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Les Mystères du peuple/VIII/6

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Les Mystères du peuple — Tome VIII
LE TRÉPIED DE FER ET LA DAGUE

Chapitre V.


CHAPITRE V.


La maison d’Étienne Marcel. — Marguerite et Denise. — La femme d’un grand citoyen. — Dame Pétronille Maillart.— L’offre de service. — Alison-la-Vengroigneuse. — Retour de Marcel. — Le testament. — Rufin-Brise-Pot et l’homme au chaperon fourré. — La porte Saint-Antoine. — Le val des écoliers. — Principaux événements de 1350 à 1428.




Un mois environ s’était écoulé depuis la mort de Guillaume Caillet, d’Adam-le-Diable et de Mazurec-l’Agnelet.

Denise, nièce d’Étienne Marcel et fiancée de Mahiet-l’Avocat d’armes, retirée dans une grande salle, située au-dessus du magasin de draperie du prévôt des marchands, s’occupait d’un travail de couture à la clarté d’une lampe ; l’inquiétude se peignait sur le doux visage de la jeune fille ; parfois, suspendant le jeu de son aiguille, elle prêtait l’oreille du côté de la fenêtre, à travers laquelle l’on entendait de temps à autre le bourdonnement confus et les pas précipités d’un grand nombre de personnes qui traversaient la rue en courant ; puis ce bruit s’éloignait, s’apaisait, et la rue redevenait silencieuse. Ces rumeurs, symptômes de l’agitation qui régnait dans Paris, alarmaient de plus en plus Denise.

— Mon Dieu ! — se disait-elle, — le tumulte augmente, ma tante Marguerite ne revient pas, où peut-elle être allée ? pourquoi a-t-elle emprunté la mante d’Agnès, notre servante ? pourquoi ce déguisement ? pourquoi avoir en sortant caché son visage sous un capuchon ? Elle s’est peut-être rendue à l’Hôtel de ville, où mon oncle et Mahiet sont depuis ce matin ? — Au souvenir de l’Avocat d’armes, Denise rougit, soupira et ajouta : — Oh ! s’il y avait quelque danger, Mahiet veillerait sur maître Marcel, comme il aurait veillé sur son père… Mais ma tante… ma tante ?… son absence si prolongée continue à m’effrayer malgré moi. 


Agnès-la-Béguine, vieille servante du logis, entra précipitamment, et s’adressant à Denise qu’elle avait vue naître : — Tu ne sais pas ce que depuis une heure je remarque dans la rue ?

— Quoi donc, Agnès ?

— Trois hommes de méchante mine ne quittent pas les abords de la porte ; je les ai épiés à travers les volets entr’ouverts ; tantôt ils paraissent se consulter à voix-basse… tantôt ils se séparent, l’un se tient alors à gauche de la porte, l’autre à droite et le troisième en face de la maison… Il faut qu’ils soient placés là afin d’épier les personnes qui peuvent entrer ou sortir d’ici.

— Cet espionnage me semble inquiétant ; j’en avertirai ma tante dès son retour.

— La voici peut-être ? — répondit la servante. — J’ai entendu ouvrir et fermer la porte du magasin.

En effet, Marguerite Marcel parut bientôt dans la chambre, jeta loin d’elle une mante à capuchon dont elle était revêtue et dit à Agnès-la-Béguine :

— Laisse-nous…

La femme du prévôt des marchands tomba assise sur un siége, brisée par la fatigue et l’émotion. Son accablement, la pâleur de son visage, la palpitation de son sein, redoublèrent les appréhensions de Denise ; elle s’apprêtait à interroger sa tante, lorsque celle-ci, faisant un grand effort sur elle-même, se calma et dit à Denise d’une voix ferme :

— Du courage, mon enfant, du courage !

— Ô ciel !… ma tante, avons-nous donc quelque malheur à déplorer ?

— Non… quant à présent ; mais demain, mais ce soir peut-être… — Et, s’interrompant, Marguerite reprit d’un ton de plus en plus calme et décidé : — J’ai payé tribut à la faiblesse ; je me sens forte maintenant ; je suis préparée à tout… Je saurai m’élever du moins par la résignation jusqu’à la hauteur de l’homme dont je n’ai jamais été plus fière de porter le nom ! Ah ! jamais homme de bien n’a été plus indignement méconnu, plus lâchement attaqué !…

— Ainsi, maître Marcel est exposé à de nouveaux périls ?

— Mes pressentiments ne me trompaient pas ; ce que je viens d’apprendre par moi-même les confirme. Un complot se trame contre Marcel et ses partisans ; sa vie, celle de ses amis, sont peut-être en jeu… Eh bien ! vienne l’heure des dangers, il fera son devoir, moi le mien… le mien est d’être dévouée à mon mari jusqu’à la fin… jusqu’à la mort !…

Ces derniers mots furent prononcés par Marguerite avec un tel accent de sinistre détermination, que Denise ne put retenir un cri de surprise et d’effroi.

— Ma résolution t’étonne, pauvre enfant ? — reprit la femme de Marcel ; — tu me trouves aujourd’hui bien vaillante ?… Pourtant l’an passé… pourtant naguère encore je t’avouais mes angoisses, mes frayeurs de chaque jour. À la seule pensée des périls auxquels s’exposait mon mari ! Je ne songeais qu’à déplorer ses fatigues, à maudire ses travaux immenses qui lui laissaient à peine chaque nuit deux heures de repos ! Je regrettais ces temps paisibles où, étranger à la chose publique, il ne s’occupait que des intérêts de notre commerce de draperie ! Notre obscurité, du moins, nous épargnait le triste spectacle des haines, de l’envie, déchaînées plus tard contre la gloire et la juste popularité de Marcel !…

— Ah ! ma tante, vous dites vrai ! Souvenez-vous de cette méchante envieuse Pétronille Maillart ! Grâce à Dieu ! elle n’est plus revenue ici depuis le jour de l’enterrement de Perrin Macé !

— Elle doit être triomphante aujourd’hui.

— Dame Maillart ?

— Son mari, je n’en doute plus à cette heure, est l’un des chefs du complot qui se trame contre Étienne.

— Lui… maître Maillart… l’ami d’enfance de mon oncle ?… lui qui, naguère encore, protestait de l’affection qu’il lui portait ?… 


— Maillart est faible, il subit le joug de sa femme ; celle-ci est dévorée d’envie. Elle jalousait en moi l’épouse de celui que le peuple idolâtre appelait le Roi de Paris. Oh ! en ce temps-là, je te l’ai dit, j’aurais sacrifié la gloire de Marcel à son repos… son génie à sa sécurité ! La moindre agitation populaire m’effrayait pour lui… j’étais faible, j’étais lâche !… Mais aujourd’hui que la haine, l’ingratitude, l’iniquité, le poursuivent, je me sens forte, je me sens brave, je me sens fière d’être la femme de ce grand citoyen ; je me sens capable de lui prouver, je te l’ai dit, mon dévouement jusqu’à la fin… jusqu’à la mort !…

— Ah ! fasse le ciel que votre dévouement ne soit pas mis à une si terrible épreuve ! Mais comment avez-vous été instruite de ce complot contre mon oncle ?

— Ce soir, j’ai voulu mettre un terme à mes anxiétés, connaître au vrai l’état des esprits à l’égard de Marcel ; je me suis enveloppée d’une mante, de crainte d’être reconnue, je suis allée me mêler aux groupes nombreux qui se sont formés dans notre quartier.

— Je comprends tout maintenant ! Ainsi, ce que vous avez appris par vous-même ?…

— Me fait présager une crise prochaine et redoutable ; aussi t’ai-je dit en entrant : « Courage, mon enfant ! »

— Mon Dieu !… ne vous abusez-vous pas ?…

— Non, non ! Les privations, les souffrances, les maux qu’entraîne après soi la conquête laborieuse de la liberté, on les impute à Marcel, violemment attaqué par des émissaires du parti de la cour ou du parti de Maillart. Ils se mêlent parmi ce pauvre peuple, crédule au mal ainsi qu’au bien, mobile dans ses affections, capricieux dans ses haines ; on lui répète à satiété, et il finit par le croire, que tous les malheurs du temps eussent été évités si l’échevin Maillart, véritable ami du peuple, eût été écouté ; d’autres prêchent une prompte soumission au régent comme seul terme aux désastres publics « — Que demande-t-il après tout (ajoutent ses prôneurs) ? que demande-t-il pour pardonner aux Parisiens leur longue rébellion ? Huit cent mille écus d’or destinés à la rançon du roi Jean, et la tête des chefs de la révolte, ainsi que celle de ses principaux partisans ? Ne vaut-il pas mieux, au prix d’un peu de honte, d’un peu d’or, d’un peu de sang, acheter la paix de la cité ? »

— Grand Dieu ! — s’écria Denise pâle et tremblante, — ces chefs des révoltés dont le régent demande la mort, c’est…

— C’est Marcel… ce sont mes fils… ce sont nos meilleurs amis… tous gens de bien, tous dévoués au bonheur public, tous adversaires de l’oppression et de l’iniquité… tous ennemis acharnés des Anglais, qui, depuis la bataille de Poitiers, perdue par la lâcheté de la noblesse, ravagent notre malheureux pays, et qui, sans les nouvelles fortifications élevées si rapidement par les soins de Marcel, eussent dix fois mis Paris à feu et à sang ! Mais aujourd’hui, tant de services rendus à la cité sont oubliés ; on oublie aussi que, sans la réforme imposée au régent par Marcel afin de mettre un terme aux violences, aux rapines de la cour, il en serait aujourd’hui comme au temps où Perrin Macé était supplicié parce qu’il avait eu l’audace d’exiger l’argent que lui devait un courtisan et, frappé par lui, de défendre sa vie !

— Hélas ! tant l’ingratitude envers maître Marcel est horrible !…

— Son âme est trop grande, son esprit trop juste, pour avoir jamais compté sur la reconnaissance des hommes… Que de fois ne m’a-t-il pas dit : — « Pratiquons le juste et le bien ; ils portent en eux-mêmes notre récompense… » Marcel s’attend à tout ; cependant, pensant que le résultat de mes observations de ce soir pouvait lui être utile, je suis entrée chez la femme de notre ami Simon-le-Paonnier, qui demeure non loin de l’Hôtel de Ville, j’ai écrit à mon mari tout ce que j’avais vu ou entendu. Ma lettre lui a été portée par un homme sûr ; et… — Mais voyant les larmes de Denise, longtemps contenues, inonder son visage, Marguerite ajouta tendrement : — Qu’as-tu, chère Denise ?… Pourquoi ces pleurs ? 


— Hélas ! ma tante, je n’ai ni votre force ni votre courage… je tremble d’épouvante à l’idée des dangers qui menacent maître Marcel et… et… nos amis…

— Pauvre enfant ! tu penses à Mahiet, ton fiancé ?

— Ne le connaissez-vous pas ? S’il y a quelque tumulte, quelque bataille, il se jettera au plus fort du péril…

— Ah ! je regrette presque maintenant pour ton bonheur, pauvre enfant, de t’avoir autrefois appelée près de moi à Paris ; tu vivrais paisible dans cette petite ville de Vaucouleurs, éloignée du centre des troubles et de la guerre…

Agnès-la-Béguine rentra en cet instant, précédant de peu de moments la personne qu’elle annonçait, et dit précipitamment à Marguerite :

— Dame Maillart vient céans, afin de vous rendre, assure-t-elle, un grand service ; elle désire vous parler sur-le-champ.

— Je ne veux pas la voir ! — s’écria Marguerite avec impatience ; — cette femme m’est odieuse !

— Elle venait, disait-elle, madame, afin de vous rendre un grand service, — répondit la servante, regrettant d’avoir involontairement contrevenu aux désirs de sa maîtresse ; — je croyais bien agir en la faisant monter ; malheureusement, il est trop tard pour la congédier… la voici.

Pétronille Maillart parut en effet au seuil de la porte. Une haine triomphante, à peine contenue, se trahit dans le noir regard que la femme de l’échevin jeta d’abord sur Marguerite ; mais, prenant soudain un masque apitoyé, une voix doucereuse, elle s’approcha de Marguerite en lui disant d’un ton plaintif :

— Bonsoir, dame Marcel, bonsoir, pauvre chère dame Marcel !…

— Cette feinte pitié cache quelque odieuse perfidie, — pensa Denise, dont le visage était baigné de pleurs ; — je ne veux pas réjouir cette méchante femme de la vue de mes larmes.

La jeune fille sortit en même temps que la servante. Marguerite, restée seule avec la femme de l’échevin, la toisant d’un regard glacial, lui dit sèchement :

— Je suis très-étonnée de vous voir ici ce soir, madame.

— Je comprends votre étonnement, pauvre dame Marcel ; car nous ne nous sommes pas revues depuis le jour de l’enterrement de Perrin Macé. Oh ! la popularité de maître Marcel était alors immense, on l’appelait le roi de Paris… l’on ne jurait que par lui… on le regardait comme le sauveur de la cité… on le…

— Madame, parlons, je vous prie, moins du passé, et davantage du présent… Que voulez-vous de moi ?

— Vous demander d’abord d’oublier la petite querelle que nous avons eue ici, vous et moi, le jour de l’enterrement de Perrin Macé ; puis rendre un grand service à ce pauvre… à cet infortuné maître Marcel…

— Je ne sache pas que mon mari ait besoin de la compassion de personne…

— Hélas ! que ne puis-je vous laisser dans cette douce erreur, dame Marguerite ! mais je suis obligée de vous dire la vérité, de vous apprendre, puisque vous l’ignorez, que vous n’êtes plus la reine de Paris comme au temps où maître Marcel en était le roi. Et, au risque de blesser votre innocent orgueil, j’ajouterai à regret, à grand regret, hélas ! que la position de votre mari est à cette heure désespérée… C’est désolant, apitoyant ! vous me voyez navrée du chagrin qui vous accable…

— Je crains, dame Pétronille, que votre excellent cœur ne s’alarme à tort…

— Hélas ! je suis malheureusement certaine de ce que je vous affirme.

— De vos affirmations je doute fort, madame.

— Infortunée ! Vous n’êtes donc pas instruite de ce qui se passe dans Paris ? 


— Je sais que dans Paris il y a et il y aura toujours des méchants, des ingrats, des envieux.

— Je vous connais trop bien, dame Marcel, pour supposer qu’une sage et discrète personne comme vous l’êtes veuille m’adresser le reproche d’être une envieuse…

— En vérité, je n’oserais, madame… je n’oserais, en vérité…

— Vous auriez grandement raison ; je vous le demande un peu, en quoi votre sort est-il à cette heure digne d’envie ?

— Les envieux se contentent de peu, dame Maillart ; ils envient jusqu’au calme et au courage que l’on puise dans une conscience pure au jour du malheur !…

— Enfin ! vous l’avouez !… le jour du malheur est venu pour vous et pour votre mari ! — s’écria la femme de l’échevin, triomphante de haine et oubliant un moment ses dehors hypocrites ; mais, se ravisant, elle ajouta d’un ton patelin : — Cet aveu, dont je suis désolée, me fait du moins espérer que vous agréerez les offres de service de mon mari ?

Marguerite, sentant la gravité des dernières paroles de la femme de l’échevin, attacha sur elle un regard pénétrant et répondit :

— Ah ! maître Maillart vous envoie offrir ses services à mon mari ?

— Ne sont-ils pas amis d’enfance et compères ? L’on n’oublie jamais l’amitié des jeunes années !

— Il en est ainsi du moins chez les cœurs généreux. Mais si maître Maillart veut rendre service à mon mari, d’où vient qu’il vous envoie ici, madame ?… Ne voit-il pas Marcel à l’Hôtel de ville ?

— Depuis hier soir, Maillart et ses amis n’ont pas mis les pieds à l’Hôtel de ville… et pour cause ; il ne saurait non plus, par une autre cause, venir ici. Voilà pourquoi il m’a chargée de venir vous offrir ses conseils et ses services

— Enfin, madame, quels sont ces conseils… ces services ?

— Maillart conseille à votre mari de quitter secrètement Paris cette nuit même. 


— Quitter Paris ?

— Le plus tôt sera le mieux, pauvre dame Marcel !

— Ensuite, madame ?

— Mon mari, quoique gémissant profondément des fautes immenses, irréparables de maître Marcel ; mon mari, quoiqu’il gémisse non moins profondément des accusations de trahison lancées contre maître Marcel, se…

— Finissons-en, de grâce, avec ces gémissements, et allons au fait, madame. Donc, maître Maillart engage mon mari à fuir cette nuit secrètement de Paris… voilà le conseil ; quant au service… quel est-il ?

— Favoriser, assurer la fuite de ce malheureux Marcel.

— Comment cela ?

— Maillart enverra chez vous, à minuit, un homme sur chercher votre mari. Il s’encapera bien, afin de n’être point reconnu, il suivra notre émissaire en toute confiance, et il sera conduit en un lieu sur où il trouvera tout préparé pour favoriser sa fuite… Mais il faut que votre infortuné mari ne se fasse accompagner de personne… sinon, l’émissaire l’abandonnerait.

— Maître Maillart, dans son empressement à conseiller et à servir mon mari, oublie, ce me semble, une chose.

— Laquelle ?

— Marcel et le conseil de ville, les gouverneurs, ainsi qu’on les appelle, sont encore maîtres de Paris ; les dizainiers, les quarteniers, les capitaines des portes, leur obéissent ; or si jamais, ce que je crois impossible, mon mari voulait abandonner lâchement son poste au moment du danger, il monterait à cheval avec quelques amis et se ferait ouvrir l’une des portes de Paris…

— Pauvre chère dame !… vous m’affligez !…

— Expliquez-vous.

— Vous me percez le cœur, hélas !…

— Encore une fois, expliquez-vous !… 


— Rien de plus simple… Votre observation serait juste si les ordres de ce malheureux maître Marcel devaient toujours être écoutés, si nous étions encore à cette époque où, dominant, primant tout le monde à Paris, il avait la première place à toutes les cérémonies, tandis que mon mari et les autres échevins n’avaient que les secondes… mais les temps sont changés, complétement changés, bonne dame Marguerite ; à l’heure où je vous parle, l’autorité de votre mari est bien près d’être méconnue ; s’il voulait se faire ouvrir une des portes de la ville, afin de s’échapper, cette fuite confirmerait certains bruits de trahison abominable, dont j’aurais horreur de le croire coupable. Aussi, vous imaginez-vous qu’on le laisserait tranquillement sortir de Paris ? Non, non ; on crierait : « Arrêtez le traître ! mort aux traîtres ! » cent bras vengeurs se lèveraient, cet infortuné maître Marcel tomberait sous les coups, meurtri, défiguré, couvert de sang, massacré !…

— Oh ! assez ! assez !… — balbutia Marguerite en frissonnant et cachant son visage entre ses mains. — Cela est horrible !

— N’est-ce pas ? — reprit la femme de l’échevin en lançant un regard féroce à Marguerite, dont celle-ci ne s’aperçut pas, abîmée qu’elle était dans son épouvante, — n’est-ce pas que cette mort serait affreuse ?… Aussi, afin d’épargner une pareille fin à son malheureux ami, mon mari m’a chargée de venir vous faire ses offres de services, dame Marcel.

Marguerite, malgré sa mauvaise opinion de Maillart et de sa femme, dont elle connaissait les sentiments jaloux, ne supposa pas que les propositions de l’échevin, l’un des plus anciens amis de Marcel, appartenant comme lui au parti populaire, pussent cacher un piége ou un guet-apens ; elle crut même à un témoignage de compassion sincère, facile à concevoir chez l’envieux, au moment où il triomphe de la déchéance de son rival. Enfin l’état des esprits dans Paris, dont Marguerite avait voulu s’assurer elle-même durant la soirée, ne confirmait que trop les paroles de la femme de l’échevin au sujet de l’impopularité croissante de Marcel ; seulement, Marguerite connaissait assez l’énergie du caractère, la force d’âme de son mari pour être certaine qu’à moins d’être réduit à une extrémité terrible, jamais il ne se résoudrait à quitter Paris en fugitif. Cependant pouvait venir l’heure de cette extrémité menaçante ; en ce cas, l’offre de Maillart n’était point à dédaigner. Ces réflexions se présentèrent rapidement à l’esprit de Marguerite ; elle resta pendant un moment pensive, silencieuse, tandis que la femme de l’échevin l’observait attentivement, attendant sa réponse dans une anxiété à peine dissimulée.

— Dame Maillart, — reprit Marguerite, — je veux croire, je crois au généreux sentiment qui a dicté les offres de services que vous venez me faire…

— Et vous les acceptez ?… — s’écria la femme de l’échevin avec une vivacité qui aurait dû exciter la défiance de Marguerite. — Ainsi, la chose est entendue : l’émissaire en question sera ici à minuit ; votre mari le suivra sans se faire accompagner de personne… Je vais aller en hâte rejoindre Maillart et lui apprendre que…

— Permettez, dame Pétronille ; je ne saurais accepter votre offre au nom de mon mari ; il est seul juge de sa conduite. Il m’a fait espérer qu’il pourrait venir ici prendre quelques moments de repos dans la soirée ; si mon attente n’est pas trompée, je le verrai bientôt, je l’instruirai des propositions de maître Maillart. Priez-le seulement d’envoyer ici son émissaire à l’heure dite, mon mari avisera.

— Il ne doit pas hésiter un moment ; croyez-moi, pauvre dame Marguerite, il faut user de toute votre influence sur votre mari afin de le décider à profiter de la chance de salut qui lui reste.

Denise, entrant soudain d’un air inquiet, dit à Marguerite :

— Ma tante, dame Alison désirerait vous parler à l’instant, vous parler à vous seule… — Et jetant un regard significatif sur la femme de l’échevin, Denise semblait ajouter : — Saisissez cette occasion de mettre terme à la visite de cette méchante langue.

Marguerite partagea la pensée de sa nièce, et dit à la femme de l’échevin :

— Veuillez m’excuser ; il me faut recevoir la personne que l’on m’annonce…

— Adieu, bonne dame Marcel, — dit la femme de l’échevin en faisant un pas vers la porte ; — et surtout n’oubliez pas mes avis. Il faut savoir se résigner à ce qu’on ne peut empêcher… les jours se suivent et ne se ressemblent pas… tel qui était hier triomphant se voit aujourd’hui… vous m’entendez de reste… Bonsoir, pauvre chère dame, bonsoir !

L’envieuse sortit en jetant à la dérobée un regard de vipère sur Marguerite ; bientôt Alison-la-Vengroigneuse, restée en dehors de la salle, accourut à l’appel de Denise.

La jolie cabaretière était toujours accorte ; ses beaux yeux noirs, ses dents blanches, son gracieux corsage, et surtout son excellent cœur justifiaient la préférence que l’écolier Rufin accordait à cette aimable et honnête femme au détriment de Margot-la-Savourée. Enfin, grâce à Mahiet, Alison avait, non-seulement sauvé son honneur des violences du capitaine Griffith, mais aussi soustrait à la rapacité de l’Anglais une somme d’or assez rondelette, cousue dans les plis de sa cotte. Mahiet-l’Avocat d’armes, jadis son défenseur contre Simon-le-Hérissé, puis, plus tard, son libérateur, alors qu’elle était exposée aux forcenneries du bâtard de Norfolk, avait d’abord inspiré à Alison un sentiment plus tendre que la reconnaissance ; mais la jeune femme, instruite des fiançailles de Denise et de Mahiet, luttant bravement contre son penchant naissant, et voulant s’en distraire, s’était plu à remarquer que Rufin-Brise-Pot, malgré sa turbulence, ne manquait ni de dévouement, ni de cœur, ni d’esprit, ni d’agréments extérieurs. Aussi, depuis que, fuyant les horreurs de la guerre qui désolait le Beauvoisis, elle s’était réfugiée à Paris, recommandée par Mahiet à la bienveillance de la famille du prévôt des marchands, Alison avait souvent revu l’écolier dans la petite chambre de l’auberge où elle logeait, et pensait parfois que, malgré son nom, mal sonnant pour une taverne, Rufin-Brise-Pot ne ferait peut-être point un mauvais mari ; elle sentait, en outre, sa vanité assez flattée par l’espoir d’ouvrir un cabaret dont les principaux clients seraient messires les écoliers de l’Université. Alison, accueillie avec bonté par Marguerite et par Denise, leur conservait une grande reconnaissance ; elle accourait ce soir-là chez elles dans l’espoir de leur être utile. Marguerite, s’apercevant de l’inquiétude peinte sur les traits de la cabaretière, lui dit affectueusement :

— Bonsoir, chère Alison… vous semblez alarmée… Que se passe-t-il donc ?

— Ah ! dame Marguerite, je n’ai que trop sujet d’être inquiète, sinon pour moi, du moins pour vous. — Et, s’interrompant, elle ajouta : — D’abord, et afin de ne pas oublier cette circonstance, je dois vous prévenir qu’en entrant ici j’ai remarqué trois hommes, la figure cachée par leur capuce, qui semblaient…

— Épier la maison, n’est-ce pas ? — demanda Denise. — En effet, Agnès, notre servante, les a aussi remarqués.

— À quoi bon cet espionnage ? — reprit Marguerite. — Marcel marche le front haut, ne cache nullement ses actions… Mais il n’importe ! la haine s’attache maintenant à ses pas… Je vous remercie de ce renseignement, Alison ; il peut être utile.

— Oh ! ce n’est pas seulement cela qui m’amène ici… Hélas ! il m’est pénible de vous apporter peut-être une mauvaise nouvelle, à vous, dame Marguerite, qui m’avez accueillie avec tant de bonté à mon arrivée du Beauvoisis.

— Mahiet, notre ami, vous recommandait à notre intérêt, il nous instruisait de vos malheurs et de vos tendres soins pour cette infortunée Aveline-qui-jamais-n’a-menti, à qui Mazurec devait si peu survivre ; notre bienveillance à votre égard était naturelle. Mais de quoi s’agit-il ?

— Ce soir, dans ma chambre, à l’auberge, je regardais par ma fenêtre le tumulte de la rue, car il règne ce soir une grande agitation dans Paris, lorsqu’un jeune homme, envoyé par messire l’écolier Rufin-Brise-Pot, m’a apporté, tout hors d’haleine, ce billet.

Alison tira de sa gorgerette un papier qu’elle remit à Marguerite ; celle-ci le prit vitement et lut à haute voix :

« Aussi vrai que dame Vénus, dans sa beauté olympique, vous a départi sa… »

— Passez ! passez, dame Marguerite ! et lisez à partir de la quatrième ou cinquième ligne, — dit Alison, rougissant et souriant à demi. — Ce sont fleurettes que s’amuse à me conter messire Rufin ; ne vous y arrêtez pas plus que je ne m’y suis arrêtée moi-même… Mais il aurait dû s’abstenir de ces mièvreries en m’écrivant sur un sujet très-sérieux.

Marguerite, après avoir parcouru des yeux les premières lignes de l’épître, dans lesquelles l’écolier déployait sa faconde amoureuse et mythologique, arriva au sujet essentiel de la missive et dit vivement : — Ah ! voici ! ... — Et elle lut ce qui suit :

«… Rendez-vous en hâte à la maison de maître Marcel ; s’il n’est pas chez lui, dites à son honorée femme de le faire avertir de ne pas sortir de l’Hôtel de ville sans être bien accompagné. Je suis sur la trace d’un complot qui le menace ; dès que je saurai quelque chose de certain, je me rendrai, soit chez maître Marcel, soit à l’Hôtel de ville, lui faire part de ma découverte. Qu’il se méfie surtout de l’échevin Maillart ; il n’a pas de plus mortel ennemi. Il devrait le faire emprisonner sur l’heure… de même que je voudrais sur l’heure avoir pour prison votre cœur, dont le gentil garçonnet Cupido est le… »

— Passez, passez, dame Marguerite, ce sont encore fleurettes ; il n’y a rien de plus à lire, — reprit Alison. — Et de nouveau je m’étonne de ce que le messire écolier mêle choses si folles à choses si graves.

— Oh ! graves ! bien graves !… cette lettre redouble mes craintes, — répondit Marguerite en tressaillant. Puis, songeant à son récent entretien avec la femme de l’échevin, elle se dit : — L’offre de l’échevin cacherait donc un piége ?… Oh ! je ne peux croire encore à une si horrible trame !

— Mon Dieu ! — s’écria Denise avec amertume, — et pourtant mon oncle, malgré nos pressentiments, nous répond toujours lorsque nous lui parlons des soupçons que nous inspire maître Maillart : — « Il n’est pas méchant homme ; mais il subit aveuglément l’influence de sa femme qui est dévorée d’envie et de vanité… »

— Chère Alison ! — reprit Marguerite après quelques instants de réflexion, — vous n’avez pas interrogé le messager qui vous a apporté cette lettre ?

— Si fait, madame… je lui ai demandé en quel endroit il avait laissé messire Rufin.

— Que vous a-t-il répondu ?

— Que l’écolier se trouvait dans une taverne voisine de l’arcade Saint-Nicolas lorsqu’il lui avait remis ce billet…

Au moment où Alison prononçait ces derniers mots, deux hommes encapés jusqu’aux yeux entrèrent dans la chambre. Marguerite reconnut son mari et Mahiet-l’Avocat d’armes, lorsque ceux-ci se furent débarrassés de leurs casaques.

— Enfin, te voilà… te voilà ! — s’écria Marguerite ne pouvant maîtriser sa profonde émotion et se jetant au cou de Marcel, tandis que Denise tendait vivement sa main à son fiancé qui la pressa respectueusement contre ses lèvres ; il portait pardessus ses armes un surcot noir, depuis qu’il avait vu supplicier sous ses yeux son frère Mazurec-l’Agnelet ; les traits de Mahiet, pâles et tristes, témoignaient de la constance de son chagrin. Marguerite, après avoir tendrement embrassé son mari qui lui rendit ses caresses avec effusion, lui dit, contenant à peine son angoisse, en lui remettant la lettre de Rufin-Brise-Pot :

— Mon ami, prends connaissance de ce billet, la bonne Alison vient de l’apporter en toute hâte. 


Marcel lut la lettre à voix basse, et au milieu d’un profond silence ; Marguerite, sa nièce et Alison observaient attentivement la physionomie du prévôt des marchands ; il resta calme, il sourit même aux passages semés des fleurettes mythologiques de l’écolier ; puis, rendant la lettre à Alison, il lui dit affectueusement :

— Je vous remercie de votre empressement, dame Alison ; mais notre ami Rufin s’alarme, je crois, à tort.

— Pourtant, mon ami, ce complot dont parle l’écolier ? — répondit vivement Marguerite, — ce complot dont il suit la trace ?…

— Rufin se sera sans doute exagéré l’importance d’un fait insignifiant, chère Marguerite…

— Mais… ce qu’il dit de Maillart ?

— Maillart ! hier soir il m’a serré amicalement la main en sortant de l’Hôtel de ville, après une discussion dans laquelle il était d’un avis opposé au mien…

« — Les opinions sont diverses, mais les liens d’une vieille amitié sont impérissables, » a même ajouté maître Maillart, — reprit Mahiet. — Ces paroles, je les ai entendues…

— Marcel, — reprit Marguerite ressentant une défiance croissante contre l’échevin depuis les avertissements de l’écolier, — la femme de Maillart est venue ce soir… me proposer pour toi un refuge en cas de danger…

— Cette offre généreuse ne m’étonne pas.

— Un homme doit se rendre ici cette nuit ; tu le suivras seul… et bien encapé, — ajouta Marguerite. — Seul… entends-tu, Marcel ? et il te conduira en un lieu sûr d’où tu pourras fuir sans péril.

— C’est trop d’obligeance, — répondit en souriant le prévôt des marchands. — Grand merci de la proposition, je ne songe point à fuir, tant s’en faut… Jamais nous n’avons été si proches du triomphe.

— Que dis-tu ?… — s’écria Marguerite renaissant à l’espérance, tant elle avait besoin d’espérer. — Il serait vrai ? cependant cette agitation… ce tumulte dans Paris… ces bruits alarmants ?… — Et, ressentant de nouveau ses angoisses un moment calmées par les paroles rassurantes de son mari, elle ajouta tristement : — La précaution que tu as prise ainsi que Mahiet de t’envelopper dans cette cape, afin, sans doute, de n’être pas reconnu à travers les rues ; tout me fait craindre que tu ne t’abuses… ou que par tendresse pour moi tu veuilles m’abuser…

— Ma tante oubliait de vous dire que trois hommes semblent être depuis ce soir au guet pour épier notre maison, — dit Denise, et elle aperçut que Mahiet semblait frappé de cette circonstance.

— Ces trois hommes, — reprit Alison, — je les ai aussi remarqués en entrant.

— Mon ami, — dit Marguerite en s’efforçant de lire sur la physionomie du prévôt des marchands si l’assurance dont il témoignait était feinte ou réelle ; — mon ami, tu entends… et de plus, je t’ai ce soir écrit un mot chez notre ami Simon-le-Paonnier… Dans ma lettre, je te disais sincèrement le résultat de mes observations de ce soir…

— J’ai reçu ta lettre, chère et bien-aimée femme ! — répondit Marcel en serrant tendrement dans ses mains celles de Marguerite. — Tu as foi en moi, n’est-ce pas ?… Eh bien ! crois-moi donc lorsque je t’affirme que vos alarmes sont vaines ; mieux que personne, je sais ce qui se passe ce soir dans Paris. Or, que s’y passe-t-il ? Nos ennemis s’agitent ? me calomnient ? quoi de nouveau là dedans ? ne suis-je pas depuis longtemps en butte aux récriminations de mes adversaires ? le les laisse dire et j’agis, certain de mener mon œuvre à bonne fin, selon notre devise ; d’ailleurs ma présence ici n’est-elle pas la meilleure preuve de ma confiance dans l’état des choses ? J’ai voulu, après la réception de ta lettre, quitter un moment l’Hôtel de ville afin de venir te calmer, te reconforter, et aussi te prier de ne point t’inquiéter si demain tu ne me voyais pas de toute la journée… parce que demain de graves intérêts se décideront. Enfin, — reprit gaiement Marcel, — comme je tiens à mettre à néant toutes tes objections, chère peureuse, j’ajouterai, dût ma modestie en souffrir… j’ajouterai qu’en m’enveloppant de cette cape, je voulais pouvoir venir ici et m’en retourner sans être arrêté vingt fois dans ma route par les acclamations populaires ; car, crois-le bien, malgré la haine et l’envie, malgré quelques vaines clameurs, Marcel est toujours aimé du peuple de Paris.

— Vous n’en douteriez pas, dame Marguerite, — ajouta Mahiet, — si dans cette journée vous aviez entendu les harangues de plusieurs corporations de métiers venant assurer maître Marcel de leur dévouement…

Ces paroles de Mahiet, la physionomie souriante et sereine du prévôt des marchands, l’accent de conviction qui régnait dans ses réponses, apaisèrent quelque peu les alarmes de Marguerite et de Denise ; celle-ci dit à Marcel : — Votre seule présence nous rassure, cher et bon oncle, de même que la vue du médecin en qui le malade a foi suffit souvent à calmer ses souffrances…

— Mon brave Mahiet, — reprit gaiement Marcel en regardent l’Avocat d’armes, — ceci s’adresse à moi autant qu’à toi… heureux et amoureux fiancé…

— Chère Denise, — dit l’Avocat d’armes à la jeune fille qui rougissait, — le deuil de mon pauvre frère a reculé l’époque de notre mariage… Je regrette moins ce retard, en songeant qu’en ces jours de troubles je n’aurais pu vous consacrer tous mes instants ; mais croyez-en maître Marcel, de meilleurs temps approchent… Ai-je besoin de vous dire que je les hâte de tous mes vœux, puisqu’ils verront notre union ?

— Dame Alison, — reprit cordialement Marcel, — puisque nous parlons mariage… prenez donc en pitié l’amoureux martyre de ce pauvre Rufin… C’est un bon et loyal cœur, malgré quelques échappements de jeunesse qui lui ont mérité son trop significatif surnom de Brise-Pot ; mais, j’en suis certain, la salutaire influence d’une honnête et aimable femme comme vous ferait de lui un excellent mari ; je verrais avec un double plaisir vous et Rufin, Denise et Mahiet, aller à l’autel le même jour.

— Oh ! oh ! ceci demande réflexion, — répondit Alison d’un air méditatif ; — ceci demande beaucoup de réflexion, maître Marcel… Du reste, — ajouta-t-elle souriant et rougissant, — je ne dis ni oui, ni non…

— Bonne chance pour Rufin, — reprit en riant le prévôt des marchands : — femme qui ne dit pas non a grande envie de dire oui.

— Marcel ne conserverait pas tant de liberté d’esprit s’il se croyait lui et ses partisans à la veille d’un grand danger, — pensait Marguerite de plus en plus rassurée par la douce gaieté de son mari. — Je me serai exagéré l’importance de ce que j’ai entendu dire ce soir ; mon mari a raison : même au plus fort de sa popularité, la calomnie le poursuivait ; Maillart peut à la fois céder à l’envie et à un sentiment généreux né d’une ancienne amitié. Croire la popularité de Marcel perdue, s’en réjouir, et cependant vouloir le sauver ; cette méchante Pétronille a envenimé une offre honorable en soi, sinon Maillart serait le plus exécrable des hommes, je ne puis le croire : une pareille perversité dépasserait les limites du possible…

— Denise, — dit le prévôt des marchands à sa nièce en la baisant au front, — fais porter une lampe dans mon cabinet, j’ai quelques papiers à prendre. — Et s’adressant à sa femme, qu’il baisa aussi au front : — Je reviendrai tout à l’heure te dire adieu… Viens avec moi, Mahiet.

Denise s’empressa de porter une lampe dans le cabinet de Marcel, où il resta seul avec l’Avocat d’armes.




Marcel, resté seul dans son cabinet avec Mahiet, devint pensif ; à la riante sérénité dont ses traits avaient été empreints durant son entretien avec Marguerite, succéda une expression de gravité mélancolique ; il contempla en silence, pendant quelques instants, sa studieuse retraite, témoin des profondes méditations de son âge mûr ; puis, s’appuyant sur une grande table couverte de parchemins, il dit à Mahiet avec un soupir de regret :

— Combien de longues veillées j’ai passées ici, élaborant à la lueur de cette petite lampe, ces plans de réformes qui seront un jour, quoi qu’il arrive, la base immuable des franchises du peuple ! l’Évangile des droits du citoyen ! Ici se sont écoulées les plus heureuses, les plus belles heures de ma vie !… Quel bonheur pur je goûtais ! Soutenu par mon ardent amour du juste et du bien, éclairé par les leçons du passé, je m’élevais jusqu’aux plus sublimes théories de la liberté ! J’ignorais alors les déceptions, les maux, les retards, les luttes, les orages, qu’engendre fatalement la pratique des choses ! la vérité m’apparaissait dans sa radieuse simplicité… Je comptais alors sans les passions humaines… Il n’importe, la vérité est absolue… Tôt ou tard, elle s’impose à l’humanité, qui toujours marche, progresse et s’améliore…

Mahiet écoutait Marcel avec un muet respect ; il vit cet homme illustre, le front pensif, s’absorber de plus en plus dans ses réflexions. Au bout de quelques instants, Marcel se dirigea vers un bahut de chêne noirci par les années ; il l’ouvrit, tira divers parchemins de ce coffre, les apporta sur la table, prit un escabeau, s’assit et commença d’écrire… Sa figure mâle et caractérisée révéla bientôt un attendrissement croissant ; Mahiet, à sa grande surprise, aperçut quelques larmes tombant des yeux du prévôt des marchands sur les lignes qu’il venait de tracer… Les pleurs de ce grand citoyen, d’une si rare énergie, d’un stoïcisme antique, impressionnèrent vivement l’Avocat d’armes ; son cœur se serra ; il commença de soupçonner les motifs de l’affectation de sécurité dont Marcel avait fait montre devant sa famille. Enfin, il le vit essayer ses yeux du revers de sa main, et sceller d’un cachet de cire noire, au moyen du large chaton d’une bague d’or qu’il portait au doigt, le parchemin sur lequel il venait d’écrire ; après quoi le joignant aux autres papiers dont il fit une même liasse aussi scellée d’un cachet noir, il la replaça dans le bahut, donna la clef de ce meuble à Mahiet, et lui dit d’une voix pénétrée :

— Garde cette clef… je te charge de la remettre à ma femme et de lui apprendre, si certaines circonstances se réalisent, que dans ce coffre elle trouvera, jointe à mon testament et à quelques papiers qu’il est bon de conserver, une lettre pour elle… écrite par moi ce soir…

— Maître Marcel, — reprit Mahiet en tressaillant, — ces dispositions sont sinistres…

— Sinistres… non… mais prudentes ; j’ai accompli un devoir sacré… maintenant, écoute-moi… je me trouve dans une situation d’esprit singulière… Les derniers événements, ceux de ce jour, jettent dans ma pensée, non du doute sur la résolution que je dois prendre, mais une sorte de confusion à l’endroit des moyens à employer ; or, jamais la lucidité de mon jugement ne m’a été plus nécessaire qu’en ce moment où il me faut m’arrêter à un parti suprême, irrévocable ; il me semble qu’en examinant avec toi froidement, brièvement, l’état des choses, elles m’apparaîtront plus nettes ; la pensée parlée se précise, tandis que muette, elle s’égare souvent de réflexions en réflexions et s’éloigne d’autant du but qu’elle doit atteindre. Ainsi donc, écoute-moi, et si dans ce rapide exposé tu remarquais quelque omission, quelque obscurité, avertis-moi…

— J’y tâcherai, maître Marcel.

— Lors de ton retour de Clermont… et souffre que je ne m’appesantisse pas sur ta douleur privée… j’ai ressenti cruellement, tu le sais, la mort de ton malheureux frère… donc à ton retour de Clermont, tu m’apprends le massacre des Jacques. Le lendemain, nous sommes instruits que le captal de Buch et le comte de Foix ont exterminé à Meaux une autre troupe considérable de paysans révoltés. Enfin, la noblesse, sortant de la stupeur où l’avaient plongée ces insurrections formidables, s’est réunie en troupe, et battant les campagnes, elle a mis à mort, au milieu d’affreux supplices, une foule de serfs, hommes, femmes, enfants, partisans ou non de la Jacquerie, et livré leurs villages aux flammes… C’en est donc fait… pour longtemps du moins, de l’alliance des gens des villes et des gens des campagnes. L’anéantissement de la Jacquerie réduit la bourgeoisie à ses seules forces pour lutter contre le régent ; elle doit accepter cette lutte inégale ou se livrer à Charles-le-Mauvais, et au lieu de lui imposer des conditions… subir les siennes.

— Tel était l’espoir de ce fourbe sanguinaire ; il ne me l’a pas caché lors de notre entrevue à Clermont.

— Cependant cet habile politique, en massacrant les Jacques, s’est privé de puissants auxiliaires contre le régent, dont les troupes sont de beaucoup supérieures en nombre, en discipline à celles du roi de Navarre.

— Ah ! misérable prince ! s’il avait suivi vos généreux conseils, ses bandes, renforcées de milliers de paysans en armes et des milices bourgeoises, écrasaient les troupes royales ; et, profitant de l’élan des populations, non moins exaspérées contre les Anglais que contre les seigneurs, Charles de Navarre chassait l’étranger de la Gaule et montait sur le trône au milieu des acclamations d’un peuple qu’il gouvernait, soumis lui-même à l’autorité des Assemblées nationales !

— Oui, telle pouvait être la glorieuse mission de Charles-le-Mauvais ; cette mission pourrait encore être la sienne, s’il avait le courage, la sagesse, la loyauté de se vouer corps et âme à un si noble but ; je te le démontrai bientôt… Mais à cette heure, dans les dispositions incertaines où je l’ai laissé, il n’est, ainsi que nous, qu’un rebelle à l’autorité du régent. Celui-ci est puissant, il commande à des forces considérables ; il a pour lui la tradition monarchique qui, aux yeux des peuples, se perd dans la nuit des âges ; il a pour lui son nom royal, la cour, les courtisans, le clergé, les officiers royaux, les gens du fisc et de justice, tous ceux enfin qui vivent d’abus ou d’exactions, clientèle immense qui donne au régent une force redoutable… Aussi, crois-moi, Mahiet, je connais Charles-le-Mauvais trop clairvoyant pour n’avoir pas déjà reconnu tout ce qu’il a perdu en anéantissant la Jacquerie, et combien maintenant il a peu de chances d’usurper la couronne. Il a dû penser à un accommodement éventuel avec le régent dans le cas où notre cause, à laquelle il paraît encore attaché, serait compromise ou perdue…

— Quoi ! Charles-le-Mauvais traiter avec le régent ?

— Tout me le prouve… La conduite du roi de Navarre, depuis ces derniers temps, décèle un homme flottant entre l’ambition de monter sur le trône et la crainte d’une défaite, qu’il payerait de sa vie et de la perte de ses domaines. Il nous envoie quelques renforts insignifiants ; mais il refuse d’entrer dans Paris. Il a accepté le titre de capitaine général de notre cité ; mais la reine sa mère a, je le sais de bonne source, de fréquentes entrevues avec le régent. Enfin, mon ami, pas d’illusions : j’ai voulu ce soir rassurer ma femme ; mais le moment est critique. Le parti de la cour exploite contre nous, avec sa perfidie habituelle, les malheurs publics ; tandis qu’ils ont eu pour cause première les folles prodigalités de la cour et la lâcheté de la noblesse, dont la honteuse défaite à la bataille de Poitiers a livré la Gaule aux Anglais. Le roi Jean et ses créatures, par leurs rapines, par leurs violences, par des impôts écrasants, ont enfin poussé à bout les villes et les campagnes ; une révolution a éclaté. Nous avons conquis des réformes radicales ; elles devaient inaugurer une ère de paix, de prospérité sans égale, puisque la liberté c’est à la fois l’indépendance et le bien-être.

— Vérité profonde, maître Marcel : la tyrannie engendre toujours la servitude, et la servitude, la misère. L’insurrection des serfs, les délivrant de la tyrannie de la seigneurie, pouvait seule leur assurer la jouissance des fruits de la terre qu’ils cultivent aujourd’hui pour leurs bourreaux.

— Oui ; mais toute révolution est laborieuse et rude : elle ne peut du jour au lendemain remédier à des maux qui sont le fatal héritage du passé ; parfois même ces maux s’aggravent momentanément, de même que la plaie cautérisée par le fer devient pendant quelque temps plus douloureuse. Ces maux, ces misères, portés à leur comble par les ravages des Anglais depuis la défaite de Poitiers, le peuple les a d’abord vaillamment endurés, pressentant les résultats de notre révolution de 1357 et plein d’espoir en elle. Le conseil de ville, présidé par moi, les gouverneurs, comme on nous appelle, ont dû exercer une dictature temporaire, recourir souvent à des mesures énergiques, terribles, nous avions les Anglais à nos portes et le parti de la cour dans nos murs ! le peuple a d’abord accepté cette dictature au nom du salut de la cité. Mais, hélas ! malgré ses côtés héroïques, le peuple est encore dans l’enfance ; servage et ignorance pèsent sur lui depuis des siècles. Irrésistible dans son premier élan, bientôt il faiblit, il désespère, parce qu’il ne voit pas à l’instant ses vœux réalisés… En ces heures de découragement, ses éternels ennemis reprennent audace et confiance… Nous assistons aujourd’hui à l’une de ces funestes défaillances, perfidement exploitées par le parti de la cour ; le peuple est las de ses souffrances fécondes… et il touchait au moment du repos, de la paix, du bien-être !… Le peuple est las de notre dictature… et, grâce à elle, il allait jouir de ses libertés !… Aussi, dans sa désespérance crédule, il a ouvert l’oreille aux pernicieuses paroles de ses ennemis ! oui, sur le point d’achever, d’inaugurer son œuvre d’affranchissement qui lui a déjà tant coûté, il y renonce !… Il avait péniblement creusé le sillon, semé le grain, la récolte était mûre, et il jette la faux avec désespoir au moment de la moisson ! ! ! il commence à déplorer sa rébellion ; il est près de nous maudire, nous qui, pour sa délivrance, avons sacrifié notre repos, nos biens, notre vie. Il croit qu’en se soumettant humblement au régent, qu’en reprenant son joug séculaire, ses maux s’apaiseront. Que sais-je !… demain, peut-être, il me traînera aux gémonies, moi jadis son idole ! pauvre cher peuple ! — ajouta Marcel avec un accent de commisération triste et tendre, — pauvre enfant héroïque et naïf ! si fort dans la lutte ! si faible dans la victoire… Je voulais d’enfant t’élever en un jour à la mâle dignité de l’homme. Tu dois peut-être tromper mon espoir… je te plains sans t’accuser. Tes qualités sont bien à toi… tes défauts sont ceux de la misère, de l’ignorance et de l’esclavage qui t’accablent depuis des siècles !…

Le prévôt des marchands, après un moment de silence, dit à Mahiet, qui l’écoutait avec respect :

— Résumons-nous : nous pouvons à peine compter maintenant sur l’appui des masses populaires ; Charles de Navarre est un allié douteux ; le régent, un adversaire formidable. Voilà donc au vrai l’état des choses ; n’est-ce pas ton avis ?

— Malheureusement, ces symptômes de défaillance du peuple, entretenue, augmentée par les manœuvres des affidés du régent, m’avaient aussi frappé depuis quelques jours, maître Marcel. Faut-il donc renoncer à tout espoir ?

— Non, non ! j’ai voulu établir combien notre position était critique, mais tout n’est pas perdu… Le peuple, en vertu même de sa mobilité, est capable de soudains revirements ; une fraction notable de la bourgeoisie, fermement résolue de mener notre œuvre à bonne fin selon notre devise, ira avec nous jusqu’au bout, quels que soient les dangers qui menacent sa vie, ses biens en cas d’échec… Nous pouvons encore réagir sur la population, la surexciter, l’arracher à sa fatale désespérance, aux suggestions de ses ennemis, prendre contre eux des mesures terribles et engager une lutte décisive contre le régent ; mais la Jacquerie est anéantie, et il serait insensé d’entreprendre cette lutte sans l’appui des forces de Charles-le-Mauvais. Voici donc la dernière chance qui nous reste : je mettrai cette nuit même (j’en ai le moyen), je mettrai cette nuit même ce prince en demeure de se déclarer contre le régent, de se compromettre enfin assez ouvertement pour qu’il se trouve dans l’alternative de vaincre avec nous et de régner… ou de perdre ses domaines et la vie si le régent est vainqueur. Ces propositions acceptées, Charles-le-Mauvais, ainsi résolu de jouer sa tête contre une couronne, entre alors à Paris à la tête de ses Navarrais ; nous tentons un suprême effort, nous exaltons le peuple, nous combattons le régent ; si nous sommes victorieux, nous soulevons contre les Anglais les paysans échappés aux vengeances de la noblesse. L’étranger est chassé du sol ; la Gaule, délivrée de ses ennemis du dedans et du dehors, délègue à Charles de Navarre la souveraineté, sous le contrôle des Assemblées nationales ; et nos provinces forment une puissante fédération dont Paris est le centre !

— Ce résultat serait encore admirable ; mais Charles-le-Mauvais, une fois couronné, tiendrait-il sa promesse ? se résignerait-il à subir la loi des États-généraux ?

— Il eût subi toutes nos conditions avant l’anéantissement de la Jacquerie, contre-poids suffisant à ses bandes de soudoyers. Mais il te l’a dit à Clermont, et il disait vrai : la force des choses l’obligera de maintenir, en manière de don de joyeux avénement, en montant sur un trône usurpé, bon nombre de réformes ; ainsi, une partie de nos conquêtes sur la royauté demeureraient acquises à l’avenir. Ce n’est pas tout. Le peuple, encore dans l’ignorance, est routinier : depuis des siècles, accoutumé à être gouverné despotiquement par un prince de sang royal, il ne peut arriver sans transition à un gouvernement libre, régi simplement par des magistrats électifs, ainsi que l’étaient les villes de communes lors de leur affranchissement ; mais peu à peu l’expérience viendra ; n’est-ce point déjà un pas immense dans cette voie que le renversement d’une dynastie ? que l’intronisation d’un nouveau roi par la seule volonté des citoyens ?… Le divin prestige de la royauté reçoit ainsi un coup mortel. Pouvoir choisir un souverain implique le droit de le déposer ou de se passer de lui. Enfin n’oublions pas ceci, toujours dans l’hypothèse du succès de Charles-le-Mauvais : la Gaule sera délivrée des Anglais ; puis, quoi qu’il arrive, la noblesse, malgré ses effroyables représailles contre les représailles des Jacques, gardera le souvenir de cette insurrection formidable et, forcément, adoucira le sort de ses serfs, sachant que Jacques Bonhomme, de nouveau poussé à bout, peut prendre encore la faux, la fourche et la torche. 


— Oui, maître Marcel, l’avenir est beau… si Charles-le-Mauvais se déclare ouvertement contre le régent et si nous triomphons.

— J’ai tout pesé, tout calculé. Succombons-nous dans cette lutte suprême, Charles-le-Mauvais partage notre défaite, paie comme nous sa rébellion de sa tête ; c’est un méchant prince de moins, il n’en restera que trop ! le régent rentre à Paris, de même qu’il y rentre fatalement si le roi de Navarre refuse d’embrasser ouvertement notre cause ; car il serait fou de tenter sans lui de résister au régent. Cette dernière hypothèse, examinons-la. Je te l’ai dit, voulant couper court aux hésitations de Charles-le-Mauvais, je l’ai mis en demeure de se prononcer cette nuit même…

— Cette nuit ?

— À une heure du matin, j’attends à la porte Saint-Antoine le roi de Navarre ; je le lui ai déclaré hier à Saint-Denis : je ne compterai plus sur lui, je le regarderai comme un traître si, à l’heure dite, il ne se trouve pas à ce rendez-vous, afin d’entrer dans Paris avec moi et d’annoncer solennellement demain à l’Hôtel de ville qu’il embrasse notre cause et nous donne l’appui de ses armes. Ainsi donc nous sommes abandonnés à nos propres forces si Charles-le-Mauvais manque au rendez-vous de cette nuit.

— Hier, que vous a-t-il répondu, maître Marcel ?

— Il m’a répondu, selon son habitude, qu’il aviserait. Or, si la crainte de perdre ses domaines et sa tête l’emporte sur son ambition, il ira se jeter aux pieds du régent, lui offrira ses services contre nous en repentance de sa trahison passée ; le régent a tout intérêt à ménager un pareil adversaire, il lui accordera sa grâce, tous deux marcheront sur Paris à la tête de leurs troupes réunies.

— Alors, maître Marcel, — s’écria Mahiet, — appelons aux armes tout ce qui reste de gens de cœur dans la cité, renfermons-nous dans nos remparts, si habilement fortifiés par vos soins, faisons-nous tuer jusqu’au dernier ; le régent ne rentrera dans sa capitale que par la brèche et sur nos cadavres ! 


— Cette résolution est héroïque ; mais tu oublies les horreurs qui suivent l’assaut d’une ville ? Tu oublies Meaux livré aux flammes par le captal de Buch et le comte de Foix ? les femmes violées, éventrées, les enfants, les vieillards massacrés ou périssant dans l’incendie ?… Livrer Paris à un pareil sort ! Paris, le cœur et la tête de la Gaule !… Non, non, je te l’ai dit, entreprendre de résister au régent sans l’appui de Charles-le-Mauvais, c’est nous exposer à une perte certaine. Préférons à l’héroïsme stérile le sacrifice salutaire, notre défaite même sera féconde !…

— Maître Marcel, je ne vous comprends plus…

— Quelle que soit la ténacité, la duplicité du caractère du régent, les terribles leçons qu’il a reçues ne seront pas perdues pour lui : il a dû, fuyant le soulèvement populaire, abandonner furtivement son palais du Louvre… il s’est vu sur le point de perdre la couronne ; s’il rentre ici, grâce à la soumission des Parisiens, pour peu que sa vengeance et son orgueil royal soient largement satisfaits, ce prince maintiendra nécessairement certaines réformes. Elles seront moins nombreuses sans doute que celles qu’aurait acceptées Charles-le-Mauvais pour consolider son usurpation ; mais enfin ces réformes demeureront toujours acquises à l’avenir, notre révolution aura porté ses fruits. Me comprends-tu ?… D’où vient ton étonnement ?

— Mais pour satisfaire aux ressentiments du régent, pour assouvir sa vengeance, il faudra…

— Il faudra quelques têtes !… — répondit Marcel avec une simplicité antique en interrompant Mahiet. — Oui, le régent demandera d’abord mon supplice et celui des gouverneurs, principaux chefs de la révolution… Eh bien ! ce jeune homme aura nos têtes !… Je suis d’accord en ceci avec nos amis… Voici donc mon projet ; notre entretien, en élucidant les faits, ainsi que je l’espérais, me confirme dans ma résolution. À une heure du matin, je me rends à la porte Saint-Antoine, où j’attendrai Charles-le-Mauvais ; s’il manque au rendez-vous, je monte à cheval, je vais rejoindre le régent à son camp de Charenton, je lui offre ma vie, si elle ne lui suffit pas, celle de nos amis ; j’ai leur parole là-dessus ; je demande en retour au prince de maintenir les réformes qu’il a jurées en 1357 et de se montrer clément envers Paris, qui lui rouvre ses portes. Je demanderai beaucoup afin d’obtenir quelque chose… Quoi qu’il en soit, j’obtiendrai, j’en suis certain, plusieurs concessions en m’adressant, non pas au cœur de ce jeune homme, il n’a point de cœur ; mais en lui faisant comprendre son véritable intérêt, et il le comprendra ; les autres réformes viendront plus tard. Oui, je te le répète, nıon ami, c’est ma ferme conviction, notre plan de gouvernement, basé sur la fédération des provinces et la permanence d’Assemblées nationales souveraines et déléguant d’abord un simulacre de couronne à un simulacre de roi, et plus tard supprimant cette vaine idole, la Royauté, redeviendra le gouvernement des Gaules libres et confédérées, tel qu’il l’était avant les conquêtes de César, ainsi que nous l’apprend l’histoire et ainsi que je l’ai lu dans les légendes de ta famille.

— Oh ! maître Marcel, lors de l’abolition de la commune de Laon et de tant d’autres républiques municipales détruites par Louis-le-Gros, qui fit périr leurs chefs dans les supplices, mon aïeul Fergan-le-Carrier disait à son fils, qui désespérait de l’avenir, ce que vous me dites à cette heure : « Espère, mon enfant, espère… aie foi dans le progrès lent, laborieux, mais irrésistible, des choses !… » Mon aïeul disait vrai !… Oui, grâce à votre génie, j’aurai vu en ce siècle-ci le gouvernement municipal des anciennes communes, gouvernement libre, paternel et sage, appliqué non plus seulement à une cité, mais à la Gaule entière.

— Tel était mon rêve ! L’unité sociale et l’uniformité administrative. Les droits politiques étendus à l’égal des droits civils. Le principe de l’autorité transféré de la couronne à la nation. Les États-généraux changés en assemblées nationales sous l’influence du peuple et de la bourgeoisie, seules forces vives de la nation, et la souveraineté populaire attestée par le renversement d’une dynastie et la délégation de la couronne à une autre branche… (A) jusqu’au jour de la suppression de la royauté, dernier vestige des hontes de la conquête franque !… Tel était mon rêve ! Mais, crois-moi, le temps changera ce rêve en réalité ! Il se peut que j’aie devancé l’esprit de mon siècle… est-ce un mal ?… Ce gouvernement de l’avenir n’aura-t-il pas été, après tout, pratiqué pendant trois ans ?… Va, mon ami, nos enfants seront d’autant plus confiants dans l’espoir de leur délivrance, qu’instruits par le passé, ils sauront que leurs pères ont eu leur affranchissement entre leurs mains ; oui, qu’un jour, redevenus libres, ils ont dompté, chassé la royauté, et que s’ils sont retombés sous leur joug séculaire, c’est qu’à la veille du triomphe, ils ont cédé au découragement ! c’est qu’après avoir surmonté les plus rudes obstacles, ils ont défailli au terme de la carrière, au moment de toucher au but ! Ce sera pour nos fils un grand et profitable enseignement ; peut-être ma mort et celle de nos amis le rendront encore plus éclatant, cet enseignement ! Que nous importe ! notre mort aura été féconde comme notre vie !… l’échafaud la couronnera !…

Le prévôt des marchands semblait transfiguré en prononçant ces patriotiques paroles ; sa foi religieuse dans l’avenir de sa cause illuminait son regard. Mahiet le contemplait dans une muette admiration, lorsque Denise, entr’ouvrant en ce moment la porte du cabinet de Marcel, dit timidement à l’Avocat d’armes :

— Mahiet, votre ami Rufin désirerait vous parler à l’instant.

— Maître Marcel, — reprit Mahiet, — il s’agit sans doute de ce complot dont Rufin croit avoir saisi la trace ?

— Mon enfant, dis à Rufin d’entrer, — reprit le prévôt des marchands s’adressant à Denise. Et bientôt parut l’écolier.

— Maître Marcel, — dit-il vivement, — je crois avoir été, cette fois, aussi bien servi par la déesse Fortune que lorsque, enrageant de ne point trouver Margot-la-Savourée au rendez-vous qu’elle m’avait donné sur la berge de la Seine, en face du Louvre, j’ai découvert la fuite du duc de Normandie… à cette différence seulement qu’aujourd’hui Margot, de moins en moins savourée par moi, n’est pour rien dans l’aventure… car, par Jupiter, la charmante et plantureuse Alison me…

Mais, s’interrompant à un regard de Mahiet, l’écolier tira de sa pochette une lettre et, la remettant au prévôt des marchands, ajouta :

— Veuillez prendre connaissance de ceci, maître Marcel, et si l’on peut présumer du message par le messager, cette lettre ne doit rien flairer de bon.

Marcel reçut la lettre, rompit les sceaux, tressaillit en reconnaissant la main qui l’avait écrite, et il commença de lire cette missive avec une attention profonde, tandis que Mahiet, emmenant l’écolier à l’autre extrémité du cabinet, disait tout bas :

— Rufin ! quelle est cette lettre ? d’où la tiens-tu ?

— Par Hercule ! je la tiens… de la force de mon poignet ! sans oublier cependant l’assistance que m’ont prêtée mon compère Nicolas-Poire-Molle et deux Écossais, écoliers martinets (B), dont j’avais fait l’an passé connaissance en soutenant contre eux la supériorité flagrante de la rhétorique de Fichetus sur le vrai art de pleine rhétorique de Faber… Notre discussion étant devenue d’orale… manuelle, au plus grand honneur de la rhétorique… il m’était resté un frappant souvenir de leurs poings et…

— Rufin, les instants sont précieux, la chose est grave ; je t’en supplie, arrive au fait.

— Soit… ce soir, à 10 tombée de la nuit, je cheminais dans la rue Où-l’on-cuit-les-oies, oubliant, malgré le parfum qui s’exhalait des rôtisseries, que j’avais, en véritable écolier boursier, dîné d’un hareng, et songeant à ce trésor, à cette escarboucle, ou plutôt à ce bouquet de lis et de roses que dame Vénus, sa marraine, a baptisée du nom succulent d’Alison… je dis succulent, car…

— Mort-Dieu ! Rufin !…

— Calme-toi, j’impose silence à mon cœur… et j’arrive au fait. Donc… j’aperçois un rassemblement nombreux vers l’extrémité de la rue Où-l’on-cuit-les-oies ; je me glisse à travers la foule, j’arrive au premier rang, et j’avise certain gros coquin à chaperon fourré déjà noté par moi comme forcené partisan de Maillart. Ledit gros coquin pérorait contre maître Marcel, lui attribuant tous les maux dont on souffre, et s’écriant : « Il faut en finir avec la tyrannie des gouverneurs, l’armée du régent est réunie à Charenton, afin de marcher contre nous ; le régent est furieux, il veut mettre sa bonne ville de Paris à feu et à sang ; Maillart, véritable ami du peuple, est seul capable de résister au régent ou de traiter avec lui et de sauver ainsi la cité des maux qui la menacent… »

— Toujours ce Maillart ! !

— Ce langage m’exaspère… je te le jure, aussi vrai que la délectable, la divine Alison me…

— Rufin… Rufin !

— Par Jupiter ! ce doux nom d’Alison me monte involontairement à chaque instant du cœur aux lèvres. J’étais donc prêt à éclater et confondre l’homme au chaperon fourré, dont le langage, je l’avoue, produisait assez d’impression sur la foule. Quelques-uns même commençaient de vitupérer fort contre maître Marcel et les gouverneurs, lorsque j’entends dire derrière moi en latin : — L’eau commence à bouillir, il ne faut pas tarder à jeter le poisson. — Une autre voix ajouta aussi en latin : — Et pour ce faire, hâtons-nous d’aller prévenir le maître cuisinier. — Cherchant à pénétrer le sens mystérieux de cette parabole, je me retournais vers mes hableurs de latin, lorsqu’ils s’écrient et en français cette fois : — « Noël, Noël pour Maillart, au diable Marcel ! c’est un scélérat ! un traître ! il complote avec les Navarrais ! Noël pour Maillart ! seul il peut mettre fin à nos maux ! » Une partie de la foule répète ces cris : le gros coquin à chaperon fourré clôt sa péroraison, descend du montoir où il était perché. Les deux hableurs de latin se rapprochent de lui, et pendant que le rassemblement se disperse, mes trois compères s’éloignent en s’entretenant avec animation ; je ne les perdais pas de vue, je les suis de près, ces mots entrecoupés arrivent à mon oreille… Rendez-vous… cheval… arcade Saint-Nicolas. Tu sais combien, même en plein jour, l’arcade Saint-Nicolas est sombre et déserte ; la nuit tombait, l’idée me vient que mes coquins pouvaient avoir quelque rendez-vous suspect dans cet endroit écarté, car je me remémorais ces mystérieuses paroles échangées en latin : L’eau commence à bouillir… ceci pouvait signifier : le bouillonnement de la colère populaire… Le poisson que l’on devait jeter dans ce bouillonnement, ce pouvait être maître Marcel ; et enfin, le cuisinier qu’il s’agissait d’aller prévenir

— Ce pouvait être Maillart ou le régent, — ajouta Mahiet. — Je ne crois pas ta pénétration en défaut… Continue.

— Ces mots : cheval… rendez-vous… arcade Saint-Nicolas… pouvaient signifier aussi qu’un messager à cheval attendait mes coquins dans ce lieu retiré ; je le connaissais de reste, car souvent Margot-la-Savourée… mais foin de Margot ! je me disais au contraire : « Ah ! si au lieu de suivre vers cet endroit propice aux amours ce gros ribaud à chaperon fourré, je suivais la divine Alison, je… »

L’Avocat d’armes fit un mouvement d’impatience, prit son ami par le bras, et d’un geste significatif lui montra à l’autre extrémité du cabinet le prévôt des marchands qui, le front appuyé dans sa main, contemplait la lettre dont il venait d’achever la lecture, et pensif souriait avec une douloureuse amertume. L’écolier comprit la pensée de Mahiet et reprit à voix plus basse :

— J’ai des jambes de cerf ; j’en use, en coupant un court à travers le champ de Saint-Paterne, pour devancer mes hommes à l’arcade Saint-Nicolas ; j’y arrive : elle était noire comme un four ; je prête l’oreille, je n’entends rien ; je connaissais l’endroit, je cherche à tâtons et je trouve certaine niche où était autrefois placée la statue du saint ; je me blottis dans cette cavité, et à tout hasard j’attends. Bien m’en prit, car au bout d’un quart d’heure des pas résonnent sous la voûte, je reconnais la voix de l’homme au chaperon fourré disant à petit bruit en manière d’appel : « Hé… hé… Jean-Quatre-Sous. » Puis mon homme ajoute après un moment de silence : — « Il n’est pas encore arrivé… au diable le musard ! — Il n’y a pas de temps perdu, — répond une autre voix ; — il ne lui faut que trois heures pour se rendre à cheval à Charenton. »

— La chose est grave, — reprit Mahiet. — C’est à Charenton que le régent tient ses quartiers.

— Justement ; aussi tu dois penser combien je me félicitais de ma découverte ; évidemment il se tramait quelque complot avec le parti de la cour. Enfin Jean-Quatre-Sous arrive par l’autre côté de l’arcade, et l’homme à chaperon fourré lui dit : — « Es-tu prêt à partir ? — Oui, mon cheval est sellé dans l’écurie de l’auberge des Trois-Singes. — Voici la lettre, — reprend la voix du chaperon fourré. — Fais toute diligence pour te rendre au quartier de l’armée royale ; tu remettras ta missive au sénéchal du Poitou, c’est convenu avec lui. — Mais me laissera-t-on sortir de la ville ? — demande le messager. — Ne crains rien à ce sujet, — lui répond-on. — La porte Saint-Antoine est gardée ce soir par des hommes qui sont à nous. Maître Maillart doit se trouver avec eux, tu leur diras pour mot de ralliement : Montjoie au roi et au duc ; ils te laisseront passer ; donc à cheval, à cheval ! » Après quoi le chaperon fourré et ses deux compères s’éloignent d’un côté, Jean-Quatre-Sous de l’autre. Je sors de ma niche, où je figurais tant bien que mal saint Nicolas, et je suis le messager, que je puis envisager au dehors de la voûte à la clarté de la lune. Ce ribaud était grand, fort et bien armé ; je voulais m’emparer de la lettre qu’il portait. Comment faire ? J’y songeais, lorsque je le vois entrer dans la taverne des Trois-Singes. Je pensais qu’il allait prendre son cheval à l’écurie ; point… Jean-Quatre-Sous, en homme de prévoyance, demande à souper avant de se mettre en route, et à travers la porte ouverte je le vois s’attabler. Bacchus a voulu que j’aie souvent vidé plus d’un pot dans la taverne des Trois-Singes sans le casser après boire. Je connais l’hôtelier, un digne homme, du parti de Marcel ; j’écris d’abord quelques mots à la divine Alison, que dame Vénus…

— Nous savons cela… arrive au fait.

— Incertain du succès de mes desseins, je voulais du moins et au plus tôt faire prévenir maître Marcel qu’il se tramait quelque chose contre lui ; l’hôtelier se charge d’envoyer mon billet à l’auberge d’Alison, et bientôt… bénie soit la déesse Fortune ! je vois entrer mon compère Nicolas-Poire-Molle en compagnie des écoliers écossais avec qui j’avais autrefois discuté à si beaux coups de poing en l’honneur de la rhétorique de Fichetus ; ils venaient boire du vin herbé ; je voyais du coin de l’œil Jean-Quatre-Sous dévorer son souper à belles dents ; mon plan est bientôt formé, je le communique à mes amis et à l’hôtelier, lui confiant mes soupçons, éveillés par le rendez-vous de l’arcade Saint-Nicolas. Rien de plus simple que mon projet : chercher querelle à Jean-Quatre-Sous, tomber sur lui, m’emparer de sa missive et enfermer ensuite ce truand dans la cave des Trois-Singes, afin de l’empêcher d’aller donner l’éveil au parti de Maillart… Sitôt dit, sitôt fait… je m’approche de la table de Jean-Quatre Sous, je le querelle, il me répond insolemment, je lui saute à la gorge, Nicolas-Poire-Molle fouille dans la pochette de notre homme, y prend la lettre, et…

Le récit de l’écolier fut interrompu par Marcel, qui se leva après être resté longtemps pensif, et dit à Mahiet en allant vers lui :

— Je te parlais tout à l’heure de mes hésitations, cette lettre y eût mis terme si ma résolution n’eût pas été prise. Mais cette lettre… sais-tu qui l’a écrite ?

— Non… maître Marcel… qui donc en est l’auteur ?

— Mon plus ancien ami, — dit le prévôt des marchands avec chagrin et dégoût, — Jean Maillart !

— L’infâme ! — s’écrièrent à la fois Mahiet et l’écolier. — Ainsi, ce complot…

— Est réel ! — répondit Marcel. — Cette lettre prouve que depuis quelque temps Maillart, malgré ses affectations de dévouement à la cause populaire et ses violences de langage contre la cour, négociait secrètement avec le parti royaliste, dont les chefs sont ici, le sire de Charny et le chevalier Jacques de Pontoise, pour la noblesse, et pour la bourgeoisie : Maillart et les anciens échevins, Pastorel et Jean Alphonse…

— Maître Marcel, — reprit vivement Mahiet, — vous et les gouverneurs ne prendrez-vous pas de mesures rigoureuses contre ces traîtres ?

— Quoi ! ils osent conspirer dans nos murs ! — ajouta l’écolier, — perfidement égarer un peuple trop crédule !

— Nos ennemis l’auront voulu, il faudra les frapper de terreur, car ils appellent sur Paris de terribles vengeances, — répondit Marcel. — Oui, Maillart, instruisant le régent de nos divisions intestines, du découragement que les agents de la cour ont inspiré à la population, de la haine qu’ils ont excitée contre nous, conjure le prince de marcher sur Paris, affirmant qu’un mouvement en sa faveur éclatera dans nos murs à son approche, que ses partisans sont de garde cette nuit et le seront demain encore à la porte Saint-Antoine, qu’ils ouvriront aux troupes royales, et qu’enfin Maillart espère pouvoir me livrer au régent… moi… l’âme de la révolution.

— Plus de doute ! — s’écria Mahiet avec horreur. — Ainsi la femme de Maillart en venant ici ce soir proposer à dame Marcel des moyens de faciliter votre fuite…

— … Me tendait un piége, — répondit Marcel avec une méprisante amertume. — Je me confiais à la foi de mon plus vieil ami… je me rendais seul chez lui, et il m’emprisonnait sans doute dans sa demeure afin de me livrer au régent à son retour à Paris.

— Trahison et lâcheté ! — s’écria l’écolier indigné. — Quel monstre femelle ! Ah ! déjà je l’avais jugée à ses lamentations hypocrites lors de l’enterrement de Perrin Macé ! cette sycophante en jupon ! 


— L’envie et l’orgueil qui la dévorent ont perdu Maillart, — reprit le prévôt des marchands. — La vanité de cette folle a poussé son mari au mal, à la plus insigne bassesse. Le croirait-on ? cet homme sans caractère, sans conviction, rappelle dans sa lettre au sénéchal qu’en récompense des services qu’il rend au parti de la cour, le régent lui a fait promettre des lettres de noblesse (C) ! ! ! Maillart mendiant l’anoblissement !… lui ! lui… qui me reprochait sans cesse de ne pas exterminer ceux du parti de la cour qui restaient à Paris !… lui… qui ne trouvait pas assez d’injures pour flétrir la noblesse !

— Misère de Dieu ! — s’écria Mahiet, — votre sang, maître Marcel, devait être le prix de l’anoblissement de cet infâme…

— Je l’avoue… cette trahison m’est doublement cruelle… je connais les hommes ; cependant jusqu’au dernier moment j’ai répugné à croire à l’odieuse félonie de Maillart… mon ami d’enfance… Ah ! je persiste à le croire, il ne fût jamais tombé dans une pareille abjection, sans sa faiblesse, sans l’orgueil infernal de sa femme, envieuse jusqu’à la rage de ma pauvre Marguerite, dont la modestie rougissait presque de ma popularité… Allons, il n’y a plus à hésiter… la réaction du parti de la cour serait impitoyable… Notre seule chance de salut est dans l’appui du roi de Navarre… et dans des mesures implacables contre nos implacables ennemis… ils auront provoqué ces mesures… qu’elles retombent sur eux !

— Maître Marcel, — dit tout bas Mahiet au prévôt des marchands, — si Charles-le-Mauvais ne se trouve pas au rendez-vous cette nuit ?

— En ce cas, je te l’ai dit, je monte à cheval et je vais livrer au régent ma tête et celle des gouverneurs… notre sang assouvira la soif de vengeance de ce jeune homme, il épargnera Paris…

Un grand tumulte, d’abord lointain, puis de plus en plus rapproché, se fit entendre dans la rue ; bientôt éclatèrent des cris nombreux de : Noël à Marcel ! À bonne fin ! à bonne fin ! Noël à Marcel ! Presque aussitôt Marguerite entra dans le cabinet de son mari, lui disant : 


— Simon-le-Paonnier, Philippe Giffart, Consac et autres de nos amis, sont en armes dans la rue, au milieu d’un grand nombre de tes partisans fidèles qui témoignent par leurs cris de leur dévouement pour toi. Nos amis ont cru prudent de venir te chercher afin de t’escorter durant le trajet d’ici à l’Hôtel de ville.

— Adieu, Marguerite, chère et bien-aimée femme ! — reprit Marcel avec une émotion profonde mais contenue, songeant que pour la dernière fois peut-être il serrait dans ses bras la compagne dévouée de sa vie, — adieu ! — répéta-t-il en embrassant sa femme avec tendresse, — adieu… et à revoir !…

— Ah ! mon ami, ces cris qui acclament ton nom avec enthousiasme me rassurent… et nos amis veillent sur toi !…

— Ne crains rien ; demain je te reverrai… Adieu !… encore adieu !… — reprit Marcel, qui, malgré son courage, sentait son cœur se briser au moment de cette séparation, peut-être éternelle. Après avoir embrassé de nouveau Marguerite avec effusion, il descendit dans la rue ; plusieurs échevins l’attendaient au milieu d’une foule de ses partisans, dont les acclamations sympathiques redoublèrent à sa vue. Le découragement avait, il est vrai, gagné la majorité du peuple ; mais le prévôt des marchands pouvait encore cependant compter sur des cœurs intrépides et dévoués.

— Amis, — dit à haute voix Marcel aux échevins, — nous n’allons pas à l’Hôtel de ville ; mais à la porte Saint-Antoine. Je vous instruirai en route de mes résolutions.

Ces paroles furent entendues par l’un des trois hommes qui, durant toute la soirée, n’avaient pas quitté les abords de la maison du prévôt des marchands ; cet espion dit à ses compagnons :

— Que l’un de vous aille en hâte avertir le sire de Charny que Marcel se rend avec ses hommes à la porte Saint-Antoine ; l’autre ira prévenir maître Maillart de l’arrivée de cette bande de forcenés en les devançant ; moi, je les suivrai de loin afin d’épier leurs mouvements.





Une heure du matin venait de sonner ; la lune, au moment de disparaître à l’horizon, jetait encore assez de clarté pour argenter d’une frange de vive lumière les derniers créneaux des deux hautes tours qui défendaient la porte Saint-Antoine, vers laquelle Étienne Marcel, accompagné de Philippe Giffart, échevin, et de Mahiet, se dirigeait tenant à la main deux lourdes clefs ; les autres magistrats et un groupe de leurs partisans étaient, sur l’invitation du prévôt des marchands, restés dans une maison voisine des remparts. Le plus profond silence régnait aux abords d’une large et sombre voûte conduisant à la porte de la ville. Un homme tenant un cheval par la bride suivait Marcel à quelque distance.

— Le moment est décisif, — disait-il à ses compagnons. — Si Charles-le-Mauvais est venu à notre rendez-vous, il nous reste une chance de succès… sinon, je monte à cheval, et je vais au camp de Charenton me livrer au régent…

Le prévôt des marchands achevait à peine de prononcer ces paroles, lorsque les deux factionnaires postés en dehors de la voûte obscure sous laquelle il allait s’engager crièrent : Montjoie au roi et au duc ! À ce cri de ralliement du parti de la cour, Marcel, à l’incertaine clarté sidérale, voit Jean Maillart sortir du noir passage qui conduisait à la porte. À l’aspect de son ancien ami, dont il sait l’infâme trahison, le prévôt des marchands s’arrête indigné, ne pouvant, non plus que Mahiet et Philippe Giffart, remarquer, à travers la demi-obscurité, l’attitude de Maillart, qui tenait sa main droite cachée derrière son dos.

Marcel, — dit l’échevin d’un ton impérieux, — Marcel, que faites-vous ici à cette heure ?

De quoi vous mêlez-vous ? — répond Marcel avec dégoût et mépris. — Je suis ici pour veiller à la sûreté de la ville dont j’ai Ie gouvernement.

Pardieu ! — s’écrie Maillart en se rapprochant insensiblement du prévôt des marchands, — pardieu ! vous n’êtes ici pour rien de bon ! — Et, se tournant vers les deux factionnaires, immobiles à quelques pas : — Vous le voyez, il tient à la main les clefs de la porte de la ville… c’est pour la trahir !…

Misérable ! — s’écria Marcel, — vous mentez !

Non, traître ! c’est vous qui mentez ! — reprit Maillart. Et levant soudain une courte hache qu’il avait jusqu’alors tenue cachée derrière son dos, il s’élança d’un bond vers le prévôt des marchands en s’écriant : — À moi, mes amis ! à mort Marcel ! à mort lui et les siens ! ils sont tous traîtres ! … — Et avant que Mahiet et Philippe Giffart aient pu prévoir et parer cette attaque soudaine, il décharge un si furieux coup de hache sur la tête de Marcel, que celui-ci chancelle et tombe baigné dans son sang (D).

Au cri de Jean Maillart : À moi mes amis ! la voûte de la porte, noyée d’ombre, s’illumine soudain des lueurs de plusieurs falots, jusqu’alors cachés sous les capes de ceux qui les portaient ; à cette clarté rougeâtre, l’on voit un grand nombre d’hommes armés de piques, de hallebardes, de coutelas, embusqués dans cet endroit ténébreux. Parmi eux sont le sire de Charny, le chevalier Jacques de Pontoise et l’échevin Pierre Dessessarts. À peine Marcel est-il tombé sous la hache de Maillart, que la troupe d’assassins, s’élançant en criant : Montjoie au roi et au duc ! se précipite sur le prévôt des marchands, afin de l’achever ; le malheureux, le crâne ouvert, la figure ensanglantée, tâchait de se relever, soutenu par Mahiet et par Philippe Giffart ; ceux-ci font des efforts surhumains pour défendre le blessé ; mais bientôt ils sont, comme lui, renversés, percés, hachés de coups. Les autres gouverneurs et plusieurs de leurs partisans, retirés dans la maison voisine des remparts, où ils attendaient l’issue du rendez-vous de Marcel et du roi de Navarre, entendant un tumulte croissant et les cris de : Montjoie au roi et au duc ! cri de ralliement des royalistes, accourent à la porte Saint-Antoine, afin de venir en aide au prévôt des marchands ; mais leurs chaperons rouges et bleus les désignent à la fureur des meurtriers, ils sont, malgré leur défense héroïque, massacrés comme leur chef. Cette tuerie n’assouvit pas la rage de Maillart et du sire de Charny.

— À mort tous les ennemis du régent, notre sire ! — s’écrie ce chevalier. — Nous savons où ils gîtent ; courons à leurs demeures, nous les tuerons en leur lit !

— À mort ! — reprend Jean Maillart en brandissant sa hache, — à mort les partisans de Marcel !

— Montjoie au roi et au duc ! — répète la bande armée en poussant des hurlements féroces. — À mort les chaperons rouges et bleus !

— À mort ! que pas un n’échappe !…

— Amis ! — s’écria soudain le seigneur de Charny, — le corps du chevalier de Conflans, victime du parti populaire, a été exposé au val des Écoliers, que le corps de Marcel y soit exposé comme représailles !… Chargez-le sur vos épaules !

— Demain on placera ce cadavre sur la claie, on le traînera dans la boue jusqu’en face du Louvre, que notre bien-aimé sire le régent a dû quitter devant les menaces de Marcel, après quoi l’on jettera vite à la Seine la charogne de ce forcené, indigne d’une sépulture chrétienne !… — ajouta Jean Maillart. Puis il se dit, pensant à sa femme :

— Pétronille ne me reprochera plus d’être primé par le prévôt des marchands ; Pétronille ne sera plus rongée d’envie ; Pétronille n’entendra plus dire que dame Marguerite est la femme du Roi de Paris

Les ordres du sire de Charny et de Maillart furent exécutés ; l’on chercha le cadavre du prévôt des marchands parmi les corps de ses amis, dont quelques-uns respiraient encore ; quatre hommes soulevèrent sur leurs épaules les restes défigurés du grand citoyen, et, à la lueur des torches, le sinistre cortège, brandissant ses armes, se dirigea vers le val des Écoliers en hurlant :

— À mort les partisans des gouverneurs !

— À mort les chaperons rouges et bleus !

Montjoie au roi et au duc !




Hélas ! fils de Joel, telle fut la mort d’Étienne Marcel, illustre génie à qui la Gaule devra peut-être un jour sa liberté, car il a semé les champs de l’avenir. Marcel l’a dit : il n’a fait que devancer les idées de son temps ; il a semé, la semence a été arrosée de son généreux sang, notre descendance récoltera ! Qu’elle honore pieusement d’âge en âge la mémoire immortelle de ce martyr de la liberté !

La haine des ennemis du prévôt des marchands le poursuivit outre-tombe ; son cadavre, porté au val des Écoliers, y demeura exposé aux insultes, aux railleries de la foule mobile et ingrate dont il avait voulu jusqu’à son dernier soupir l’affranchissement et le bonheur !… Le lendemain de sa mort, ses restes sanglants, mutilés, jetés sur une claie, furent traînés vers la Seine, en face le Louvre, et précipités dans le fleuve…

Telle a été la sépulture de ce grand citoyen !

Les principaux chefs du parti populaire, au nombre de soixante, et entre autres Simon-le-Paonnier, Consat, Pierre Caillart (n’oubliez pas ces noms sacrés, fils de Joel), furent suppliciés par ordre de Jean Maillart et du sire de Charny, devenus dictateurs. Ces exécutions accomplies, ils députèrent au régent : — Simon Maillart (frère de l’échevin), le chevalier Dessessarts et Jean Pastorel — (n’oubliez pas non plus le nom de ces traîtres), afin d’instruire le jeune prince que, vengé de ses ennemis, il pouvait désormais rentrer dans sa bonne ville de Paris, soumise et repentante. Le régent répondit que : — « Ce ferait-il volontiers, — (selon une chronique lue par Mahiet, qui écrit ceci). — Et le régent departit du pont de Charenton, accompagné d’une nombreuse chevalerie, descendit au Louvre. Là il trouva Jean Maillart, qui grandement était en sa grâce et son amour…



» Comme le régent, pour se rendre au Louvre, passait par une certaine rue, un artisan osa lui dire tout haut : — Pardieu ! sire, si l’on m’avait cru, vous ne fussiez pas rentré ici ; mais on n’y fera rien pour vous (E). »

Ce fait, et d’autres encore prouvent, à l’honneur de l’humanité, que l’ingratitude, la défaillance, la versatilité du peuple, funestes fruits de son ignorance et de son asservissement séculaire, offrirent du moins de consolantes exceptions. Le souvenir de Marcel resta vivant et sacré dans beaucoup de cœurs généreux fidèles à la cause populaire ; malgré le triomphe du parti de la cour, plusieurs conspirations se tramèrent dans le but de renverser le trône et de venger sur le régent la mort du prévôt des marchands et de ses amis. Le dernier de ces conspirateurs fut un riche bourgeois de Paris nommé Martin Pisdoé ; il monta sur l’échafaud et paya de sa tête son religieux dévouement à la mémoire d’Étienne Marcel.




Mahiet-l’Avocat d’armes, qui a écrit ce récit (auquel il a joint la dague de Neroweg, sire de Nointel, et le trépied de fer, instrument du supplice de Guillaume Caillet), Mahiet-l’Avocat d’armes fut laissé pour mort, près de la porte Saint-Antoine, au milieu d’un monceau de cadavres. Rufin-Brise-Pot et Alison-la-Vengroigneuse, instruits durant la nuit par la rumeur populaire du meurtre du prévôt des marchands et de ses partisans, coururent vers le théâtre du massacre, afin de s’informer de Mahiet ; ils le trouvèrent percé de coups, presque expirant, et le transportèrent chez une personne charitable du voisinage, où, grâce à leurs soins compatissants, il revint à la vie. Protégé par l’obscurité de son nom, il resta longtemps caché dans cet asile, souvent visité par un chirurgien ami de Rufin.

Marguerite apprit la mort de son mari par des envoyés de Jean Maillart, qui vinrent la prendre dans son logis au milieu de la nuit. Cette malheureuse femme, conduite en prison, en vain demanda la grâce d’ensevelir Marcel de ses mains, on lui refusa cette consolation suprême ; elle connut plus tard les ignominies prodiguées au cadavre de son époux, elle mourut pendant sa captivité. Les biens considérables du prévôt des marchands furent confisqués au profit du régent. Alison, toujours serviable, offrit à Denise, qui se trouvait ainsi abandonnée sans ressources, de partager la chambre qu’elle occupait à l’auberge ; souvent toutes deux vinrent visiter Mahiet-l’Avocat d’armes dans sa retraite. Entre autres blessures, un coup de hache devait le priver pour toujours de l’usage de son bras droit. Lorsque ses autres plaies furent complétement guéries, il épousa Denise ; le même jour, Alison épousa Rufin-Brise-Pot. Mahiet avait hérité d’un petit patrimoine grâce auquel il pouvait à peu près subvenir aux besoins de sa femme et aux siens, l’infirmité résultant de sa blessure ne lui permettant plus de continuer son métier d’avocat d’armes. La seule parente qui restait à Denise habitait vers la frontière de la Lorraine la ville de Vaucouleurs ; Mahiet se résolut de se rendre en cette contrée. Il eût été imprudent à lui, malgré son peu de renom, de continuer, après sa guérison, de demeurer à Paris, la réaction du parti de la cour se montrant implacable. Mahiet réalisa son patrimoine, se sépara, non sans regrets, de Rufin-Brise-Pot et d’Alison, et parvint, à travers mille dangers causés par les bandes d’Anglais et de routiers qui ravageaient la Gaule, à atteindre avec Denise la ville de Vaucouleurs· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

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(Moi, Allan Lebrenn, petit-fils de Mahiet Lebrenn-l’Avocat d’armes, j’intercale ici quelques lignes afin d’expliquer et de combler une lacune existant dans la chronique que m’a léguée mon aïeul, ainsi que la dague du sire de Nointel et le petit trépied de fer de Guillaume Caillet, objets vénérés dont j’ai augmenté les reliques de notre famille. Treize feuillets contenant le récit de la longue vie de mon grand-père depuis l’an 1359, époque de son mariage, jusque vers l’année 1425 ou 1426, ont été sans doute égarés par lui. Cette période de son existence, ainsi que je l’ai su de lui et de mon père, n’offrit d’ailleurs aucun événement important. Mon aïeul, ne pouvant plus, par suite d’une grave blessure, exercer son métier de champion, ouvrit, sans trop d’opposition de la part des prêtres de Vaucouleurs, une école où il enseignait à lire aux enfants. Le produit de cet enseignement, ajouté à son petit patrimoine, lui permit d’élever sa famille, composée de mon père et de ses deux sœurs, que nous avons perdues. Les jours de mon aïeul s’écoulèrent assez paisibles, ainsi que les nôtres ; car, sauf l’attaque de quelques bandes d’aventuriers, facilement repoussés par nous à l’abri de nos murailles, Vaucouleurs et toute la rive gauche de la Meuse jusqu’à Domrémy n’eurent pendant près d’un demi-siècle aucunement à souffrir des ravages des Anglais ; ils désolaient l’intérieur de la Gaule, mais ne se hasardaient pas dans nos contrées, éloignées du centre de la guerre. Malheureusement, vers le mois de juillet de l’année 1494, après la bataille de Verneuil, perdue par Charles VII, des troupes nombreuses d’Anglais, venant renforcer les garnisons qu’ils tenaient en Champagne, envahirent notre vallée, jusqu’alors si tranquille ; après des luttes acharnées, héroïques, les habitants, malgré l’infériorité de leur nombre, et souvent guidés par mon aïeul, bon du moins pour le conseil et dont le grand âge n’affaiblissait pas l’énergie, les habitants repoussèrent plusieurs fois l’ennemi. Mon père fut tué lors de la dernière de ces attaques ; il était né en l’année 1368, environ dix ans après le mariage de mon aïeul avec Denise, nièce d’Étienne Marcel. En mémoire de ce grand homme, mon père reçut le nom d’Étienne. Denise mourut en lui donnant le jour. Il témoignait dès son adolescence un goût très-vif pour l’art du dessin ; il apprit le métier de dessinateur et de peintre en figures sur vitraux, et j’ai embrassé l’industrie de mon père. Je suis né en l’année 1399 ; mon père est mort en 1424, âgé de cinquante-six ans Mon aïeul Mahiet-l’Avocat d’armes, à la suite de l’histoire de sa vie de 1359 à 1126 (fragment du manuscrit égaré), a cru devoir brièvement instruire notre descendance des événements publics accomplis durant cette longue période. Ce récit était précédé des feuillets perdus ; le voici, ainsi que la seconde partie de cette légende, aussi écrite par mon aïeul : — Le Couteau de Boucher ou Jeanne-la-Pucelle.)




… Moi, Mahiet-l’Avocat d’armes, après vous avoir raconté, fils de Joel, les rares incidents de mon obscure existence, consolée, charmée par les vertus angéliques de ma bien-aimée Denise, toujours regrettée, je dois vous faire connaître ce qui s’est passé en Gaule depuis la mort d’Étienne Marcel jusqu’à ce jour, ainsi que nos pères ont toujours fait de siècle en siècle en nous léguant ces annales de notre famille.




Sachez, fils de Joel, les horribles désastres dont la pauvre vieille Gaule, notre mère patrie, soumise depuis Clovis à ces rois étrangers issus de la conquête franque, a souffert sans intervalle pendant les soixante-dix années qui ont suivi le supplice de Marcel ; d’une partie de ces maux j’ai été témoin, car je touche bientôt à ma quatre-vingt-seizième année.

Malgré des misères sans fin, sans nombre, malgré l’oppression des rois et des seigneurs, de nouvelles insurrections ont encore éclaté, tour à tour victorieuses et vaincues ; mais, ainsi que déjà vous l’avez vu dans la légende de notre famille, chaque lutte doit porter ses fruits. Oui, de même que le libre et fier esprit des communes, que Louis-le Gros croyait avoir étouffé dans le sang des communiers, se ranimant d’âge en âge, plus vivace que jamais, s’est révélé dans toute sa puissance en 1357 au patriotique appel de Marcel, de même ces immenses réformes imposées à la royauté par le génie de ce grand citoyen, passagèrement disparues devant le découragement du peuple, devant le parjure, la trahison, les violences sanguinaires, ont été exigées de nouveau, et le seront encore de siècle en siècle après quelque soulèvement populaire. Ainsi pas à pas, d’âge en âge, notre race, fils de Joel, marchant intrépidement, opiniâtrément à sa délivrance, verra luire enfin le grand jour de l’affranchissement de la Gaule, prédit par Victoria-la-Grande... à notre aïeul Scanvoch.

Fils de Joel, pas de défaillance ! regardez derrière vous le chemin déjà parcouru, l’esclavage n’a-t-il pas depuis longtemps fait place au servage ? Le serf a souffert et souffre encore dans son âme, dans sa chair, dans l’âme, dans la chair de sa famille ; mais du moins il n’est plus vendu comme un vil bétail, conduit, parqué en troupeaux humains du nord au midi de la Gaule, ainsi qu’il en était aux premiers temps de la conquête franque, alors que vivaient nos pères Karadeuc-le-Bagaude et Ronan-le-Vagre ; les terribles représailles de la Jacquerie ont frappé la noblesse d’une terreur salutaire : la crainte rendra les seigneurs moins cruels pour leurs vassaux. Donc, courage, fils de Joel, songez au progrès accompli ; instruits par le passé, soyez pleins de foi dans l’avenir.

Le supplice de Marcel et de ses partisans, le massacre des Jacques, empirèrent les malheurs de la Gaule ; mais du moins les paysans, en courant sus aux seigneurs à coups de faux, de fourches, de haches, apprirent à manier ces armes rustiques, et souvent et rudement en usèrent depuis contre les Anglais, mieux que la chevalerie n’usait de la lance et de l’épée. À ce propos, conservez pieusement, fils de Joel, les noms obscurs de deux de ces héros laboureurs échappés au carnage des Jacques. L’un se nommait Guillaume-aux-Alouettes ; l’autre, le Grand-Ferré. Ils s’étaient retranchés avec d’autres paysans et leur famille dans un lieu assez fort, voisin de Compiègne, afin de se soustraire aux rapines des Anglais. Ceux-ci, campés à Creil, crurent n’avoir qu’à paraître pour chasser Jacques Bonhomme de sa retraite ; mais il avait fauché, haché, enfourché tant de seigneurs casqués et cuirassés, qu’il craignait moins les gens d’armes anglais ; il soutint bravement leur choc. Guillaume-aux-Alouettes, chef des paysans, est blessé mortellement ; ses compagnons, exaspérés, commencent à frapper sur l’ennemi comme s’ils battaient leur blé sur l’aire de leur grange, ils assomment, ils écrasent les assaillants. Le Grand-Ferré, géant d’une force extraordinaire, manœuvra tant et si fort de sa lourde cognée de bûcheron, qu’il tua quatre Anglais pour sa part ; les paysans demeurèrent maîtres de leur refuge. Le Grand-Ferré, fatigué du combat, but de l’eau glaciale d’une fontaine, seule boisson de Jacques Bonhomme… il fut pris de fièvre et se coucha sur la paille, seul lit de Jacques Bonhomme… La maladie s’aggrava durant la nuit. Le lendemain, les Anglais, honteux de leur défaite, reviennent à la charge ; la femme du Grand-Ferré accourt et s’écrie :

Oh ! mon pauvre homme, voici les Anglais !

Ah ! les brigands ! ils croient me prendre parce que je suis malade ! — dit le Grand-Ferré ; — mais ils ne me tiennent pas encore !

Et oubliant son mal, il se lève demi-nu, prend sa cognée, s’adosse à un mur, tue cinq Anglais, et les autres se sauvent. Le Grand-Ferré se remet sur sa paille, tout échauffé de la lutte, boit encore de l’eau froide et meurt regretté de tous ses amis du village (F).

Fils de Joel, conservez un pieux souvenir de Guillaume-aux-Alouettes et du Grand-Ferré ; ces noms rustiques de nos annales plébéiennes traverseront les âges et seront aussi chers à notre descendance que les noms de tant de rois fainéants, cruels ou despotes, lui seront odieux. Oui, Guillaume-aux-Alouettes et le Grand-Ferré, valeureux paysans, sont les précurseurs de l’héroïque fille du peuple, de la pauvre bergère de Domrémy, de Jeanne-la-Pucelle, qui, soixante et dix années plus tard, chassera les Anglais de la Gaule, envahie depuis la bataille de Poitiers, à la honte éternelle de la chevalerie, lâchement fuyarde en ce jour néfaste. Mais, hélas ! malgré ces traits de bravoure isolés de Jacques Bonhomme, les Anglais devaient longtemps encore désoler les Gaules.

Le roi de Navarre, redoutant la vengeance du régent, rentré dans sa capitale après la mort de Marcel et le supplice de ses amis, tenait de son côté la campagne. Maître d’Étampes, de Corbeil, il arrêtait la navigation de la Seine, les denrées n’arrivaient plus à Paris ; et telle était la rareté des subsistances, que le blé, qui en temps ordinaire se vend douze sous le setier, valait trente livres. Les Anglais, les Navarrais, les routiers, les soudoyers, ravageaient le pays, incendiaient les bourgs, les villages. Depuis le massacre des Jacques, tous paysans, laboureurs, les bras manquant à la culture des terres, une effroyable disette se déclara et fut le signal de nouveaux malheurs. Édouard, roi d’Angleterre, débarque à Calais, en 1360, à la tête d’une armée considérable, s’approche de Paris jusqu’au Bourg-la-Reine, incendie les faubourgs de Saint-Germain, de Saint-Marcel et de Notre-Dame des Champs ; le régent, effrayé, signe la paix avec l’Angleterre, le 1er mai 1360, aux conférences de Bretigny, paix humiliante et désastreuse. Les Anglais, maîtres depuis longtemps de la Normandie, du Maine, de l’Anjou, conservaient l’Aquitaine en toute souveraineté, ainsi que la ville de Calais, les comtés de Ponthieu, de Guines et de Montreuil ; le régent payait en outre, pour la rançon de son père le roi Jean, l’énorme somme de trois millions d’écus d’or (G), impôt écrasant qui pesa exclusivement sur les paysans, le populaire des villes et la bourgeoisie. Ce roi, lâche, prodigue et méchant, qui coûtait à son peuple tant de larmes, tant d’or, tant de sang, resta par goût en Angleterre, où il menait joyeuse vie. Une peste effroyable décime les populations en 1361, sévissant surtout sur les femmes et sur les enfants ; l’on ne voyait que des hommes en habit de deuil. En 1362, de nombreuses bandes de gens, réduits à la misère par les impôts, par les exactions de toutes sortes, se forment sous le nom de Tard-Venus ; ils attaquent et pillent les petites villes, les châteaux, les couvents, les églises. L’un des chefs de ces Tard-Venus s’intitulait ami de Dieu et ennemi de tout le monde. Le pape établi à Avignon (la chrétienté jouissait alors de trois papes) prêche la croisade contre ce soi-disant ami de Dieu ; mais les croisés se joignent aux Tard-Venus et les pilleries redoublent. Le roi Jean, s’amusant fort en Angleterre, y demeurait toujours quoique racheté au prix d’une rançon écrasante pour son peuple. Ce prince, digne de sa race, mourut à Londres d’indigestion en 1364. Son fils, duc de Normandie et régent, lui succéda sous le nom de Charles V, dit le Sage ou l’Astucieux ; perfide, dissimulé, cruel, avide d’argent, grand ami des rhéteurs, des astrologues et des procureurs, ce roi quittait rarement son hôtel de Saint-Paul, à Paris, et son château de Vincennes, où il s’enfermait, soigneusement gardé, de crainte du populaire. Cependant Charles V, ainsi que le prévoyait Étienne Marcel, fut forcé, par la marche irrésistible et progressive des choses, d’opérer une partie des réformes imposées à la royauté par la révolution de 1357. L’œuvre immortelle du génie patriotique du prévôt des marchands, teinte de son généreux sang et de celui de ses partisans, porta ses fruits, et devait dans l’avenir en porter encore davantage.

En 1378, Charles V voulut conquérir la Bretagne, berceau de notre race, dont notre aïeul Vortigern fut l’un des derniers défenseurs, et que son fils Gomer dut quitter, il y a plusieurs siècles, pour venir habiter d’autres provinces de la Gaule, où les événements ont fixé notre famille depuis cette époque. Hélas ! vous le savez, fils de Joel, l’Armorique, si longtemps libre, choisissant ou révoquant ses chefs, façonnée à l’indépendance par les mâles enseignements des druides, avait enfin subi le double joug de l’Église de Rome et de la féodalité. Les seigneurs et les prêtres asservissaient ce peuple jadis si jaloux de sa souveraineté, ainsi que l’étaient dans l’antiquité toutes les provinces des Gaules indépendantes l’une de l’autre, mais puissamment fédérées entre elles. Cependant les rois francs n’avaient pu réunir la Bretagne à leur domaine ; les ducs bretons prêtaient seulement foi et hommage lige à la royauté, mais régnaient de fait. Donc, en 1378, Charles V, apprenant le détrônement de Jean IV, duc de Bretagne, chassé par ses sujets, crut l’occasion favorable pour s’emparer de cette province. Il avait pris à sa solde et nommé connétable de France Bertrand Duguesclin, grand homme de guerre, mais traître à sa terre natale et à sa race, car, Breton, il attaquait la Bretagne comme soudoyer d’un roi franc ; aussi le nom de Duguesclin a été, est et sera en exécration parmi les fils de l’Armorique. J’ai connu au village de Domrémy, non loin de Vaucouleurs, une femme de Vannes, nommée Sybille, venue en Lorraine après cette guerre impie. Sybille était l’une des marraines de Jeanne-la-Pucelle, alors enfant, et savait beaucoup de légendes et de bardits, entre autres celui-ci, composé à l’occasion de la trahison de Duguesclin. Les Bretons, menacés par les troupes de Charles V, avaient rappelé leur duc Jean IV, réfugié en Angleterre après son détrônement. Lisez-le, ce bardit, fils de Joel, lisez-le, il vous prouvera que si asservie que soit l’Armorique, elle conserve une patriotique horreur pour la race des conquérants des Gaules.


le cri de guerre contre les français.


— « Un navire est entré dans le golfe ses blanches voiles déployées. — Le seigneur Jean est de retour. — Il vient défendre son pays. — Nous défendre contre les Franks qui empiètent sur les Bretons. — Un cri de joie fait trembler le rivage. — Les montagnes du Laz résonnent. — La cavale blanche hennit, bondit d’allégresse. — Les cloches chantent joyeusement dans toutes les villes à cent lieues à la ronde. — L’été revient, le soleil brille, le seigneur Jean est de retour ! — Il a sucé le lait d’une Bretonne, un lait plus sain que le vin vieux. — Sa lance, quand il la balance, jette de tels éclairs qu’elle éblouit tous les regards. »




— « Frappe toujours sur les Franks, seigneur duc ! — Frappe, courage ! lave tes mains dans le sang français. — Tenons bon, Bretons ! tenons bon ! ni merci, ni trêve, sang pour sang ! — Le foin est mûr ; qui fauchera ? Le blé est mûr ; qui moissonnera ? — Le roi des Franks prétend que ce sera lui. — Il va venir faucher en Bretagne avec une faux d’argent. — Il moissonnera nos champs avec une faucille d’or. — Voudraient-ils savoir ces Français si les Bretons sont manchots ? — Voudrait-il apprendre le seigneur roi frank s’il est homme ou Dieu ? »




— « Les loups de l’Armorique grincent des dents en entendant le ban de guerre. — Écoutez-les hurler de joie à l’odeur du sang français. — On verra bientôt dans les chemins le sang couler comme de l’eau. — Oui, couler si bien, que le plumage des cygnes qui y nageront deviendra rouge comme braise. — On verra plus de tronçons de lances épars sur le champ de bataille, que l’on ne voit de rameaux sur terre dans la forêt après l’ouragan. — Là où les Français tomberont, ils resteront couchés jusqu’au jour du jugement. — Jusqu’au jour où ils seront jugés et châtiés avec Bertrand Duguesclin, le traître, qui commande l’attaque. — La pluie d’orage sera l’eau bénite qui arrosera leurs tombes (H). »




Il est beau, n’est-ce pas, ce bardit, fils de Joel ? On y sent frémir, palpiter encore la haine du Breton contre le conquérant. Aussi, malgré la valeur de Duguesclin, Charles V ne put joindre la Bretagne à son royal domaine. Si abâtardie, si opprimée qu’elle fût par l’Église de Rome et les seigneuries, la vieille Armorique Gauloise témoigna une fois de plus son horreur de la race franque.

Ô fils de Joel, ceux d’entre vous qui, plus heureux que moi et nos aïeux, absents de Bretagne depuis le temps où vivait Gomer, fils de Vortigern, ceux d’entre vous qui reverront cet antique berceau de notre famille salueront avec respect ces pierres sacrées de Karnak, témoins séculaires du sacrifice d’Hêna, la vierge de l’île de Sèn, s’offrant en holocauste pour le salut de la patrie, envahie par l’armée de Jules César ; ils n’oublieront pas qu’un barde breton Myrdin (Merlin) a prédit, il y a des siècles, que la Gaule serait délivrée de l’oppression étrangère par une vierge plébéienne des frontières de la Lorraine, et descendue d’un bois de chêne, bois vénéré des druides. Cette prophétie du barde armoricain devait s’accomplir ; oui, vous verrez la pauvre bergère de Domrémy, Jeanne-la-Pucelle, inspirée par l’antique légende bretonne, devenue populaire en ce pays-ci, chasser les Anglais hors de nos frontières et, expiant sa gloire par le supplice, mourir dans les flammes d’un bûcher, ainsi qu’est morte notre aïeule, Hêna, la vierge de l’île de Sèn !

Ô fils de Joel, pour juger de la grandeur du service rendu à la patrie par Jeanne Darc, pour juger de la lâche et ignoble ingratitude du roi frank envers l’héroïque plébéienne à qui ce prince dut sa couronne, pour juger de la haine, de la jalousie féroce des gens de cour et des gens de guerre du conseil royal, ligués avec les évêques de Rome, afin de livrer Jeanne-la-Pucelle aux flammes du bûcher ; oui, pour juger la monstruosité de ces actes, il vous faut connaître les nouveaux désastres sous lesquels gémit notre malheureux pays depuis 1380, où mourut Charles V, jusqu’en 1429, où Jeanne la guerrière porta un coup mortel à la domination anglaise dans les Gaules.

Charles V, mort en 1380, laisse son fils Charles VI en bas âge ; les ducs de Bourgogne, de Berry et d’Orléans composent le conseil de régence, sous la présidence du duc d’Anjou, forcené larron qui, durant l’agonie de Charles V, s’était benoîtement emparé des trésors du mourant. Le duc d’Anjou, d’une cupidité insatiable, veut, en manière de don de joyeux avénement, frapper de nouvelles taxes sur les Parisiens ; mais l’esprit révolutionnaire n’était pas mort avec Marcel. Le peuple, à la suite de ses funestes défaillances, se réveille, et, le 15 novembre 1380, il s’assemble sur la place du Parloir-aux-Bourgeois, en face le Châtelet ; Jean Morin, cordonnier (n’oubliez pas ce nom, fils de Joel) appelle aux armes les corps de métiers. Trois cents hommes courent aux piques, aux bâtons, mettent à leur tête Jean Culdoe, prévôt des marchands, se rendent au palais, somment le duc d’Anjou d’abolir les nouvelles taxes. Ce beau duc demande jusqu’au lendemain pour réfléchir aux sommations ; le répit lui est accordé ; mais à l’heure dite, le peuple revient en force plus menaçant que la veille. Cette fois encore est justifié ce précepte, écrit à chaque page de notre histoire : « L’on n’obtient rien des rois par les suppliques, on obtient tout par la menace ou par l’insurrection ». En effet, le chancelier lit à la multitude courroucée une ordonnance du roi en son conseil où assistaient les ducs d’Anjou, de Berry, de Bourgogne et de Bourbon, laquelle ordonnance abolissait les aides, subsides, fouages, impositions, gabelles, établis depuis Philippe-le-Bel. Réforme autrefois impérieusement exigée par Étienne Marcel, et à demi accomplie par Charles V, après son avénement au trône. Les Parisiens se retirent satisfaits ; mais, ainsi que vous l’avez vu et que vous le verrez sans doute tant de fois encore, fils de Joel, les concessions accordées, jurées par la royauté, sont bientôt éludées ou reniées par elle. L’émotion populaire calmée, l’audace revient à nos maîtres ; ils ne songent plus qu’à retirer ce qu’ils ont été forcés de céder. Aussi, le duc d’Anjou rétablit en 1382 les impôts abolis en 1380, et ordonne entre autres (le 1er mars) de lever un impôt sur les comestibles au profit du trésor royal. Les collecteurs du fisc se montrent aux halles et veulent saisir un panier de cresson que vendait une pauvre vieille femme, le populaire des halles chasse à coups de pierre les gens du fisc. Paris s’émeut, s’insurge, force l’arsenal de l’Hôtel de ville, et à défaut d’autres armes (elles avaient été sournoisement enlevées par ordre du duc d’Anjou avant la proclamation du nouvel édit), les insurgés s’emparent de maillets de plomb (antiques engins de guerre), les soldats du duc d’Anjou sont assommés à coups de maillets, et leurs vainqueurs se glorifient du nom de Maillotins. L’insurrection s’étend rapidement, Rouen, Blois, Orléans, Beauvais, Reims, imitent l’exemple des Parisiens ; l’on se révolte partout contre les derniers impôts ; nulle part les gens du fisc n’osent reparaître ; le duc d’Anjou, en compagnie du jeune roi Charles VI, se trouvant à Meaux, lors de ces soulèvements ; il rassemble des troupes considérables et marche d’abord sur Rouen ; le tumulte de cette ville s’était apaisé après l’expulsion des collecteurs des taxes, les Rouennais ouvrent sans crainte leurs portes au duc d’Anjou ; mais ce beau duc, afin d’inspirer à son pupille Charles VI le goût des supplices, fait pendre sous les yeux du royal adolescent, neuf échevins désignés comme chefs de la sédition, désarme la ville, y laisse une garnison de soldats mercenaires, rétablit les impôts, et, à la tête d’une grosse armée, s’avance vers Paris. Les habitants de cette cité s’étaient, comme ceux de Rouen, calmés après avoir chassé les collecteurs d’une taxe inique ; ainsi que les Rouennais, ils ouvrent sans défiance leurs portes à leur jeune sire Charles VI. Le prévôt des marchands, accompagné de douze échevins, se rend à la rencontre de ce tyranneau ; mais, conseillé par le duc d’Anjou, il refuse de recevoir les magistrats populaires, et, suivi des princes ses oncles, il entre à cheval dans Paris, à la tête de ses gens d’armes, la lance haute, comme s’il fût entré dans une place conquise. Les principaux Maillotins sont surpris et arrêtés chez eux pendant la nuit. Tout concert entre les chefs populaires devient impossible ; le peuple, terrifié, défaille encore une fois, reste inerte ; bientôt commencent les cruautés d’une réaction impitoyable : un orfévre et un drapier sont d’abord pendus publiquement par ordre du roitelet de quatorze ans, qui, depuis les exécutions de Rouen, prend goût au sang et au gibet. La femme de l’orfévre allait mettre un enfant au jour ; elle se jette de désespoir par une fenêtre et se tue sur le coup. Trois cents marchands des plus riches, des plus notables de Paris, sont traînés en prison ; après quoi on les fait venir un à un dans la chambre du conseil, et là, sous menace de mort, les délégués royaux taxent les prisonniers ; ceux-ci à six mille livres, d’autres à trois mille, qui plus, qui moins, selon la richesse de chacun. Charles VI et le duc d’Anjou, grâce à cet abominable guet-apens, emboursent en un seul jour quatre cent mille écus. Quant aux pauvres gens incapables de racheter leur vie à prix d’or, pas de grâce pour eux ; un grand nombre sont suppliciés en public, mais les conseillers royaux, craignant de pousser Paris à bout par les exécutions réitérées, enveloppent leurs meurtres de ténèbres. Les révoltés, cousus dans des sacs, sont nuitamment jetés à la Seine, le gouffre muet emporte son invisible proie ; d’autres révoltés, afin d’échapper à ce supplice, se tuent dans leur prison. Ces obscures victimes ne suffisent pas aux vengeances royales, et, entre autres notables, Jean Desmarets, vieillard de soixante-dix ans, l’un des magistrats les plus vénérés du parlement, est conduit sans jugement au gibet ; il dit à haute voix, impassible devant la mort : — « Où sont-ils, ceux qui m’ont jugé ? qu’ils viennent et qu’ils osent avouer les motifs de ma condamnation. » — Jean Desmarets subit vaillamment son supplice, d’autres Maillotins moururent non moins courageusement. La réaction, redoublant d’audace et de fureur, ivre de sang, ivre de son triomphe, se déchaîne sur Paris ; la milice bourgeoise est désarmée, les portes de la ville enlevées, les offices électifs abolis, la justice municipale détruite, la gestion des deniers de la cité mise aux mains avides des officiers royaux, les maîtrises, les corporations d’artisans supprimées, enfin toutes les libertés conquises au prix du sang de nos pères et de luttes séculaires sont anéanties en un jour (ou plutôt pour un jour… ne désespérez pas, fils de Joel) ; le tyranneau Charles VI rétablit d’un trait de plume toutes les taxes écrasantes du passé, y compris celles que son père Charles V avait été obligé d’abolir après la mort de Marcel. Rouen, Reims, Orléans, Troyes, Sens, Châlons, sont traitées avec la même férocité, leur bourgeoisie, leurs corporations d’artisans décimées par les supplices ou frappées par d’énormes rançons ; enfin, comme à Paris, on tue les pauvres, l’on spolie les riches ; le roitelet Charles Vl, ses oncles, leurs principaux courtisans se partagent le fruit de ces rapines, se réjouissent d’avoir étouffé dans le sang le légitime esprit de révolte d’un peuple opprimé, et, ainsi que vous l’avez vu si souvent, fils de Joel, dans la légende de notre famille, la liberté, la justice, la foi jurée, le droit, 
 l’humanité, sont foulés aux pieds par la noblesse et par la royauté. Mais patience, fils de Joel, patience ! ne désespérez pas, ne désespérez jamais du succès de la cause dont Étienne Marcel a été l’un des héros, l’un des martyrs. L’ivresse de cette royauté, gorgée d’or et de sang, aura, quelques années plus tard, un réveil terrible ; vous verrez une nouvelle insurrection éclater, une nouvelle lutte s’engager ; d’effroyables représailles frapperont nos ennemis séculaires, un nouveau pas sera fait vers l’affranchissement de la Gaule !

Les cités en deuil, appauvries, ruinées, décimées, n’étaient pas les seules à souffrir. Le duc de Berry, oncle de Charles VI, accablait le Languedoc d’impôts ; les paysans, poussés à bout, se soulevèrent et commencèrent une seconde Jacquerie, dont les Tard-Venus avaient été les précurseurs. Ces nouveaux Jacques du Languedoc prirent le nom de Tuchins. Ils s’allièrent aux bourgeois des villes du Midi pour courir sus aux châteaux ; des torrents de sang coulèrent encore des deux côtés : Jacques Bonhomme sut encore se venger des seigneuries. Au mois de juillet 1385, Charles VI, plongé depuis longtemps dans des excès honteux et précoces, contracte un mariage digne de lui : il épouse Isabeau de Bavière, monstre femelle dont les débordements, dont les forfaits doivent rappeler ceux de Frédégonde et de Brunehaut. La Gaule est toujours mise à feu, à sac et à sang par les Anglais ; leurs garnisons de Calais, de Cherbourg, ravagent le nord et l’ouest de notre malheureux pays. Leurs troupes, cantonnées en Saintonge, en Guyenne, en Poitou, ravagent le midi ; la guerre contre le roi de Castille et les Flamands, de nouveau insurgés contre leur duc, épuise les dernières ressources créées par des impôts exorbitants. Charles VI, las de partager avec ses oncles le profit des rapines organisées par ordonnances royales, s’affranchit de tutelle en 1388, veut régner par lui-même et se livre dès lors à un faste inouï et à son goût désordonné pour les plaisirs ; énervé par ses débauches, exalté, puis hébété par le vertige du pouvoir absolu, sa raison s’ébranle, et, à peine âgé de vingt-trois ans, il est atteint, en 1391, d’un premier accès de folie. Cet accès dure un mois environ ; mais l’année suivante, vers le commencement de juillet, chevauchant avec sa suite et son frère le duc d’Orléans, sur la route du Mans, Charles VI, soudain en proie à une folie furieuse, se précipite sur ses écuyers, les frappe à coups d’épée, blesse plusieurs d’entre eux et est sur le point de tuer son frère. À cette frénésie succède un profond accablement ; l’on en profite pour garrotter le sire, dont la raison resta complétement égarée pendant un an. Le duc de Bourgogne s’empare de la régence du royaume, au détriment du duc d’Orléans, frère de Charles VI ; le d’Orléans se dédommage en subornant sa belle-sœur, la reine Isabeau de Bavière, qui profite de la folie de son mari pour se livrer à ses déportements. Au bout d’une année, Charles VI retrouve sa raison, se plonge dans de nouveaux excès : ce ne sont, à l’hôtel de Saint-Pol, que fêtes, danses, festins, tournois, mascarades, où les courtisans paradaient déguisés sous des peaux de bêtes figurant des loups, des ours, des lions. Pendant que le roi se divertissait de ces saturnales, le duc de Bourgogne conservait prudemment le maniement des affaires publiques ; au mois de juin 1393, Charles VI retombe dans son insanité d’esprit. Cependant, il retrouve sa raison pendant quelques mois en 1391 ; mais bientôt il la reperd ; et depuis lors, jusqu’à la fin de sa trop longue vie, sa folie fut constante, sauf quelques rares intermittences de lucidité. Jamais la Gaule n’avait connu de plus horribles jours : partout la guerre civile et étrangère ; les finances pillées tour à tour par le duc d’Orléans ou par le duc de Bourgogne, selon qu’ils s’imposaient à Charles VI lors de ses éphémères retours à la raison. Philippe-le-Hardi, duc de Bourgogne, meurt en 1404 ; le duc d’Orléans, amant de la reine Isabeau, lui succède au pouvoir ; mais, en 1408, il est assassiné par ordre du duc de Bourgogne. Ce meurtre donne le signal d’une nouvelle guerre civile acharnée ; l’héritier du duc de Bourgogne, après l’assassinat du duc d’Orléans, qui laissait un fils, s’empare du gouvernement, de complicité avec la reine Isabeau de Bavière, dont il devient à son tour l’amant, quoique souillé du sang du duc d’Orléans, premier amour de cette reine adultère et incestueuse. Le duc de Bourgogne, afin d’assurer son pouvoir, appelle à lui des Brabançons, des Lorrains, indistinctement connus sous le nom de Bourguignons ; le duc d’Orléans et les autres princes de la famille royale, qui disputaient le pouvoir au duc de Bourgogne pendant les accès de démence de Charles VI, s’entourent de leur côté d’aventuriers normands, et surtout gascons, commandés par le comte d’Armagnac. Ces bandes prirent son nom, de même que celles du duc de Bourgogne prirent le sien ; dès lors ces deux factions : Armagnacs et Bourguignons, plongèrent le pays dans les horreurs d’une guerre civile acharnée qui devait durer plus de vingt-cinq ans. Le duc de Bourgogne, résidant à Paris, gouvernait le royaume au nom de Charles VI. Les Parisiens adoptèrent en majorité le parti bourguignon ; ils crurent le moment venu de reconquérir leurs libertés ; mais la bourgeoisie, ruinée par les exactions royales, presque entièrement anéantie par les supplices qui suivirent l’insurrection des Maillotins, n’étant plus en état de diriger le mouvement révolutionnaire, s’effaça devant l’influence des chefs des corporations de métiers, hommes rudes, illettrés, énergiques, impitoyables, mais dévoués à leur cause, convaincus de leurs droits, valeureusement décidés à poursuivre l’œuvre de Marcel, à ressaisir leurs franchises, à mettre un terme aux dilapidations de la cour. La plus puissante des corporations de Paris était alors celle des bouchers ; elle avait pour syndics les trois frères Legoix. Jean de Troyes, homme de bien et de courage, chirurgien célèbre, grand orateur, enflammé de l’amour du bien public, appuyait de son éloquence et de ses lumières le parti populaire ; les frères Legoix crurent politique, selon les conseils de Jean de Troyes, de soutenir l’influence du duc de Bourgogne contre les Armagnacs ; ils obtinrent de lui l’autorisation de lever une troupe de cinq cents garçons bouchers ou écorcheurs, de les armer, de leur confier la garde de Paris, précieux privilége ; car, désarmés depuis la dernière révolte, les citoyens avaient dû subir un joug odieux sans résistance possible. Tibert et Saint-Yon, maîtres de la grande boucherie près le Châtelet ; Caboche, écorcheur de bêtes à la tuerie de l’Hôtel-Dieu, marchaient d’accord avec les frères Legoix et Jean de Troyes. C’était en 1411, l’on apprenait chaque jour à Paris, en outre des forcenneries des Anglais, les ravages des Armagnacs dans le Vermandois, où ils se trouvaient en force, sous les ordres du duc de Bourbon, du comte d’Alençon et de Clignet de Brabant, amiral de France ; les maisons et les biens de ceux du parti bourguignon que ne protégeaient pas les remparts des cités étaient pillés, les femmes étaient violées, puis éventrées, les hommes suspendus au-dessus de brasiers ardents jusqu’à ce que ces malheureux eussent fait connaître l’endroit où ils cachaient l’argent qu’on les soupçonnait de posséder. Les Armagnacs pénètrent en Champagne, en Artois, et désolent ces provinces. Charles VI continuant d’âtre en démence, sauf quelques rares retours de raison, et le duc de Guyenne, son fils aîné, n’inspirant aucune confiance, le duc de Bourgogne est nommé généralissime par le conseil royal, le duc d’Orléans et autres chefs du parti des Armagnacs sont mis hors la loi ; la guerre civile redouble de fureur. Le duc de Bourgogne rassemble son armée à Douai, et étend ses quartiers jusqu’à Montdidier ; le duc d’Orléans, le comte d’Armagnac, prennent position depuis Beaumont jusqu’à Clermont en Beauvoisis. Une défection considérable de l’armée du duc de Bourgogne retarde ses mouvements ; les Armagnacs s’approchent rapidement de Paris, occupent Pantin, Saint-Ouen, Montmartre, mettent le pays à sac, à feu et à sang. Le duc de Bourgogne, laissant Paris découvert, négociait afin de s’assurer l’appui du roi d’Angleterre, tandis que le duc d’Orléans négociait de son côté avec ce prince dans les mêmes intentions ; mais le roi d’Angleterre, préférant l’alliance des Bourguignons, leur envoie des renforts. Ils traversent la Seine à Meulan, arrivent à Paris le 29 octobre 1411, sans rencontrer les Armagnacs ; ceux-ci, n’ayant pas défendu le passage de la rivière, ont forcés de battre en retraite, après de sanglants combats à La Chapelle Saint-Denis et au pont de Saint-Cloud. Le duc d’Orléans propose alors à Henri, roi d’Angleterre, de s’unir à lui pour démembrer la France ; mais Charles VI, retrouvant une lueur de raison et apprenant le commerce adultère de sa femme Isabeau de Bavière et du duc de Bourgogne, s’allie contre lui avec le duc d’Orléans et les Armagnacs. De nouvelles luttes s’engagent, ensuite desquelles le Bourguignon se soumet au roi ; la paix d’Arras, signée en 1412, met pendant quelques mois à peine un terme aux désastres de la guerre civile.

Les nouveaux chefs du parti populaire à Paris, après s’être longuement concertés, organisés, certains de l’appui secret du duc de Bourgogne, qui voulait ressaisir le pouvoir, donnent le signal de l’insurrection ; le 29 avril 1413, les frères Legoix, Tibert, Saint-Yon, Caboche, et plus de vingt mille hommes du peuple, se dirigent vers la Bastille, forteresse récemment élevée par Charles VI afin d’assurer la tyrannie royale et de comprimer les mouvements populaires. La foule assiégeait cette citadelle, renfermant une grande quantité d’armes, et allait la détruire (I), lorsque le duc de Bourgogne accourt, supplie les insurgés de venir hardiment exposer leurs griefs au dauphin, duc de Guyenne, leur affirmant que ce jeune prince cèdera devant une intimidation salutaire. Le peuple se porte en masse à l’hôtel de Saint-Pol, sommant à grands cris le dauphin de paraître. Il paraît en effet, pâle, tremblant, à une fenêtre de son palais, amené par le duc de Bourgogne (ainsi qu’autrefois parut au balcon du Louvre le dauphin, duc de Normandie, plus tard Charles V, amené par Marcel).

— Mes amis, — s’écrie le duc de Guyenne éperdu de frayeur à l’aspect de la foule menaçante, — je suis prêt à vous entendre et à exécuter ce que vous me conseillerez.

Le peuple, tout d’une voix, acclame Jean de Troyes comme son représentant, et l’invite à signifier au dauphin d’avoir à accomplir la réforme des abus déjà obtenue au temps de Marcel et des Maillotins. Jean de Troyes entre au palais et dit sévèrement au duc de Guyenne :

— « Le peuple de Paris vous sait entouré de conseillers perfides ; ils vous détournent de vos devoirs envers le pays ; ils vous entraînent dans des dérèglements de conduite auxquels votre esprit et votre corps ne sauraient résister. Chacun de vos jours est un scandale, chacune de vos nuits une débauche ; le terrible exemple du roi votre père, tombé en démence par suite de ses excès, devrait vous faire réfléchir… Souvent le peuple de Paris a élevé la voix pour vous prier d’éloigner de vous d’indignes conseillers ; leur orgueil, leur insatiable cupidité, sont d’invincibles obstacles à la réforme des abus que nous exigeons. Éloignez d’abord de votre entourage ces misérables dignes de l’aversion de Dieu et des hommes ; nous vous demandons qu’on nous les livre, afin que nous tirions vengeance de leur trahison. Les Parisiens voient avec déplaisir que ces mauvaises gens vous ont appris à faire de la nuit le jour, à passer votre temps dans des danses dissolues, dans des orgies, et dans toutes sortes de débauches indignes du rang royal (J). »

Le dauphin, effrayé, consent à cette première demande ; le duc de Bar, cousin du roi ; Jean de Vailly, chancelier du duc de Guyenne ; Jacques de la Rivière, son chambellan ; les sires d’Angennes, de Boissay, de Giles, de Vitry, ses valets de chambre ; Jean de Ménil, son écuyer-tranchant, et sept autres compagnons de débauche du jeune prince, et dont quelques-uns, avaient été les plus implacables fauteurs de la réaction contre les Maillotins, sont arrêtés par le peuple et conduits prisonniers à l’Hôtel d’Artois, demeure du duc de Bourgogne. Puis, ainsi qu’autrefois le duc de Normandie (qui depuis fut Charles V) se coiffa du chaperon rouge et bleu de Marcel en manière d’acquiescement aux volontés des Parisiens, le duc de Guyenne, sur l’invitation de Jean de Troyes, se coiffa d’un chaperon blanc (K), signe de ralliement des insurgés. Enfin, la royauté, cédant à la force, à la peur, promulgue, le 25 mai 1413, une ordonnance confirmant les réformes exigées par Marcel cinquante-sept ans auparavant, et poursuivies plus tard (en 1380) par les Maillotins… Mais, hélas ! fils de Joel, ainsi que vous l’avez déjà vu tant de fois dans le cours de nos annales, la royauté ne jure que pour se parjurer, n’accorde aujourd’hui que pour reprendre demain ce qu’elle a concédé ! comptant sur la ruse, sur la violence, pour rebâter Jacques Bonhomme à sa première défaillance. Le peuple, cette fois encore, crut la révolution féconde ; il crut naïvement avoir pour jamais reconquis ses franchises, avoir mis le fruit de ses labeurs à l’abri des pillards de la cour, il se crut enfin assuré de garanties légales pour sauvegarder l’avenir… Il n’en fut rien ! Le dauphin et sa cour, après cette concession forcée aux volontés des Parisiens, ne songèrent qu’à rétablir les anciens abus et à se venger du populaire ; ils entrèrent en négociation secrète avec le roi de Sicile, les ducs d’Orléans et de Bourbon. Ceux-ci, malgré la nouvelle ordonnance qui interdisait aux princes du sang d’entretenir désormais des bandes armées, devenues la désolation et la terreur du pays, avaient rassemblé un corps de troupes considérable à vingt-cinq lieues de Paris, prêts à marcher contre cette cité ; des traîtres semèrent d’abord la division, puis la haine entre les chefs des corporations, dont l’unité pouvait seule consacrer le triomphe de l’insurrection. Les charpentiers, auxquels se joignit une partie de la bourgeoise, se liguèrent contre les bouchers. Ces discordes, perfidement exploitées par le parti de la cour, assurèrent le triomphe d’une nouvelle réaction ; elle fut horrible, impitoyable contre ceux qu’on appelait les Cabochiens. L’ordonnance royale (18 septembre 1413) qui les condamnait à la mort ou à l’exil leur reprochait : « d’avoir envoyé sur différents points de la France des messagers chargés de lettres diffamatoires envers le roi et son fils le dauphin, pour engager les autres villes et leur menu peuple dans la révolte des Parisiens, afin d’attenter contre le roi et sa famille, et de détruire la royauté en machinant la mort des seigneurs, la destruction de l’ordre ecclésiastique tout entier, ainsi que de l’ordre de la noblesse (L). » Vous le voyez, fils de Joel, l’œuvre des anciens communiers, précurseurs de Marcel, se poursuivait toujours, au prix du sang de nouveaux martyrs de la cause populaire ; voici les noms obscurs, mais glorieux, des principaux bannis et suppliciés ; conservez d’eux un pieux souvenir : le chirurgien Jean de Troyes et ses trois fils, — les frères Legoix et leurs fils, — Garnot, Saint-Yon, bouchers, — Simon-le-Coutelier, dit Caboche (il avait donné son nom à l’insurrection), — Baudé des Bordes, — André Roussel, — Denis de Chaumont, — Eustache de Laire, — Dominique François, — Nicolas de Saint-Ilier, — Jean-le-Bon, — Pierre Berbo, — Félix du Bois, — Pierre Lombard, — Nicolas du Quesnoy, — Jean Guérin, — Jean Lymorin, — Jacques Lamban, — Guillaume Gente, — Jean Parent, — Jacques de Rouen, — Martin de Nauville, — Martin de Coulommier, — Toussaint Bagart, — Jean Rapiot, — Hugues de Verdun, — Laurent Calot, — Jean Malacre.

Après le supplice ou le bannissement de ces citoyens, l’ordonnance des réformes du 25 mai 1413 est anéantie… Le dauphin et ses courtisans se replongent dans leurs excès ; la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons continue plus ardente que jamais. Tour à tour maîtres du gouvernement d’un roi en démence, ils luttent de violences et de représailles. En 1415, le roi d’Angleterre, voyant la Gaule épuisée, déchirée par les factions, fait une descente à Harfleur ; la bataille d’Azincourt, où la chevalerie succombe, continue les désastres de la bataille de Poitiers. Les Anglais, victorieux, étendent chaque année leurs conquêtes, facilitées par les luttes intestines des Bourguignons et des Armagnacs. Ceux-ci, en 1419, attirent le duc de Bourgogne (Jean-Sans-Peur) au pont de Montereau, sous prétexte de réconciliation ; ils massacrent ce prince, et son fils, Philippe-le-Bon, s’unit aux Anglais pour venger son père Henri V d’Angleterre, allié du duc de Bourgogne et maître de Charles VI, obtient, en 1420, de cet idiot couronné, la main de sa fille, et après lui le trône de France, à l’exclusion du dauphin survivant, le duc de Guyenne étant mort des suites de ses débauches. Voici donc Henri V, roi d’Angleterre, roi de France, trônant à Paris à l’Hôtel de Saint-Pol ou au château de Vincennes ; la majorité des prêtres catholiques acclament et bénissent l’Anglais conquérant du royaume, ainsi que jadis l’Église romaine avait acclamé, béni, sacré, consacré le brigand Clovis conquérant des Gaules. Le peuple et la bourgeoisie, écrasés d’impôts, découragés, ayant perdu leur plus généreux sang durant les deux dernières révolutions, assistent consternés au démembrement de Ia mère-patrie ; la défaillance gagne les plus fermes cœurs, et, en haine de la royauté française, on se résigne à la domination anglaise, à ses hontes, à ses horreurs. En 1422, le roi d’Angleterre meurt, laissant son fils, enfant, sous la tutelle du régent, le duc de Bedfort ; deux mois après, Charles VI, le roi idiot, meurt aussi. Son fils Charles VII, dépossédé de la couronne de France, ne règne plus que sur la Touraine et le Berry ; les Anglais se préparent à envahir ces provinces, afin d’être maîtres de la Gaule entière, ils s’avancent vers la Loire. Charles VII, lâche, insouciant, débauché, résigné d’avance à la perte de sa couronne, voyageait avec ses maîtresses de Tours à Bourges, et de Bourges à Chinon. Une dernière bataille (dite la bataille des harengs), perdue contre les Anglais en 1428, leur livrait le pays jusqu’à Orléans ; ils mettent le siége devant cette cité. Jamais la Gaule n’avait été plus épuisée, plus misérable, plus ravagée, plus dépeuplée. Depuis Laon jusqu’à la frontière d’Allemagne, il ne restait pas un village debout ; tous les champs étaient depuis longues années envahis par les bois, par les broussailles ; les loups prenaient possession du pays, venaient hurler aux portes des bourgs et des villes fortifiées, seuls lieux habités au milieu de ces campagnes désertes.

En ces extrémités terribles, Jeanne Darc apparut comme l’ange sauveur de la patrie. Lisez la légende de Jeanne, fils de Joel ; je l’ai écrite à Vaucouleurs, après avoir souvent et soigneusement interrogé tous ceux qui connaissaient l’héroïque paysanne depuis son enfance. J’ai été témoin de son agonie, de son supplice… pauvre victime de l’ingratitude royale ! pauvre martyre de l’Inquisition !…