Les Nuits du Père Lachaise/21

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A. Lemerle (2p. 163-171).


Le crêpe noir.


Il est impossible de se préparer avec sang-froid au spectacle d’une course de chevaux. Les esprits les plus grossiers, les plus étrangers à ce noble plaisir, éprouvent un frémissement nerveux en présence des luttes qu’il amène. Le château était sens dessus dessous. Lady Glenmour elle-même, une fois engagée dans la partie, s’agitait extraordinairement pour que la fête fût digne du grand nombre de personnes distinguées qu’elle s’était laissée aller à inviter, d’après les conseils de Tancrède. Celui-ci ne sortait plus de l’écurie ; il passait son temps auprès de son cheval, ne vivant plus que par lui ou pour lui, dictant les soins hygiéniques à lui donner, indiquant la qualité et la quantité des aliments. Sir Caskil, ou le comte de Madoc, au contraire, ne s’occupa pas plus de son cheval chocolat que de la jument de Roland.

Un seul nuage passa sur les préparatifs si émouvants de cette fête ; la veille des courses sir Caskil parut tout à coup saisi d’une sorte de regret tardif. Il dit à Tancrède en présence de lady Glenmour et du docteur Patrick :

— Tout bien pensé, je vous prie de me dispenser de cette course.

— Vous dispenser de cette course ! dit Tancrède. C’était vouloir dispenser Napoléon de la victoire de Wagram ou d’Austerlitz.

— Mais oui… dispensez-m’en.

— Et pourquoi cela ?

— Parce que je ne me sens pas du tout disposé à lutter avec vous.

— Cette modestie est parfaitement inacceptable.

— Elle vaut mieux qu’une vanité perfide.

— Votre philosophie vient trop tard.

— Vous refusez donc de céder à ma prière ?

— Tout à fait, sir Caskil.

— Soyez témoins, mylady, et vous docteur Patrick, du refus que j’éprouve.

— Aussi, est-ce un peu bien tard, convenez-en, sir Caskil, dit lady Glenmour.

— Moi qui représente ici le sage Nestor, interrompit le docteur, je dis et je soutiens qu’il n’est jamais trop tard pour revenir sur une folie.

— Une folie ! s’écria le bouillant Tancrède ; mais on monte tous les jours à cheval, docteur…

— Ou bien une imprudence, si vous l’aimez mieux.

— Il n’y a pas plus imprudence que folie, docteur, à moins que sir Archibald Caskil ne le juge ainsi que vous.

— Sir Caskil, se hâta de répliquer vivement Patrick, ne voulant pas donner à l’amour-propre blessé de l’étranger le temps d’accepter par dépit une proposition dont il n’augurait rien de bon ; sir Caskil refuse comme on refuse tous les jours et à chaque instant mille choses plus importantes qu’une course de chevaux.

— Après tout, intervint une seconde fois lady Glenmour, que peut-il arriver ?

— Une chute ? ajouta ironiquement Tancrède : on se relève.

— Mais comment se relève-t-on ? ajouta sir Caskil.

— Couvert d’un peu de poussière, répondit Tancrède d’un ton railleur.

— Et de beaucoup de ridicule, dit à son tour l’étranger. Dans quelques mois, il est vrai, se reprit-il, je serai au cap de Bonne-Espérance, retiré dans ma hutte ; et qui viendra là-bas me faire rougir de ma mésaventure ?

— C’est encore un jeu qu’il joue, pensa le docteur suivons-le bien.

— Allons, dit lady Glenmour, voyant sir Caskil chancelant, allons ! soyez complaisant, sir Caskil.

Le docteur intervint tout de suite.

— Encore une observation, dit-il ; et il crut qu’il était temps de la placer, puisque lady Glenmour engageait elle-même sir Caskil à ne pas persister plus longtemps dans son refus. Est-il très convenable, je vous le demande, que lady Glenmour, en l’absence de son mari, ouvre son château pour une fête ?

— Docteur, répliqua lady Glenmour, votre scrupule devient le mien. Je ne dois m’occuper ni de plaisir ni de fête pendant l’absence de lord Glenmour ; la course est donc remise, messieurs. Merci, docteur, de votre bon conseil.

— Mais, mylady, réclama Tancrède, il faut être docteur en médecine pour appeler fête une course de chevaux ! C’est de l’exercice au profit de la santé.

— Je ne tiens pas du tout à cette course, moi, ajouta sir Caskil, mais l’argument de Tancrède me paraît sans réplique.

— Il est sans réplique, affirma Tancrède, tout rouge de voir sa partie lui échapper.

— Vous entendez ces messieurs, docteur ?

— Oui, mylady.

— Je gage qu’il ne faut qu’un pareil événement pour faire arriver plus vite lord Glenmour parmi nous, dit le faux sir Caskil.

— Si c’était vrai !…

— C’est sûr, mylady, cria Tancrède. Et vous consentez… À demain !

— À demain ! dit sir Caskil, puisque c’est votre désir, mylady.

— Il a gagné la partie, se dit le docteur.

— À demain donc, répéta l’adversaire de Tancrède en déposant sur la main de lady Glenmour un baiser si ardent et si expressif qu’il formait un contraste avec ces grosses embrassades sans conséquence dont il avait dévoré, le jour de son arrivée, le cou et le visage de sa belle et délicate hôtesse. Celle-ci crut que sa main se fondait sous ce contact de feu.

— À demain, répondit-elle en tremblant.

Quand sir Caskil et le docteur Patrick furent partis, Tancrède se jeta aux pieds de lady Glenmour, et lui dit, en tirant un crêpe noir de sa poche :

— Mylady, il m’a été ordonné de passer ce crêpe noir autour de mon cou dans toutes les occasions graves de ma vie… Je ne sais pas pourquoi…

Lady Glenmour tenait avec attendrissement le crêpe noir dans ses mains émues.

— Merci ! s’écria Tancrède en l’attachant autour de son cou. Par l’effet de la sensation forte qu’il éprouva ou de l’opposition tranchée de la couleur noire du crêpe avec son teint blanc, il parut pâle comme un fantôme. — Merci, mylady ! je serai vainqueur ; vous avez touché ce crêpe.

Lady Glenmour se hâta de sortir, cachant son visage dans son mouchoir, ayant la main droite posée sur son cœur. Un frisson à la fois brûlant et glacé courait dans ses membres.