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Les Origines de la France contemporaine/Tome 11/Livre 5/Chapitre 2

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Librairie Hachette et Cie (Vol. 11. Le régime moderne, tome 3e.p. 65-124).

CHAPITRE II

I. Les effets du système. — Achèvement de la hiérarchie ecclésiastique. — Omnipotence du pape dans l’Église. — Influence du Concordat français et des autres précédents depuis 1801 jusqu’à 1870. — Pourquoi le clergé devient ultramontain. — Le dogme de l’infaillibilité. — II. L’évêque dans son diocèse. — Changement dans sa situation et dans son rôle. — Abaissement des autres autorités locales. — Diminution des autres autorités ecclésiastiques. — Effacement du chapitre et de l’officialité. — L’évêque, seul dispensateur des sévérités et des faveurs. — Emploi de l’amovibilité. — Le clergé du second ordre est soumis à la discipline militaire. — Pourquoi il s’y soumet. — III. Changement dans les mœurs de l’évêque. — Ses origines, son âge, sa compétence, son train, son travail, son initiative, ses entreprises, son ascendant moral et social. — IV. Les subordonnés. — Le clergé séculier. — Son extraction et son recrutement. — Comment il est préparé et entraîné. — Le petit séminaire. — Le grand séminaire. — Les conférences mensuelles et la retraite annuelle. — Les Exercitia. — La Manrèze du prêtre. — Le curé dans sa paroisse. — Difficulté de son rôle. — Sa patience et sa correction.

I

En 1801, à Rome, pendant les négociations du Concordat, lorsque Pie VII hésitait encore à déposer en masse les survivants de l’ancien épiscopat français, des observateurs clairvoyants disaient déjà : « Terminons ce Concordat que le Premier Consul désire[1] ; on verra, quand il sera ratifié, toute l’immensité de son importance, et le pouvoir qu’il donne à Rome sur l’épiscopat dans tout l’univers ». — Effectivement, par ce coup d’autorité « extraordinaire, presque sans exemple », et certainement sans égal « dans l’histoire de l’Église[2] », la théorie ultramontaine, contestée jusqu’alors et maintenue dans la région spéculative des formules abstraites, descendait sur la terre solide, dans la pratique positive et durable. Bon gré mal gré, « le pape faisait un acte d’évêque universel » ; sollicité et contraint par le pouvoir laïque, acculé à la dictature[3], il y entrait, s’y installait, et, dix ans après, Napoléon, qui l’y avait poussé, regrettait de l’y avoir mis ; averti par les légistes gallicans, il voyait la portée ecclésiastique de son œuvre ; mais, pour revenir en arrière, il était trop tard ; le pas décisif était fait. — Car, en fait, le pape avait dépossédé de leurs sièges tous les chefs d’une grande Église, « ses collègues et ses coévêques[4] », successeurs des apôtres au même titre que lui, membres « du même ordre » et marqués « du même caractère », quatre-vingt-cinq titulaires légitimes[5], bien mieux et de son propre aveu, irréprochables, méritants, persécutés parce qu’ils lui avaient obéi, bannis de France pour n’avoir pas voulu sortir de l’Église romaine. À tous, il avait commandé de se démettre ; aux treize qui refusaient de se démettre, il avait retiré leurs pouvoirs apostoliques ; à tous, même aux refusants, il avait donné des successeurs. À tous les titulaires nouveaux il assignait des diocèses de nouvelle fabrique, et, pour justifier tant de nouveautés si graves[6], il n’alléguait d’autres raisons que les circonstances, les exigences du pouvoir laïque, et le bien de l’Église. Après cela, les gallicans eux-mêmes, à moins de faire schisme et de se séparer pour toujours du saint-siège, étaient obligés de reconnaître au pape, par delà les pouvoirs ordinaires qu’il exerce dans la vieille enceinte des canons et de la coutume, un pouvoir extraordinaire qui n’est limité par aucune coutume, ni par aucun canon[7], une autorité plénière et absolue, un droit au-dessus de tous les droits, en vertu duquel, dans des cas qu’il détermine lui-même, il pourvoit d’une, façon discrétionnaire aux intérêts catholiques, dont il devient ainsi l’arbitre suprême, l’interprète unique et le juge en dernier ressort. Un précédent indestructible était posé ; dans l’édifice moderne de l’Église, c’était la grosse pierre d’angle et d’attente ; sur ce fondement définitif, les autres pierres allaient se superposer, une à une. En 1801, sous la pression de Napoléon régnant, Pie VII avait fait descendre de leurs sièges les prélats d’ancien régime, entachés d’origine monarchique et suspects de zèle pour les Bourbons détrônés. En 1816, sous la pression des Bourbons rétablis, le même Pie VII faisait descendre de son siège le cardinal-archevêque de Lyon, Fesch, oncle de Napoléon déchu[8]. Dans les deux cas, la situation était pareille, et dans le second cas, comme dans le premier, des motifs du même ordre autorisaient le même usage du même pouvoir.

Mais la situation, en se prolongeant, multipliait, pour l’Église, les cas d’urgence, et, pour le souverain pontife, les cas d’intervention. — Depuis 1789, tout l’ordre civil, constitutionnel, politique, social et territorial est devenu singulièrement instable, non seulement en France, mais en Europe, non seulement dans l’ancien continent, mais aussi dans le nouveau. Sous les coups et les contre-coups indéfiniment propagés et répercutés de la philosophie du XVIIIe siècle et de la Révolution française, des États souverains se sont effondrés par centaines ; d’autres, par dizaines, se sont élevés à leur place, et des dynasties différentes s’y sont succédé : ici des populations catholiques sont tombées sous la domination d’un prince schismatique ou protestant ; là tel pays catholique, compris pendant quinze ans dans un État mixte, s’est détaché et constitué à part. Dans l’Amérique protestante, les catholiques, multipliés par millions, ont formé des communautés nouvelles ; dans l’Amérique catholique, les colonies sont devenues indépendantes ; presque partout en Amérique et en Europe, les maximes du gouvernement et l’opinion publique ont changé. Or, après chacun de ces changements, pour raccorder l’établissement ecclésiastique avec l’établissement laïque, il fallait une initiative, une direction, une autorité ; le pape était là, et c’est lui qui, chaque fois, a fait le raccord[9]. — Tantôt, par un acte diplomatique analogue au Concordat français de 1801, il traite avec le souverain du pays, avec la Bavière, le Wurtemberg, la Prusse, l’Autriche, avec l’Espagne, le Portugal, les Deux-Siciles, avec les Pays-Bas, la Belgique, la Russie. Tantôt, grâce au libéralisme tolérant ou à l’indifférence constitutionnelle du gouvernement laïque, il statue à lui seul, notamment en Hollande, en Irlande, en Angleterre, au Canada, aux États-Unis, pour diviser le pays en circonscriptions ecclésiastiques, pour y ériger de nouveaux sièges, pour y régler à demeure la hiérarchie, la discipline, les moyens de subsistance et le recrutement du clergé. Tantôt, lorsque la souveraineté est en litige, comme après l’émancipation des colonies espagnoles, il passe outre, malgré l’opposition de la mère patrie, et « sans se mettre en rapport avec les gouvernements nouveaux[10] », de son propre mouvement, « pour faire cesser le veuvage des Églises » il leur nomme des évêques, il leur assigne un régime provisoire, en attendant l’époque où, de concert avec des gouvernements mieux assis, il décrétera leur régime définitif. — De cette façon, toutes les grandes Églises actuelles de l’univers catholique sont l’œuvre du pape, son œuvre récente, sa création attestée par un acte positif dont la date est voisine et dont le souvenir est vivant : il ne les a pas reconnues, il les a faites ; il leur a donné leur forme externe et leur structure interne ; aucune d’elles ne peut se regarder sans retrouver dans ses statuts l’empreinte toute fraîche de la main souveraine qui l’a façonnée ; aucune d’elles ne peut se dire ou même se croire légitime, sans déclarer légitime l’autorité supérieure qui tout à l’heure lui a conféré la vie et l’être. — Dernier pas, et le plus grand de tous, par delà les choses de la terre et de l’ordre pratique, dans la théologie spéculative, dans la révélation du surnaturel, dans la définition des choses divines : pour mieux constater son autocratie, le pape, en 1854, décrète, à lui seul, un nouveau dogme, la conception immaculée de la Vierge, et il a soin de, marquer que c’est à lui seul, sans le concours des évêques ; ils étaient là, mais ils n’ont ni délibéré, ni jugé[11]. — Ainsi s’édifient les pouvoirs durables, spirituels ou temporels, petit à petit, par la série ininterrompue et incontestée de leurs actes : de 1791 à 1870, tous les précédents ecclésiastiques, ajoutés l’un à l’autre, se sont consolidés l’un par l’autre et par leur masse ; incessamment leurs assises étagées ont monté et convergé pour porter plus haut le pape, tant qu’enfin, au sommet de l’édifice, le saint-siège est devenu la clé de voûte, et que l’omnipotence de fait s’est achevée par l’omnipotence de droit.

Cependant l’opinion catholique venait en aide à l’activité pontificale, et spontanément en France le clergé devenait ultramontain ; c’est qu’il n’avait plus de motifs pour être gallican. — Depuis la Révolution, le Concordat et les Articles organiques, toutes les sources qui entretenaient en lui l’esprit national et particulariste ont tari ; il a cessé d’être un corps distinct, propriétaire et favorisé ; ses membres ne sont plus ligués par la communauté d’un intérêt temporel, par le besoin de défendre leurs privilèges, par la faculté de se concerter, par le droit de tenir des assemblées périodiques ; ils ne sont plus, comme autrefois, rattachés au pouvoir civil par de grands avantages sociaux et légaux, par leur primauté d’honneur dans la société laïque, par leurs immunités en fait d’impôt, par la présence et l’influence de leurs évêques dans les États provinciaux, par l’origine nobiliaire et la magnifique dotation de presque tous les prélats, par l’assistance répressive que le bras séculier prêtait à l’Église contre les dissidents et les libres penseurs, par la législation et la pratique immémoriale, qui, érigeant le catholicisme en religion d’État, imposaient la foi catholique au prince, non seulement en sa qualité d’homme privé et pour fixer sa croyance personnelle, mais encore en sa qualité de magistrat public, pour influer sur sa politique et collaborer à son gouvernement. Ce dernier article est capital, et, de son abrogation, le reste suit : à ce tournant de la route, le clergé français est jeté hors de la voie gallicane, et tous les pas qu’il va faire l’achemineront vers Rome. Car, selon la doctrine catholique, hors de l’Église romaine, point de salut ; y entrer, y rester, y être conduit par elle, est le suprême intérêt et le premier devoir de l’homme ; elle est le guide unique, infaillible ; tous les actes qu’elle réprouve sont coupables, et non pas seulement les actes privés, mais aussi les actes publics ; comme particulier, le souverain qui les commet peut être catholique de profession et même fidèle de cœur ; mais, comme gouvernant, il est infidèle, il a perdu son caractère semi-ecclésiastique, il a cessé d’être « l’évêque extérieur », il est indigne de commander à des clercs. Désormais la conscience chrétienne ne s’incline plus devant lui avec amour et respect ; il ne reste, pour le supporter, que la prudence sociale ; encore est-ce avec résignation, parce que l’Église ordonne d’obéir aux puissances, et la même Église ordonne de ne pas obéir aux puissances quand, abusant de leur force, elles empiètent sur ses droits.

Or, depuis dix ans, l’État n’a pas fait autre chose, et, au vieux Concordat qui n’était pas bon, il vient de substituer un Concordat pire. Cette nouvelle alliance, qu’il a conclue en 1802 avec l’Église, n’est pas un mariage religieux, le sacrement solennel par lequel, autrefois à Reims, elle et lui se promettaient de vivre ensemble et d’accord dans la même foi, mais un simple contrat civil, plus exactement le règlement légal d’un divorce définitif et motivé. — Dans un accès de despotisme, l’État a dépouillé l’Église de ses biens et l’a poussée hors du logis, sans habits ni pain, pour mendier sur les grandes routes ; ensuite, dans un accès de folie furieuse, il a voulu la tuer, et même il l’a étranglée à demi. Revenu à la raison, mais ayant cessé d’être catholique, il lui a fait souscrire un pacte auquel elle répugne et qui a réduit leur union morale à une cohabitation physique. Bon gré mal gré, les deux contractants continueront à loger dans la même maison, puisqu’ils n’en ont qu’une ; mais, comme leurs humeurs sont incompatibles, ils feront sagement de vivre chacun à part. À cet effet, l’État assigne à l’Église un petit appartement distinct et lui sert une maigre pension alimentaire ; après quoi, il s’imagine qu’envers elle il est quitte ; bien pis, il se figure qu’elle est toujours sa sujette, il prétend à la même autorité sur elle ; il veut conserver tous les droits que lui conférait l’ancien mariage ; il les exerce et il y ajoute. Cependant il admet dans le même logis trois autres Églises qu’il soumet au même régime : cela lui fait quatre commensales qu’il héberge, qu’il surveille, qu’il contient et qu’il utilise de son mieux, au profit temporel de la maison. Rien de plus odieux à l’Église catholique que cette polygamie affichée et pratiquée, cette subvention accordée indifféremment à tous les cultes, ce patronage commun, plus insultant que l’abandon, cette égalité de traitement[12] qui met sur le même pied la chaire de vérité et les chaires de mensonge, le ministère de salut et les ministères de perdition. Rien de plus efficace pour aliéner un clergé catholique, pour lui faire considérer le pouvoir civil comme un étranger, comme un usurpateur ou même comme un ennemi, pour détacher l’Église gallicane de son centre français, pour la refouler vers son centre romain, pour la donner au pape.

Désormais celui-ci est le centre unique, le seul chef survivant de l’Église, inséparable d’elle parce que naturellement il est sa tête et que naturellement elle est son corps ; d’autant plus que cette mutuelle attache vient d’être fortifiée par l’épreuve. Tête et corps ont été frappés ensemble par les mêmes mains, et chacun d’eux à cause de l’autre. Le pape a souffert comme l’Église, avec elle et pour elle : Pie VI, détrôné et déporté par le Directoire, est mort en prison à Valence ; Pie VII, détrôné et enlevé par Napoléon, a été enfermé, séquestré et violenté pendant quatre ans en France, et les cœurs généreux prennent parti pour l’opprimé contre ses oppresseurs. Bien mieux, sa dépossession ajoute à son prestige : on ne peut plus prétendre que l’intérêt territorial prévaut en lui sur l’intérêt catholique ; partant, à mesure que son pouvoir temporel diminue, son autorité spirituelle grandit, tellement qu’à la fin, après trois quarts de siècle, juste au moment où le premier tombera par terre, la seconde montera au-dessus des nues ; c’est que, par l’effacement de son caractère humain, son caractère surhumain se dégage ; plus le prince souverain disparaît, plus le souverain pontife apparaît. Dépouillé comme lui de son patrimoine héréditaire, et confiné comme lui dans son office sacerdotal, exposé aux mêmes dangers, menacé, par les mêmes ennemis, le clergé se rallie autour de lui, ainsi qu’une armée autour de son général ; inférieurs et supérieurs, ils sont tous prêtres et ne sont plus que cela, avec une conscience de plus en plus claire de la solidarité qui les lie et subordonne les inférieurs aux supérieurs. De génération en génération ecclésiastique[13], on voit décroître le nombre des réfractaires, des indociles et des indépendants, rigoristes ou relâchés, les uns jansénistes consciencieux, constitutionnels endurcis et sectaires de la « Petite Église », les autres demi-philosophes, tolérants et libéraux, les uns et les autres héritiers de convictions trop étroites ou d’opinions trop larges pour subsister et se propager dans le milieu qui s’établit[14]. Ils meurent, un à un, et leurs doctrines tombent dans le discrédit, puis dans l’oubli ; un nouvel esprit anime le nouveau clergé, et dès 1808 Napoléon en fait la remarque : « Il ne se plaint pas de l’ancien, et même il en est assez content ; mais, dit-il, on élève les nouveaux prêtres dans une doctrine sombre, fanatique : il n’y a rien de gallican dans le jeune clergé[15] », aucune sympathie pour le pouvoir civil. Après Napoléon, et au sortir de ses terribles mains, les catholiques ont de bonnes raisons pour répugner à sa théologie ; elle a conduit en prison trop de catholiques, les plus éminents en dignité, en sainteté, évêques et cardinaux, y compris le pape ; les maximes gallicanes sont déshonorées par l’usage que Napoléon en a fait. Insensiblement, dans l’enseignement et dans les séminaires, le droit canon aboutit à des conclusions inattendues ; les textes et arguments contraires à l’autorité du pape semblent de plus en plus faibles[16] ; les textes et arguments favorables à l’autorité du pape paraissent de plus en plus forts ; les docteurs auxquels on défère ne sont plus Gerson et Bossuet, mais Bellarmin et Suarez ; on découvre des nullités dans les décrets du concile de Constance ; il se trouve que la Déclaration faite en 1682 par le clergé de France contient des erreurs condamnables et condamnées[17]. Dès 1819, un puissant logicien, incomparable héraut et champion superbe, M. de Maistre, dans son livre du Pape, justifie, prépare et annonce la prochaine constitution de l’Église. — Pied à pied, l’assentiment de la communauté catholique est acquis ou conquis[18] ; aux approches de 1870, il est presque universel ; après 1870, il l’est tout à fait et ne peut pas ne pas l’être ; quiconque refuse de se soumettre est exclu de la communauté et s’en exclut lui-même ; car il nie un dogme qu’elle professe, un dogme révélé, l’article de foi qui vient d’être décrété par le pape et le concile. Dorénavant, aux yeux de tout homme qui est et qui veut rester catholique, le pape, dans sa chaire magistrale, est infaillible ; quand il prononce sur la foi ou sur les mœurs, Jésus-Christ lui-même parle par sa bouche, et ses définitions doctrinales sont « irréformables » ; « elles le sont d’elles-mêmes, à elles seules, par leur propre vertu, et non pas en vertu du consentement de l’Église[19] ». Par la même raison, son autorité est absolue, « non seulement dans les choses qui concernent la foi et les mœurs, mais encore dans les choses qui concernent la discipline et le gouvernement de l’Église[20] ». En toute affaire ecclésiastique, on peut recourir à son jugement : il n’est permis à personne de juger sa sentence ; « il n’est permis à personne d’en appeler au futur concile œcuménique[21] ». Il n’a pas seulement « une primauté d’honneur, un office d’inspection et de direction ; il possède encore la primauté de juridiction ; un plein et suprême pouvoir de juridiction sur l’Église, universelle… », « la plénitude totale de ce pouvoir suprême », non pas indirectement et par extraordinaire, mais « directement et à l’ordinaire, sur toutes les Églises et sur chacune d’elles, sur tous les pasteurs et tous les fidèles, sur chacun des fidèles et chacun des pasteurs ». Lisez ceci dans le latin ; chaque mot, par sa vieille racine et par sa végétation historique, contribue à fortifier le sens autoritaire et romain du texte ; il fallait la langue du peuple qui a inventé et pratiqué la dictature, pour, affirmer cette dictature avec cette précision et cette abondance, avec cet excès d’énergie et cette conviction.

II

Non moins grave est le changement qui s’est introduit dans la condition et dans le rôle de l’évêque. Avec la noblesse de cour et la grande propriété ecclésiastique, on voit disparaître par degrés le prélat de l’ancien régime, cadet d’une famille noble, promu par faveur et très jeune, largement renté et bien plus homme du monde que d’église. En 1789, sur 134 évêques ou archevêques, il n’y avait que 5 roturiers ; en 1889, sur 90 évêques ou archevêques, il n’y a que 4 nobles[22] ; avant la Révolution, le titulaire d’un siège épiscopal avait en moyenne 100000 livres de rentes[23] ; aujourd’hui, il ne touche que 10000 ou 15000 francs de traitement. À la place du grand seigneur, aimable et magnifique maître de maison, occupé à représenter, à recevoir la belle compagnie, à tenir table ouverte dans son diocèse quand il s’y trouvait, mais, à l’ordinaire, absent, habitué de Paris ou courtisan de Versailles, voici venir, pour s’asseoir sur le même siège, avec le même titre, un personnage dont les mœurs et les origines sont différentes, administrateur résident, bien moins décoratif, mais bien plus agissant et gouvernant, pourvu d’une juridiction plus ample, d’une autorité plus absolue, d’une influence plus efficace. À l’endroit de l’évêque, l’effet final de la Révolution est le même qu’à l’endroit du pape, et, dans le diocèse français, comme dans l’Église universelle, le nouveau régime dresse un pouvoir central, extraordinaire, énorme, que l’ancien régime ne connaissait pas.

Autrefois, l’évêque rencontrait autour de lui, sur place, des égaux et des rivaux, corps ou individus, aussi indépendants et puissants que lui-même, inamovibles, propriétaires fonciers, dispensateurs d’emplois et de grâces, constitués par la loi en autorités locales, patrons permanents d’une clientèle permanente. Dans sa propre cathédrale, son chapitre métropolitain était, comme lui, collateur de bénéfices ; ailleurs, d’autres chapitres l’étaient aussi, et, contre sa suprématie, savaient maintenir leurs droits. Dans le clergé régulier, chaque grand abbé ou prieur, chaque abbesse noble était, comme lui, une sorte de prince souverain ; souverain aussi par la survivance partielle de l’ancien ordre féodal, tout laïque, seigneur terrien et justicier dans, son domaine ; souverain aussi, pour sa part, le parlement de la province, avec ses droits d’enregistrement et de remontrance, avec, ses attributions et ses ingérences administratives, avec son cortège d’auxiliaires et subordonnés fidèles, depuis les juges des présidiaux et des bailliages, jusqu’aux corporations d’avocats, procureurs et autres gens de loi[24]. Acquéreurs et propriétaires de leurs charges, magistrats, de père en fils, bien plus riches et bien plus fiers qu’aujourd’hui, les parlementaires du chef-lieu, dans leurs vieux hôtels héréditaires, étaient les vrais chefs de la province, ses représentants à perpétuité et sur place, ses défenseurs populaires contre l’arbitraire des ministres et du roi. Tous ces pouvoirs, qui jadis faisaient contrepoids au pouvoir épiscopal ont disparu. Confinés dans leur office judiciaire, les tribunaux ont cessé d’être des autorités politiques et des modérateurs du gouvernement central : dans la ville et le département, le maire et les conseillers généraux, nommés ou élus pour un temps, n’ont qu’un crédit temporaire ; le préfet, le commandant militaire, le recteur, le trésorier général ne sont que des étrangers de passage. Depuis un siècle, la circonscription locale est un cadre extérieur où vivent ensemble des individus juxtaposés, mais non associés ; il n’y a plus entre eux de lien intime, durable et fort ; de l’ancienne province, il ne reste qu’une population d’habitants, simples particuliers sous des fonctionnaires instables. Seul l’évêque s’est maintenu intact et debout, dignitaire à vie, conducteur en titre et en fait de beaucoup d’hommes, entrepreneur sédentaire et persévérant d’un grand service, général unique et commandant incontesté d’une milice spéciale qui, par conscience et profession, se serre autour de lui, et, chaque matin, attend de lui le mot d’ordre. C’est que, par son essence, il est un gouverneur d’âmes ; la Révolution et la centralisation n’ont point entamé sa prérogative ecclésiastique ; grâce à cette qualité indélébile, il a pu supporter la suppression des autres ; ces autres lui sont revenues d’elles-mêmes et par surcroît, y compris la primauté locale, l’importance effective et l’ascendant social, y compris les appellations honorifiques qui, sous l’ancien régime, marquaient son rang et sa prééminence ; aujourd’hui, sous le régime moderne, pour un laïque, même pour un ministre d’État, elles sont hors d’usage : à partir de 1802, un article des lois organiques[25] les « interdit. » aux évêques et aux archevêques : ils ne pourront « ajouter à leur nom que le titre de citoyen et de monsieur ». Mais, en pratique, sauf dans l’almanach officiel, aujourd’hui tout le monde appelle un prélat monseigneur, et, dans le clergé, parmi les fidèles, on lui écrit et on lui dit Votre Grandeur, sous la république comme sous la monarchie.

Aussi bien, dans ce sol provincial où les autres pouvoirs ont perdu leurs racines, non seulement il a gardé toutes les siennes, mais il les a plongées plus avant, il les a étendues plus loin, il a grandi au delà de toute mesure, et maintenant tout le territoire ecclésiastique lui appartient. Autrefois, dans ce territoire, beaucoup de morceaux, et très larges, étaient des enclos à part, des réserves dont un mur immémorial lui fermait l’accès. Dans la très grande majorité des cas, ce n’est point lui qui conférait les bénéfices et emplois ; dans plus de la moitié des cas, ce n’est pas lui qui nommait aux cures vacantes. À Besançon[26], sur 1500 emplois et bénéfices, il en conférait moins de 100, et son chapitre métropolitain nommait à autant de cures que lui-même ; à Arras, il ne nommait qu’à 47 cures, et son chapitre à 66 ; à Saint-Omer, parmi les collateurs des cures, il ne venait qu’au troisième rang, après l’abbaye de Saint-Bertin et après le chapitre de la cathédrale. À Troyes, il n’avait à sa disposition que 197 cures sur 372 ; à Boulogne, sur 180, il n’en avait que 80, et encore parce que le chapitre avait bien voulu lui en abandonner 16. Naturellement, c’est vers le collateur que se tournaient les yeux des aspirants ; or, parmi les places les plus hautes et les plus lucratives, celles où il y avait le moins de peine à prendre et le plus de satisfactions à récolter, sinécures et dignités, bénéfices simples et grosses cures urbaines, prébendes et canonicats, la plupart des emplois, titres et revenus qui pouvaient tenter une ambition humaine, étaient aux mains, non de l’évêque, mais du roi, du pape, d’un abbé ou prieur, d’une abbesse, de telle université[27], de tel chapitre cathédral ou collégial, de tel seigneur laïque, d’un brevetaire, d’un indultaire, et souvent du titulaire lui-même : ainsi, de ce côté, les prises que l’évêque avait sur ses clercs étaient faibles ; il ne les tenait point par l’espoir d’une grâce. — Et de l’autre côté, ses prises étaient encore moindres ; il ne les tenait point par la peur d’une disgrâce. Presque impunément, ils pouvaient lui déplaire ; sa faculté de sévir était encore plus restreinte que ses moyens de récompense. Contre sa défaveur ou même contre son hostilité, ses subordonnés avaient des abris et des refuges. D’abord, et en principe, un titulaire, ecclésiastique ou laïque, était propriétaire de son office, partant inamovible ; eux-mêmes, par les déclarations de 1726 et de 1731[28], les simples curés-vicaires, les humbles desservants d’une paroisse rurale, avaient acquis ce privilège. De plus, en cas d’interdiction, de suspension ou de censure, contre l’arbitraire épiscopal et tout arbitraire, contre toute atteinte aux prérogatives spirituelles et temporelles, honorifiques ou utiles de sa charge, un titulaire pouvait toujours recourir à des tribunaux.

Il y en avait de deux espèces, l’une ecclésiastique, l’autre laïque, et dans chaque espèce, appel d’une cour inférieure à la cour supérieure, de l’official diocésain à l’official métropolitain et du présidial au parlement, avec un personnel judiciaire complet, juge, assesseurs ministère public, procureurs, avocats et greffiers, astreints à l’observation de toutes les formes judiciaires, écritures authentiques, citations des témoins et récusations des témoignages, interrogatoires et plaidoyers, allégations des canons, lois et précédents, présence du défendeur, débats contradictoires, procédures dilatoires, publicité et scandale. Devant les lenteurs et les inconvénients d’un tel procès, souvent l’évêque évitait de frapper, d’autant plus que ses coups, même confirmés par le tribunal ecclésiastique, avaient chance d’être parés ou amortis par le tribunal laïque ; car, du premier au second, il y avait appel comme d’abus, et le second, rival jaloux du premier, était mal disposé pour les autorités sacerdotales[29] ; d’ailleurs, dans la seconde instance, encore plus que dans la première, l’évêque trouvait en face de lui, non seulement le droit plus ou moins légal de sa partie, mais encore les alliés et patrons de sa partie, corps et individus qui, selon un usage admis, intervenaient par leurs sollicitations auprès des juges et, publiquement, mettaient tout leur crédit au service de leur protégé. Avec tant de bâtons dans les roues, une machine administrative ne marche que difficilement ; pour imprimer à celle-ci le mouvement efficace, il eût fallu la pression assidue, l’initiative incessante, l’effort attentif et persévérant d’une main laborieuse, énergique, endurcie aux froissements, et, sous l’ancien régime, les belles mains blanches d’un prélat gentilhomme n’étaient guère propres à ce rude métier ; elles étaient trop soignées, trop molles. Conduire en personne et sur place une machine provinciale, compliquée, rouillée, qui grinçait et crachait, s’assujettir à elle, pousser et ménager vingt rouages locaux, subir des heurts et des éclaboussures, devenir un homme d’affaires, c’est-à-dire un homme de peine : rien de moins attrayant pour un grand seigneur d’alors ; dans l’Église comme dans l’État, il jouissait de sa dignité ; il en percevait les fruits, c’est-à-dire l’argent, les honneurs, les agréments, et, parmi ces agréments, le principal était le loisir ; par suite, il abandonnait la besogne positive, le maniement quotidien des hommes et des choses, la direction pratique, le gouvernement effectif à ses intendants ecclésiastiques ou laïques, à des subordonnés qu’il ne surveillait guère et qui, chez lui, sur son domaine, le remplaçaient à poste fixe. Dans son diocèse, l’évêque laissait l’administration aux mains de ses chanoines et grands-vicaires ; « son official jugeait sans qu’il s’en mêlât[30] ». La machine allait ainsi toute seule et d’elle-même, sans trop de chocs, dans l’ancienne, voie frayée par la routine ; il ne concourait à son jeu que par son influence à Paris et à Versailles, par des recommandations auprès des ministres ; en fait, il n’était que le représentant lointain et mondain, à la cour et dans les salons, de sa principauté ecclésiastique[31]. Quand, de temps en temps, il y faisait son apparition, les cloches sonnaient : les députations de tous les corps se pressaient dans ses antichambres : tour à tour, et selon l’ordre des préséances, chaque autorité lui faisait son petit compliment ; ce compliment, il le rendait avec une dignité gracieuse : ayant reçu des hommages, il distribuait les bénédictions et les sourires. Ensuite, avec autant de dignité et encore plus de grâce, pendant tout son séjour, il invitait à sa table les plus qualifiés, et, dans son palais épiscopal ou dans sa maison de campagne, il les traitait en hôtes. Cela fait, son office était rempli ; le reste regardait ses secrétaires, officiers et commis ecclésiastiques, hommes de bureau, spécialistes et travailleurs qu’on appelait des « bouleux ». « Avez-vous lu mon mandement ? » disait un évêque à Piron. Et Piron, qui avait son franc parler, osait bien répondre : « Oui, monseigneur. Et vous ? »

Sous le régime moderne, ce suzerain d’apparat, négligent, intermittent, a pour successeur un souverain actif dont le règne est personnel et continu : dans le diocèse, la monarchie limitée et tempérée s’est convertie en monarchie universelle et absolue. Une fois institué et sacré, quand l’évêque, dans le chœur de sa cathédrale, au chant des orgues, sous l’illumination des cierges, à travers les fumées de l’encens, vient, en pompe solennelle[32], s’asseoir « sur son trône », c’est un prince qui prend possession de ses États, et cette possession n’est point nominale ou partielle, mais réelle et totale. Il tient en main « la superbe crosse que les prêtres de son diocèse lui ont offerte », en témoignage et symbole de leur obéissance volontaire, empressée, plénière ; et ce bâton pastoral est bien plus long que l’ancien. Dans le troupeau ecclésiastique, il n’y a plus de tête qui paisse à distance ou à couvert ; hautes ou basses, toutes sont à portée, toutes regardent du côté de la houlette épiscopale ; la houlette fait un signe, et, selon le signe, chaque tête incontinent s’arrête, avance ou recule : elle sait trop bien que le berger a les mains libres et qu’elle est à sa discrétion. Dans sa reconstruction du diocèse, Napoléon n’a relevé qu’un des pouvoirs diocésains, celui de l’évêque ; il a laissé les autres à bas, par terre. Il répugnait aux lenteurs, aux complications, aux frottements du gouvernement divisé ; il ne goûtait et ne comprenait que le gouvernement concentré ; il trouvait commode de n’avoir affaire qu’à un seul homme, à un préfet de l’ordre spirituel, aussi maniable que son collègue de l’ordre temporel, à un grand fonctionnaire mitré ; à ses yeux, tel était l’évêque. C’est pourquoi il ne l’obligeait pas à s’entourer d’autorités constitutionnelles et modératrices ; il ne restaurait pas l’ancienne officialité et l’ancien chapitre ; il permettait à ses prélats d’écrire eux-mêmes le nouveau statut diocésain. — Naturellement, dans le partage des pouvoirs, l’évêque s’est réservé la meilleure part, toute la substance, et, pour borner son omnipotence locale, il n’est resté que l’autorité laïque. Mais, en pratique, les entraves par lesquelles le gouvernement civil le maintenait dans sa dépendance se sont rompues ou relâchées une à une. Parmi les Articles organiques, presque tous ceux qui assujettissaient ou réprimaient l’évêque sont tombés en discrédit et en désuétude. Cependant tous ceux qui autorisaient et exaltaient l’évêque demeuraient en vigueur et continuaient, leur effet. En sorte qu’à son endroit, comme à l’endroit du pape, le calcul de Napoléon s’est trouvé faux ; il avait voulu rassembler dans le même personnage deux caractères incompatibles, convertir en agents de l’État des dignitaires de l’Église, faire des potentats qui fussent des fonctionnaires. Insensiblement, le fonctionnaire a disparu ; seul le potentat a subsisté et subsiste.

Aujourd’hui, conformément au statut de 1802, le chapitre cathédral[33], sauf en cas d’intérim, est un corps sans vie et mort-né, un vain simulacre ; en titre et sur le papier, il est toujours le « sénat » canonique, le « conseil » obligatoire de l’évêque[34] ; mais celui-ci prend ses conseillers où il lui plaît, hors du chapitre, si cela lui convient, et il est libre de n’en pas prendre, « de gouverner seul, de tout faire par lui-même ». C’est lui qui nomme à tous les emplois, aux cinq ou six cents emplois de son diocèse ; il en est le collateur universel, et, neuf fois sur dix, le collateur unique ; sauf aux huit ou neuf places de chanoines et aux trente ou quarante cures de canton, pour lesquelles il doit faire approuver ses choix par le gouvernement, il nomme seul et sans le concours de personne. Ainsi, en fait de grâces, ses clercs ne peuvent rien attendre que de lui. — Et, d’autre part, contre ses sévérités, ils n’ont plus de sauvegarde ; de ses deux mains, celle qui châtie est encore moins liée que celle qui récompense ; ainsi que le chapitre cathédral, le tribunal ecclésiastique a perdu sa consistance, son indépendance, son efficacité ; de l’ancien official, il ne reste qu’une apparence et un nom[35]. Tantôt l’évêque, de sa personne, est à lui seul tout le tribunal ; il ne délibère qu’avec lui-même et prononce ex informata conscientia, sans procès, sans conseils, et, si bon lui semble, dans son cabinet, portes closes, en secret, d’après des renseignements dont il contrôle seul la valeur, et avec des motifs dont il évalue seul le poids. Tantôt le magistrat qui siège est un de ses grands-vicaires, son délégué révocable, son homme de confiance, son porte-voix, bref un autre lui-même, et cet official opère sans s’astreindre aux anciennes règles, aux obligations d’une procédure fixe et définie par avance, à l’échelonnement des formes judiciaires, aux confrontations et vérifications, aux délais, à toutes les précautions légales qui mettent le juge en garde contre la prévention, la précipitation, l’erreur, l’ignorance, et sans lesquelles la justice court toujours risque d’être injuste. Dans les deux cas, la tête sur laquelle la sentence est suspendue manque de garanties, et, une fois prononcée, cette sentence est définitive. Car, en appel, devant l’official métropolitain, elle est toujours confirmée[36] ; les prélats se soutiennent entre eux, et, pour l’appelant, qu’il ait tort ou raison, l’appel est par lui-même une mauvaise note : il ne s’est pas soumis à l’instant, il a regimbé contre la correction, il a manqué d’humilité, il a donné un exemple d’indiscipline, et cela seul est une faute grave. — Reste le recours à Rome ; mais Rome est bien loin[37], et, tout en maintenant sa juridiction supérieure, elle ne casse pas volontiers une sentence épiscopale, elle a des égards pour les prélats, elle ménage en eux ses lieutenants généraux, ses collecteurs du denier de Saint-Pierre. — Quant aux tribunaux laïques, ils se sont déclarés incompétents[38], et le nouveau droit canon enseigne que jamais, « sous prétexte d’abus, un clerc ne doit, faire appel au magistrat séculier[39] » ; par cet appel, « il déroge à l’autorité et à la liberté de l’Église, il encourt les plus graves censures », il trahit son ordre.

Tel est maintenant, pour le bas clergé, le droit ecclésiastique, et aussi le droit laïque, l’un et l’autre d’accord pour ne plus le protéger ; à ce changement dans la jurisprudence qui le concerne, joignez un changement non moins décisif dans les titres qui le situent et le qualifient. Avant 1789, il y avait en France 36000 curés à titre inamovible ; aujourd’hui, il n’y en a plus que 3425 ; avant 1789, il n’y avait en France que 2500 curés à titre révocable ; aujourd’hui, il y en a 34042[40] ; tous ceux-ci, nommés par l’évêque sans l’agrément des pouvoirs civils, sont amovibles à sa discrétion ; leur ministère paroissial n’est qu’une commission provisoire ; du jour au lendemain, ils peuvent être transférés ailleurs, passer d’une cure précaire à une autre cure non moins précaire. « Un évêque de Valence[41], Mgr Chartrousse, changea (de paroisse) 150 prêtres dans un mois. En 1835, dans le diocèse de Valence, trente-cinq changements furent expédiés par le même courrier. » Aucun succursaliste, même ancien dans sa paroisse, n’a le sentiment qu’il y est chez lui, dans son domaine, pour toute sa vie ; il n’y est qu’en garnison, à peu près comme les fonctionnaires laïques, et avec moins de sécurité, même s’il est irréprochable. Car il lui arrive d’être transplanté, non seulement pour des raisons spirituelles, mais aussi pour des raisons politiques. Il n’a pas démérité, mais le conseil municipal ou le maire a conçu de l’antipathie pour sa personne ; en conséquence, et pour avoir la paix, on le déplace. Bien mieux, il a mérité, il est bien avec le conseil municipal et le maire ; partout où il a résidé, il a su les amadouer ; en conséquence, « on le fait passer de paroisse en paroisse[42], on le choisit exprès pour le mettre dans celles où il y a des maires difficiles, chicaniers, méchants, impies ». C’est pour le bien du service et dans l’intérêt de l’Église. À cet intérêt supérieur, l’évêque subordonne les personnes. La législation de 1801 et de 1802 lui a conféré de pleins pouvoirs, et il les exerce ; parmi tant de prises qu’il a obtenues sur son clergé, l’amovibilité est la plus forte, et il en use. Dans toutes les institutions civiles ou ecclésiastiques. Napoléon, directement ou par contre-coup, a mis son esprit, l’esprit militaire ; de là le régime autoritaire, encore mieux établi dans l’Église que dans l’État, parce qu’il est dans l’essence de l’institution catholique ; bien loin, de s’y détendre, il y est devenu plus strict ; à présent, il y est avoué[43], proclamé, et même canonique ; de nos jours, l’évêque, en fait et en droit, est un général de division, et, en droit comme en fait, ses curés ne sont plus que des sergents ou caporaux. D’un grade si haut sur des grades si bas, le commandement tombe droit avec une force extraordinaire, et du premier coup entraîne l’obéissance passive. La discipline, dans un diocèse, est aussi parfaite que dans un corps d’armée, et, publiquement, les prélats s’en font gloire. « C’est une insulte, disait au sénat le cardinal de Bonnechose[44], de supposer que nous ne sommes pas maîtres chez nous, que nous ne pouvons pas diriger notre clergé, que c’est lui qui nous dirige… Il n’y a pas un général dans cette enceinte qui acceptât le reproche de ne pas se faire obéir par ses soldats. Chacun de nous a aussi son régiment à commander, et ce régiment marche. »

III

Pour faire marcher une troupe, un bâton, même pastoral, ne suffit pas ; avec la subordination forcée, il faut encore dans les hommes la subordination volontaire ; par suite, avec l’autorité légale, il faut encore dans le chef l’autorité morale ; sinon, il ne sera pas suivi fidèlement et jusqu’au bout. En 1789, l’évêque ne l’a pas été ; deux fois, et aux deux moments critiques, le clergé du second ordre a fait bande à part : d’abord aux élections, en choisissant pour députés, non des prélats, mais des curés ; ensuite dans l’Assemblée nationale, en quittant les prélats pour se réunir au tiers. Entre le chef et sa troupe, le lien intime s’était relâché ou rompu. Il n’avait plus assez d’ascendant sur elle ; elle n’avait plus assez de confiance, en lui. Ses subordonnés avaient fini par voir en lui ce qu’il était, un privilégié, issu d’une race distincte et fourni par une classe à part, évêque par droit de naissance, sans apprentissage prolongé, sans services rendus, sans mérite prouvé, presque un intrus dans son clergé, parasite de l’Église, accoutumé à manger hors de son diocèse les revenus de son diocèse, oisif et fastueux, parfois galant sans vergogne, ou chasseur avec scandale, volontiers philosophe et libre penseur, à qui deux titres manquaient pour conduire des prêtres chrétiens, d’abord la tenue ecclésiastique, ensuite et très souvent la foi chrétienne[45]. Toutes ces lacunes et disparates dans le caractère épiscopal, toutes ces différences et distances entre les origines, les intérêts, les mœurs, les manières du bas clergé et du haut clergé, toutes ces inégalités et irrégularités qui aliénaient les inférieurs au supérieur, ont disparu ; le régime moderne a détruit le mur de séparation que l’ancien régime avait mis entre l’évêque et ses clercs. Aujourd’hui, il est, comme eux, un plébéien, d’extraction commune et parfois très basse, celui-ci fils d’un cordonnier de village, celui-là enfant naturel d’une pauvre ouvrière, l’un et l’autre hommes de cœur et qui ne rougissent pas de leur humble origine, publiquement tendres et respectueux envers leurs mères, tel logeant la sienne, jadis servante, dans son palais épiscopal, et lui donnant la première place à sa table parmi les convives les plus qualifiés et les plus titrés[46]. C’est « un officier de fortune », je veux dire, de mérite, et un vieil officier. D’après l’almanach de 1889, les trois plus jeunes ont de quarante-sept à quarante-neuf ans ; tous les autres en ont cinquante et au delà ; parmi ceux-ci, les trois quarts ont soixante ans et davantage. En règle générale, un clerc ne devient évêque qu’après vingt ou vingt-cinq ans de service dans tous les grades inférieurs et moyens ; dans chaque grade, il a fait un stage plus ou moins long, tour à tour vicaire, curé, vicaire général, chanoine, directeur de séminaire, parfois coadjuteur, et presque toujours il s’est distingué dans quelque office : prédicateur ou catéchiste, professeur ou administrateur, canoniste ou théologien. On ne peut pas lui contester la pleine compétence, et il est en droit d’exiger la pleine obéissance ; lui-même, jusqu’à son avènement, il l’a rendue, « il s’en fait gloire », et l’exemple qu’il propose à ses clercs est le sien[47]. D’autre part, son train médiocre ne peut guère exciter l’envie ; c’est à peu près celui d’un général de division, d’un préfet, d’un haut fonctionnaire civil, qui, dépourvu de fortune personnelle, n’a que ses appointements pour vivre. Il n’étale pas, comme autrefois, des confessionnaux doublés de satin, une batterie de cuisine en argent massif, des équipages de chasse, une hiérarchie de majordomes, huissiers, valets de chambre et laquais en livrée, des écuries et des carrosses, de grands seigneurs laïques vassaux de sa suzeraineté et figurant à son sacre, un cérémonial princier de représentation et d’hommages, un attirail pompeux de réceptions et d’hospitalité. Rien que le nécessaire ; les outils indispensables de sa fonction, une voiture ordinaire pour ses tournées épiscopales et ses courses en ville, trois ou quatre domestiques pour le service manuel, trois ou quatre secrétaires pour les écritures, quelque vieil hôtel économiquement restauré et meublé sans luxe, les appartements et les bureaux d’un administrateur, homme d’affaires et chef responsable d’un personnel nombreux ; effectivement, il répond de beaucoup de subordonnés, il a beaucoup d’affaires, il travaille, avec la préoccupation de l’ensemble et du détail, sur des dossiers classés, au moyen d’un répertoire chronologique et méthodique[48], comme le directeur-gérant d’une vaste compagnie ; s’il a plus d’honneurs, il a plus d’assujettissements ; certainement, ses prédécesseurs sous l’ancien régime, épicuriens délicats, n’auraient pas voulu d’une telle vie ; ils auraient jugé que les désagréments en surpassent les satisfactions.

Même âgé, il paye de sa personne, il officie, il prêche en chaire, il préside à de longues cérémonies, il ordonne des séminaristes, il confirme des milliers d’enfants[49], il visite, une à une, les paroisses de son diocèse ; souvent, à la fin de son administration, il les a visitées toutes, et plusieurs fois. Cependant, du fond de son cabinet épiscopal, il inspecte incessamment ces quatre ou cinq cents paroisses ; il lit ou écoute des rapports, il se renseigne sur le nombre des communiants, sur les lacunes du culte, sur les finances de la fabrique, sur l’attitude des habitants, sur les bonnes ou mauvaises dispositions du conseil municipal et du maire, sur les causes locales de dissentiment et de conflit, sur la conduite et le caractère du curé et du vicaire ; chaque ecclésiastique résident a besoin d’être guidé ou maintenu, entre le zèle intempérant et la tiédeur inerte, dans un juste milieu qui varie selon les paroisses et les circonstances, mais toujours de façon à empêcher les faux pas, à parer aux maladresses, à ménager l’opinion, à étouffer les scandales. Car toute la vie du desservant, non seulement celle qui est publique, mais encore celle qui est privée, domestique, intime, appartient et importe à l’Église : il ne faut pas de mauvais bruits, même mal fondés, sur son compte ; s’il y en a, l’évêque le mande à l’évêché, l’avertit, l’admoneste, et, au besoin, le déplace, le suspend, l’interdit ; d’autorité, sans se décharger de l’affaire sur un tribunal responsable, lui-même juge unique et secret, partant astreint aux recherches, aux anxiétés, au pénible et minutieux labeur personnel qui accompagne toujours l’exercice direct du pouvoir absolu. — De même, à l’endroit de son grand et de son petit séminaire : ce sont là ses deux pépinières indispensables, et il en est le jardinier en chef, attentif à en combler les vides annuels, à chercher des sujets dans tous les coins de son diocèse, à y vérifier et cultiver les vocations ; il confère les bourses ; il dicte le règlement, il nomme et destitue, déplace et remplace à son gré le directeur et les professeurs ; il les prend, si bon lui semble, hors de son diocèse, hors du clergé séculier ; il leur prescrit une doctrine, des méthodes, une manière de penser et d’enseigner, et, par delà tous ses clercs présents, ou futurs, il a l’œil sur trois ou quatre cents religieux, sur quatorze cents religieuses.

Pour les religieux, tant qu’ils restent clos dans leur maison, entre eux et chez eux, il n’a rien à leur dire ; mais, sitôt qu’ils prêchent, confessent, officient ou enseignent en public, sur son territoire, ils tombent sous sa juridiction ; de concert avec leur supérieur et avec le pape, il a droit sur eux et il les emploie. En effet, ce sont des auxiliaires qu’on lui adresse ou qu’il appelle, une troupe disponible et de renfort, plusieurs corps d’élite et préparés exprès, chacun avec sa discipline propre, son uniforme particulier, son arme spéciale, et qui lui apportent, pour faire campagne sous ses ordres, des aptitudes distinctes et un zèle plus vif ; il a besoin d’eux[50] pour suppléer à l’insuffisance de son clergé sédentaire, pour réveiller la dévotion dans ses paroisses et pour raidir la doctrine dans ses séminaires. Or, entre les deux milices, l’entente est difficile ; la seconde, adjointe et volante, marche de l’avant ; la première, occupante et fixe, se dit tout bas que les nouveaux venus usurpent sa place, diminuent sa popularité, écourtent son casuel ; il faut à l’évêque beaucoup de tact et aussi d’énergie pour imposer, à ses deux clergés, sinon la concorde intime, du moins l’assistance réciproque et la collaboration sans conflit. — Quant aux religieuses[51], il est leur ordinaire, unique arbitre, surveillant et gouverneur de toutes ces vies cloîtrées, pour recevoir leurs vœux, pour les en relever : c’est lui qui, après enquête et examen, autorise toute entrée dans la communauté ou rentrée dans le monde, d’abord chaque admission ou noviciat, ensuite chaque profession ou vêture, tout renvoi ou départ d’une sœur, toute réclamation d’une sœur, toute sévérité ou décision grave de la supérieure ; il préside à l’élection de cette supérieure ; il approuve ou nomme le confesseur de la maison ; il y maintient la clôture, il en resserre ou en relâche les observances ; il y entre lui-même, par un privilège de son office, et, de ses propres yeux, il en inspecte le régime ; au spirituel, au temporel, par un droit de contrôle qui s’étend depuis la conduite des âmes jusqu’à l’administration des biens.

À tant de besognes obligatoires, il en ajoute d’autres, volontaires, non seulement des œuvres de piété, de culte et de propagande, missions diocésaines, catéchismes d’adultes, confréries pour l’adoration perpétuelle, sociétés pour la récitation ininterrompue du rosaire, denier de Saint-Pierre, caisse des séminaires, journaux et revues catholiques, mais encore des instituts d’éducation et de charité[52]. En matière de charité, il en fonde ou soutient de vingt espèces, soixante en un seul diocèse, services généraux et spéciaux, crèches, cercles, asiles, refuges, patronages, sociétés de placement et de secours pour les pauvres, pour les malades à domicile et dans les hôpitaux, pour les enfants à la mamelle, pour les sourds-muets, pour les aveugles, pour les vieillards, pour les orphelins, pour les filles repenties, pour les détenus, pour les militaires en garnison, pour les ouvriers, pour les apprentis, pour les jeunes gens, et quantité d’autres. En matière d’éducation, il y en a bien davantage : ce sont les œuvres qui tiennent le plus au cœur des chefs catholiques ; sans elles, impossible, dans le monde moderne, de préserver la foi des générations nouvelles. C’est pourquoi, à chaque tournant de l’histoire politique, on voit les évêques profiter de la tolérance ou parer à l’intolérance de l’État enseignant, lui faire concurrence, dresser, en face de ses établissements publics, des établissements libres qui sont dirigés ou desservis par des prêtres ou des religieux : après la suppression du monopole universitaire en 1850, plus de cent collèges[53] pour l’enseignement secondaire ; après la loi favorable de 1873, quatre ou cinq facultés ou universités provinciales pour l’enseignement supérieur ; après les lois hostiles de 1882, plusieurs milliers d’écoles paroissiales pour l’enseignement primaire. — Fondation et entretien, tout cela coûte cher ; il faut à l’évêque beaucoup d’argent, surtout depuis que l’État, devenu malveillant, coupe autant qu’il peut les vivres au clergé, ne paye plus de bourses dans les séminaires, ôte aux desservants suspects leur petit traitement, rogne sur les appointements des prélats, met obstacle aux libéralités des communes, taxe et surtaxe les congrégations, en sorte que non seulement, par l’amoindrissement de ses allocations, il s’allège aux dépens de l’Église, mais encore, par l’accroissement de ses impôts, il charge l’Église à son profit. Tout l’argent nécessaire, l’épiscopat le trouve par des quêtes à l’église et à domicile, par les dons et souscriptions des fidèles, et, chaque année, il lui faut des millions, en dehors de la subvention budgétaire, pour ses facultés et universités, où il installe des professeurs largement rétribués, pour la construction, la location, l’aménagement de ses innombrables bâtisses, pour les frais de ses petites écoles, pour l’entretien de ses dix mille séminaristes, pour les dépenses de tant d’instituts charitables ; et c’est l’évêque, leur promoteur en chef, qui doit y pourvoir, d’autant plus que souvent il s’y est engagé d’avance et que, par sa promesse écrite ou verbale, il est responsable. À tous ces engagements il suffit ; il a des fonds pour chaque échéance. En 1883, celui de Nancy, ayant besoin de cent mille francs pour bâtir une école avec un ouvroir, parle à quelques dizaines de personnes convoquées dans son salon ; l’une d’elles tire dix mille francs de sa poche, et les assistants souscrivent soixante-quatorze mille francs séance tenante[54]. Pendant son administration, le cardinal Mathieu, archevêque de Besançon, a recueilli et dépensé ainsi quatre millions. Ces jours-ci, le cardinal Lavigerie, à qui le budget donne quinze mille francs par an, écrivait qu’il en dépense dix-huit cent mille et qu’il n’a pas de dettes[55]. — Par cette initiative et cet ascendant, l’évêque devient un centre de ralliement social ; il n’y en a plus d’autres en province, rien que des vies disjointes, juxtaposées, maintenues ensemble par un cadre artificiel, appliqué d’en haut et du dehors ; partant nombre d’entre elles, et des plus considérables, viennent, surtout depuis 1850, se grouper autour du dernier noyau permanent, faire corps avec lui ; il est le seul point germinant, vivace, intact, qui puisse encore agglutiner et organiser des volontés éparses. Naturellement, à l’intérêt catholique qu’il représente, des intérêts de classe et de parti s’agrègent par surcroît, et son autorité ecclésiastique devient une influence politique ; outre son clergé séculier et régulier, par delà les deux mille cinq cents vies exemplaires ou dirigeantes dont il dispose, on aperçoit derrière lui une multitude indéfinie d’adhésions et de dévouements laïques. Par suite, tout gouvernement doit compter avec lui, d’autant plus que ses collègues l’appuient ; en face de l’État omnipotent, l’épiscopat ligué s’est tenu debout, sous la monarchie de Juillet pour revendiquer la liberté d’enseignement, sous le second Empire pour soutenir le pouvoir temporel du pape. — Dans cette attitude militante, la figure de l’évêque se dévoile tout entière ; champion en titre de l’Église infaillible, lui-même croyant et pratiquant, il parle avec une hauteur et une raideur extraordinaires[56] ; à ses propres yeux, il est le dépositaire unique de la vérité et de la morale ; aux yeux de ses fidèles, il devient un personnage surhumain, un prophète foudroyant ou sauveur, l’annonciateur des jugements divins, le dispensateur de la colère et de la grâce célestes ; il monte aux nues dans une gloire d’apothéose ; chez les femmes surtout, la vénération s’exalte jusqu’à l’enthousiasme et dégénère en adoration. Vers la fin du second Empire, sur le bateau du lac Léman, un célèbre évêque français, ayant tiré de sa poche un petit pain, le mangeait assis devant deux dames debout, et leur en donnait des morceaux. L’une d’elles lui dit, avec une révérence : « De votre main, monseigneur, c’est presque le saint sacrement[57] ».

IV

Sous cette main souveraine et sacrée opère un clergé soumis d’esprit et de cœur, préparé de longue main à la foi et à l’obéissance par sa condition et par son éducation. Parmi les 40000 curés et desservants, « plus de 35000[58] appartiennent à la classe laborieuse des ouvriers et des paysans », non pas des gros paysans, mais des petits, aux familles malaisées qui vivent du travail manuel, et où souvent les enfants sont nombreux. Sous la pression de l’air ambiant et du régime moderne, les autres gardent leurs fils pour elles, pour le monde, et les refusent à l’Église ; même au bas de l’échelle, l’ambition s’est développée et a changé d’objet ; on n’y aspire plus à faire de son fils un curé, mais un instituteur, un employé du chemin de fer ou du commerce[59]. Il a fallu creuser plus avant, descendre dans la couche inférieure pour en extraire les clercs qui manquaient.

Sans doute, à cette profondeur, l’extraction est plus coûteuse ; la famille est trop pauvre pour payer l’éducation ecclésiastique de son enfant ; d’ailleurs l’État ne donne plus rien depuis 1830 pour le petit séminaire, ni depuis 1885[60] pour le grand. C’est aux fidèles à les défrayer par des dons et des legs ; à cet effet, l’évêque fait quêter en carême dans ses églises, et invite ses diocésains à fonder des bourses et demi-bourses : la dépense est grosse pour entretenir et instruire presque gratis un futur clerc depuis douze ans jusqu’à vingt-quatre ; rien que dans le petit séminaire, elle est de quarante à cinquante mille francs en sus de la recette[61] ; devant ce déficit annuel, l’évêque, entrepreneur responsable, est dans les transes, et parfois ses anxiétés vont jusqu’à l’angoisse. — En revanche, et par compensation, à cette profondeur l’extraction est plus sûre ; la longue opération qui en tire un enfant pour l’amener au sacerdoce se poursuit et s’achève avec moins d’insuccès. Dans ces bas-fonds, la lumière et le bruit du siècle ne pénètrent pas ; on n’y lit point le journal, même d’un sou ; les vocations peuvent s’y former, s’y consolider en cristaux intacts et rigides, tout d’une pièce ; elles y sont plus abritées qu’aux étages supérieurs, moins exposées aux infiltrations mondaines ; elles risquent moins d’être ébranlées ou contrariées par la curiosité, le raisonnement et le doute, par les idées modernes ; les alentours et le milieu domestique ne dérangent point, comme ailleurs, leur sourd travail interne. Quand l’enfant de chœur rentre au logis après l’office, quand le séminariste revient chez ses parents aux vacances, il n’y rencontre pas autant d’influences dissolvantes, l’information variée, la conversation libre, la comparaison des carrières, la préoccupation de l’avancement, l’habitude du bien-être, les sollicitudes maternelles, les haussements d’épaules et le demi-sourire d’un voisin esprit fort ; pierre à pierre et chaque pierre à sa place, sa croyance s’édifie et s’achève, sans incohérence dans la structure, sans disparates dans les matériaux, sans porte à faux latents. On l’a pris tout petit, avant douze ans ; son curé, invité d’en haut à chercher des sujets, l’a distingué au catéchisme, puis à la première communion[62] ; on constate en lui « le goût de la piété et des cérémonies saintes, un extérieur convenable, un caractère doux, prévenant », des dispositions pour l’étude ; c’est un enfant docile et rangé ; petit acolyte au chœur ou à la sacristie, il s’applique à bien plier la chasuble, toutes ses génuflexions sont correctes, elles ne l’ennuient pas, il n’a pas de peine à se taire, il n’est point soulevé et emporté, comme les autres, par les éruptions de la sève animale et la grossièreté rustique. Si sa cervelle inculte est cultivable, si la grammaire et le latin peuvent y prendre racine, le curé ou le vicaire se chargent de lui à demeure ; il étudie sous eux, gratuitement ou à peu près, jusqu’à la cinquième ou à la quatrième, et alors il entre au petit séminaire.

C’est une école à part, un internat de jeunes garçons choisis, une serre close, destinée à préserver et développer les vocations ; avant 1789, il n’y en avait pas ; à présent, on en compte 86 en France, et les élèves y sont tous de futurs clercs. Dans cette pépinière préalable, on n’admet pas de plants étrangers, de futurs laïques[63] ; car, expérience faite, si le petit séminaire est mixte, il n’atteint plus son objet ecclésiastique, « il ne déverse habituellement dans le grand séminaire que la queue des classes ; la tête s’en va chercher fortune ailleurs » ; au contraire, « dans les petits séminaires purs, il arrive généralement que la rhétorique, entière passe au grand séminaire : alors on n’a pas seulement la queue, mais la tête de la classe » — Dans cette seconde serre, la culture, qui se prolonge pendant cinq ans, devient intense, tout à fait spéciale ; elle l’était bien moins sous l’ancien régime, même à Saint-Sulpice ; le vitrage avait des fentes et laissait entrer des courants d’air ; les neveux d’archevêque, les cadets nobles prédestinés aux dignités de l’Église y avaient introduit le relâchement et les libertés qui étaient alors, le privilège de l’épiscopat. Pendant les vacances[64], on y jouait des féeries, des pastorales, avec costumes et ballet, l’Installation du grand sultan, la Troupe des bergers enchaînés ; les séminaristes soignaient beaucoup leurs cheveux ; un coiffeur de mérite venait les accommoder ; la clôture n’était pas exacte : le jeune M. de Talleyrand savait s’échapper, commencer ou continuer en ville le cours de ses galanteries[65]. À partir du Concordat, dans les nouveaux séminaires, la discipline resserrée est devenue monacale ; ce sont des écoles pratiques, non de science, mais de dressage ; il s’agit bien moins de faire des hommes doctes que de former des prêtres convaincus ; l’éducation y prime l’instruction, et les exercices intellectuels se subordonnent aux exercices spirituels[66] : chaque jour la messe et cinq visites au saint sacrement, avec station d’une minute à une demi-heure ; chapelet de soixante-trois pater et ave, litanies, angélus, prières à haute et à basse voix, examen particulier, méditation à genoux, lectures édifiantes en commun, silence jusqu’à une heure de l’après-midi, silence à table et audition d’une lecture édifiante pendant le repas, communions, fréquentes, confession chaque semaine, confession générale au commencement de l’année, à la fin de chaque mois un jour de retraite, après les vacances et avant la collation de chacun des quatre ordres huit jours de retraite, pendant ces retraites toutes les études suspendues, sermon du matin et sermon du soir, lectures spirituelles, méditations, oraisons et pratiques tout le long du jour[67], bref l’application quotidienne et systématique d’une méthode savante et incessamment perfectionnée, la plus efficace pour fortifier la croyance, exalter l’imagination, diriger et entraîner la volonté, analogue à celle d’une école militaire, Saint-Cyr ou Saumur, tellement que l’empreinte, corporelle et mentale, en est indélébile, et qu’à sa façon de penser, de parler, de sourire, de saluer, de se tenir debout, on reconnaît un ancien élève de Saint-Sulpice comme un ancien élève de Saumur et de Saint-Cyr.

Sorti de là, prêtre ordonné et consacré, d’abord vicaire, puis curé desservant, la discipline qui l’a étreint et façonné continue à le maintenir debout et au port d’armes. Outre son service à l’église et son ministère à domicile chez les fidèles, outre les messes, vêpres, sermons, catéchismes, confessions, communions, baptêmes, mariages, extrêmes onctions, funérailles, visites aux malades et aux affligés, il a ses exercices personnels et privés : d’abord son bréviaire, dont la lecture lui demande chaque jour une heure et demie ; aucune pratique n’est si nécessaire. Lamennais en avait obtenu, dispense, de là ses écarts et sa chute[68] ; n’objectez pas qu’une telle récitation devient vite machinale[69] ; les prières, phrases et mots qu’elle enfonce dans l’esprit, même distrait, y deviennent, forcément des habitants fixes, par suite des puissances occultes, agissantes et liguées, qui font cercle autour de l’intelligence, qui investissent la volonté, qui, dans les régions souterraines de l’âme, étendent ou affermissent par degrés leur occupation silencieuse, qui opèrent insensiblement dans l’homme sans qu’il s’en doute, et qui, aux moments critiques, se lèvent en lui, à l’improviste, pour le raidir contre les défaillances ou pour l’arracher aux tentations. À cet usage antique, ajoutez deux institutions modernes qui contribuent au même effet. — La première est la conférence mensuelle qui assemble chez le curé doyen de canton les curés desservants : sur des thèmes fournis par l’évêché, sur des questions de dogme, de morale ou d’histoire religieuse, chacun d’eux a préparé une étude, il la lit tout haut, il en raisonne avec ses confrères, sous la présidence et la direction du doyen, qui conclut ; cela rafraîchit dans le lecteur et dans les auditeurs le savoir théorique et l’érudition ecclésiastique. — L’autre institution, presque universelle aujourd’hui, est la retraite annuelle que les prêtres du diocèse viennent faire au grand séminaire du chef-lieu. Saint Ignace en a tracé le plan : ses Exercitia sont encore aujourd’hui le manuel adopté, le texte suivi à la lettre[70] ou de très près[71]. Il s’agit de reconstituer pour l’âme le monde surnaturel ; car à l’ordinaire, sous la pression du monde naturel, il s’évapore, il s’efface, il cesse d’être palpable ; les fidèles eux-mêmes n’y pensent qu’avec une attention faible, et leur conception vague finit par devenir une croyance verbale ; il faut leur en rendre la sensation positive, le contact et l’attouchement, À cet effet, l’homme s’enferme dans un lieu approprié, où chacune de ses heures a son emploi déterminé d’avance, passif ou actif : assistance à la chapelle et au sermon, chapelet, litanies, oraison des lèvres, oraison du cœur, examen réitéré de soi-même, confession et le reste, bref une série ininterrompue de pratiques diversifiées et convergentes, qui, par degrés calculés, le vident des préoccupations terrestres et l’assiègent d’impressions spirituelles ; autour de lui, des impressions semblables, par suite la contagion de l’exemple, l’échauffement mutuel, l’attente en compagnie, l’émulation involontaire et le désir surexcité jusqu’à créer son objet : d’autant plus sûrement que l’individu travaille lui-même sur lui-même, en silence, cinq heures par jour, selon les prescriptions d’une psychologie profonde, pour donner de la consistance et du corps à son idée nue. Quel que soit le sujet de sa méditation, il la répète deux fois dans la même journée, et chaque fois il commence par « construire la scène », la Nativité ou la Passion, le Jugement dernier ou l’Enfer ; il convertit l’histoire indéterminée et lointaine, le dogme abstrait et sec, en une représentation figurée et détaillée ; il y insiste, il évoque tour à tour les images fournies par les cinq sens, visuelles, auditives, tactiles, olfactives, et même gustatives ; il les groupe, et, le soir, il les avive, afin de les retrouver plus intenses au matin. Il obtient ainsi le spectacle complet, précis, presque physique auquel il aspire, il arrive à l’alibi, à la transposition mentale, à ce renversement des points de vue où l’ordre des certitudes se renverse, où ce sont les Choses réelles qui semblent de vains fantômes, où c’est le monde mystique qui semble la réalité solide. — Selon les personnes et les circonstances, le thème à méditer diffère, et la retraite se prolonge plus ou moins longtemps ; pour les laïques, elle n’est ordinairement que de trois jours ; pour les frères des Écoles chrétiennes, elle est chaque année de huit jours, et, quand à vingt-huit ans ils prononcent leurs vœux perpétuels, de trente jours ; pour les prêtres séculiers, elle dure un peu moins d’une semaine, et le thème sur lequel leur méditation se concentre est le caractère surnaturel du prêtre. Le prêtre confesseur et ministre de l’Eucharistie, le prêtre sauveur et réparateur, le prêtre pasteur, prédicateur, administrateur, voilà les sujets sur lesquels leur imagination, aidée et guidée, doit travailler pour composer le cordial qui, pendant toute l’année, les soutiendra. Il n’y en a pas de plus puissant ; celui que buvaient les puritains dans un camp-meeting américain ou dans un revival écossais était plus violent, mais d’un effet moins durable[72].

Dans ce breuvage, deux liqueurs différentes sont mêlées et se fortifient l’une par l’autre, toutes les deux d’une saveur excessive et d’une crudité si âpre qu’une bouche ordinaire en serait brûlée. — D’une part, avec les familiarités de langage et les audaces de déduction qui conviennent à la méthode, on exalte dans le prêtre le sentiment de sa dignité : « Qu’est-ce que le prêtre ? » — « C’est, entre Dieu qui est dans le ciel et l’homme qui le cherche sur la terre, un être, Dieu et homme, qui les rapproche en les résumant[73]… Je ne vous flatte pas par de pieuses hyperboles, en vous appelant des dieux ; — ceci n’est pas un mensonge de rhétorique… Vous êtes créateurs comme Marie dans sa coopération à l’incarnation… Vous êtes créateurs comme Dieu dans le temps… Vous êtes créateurs comme Dieu dans l’éternité. Notre création à nous, notre création quotidienne n’est rien moins que le Verbe fait chair lui-même… Dieu peut susciter d’autres univers, il ne peut faire qu’il y ait sous le soleil une action plus grande que votre sacrifice ; car, en ce moment, il remet entre vos mains tout ce qu’il a et tout ce qu’il est… Je ne suis pas un peu au-dessous des chérubins et des séraphins dans le gouvernement du monde, je suis bien au-dessus ; car ils ne sont que les serviteurs de Dieu, et nous sommes ses coadjuteurs… Les anges, qui voient la quantité de richesses passant chaque jour par nos mains, sont effrayés de notre prérogative… Je remplis trois fonctions sublimes par rapport au Dieu de nos autels : je le fais descendre, je l’administre, je veille à sa garde… Jésus habite sous votre clé ; ses heures d’audiences sont ouvertes et closes par vous ; il ne se remue pas sans votre permission, il ne bénit pas sans votre concours, il ne donne que par vos mains, et sa dépendance, lui est si chère, que, depuis dix-huit cents ans, il n’a pas échappé un seul instant à l’Église pour se perdre dans la gloire de son Père. » — Et, d’autre part, on leur fait boire à pleines gorgées le sentiment de la subordination, on les en imbibe jusqu’aux moelles[74]. « L’obéissance ecclésiastique est… un amour de la dépendance, un brisement du jugement… Voulez-vous savoir ce qu’elle est quant à l’étendue du sacrifice ? Une mort volontaire, le sépulcre de la volonté, dit saint Climaque… Il y a une sorte de présence réelle infuse dans ceux qui nous commandent… Prenons garde de tomber dans l’opposition sournoise du catholicisme libéral… Dans ses conséquences, le libéralisme est l’athéisme social… Il ne suffit pas de l’unité dans la foi romaine ; coopérons à l’unité dans l’esprit romain ; pour cela, jugeons, toujours Rome avec l’optimisme de l’affection… Chaque nouvelle définition dogmatique produit ses bienfaits : celle de l’immaculée Conception nous a donné Lourdes et ses merveilles vraiment œcuméniques. » — Rien de tout cela n’est de trop, et, devant les exigences des temps modernes, tout cela suffit à peine ; depuis que le monde est devenu incrédule, indifférent ou tout au moins laïque, il faut au prêtre les deux idées intenses et maîtresses qui soutiennent un militaire à l’étranger, parmi des insurgés ou des barbares : l’une est la conviction qu’il est d’une espèce et d’une essence à part, infiniment supérieur au vulgaire ; l’autre est la pensée qu’il appartient à son drapeau, à ses chefs, surtout à son général en chef, qu’il s’est donné tout entier, pour obéir à l’instant, à tout commandement, sans examen ni doute. Aussi bien, dans cette paroisse où le curé permanent était jadis, surtout à la campagne[75], le gouverneur légal et populaire de toutes les âmes, son successeur, le desservant amovible, n’est qu’un garnisaire en résidence, un factionnaire dans sa guérite, à l’entrée d’un chemin que le gros public ne fréquente plus. De temps en temps, il crie holà ! Mais on ne l’écoute guère ; sur dix hommes, neuf passent à distance, par la nouvelle route plus commode et plus large ; ils le saluent de loin ou l’ignorent ; quelques-uns même sont malveillants ; ils l’épient ou le dénoncent aux autorités ecclésiastiques ou laïques desquelles il dépend. On veut qu’il fasse observer et qu’il ne fasse pas haïr sa consigne, qu’il soit zélé et ne soit pas importun, qu’il agisse et s’efface : le plus souvent il y parvient, grâce à la préparation qu’on a décrite, et, dans sa guérite rurale, patient, résigné, attentif au mot d’ordre, il fait correctement sa faction solitaire et monotone, une faction qui, depuis quinze ans, est troublée, inquiète, et devient singulièrement difficile.

  1. Artaud, Histoire de Pie VII, I, 167.
  2. Comte d’Haussonville, l’Église romaine et le premier Empire, IV, 578, 415 (Instructions pour la commission ecclésiastique de 1811). « Le pape a fait un acte d’évêque universel à l’époque du rétablissement du culte en France… Le pape, s’autorisant d’un cas extraordinaire et unique dans l’Église, a agi, depuis le Concordat, comme s’il avait un pouvoir absolu sur les évêques. » — (Discours de Bigot de Préameneu, ministre des cultes, au concile national, 20 juin 1811.) « Cet acte était presque sans exemple dans l’histoire de l’Église, et la cour de Rome est partie de cette espèce d’acte extraordinaire, qu’elle avait fait à la demande du souverain, pour se renforcer dans ses idées de domination arbitraire sur les évêques. »
  3. Ce mot est de Napoléon.
  4. Bossuet, Œuvres complètes, XXXII, 615 (Defensio declarationis cleri galiicani, lib. VIII, caput 14). « Episcopos, licet papæ divino jure subditos, ejusdem esse ordinis, ejusdem caructeris, sive, ut loquitur Hieronymus, ejusdem meriti, ejusdem sacerdotii, collegasque et coepiscopos appellari constat, scitumque illud Bernardi ad Eugenium papam ; Non es dominus episcoporum, sed unus ex illis. »
  5. Comte Boulay de la Meurthe, les Négociations du Concordat, 35. — Sur 135 diocèses, 50 étaient vacants par la mort du titulaire.
  6. Bercastel et Henrion. XIII, 43 (Observations de l’abbé Émery sur le Concordat), « Les papes qui ont porté le plus loin leur autorité, et, en général, tous les papes, n’ont point fait dans la suite des siècles des coups d’autorité aussi grands, aussi importants que ceux qui ont été faits en un moment par Pie VII. »
  7. Prælectiones juris canonici haabitæ in seminario Sancti Sulpitii, 1867 (par l’abbé Icart), I, 138. « Sancti canones passim memorant distinctionem duplicis potestatis quâ utitur sanctus pontifex : unam appellant ordinariam, aliam absolutam vel plenitudinem potestatis… Pontifex potestate ordinaria utitur, quando juris positivi dispositionem retinet Potestatem extraordinariam exserit, quando jus humanum non servat, ut si jus ipsum auferat, si legibus conciliorum deroget, privilegia acquisita immutet… Plenitudo potestatis nullis publici juris regulis est limitata. » — Ibid., I, 333.
  8. Bercastel et Henrion, XIII, 192. Le cardinal Fesch ayant été banni de France par la loi du 12 janvier 1816, « le pape ne regarda plus la personne du cardinal, mais son diocèse qu’il fallait sauver à tout prix, en vertu du principe salus populi suprema lex ». En conséquence, il interdit au cardinal « l’exercice de la juridiction épiscopale dans son église métropolitaine, et constitua M. de Bernis administrateur de cette église, tant au spirituel qu’au temporel, nonobstant toute constitution décrétée même par les conciles généraux, les ordonnances apostoliques, les privilèges, les indults, etc. ».
  9. Principaux Concordats : avec la Bavière, 1817 ; avec la Prusse, 1821 ; avec le Wurtemberg, Bade, Nassau, les deux Hesses, 1821 ; avec le Hanovre, 1824 ; avec les Pays-Bas, 1827 ; avec la Russie, 1847 ; avec l’Autriche, 1855 ; avec l’Espagne, 1851 ; avec les Deux-Siciles, 1818 ; avec la Toscane, 1851 ; avec le Portugal (pour le patronat des Indes et de la Chine), 1857 ; avec Costa-Rica, 1852 ; Guatemala, 1853 ; Haïti, 1860 ; Honduras, 1861 ; Équateur, Venezuela, Nicaragua et Salvador, 1862.
  10. Bercastel et Henrion. XIII, 524.
  11. « Adstantibus, non judicantibus. » — Un des prélats réunis au Vatican le 20 novembre 1854 fit remarquer que, si le pape prononçait sur la définition de l’immaculée Conception…, « ce jugement fournirait une démonstration pratique… de l’infaillibilité dont Jésus-Christ a investi son vicaire sur la terre. » (Émile Ollivier, l’Église et l’État au concile du Vatican, I, 313.)
  12. Bercastel et Henrion, XIII, 105 (Circulaire du pape Pie VII, 25 février 1808). « On entend que tous les cultes soient libres et publiquement exercés ; mais nous avons rejeté cet article comme contraire aux canons et aux conciles, à la religion catholique. » — Ib. (Instruction de Pie VII aux évêques d’Italie sur le système français, 22 mai 1808). « Ce système d’indifférentisme, qui ne suppose aucune religion, est ce qu’il y a de plus injurieux et de plus opposé à la religion catholique, apostolique et romaine, laquelle, parce qu’elle est divine, est nécessairement seule et unique, et, par là même, ne peut faire alliance avec aucune autre. » — Cf. le Syllabus et l’encyclique Quanta cura du 8 décembre 1864.
  13. Sauzay, Histoire de la persécution révolutionnaire dans le département du Doubs, X, 720 à 771 (État détaillé et nominatif de tout leur personnel ecclésiastique du diocèse de Besançon, en 1801 et 1802, sous l’archevêque Lecoz, ancien assermenté). — Pendant tout l’Empire et surtout à partir de 1806, ce clergé mixte va s’épurant. D’ailleurs un assez grand nombre d’assermentés ne sont pas rentrés dans l’Église ; ils n’ont pas voulu se rétracter ; nombre d’entre eux sont entrés dans l’Université nouvelle. Par exemple (Vie du cardinal de Bonnechose, par Mgr Besson, I, 24), au collège de Rouen, en 1815-1816, les principaux professeurs étaient un ancien capucin, un ancien oratorien, et trois prêtres assermentés. L’un d’eux, M. Nicolas Bignon, docteur ès lettres, professeur de grammaire générale en l’an IV à l’École centrale, puis professeur de rhétorique au lycée, membre de l’Académie de Rouen, « vivait en philosophe, non en chrétien, encore moins en prêtre ». Naturellement, il est destitué en 1816 ; à partir de cette date, l’épuration s’accélère contre tous les ecclésiastiques suspects d’avoir pactisé avec la Révolution, libéraux et jansénistes.
  14. Cf. les Mémoires de l’abbé Bâton, évêque nommé de Séez, sur les difficultés d’un évêque trop gallican et sur la malveillance qu’il rencontre dans l’aristocratie locale de son diocèse.
  15. Mémorial, 31 juillet 1816.
  16. On trouvera les deux systèmes exposés avec une impartialité et une précision rares dans l’Église et l’État au concile du Vatican, par Émile Ollivier, I, chap, II et III.
  17. Bercastel et Henrion, XIII, 14 (Lettre de Mgr d’Aviau, archevêque de Bordeaux, 28 octobre 1815). Cette fameuse déclaration de 1682, depuis plus « de cent trente ans, douze papes consécutifs ne cessent de l’improuver ».
  18. Émile Ollivier, l’Église, etc., I, 315-319 (Déclarations des conciles provinciaux de France et des conciles nationaux et provinciaux à l’étranger avant 1870). — Cf. M. de Montalembert, Des Intérêts catholiques, 1852, ch. II et VI. « La doctrine ultramontaine est la seule vraie. Les idées du grand comte de Maistre dans son traité sur le pape sont devenues des lieux communs pour toute la jeunesse catholique. » — Lettre de Mgr Guibert. 22 février 1855. « Le gallicanisme n’existe plus. » — Diary in France, by Christopher Wordsworth, D. D., 1845. « Il n’y a pas deux évêques en France qui ne soient ultramontains, c’est-à-dire dévoués aux intérêts du siège romain. »
  19. Constitutio dogmatica prima de Ecclesia Christi, 18 juillet 1870. « Ejusmodi romani pontificis definitiones ex sese, non ex consensu Ecclesiæ irreformabiles esse. » (ch. IV.)
  20. Ib., ch. III. « Si quis dixerit romanum pontificem habere tantummodo officium inspectionis vel directionis, non autem plenam et supremam potestatem juridictionis in universam Ecclesiam, non solum in rebus quæ ad lidem et mores, sed etiam in iis quæ ad disciplinam et regimen Ecclesiæ per totum orbem diffusæ pertinent ; aut etiam habere tantum potiores partes, non vero totam plenitudinem hujus supremæ potestatis, aut hanc ejus potestatem non esse ordinariam et immediatam… »
  21. Constitutio dogmatica, etc., ch. III. « Aberrant a recto veritatis tramite qui affirmant licere ab judiciis Romanorum pontificum ad œcumenicum concilium, tanquam ad auctoritatem romane pontifice superiorem, appellare. »
  22. Almanach national de 1889 (sur ces 4, un seul appartient à une famille historique, Mgr de Dreux-Brézé, évêque de Moulins)
  23. L’Ancien Régime, I, 100-102, 185-186, 234 ; II, 141-143.
  24. Cf. l’histoire des parlements de Grenoble et de Rennes aux approches de la Révolution ; notez la fidélité de tous leurs subordonnés judiciaires en 1788 et 1789, et la puissance provinciale de la ligue ainsi formée.
  25. Article 12.
  26. La Révolution, tome III, 277. — L’abbé Sicard, les Dispensateurs des bénéfices ecclésiastiques avant 1789. Correspondant du 10 septembre 1889, 887, 892, 893.) — Grosley, Mémoires pour servir à l’histoire de Troyes, II, 35, 45.
  27. L’abbé Élie Méric, le Clergé sous l’ancien régime, I, 26 (Dix universités conféraient des lettres de nomination à leurs gradués). — L’abbé Sicard, les Dispensateurs, etc., 876. — 352 parlementaires de Paris avaient un indult, c’est-à-dire le droit de requérir des collateurs et patrons ecclésiastiques, soit pour eux-mêmes, soit pour un de leurs enfants, parents ou amis, le premier bénéfice vacant. Turgot donna son indult à son ami l’abbé Morellet, qui obtint en conséquence (juin 1788) le prieuré de Thimer, valant 16000 livres de rentes, avec une jolie habitation. — Ib., 887 : « La prévention du pape, les patrons ecclésiastiques ou laïques, les brevetaires, indultaires, gradués, l’usage si fréquent des résignations, permutations, pensions, ne laissaient alors au libre arbitre de l’évêque, aujourd’hui maître incontesté des charges de son diocèse, que très peu de situations à donner. » — Grosley, ib., 35. « Les dîmes ont suivi les collations ; presque tous nos collateurs ecclésiastiques sont en même temps gros décimateurs. »
  28. L’abbé Élie Méric, le Clergé, etc, 448.
  29. L’abbé Élie Méric, ib., 392 à 403 (Détails à l’appui).
  30. L’abbé Richaudeau, De l’ancienne et de la nouvelle discipline, de l’Église en France, 281. — Cf. l’abbé Élie Méric, le Clergé, etc., chap, II (Sur la justice et les juges d’église).
  31. Mercier, Tableau de Paris, IV, 345. « Les ouailles ne connaissent plus le front de leur pasteur et ne l’envisagent plus que sous le rapport d’un homme opulent qui se divertit dans la capitale et s’embarrasse fort peu de son troupeau. »
  32. Le Monde, numéro du 9 novembre 1890 (Détails, d’après les journaux de Montpellier, sur la cérémonie qui vient d’avoir lieu dans la cathédrale de la ville pour la remise du pallium à Mgr Roverié de Cabrières.
  33. Encyclopédie théologique, par l’abbé Migne, IX, 465 (M. Émery, les Nouveaux Chapitres cathédraux, 238) : « L’usage en France est tel à présent, de droit commun, que les évêques gouvernent seuls leurs diocèses sans la participation d’aucun chapitre. Ils appellent seulement dans leurs conseils ceux, qu’ils jugent à propos, et ils tirent ces conseillers du chapitre de leur cathédrale ou d’autres églises, à leur choix. »
  34. Ib. : « Malgré tous ces beaux titres, les membres du chapitre peuvent n’avoir aucune part au gouvernement du diocèse pendant la vie de l’évêque ; tout dépend du prélat, qui peut tout faire par lui-même, ou, s’il a besoin d’aides, les prendre hors du chapitre. » — Ib., 445. Depuis 1802, en France, « les chanoines titulaires sont nommés par l’évêque et, après, par le gouvernement, qui leur fait un traitement : ce n’est plus que l’ombre de l’organisation canonicale, dont ils ont cependant tous les droits canoniques ».
  35. L’abbé André, Exposition de quelques principes fondamentaux de droit canonique, 187 (Il cite à ce sujet un écrit de Mgr Sibour, alors évêque de Digne). — « Depuis le Concordat de 1801, l’absence de toute procédure déterminée pour le jugement des clercs n’a plus fait dépendre ces accusés que de la conscience de l’évêque comme, juge et de ses lumières. L’évêque a donc été non seulement de droit, mais de fait, pasteur et juge unique de son clergé, et, sauf des cas très rares, nulle limite extérieure n’a été posée à l’exercice de son autorité spirituelle. »
  36. Émile Ollivier, l’Église et l’État au concile du Vatican, II, 517. — L’abbé André, ib., 17, 19, 30, 280 (Divers exemples, notamment appel d’un curé rural, 8 février 1866) : « Le métropolitain lui fit observer d’abord qu’il ne pouvait se résoudre à condamner son suffragant. » Ensuite (20 février 1866), jugement confirmatif par l’officialité métropolitaine, portant « qu’il n’y a nullement lieu de déclarer exagérée et réformable la peine de privation du titre de recteur de la paroisse de X…, titre purement manuel et révocable au simple gré de l’évêque ».
  37. Émile Ollivier, l’Église, etc., II, 516, 517. — L’abbé André, Exposition, etc., 241 : « Pendant la première moitié du XIXe siècle, aucun appel n’a pu aller de l’Église de France à Rome. »
  38. Émile Ollivier, ib., I, 286. — L’abbé André, ib., 242 : « De 1803 à 1854, trente-huit appels comme d’abus (ont été présentés) au Conseil d’État par des prêtres frappés… Pas un de ces trente-huit appels n’a été accueilli. »
  39. Prælectiones juris canonici habitæ in seminario Sancti Sulpitii, III, 146.
  40. Émile Ollivier, ib., I, 136.
  41. Émile Ollivier, l’Église, etc., I, 285 (D’après l’abbé Deroys, Études sur l’administration de l’Église, 211). — Cf. l’abbé André, Exposition, etc., et l’État actuel du clergé en France par les frères Allignol (1839). — Ce dernier ouvrage, écrit par deux curés succursalistes, montre très bien, article par article, les effets du Concordat et la distance énorme qui sépare le clergé actuel de l’ancien clergé. Les atténuations et additions que comporte ce tableau sont indiquées par l’abbé Richaudeau, directeur du grand séminaire de Blois, dans son livre : De l’ancienne et de la nouvelle discipline de l’Église en France (1842). — Au reste, l’exposé ci-dessus ; ainsi que tous les suivants, a pour source, outre les documents imprimés, mes observations personnelles, beaucoup d’informations orales et plusieurs correspondances manuscrites.
  42. Manrèze du prêtre, par le R. P. Caussette, vicaire général de Toulouse, 1879, t. II, 523 (Paroles d’un missionnaire expérimenté, l’abbé Dubois ; il ajoute que ces prêtres, transférés en des postes difficiles, sont toujours bien avec leurs maires,… triomphent des obstacles et maintiennent la paix). — Ib., I, 312 : « Je ne sais si la conscience informée de nos seigneurs les évêques a commis quelques erreurs ; mais combien de grâces n’a-t-elle pas accordées ! combien de scandales n’a-t-elle pas étouffés ! combien de réputations n’a-t-elle pas conservées ! — Malheur à vous si vous avez affaire à un tribunal, non à un père ! car un tribunal acquitte, il ne pardonne pas… Et votre évêque peut user non seulement de la miséricorde du pardon, mais encore de celle du secret. Combien recueillent les bénéfices de cet ordre paternel en le calomniant ! »
  43. Vie de Mgr Dupanloup, par l’abbé Lagrange, II, 45 : « Mgr Dupanloup croyait l’amovibilité pastorale très favorable, pour ne pas dire nécessaire, à la bonne administration d’un diocèse, au bon service des paroisses, à l’honneur même des prêtres et de l’Église, eu égard à la difficulté des temps où nous vivons. L’inamovibilité a été instituée pour des temps et des pays heureux où les peuples remplissaient tous leurs devoirs et où le ministère sacerdotal pouvait n’être qu’un simple ministère de conservation ; aujourd’hui, c’est un ministère de conquête et d’apostolat. Donc il faut que l’évêque puisse disposer de ses prêtres selon leur aptitude à cette œuvre, selon leur zèle et leurs succès possibles, comme dans un pays à convertir. » — Contre l’officialité et la publicité de ses jugements : « Il ne faut pas qu’elle fasse, d’un malheur réparable, un scandale que rien ne pourra réparer. »
  44. Moniteur, séance du 11 mars 1865.
  45. L’Ancien Régime, I, 100-102, 180, 234 ; II, 141-143. — Mémoires inédits de Mme de… (il ne m’est pas permis de nommer l’auteur). On y trouvera le type en haut relief d’un de ces prélats, peu d’années avant la Révolution. Il était archevêque de Narbonne et avait 800000 livres de rente sur les biens du clergé ; tous les deux ans, il allait passer quinze jours à Narbonne ; puis, pendant six semaines, à Montpellier, il présidait avec habileté et correction les états de la province. Mais, pendant les vingt-deux autres mois, il ne regardait plus aucune affaire des états ni de son diocèse, et il vivait à Haute-Fontaine avec sa nièce, Mme de Rothe, dont il était l’amant ; Mme de Dillon, sa petite-nièce, et le prince de Guéméné, amant de Mme de Dillon, habitaient le même château. Les bienséances de tenue étaient fort grandes, mais les paroles y étaient plus que libres, tellement que la marquise d’Osmond, en visite, « était embarrassée jusqu’à en pleurer… Le dimanche, par respect pour le caractère du maître de la maison, on allait à la messe ; mais personne n’y portait de livre de prière ; c’étaient toujours des volumes d’ouvrages légers et souvent scandaleux, qu’on laissait traîner dans la tribune du château, à l’inspection des frotteurs, libres de s’en édifier. »
  46. Vie de Mgr Dupanloup, par l’abbé Lagrange. — Histoire du cardinal Pie, Évêque de Poitiers, par Mgr Baunard.
  47. Moniteur, séance du 14 mars 1865, discours du cardinal de Bonnechose : « Je demande une obéissance complète, parce que moi-même, comme ceux d’entre vous qui sont dans les rangs de l’armée ou de la marine, je me suis toujours fait une gloire de la rendre ainsi à mes chefs, à mes supérieurs. »
  48. Histoire du cardinal Pie, par Mgr Baunard, II, 690. Mgr Pie a laissé six grands volumes où, pendant trente et un ans, il a consigné ses actes épiscopaux, sans aucune interruption, jusqu’à sa dernière maladie.
  49. Ib., II, 135 : « Dans l’année 1860, il avait confirmé 11586 de ses diocésains ; il en confirma 11845 en 1861. » — Vie de Mgr Dupanloup, par l’abbé Lagrange, III, 19 (Lettre à son clergé, 1863). Il énumère les œuvres qu’il a faites dans son diocèse, « les retraites paroissiales pour lesquelles nous sommes arrivés bien près du chiffre de 100 ; l’adoration perpétuelle du Saint-Sacrement établie dans toutes les paroisses ; la confirmation, non plus au chef-lieu de canton, mais dans les plus petits villages et toujours précédée de la mission ; la visite canonique faite chaque année dans chaque paroisse, partie par l’archidiacre, par le doyen, partie par l’évêque ;…les vicariats doublés ; la vie commune établie dans le clergé des paroisses ; les sœurs, pour le service des écoles et des malades, multipliées dans le diocèse et propagées de toutes parts ; en ce qui concerne les études ecclésiastiques, le nombre des petits et grands séminaristes notablement augmenté ; les examens de jeunes prêtres ; les conférences ecclésiastiques ; les grades institués et relevés ; les églises, les presbytères, de toutes parts reconstruits ou réparés ; une grande œuvre diocésaine, l’œuvre des églises pauvres, et, pour l’alimenter, la loterie diocésaine, l’ouvroir des dames à Orléans ; enfin, les retraites et les communions d’hommes instituées, et aussi dans, d’autres villes et paroisses importantes du diocèse ». — 46, (Lettre du 26 janvier 1846 pour prescrire dans chaque paroisse la tenue exacte du Status animarum ; ce status est son critérium pour disposer d’un curé). « Il faut savoir toujours l’état des pâques dans sa paroisse, depuis qu’il y est, avant de l’en retirer pour le placer ailleurs. »
  50. Moniteur, séance du 14 mars 1865 (Discours du cardinal de Bonnechose). — « Comment ferions-nous, si nous n’avions pas de religieux, de jésuites, de dominicains, de carmes, etc., pour prêcher nos stations d’avent et de carême, pour prêcher nos missions dans les campagnes ? Le clergé (paroissial) n’est pas assez nombreux pour suffire à la tâche de chaque jour. »
  51. Prælectiones juris canonici, II, 305 et suivantes.
  52. La Charité à Nancy, par l’abbé Girard, 1890, 1 vol. — La Charité à Angers, par Léon Cosnier, 1890, 2 vol. — Manuel des œuvres et institutions charitables à Paris, par Lacour, 1 vol. — Les Congrégations religieuses en France, par Émile Keller, 1880, 1 vol.
  53. Vie de Mgr Dupanloup, I, 506 (1883). « Plus de cent collèges ecclésiastiques ou établissements d’éducation secondaire ont été fondés depuis la loi de 1850. » — Statistique de l’enseignement secondaire. En 1865, il y avait 276 établissements ecclésiastiques libres d’instruction secondaire, avec 34897 élèves, dont 23549 internes et 11348 externes ; en 1876, il y en avait 309, avec 46816 élèves, dont 33092 internes et 13724 externes.
  54. La Charité à Nancy, par l’abbé Girard, 87. — Vie du cardinal Mathieu, par Mgr Besson, 2 vol.
  55. Décembre 1890.
  56. Cf., dans les biographies citées plus haut, les discours publics et politiques des principaux prélats, notamment de Mgr Mathieu (de Besançon), de Mgr Dupanloup (d’Orléans), de Mgr de Bonnechose (de Rouen) et surtout de Mgr Pie (de Poitiers).
  57. Je tiens le fait d’une dame, témoin oculaire ; probablement, au XVIIe siècle, Fénelon et Bossuet auraient jugé ce mot énorme et même sacrilège.
  58. L’abbé Élie Mène, dans le Correspondant du 10 janvier 1890, 18.
  59. Les frères Allignol, De l’État actuel du clergé en France (1839), 248. Encombrement de toutes les carrières ; « seul l’état ecclésiastique manque de sujets ; on ne demande que des jeunes gens de bonne volonté, et on n’en trouve pas ». C’est, disent les deux auteurs, parce que l’état de desservant est trop triste : huit ans de classes préparatoires, cinq ans de séminaire, 800 francs de traitement dont on peut être privé du jour au lendemain, casuel infime, servitude de toute la vie, nulle pension de retraite, etc. — Le Grand Péril de l’église de France, par l’abbé Bougaud (4e éd., 1879), 2 à 23. — Lettre circulaire (n° 53) de Mgr Thomas, archevêque de Rouen (1890), 618.
  60. Suppression graduelle de la subvention en 1877, en 1883 ; totale en 1885.
  61. L’abbé Bougaud, le Grand Péril, etc., 118 et suivantes. — Environ 200 ou 250 écoliers dans un petit séminaire ; presque aucun ne paye pension entière ; en moyenne et par tête, ils payent de 100 à 200 francs et en coûtent 400 d’entretien. Déficit annuel, de 30000 à 40000 francs. — Aux professeurs prêtres, 600 francs par an ; aux maîtres et professeurs non prêtres, 300 francs, ce qui ajoute à la dépense 12000 francs pour l’instruction et porte le déficit total à 42000 ou 52000 francs.
  62. Lettre circulaire (n° 53) du Mgr Thomas, archevêque de Rouen (1890), 618 et suivantes.
  63. L’abbé Bougaud, le Grand Péril, etc., 135 (Opinion de l’archevêque d’Aix). — Ib., 138. « Je sais un petit séminaire où tel cours comptait en quatrième 44 élèves et qui n’a fourni que 4 prêtres ; 40 sont restés en route… On m’a cité un grand collège de Paris, dirigé par des prêtres, renfermant 400 élèves, et d’où, en dix ans, il est sorti une seule vocation ecclésiastique. » — Moniteur du 14 mars 1865 (Discours au sénat par le cardinal de Bonnechose). « Chez nous, la discipline s’établit, dès le jeune âge, au petit séminaire, puis au grand… D’autres nations nous envient nos séminaires ; elles n’ont pas pu en constituer de semblables ; elles ne peuvent pas conserver les jeunes gens si longtemps ; leurs élèves ne viennent dans leurs séminaires que comme externes. »
  64. Histoire de M. Émery, par l’abbé Élie Méric. I, 15, 17. « À partir de 1786, on continua de tolérer la comédie aux philosophes, aux Robertins et à la communauté de Laon ; elle fut exclue du grand séminaire, où elle n’aurait jamais dû entrer. » La réforme fut opérée par le nouveau directeur, M. Émery, et rencontra la plus forte résistance, tellement qu’il faillit y perdre la vie.
  65. M. de Talleyrand, Mémoires, t. I (Sur une de ses galanteries). « Les supérieurs avaient bien dû avoir quelque soupçon,… mais l’abbé Couturier leur avait enseigné l’art de fermer les yeux ; il leur avait appris à ne jamais faire de reproches à un jeune séminariste qu’ils croyaient destiné à occuper de grandes places, à devenir coadjuteur de Reims, peut-être cardinal, peut-être ministre, ministre de la feuille : que sait-on ? »
  66. Diary in France, by Christopher Wordsworth, D. D., 1845 (Faiblesse des études à Saint-Sulpice). « Il n’y a pas de cours régulier d’histoire ecclésiastique. » — Aujourd’hui, encore point de cours spécial de grec pour apprendre à lire le Nouveau Testament dans le texte original. — Le clergé français en 1890 (par un ecclésiastique anonyme), 24 à 38. « La grande et solide science nous fait défaut… Depuis longtemps, les candidats à l’épiscopat sont dispensés par bulle du titre de docteur. » — Au séminaire, discussions en latin barbare, questions surannées, bouts de texte découpés et enfilés : « Ils n’ont pas appris à penser… Leur science est nulle ; ils n’ont pas même un instrument et une méthode pour apprendre… Ce qu’ils ignorent le plus, c’est l’Évangile et Jésus-Christ… Un prêtre qui s’adonne à l’étude est (dans l’opinion) ou un pur spéculatif impropre au gouvernement, ou un ambitieux que rien ne peut satisfaire, ou encore un homme bizarre, d’humeur difficile et de caractère mal pondéré : nous vivons sous l’empire de cet inepte préjugé… Nous avons des archéologues, des assyriologues, des géologues, des philologues et autres savants à côté. Les philosophes, les théologiens, les historiens, les canonistes sont devenus rares. »
  67. Journal d’un voyage en France, par Th.-W. Allies, 1845, 38 (Tableau des exercices journaliers à Saint-Sulpice, fourni par l’abbé Caron, ancien secrétaire de l’archevêque de Paris). — Cf. dans Volupté, par Sainte-Beuve, le même tableau fourni par le père Lacordaire.
  68. Manrèze du prêtre, par le R. P. Caussette, I, 82.
  69. Ib., I, 48. « Sur 360 méditations que fait un prêtre régulier dans l’année, il y en a bien 300 qui sont arides. » — Sur l’efficacité des prières apprises par cœur, témoignage de l’abbé d’Astros, tenu pendant trois ans en prison sous le premier Empire et sans livres : « Je savais les psaumes par cœur, et, grâce à cette conversation avec Dieu, qui échappait au geôlier, je me suis toujours préservé de l’ennui. »
  70. Chez les frères des Écoles chrétiennes, et leur société est la plus nombreuse de toutes.
  71. Manrèze du prêtre, par le R. P. Caussette. I, 9. La Manrèze est la grotte où saint Ignace trouva le plan de ses Exercitia et les trois voies par lesquelles l’homme parvient à se détacher du monde, « la purgative, l’illuminative et l’unitive ». L’auteur dit qu’il a ramené tout à la seconde voie, comme plus propre à des prêtres. Il a lui-même prêché des retraites pastorales dans toutes les parties de la France, et son livre est un recueil d’instructions pour ces sortes de retraites.
  72. Un de ces effets durables est l’intensité de la croyance chez les prélats, si peu croyants au siècle dernier ; aujourd’hui, ne devenant évêques que vers cinquante ans, ils ont passé plus de, trente ans dans ces sortes d’exercices, et leur piété a pris le tour romain, positif, pratique, qui aboutit aux dévotions proprement dites. M. Émery, le restaurateur de Saint-Sulpice, a donné l’impulsion en ce sens. (Histoire de M. Émery, par l’abbé Élie Méric, 115 et suivantes.) M. Émery disait aux séminaristes : « Croyez-vous que si, soixante fois par jour, nous prions la sainte Vierge de nous assister à l’heure de la mort, elle nous abandonnera à cette heure dernière ? » — Il nous conduisit dans la chapelle… qu’il avait tapissée de reliquaires… Il en fit le tour, baisant successivement chaque reliquaire avec respect et avec amour, et, quand il en trouvait un trop haut placé pour recevoir cet hommage, il nous, disait : « Puisque nous ne pouvons pas baiser celui-là, faisons-lui une profonde révérence. » — Et nous nous inclinions tous les trois devant le reliquaire. » — Entre autres vies épiscopales, celle du cardinal Pie, évêque de Poitiers, présente, en haut relief, ce type de dévotion. (Histoire du cardinal Pie, par Mgr Baunard, II, 348 et passim.) Sur son bureau était une statuette de la Vierge ; après sa mort, on trouva, sous le socle de la statuette, quantité de billets, en latin ou en français, écrits et déposés par lui, pour mettre telle de ses actions, voyage, entreprise, sous le patronage spécial de la Vierge et de saint Joseph. Il avait aussi une statuette de Notre-Dame de Lourdes, qui ne le quittait ni jour ni nuit. « Un jour, étant déjà sorti de son palais, il y rentra aussitôt pour réparer un oubli : il avait oublié de baiser les pieds de sa mère du ciel. » — Cf. Vie de Mgr Dupanloup, par l’abbé Lagrange, I, 524. Pendant la maladie de sa mère, il multipliait les neuvaines, courait à tous les autels, faisait des vœux, brûlait des cierges : car il avait, non seulement de la dévotion, mais des dévotions… Le 2 janvier 1849, nouvelles alarmes : alors neuvaine à sainte Geneviève et vœu, non plus du chapelet, mais du rosaire ; puis aux approches de la fête de saint François de Sales, nouvelle neuvaine à ce grand saint de la Savoie ; prières à la Vierge de Saint-Sulpice ; à la Vierge fidèle ; à la Vierge très prudente : partout. »
  73. Manrèze du prêtre, I, 27, 29, 30, 31, 35, 91, 92, 244, 246, 247, 268.
  74. Manrèze du prêtre, I, 279, 281, 301, 307, 308, 319.
  75. Le Clergé français en 1890 (par un ecclésiastique anonyme), 12 (Sur les petites paroisses) « La tâche du curé y est ingrate : s’il a du zèle, trop aisée s’il n’en a point. Il est, dans tous les cas, un homme isolé, sans ressources d’aucune sorte, tenté par tous les démons de la solitude et du désœuvrement. » — Ib., 92. « Dans les classes populaires, comme parmi les gens qui pensent, notre autorité est tenue en échec ; l’esprit humain est aujourd’hui pleinement émancipé et la société sécularisée. » Ib., 15. « L’indifférence ne semble s’être retirée des sommets de la nation que pour en pénétrer les couches inférieures… En France, on estime d’autant plus le prêtre qu’on le voit moins ; s’effacer, disparaître, c’est ce qu’on lui demande avant tout et le plus souvent. Le clergé et la nation vivent à côté l’un de l’autre, se touchant à peine par certains actes de la vie et ne se pénétrant pas du tout. »