Les Nuits du Père Lachaise/39

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A. Lemerle (3p. 213-242).


Révélations.


Voici ce que contenait la lettre de lord Glenmour :

« Ce serait à vous tuer tous deux sur place, vous, docteur, et Tancrède, car c’est… c’est tout simplement une infamie des plus inouïes, des plus noires… Vous me déshonorez… vous me laissez déshonorer… Oh ! j’en pleure, j’en souffre !… je me vengerai !… Je me vengerais encore, je crois, fussé-je mort depuis vingt ans… »

— Oh ! mon Dieu ! qu’est-ce donc, demanda le faux sir Archibald Caskil. Comprenez-vous quelque chose à ce début furieux, docteur ?

— J’en suis atterré… qu’avons-nous donc fait à Glenmour ?…

— Voyons, tâchons de le savoir.

« Comment ! oh ! comment, Patrick ! je vous écris longuement, je vous préviens que mon plus habile ennemi, le comte de Madoc, est à Paris ; je vous crie, sous toutes les formes, qu’il ne cherche qu’à me déshonorer dans ma femme… et l’on a vu, il y a quatre jours, le comte de Madoc et ma femme en pleine loge des Italiens… Entendez-vous cela ; mon respectable, mon véritable ami, en pleine loge des Italiens !… Dites encore que ce n’est pas possible, donnez-vous la joie de ce doute. Oh ! les amis ! les amis ! Le dernier des espions vaut le meilleur des amis, dans ce monde, pour servir votre honneur. »

— Ceci est profondément insensé, dit le comte de Madoc, puisqu’il y a quatre jours, lady Glenmour était aux Italiens, entre Tancrède et moi.

— Parfaitement insensé, ajouta le docteur Patrick. Mais qui s’amuse donc ainsi de la confiance, du repos et de la raison de Glenmour ? On n’a jamais vu d’erreur aussi complète, aussi avérée…

— Aussi comique, dit encore sir Archibald Caskil, qui continua à lire :

« Voulez-vous en savoir davantage ? Le comte de Madoc a eu l’incroyable audace de baiser la main de lady Glenmour devant le public, qui les a vus, raillés, bafoués !… Ma femme !… une comtesse de Wisby !… une lady Glenmour !… Une pareille souillure !… Je ne connais rien de plus abominable que cet homme, si ce n’est elle, si ce n’est vous, si ce n’est Tancrède, qui était aussi avec eux dans leur loge… »

— C’est trop fort d’extravagance, cher Glenmour, s’interrompit encore une fois sir Archibald Caskil, vous admettez que Tancrède, ce lynx de dix-sept ans, était dans la loge de lady Glenmour, et que le comte de Madoc a pu lui baiser publiquement la main !…

— C’est trop fort, en effet, répéta Patrick, qui n’en était pas moins affligé de l’emportement de son ami.

— Voyons jusqu’où ira son erreur, dit le comte de Madoc, qui lut :

« Par où, par qui commencerai-je le cours de mes vengeances ?… Vous ne savez donc pas cela ? L’affaire de la loge, le baiser sur la main… Vous ne savez rien ?… Est-ce que le comte de Madoc vous a corrompus, achetés comme mes valets, vous et Tancrède, et toute mon infâme maison ?… »

— Il m’aurait aussi acheté, moi, dit en plaisantant le comte de Madoc, enchanté au milieu de son apparente incrédulité, du ton de conviction de cette étrange lettre.

« N’importe ! je suffirai seul à ma vengeance. Je lui consacre toute ma vie, tous mes instants, toute ma raison… si je l’ai encore… Oh ! que de sang ! que de sang !… il me faut. Aurai-je jamais mon compte ?… »

— Pauvre ami, murmura Madoc, qu’il arrive vite pour que nous le désabusions.

« Je viens de voir un des chefs de l’amirauté, afin de le prévenir que je n’attendrai pas les quatre jours que je devrais encore passer à Londres pour obtenir la permission de quitter l’Angleterre. »

Très bien ! pensa Madoc… arrive donc !… tu n’es pas seul à compter les minutes.

« Il m’a répondu, poursuivit Madoc, que je violerais les règlements en agissant ainsi… Je violerais avec bonheur la grande charte d’Angleterre, lui ai-je répliqué, plutôt que de rester un quart de minute de plus à Londres… Il a insisté… je lui ai ri insolemment en plein visage… ce doit être un ami du comte de Madoc… »

Il ne se trompe pas, se dit Madoc.

« Ce doit être un de ceux qui m’ont joué, qui m’ont impitoyablement promené par toute l’Angleterre, pour donner au comte le temps de corrompre ma femme… Oui, ce doit être un de ceux-là, car mon rire a fait monter à son visage un nuage de pâleur… Je l’ai cru mort… L’aurais-je poignardé sans y faire attention ? — Je n’ai plus qu’à me rendre au palais de Saint-James, où je vais de ce pas… c’est l’affaire d’une demi-heure. J’y vais pour remettre mon épée de capitaine de frégate à celle à qui je la dois, si elle refuse aussi de me laisser partir à l’instant même. Je ferai mieux, je la briserai sous ses yeux ; je n’en garderai qu’un tronçon pour le plonger dans le cœur du comte de Madoc… »

— C’est de la dernière frénésie, s’écria Patrick.

— Oui, docteur, de la frénésie, répéta Madoc, distrait en ce moment par l’entrée d’une marchande de modes de lady Glenmour, qui apportait un gracieux bonnet de soirée. Très bien, dit-il ; lady Glenmour fait ses dispositions pour ce soir. Il poursuivit sa lecture.

« Patrick, malgré les apparences, et elles sont accablantes contre vous, je ne puis vous croire complice de cet exécrable guet-apens… mais ne me demandez pas des excuses dans ce moment… car je n’en ferais pas à Dieu le père. Je ne crois pas Tancrède coupable, non plus… Pourquoi m’aurait-il trahi ?… Je ne lui ai fait que du bien… Mais dites-lui hautement que je lui défends de toucher à un seul cheveu de cet homme ; je le veux tout entier… Merci, mon père, de m’avoir donné du cœur et une épée. Vous verrez si je sais en faire un bon usage… vous verrez.

« Je vais de ce pas au palais de Saint-James. En sortant de mon audience et, quoi qu’il arrive, je m’embarquerai à l’instant pour la France… Que c’est loin !… À quatre heures je serai à Boulogne… que c’est long !… ce soir donc… cette nuit vous me verrez… Pas un mot à lady Glenmour ; pas un mot. Ne lui causez pas la joie de la peur… ne lui ouvrez pas le refuge de l’épouvante… Je couvrirai silencieusement sa faute d’un cadavre… Lequel ?… je n’en sais rien… et tout sera dit.

« Glenmour. »


— Si Glenmour n’était pas notre ami, dit le comte de Madoc, après la lecture de la lettre, nous ne saurions trop nous amuser de sa longue et véhémente hallucination. Sa femme sans doute est assez belle pour qu’il en soit jaloux ; il a fait en outre assez de conquêtes hardies pour craindre qu’on ne soit tenté d’entreprendre une conquête aussi riche que celle de lady Glenmour ; mais sa femme est plus ferme sur son honneur, il a tort de l’oublier, que toutes celles qu’il a broyées sous son char de triomphe ; et quel homme possède comme lui l’art de séduire sans rencontrer d’obstacles ? S’il ne nous annonçait son prochain retour en termes qui ne permettent pas d’en douter, j’irais tout de suite à Londres, cher docteur, pour le dissuader, le calmer et le ramener à des sentiments plus justes… Mais je ne crois pas que dans l’état des choses…

— Vous, partir ! s’écria Patrick effrayé de l’impuissance de sa cécité et de son isolement pour veiller sur lady Glenmour, vous, partir ! mais c’est impossible… il faut au contraire que vous restiez près d’elle… que vous ne la quittiez plus… que vous soyez plus que jamais son protecteur… Heureusement, et Dieu en soit mille fois loué ! Glenmour arrive enfin ce soir… cette nuit… il arrivera au plus tard demain matin… et d’ici à demain, quelle puissance au monde, à moins que l’esprit malin ne s’en mêle, serait assez forte pour nous causer réellement tous les malheurs imaginaires enfantés par les craintes exagérées de lord Glenmour ? En quelques heures, ce comte de Madoc, jusqu’ici invisible, ne se produira pas, il faut l’espérer, il ne triomphera pas, il ne se jouera pas de nos précautions, de notre prudence, enfin de la vertu inattaquable d’une femme placée après tout au-dessus de toute faiblesse, et des efforts de ses véritables amis…

Patrick saisit en tremblant les mains du comte de Madoc : — N’est-ce pas, sir Archibald Caskil ?

— Assurément non, répondit le faux sir Archibald Caskil, troublé d’une si grande confiance, et d’une confiance si mal placée.

Il se hâta de retirer ses mains…

Le mouvement fut si brusque que Patrick le remarqua.

Instinctivement il chercha à reprendre les mains de sir Archibald Caskil, mais au même moment un domestique entrait, et cette diversion coupa le fil électrique d’une révélation qui eût peut-être évité de bien grands malheurs…

— Monsieur le docteur, venez vite, dit le domestique, mademoiselle Paquerette… en vérité je ne sais ce qu’elle a…

— Mais je l’ai vue ce matin… elle était mieux… beaucoup mieux…

— Elle a sonné, aussitôt je suis monté dans sa chambre… mais elle n’a pas eu la force de me parler ; elle m’a fait des signes seulement… j’ai compris que c’est vous qu’elle désirait et j’accours…

— Je monte chez elle, allez !… je vous suis… Sir Archibald Caskil, un mot encore !…

— Sir Archibald Caskil n’est plus là, répliqua le domestique ; il est parti comme j’entrais.

— Ah ! il est parti… Eh bien, veuillez prier lady Glenmour de ne pas aller à l’Opéra avant de m’avoir fait appeler… Recommandez-le lui bien !…

Comme presque toutes les personnes atteintes de la cruelle maladie dont elle se mourait, Paquerette ressentit un mieux perfide au moment désespéré.

Un rayon de soleil oublié par l’été, un brin d’air avait suffi pour ranimer en elle un atome de vie ; ombre elle-même, elle put s’appuyer un instant sur une ombre. Son erreur dura l’intervalle placé entre le lever du soleil et son coucher. Au déclin de l’astre, elle ferma ses ailes.

Quand le docteur entra, elle occupait le fauteuil dans lequel l’avait laissée Tancrède après l’épouvantable confidence qu’elle lui avait faite quelques jours auparavant ; seulement, elle portait sur son visage ce reflet doux et blanc, glacé de rose, que jettent les lampes d’albâtre au moment de s’éteindre, et les jeunes filles à leur dernier crépuscule.

Le docteur s’approcha du fauteuil ; il passa lentement ses mains sur le visage de la malade.

Paquerette ne sentit rien.

La nuit sombre se fit vite ; on était dans l’hiver… Le docteur, après une heure d’attente, avança à tâtons des lèvres amincies de la jeune fille un cordial énergique qu’il avait fait préparer pour elle, en prévision d’un cas extrême.

— C’est inutile, bon docteur, murmura enfin Paquerette, surprise par la fraîcheur du cristal qui toucha sa bouche.

— Au contraire, prenez cela… vous vous trouverez mieux…

— Mieux ! redit amèrement Paquerette.

— Vous voulez de la lumière ?… j’appellerai…

— Est-ce qu’il est nuit ?

— Oui…

— Il me semble, à moi, qu’il fait grand jour… ma chambre est pleine de ce beau soleil d’or qui est entré ici tout le jour… vous vous trompez, docteur, il n’est pas nuit… je suis inondée de clarté.

Le docteur ne chercha pas à contrarier la vision de la malade, placée entre la veille et le sommeil, sur les limites déjà bien éloignées du monde réel.

Il hocha douloureusement la tête… « Ceci n’est pas le délire, pensa-t-il, c’est autre chose. »

— Mais que tenez-vous là, dans la main ? dit-il ensuite à la malade ; car en voulant s’assurer de l’état du pouls il avait touché comme des feuilles sèches…

Paquerette ne répondit pas.

— Qu’est-ce donc ? se demanda le docteur… Ah ! fit-il ensuite en lui-même, c’est une guirlande de fleurs… une couronne… Pauvre enfant ! elle a tressé quelque parure, son occupation chérie, pour se distraire de ses longues et dernières douleurs…

Au bout d’une demi-heure de silence, Paquerette reprit :

— Oh ! mon Dieu ! que c’est beau ! que c’est éclatant partout ! cela me fait mal aux yeux… il y a trop de lumière, ici ; ce n’est plus le soleil que je vois dans ma chambre… mais je ne suis plus dans ma chambre…

— Et où êtes-vous, mon enfant ?

— Vous y êtes aussi : nous sommes au bal… à Ville-d’Avray… comme on parle ! comme on rit ! comme on chante ! comme on danse !… Voici lady Glenmour… qu’elle est belle !… voici Tancrède… voici… Ah ! mon Dieu ! on l’a donc laissé entrer ? Chassez-le, docteur, chassez-le… c’est le comte de Madoc ! mais chassez-le donc !

— Ce nom lui est obstinément resté dans la mémoire depuis l’avant-dernière lettre de Glenmour qu’elle m’a lue.

— Ah ! reprit plus librement Paquerette… il est parti du bal… lady Glenmour en est partie aussi… ils ne sont plus dans les salons…

Rapprochement bizarre : au moment où Paquerette annonçait dans son hallucination le départ de lady Glenmour et du comte de Madoc du bal de Ville-d’Avray, la voiture de lady Glenmour roulait sous la voûte de l’hôtel pour la conduire, elle et le comte de Madoc, à l’Opéra, ce qui fit aussitôt souvenir le docteur Patrick de l’ordre qu’il avait donné au domestique. Celui-ci avait-il oublié de prévenir lady Glenmour ? Mais elle partait pour l’Opéra sans lui avoir parlé… Ce contretemps ajouta à l’accablement d’esprit du docteur.

— Nuit mauvaise, dit-il… en croisant désespérément ses bras et toujours debout devant le fauteuil de Paquerette ; nuit mauvaise !

— Non, ils ne sont plus dans les salons, continua Paquerette… On les cherche… Qui donc les cherche ?… C’est… c’est lui !… c’est lui !… dit-elle en descendant de ton et en poussant un soupir fait du reste de sa vie… Où est ma couronne de roses blanches ? se demanda-t-elle ensuite brusquement. Ah ! la voilà sur ma tête.

La couronne de roses blanches est sur ses genoux, murmura Patrick… elle n’est pas sur sa pauvre tête.

— Que c’est singulier ! continua Paquerette, qui s’exprimait avec la lenteur prolongée d’un dernier écho ; voilà trois femmes habillées de noir, placées chacune à un coin de la salle de bal… Elles sont belles, mais pâles… pâles… pâles ! Elles ne dansent pas… elles ne parlent pas… elles ne rient pas : pourquoi sont-elles ici ?

Tancrède m’a fait signe qu’il les a vues aussi.

De qui sont-elles en deuil ? sont-elles sœurs ?… Ah ! je le remarque… elles sont encore plus blanches que tantôt. Elles blanchissent encore… elles blanchissent toujours. Leurs mains semblent de craie.

Étrange illumination cérébrale, pensait le docteur…

— Mais le bal touche à sa fin, il se dégarnit peu à peu… cependant on danse toujours… Les trois femmes pâles, vêtues de deuil ne s’en vont pas… Elles ne rient pas… elles ne dansent pas… elles ne causent pas… Seulement elles se rapprochent à mesure que le cercle se rétrécit… c’est de moi qu’elles se rapprochent !… La salle est bientôt vide… Tancrède est parti… je ne le vois plus… je vais donc rester seule ?… Et ces trois femmes noires toujours plus près de moi !… Me voilà seule avec elles !… — Laissez-moi !… j’ai peur !… oh ! j’ai peur !…

Docteur ! s’écria Paquerette en se levant, en se jetant, en se cramponnant convulsivement au cou de Patrick, ces trois femmes, c’est la mort !… je ne veux pas mourir !… Je suis trop jeune… je veux encore vivre… beaucoup vivre… faites-moi vivre ! Oh ! faites-moi vivre ! C’est si bon de vivre… j’aime tant à voir le ciel et les premiers lilas… Docteur… tenez ! rien qu’un peu !… Mais vivre ! vivre !

Et la poitrine de Pâquerette se gonflait et ses yeux s’emplissaient de larmes, et ses bras raidis un instant se détendirent ; elle abandonna le cou du docteur et retomba dans le fauteuil.

Cet affaiblissement dura plus d’une heure. Paquerette n’en sortit que pour dire : Docteur, je suis chrétienne, et je veux mourir en chrétienne…

— Très bien, mon enfant… c’est une bonne pensée, quoique le danger soit loin…

— Songeons au danger de l’âme, mon ami… c’est le plus pressant…

— Je ne suis pas ministre du Seigneur… vous savez ?… Mes lumières sont bornées, ma vertu…

— Qu’importe !… vous croyez en Dieu comme moi, docteur… Et puis, j’ai besoin de soulager mon âme ; elle est pleine, elle est lourde… Il faut être léger pour aller là-haut… Il faut que je parle. Je souffre de mon silence… j’ai soif de m’épancher… Écoutez ma confession.

— Moi ?…

— Hâtez-vous, mon ami… ma vue se trouble, mes forces s’en vont… mon intelligence…

Patrick étendit alors ses mains sur la tête de la pauvre enfant, comme pour conduire au ciel cette âme si pure, qui se croyait égarée et chancelante.

Paquerette à demi levée sur son séant, et s’appuyant, brisée et détendue, sur un bras du fauteuil, dit pourtant avec la netteté d’une jeune martyre :

— Mon ami, je m’accuse devant Dieu qui m’écoute d’avoir eu de l’orgueil…

— Vous, pauvre Paquerette ?…

— D’avoir voulu et d’avoir cru être plus jolie que lady Glenmour… Me pardonnez-vous ?…

— Dieu vous pardonnera…

— Je m’accuse de n’avoir pas révélé à M. Tancrède un secret que j’aurais pu lui dire douze heures plus tôt… Un éclair de jalousie…

Encore ce secret, pensa Patrick, cette recommandation de Glenmour de surveiller sa femme, parce que le comte de Madoc était à Paris…

— Me pardonnez-vous ?… ceci est grave, docteur, ceci est très grave…

— Je vous pardonne… vous êtes un ange !

— Dieu vous entende, ami… car j’ai encore une faute plus grave à vous confesser…

— Parlez…

— Une faute plus grave… et dont je meurs…

Paquerette se donna un coup sourd dans la poitrine…

— Oui, je meurs de cette faute… J’ai eu la témérité, l’orgueil, la faiblesse… Mais la voix de Paquerette s’éteignit… le malheur !… Ah ! c’est un malheur aussi… le malheur d’aimer…

— Assez, mon enfant… vous allez vous tuer…

— Patrick ! cria tout à coup une voix qui venait du bas de l’escalier… Patrick ! Tancrède !… Au son de cette voix, Paquerette exhala un suprême soupir, raidit ses bras sans ouvrir ses mains, qui tenaient la couronne de roses blanches, et elle expira. Sa confession s’acheva dans le ciel…

— Patrick ! Tancrède ! continuait à appeler lord Glenmour en allant de pièce en pièce déserte et muette et sans prononcer jamais, par un scrupule d’honneur, le nom de sa femme.

Mais aucune voix ne répondait à la sienne…

Les domestiques profitant de l’absence de leur maîtresse, du départ de Tancrède, de l’agonie de Pâquerette qui retenait le docteur dans les pièces hautes, étaient tous sortis.

Glenmour traversa comme une tempête les appartements de sa femme, ceux de Tancrède, et il murmurait toujours : Personne ! personne ! Que sont-ils devenus ? où sont-ils ? ne suis-je pas chez moi ?… est-ce un rêve ?… Rêve ou non je saurai ce qui se passe ici !…

Il s’élance au second étage de l’hôtel… toutes les portes en sont fermées… Il frappe… l’écho vierge des chambres récemment meublées lui répond… il redescend, remonte, écoute penché sur la rampe… point de bruit… pas de mouvement…

Dans un dernier effort il gravit jusqu’au troisième étage, longue rangée de petites portes cellulaires. Une de ces portes laisse passer un filet de lumière… il frappe !… Qui est là ? répond une voix… Glenmour la reconnaît, c’est celle du docteur…

— Patrick ! Patrick ! ouvrez-moi donc !… c’est moi… Glenmour… mais ouvrez… par le diable !

La porte s’ouvre, Patrick se présente…

— Et lady Glenmour ?

Tel est le premier mot qui jaillit des lèvres de lord Glenmour.

— Vous dites, mon ami ?…

— Docteur, êtes-vous sourd ?… Je vous demande lady Glenmour.

— Mon ami, regardez…

— J’ai bien le temps de regarder !… Je vous dis…

— Elle est morte…

— Qui ?…

— Paquerette…

— C’est bien… mais lady Glenmour ! lady Glenmour !…

— Mes devoirs qui m’ont attaché ici toute la soirée…

— Vous ne voulez donc pas me dire où elle est ?…

— Au spectacle… je crois… je présume…

— Lequel ?

— Ami, ce cadavre…

— Lequel ? vous dis-je.

— À l’Opéra… il me semble…

— J’y cours…

Lord Glenmour se retourna brusquement, un pied sur la porte, un pied dans la chambre…

— Et avec qui ?… Avec Tancrède, sans doute ?…

— Tancrède est parti pour Londres.

— Parti !… qui l’a fait partir ?…

— L’amirauté… un ordre…

— Ce n’est pas vrai… Mais enfin… avec qui lady Glenmour est-elle au spectacle ?…

— Avec sir Archibald Caskil…

— Avec sir Archibald Caskil ?… Toujours sir Archibald Caskil !…

— Oui…

— C’est faux ! c’est faux ! vous dis-je, Patrick. C’est une trahison !

— Mon ami, je suis sûr qu’ils sont allés ensemble à l’Opéra.

— C’est faux ! mille fois faux ! sir Archibald Caskil est au Cap, d’où il n’a pas bougé depuis cinq ans. Voilà une lettre de lui, je l’ai reçue hier…

— Est-il possible ?… Mais alors…

— Docteur ! vous avez été abominablement joué depuis trois mois…

— Joué !… ce jeune homme n’est pas sir Archibald Caskil !…

— Moi qui vous avais donné ma femme à garder !… Vous n’êtes bon qu’à garder des cadavres.

Sur ce dernier et terrible reproche adressé à Patrick qui reprit tranquillement sa prière auprès de la jeune morte, lord Glenmour descendit à la rue et courut vers l’Opéra.

Il était plus de minuit et demi : le calme le plus profond régnait dans l’air.

— Comme mon épouvantable malheur s’agrandit et se découvre à chaque pas que je fais ! murmura-t-il en arpentant les rues solitaires voisines des boulevards ; Tancrède est parti, il a été éloigné par le comte de Madoc. Aux blessures je reconnais l’arme… Sir Archibald Caskil n’est jamais venu en France…

Pourquoi sir Archibald Caskil mêlé à tout ceci ? Quel est cet homme qui a pris son nom ?… Je vais le voir… c’est quelque ami du comte de Madoc… Dans quel intérêt a-t-il pris ce nom, le nom d’un homme qui habite une autre partie du globe ?… Y aurait-il quelque ressemblance ? Pourquoi le comte l’aurait-il introduit chez moi ?… Que de mystères terribles !…

Oh ! lady Glenmour ! lady Glenmour !… je vais les découvrir tous… Mais le plus honteux de tous ces mystères, le plus douloureux, le plus avilissant pour moi est celui de vous voir jetée au milieu de tous ces doutes, de ces soupçons, de ces pièges scandaleux où vous ne seriez pas tombée, si vous m’eussiez aimé…

Que vais-je apprendre, que vais-je voir dans quelques minutes ?…