturelle qui est pour nous un secret, et le poisson rouge de la taverne de Shakspeare [8] eût, nous n’en pouvons point douter, remué sa queue empaillée avec l’énergie voulue par la circonstance.

Mais milords de la nuit étaient des scélérats discrets.

Ils avaient en outre une raison de se taire : c’est qu’en définitive ils ne savaient rien.

Rio-Santo était pour eux un problème, voilà tout. Ils avaient découvert qu’entre eux et lui se creusait un abîme. Il voyait plus loin qu’eux et plus haut ; leur sordide ambition n’était point son ambition. — Où marchait-il ?

Évidemment, Rio-Santo s’appuyait sur eux comme sur un bâton de voyage ; ils se voyaient être entre ses mains des instruments vulgaires. — Quel était le but de sa course ?

Nul ne pouvait le savoir, nul ne pouvait seulement s’en douter, car Rio-Santo tenait le sceptre d’une main hautaine, et de lui au premier de ses sujets il y avait tous les degrés de son trône.

Il n’avait point de favori et point de confident. — En principe, il n’aurait dû être que le premier parmi ses pairs, mais sa vigoureuse volonté et les circonstances avaient donné à son pouvoir une extension exorbitante.

De roi constitutionnel, il s’était fait roi absolu.

Nous ne donnons point ceci pour une rareté.

Quelques uns, parmi les patriciens de la Famille, se préoccupaient assez peu de cet état de choses. Ils touchaient de magnifiques dividendes : leur but était atteint. Mais il y en avait d’autres, et parmi ceux-ci nous devons compter le docteur Moore et l’aveugle Tyrrel, qui n’acceptaient point aussi volontiers le fait accompli.

Tyrrel avait été chargé par le marquis de quelques missions secrètes qui avaient bouleversé son intelligence tant il avait travaillé pour en découvrir le pourquoi.

L’une de ces mission consistait à remettre cent livres sterling tous les mois à l’Honorable Brian de Lancester, lequel ne faisait à coup sûr point partie de l’association. — Tyrrel avait pu se convaincre d’ailleurs que Rio-Santo ne connaissait point particulièrement l’honorable frère cadet du comte de White-Manor.

Et il se creusait journellement la cervelle pour deviner le motif de cette munificence dont l’à-propos lui échappait. C’était en vain, et ce devait être en vain toujours, parce que les motifs du marquis étaient trop en dehors du cercle d’idées où gravitait d’ordinaire la pensée de Tyrrel, pour que ce dernier tombât par hasard sur la vérité.

Quant au docteur Moore, il avait plus de moyens pour soulever le voile. Rio-Santo l’avait admis, non pas à son intimité ou même a rien qui pût y ressembler, mais à une fréquence de rapports favorable à ses désirs curieux. Le docteur avait ses entrées à Irish-House ; il était le médecin de Marie Trevor, et jouait un peu, entre le marquis et son ténébreux sénat, le rôle que nos ministres jouent entre le roi et les chambres. Seulement, il n’aimait pas le marquis.

Mais on a vu des ministres n’aimer point leur roi de très grande passion, — et des rois mépriser de tout cœur leurs ministres.

C’était de plus en plus constitutionnel.

Malgré la fréquence des relations qui existaient entre Rio-Santo et Moore, le cœur du marquis était un livre clos pour le docteur. Moore, esprit subtil, audacieux, mais froid dans son audace, patient, hautain et sachant cacher sa hauteur sous l’obéissance, positif à l’excès, rompu au dol, avide plutôt qu’ambitieux, et capable d’entrer jusqu’au cou dans le crime sans s’émouvoir ou se passionner, ne ressemblait guère à l’aveugle Tyrrel, dont la nature, mauvaise aussi, puissante également, se mouvait par d’autres leviers et marchait avec d’autres allures ; mais il devait, comme Tyrrel, chercher les secrets de Rio-Santo dans une sphère trop restreinte ou trop basse ; il devait toiser le marquis à sa mesure, et le mépris systématique qu’il faisait de l’homme en général le rendait positivement incapable de pénétrer les desseins du marquis.

Quand un vaisseau poind en mer à l’horizon et que le matelot en vigie crie : Navire ! les passagers ouvrent de grands yeux et cherchent à voir. Ils ne voient rien. — Le navire approche. Les marins comptent ses mâts déjà et raisonnent sur son allure. — Les passagers cherchent encore et ne voient pas davantage. C’est qu’ils cherchent trop bas. Pour voir de loin, il faut regarder dans les nuages.

Moore regardait trop bas.

Il se figurait que Rio-Santo, dont il reconnaissait forcément la supériorité, visait à un but autre et plus grand que son but à lui, mais de la même nature, en somme. Ce but, il l’enviait et voulait le deviner pour s’en prévaloir, pour le faire sien, et profiter seul de cette conquête, qu’il entrevoyait, magnifique, et atteignant les dernières bornes de la convoitise humaine.

Le secret pénétré, il serait temps d’écarter Rio-Santo par ces moyens faciles et sûrs qu’un homme savant comme le docteur Moore a toujours à sa disposition.

Depuis six jours que Rio-Santo ne se montrait point, le désir inquiet de Moore s’était singulièrement accru ; cette absence devait avoir de bien graves motifs et couvrir peut-être d’étranges menées.

Moore venait chaque jour à Irish-House. C’était en vain. Rio-Santo ne se montrait point.

Le docteur, néanmoins, ne perdit pas tout à fait son temps pendant ces six jours. Introduit dans le cabinet du marquis, il épia, fureta, viola le secret des cartons fermés et mit ses regards curieux dans plus de paperasses qu’il n’en faudrait pour composer vingt volumes. Mais ces papiers étaient, pour la plupart, écrits en chiffres, dont Moore n’avait point la clé. D’autres étaient couverts de caractères chinois et le docteur reconnut sur quelques uns l’idiome vulgaire de l’Afghanistan.

Pour le coup, c’était à en perdre l’esprit ! — Rio-Santo avait-il des lubies littéraires ? s’occupait-il de compiler une histoire générale des voyages ? ou bien entretenait-il dans la Chine et dans les Indes des agents chargés de dévaliser, pour son compte, les innocents naturels de ces deux riches pays ?

Cette idée parut la plus raisonnable au docteur, et Rio-Santo grandit dans son estime.

On peut savoir beaucoup de langues et ne point connaître à fond le chinois vulgaire et le patois populaire du Sindhy. Tout ce que Moore put reconnaître dans les nombreux documents parcourus à la hâte, c’est qu’une mystérieuse fermentation était fomentée au sein du céleste empire, par des agents inconnus, contre le commerce de l’opium, l’une des branches les plus lucratives du trafic transocéanique de la compagnie des Indes, et qu’un esprit de révolte était soufflé dans les montagnes de l’Affghanistan.

Était-ce de l’histoire contemporaine ou de l’histoire ancienne, il ne sut point le deviner.

Un instant l’idée lui vint que Rio-Santo voulait monter quelque gigantesque entreprise commerciale ; mais cette idée ne tint pas contre la réflexion. Il n’y a point de commerce aussi lucratif que le vol pur et simple, puisque, à vrai dire, le commerce n’est qu’un vol frelaté.

Enfin de compte, Moore dut s’avouer qu’il n’en savait pas beaucoup plus long que devant. Il se dit, pour se consoler, que, dans les tiroirs fermés à clés, il eût sans doute trouvé quelque révélation plus précise.

La chose n’était point impossible.

Quand il eut fouillé les cartons, il fouilla le cabinet lui-même, espérant découvrir quelque cachette. Du premier coup il crut avoir trouvé son fait. C’était le matin même de ce jour où recommence notre histoire.

Le lecteur peut se souvenir qu’au moment où le cavalier Angelo Bembo, de retour de son expédition chevaleresque, ouvrait la porte pour se précipiter au secours de Rio-Santo, un des lambris de la chambre d’Angus Mac-Farlane, qui venait de s’agiter et de laisser apercevoir le visage curieux du docteur Moore, se referma tout-à-coup.

Ce panneau donnait dans le cabinet du marquis. En l’ouvrant, Moore croyait avoir découvert une armoire secrète. Ce qu’il vit le jeta dans un extrême étonnement, et il n’en eut qu’un plus grand désir de voir mieux et davantage.

Ce fut dans la serrure de ce panneau qu’il mit une petite clé à l’instant où la voix suppliante du cavalier Angelo Bembo vint réclamer une consolante parole pour calmer son inquiétude.

Nous avons vu comment le docteur Moore lui répondit.

Il fit tourner doucement la petite clé dans la serrure et poussa sans bruit le panneau. Puis il avança la tête par l’ouverture, aussi timidement que la première fois et comme s’il eût craint de trouver derrière quelque menaçante apparition.

Mais la chambre du laird était silencieuse et vide ; on n’entendait même pas la respiration d’Angus Mac-Farlane, étouffée par les épais rideaux du lit.

Moore jeta un dernier regard sur Rio-Santo toujours immobile, et franchit le seuil.

Le premier objet qui le frappa en entrant fut le portrait suspendu entre les deux fenêtres. À son aspect, un étonnement extrême se peignit sur son visage. Il le contempla sous divers jours, fermant les yeux un instant pour les rouvrir ensuite et mieux voir. — À mesure qu’il regardait ainsi, un reste de doute, demeuré sur sa physionomie, s’évanouissait graduellement.

— C’est bien elle ! murmura-t-il enfin ; et, sur ma parole, elle était bien faite pour tourner la tête de l’héritier présomptif d’un comte… c’était une ravissante créature !… Oh ! pardieu ! j’ai beau vouloir douter, c’est bien elle !… Mais que fait ici le portrait de la comtesse de White-Manor ?…

  1. L’existence de cette étrange association, parfaitement connue de la police anglaise, est trop constante pour qu’il soit besoin d’en apporter des preuves. Nous faisons malheureusement ici l’histoire.
  2. Chevaliers d’industrie de différents degrés. Le swindler est le plus souvent un dandy.
  3. Argot : To stump up, boucher le trou, payer la dépense.
  4. Argot : Passeurs de fausse monnaie, sorte de courtiers aux gages de faux-monnayeurs.
  5. La Cour des Insolvants est établie dans l’intérêt des débiteurs malheureux, pour les protéger contre l’absurde rigueur de la loi anglaise. — Quiconque se présente devant cette cour et affirme que son avoir ne dépasse pas deux guinées, est mis en quelque sorte hors la loi et à l’abri de toute poursuite. — On juge si la loyauté anglaise doit abuser de cette perte, ouverte à la fraude.
  6. Le bourreau de Londres.
  7. Au delà de Smithfield, on arrive par Long-Lane, à une rue habitée presque exclusivement par des Italiens qui font commerce de viande de chat. La loi anglaise ne peut rien, faut-il croire, contre ce singulier trafic qui se fait à la face du soleil.
  8. L’enseigne de Shakspeare se trouve dans Wych-Street, non loin du Strand. C’est un rookery (endroit fertile en gibier) bien connu des limiers de la police. On ne va jamais là qu’à coup sûr. — Avant 1840, l’enseigne portait un globe de verre contenant un oiseau et un poisson. Cette allégorie-avertissement faisait allusion à la prison, pour l’oiseau, et à la déportation (le poisson, personnification de l’Océan). Maintenant le globe de verre a disparu, mais le spirit-shop de Shakspeare existe encore et il existera tant que Londres aura des policemen et des voleurs.