Les Nuits du Père Lachaise/28

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
A. Lemerle (2p. 253-282).


La chambre de la Sonnette.


Je vous ai dit en commençant l’histoire du major de Morghen que son père était excessivement riche ; — le major n’eut plus qu’une pensée en quittant la France pour retourner en Allemagne, c’est qu’après tout, il serait un jour l’unique héritier de son père. Restait à savoir quand se lèverait l’heureux jour : les plus habiles n’ont, en pareille circonstance, qu’à se croiser les bras et à attendre. Il y en a peut-être de plus habiles… ; mais n’anticipons pas.

Trop positif depuis son voyage à Paris pour se faire la moindre illusion, le jeune major n’espérait pas beaucoup dans le pardon de son père en se rendant auprès de lui.

Un Allemand n’a que deux ou trois volontés dans sa vie, mais elles sont de fer.

À l’aide de quelques parents, il comptait seulement obtenir du vieillard un notable avancement d’hoirie, quelque chose comme le tiers de ses biens à venir. Ce tiers lui suffirait pour recommencer, et, cette fois, sans crainte d’interruption, la magique existence de Paris, à laquelle il ne voulait pas renoncer. Aussitôt qu’il aurait en sa possession ce beau fragment d’héritage, il repartirait donc pour la France ; il irait de nouveau briller à Paris et, le croirait-on, partager son nouveau bonheur avec Mousseline qui l’avait ensorcelé.

Et, à ce propos, permettez-moi de vous dire, monsieur le marquis, que les gens, que les esprits forts qui ne croient pas aux fées ; aux sorciers, aux sortiléges, n’ont jamais arrêté leur réflexion sur les femmes de l’espèce de Mousseline, femmes qui se moquent ouvertement d’un homme, le trahissent à sa face, le volent à pleines mains sous ses yeux, le chassent ou le font chasser par de nouveaux amants, le battent, le pillent, le déshonorent, le rendent parfois escroc, voleur, assassin, et n’en sont pas moins aimées jusqu’à l’adoration, jusqu’à la frénésie.

Que faisaient de plus les fées ? Croyez-vous qu’elles étaient autre chose ? qu’elles possédaient de plus perfides enchantements ?

Mais revenons à notre major, et voyons-le en présence de son père qu’il espérait attendrir par le concours de tous les grands parents de la famille.

Quand le baron les eut laissés parler l’un après l’autre en faveur de son fils, il ouvrit un secrétaire et en sortit la lettre qu’on va lire et qu’il lut lui-même.

Voici à peu près dans quels termes elle était écrite. Il est inutile de vous dire que c’est à lui qu’elle était directement adressée :


« Vieux colimaçon de père,

« Qu’apprends-je, ô vieillard ! Que tu ne veux plus envoyer de l’argent à ton fils ; mais tu t’exposes à sa malédiction et même à mon mécontentement. T’oublier à ce point ! Mais ton fils, tu ne le sais donc pas, attend cet argent pour m’acheter un cachemire, trois robes de poult de soie, et une foule de bijoux plus précieux les uns que les autres ? Ton avarice me prouve clairement que tu ignores de fond en comble la vie que ton fils mène à Paris depuis que tu l’as recommandé à mon amie, la marquise.

« Sa vie est un songe, ô vieillard ! Il vit au Café de Paris, au Rocher de Cancale et à Frascati. Personne ne porte mieux son vin que ton héritier. À propos d’héritier, dis-moi, ô vieillard ! quand tu désires qu’il le soit. Prends six mois, prends un an prends davantage, mais ne passe pas dix-huit mois pour effectuer ses espérances.

« Si tu prolongeais trop indéfiniment son attente et celle de tous ses véritables amis, tu le réduirais à ne plus t’accorder son estime, avec laquelle je suis pour le moment,

« Votre belle-fille.
« mousseline. »


Jugez de l’impression que dut produire sur quinze ou vingt têtes carrées, allemandes, la lecture d’un pareil morceau de style : tous les grands parents se levèrent et allèrent avec respect demander pardon au vieux baron d’avoir un instant pris son fils sous leur protection.

Ils se retirèrent ensuite dans le plus dédaigneux silence.

— Ce coup m’assomme, pensa le major de Morghen ; Mousseline m’a porté le coup de grâce. Je ne croyais qu’être maudit, maintenant je suis sûr d’être déshérité. Déshérité ! vivre sans fortune ! cela m’est impossible à présent. Impossible comme de ne plus retourner à Paris, de ne plus voir Mousseline, ce démon auquel ma vie est attachée. Elle est si jolie, si folle ! si surprenante ! si terrible ! Je voudrais la broyer sous mes pieds et je ne puis l’oublier. J’ai tué quelqu’un pour elle, cela me la fait aimer davantage. Ces femmes-là, murmurait-il, sont comme les bouchères : l’odeur du sang les fait plus fraîches, plus belles, plus séduisantes. Il faut mourir ou avoir ces femmes-là. Mais que d’or elles coûtent ! Après tout, ce n’est que de l’or. Que représente l’or ? du plaisir ; que représente Mousseline ? du plaisir cent fois davantage. Mais où prendre cet or ? il m’en faut, j’en veux, il m’en faut !

Les craintes du jeune major de Morghen paraissaient devoir se vérifier, et l’on ne s’en étonnera guère après l’abominable lettre de Mousseline. Son père avait souvent de longues conférences avec des notaires et des docteurs en droit ; les collatéraux venaient aussi plus souvent à la maison. Tout laissait présumer les intentions du baron. De jour en jour elles paraissaient plus manifestes.

Nul ne voit sans amertume un riche héritage passer en d’autres mains : le major, moins que personne, n’était d’humeur à souffrir avec tranquillité une pareille spoliation, quoique légitimement fondée. Il ne se possédait pas à la vue de ses cousins, admis dans la plus cordiale intimité chez son père qui ne l’appelait, lui, que M. le major quand il se voyait forcé de lui adresser la parole. Il les aurait volontiers provoqués tous en duel et étendus sur le carreau ; mais, en Allemagne, le moyen n’était pas praticable ; il n’y fallait pas songer.

Il n’avait réellement aucun moyen de conjurer l’orage qui s’amassait sur sa tête et près à chaque instant d’éclater ; car la santé du baron déclinait beaucoup, malgré sa robuste constitution.

D’un autre côté, le major, habitué à la vie convulsive de Paris, prenait en horreur l’existence calme et monotone où il était plongé. Le simple l’exaspérait ; il avait des envies, des rages de se pendre au milieu de ces prairies qui ne devaient plus lui appartenir. La plus belle nature à ses yeux était le boulevard de Gand, et le plus radieux lever du soleil, la rampe de l’Opéra.

La douleur qui le rongeait au sujet de l’héritage paternel porta sur sa raison. À la plus légère occasion, il s’abandonna à des colères terribles.

Un jour qu’il était livré à une de ces crises mentales, un domestique vint lui dire que M. le baron l’attendait dans son cabinet pour lui parler.

Le jeune major répondit qu’il allait s’y rendre. Il s’efforça aussitôt de maîtriser son irritation nerveuse, de se composer un visage tranquille.

Il se présenta ensuite dans le cabinet de son père. Le baron avait, comme de coutume, ôté sa cravate noire et rabattu son large col de chemise sur sa robe de chambre. Jamais peut-être il n’avait offert une tête plus belle, plus vénérable. Il était assis au fond d’un fauteuil de velours noir en face du portrait en pied de feue la baronne de Morghen.

— Asseyez-vous là, dit-il à son fils, en lui indiquant un siége.

Le major de Morghen se découvrit avec un respect forcé, et s’assit en silence.

— Cette entrevue, commença par dire d’un ton calme le baron, est la dernière que nous aurons ensemble ; je vous prie donc de ne pas l’oublier.

— Je ne l’oublierai pas, monsieur mon père.

— Je prends Dieu et votre excellente mère à témoin, reprit le baron, que j’ai fait pour vous tout ce qui est imposé à un bon père. Descendez dans votre vie. Comment avez-vous reconnu mes soins, mes bontés ? Encore, si vous n’aviez été qu’ingrat ! Vous avez été injuste, méchant, cruel, sacrilége envers moi. J’ai pardonné plusieurs fois, mais mon indulgence n’a servi qu’à vous encourager à persister dans le mal.

Le baron s’arrêta un instant.

— Pourquoi, reprit-il, vous considérerais-je encore comme mon fils ? pourquoi… mais ma résolution est irrévocablement prise…

— Et cette résolution ?

— Vous allez la connaître, patientez.

Mes neveux et mes petits neveux m’entourent d’une affection filiale ; ils honorent ma vieillesse quand vous souillez le respect qui lui est dû. En vous retirant toute ma tendresse, à qui pouvais-je la donner, consultez-vous, si ce n’est à eux ? Il est de raison que mes grands biens, ceux dont je suis sûr que vous auriez fait un détestable usage, leur soient donnés à ma mort, c’est justice, et je les leur donnerai…

— Prenez garde ! mon père, prenez garde ! s’écria le major d’un ton de colère et de menace… Prenez garde à ce que vous dites… à ce que vous faites…

— Étant votre père, monsieur le major, je dis ce que je dis, je fais ce que je fais.

— Vous ne me déshériterez pas… non… non !…

— Mon devoir est de vous déshériter, et je vous déshérite sans remords, sans crainte…

— Mon père ! répéta le major de Morghen d’une voix encore plus terrible, plus effrayante, et en se plaçant devant la croisée qui s’ouvrait sur le parc du château, vous ne ferez pas cela, vous dis-je, car vos biens sont à moi par ma mère…

— Votre mère est de mon avis, n’est-ce pas ? ajouta le vieux baron en s’adressant au portrait de sa femme.

— Ils sont à moi par le sang…

— Je renie le mien en vous…

— Par la nature…

— Vous plaisantez…

L’ironie superbe du baron exaspéra le major.

— Ils sont à moi par les lois, alors ! cria-t-il en fermant les poings comme un homme qui cherche à se dompter.

— Les lois… dites-vous ? Voyez si les lois s’opposent à mes intentions, répartit avec le même calme le vieux baron, et en se levant de son fauteuil pour aller vers son secrétaire.

— Quand les lois, la nature, l’usage ne s’opposeraient pas à l’acte d’autorité que vous voulez commettre, dit le major en frémissant et en posant sur son père un regard sanglant comme celui de Caïn, je vous conseillerais encore d’y renoncer, et d’y renoncer sur-le-champ… M’entendez-vous ? m’entendez-vous, mon père ?…

— Ma détermination est aussi arrêtée que celle de Dieu, monsieur le major.

— Tenez, mon père, n’ouvrez pas ce secrétaire… je vous devine… je… ne l’ouvrez pas !!

Le vieux baron ouvrit le secrétaire et il y prit un papier qu’il déroula avec lenteur.

— Ceci est mon testament…

La croisée du cabinet avait deux volets en dedans.

— Ceci est mon testament, répéta le baron de Morghen, qui ajoute en lisant les premières lignes de l’acte qu’il tenait : « Déshéritant celui qui fut mon fils unique, je lègue et laisse tous mes biens à mes neveux et nièces, à mes chers petits-neveux et petites-nièces dont les noms suivent… »

Le premier volet fut fermé avec violence.

Le second volet qu’avait saisi le major tremblait dans sa main ; il avait en ce moment le dos tourné du côté du parc : il n’abandonnait pas de son regard fixe et féroce son père et le testament qu’il lisait, il le couvrait de ce regard, de son ombre qui commençait à se courber et de son effrayant silence.

— Et maintenant, dit le vieillard, je vais signer le testament devant vous.

— Vous ne le signerez pas ! s’écria d’une voix étouffée le major en repoussant violemment le second volet, et en se précipitant dans l’obscurité au cou de son père qui ne jeta qu’un seul cri, un seul râle, un seul soupir.

— Il est mort ! dit le major, plus de testament ! Je suis son seul héritier… Il est mort, répéta-t-il en se penchant sur le visage de son père…

Le major souriait, mais ses cheveux étaient dressés sur sa tête.

Il appela un domestique… Mais le testament ? le testament ? le testament, qu’en ai-je fait ? se demanda-t-il en sursaut… Il le cherchait près de lui, autour de lui, dans son trouble il ne savait ce qu’il était devenu ; et l’on allait entrer !… Il était fou !… il avait appelé !… Qu’allait-il dire ?… il se fouilla trois fois précipitamment… le testament était placé entre son gilet et sa chemise où il l’avait mis lui-même… Ah ! dit-il, quel bonheur, il est là…

On entra ; c’était un domestique.

— Mon père est tombé tout à coup évanoui, dit-il au domestique qui se hâta de relever le baron… Allez ! allez vite ! qu’on aille chercher un médecin… Non, restez ici, j’irai moi-même le chercher…

— Revenez au plus vite, monsieur le major ; car il y a encore peut-être quelque espoir…

Le major de Morghen sortit pour aller chercher un médecin, quoiqu’il sût parfaitement l’inutilité de cette démarche.

Le médecin déclara en effet qu’il n’y avait plus d’espoir à conserver ; le baron était mort d’une apoplexie foudroyante ; les signes de la face l’indiquaient pleinement. D’ailleurs le baron était gras et replet ; pareil accident ne devait pas beaucoup surprendre. Il ordonna l’inhumation pour le surlendemain.

Tous les parents du baron de Morghen accoururent au château, croyant à peine à cette fatale nouvelle, à ce malheureux accident, dont ils ne se convainquirent que trop.

Ils furent bien plus affectés de la perte d’un aussi digne homme que de celle d’une fortune qui leur était presque assurée pourtant. Mais les décrets de Dieu sont impénétrables, dirent pieusement les bons parents allemands, et ni la pensée ni le soupçon ne vinrent à leur esprit que le jeune major de Morghen avait pu devancer l’exécution des décrets de Dieu.

Ils prirent part à sa feinte douleur, et, comme lui, ils se vêtirent de deuil.

Le parricide ne demeura pas tout à fait sans effroi ; ses mains étaient agitées d’un tremblement nerveux qu’il ne parvenait pas à faire cesser. Il allait et venait sans trop savoir où. Son unique pensée était de voir bien vite enterrer son père, afin de pouvoir partir tout de suite. Il irait en France, de là il écrirait pour qu’on vendît ses biens. Avec l’or, l’immense quantité d’or qu’il toucherait de cette vente, il vivrait à Paris, il s’étourdirait, il se distrairait. Il appellerait autour de lui tous les plaisirs d’autrefois, le jeu, les flamboyantes nuits de fête, Mousseline, ses amies. Mais il fallait d’abord rendre ce cadavre à la terre… ces quelques heures de retard lui paraissaient horriblement longues.

Le cérémonial allemand est très compliqué, très minutieux ; et il est de rigueur, surtout pour un gentilhomme de s’y conformer.

Parmi les coutumes qui se rattachent au service funèbre des morts, il en est une en Allemagne que les autres nations feraient sagement d’imiter en la modifiant selon leurs mœurs et leurs croyances.

Voici cette coutume :

Après les vingt-quatre heures écoulées, depuis la mort de l’individu, on le transporte au cimetière, et on le dépose sur un lit de repos, dans une salle particulière, appelée, vous allez savoir pourquoi, la salle de résurrection.

Quand on l’a ainsi étendu sur ce lit, on place un cordon dans sa main ; ce cordon correspond à une sonnette posée dans une pièce à côté qu’on appelle pour cela la chambre de la sonnette.

S’il arrive que l’individu ne soit pas mort, qu’il ait été porté trop précipitamment au cimetière, et qu’il s’éveille pendant la nuit, car il doit rester une nuit entière dans cette chambre de résurrection, il n’a qu’à tirer le cordon placé entre ses doigts, et de la chambre voisine, de la chambre de la Sonnette, on vient aussitôt à son secours.

Il est d’usage que le plus proche parent se tienne en prière dans cette chambre et soit le premier à accourir, c’est un devoir et une joie qu’il ne doit laisser à personne ; joie, hélas ! qu’il a bien rarement l’occasion d’éprouver.

Vous connaissez maintenant la raison pour laquelle la chambre où le défunt est placé s’appelle la chambre de résurrection.

Que de malheurs ne prévient pas une coutume d’une imitation si facile.

Quand le corps du baron de Morghen eut passé les vingt-quatre heures voulues par la loi sous son propre toit, il fut porté avec pompe au cimetière et placé dans la salle de Résurrection. Couché sur le lit dont il a été parlé, il reçut les derniers adieux de sa famille et de ses amis.

Tout le monde ensuite s’en alla.

Le major de Morghen seul passa dans la chambre de la Sonnette, où il devait, selon l’usage, rester toute la nuit en prière.

Il entendit graduellement s’éteindre dans les allées les pas de toutes les personnes qui avaient accompagné son père, et il vit le jour baisser et pâlir derrière les petits carreaux de plomb de la chambre sépulcrale où il se disposait à passer la nuit. Il alluma bientôt sa lampe et attisa le feu de la cheminée ; le livre de prière fut placé sur la table, près de plusieurs pipes qu’il avait eu le soin de porter avec lui. Pareille nuit n’eût pas semblé agréable à bien des gens, elle eût été impossible à passer pour bien d’autres ; pour le major, ce devait être une nuit d’épouvante, car celui qu’il veillait, il l’avait étranglé, étouffé dans ses mains, et celui-là était son père ! un père bon, qui l’avait aimé, chéri, élevé ! son père enfin !

Le parricide veillait sur le cadavre de son père !

Le jeune major de Morghen refoulait toutes ses terreurs au fond de son âme ; il se raidissait contre le remords ; restait la peur : il était militaire, il n’avait pas peur, il ne pouvait pas avoir peur.

On était à la fin de l’automne, où les nuits sont souvent orageuses. Jusqu’à onze heures et demie, le ciel se maintint assez pur ; la lune dardait sur les petits vitraux de la chambre de la Sonnette son grésil silencieux, et plaquait l’ombre dentelée des feuilles d’arbres ; car cette pièce était entourée, comme une tombe, de peupliers déliés et de saules d’une admirable courbure ; ils cachaient presque en entier le petit monument ; mais, vers minuit, un nuage couvrit la lune, un petit vent gris s’éleva, quelques gouttes claquèrent sur les feuilles.

— Bon ! nous allons avoir un orage, se dit le jeune major, qui, jusque-là, pensant moins au mort qu’à Paris, avait vu passer, à travers les vapeurs de sa pipe, les boulevards, et les Tuileries, et la Chaussée-d’Antin, et les jolis équipages, et celui qu’il aurait bientôt, et dans lequel il se promènerait paresseusement avec Mousseline.

Si je lui écrivais d’ici, se dit-il, ce serait neuf et assez original ; comme on rirait à Frascati d’une lettre datée d’un cimetière, pensée et écrite dans la chambre de la Sonnette !

Voyons ! s’était-il dit en allumant une trentième fois sa pipe d’écume de mer, et en plaçant sous sa main qui tremblait toujours depuis son parricide, une feuille de papier à lettre ; écrivons à Mousseline ; cette nuit me paraîtra moins longue.

Il était occupé à écrire cette étrange lettre, lorsque la pluie commença à pétiller diagonalement contre les vitraux de la chambre de la Sonnette. Il n’en continua pas moins d’écrire, de fumer, de rire avec ses pensées.

À minuit et demi quelques éclairs coururent comme des feux follets sur son papier ; le tonnerre se fit entendre au loin et mêla son roulement au bruit du fleuve qui grossissait. Pendant une demi-heure l’orage ne redoubla pas ; mais comme les nuages descendaient toujours, la pièce où il était fumait beaucoup ; pour ne pas étouffer, il fut obligé d’ouvrir la croisée.

Le paysage, en ce moment, était curieux ; l’endroit, vous vous l’imaginez sans peine, ressemblait beaucoup à celui où nous sommes, dit le chevalier De Profundis au marquis de Saint-Luc, mais il était beaucoup plus richement boisé.

La lune, les nuages, l’ondée et les éclairs luttant au-dessus de ce fouillis de feuilles et de branches, le losangeaient de reflets éblouissants, verts, jaunes, de feu, d’acier, d’argent et d’ombres bizarres. À une heure, la tempête ne fut plus douteuse ; elle se déclara. Les saules échevelés ployaient jusqu’à terre et se relevaient en lançant des fusées de perles. Le tonnerre se mit de la partie ; il grondait fort aux quatre coins du cimetière. Un moment il fut si assourdissant, que le major de Morghen dit :

— Ma foi, il est prudent de fermer cette croisée.

De fait, l’endroit était à peine tenable.

Les arbres plantés autour de la chambre de la Sonnette se penchaient à se rompre et cherchaient à y entrer, comme pour se réfugier eux-mêmes. Il faisait une fumée étouffante dans la pièce, le feu de la cheminée s’éteignait ; au loin continuait le grondement du fleuve, auprès, le tonnerre ; partout, et à chaque seconde des éclairs.

Un moment le vent fut si impétueux que, descendant par le tuyau de la cheminée, il s’engouffra dans la pièce, feuilleta rapidement le livre de prières, en même temps qu’il collait contre le mur la lettre que venait d’écrire le major à Mousseline. Il éteignit la lampe.

À ce moment-là, la sonnette retentit.

— La sonnette ! balbutia le major, la sonnette ! et il recula jusqu’au mur ; le tremblement nerveux de sa main était passé dans sa mâchoire ; il dit en claquant des dents : La sonnette ! la sonnette !… Puis, avec une joie sinistre qui sortait de sa terreur même et n’en différait guère, il se dit : Que je suis stupide ! mais c’est le vent, oui, c’est le vent qui a agité la sonnette ; c’est le vent qui a emporté la lettre, éteint ma lampe ; assurément, très certainement, c’est le vent, et je n’y ai pas d’abord songé !

Marchant à tâtons, le major de Morghen chercha la table et la lampe qui y était posée, pour la rallumer.

La sonnette allait toujours.

Et toujours avec le même frisson dans le sang, dans les membres, le jeune major essaya deux fois de rallumer la lampe ; à la troisième, enfin, il y parvint.

— Cette sonnette ?… Voyons, mais voyons cette sonnette, dit-il, et il monta sur une chaise pour examiner de plus près la sonnette.

— Mais on dirait… oui, on dirait que ce n’est pas le vent qui la remue ; on dirait que le fil de fer qui s’y attache est tiré, secoué par quelqu’un… Oh ! non, c’est le vent…

Mais le vent s’était tout à coup apaisé sous le poids de la pluie qui tombait comme une masse de plomb fondu.

Tout en continuant à dire : c’est le vent, c’est le vent ! le major ne détournait pas ses regards effarés de la sonnette en branle.

— Le fil se tend, murmura-t-il ; le vent ne le tendrait pas ainsi ; ce n’est donc pas le vent ?… c’est donc quelqu’un ?… c’est donc ?…

Sa voix sécha dans son gosier.

Il n’osa pas dire : C’est mon père, mais il saisit frénétiquement la lampe qui allait en tous sens dans sa main tremblante, et il se dirigea vers la porte ; il crut du moins s’y diriger.

Dans son trouble, il avait pris la croisée pour la porte ; il l’avait ouverte, mis déjà le pied hors de la chambre et touché la terre, qui venait jusqu’au bord de cette croisée.

Il ne savait plus ce qu’il faisait.

Tout à coup, un des saules bafoués par la tempête lui cingle, du revers d’une de ses branches, un coup si violent au visage, qu’il est repoussé au milieu de la chambre, avec mille éclairs dans les yeux, un torrent d’eau glacée sur la poitrine.

Le tintement de l’implacable sonnette ne cessait pas.

Il rallume sa lampe une seconde fois et s’élance dans les ténèbres du corridor qui joint la chambre de la Sonnette à la chambre de la Résurrection. Une fraîcheur de caveau le frappe au visage. Le bruit de la sonnette le poursuivait sans cesse ; il avance, il recule, il avance encore, il est enfin à deux pas de la porte vitrée derrière laquelle il peut voir le lit funéraire sur lequel son père est couché.

Il approche, se soutenant avec effort de sa main gauche ouverte et crispée qui effleure les carreaux de cette sinistre porte. Il ose regarder ; il regarde… Il cherche à distinguer… il croit voir, dans le demi-jour de la pièce de Résurrection où une lampe est allumée… il voit réellement un bras s’agiter.

Il pousse un cri, la lampe s’échappe de sa main : le corps est sur son séant… Son père appelle, son père n’est pas mort !…

Il ouvre la porte vitrée ; il entre, et le voilà face à face avec son père qui le regarde.