Les Noces chymiques de Christian Rosenkreutz/Jour 4 commentaire

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Traduction par Auriger.
Chacornac Frères (Les Écrits rosicruciens) (p. 87-91).

COMMENTAIRE


Cette Quatrième Journée commence nécessairement par des purifications, que seule peut procurer l’eau de la fontaine gardée par le Lion ; les admirables propriétés de cette eau sont gravées sur une dalle de pierre : «  Boive qui peut, lave qui veut, trouble qui l’ose, Buvez Frères et vivez ». En somme tout comme à Lourdes, ceux qui viennent boire et s’y laver s’y purifient tant au physique qu’au moral et y laissent les impuretés nuisibles à leur perfectionnement. Voici vraisemblablement La Fontaine des Amoureux de Science, si bien décrite dans le traité alchimique portant ce nom, par Jehan de la Fontaine, qu’il faut bien se garder de confondre avec le célèbre fabuliste.

« Lors j’apperceus une Fontaine
D’Eau très claire pure et fine
Qui était sous une aubépine.
Joyeusement emprès m’assis,
Et de mon pain soupes y fis !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

En la Fontaine ha une chose,
Qui est moult noblement enclose
Celui qui bien la connaitroit
Sur toutes aultres l’aymeroit ».


Artistes sont de nouveau revêtus de vêtements neufs et reçoivent une seconde Toison d’Or avec une médaille portant l’image du Soleil et la Lune face à face. Ils vont enfin assister aux Noces du Roi et gravissent les 365 marches conduisant à la salle, où les attendent 60 Vierges (ces nombres ne sont pas donnés au hasard). Là se renouvelle le rite du Laurier solaire dont nous avons déjà parlé. La description de la salle et de ses dimensions silhouette assez bien l’Athanor ou fourneau des Philosophes vu en coupe et non en plan.

Six personnes occupent par couples les sièges royaux. Il est permis d’hésiter ici entre les six métaux n’ayant pas encore la perfection de l’Or, ou les trois substances contenant chacune deux natures. Soulignons que l’Épouse du vieux Roi à barbe grise (qui pourrait s’appeler Jupiter) est très jeune, et qu’une vieille petite mère est à côté du Roi noir dans la force de l’âge. Sur le trône du milieu sont deux adolescents que Cupidon taquine sans cesse. Bien que cela puisse paraître hors propos, rappellons dès maintenant que Vénus est le nom donné par de nombreux hermétistes à la matière première, car Vénus est né de la Mer Philosophique ; Cupidon, fils de Vénus et de Mercure représente le Sel qui en est produit. Vénus alors symbolise le Soufre, et Mercure, le Mercure philosophique.

Cupidon n’est autre qu’Éros (que par transposition de lettres on peut écrire Rose). Je ne crois pas superflu de rappeller ici que Cicéron, dans son livre : Sur la Nature des Dieux, distingue Cupidon, fils de la Nuit et de l’Érèbe, du dieu Amor, fils de Vénus et de Vulcain ou de Vénus et de Mars. Par ailleurs, il reconnaît trois Cupidons de même nom : Le premier, né de Mercure et de Diane première ; le second de Mercure et de Vénus seconde ; le troisième ou Antéros né de Mars et de Vénus troisième. En vérité, c’est le fils de Vénus-Uranie, c’est la personnification gracieuse de la force génératrice et créatrice de tous les êtres. Ses attributs restent partout les mêmes : L’arc, le carquois, les flèches et les ailes (Que le lecteur studieux note les flèches).

Les noces du Roi, telles que nous les voyons dès lors se dérouler, nous contraignent d’ouvrir ici une parenthèse pour évoquer rapidement les ouvrages alchimiques ou cette même fiction symbolise fréquemment la Préparation de la Pierre philosophale. Il convient de citer en tête le texte, fort admiré au moyen âge, de l’Allégorie de Merlin, ou Merlini Allegoria profundissimum philosophiae lapidis arcanum perfecte continens (Manget. Bibliotheca Chimica). Il exerça la sagacité de bien des adeptes et je reconnais qu’il présente avec les Noces Chymiques de nombreux points communs, tant dans la mort du Roi que dans le traitement que doit subir son cadavre pour ressusciter. Un Roi intervient encore dans la description du Magistère que nous donne Bernard le Trévisan dans son livre de La Philosophie naturelle des Métaux. L’allégorie de la Fontaine où vient se baigner le Roi soutient fort bien le parallélisme avec divers épisodes qui vont se dérouter dans la Tour aux sept étages. Nous retrouvons encore ce Roi dans le titre du traité le plus répandu de Philalèthe : L’Entrée entrouverte au Palais fermé du Roi, et dans l’épitre par laquelle Aristeus termine le célèbre traité attribué à Morien et connu sous le nom de La Tourbe des Philosophes. De même encore, pour l’Opuscule de Denys Zachaire et pour les planches illustrant Les douze clefs de la Philosophie, de Basile Valentin. Nous pourrions multiplier ces exemples, mais je crois opportun de revenir au principal sujet de nos commentaires. Arrêtons-nous à la nomenclature des objets figurant sur l’Autel de la Reine. Nous y voyons un Livre noir et or, une lumière éternelle portée par un flambeau d’ivoire, une sphère céleste, une horloge, une fontaine de cristal laissant s’épancher une eau rouge, et une tête de mort servant d’abri à un serpent blanc. Nous retrouverons dans la suite ces six objets utilisés suivant leur nature et leur rôle, mais que conclure d’un assemblage aussi disparate ? Il y aurait évidemment de nombreuses pages à écrire, mais nous devons nous borner à en condenser le symbolisme en quelques lignes. Sans doute certains lecteurs jugeront que nous donnons ici à la Vérité une légère entorse, d’autres jugeront avec nous que celle-ci est nécessaire.

Le Livre est celui de la Connaissance, et le flambeau brille de la flamme éternelle de la tradition secrète qui depuis l’origine s’est transmise à travers les siècles sans jamais s’éteindre. La Sphère céleste permet de juger les aspects favorables des astres pour travailler au Grand Œuvre ; l’Horloge sonne l’heure où les temps sont révolus. La fontaine de cristal est celle où se baigne le Roi quant à la tête de mort, elle traduit littéralement le Caput Mortuum des Alchimistes au sens mystique. Le grand serpent blanc qui n’en sort jamais complètement, évoque le cycle éternel des choses. La Mort absolue n’existe pas ; il n’y a que des périodes de repos, de transformations et de renaissance. Rien ne peut renaître à un état meilleur sans mourir préalablement et subir la période de dissolution et de putréfaction de ses principes antérieurs. Cette période qui dans le Magistère dure 40 jours philosophiques a donné naissance à de nombreux mythes et superstitions, depuis les quarante jours du Déluge jusqu’à la quarantaine que subisse encore certains navires entrant au Port (sans oublier la retraite des quarante jours que Jésus fit dans le désert).

L’arcane XIII du Tarot est puissamment évocateur à ce point de vue ; nous y voyons sortir de terre les têtes du Roi et de la Reine, dont la perfection ne peut exister sans être précédée de destruction. La faulx que tient le squelette est celle dont Saturne mutila son Père Uranus, et dont il fut à son tour mutilé par son fils Jupiter des parties mutilées et de la mer, naquit Vénus. Je préviens charitablement le lecteur qui serait tenté de pratiquer, se fiant au symbolisme des sept planètes qu’il perdrait son temps et son charbon en chauffant dans un creuset du plomb, de l’étain et du cuivre. Qu’il laisse aux métallurgistes le soin de préparer les alliages industriels et qu’il ne confonde pas l’alchimie avec l’art de Vulcain !

Parlons encore un peu du serpent ; il figurait les quatre éléments chez les Égyptiens, aussi fut-il considéré par les Philosophes, tantôt comme symbole de la matière du Magistère qui est un abrégé des quatre éléments, tantôt pour cette matière réduite en eau, tantôt enfin pour leur Soufre ou Terre ignée qu’ils appellent la Minière du Feu céleste. Les disciples d’Hermès se conformèrent aux directives du Maitre au sujet de ce hiéroglyphe, car nous le retrouvons sans cesse dans les mythes de Cadmus, Saturne, Mercure, Esculape, Apollon, etc. Par le serpent qui dévore sa queue, ils ont proprement désigné le Soufre, (Raymond Lulle, Codicille, C. 31). En effet, dans la seconde opération du Magistère, le serpent philosophique commence à se dissoudre par la queue au moyen de sa tête, c’est-à-dire de son premier principe.

Au nombre des merveilles qu’admire notre héros dans cette salle, il parle d’images mouvantes. N’est point-ce là la traduction littérale des Moving Pictures, terme employé en Angleterre pour désigner le cinématographe ; l’idée du phonographe est aussi évoquée dans les lignes suivantes et on ne peut se défendre de quelque surprise en se souvenant que Valentin Andreae écrivit les Noces Chymiques en 1603. Avait-il anticipé sur l’avenir, en prévoyant nos moyens actuels de distraction, à la façon dont Roger Bacon, dans ses Lettres sur les Prodiges, anticipe sur l’automobile et l’avion, quelques centaines d’années avant leur découverte ?


Au cours du diner qu’offrent les Vierges aux Artistes, un passage peut nous paraître badin, lorsque l’une d’entre elles propose à notre héros, que nous savons d’un grand âge, de partager sa couche : Que l’étudiant ne s’y trompe pas, ce passage est capital et son importance est d’autant mieux dissimulée que l’auteur l’a habilement noyé dans un récit plaisant, où comptés de sept en sept pour remettre au sort le choix de leur compagne pour la nuit, les artistes restant seuls entre eux, s’avouent fort habilement dupés.

La représentation théâtrale qui leur est offerte comporte aussi quelques enseignements, déjà vus antérieurement mais moins condensés. La fillette que l’on trouve dès le début du premier acte enfermée en un coffret flottant sur le fleuve, impose à l’esprit la fable babylonienne où Sargon Premier, fils d’un père inconnu est expose par sa mère dans un panier de roseaux sur l’Euphrate ; il est sauvé par un paysan, et aimé de la déesse Ishtar (la colombe, et aussi l’Étoile du Matin et du Soir) qui le fait parvenir à la Royauté. Six siècles plus tard, un futur Roi, Moïse, est découvert sur le Nil par la fille du Pharaon, lui aussi devient l’Initiateur d’un grand peuple. Faut-il encore rappeller, 735 ans avant notre ère, Romulus et Rémus, bases de la Civilisation latine, exposés aux bêtes sauvages dans les marais du Tibre, et allaités par une Louve ! Que les curieux de Science réfléchissent à l’origine attribuée a Romulus par sa mère et qu’ils en rapprochent le Loup ravissant, cher à Basile Valentin. L’entr’acte est sommairement dépeint en évoquant la fixation du volatil par la victoire du Lion sur le griffon. De même, dans le suivant, les spectateurs voient les quatre animaux de Daniel tels qu’ils apparurent dans sa vision. Valentin Andréae ajoute : tout cela a une signification bien déterminée ; nous sommes d’autant plus de son avis que nous retrouvons quelques lignes plus loin trois de ces animaux supportant l’autel de Vénus : l’Aigle, le Bœuf et le Lion ; d’ailleurs si Jupiter se métamorphosa en pluie d’Or, ne le fut-il point également en Aigle, en Taureau et en Cygne ? Ceci dit, la description du spectacle offert aux Artistes n’a qu’un intérêt très secondaire. Par contre, le dernier épisode de ce quatrième jour est riche en sous-entendus alchimiques. Ici chaque épisode, chaque geste, chaque couleur, ou détail a sa signification. Voici la formule chère aux Philosophes qui parlent du début de l’Œuvre : Nigrum, nigro, nigrius, prouvant que l’Adepte n’a pas fait fausse route. Ce Noir plus noir que le noir, nous le retrouvons dans la couleur des vêtements et du bandeau dont sont revêtues les six personnes royales noires sont les tentures, et noir aussi l’Exécuteur qui subit le même sort que ses victimes.

Par un hasard providentiel, notre héros peut voir depuis sa chambre qui donne sur le lac, l’embarquement nocturne des six cercueils et de la caisse contenant le nègre, sur sept vaisseaux. Notez cependant que six flammes seulement survolent le lac. Je voudrais bien pouvoir en écrire davantage sur ce sujet, mais je me borne à citer le début du Psaume xxxviii : Dixi custodiam vias meas ut non deliquam in lingua mea. Et aujourd’hui nous ne dirons pas plus avant sur le commentaire du Quatrième Jour.