Les Nuits du Père Lachaise/29

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A. Lemerle (2p. 283-298).


La Chambre de Résurrection.


Le vieux baron cherche, s’examine longtemps avec terreur ; ses regards effrayés, mais d’un effroi surhumain, se portent alternativement sur lui et autour de lui : il a peur de croire ce qu’il devine ; ses paupières se dressent extraordinairement sur ses yeux hagards… il comprend enfin !… Il fait silencieusement signe à son fils qu’il l’a vu.

Le major reste cloué à sa place. À la couleur de son visage, à l’immobilité de son corps, on l’eût dit de bronze.

— On m’a cru mort, dit enfin le vieux baron.

— Oui… oui… mon père… on vous a cru…

— Et c’est vous !… c’est vous !… qui m’avez assassiné… Je me souviens…

Le major de Morghen fit machinalement un pas vers la couche funèbre de son père, mais comme un corps qui, ayant perdu l’équilibre, va tomber.

— Mon père !…

— N’approchez pas, parricide !

Il se souvient ! murmura le major entre ses dents qui grinçaient de terreur.

— Fuyez ! je saurai bien me découdre sans vous : ne me touchez pas ! quel réveil ! oh ! quel réveil ! poursuivit-il ; vous ne vous y attendiez pas ?

Et le vieux baron cherchait à sortir, par ses propres efforts, du linceul dans lequel il était enfermé. Au milieu de ses mouvements il disait : « Demain, j’irai chez le grand-juge, demain je publierai votre crime, sans exemple dans notre Allemagne ; demain, parricide, vous serez accroupi dans le coin d’un cachot, comme une araignée venimeuse ; après-demain, nu-tête, sur l’échafaud tendu de noir de la place publique. Vous serez ensuite à ma place et l’on n’aura pas besoin de vous veiller, vous ! »

— Grâce ! mon père ! oh ! pardon ! votre pardon ! — Si vous saviez dans quel gouffre profond ma jeunesse a été entraînée ; si vous saviez quelle ivresse s’est emparée de moi, de mes sens, de ma raison dans cette ville où chaque aspiration est un enivrement irrésistible, où celui qui a de l’or est suivi, appelé, provoqué, saisi par mille bras invisibles, par mille voix qui lui disent : « Viens ! viens ! viens ! c’est moi qui suis la sagesse, c’est moi qui suis le plaisir, c’est moi qui suis le bonheur… » On écoute, et l’on est perdu : on marche, et l’on chancelle ; on sourit, et l’on est déshonoré ; on veut fuir, et on ne le peut… Oh ! pardonnez-moi ! pardonnez-moi ! et toute ma vie sera un long repentir, un éternel remords.

— N’approchez pas ! n’approchez pas ! Voulez-vous encore m’assassiner ? une seconde fois être parricide ? Fuyez !

— Jamais, mon père. Je ne vous quitte plus. Laissez-vous dégager de ces horribles liens, et puis, si cela vous plaît, vous me tuerez.

— Croyez-vous que tout le monde tue ? répondit le baron.

— Oh ! mon père !…

— Votre père, vous l’avez tué ; en doutez-vous ?

Le major de Morghen était enfin parvenu à se traîner jusqu’au lit de son père, et là il lui avait pris la main. Cette main, il la couvrait de larmes douloureuses, de prières sans suite, mais ardentes, de caresses précipitées, convulsives.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria-t-il, sa main devient froide !… comme elle est froide !!!

Il regarde… son père était plus pâle que son linceul… Il approche avec terreur son visage ; il examine… deux lèvres murmurent en s’éteignant : « Je vous pardonne. »

Les lèvres se fermèrent.

Cette fois le vieux baron était bien mort.

— Et moi, mon père, et moi ! s’écria le major de Morghen en tombant à deux genoux : je ne me pardonne pas. Je veux être damné, et je le serai !

Il resta à genoux jusqu’au matin ; quand il releva pesamment la tête, les oiseaux éveillés chantaient dans les branches, et le feuillage, encore humide de la tempête de la nuit, se relevait et s’épanouissait à la moite chaleur du soleil.

Ce même jour le jeune major de Morghen quitta l’Allemagne, qu’il ne devait plus revoir.

— Effrayante histoire ! dit le marquis de Saint-Luc.

— Elle n’est pas finie, lui répondit le chevalier De Profundis en souriant.

— On sut bientôt à Paris que le major de Morghen y était revenu plus riche que jamais. Ses anciens amis accoururent pour le féliciter ; la belle Mousseline, comme vous le supposez, ne fut pas la dernière à se présenter chez lui.

— Nous avons donc inhumé papa ? lui dit-elle en l’embrassant.

— Mais oui… chère, répondit le major en cachant sous un sourire forcé le sentiment qu’il éprouvait.

— C’est très bien… et nous avons hérité de papa, il paraît ?

— Nous avons hérité…

— Eh bien ! mon cher, puisque vous voilà riche, c’est l’occasion de ne faire du bien à personne. Il faut en profiter.

— Toujours folle !

— Nous allons encore nous aimer, j’espère ?

— Serais-je revenu sans cela ?

— Il est charmant, cet orphelin ! Nous aurons tous les soirs un petit jeu…

— Un gros jeu !… un jeu d’enfer.

— Comme il s’est formé !…

— Quelques fins soupers ?…

— Continuellement des soupers.

La réconciliation, on le voit, n’avait été ni longue, ni difficile entre Mousseline et le major de Morghen qui fit exactement comme il l’avait dit. Il tint table ouverte, joua un jeu d’enfer et effraya Paris par ses prodigalités, avec l’argent provenant de l’héritage de son père, argent qu’il eût bien mieux fait de donner à ses cousins, braves gens restés inconsolables de la mort du vieux baron. Mais c’eût été une bonne action, une action expiatoire, et dans les calculs du major il n’entrait pas du tout de faire de bonnes actions.

Ses dépenses dépassèrent en peu de temps le chiffre de ses revenus, et il entama alors le capital avec le même acharnement. Il s’était promis de beaucoup jouer ; il se tint grandement parole. Il joua et il perdit à l’excès.

C’est à cette époque sans doute, dit le chevalier De Profundis au marquis de Saint-Luc, qu’il dut perdre avec vous les cent mille francs que vous prétendez lui avoir gagnés.

— Que je prétends lui avoir gagnés !… Toujours le même doute injurieux…

— Eh ! ne voyez-vous pas, s’écria le chevalier, que le major de Morghen ne menait à Paris une vie aussi dissolue, aussi scandaleuse que pour accomplir le serment qu’il avait fait sur le cadavre de son père, celui de se damner en punition de l’exécrable crime dont il s’était rendu coupable. Chacune de ses actions tendait directement à ce but ; il s’était remis avec sa maîtresse, il avait repris son ancien genre de vie ; il jouait à pleines mains un argent qu’il avait volé à ses cousins à l’aide d’un assassinat, d’un parricide, pour obtenir plus sûrement sa damnation éternelle. Il n’aimait plus cette femme, cause de ses malheurs ; il abhorrait la débauche, conséquence du jeu : il exécrait le jeu, mais il faisait semblant de céder à toutes ces passions. Par là il s’assurait infailliblement la possession de l’enfer, ne se jugeant pas digne du pardon de son père. Quand il jouait c’était uniquement pour perdre ; les moyens scandaleux pour gagner qu’il avait autrefois appris à connaître dans la société des grecs et des fripons, il les mettait maintenant en pratique à la seule fin de perdre. Il faisait sauter la coupe, il employait des cartes biseautées uniquement dans l’intérêt de ses adversaires. Je puis vous assurer que toutes les cartes dont il fit usage avec vous, le jour où vous lui gagnâtes cent mille francs, avaient une marque particulière.

— Grand Dieu ! s’écria le marquis de Saint-Luc, vous n’aviez que trop raison, je ne lui ai pas gagné ces cent mille francs ! Et quand on songe que son duel avec le comte de Berne, duel dans lequel le major de Morghen succomba, avait pour cause, oui, je me le rappelle, une accusation d’emploi de fausses cartes, on frémit.

— Mais oui, reprit le chevalier De Profundis, une personne qui pariait deux cents louis contre le comte de Berne, s’apercevant que les cartes étaient biseautées, accusa l’un ou l’autre des deux joueurs, le comte de Berne ou le major de Morghen, de friponner au jeu. De là grand bruit, scandale. On examine les cartes ; elles sont en effet reconnues fausses. Le comte de Berne, indigné, se récrie, le major riposte ; il reçoit un soufflet de la main de celui qui ne voulait pas se laisser publiquement soupçonner. Le major est obligé de se battre. Il avait encore prévu ce résultat, et tout arrangé pour qu’il eût lieu selon ses désirs. On se battit à vingt-cinq pas. Le major manqua son adversaire qui ne le manqua pas : sa balle frappa le major de Morghen au milieu du front. On le ramassa mort dans une mare de sang. Il avait sur lui un écrit où était tracée d’une main ferme sa volonté dernière ; et sa volonté était celle-ci : « Je veux qu’on place sur ma tombe la sonnette qu’on trouvera chez moi, dans mon secrétaire. »

Et sa volonté fut remplie.

— Vous savez maintenant, ajouta le chevalier De Profundis en regardant le marquis de Saint-Luc, consterné de tout ce qu’il avait entendu, pour quel motif il désira que cette lugubre sonnette fût placée sur son tombeau. C’était en souvenir de la sonnette du parricide ; en souvenir de celle qui avait retenti à ses oreilles effarées la nuit où il veillait sur le cadavre de son père assassiné, par lui et ressuscité un instant à ses yeux.

Ainsi s’était donc accomplie à la lettre la promesse qu’il avait faite à son père cette nuit là : je serai damné !

Après une pause de quelques minutes, le chevalier De Profundis reprit ainsi :

— Si telle est la fin d’un jeune homme né avec les meilleures dispositions, un bon cœur, une âme franche et primitive, un esprit excellent ; tel est aussi le début d’existence de Mousseline, le point de départ dans la vie de cette redoutable femme, type expressif de bien d’autres, de cette créature magnifique et déchue que nous avons retrouvée ensuite à Paris, chez lady Glenmour et que nous allons voir servir d’instrument entre les mains terribles du comté de Madoc, acharné à perdre froidement lady Glenmour pour se venger de son mari dans une lutte effrénée d’orgueil et de rivalité.

Vous ne nierez plus maintenant, continua le chevalier De Profundis, la grande et singulière vérité dont je vous ai révélé l’existence, celle que, sur l’échelle indéfinie qu’il parcourt, l’homme reste toujours en chemin, et toujours par sa faute. Sans les passions qu’il écoute, les folies où il se jette, les chagrins qu’il va chercher, les torts du caractère, les travers de cœur et de l’esprit, il n’en tomberait jamais, ou du moins, il irait si loin et si haut dans les temps, qu’on ne peut raisonnablement assigner le terme de sa vie. Vous avez des exemples : toutes les personnes qui ont déjà disparu de la scène de cette histoire ne sont mortes que par leur propre faute ; le comte de Plenef est mort en duel, le major de Morghen s’est fait tuer volontairement ; quant au vieux baron de Morghen lui-même, il est difficile de nier qu’il serait encore en vie sans l’abominable crime de son fils…

— En vérité, je commence à douter, monsieur le chevalier.

— Le doute est la plus belle moitié de la conviction ; l’autre moitié ne vous fera pas défaut. J’achèverais facilement de vous persuader, si je n’avais à vous transporter maintenant au château de Ville-d’Avray, où nous avons laissé pour mort le jeune Tancrède, et où nous attendent tant d’autres personnages dont vous avez le droit de me demander compte. La nuit est bien avancée cependant…

— Je regretterais, monsieur le chevalier, reprit le marquis de Saint-Luc, de vous imposer la tâche de poursuivre un récit déjà si long ; mais si je ne craignais pas pour vous ce surcroît de fatigue, j’oserais vous demander en grâce la fin d’une histoire à laquelle je prends un intérêt que vous avez dû deviner à mes impressions. Avec vous, j’ai passé dans le monde si réel et si mystérieux de la peur, fermé depuis si longtemps à notre siècle positif, et que n’ont le privilége d’ouvrir que les hommes comme vous, familiers avec la mort, que les êtres de génie, comme Lewis, comme Mathurin et Anne Radcliff.

L’histoire de lady Glenmour fut ainsi continuée par le chevalier De Profundis :