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Les Origines de la France contemporaine/Volume 5/Livre II/Chapitre 6

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CHAPITRE VI

I. Indignation des constitutionnels. — Cause de leur faiblesse. — Les Girondins recommencent l’attaque. — Leur double plan. — II. Pression sur le roi. — Pétion et Manuel ramenés à l’Hôtel de Ville. — Les ministres obligés de se démettre. — Agitation jacobine contre le roi. — Pression sur l’Assemblée. — Pétition de la Commune de Paris. — Menaces des pétitionnaires et des galeries. — Séance du 8 août. — Double échec de la stratégie girondine. — III. Les Girondins ont travaillé pour les Jacobins. — La force armée éloignée ou désorganisée. — Appel des fédérés. — Les Brestois et les Marseillais. — Publicité des séances des corps administratifs. — Permanence des corps administratifs et des sections. — Effet de ces deux mesures. — Le bureau central des sections à l’Hôtel de Ville. — Origine et formation de la Commune révolutionnaire. — IV. Vains efforts des Girondins pour enrayer. — Alarmes des Jacobins, leur exaltation, leur programme. — V. Soirée du 8 août. — Séance du 9 août. — Matinée du 10 août, — Les sections. — Les commissaires des sections à l’Hôtel de Ville. — La Commune révolutionnaire se substitue à la Commune légale. — VII. Le 10 août. — Forces du roi. — Dissolution de la résistance. — Le roi dans l’Assemblée nationale. — Rixe au château et décharge des Suisses. — Le château évacué par l’ordre du roi. — Les massacres. — L’Assemblée esclave et ses décrets — VIII. État de Paris pendant l’interrègne. — La grosse masse de la population. — Les Jacobins subalternes. — Les meneurs jacobins.

I

Puisque le coup est manqué, il faut le refaire. Cela est d’autant plus urgent que la faction s’est démasquée, et que, de toutes parts, « les honnêtes gens[1] » s’indignent de voir la Constitution soumise à l’arbitraire de la plus basse plèbe. Presque toutes les administrations supérieures, soixante-quinze directoires de département[2] envoient leur adhésion à la lettre de La Fayette ou répondent par des encouragements à la proclamation si mesurée et si noble par laquelle le roi, exposant les violences qu’on lui a faites, maintient son droit légal avec une triste et inflexible douceur. Nombre de villes, grandes ou petites, le remercient de sa fermeté, et ceux qui signent les adresses sont les notables de l’endroit[3], chevaliers de Saint-Louis, anciens officiers, juges, administrateurs de district, médecins, notaires, avoués, receveurs de l’enregistrement, directeurs de la poste, fabricants, négociants, gens établis, bref les hommes les plus considérés et les plus considérables, À Paris, une pétition semblable, rédigée par deux anciens constituants, recueille 247 pages de signatures certifiées par 99 notaires[4]. Même dans le conseil général de la Commune, il se trouve une majorité pour infliger un blâme public au maire Pétion, au procureur-syndic Manuel, aux administrateurs de police, Panis, Sergent, Vigueret Perron[5]. Dès le soir du 20 juin, le conseil du département a ordonné une enquête ; il la poursuit, il la presse, il établit par pièces authentiques l’inaction volontaire, la connivence hypocrite, le double jeu du procureur-syndic et du maire[6] ; il les suspend de leurs fonctions, il les dénonce aux tribunaux, ainsi que Santerre et ses complices. Enfin La Fayette, ajoutant au poids de son opinion l’ascendant de sa présence, vient lui-même, à la barre de l’Assemblée nationale, réclamer des mesures « efficaces » contre les usurpations de la « secte » jacobine, et demander que les instigateurs du 20 juin soient punis « comme criminels de lèse-nation ». Dernier symptôme et plus significatif encore : dans l’Assemblée, sa démarche est approuvée par une majorité de plus de cent voix[7].

Tout cela doit être écrasé et va l’être. Car, du côté des constitutionnels quels qu’ils soient, roi, députés, ministres, généraux, administrateurs, notables, gardes nationaux, la volonté s’évapore en paroles, et la raison en est qu’ils sont des gens civilisés, accoutumés de longue main aux pratiques d’une société régulière, intéressés de père en fils à l’observation de la loi, troublés par la pensée des conséquences, agités d’idées multiples, incapables de comprendre que, dans l’état de nature où la France est retombée, il n’y a qu’une idée qui vaille, celle de l’homme qui, acceptant la guerre déclarée, répond à l’offensive par l’offensive, et, contre les sauvages démolisseurs de la société humaine, descend dans la rue, le fusil chargé. Personne ne soutient La Fayette, qui seul a eu le courage de se mettre en avant ; au rendez-vous général qu’il a donné aux Champs-Élysées, il ne vient qu’une centaine d’hommes. On y convient de marcher le lendemain contre les Jacobins et de fermer leur club si l’on est 300, et le lendemain on se trouve 30. La Fayette n’a plus qu’à quitter Paris et à protester par une nouvelle lettre. — Protestations, appels à la Constitution, au droit, à l’intérêt public, au sens commun, arguments bien déduits, il n’y aura jamais de ce côté que des discours et des écritures ; or, dans le conflit qui s’engage, les discours et les écritures ne servent pas. — Imaginez un débat entre deux hommes, l’un qui raisonne juste, l’autre qui ne sait guère que déclamer, mais qui, ayant rencontré sur son chemin un dogue énorme, l’a flatté, alléché et l’amène avec lui comme auxiliaire. Pour le dogue, les beaux raisonnements ne sont que du papier noirci ou du bruit en l’air ; les yeux ardents et fixés sur son maître provisoire, il n’attend qu’un geste pour sauter sur les adversaires qu’on lui désigne. Le 20 juin, il en a presque étranglé un et l’a couvert de sa bave. Le 21 juin[8], il se dresse pour recommencer. Pendant les cinquante jours qui suivent, il ne cesse de gronder, d’abord sourdement, puis avec des éclats terribles. Le 25 juin, le 14 juillet, le 27 juillet, le 3 août, le 5 août, il s’élance encore et n’est retenu qu’à grand’peine[9]. Une fois déjà, le 29 juillet, ses crocs se sont enfoncés dans la chair vivante[10]. — À chaque tournant de la discussion parlementaire, le constitutionnel sans défense voit cette gueule béante ; rien d’étonnant s’il jette ou laisse jeter en pâture au dogue tous les décrets que réclame le Girondin. — Sûrs de leur force, les Girondins recommencent l’attaque, et leur plan de campagne semble habilement combiné. Ils veulent bien tolérer le roi sur le trône, mais à condition qu’il n’y soit qu’un mannequin, qu’il rappelle les ministres patriotes, qu’il leur laisse choisir le gouverneur du dauphin, qu’il destitue La Fayette[11]. Sinon, l’Assemblée prononcera la déchéance et se saisira du pouvoir exécutif. Tel est le défilé à double issue dans lequel ils engagent l’Assemblée et le roi. Si le roi, acculé, ne passe point par la première porte, l’Assemblée, acculée, passera par la seconde, et, dans les deux cas, ministres tout-puissants du roi soumis, ou délégués exécutifs de l’Assemblée soumise, ils seront les maîtres de la France.

II

À cet effet, ils s’en prennent d’abord au roi, et tâchent de lui forcer la main par la peur. — Ils font lever la suspension prononcée contre Pétion et Manuel, et les ramènent tous deux à l’Hôtel de Ville. Désormais ceux-ci régneront dans Paris sans répression ni surveillance, car le directoire du département s’est démis ; il n’y a plus d’autorité supérieure pour les empêcher de requérir ou de consigner à leur gré la force armée, et ils sont affranchis de toute subordination comme de tout contrôle. Voilà le roi de France en bonnes mains, aux mains de ceux qui, le 20 juin, ont refusé de museler la bête populaire et déclarent qu’elle a bien fait, qu’elle était dans son droit, qu’elle est libre de recommencer. Selon eux, le palais du monarque appartient au public ; on peut y entrer comme dans un café ; en tout cas, si la municipalité est occupée ailleurs, elle n’est pas tenue de s’y opposer : « Est-ce qu’il n’y a que les Tuileries et le roi à garder dans Paris[12] ! » — Autre manœuvre : on brise aux mains du roi ses instruments. Si honorables et inoffensifs que soient ses nouveaux ministres, ils ne comparaissent dans l’Assemblée que pour être hués par les tribunes. Isnard, désignant du doigt le principal d’entre eux, s’écrie : « Voici un traître[13] ! » Tous les attentats populaires leur sont imputés à crime, et Guadet déclare que, « comme conseillers du roi, ils sont solidaires des troubles » que pourrait exciter le double veto[14]. Non seulement la faction les déclare coupables des violences qu’elle provoque, mais encore elle demande leur vie pour expier les meurtres qu’elle commet. « Apprenez à la France, dit Vergniaud, que désormais les ministres répondent sur leurs têtes de tous les désordres dont la religion est le prétexte. » — « Le sang qui vient de couler à Bordeaux, dit Ducos, doit retomber sur le pouvoir exécutif[15]. » La Source propose de « punir de mort » non seulement le ministre qui n’aura pas ordonné promptement l’exécution d’un décret sanctionné, mais encore les commis qui n’auront pas exécuté les ordres du ministre. Toujours la mort, et à tout propos, contre quiconque n’est pas de leur secte. Sous cette terreur continue, les ministres se démettent en masse, et le roi est sommé d’en trouver d’autres sur-le-champ ; cependant, pour rendre leur poste plus dangereux, l’Assemblée décrète que dorénavant ils seront « solidairement responsables ». Manifestement, c’est au roi qu’on en veut par-dessus les ministres, et les Girondins n’omettent rien pour lui rendre le gouvernement impossible. Il signe encore ce nouveau décret ; il ne proteste pas ; à la persécution qu’il subit, il n’oppose que le silence, parfois une effusion de bon cœur honnête[16], une plainte affectueuse et touchante, qui semble un gémissement contenu[17]. Mais aux accents les plus douloureux et les plus convaincus, l’obstination dogmatique et l’ambition impatiente restent volontairement sourdes ; sa sincérité passe pour un nouveau mensonge ; du haut de la tribune, Vergniaud, Brissot, Torné, Condorcet l’accusent de trahison, revendiquent pour l’Assemblée le droit de le suspendre[18], et donnent le signal à leurs auxiliaires jacobins. — Sur l’invitation de la Société-mère, les succursales de province se mettent en branle, et la machine révolutionnaire opère à la fois par tous ses engins d’agitation, rassemblements sur les places publiques, placards homicides sur les murs, motions incendiaires dans les clubs, hurlements dans les tribunes, adresses injurieuses et députations séditieuses à la barre de l’Assemblée[19]. Après trente-six jours de ce régime, les Girondins croient le roi dompté, et, le 26 juillet, Guadet, puis Brissot, à la tribune, lui font les suprêmes sommations et les dernières avances[20]. Déception profonde ! comme au 20 juin, il refuse : « Jamais de ministres girondins. »

Puisqu’il barre une des deux portes, on passera par l’autre, et, si les Girondins ne peuvent régner par lui, ils régneront sans lui. Au nom de la Commune, Pétion en personne vient proposer le nouveau plan et réclamer la déchéance. « Cette grande mesure adoptée[21], dit-il, comme il est très douteux que la nation puisse avoir confiance en la dynastie actuelle, nous demandons que des ministres solidairement responsables, nommés par l’Assemblée nationale, mais, selon la loi constitutionnelle, hors de son sein, nommés par le scrutin des hommes libres votant à haute voix, exercent provisoirement le pouvoir exécutif. » Par ce vote à haute voix, on espère bien maîtriser les suffrages ; ce ne sera qu’un décret de plus extorqué comme tant d’autres, et depuis longtemps la majorité subit la même pression que le roi. « Si vous vous refusez à nos vœux, disait déjà un placard du 23 juin, nos bras sont levés, et nous frapperons les traîtres partout où ils se trouveront, même parmi vous[22]. » — « Il siège parmi vous, dit une pétition du 6 août, des favoris de la cour ; périsse leur inviolabilité, si elle avait toujours le pouvoir funeste d’entraver impunément la volonté nationale ! » — Dans l’Assemblée, les vociférations des galeries sont effroyables, la voix des orateurs qui parlent contre la déchéance est étouffée ; à force de huées, ils sont chassés de la tribune[23]. Parfois le côté droit renonce à la discussion et sort de la salle. L’insolence des galeries va si loin, qu’à plusieurs reprises l’Assemblée presque entière murmure pendant qu’elles applaudissent : bref la majorité s’indigne tout haut de son esclavage[24]. — Qu’elle y prenne garde : dans les tribunes et aux abords de l’édifice sont les fédérés, hommes à poigne ; ils la forceront bien à voter la mesure décisive, le décret sous lequel doit tomber le champion armé de la Constitution et du roi, l’accusation de La Fayette. Pour plus d’efficacité, les Girondins exigent l’appel nominal : de cette façon les noms proclamés et imprimés désigneront les opposants à la populace, et nul d’entre eux n’est sûr de rentrer chez lui avec tous ses membres. — Mais La Fayette, libéral, démocrate, royaliste, aussi attaché à la révolution qu’à la loi, est alors le personnage qui justement, par la courte portée de son esprit, par l’incohérence de ses idées politiques, par la noblesse de ses sentiments contradictoires, représente le mieux l’opinion de l’Assemblée et de la France[25]. D’ailleurs sa popularité, son courage et son armée sont le dernier refuge. La majorité sent qu’en le livrant elle se livre elle-même, et, par 400 voix contre 224, elle l’absout. — De ce côté encore, la stratégie des Girondins s’est trouvée fausse. Pour la seconde fois, le pouvoir leur échappe ; ni le roi ni l’Assemblée n’ont consenti à le leur remettre, et ils ne peuvent plus le laisser suspendu en l’air, différer jusqu’à une meilleure occasion, faire attendre leurs acolytes jacobins. Le fragile lien par lequel ils tenaient en laisse le dogue révolutionnaire s’est rompu entre leurs mains : le dogue est lâché et dans la rue.

III

Jamais on n’a mieux travaillé pour autrui : toutes les mesures, par lesquelles ils croyaient ressaisir le pouvoir n’ont servi qu’à le livrer à la populace. — D’un côté, par une série de décrets législatifs et d’arrêtés municipaux, ils ont écarté ou dissous la force armée qui pouvait encore la réprimer ou l’intimider. Le 29 mai, ils ont licencié la garde du roi. Le 15 juillet, ils renvoient de Paris toutes les troupes de ligne. Le 16 juillet[26], ils choisissent, pour « composer la gendarmerie à pied, les ci-devant gardes françaises qui ont servi la révolution à l’époque dut 1er juin 1789, les officiers, sous-officiers, canonnier et soldats qui se sont réunis sous les drapeaux de la liberté à partir du 12 juillet de la même année », c’est-à-dire les insurgés et déserteurs en titre. Le 6 juillet, dans toutes les villes de 50000 âmes et au-dessus, ils frappent la garde nationale à la tête par le licenciement de son état-major, « corporation aristocratique, dit une pétition[27], sorte de féodalité moderne, composée de traîtres qui semblent avoir formé le projet de diriger à leur gré l’opinion publique ». Dans les premiers jours d’août[28], ils frappent la garde nationale au cœur par la suppression des compagnies distinctes, grenadiers et chasseurs, recrutés parmi les gens aisés, véritable élite qui maintenant, dépouillée de son uniforme, ramenée à l’égalité, perdue dans la masse, voit en outre ses rangs troublés par un mélange d’intrus, fédérés et hommes à piques. Enfin, pour achever le pêle-mêle, ils ordonnent que dorénavant la garde du château soit chaque jour composée de citoyens pris dans les soixante bataillons[29], en sorte que les chefs ne connaissent plus leurs hommes, que personne n’ait plus confiance en son chef, en son subordonné, en son voisin, en lui-même, que toutes les pierres de la digue humaine soient descellées d’avance et que la défense croule au premier choc. — D’autre part, ils ont eu soin de fournir à l’émeute un corps de bataille et une avant-garde. Par une autre série de décrets législatifs et d’arrêtés municipaux, ils autorisent le rassemblement des fédérés à Paris, ils leur allouent une solde et un logement militaire[30], ils leur permettent de s’organiser sous un comité central qui siège aux Jacobins et prend des Jacobins le mot d’ordre. De ces nouveaux venus, les deux tiers, vrais soldats et vrais patriotes, partent pour le camp de Soissons et la frontière ; mais il en reste un tiers à Paris[31], peut-être 2000, émeutiers et politiques, qui, fêtés, régalés, endoctrinés, hébergés chacun chez un Jacobin, deviennent plus jacobins que leurs hôtes et s’incorporent dans les bataillons révolutionnaires[32] pour y servir la bonne cause à coups de fusil. — Deux pelotons, qui sont arrivés plus tard, demeurent distincts et n’en sont que plus redoutables, l’un et l’autre envoyés par ces villes de mer dans lesquelles, quatre mois auparavant, on comptait déjà « vingt et un faits d’insurrection capitale, tous impunis, et plusieurs par sentence du jury maritime[33] ». L’un, de 300 hommes, vient de Brest, où la municipalité, aussi exaltée que celles de Marseille et d’Avignon, fait, comme celles de Marseille et d’Avignon, des expéditions armées contre ses voisins, où les meurtres populaires sont tolérés, où M. de la Jaille a été presque tué, où la tête de M. Patry a été portée sur une pique, où des vétérans de l’émeute composent l’équipage de la flotte, où « les ouvriers à la solde de l’État, les commis, les maîtres, les sous-officiers, convertis en motionnaires, en agitateurs, en harangueurs politiques, en censeurs de l’administration », ne demandent qu’à faire œuvre de leurs bras sur un théâtre plus en vue. L’autre troupe, appelée de Marseille par les Girondins Rébecqui et Barbaroux[34], comprend 516 hommes, aventuriers intrépides et féroces, de toute provenance, Marseillais ou étrangers, « Savoyards, Italiens, Espagnols, chassés de leur pays », presque tous de la dernière plèbe ou entretenus par des métiers infâmes, « spadassins et suppôts de mauvais lieux », accoutumés au sang, prompts aux coups, bons coupe-jarrets, triés un à un dans les bandes qui ont marché, sur Aix, Arles et Avignon, l’écume de cette écume qui depuis trois ans, dans le Comtat et dans les Bouches-du-Rhône, bouillonne par-dessus les barrières inutiles de la loi. — Le jour même de leur arrivée à Paris, 30 juillet, ils ont montré ce qu’ils savent faire[35]. Accueillis en grande pompe par les Jacobins et par Santerre, on les a amenés avec intention aux Champs-Élysées, dans un cabaret voisin du restaurant où les grenadiers des Filles-Saint-Thomas, banquiers, agents de change, hommes notables et connus par leur attachement à la Constitution monarchique, faisaient leur repas de corps annoncé depuis plusieurs jours. Devant leur restaurant, la populace qui a fait cortège au bataillon marseillais s’attroupe, crie, lance de la boue, puis des pierres ; les grenadiers tirent leurs sabres. Aussitôt, en face d’eux, un cri s’élève : « À nous les Marseillais ! » Ceux-ci, avec une agilité de Méridionaux, sautent par les fenêtres, escaladent les fossés, tombent à coups de sabre sur les grenadiers, en tuent un, en blessent quinze. — Nul début plus éclatant : enfin le parti possède des hommes d’action[36] ; il faut les tenir à portée. Des gens qui travaillent si vite et si bien doivent être mis en bon endroit, près des Tuileries. En conséquence, dans la nuit du 8 août, le maire, sans prévenir le commandant général et de sa seule autorité, leur fait quitter leur caserne de la rue Blanche, pour les installer avec leurs armes et leurs canons dans la caserne des Cordeliers[37].

Voilà la force militaire aux mains de la plèbe jacobine ; il ne reste plus qu’à lui remettre l’autorité civile, et les Girondins, qui leur ont fait le premier cadeau, ne manquent pas de leur faire le second. — Le 1er juillet, ils eut décrété que désormais les séances des corps administratifs seraient publiques : c’est soumettre les municipalités, les conseils de district et les conseils de département, comme l’Assemblée nationale elle-même, aux clameurs, aux outrages, aux menaces, à la domination des assistants[38], qui là, comme à l’Assemblée nationale, seront toujours des Jacobins. Le 11 juillet[39], par la déclaration que la patrie est en danger, ils ont constitué les corps administratifs, puis les quarante-huit sections de Paris, en permanence : c’est livrer les corps administratifs et les quarante-huit sections de Paris à la minorité jacobine qui, par zèle, sera toujours présente et sait les moyens de se transformer en majorité. — Car suivez les conséquences et voyez le triage opéré par le double décret. Ce ne sont pas les gens occupés et rangés qui viendront tous les jours et toute la journée aux séances. D’abord ils ont trop à faire à leur bureau ; à leur boutique, à leur établi, pour perdre ainsi leur temps. Ensuite ils ont trop de bon sens, de docilité et d’honnêteté peur entreprendre, à l’Hôtel de Ville, de régenter leurs magistrats et pour croire, dans leur section, qu’ils sont le peuple souverain. D’ailleurs la clabauderie les dégoûte ; enfin, en ce moment, les rues de Paris, surtout le soir, ne sont pas sûres ; la politique en plein vent y multiplie les bagarres et les coups de canne. Aussi bien, depuis longtemps, on ne les voit plus aux clubs ni dans les tribunes de l’Assemblée nationale ; on ne les verra pas davantage aux séances de la municipalité ni aux assemblées de section. — Au contraire, rien de plus attrayant pour, les désœuvrés, piliers de café, orateurs de cabaret, flâneurs et bavards, logés en « chambre garnie[40] », pour les réfractaires et les parasites de l’armée sociale, pour, tous ceux qui, sortis du cadre ou n’ayant pu y rentrer, veulent le mettre en pièces, et, faute d’une carrière privée, se font une carrière publique. Pour eux, pour les fédérés oisifs, pour les cerveaux dérangés, pour le petit troupeau des vrais fanatiques, les séances permanentes, même de nuit, ne sont pas trop longues. Ils y sont acteurs ou claqueurs, et le vacarme ne les choque point, puisqu’ils le font. Ils s’y relayent pour être toujours en nombre, ou suppléent au nombre par la brutalité et l’usurpation. Au mépris de la loi, la section du Théâtre-Français, conduite par Danton, lève la distinction des citoyens actifs et des citoyens passifs, et accorde à tous les individus domiciliés dans sa circonscription le droit de présence et de vote. D’autres sections[41] admettent à leurs séances tous les spectateurs de bonne volonté, femmes, enfants, nomades, agitateurs et agités, qui, comme à l’Assemblée nationale, applaudissent ou huent sur un mot d’ordre. Dans les sections qui ne veulent pas se mettre à la merci d’un public anonyme, la même tourbe d’énergumènes fait tapage à la porte et insulte les électeurs qui entrent. — Grâce à ce personnel ambulant de collaborateurs intrus, les Jacobins extrêmes dominent aux sections comme à l’Assemblée ; aux sections comme à l’Assemblée, ils chassent ou font taire les modérés, et, quand la salle est demi-vide ou muette, leur motion passe. Colportée dans le quartier voisin, elle y est enlevée de même ; au bout de quelques jours, elle a fait le tour de Paris, et revient à l’Assemblée comme la volonté authentique de la population unanime[42].

À présent, pour que cette volonté postiche s’exécute, il lui faut un comité central d’exécution, et, par un chef-d’œuvre d’aveuglement, c’est Pétion, le maire girondin, qui se charge de le loger, de l’autoriser et de l’organiser. Le 17 juillet[43], il institue au parquet de la Commune un bureau Central de correspondance entre « les sections » ; tous les jours un commissaire élu y viendra porter les arrêtés de sa section et en rapportera les arrêtés des quarante-sept autres. Naturellement, ces commissaires élus vont délibérer entre eux, avec président, secrétaire, procès-verbal et toutes les formes d’un vrai conseil municipal. Naturellement, puisqu’ils sont élus d’aujourd’hui et avec un mandat spécial, ils doivent se trouver plus légitimes que le conseil municipal élu quatre ou huit mois auparavant avec un mandat vague. Naturellement, puisqu’on les a installés dans l’Hôtel de Ville, à deux pas du conseil municipal, ils seront tentés de prendre sa place ; pour se substituer à lui, il leur suffit de changer de salle : ce n’est qu’un corridor à traverser.

IV

Ainsi éclôt, couvée par les Girondins, la terrible Commune de Paris, celle du 10 août, du 2 septembre, du 31 mai : la vipère n’est pas encore sortie du nid qu’elle siffle déjà ; quinze jours avant le 10 août[44], elle commence à dérouler ses anneaux, et les sages hommes d’État qui l’ont si diligemment abritée et nourrie aperçoivent avec effroi sa tête plate et hideuse. Aussitôt ils reculent, et jusqu’au dernier moment ils feront effort pour l’empêcher de mordre. Le 7 août, Pétion vient lui-même chez Robespierre, afin de lui représenter les dangers d’une insurrection et d’obtenir qu’on laisse à l’Assemblée le temps de discuter la déchéance. Le même jour, Vergniaud et Guadet, par l’entremise du valet de chambre Thierry, proposent au roi de remettre jusqu’à la paix le gouvernement à un conseil de régence. Dans la nuit du 9 au 10 août, une circulaire pressante de Pétion engage les sections à demeurer tranquilles[45]. — Il est trop tard. Cinquante jours d’excitations et d’alarmes ont exalté jusqu’au délire l’égarement des imaginations malades. — Le 2 août, une multitude d’hommes et de femmes se précipitent à la barre de l’Assemblée en criant : « Vengeance ! vengeance ! on empoisonne nos frères[46] ! » La vérité vérifiée est qu’à Soissons, où le pain de munition est manipulé dans une église, quelques fragments de vitraux brisés se sont trouvés dans une fournée ; là-dessus, le bruit a couru que 170 volontaires étaient morts et 700 à l’hôpital. — L’instinct féroce se forge des adversaires à son image et s’autorise contre eux des projets qu’il leur prête contre lui. Au comité des meneurs jacobins, on est sûr que la cour va attaquer, et l’on a du complot « non seulement des indices, mais les preuves les plus claires[47] ». — « C’est le cheval de Troie, disait Panis ; nous sommes perdus, si nous ne parvenons pas à le vider… La bombe éclatera dans la nuit du 9 au 10 août… Quinze mille aristocrates sont prêts à égorger tous les patriotes ; » en conséquence, les patriotes s’attribuent le droit d’égorger les aristocrates. — Dans les derniers jours de juin, à la section des Minimes, « un garde française se chargeait déjà de tuer le roi », si le roi persistait dans son veto ; le président de la section ayant voulu exclure le régicide, c’est le régicide qui a été maintenu, et le président exclu[48]. Le 14 juillet, à la fête de la Fédération, un autre prédécesseur de Louvel et de Fieschi, muni d’un coutelas, s’était introduit dans le bataillon de service pour la même besogne ; pendant la cérémonie, la foule rugissait, et il y eut un moment où le roi dut la vie à la ferme contenance de son escorte. Le 27 juillet, dans le jardin des Tuileries, l’ancien constituant d’Éprémesnil, battu, sabré, ses habits arrachés, poursuivi comme un cerf à travers le Palais-Royal, vient tomber sanglant sur un matelas aux portes de la Trésorerie[49]. Le 29 juillet, pendant qu’un aide de camp de La Fayette, M. Bureau de Pusy, est à la barre, « on essaye au Palais-Royal la motion de promener sa tête au bout d’une pique[50] ». — À ce degré de rage et de peur, des esprits échauffés et grossiers ne peuvent plus attendre. Le 4 août[51], la section Mauconseil déclare « à l’Assemblée, à la municipalité et à tous les citoyens de Paris qu’elle ne reconnaît plus Louis XVI pour roi des Français ». Son président, un maître tailleur, et son secrétaire, un employé de la Halle aux Cuirs, appuient leur manifeste sur trois vers de tragédie qui surnagent dans leur mémoire[52], et ils donnent rendez-vous à tous les hommes de bonne volonté pour le dimanche suivant sur le boulevard de la Madeleine-Saint-Honoré. Le 6 août, un commis de la poste, Varlet, au nom des pétitionnaires du Champ de Mars, signifie à l’Assemblée le programme de la faction : déchéance du roi, accusation, arrestation et jugement expéditif de La Fayette, convocation immédiate des assemblées primaires, suffrage universel, licenciement de tous les états-majors, renouvellement de tous les directoires de département, rappel de tous les ambassadeurs, suppression de la diplomatie, retour à l’état de nature. — À présent, que les Girondins atermoient ; négocient, louvoient et raisonnent tant qu’ils voudront : leur hésitation n’aura d’autre effet que de les reléguer au second plan ; comme tièdes et timides. Grâce à eux, la faction a maintenant ses assemblées délibérantes, son pouvoir exécutif, son siège central de gouvernement, son armée grossie, éprouvée, toute prête, et, de gré ou de force, son programme s’exécutera.

V

Il s’agit d’abord de contraindre l’Assemblée à déposer le roi, et déjà, à plusieurs reprises[53], le 26 juillet, le 31 juillet, le 4 août, les conciliabules obscurs, où des inconnus décident du sort de la France, ont donné le signal de l’émeute. — Retenue à grand’peine, ils ont consenti à « patienter jusqu’au 9 août, 11 heures du soir[54] » : ce jour-là, l’Assemblée doit discuter la déchéance, et l’on compte qu’elle la votera sous une menace aussi précise ; ses répugnances ne tiendront pas devant la certitude d’un investissement armé. — Mais, le 8 août, à une majorité des deux tiers, elle refuse de mettre en accusation le grand ennemi, La Fayette. Il faut donc commencer par elle la double amputation nécessaire au salut public.

Au moment où l’acquittement est prononcé, les tribunes, ordinairement si bruyantes, gardent « un silence morne[55] » : c’est que le mot d’ordre leur a été transmis et qu’elles se réservent pour la rue. Un à un, les députés qui ont voté pour La Fayette sont désignés aux rassemblements qui stationnent à la porte, et une clameur s’élève : « Ce sont des gueux, des coquins, des traîtres payés par la liste civile. Il faut les pendre, il faut les tuer. » — On leur jette de la boue, du mortier, des plâtras, des pierres, et on les bourre de coups de poing. Rue du Dauphin, M. Mézières est saisi au collet, et une femme lui porte un coup qu’il détourne. Rue Saint-Honoré, des gens en bonnet rouge environnent M. Regnault-Beaucaron, et décident « qu’on le mettra à la lanterne » : déjà un homme en veste l’avait empoigné par derrière et le soulevait, lorsque des grenadiers de Sainte-Opportune arrivent à temps pour le dégager. Rue Saint-Louis, M. Deuzy, frappé dans le dos et atteint de plusieurs cailloux, voit à deux reprises un sabre levé sur sa tête. Dans la galerie des Feuillants, M. Desbois est meurtri de coups, et on lui vole « une boîte, son portefeuille et sa canne ». Dans les couloirs de l’Assemblée, M. Girardin est sur le point d’être assassiné[56]. Huit autres députés poursuivis se sont réfugiés dans le corps de garde du Palais-Royal ; un fédéré y entre avec eux ; « là, l’œil étincelant de rage, frappant en forcené sur la table », il dit au plus connu, M. Dumolard : « Si tu as le malheur de remettre les pieds dans l’Assemblée, je te couperai la tête avec mon sabre ». Quant au principal défenseur de La Fayette, M. de Vaublanc, assailli trois fois, il a eu la précaution de ne pas rentrer chez lui ; mais des furieux investissent sa maison en criant que « quatre-vingts citoyens doivent périr de leur main, et lui le premier » ; douze hommes montent à son appartement, y fouillent partout, recommencent la perquisition dans les maisons voisines, et, ne pouvant l’empoigner lui-même, cherchent sa famille ; on l’avertit que, s’il rentre à son domicile, il sera massacré. — Dans la soirée, sur la terrasse des Feuillants, d’autres députés sont livrés aux mêmes outrages ; la gendarmerie fait de vains efforts pour les protéger ; bien mieux, « le commandant de la garde nationale, descendant de son poste, est attaqué et sabré[57] ». — Cependant, dans les couloirs des Jacobins, « on voue à l’exécration la majorité de l’Assemblée nationale » ; un orateur déclare que « le peuple a le droit de former ses listes de proscription », et, à cet effet, le club décide qu’il fera imprimer et publier les noms de tous les députés qui ont absous La Fayette. — Jamais la contrainte physique ne s’est étalée et appliquée avec une plus franche impudeur.

Le lendemain, 9 août, les abords de l’Assemblée sont entourés de gens armés, et il y a des sabres jusque dans les corridors[58]. Plus impérieuses que jamais, les galeries éclatent en applaudissements, en ricanements d’approbation et de triomphe, à mesure que les attentats de la veille sont dénoncés à la tribune. Vingt fois le président rappelle les perturbateurs à l’ordre ; sa voix et le bruit de sonnette sont toujours couverts par les rumeurs. Impossible d’opiner : la plupart des représentants maltraités la veille écrivent qu’ils ne reviendront pas aux séances ; d’autres, présents, déclarent qu’ils ne voteront plus « si on ne leur assure la liberté de délibérer d’après leur conscience ». — À ce mot qui exprime le vœu secret de à l’Assemblée presque entière[59] », « tous les membres de la droite et un grand nombre de membres de la gauche se lèvent simultanément en criant : Oui, oui, nous ne délibérerons point avant d’être libres ! » — Mais, selon sa coutume, la majorité recule au moment d’adopter les mesures efficaces ; le cœur lui manque, comme toujours, pour se défendre, et, coup sur coup, trois déclarations officielles, en lui dévoilant l’imminence du péril, l’enfoncent plus avant dans sa timidité. Dans cette même séance, le procureur-syndic du département lui annonce que l’insurrection est prête, que 900 hommes armés viennent d’entrer dans Paris, qu’à minuit le tocsin sonnera, que la municipalité tolère ou favorise l’émeute. Dans cette même séance, le ministre de la justice lui écrit que « les lois sont impuissantes », et que le gouvernement ne répond plus de rien. Dans cette même séance, le maire Pétion, avouant presque sa complicité, vient à la barre déclarer très clairement qu’il évitera de requérir la force publique, parce que « c’est armer une portion des citoyens contre les autres[60] ». — Manifestement, tout point d’appui s’est dérobé ; l’Assemblée, se sentant abandonnée, s’abandonne, et, pour tout expédient, avec une faiblesse ou une naïveté qui peint bien les législateurs de l’époque, elle adopte une adresse philosophique, « une instruction au peuple sur l’exercice de sa souveraineté ».

Dès le lendemain, elle peut voir comment il l’exerce. À sept heures du matin, un député jacobin qui arrive en fiacre s’arrête devant la porte des Feuillants ; on s’attroupe autour de lui, il dit son nom, Delmas. La foule entend Dumas, constitutionnel notoire ; furieuse, elle l’arrache du fiacre, le frappe ; il était perdu, si d’autres députés, accourant, n’avaient certifié qu’il était le patriote Delmas de Toulouse, et non « le traître Mathieu Dumas[61] ». — Celui-ci n’insiste pas pour entrer, et trouve sur la place Vendôme un second avertissement non moins instructif. Des misérables, suivis de la canaille ordinaire, y promenaient des têtes sur des piques, probablement celles du journaliste Suleau et de trois autres, massacrés un quart d’heure auparavant ; « de très jeunes gens, des enfants jouaient avec ces têtes, les jetant en l’air et les recevant au bout de leurs bâtons ». — Sans contredit, les députés de la droite et même du centre feront prudemment de rester ou de rentrer chez eux ; et, de fait, on ne les voit plus à l’Assemblée[62]. Dans l’après-midi, sur 630 membres encore présents l’avant-veille, 346 ne répondront point à l’appel nominal, et auparavant une trentaine d’autres s’étaient déjà retirés ou démis[63]. La purgation est complète, pareille à celle que Cromwell en 1648 fit subir au Long-Parlement. Désormais, le corps législatif, réduit à 224 Jacobins ou Girondins et à 60 neutres effrayés ou dociles, obéira sans difficulté aux injonctions de la rue : avec sa composition, son esprit a changé ; il n’est plus qu’un instrument servile aux mains des séditieux qui l’ont mutilé et qui, maîtres de lui par un premier méfait, vont se servir de lui pour légaliser leurs autres attentats.

VI

Dans la nuit du 9 au 10 août, leur gouvernement s’est constitué pour agir, et il s’est constitué comme il agira, par la violence et par la fraude. — Vainement ils ont travaillé et fatigué les sections depuis quinze jours ; elles ne leur sont pas encore soumises, et à l’heure dite, onze heures du soir, sur quarante-huit, il ne s’en trouve que six assez échauffées ou épurées pour envoyer tout de suite à l’Hôtel de Ville leurs commissaires munis de pleins pouvoirs. Les autres suivront ; mais la majorité demeure inerte ou récalcitrante[64]. — Il faut donc la tromper ou la contraindre, et pour cela l’obscurité, l’heure avancée, le désordre, la peur du lendemain, l’indétermination de l’œuvre à faire sont des auxiliaires précieux. En beaucoup de sections[65], la séance est déjà levée ou désertée ; il ne reste dans la salle que les membres du bureau permanent et peut-être quelques hommes endormis sur des bancs presque vides. Arrive un émissaire des sections insurgées, avec les affidés du quartier, criant qu’il faut sauver la patrie : les dormeurs ouvrent les yeux, s’étirent, lèvent la main et nomment qui on leur désigne, parfois des étrangers, des inconnus, qui seront désavoués le lendemain par la section rassemblée ; point de procès-verbal, ni de scrutin ; cela est plus prompt : à l’Arsenal, les six électeurs présents choisissent trois d’entre eux pour représenter 1400 citoyens actifs. Ailleurs, la cohue des mégères, des gens sans aveu et des tapageurs nocturnes envahit la salle, chasse les amis de l’ordre, et emporte les nominations voulues[66]. D’autres sections consentent à élire, mais sans donner de pleins pouvoirs ; plusieurs font des réserves expresses, stipulent que leurs délégués agiront de concert avec la municipalité légale, se défient du futur comité, déclarent d’avance qu’elles ne lui obéiront pas ; quelques-unes ne nomment leurs commissaires que pour être informées et manifestent en même temps l’intention très nette d’arrêter l’émeute[67]. Enfin, vingt sections au moins s’abstiennent ou désapprouvent et n’envoient pas de délégués. — Peu importe, on se passera d’elles. À trois heures du matin, dix-neuf sections, à sept heures du matin vingt-quatre ou vingt-cinq sections[68] sont représentées tellement quellement à l’Hôtel de Ville, et cela fait un comité central : du moins, rien n’empêche les soixante-dix ou quatre-vingts intrigants et casse-cou subalternes, qui s’y sont faufilés ou poussés, de se dire les délégués légitimes, extraordinaires, plénipotentiaires de toute la population parisienne[69] et d’opérer en conséquence. — À peine installés, sous la présidence d’Huguenin, avec Tallien pour secrétaire, ils ont appelé à eux « vingt-cinq hommes armés par section », cinq cents gaillards solides qui leur serviront de gardes et d’exécuteurs. — Contre une pareille bande, le conseil municipal qui siège dans la salle voisine est bien faible : d’ailleurs ses membres les plus modérés et les plus fermes, éloignés à dessein, sont en mission à l’Assemblée, au château, dans les différents quartiers ; enfin ses tribunes regorgent de figures patibulaires, d’aboyeurs apostés, et il délibère sous des menaces de mort. — C’est pourquoi, à mesure que la nuit s’avance, entre les deux assemblées, l’une légale, l’autre illégale, qui siègent ensemble et en face l’une de l’autre comme sur les deux plateaux d’une balance, on voit l’équilibre se rompre. D’un côté la lassitude, la peur, le découragement et la désertion, de l’autre côté le nombre, l’audace, la force et l’usurpation vont croissant. À la longue, la seconde arrache à la première tous les arrêtés dont elle a besoin pour lancer l’insurrection et paralyser la défense. — Pour achever, vers les six heures du matin, le comité intrus suspend, au nom du peuple, le conseil légitime, l’expulse, et s’installe sur ses fauteuils.

Tout de suite le premier acte des nouveaux souverains indique ce qu’ils savent faire. Appelé à l’Hôtel de Ville, le commandant général de la garde nationale, Mandat, était venu justifier devant le conseil ses dispositions et ses ordres. Ils le saisissent, l’interrogent à leur tour[70], le destituent, nomment Santerre à sa place et, pour tirer plein profit de leur capture, somment leur prisonnier de faire retirer la moitié des troupes qu’il a placées autour du château. Très noblement et sachant à quoi il s’expose dans ce coupe-gorge, celui-ci refuse ; aussitôt on le met en prison, puis on l’expédie à l’Abbaye, « pour sa plus grande sûreté ». Sur ce mot significatif prononcé par Danton[71], il est tué, à la sortie, par un acolyte de Danton, Rossignol, d’un coup de pistolet à bout portant. — Après la tragédie, la comédie. Sur les instances redoublées de Pétion, qui ne veut pas être requis contre l’émeute[72], on lui envoie une garde de 400 hommes, pour le consigner chez lui, en apparence malgré lui. — Ainsi abritée d’un côté par la trahison et de l’autre par l’assassinat, l’émeute peut maintenant passer en pleine sécurité, devant le gros tartufe qui se plaint solennellement de sa captivité volontaire, et devant le cadavre au front fracassé qui gît sur le perron de l’Hôtel de Ville. Sur la rive droite, les bataillons du faubourg Saint-Antoine, sur la rive gauche les bataillons du faubourg Saint-Marcel, les Bretons et les Marseillais, se mettent en marche et avancent aussi librement qu’à la parade. Les mesures de défense ont été déconcertées par le meurtre du commandant général et par la duplicité du maire : nulle résistance aux endroits gardés, à l’arcade Saint-Jean, au passage des ponts, le long des quais, dans la cour du Louvre. Une avant-garde de populace, femmes, enfants, hommes armés de tranchets, de gourdins et de piques, s’étale sur le Carrousel abandonné, et, vers huit heures, la première colonne, conduite par Westermann, débouche en face du château.

VII

Si le roi eût voulu combattre, il pouvait encore se défendre, se sauver et même vaincre. — Dans les Tuileries, 950 Suisses et 200 gentilshommes étaient prêts à se faire tuer pour lui jusqu’au dernier. Autour des Tuileries, deux ou trois mille gardes nationaux, l’élite de la population parisienne, venaient de crier sur son passage[73] : « Vive le roi ! vive Louis XVI ! c’est lui qui est notre roi, nous n’en voulons pas d’autre, nous le voulons ! À bas les factions ! à bas les Jacobins ! Nous le défendrons jusqu’à la mort ! qu’il se mette à notre tête ! Vive la nation, la loi, la Constitution et le roi, tout cela ne fait qu’un ! » Si les canonniers s’étaient tus et semblaient mal disposés[74], il n’y avait qu’à les désarmer brusquement et à mettre leurs pièces entre des mains fidèles. Quatre mille fusils et onze canons, abrités par les murailles des cours et par l’épaisse maçonnerie du palais, auraient eu aisément raison des neuf ou dix mille Jacobins de Paris, la plupart piquiers, mal conduits par des chefs de bataillon improvisés ou récalcitrants[75], et encore plus mal dirigés par leur nouveau général Santerre qui, toujours prudent, se tenait loin des coups à l’Hôtel de Ville. Il n’y avait de ferme sur le Carrousel que les huit cents Brestois et Marseillais ; le reste était une tourbe pareille à celle du 14 juillet, du 5 octobre, du 20 juin[76]. « Le château, dit Napoléon Bonaparte était attaqué par la plus vile canaille », par les émeutiers de profession, par la bande de Maillard, par la bande de Lazowski, par la bande de Fournier, par la bande de Théroigne, par tous les assassins de la veille, du jour, du lendemain, et, comme l’événement le prouva, la première décharge eût dispersé des combattants de cette espèce ; — Mais, chez les gouvernants comme chez les gouvernés, la notion de l’État s’était perdue, chez les uns par l’humanité érigée en devoir, chez les autres par l’insubordination érigée en droit. À la fin du dix-huitième siècle, dans la classe élevée et même dans la classe moyenne, on avait horreur du sang[77] ; la douceur des mœurs et le rêve idyllique avaient détrempé la volonté militante. Partout les magistrats oubliaient que le maintien de la société et de la civilisation est un bien infiniment supérieur à la vie d’une poignée de malfaiteurs et, de fous, que l’objet primordial du gouvernement, comme de la gendarmerie, est la préservation de l’ordre par la force, qu’un gendarme n’est pas un philanthrope, que, s’il est assailli à son poste, il doit faire usage de son sabre et qu’il manque à sa consigne lorsqu’il rengaine de peur de faire mal aux agresseurs.

Cette fois encore, dans la cour du Carrousel, les magistrats présents trouvent « leur responsabilité insupportable » ; ils ne songent qu’à « éviter l’effusion du sang » ; c’est à regret et en avouant leur regret, d’une voix altérée », qu’ils lisent aux troupes la loi martiale[78]. Ils leur « défendent d’attaquer », ils les « autorisent seulement à repousser la force par la force » ; en d’autres termes, ils leur commandent de supporter le premier feu : « Vous ne tirerez qu’autant qu’on tirerait sur vous. » — Bien mieux, ils vont de peloton en peloton, « disant tout haut que ce serait folie de vouloir s’opposer à un rassemblement aussi considérable et aussi bien armé, et que ce serait un bien grand malheur que de le tenter ». — « Je vous le répète, disait Leroux, il me paraît insensé de songer à se défendre ». — Voilà comment, pendant une heure, ils encouragent la garde nationale. « Je vous demande seulement, dit encore Leroux, de tenir encore quelque temps ; j’espère que nous déterminerons le roi à se rendre à l’Assemblée nationale. » — Toujours la même tactique : livrer la forteresse et le général plutôt que de tirer sur l’émeute. À cet effet, ils remontent et, Rœderer en tête, ils redoublent d’instances auprès du roi. « Sire, dit Rœderer, le temps presse, et nous vous demandons la permission de vous entraîner. » — Pendant quelques minutes, les dernières et les plus solennelles de la monarchie, celui-ci hésite[79]. Probablement son bon sens aperçoit que la retraite est une abdication : mais son intelligence flegmatique n’en démêle pas tout d’abord toutes les conséquences ; d’ailleurs son optimisme n’a jamais sondé l’immensité de la bêtise populaire et les profondeurs de la méchanceté humaine : il ne peut pas imaginer que la calomnie transformera en volonté de verser le sang sa volonté de ne pas verser le sang[80]. De plus, il est engagé par son passé, par son habitude de céder toujours, par son parti pris, déclaré et soutenu depuis trois ans, de ne jamais faire la guerre civile, par son humanité obstinée, et surtout par sa mansuétude religieuse. Systématiquement, il a éteint en lui l’instinct animal de résistance, l’étincelle de colère qui s’allume en chacun de nous sous l’agression injuste et brutale ; le chrétien a supplanté le roi ; il ne sait plus que son devoir est d’être homme d’épée, qu’en se livrant il livre l’État, et qu’en se résignant comme un mouton il mène avec lui tous les honnêtes gens à la boucherie. — « Allons, dit-il en levant la main droite, donnons, puisqu’il le faut encore, cette dernière marque de dévouement[81]. » Accompagné de sa famille et de ses ministres, il se met en marche entre deux haies de gardes nationaux et de Suisses[82], arrive à l’Assemblée qui a député au-devant de lui, et dit en entrant : « Je suis venu ici pour éviter un grand crime. » — En effet, tout prétexte de conflit est écarté. Du côté des insurgés, l’assaut n’a plus d’objet, puisque le monarque avec tous les siens et tout son personnel de gouvernement a quitté le château. De l’autre côté, ce n’est pas la garnison qui engagera le combat : diminuée de 150 Suisses et de presque tous les grenadiers des Filles-Saint-Thomas qui ont servi d’escorte au roi jusqu’à l’Assemblée, elle est réduite à quelques gentilshommes, à 750 Suisses, à une centaine de gardes nationaux ; les autres, apprenant que le roi s’en va, jugent leur service fini et se dispersent[83]. — Tout semble terminé par le sacrifice de la royauté : au pis, Louis XVI se figure que l’Assemblée va le suspendre de ses fonctions et qu’il rentrera simple particulier aux Tuileries. Effectivement, au moment de partir, il ordonnait à son valet de chambre de continuer le service au château jusqu’au moment où il reviendrait lui-même de l’Assemblée nationale[84].

Il a compté sans les exigences, l’aveuglement et le désordre de l’émeute. — Sous les menaces des canonniers jacobins qui sont restés avec leurs pièces dans l’intérieur des cours, les concierges ouvrent les portes. Les insurgés se précipitent, fraternisent avec les canonniers, arrivent jusque dans le vestibule, montent le grand escalier et somment les Suisses de se rendre[85]. — Ceux-ci ne sont point hostiles : plusieurs, en signe de bonne amitié, jettent des paquets de cartouches par les fenêtres ; quelques-uns même se laissent embrasser et emmener. Mais le régiment, fidèle à sa consigne, ne souffre pas qu’on le force[86]. « Nous sommes Suisses, répond le sergent Blaser, et les Suisses n’abandonnent leurs armes qu’avec la vie. Nous ne croyons pas avoir mérité un tel affront. Si l’on ne veut plus du régiment, qu’on le renvoie légalement. Mais nous ne quitterons pas notre poste et nous ne nous laisserons pas désarmer. » — Pendant trois quarts d’heure, sur l’escalier et dans le vestibule, les deux troupes restent ainsi face à face et presque mêlées, l’une silencieuse, l’autre agitée, tumultueuse, et agissante, avec tout l’emportement et toute l’indiscipline d’un rassemblement populaire, chaque insurgé opérant à part et à sa façon pour débaucher, intimider ou contraindre les Suisses. Granier de Marseille, au haut de l’escalier, en tient deux bras dessus, bras dessous, et tâche amicalement de les entraîner[87]. Au bas de l’escalier, la foule vocifère et menace ; des débardeurs, armés de crocs, harponnent les sentinelles par leur fourniment, et en ramènent cinq à eux, comme des poissons, parmi des éclats de rire. — À ce moment part un coup de pistolet, sans qu’on puisse dire de quel côté il est parti[88]. Les suisses font un feu plongeant, nettoient le vestibule et les cours, s’élancent sur la place, prennent deux canons ; les insurgés fuient à la débandade et hors de portée. Pourtant les plus braves se rallient derrière le rentrant des maisons du Carrousel, jettent des gargousses dans les petits bâtiments des cours, y mettent le feu. Pendant une demi-heure encore, sous l’épaisse fumée de la première décharge et de l’incendie, des deux côtés on tire presque au hasard, et les Suisses, bien loin d’être forcés, ont à peine perdu quelques hommes, lorsqu’un messager du roi, M. d’Hervilly, vient de sa part leur ordonner de cesser le feu et de rentrer dans leurs casernes.

Lentement, régulièrement, ils forment leurs rangs et sortent par la grande allée du jardin. Mais, à la vue de ces étrangers en habit rouge qui viennent de tirer sur des Français, les fusils des bataillons placés sur les terrasses partent tout seuls, et la colonne suisse se divise. Un corps de 250 hommes tourne à droite, arrive à l’Assemblée, dépose ses armes sur l’ordre du roi et se laisse enfermer dans l’église des Feuillants. Le reste périt dans la traversée du jardin, ou est sabré sur la place Louis XV par la gendarmerie à cheval. Point de quartier : c’est la guerre telle que la pratique une foule, non pas la guerre civilisée, mais la guerre primitive, celle des barbares. Dans le château abandonné où les insurgés ne sont entrés que cinq minutes après le départ de la garnison[89], on tue les blessés, on tue les deux chirurgiens suisses qui les pensaient[90], on tue les Suisses qui n’ont pas tiré et qui, montés sur la galerie du côte du jardin, « jetaient bas gibernes, sabres, habits et chapeaux en criant : Mes amis, nous sommes à vous, nous sommes Français, nous sommes à la nation[91] ! » On tue les Suisses armés ou désarmés qui étaient restés à leur poste dans les appartements. On tue dans leurs loges les Suisses des portes. On tue tout dans les cuisines, depuis les chefs d’office jusqu’aux derniers marmitons[92]. Si les femmes échappent, c’est tout juste : Mme Campan, à genoux, saisie par le dos, voyait déjà lever le sabre, lorsque, du bas de l’escalier, une voix crie : « Que faites-vous, là-haut ? — Hein ? — On ne tue pas les femmes. — Relève-toi, coquine, la nation te fait grâce. » — En revanche, la nation se garnit les mains et s’en donne à cœur joie dans le palais, qui lui appartient. À la vérité quelques honnêtes gens rapportent à l’Assemblée nationale de l’argent et des objets de prix, mais les autres pillent et tous détruisent[93]. On casse les glaces, on brise les meubles, on jette les pendules par la fenêtre, on chante la Marseillaise au son d’un clavecin que touche un garde national[94], on descend dans les caves et l’on s’y gorge. « Pendant plus de quinze jours, dit un témoin[95], autour du château, on marcha sur les débris d’innombrables bouteilles ». Dans le jardin surtout, « on eût dit qu’on avait voulu faire des routes de verre pilé ». Des portefaix s’asseyent sur le trône en costumes du sacre ; une drôlesse se couche dans le lit de la reine ; c’est un carnaval où les instincts cruels et bas, débarrassés de leur bride, fourragent en pleine litière. Des fuyards, revenus après la victoire, piquent les morts de leur lance ; des prostituées « bien mises » polissonnent avec les cadavres nus[96]. Et, comme les destructeurs jouissent de leur œuvre, ils ne souffrent pas qu’on la dérange. Dans les cours du Carrousel où neuf cent toises de bâtiments sont embrasées, les pompiers, à quatre reprises, essayent vainement d’éteindre le feu ; « on tire sur eux, on les menace de les jeter dans l’incendie[97] », et des pétitionnaires à la barre viennent, d’un ton menaçant, avertir l’Assemblée que les Tuileries flambent, et flamberont tant qu’elle n’aura pas décrété la déchéance.

La triste Assemblée, devenue girondine par sa mutilation récente, fait quelques vains efforts pour enrayer, pour maintenir, comme elle vient de le jurer, « les autorités constituées[98] », à tout le moins pour mettre Louis XVI dans le palais du Luxembourg, pour nommer un gouverneur au dauphin, pour conserver provisoirement les ministres en exercice, pour sauver les prisonniers et les passants. Aussi captive et presque aussi déchue que le roi lui-même, elle n’est plus qu’une chambre d’enregistrements des volontés populaires, et, dès le matin, elle a pu voir le cas que la plèbe armée fait de ses décrets. Dès le matin, on tuait à sa porte, au mépris de ses sauvegardes expresses ; à huit heures, Suleau et trois autres, arrachés de son corps de garde, ont été sabrés sous ses fenêtres. Dans l’après-midi, soixante ou quatre-vingts Suisses désarmés qui restaient encore dans l’église des Feuillants sont emmenés à l’Hôtel de Ville et, avant d’arriver, massacrés sur la place de Grève. Un autre détachement, conduit à la section du Roule, y est égorgé de même[99]. Le commandant de gendarmerie Carle, appelé hors de l’Assemblée, est assassiné sur la place Vendôme, et sa tête promenée au bout d’une pique. Le fondateur de l’ancien club monarchique, M. de Clermont-Tonnerre, retiré depuis deux ans des affaires publiques et passant tranquillement dans la rue, est reconnu, traîné dans le ruisseau et mis en pièces. — Après de tels avertissements, l’Assemblée n’a plus qu’à obéir en couvrant, selon son usage, sa soumission sous de grands mots. Si le comité dictatorial qui s’est imposé à l’Hôtel de Ville daigne encore la maintenir en place, c’est par une investiture nouvelle[100] et en lui déclarant qu’elle ne doit pas se mêler de ce qu’il fait ou fera. Qu’elle se renferme dans son office, celui de rendre les décrets dont la faction a besoin ; et, comme les fruits d’un arbre rudement secoué, ces décrets précipités tombent coup sur coup, par jonchées, dans les mains qui les attendent[101] : suspension du roi, convocation d’une Convention nationale, les électeurs et les éligibles affranchis de tout cens, une indemnité aux électeurs qui se déplacent, la tenue des assemblées livrée à l’arbitraire des électeurs[102], destitution et arrestation des derniers ministres, Servan, Clavière et Roland remis en place, Danton au ministère de la justice, la Commune usurpatrice reconnue, Santerre confirmé dans son nouveau grade, les municipalités chargées de la police de sûreté générale, l’arrestation des suspects confiée à tout citoyen de bonne volonté[103], les visites domiciliaires prescrites pour la recherche des munitions et des armes[104], tous les juges de paix de Paris soumis à la réélection de leurs justiciables, tous les officiers de la gendarmerie soumis à la réélection de leurs soldats[105], trente sous par jour aux Marseillais à partir de leur arrivée, une cour martiale contre les Suisses, un tribunal de justice expéditive contre les vaincus du 10 août, et quantité d’autres décrets d’une portée plus vaste : la suspension des commissaires chargés près des tribunaux civils et criminels de requérir l’exécution des lois[106], l’élargissement de tous les accusés ou condamnés pour insubordination militaire, pour délits de presse et pour pillage de grains[107], le partage des biens communaux[108], la confiscation et la mise en vente des biens des émigrés[109], l’internement de leurs pères, mères, femmes et enfants, le bannissement ou la déportation des ecclésiastiques insermentés[110], l’établissement du divorce facile, à deux mois d’échéance et sur la requête d’un seul époux[111], bref toutes les mesures qui peuvent ébranler la propriété, dissoudre la famille, persécuter la conscience, suspendre la loi, pervertir la justice, réhabiliter le crime, et livrer les magistratures, les commandements, le choix de la future assemblée omnipotente, bref la chose publique, à l’autocratie de la minorité violente, qui, ayant tout osé pour prendre la dictature, osera tout pour la garder.

VIII

Arrêtons-nous un instant pour contempler la grande cité et ses nouveaux rois. — De loin, Paris semble un club de 700000 énergumènes qui vocifèrent et délibèrent sur les places publiques ; de près, il n’en est rien. La vase, en remontant, est devenue la surface et communique sa couleur au fleuve ; mais le fleuve humain coule dans son lit ordinaire, et, sous ce trouble extérieur, demeure à peu près le même qu’auparavant. C’est une ville de gens pareils à nous, administrés, affairés et qui s’amusent : pour la très grande majorité, même en temps de révolution, la vie privée, trop compliquée et trop absorbante, ne laisse qu’une place minime à la vie publique. Par routine et par nécessité, la fabrication, l’étalage, la vente, l’achat, les écritures, les métiers et les professions vont toujours leur train courant. Le commis est à son bureau, l’ouvrier à son atelier, l’artisan à son échoppe, le marchand à sa boutique, l’homme de cabinet à ses papiers, le fonctionnaire à son service[112] ; avant tout, ils sont préoccupés de leur besogne, de leur pain quotidien, de leurs échéances, de leur avancement, de leur famille et de leurs plaisirs ; pour y pourvoir, la journée n’est pas trop longue. La politique n’en détourne que des quarts d’heure, et encore à titre de curiosité, comme un drame qu’ils applaudissent ou sifflent de leur place, sans monter eux-mêmes sur les planches. — « La déclaration de la patrie en danger, disent des témoins oculaires[113], n’a rien changé à la physionomie de Paris. Mêmes amusements, mêmes bruits… Les spectacles sont pleins, comme de coutume ; les cabarets, les lieux de divertissement, regorgent de peuple, de gardes nationales, de soldats… Le beau monde fait des parties de plaisir. » — Le lendemain du décret, la cérémonie, si bien machinée, ne produit qu’un effet très mince. « La garde nationale du cortège, écrit un journaliste patriote[114], est la première à donner l’exemple de la distraction et même de l’ennui » ; elle est excédée de veilles et de patrouilles ; probablement elle se dit qu’à force de parader pour la nation, on n’a plus le temps de travailler pour soi. — Quelques jours après, sur ce grand public indifférent et lassé, le manifeste du duc de Brunswick « ne produit aucune espèce de sensation ; on en rit ; il n’est connu que des journaux et de ceux qui les lisent… Le peuple ne le connaît point… Personne ne redoute la coalition ni les troupes étrangères[115] ». — Le 10 août, « hors le théâtre du combat, tout est tranquille dans Paris ; on s’y promène, on cause dans les rues comme à l’ordinaire[116] ». — Le 19 août, l’Anglais Moore[117] voit avec étonnement la foule insouciante qui remplit les Champs-Élysées, les divertissements, l’air de fête, le nombre infini des petites boutiques où l’on vend des rafraîchissements avec accompagnement de chansons et de musique, la quantité de pantomimes et de marionnettes. « Ces gens-là sont-ils aussi heureux qu’ils le paraissent ? » demande-t-il à un Français qui était avec lui. — « Ils sont heureux comme des dieux. — Croyez-vous que la pensée du duc de Brunswick n’entre jamais dans leur esprit ? — Soyez sûr, monsieur, que le duc de Brunswick est précisément l’homme du monde auquel ils pensent le moins. »

Telle est la froideur ou la tiédeur de la grosse masse égoïste, occupée ailleurs, et toujours passive sous ses gouvernements, quels qu’ils soient, vrai troupeau qui les laisse faire, pourvu qu’ils ne l’empêchent pas de brouter et folâtrer à son aise. — Quant aux hommes de cœur qui aiment la patrie, ils sont encore moins gênants ; car ils sont partis ou partent, quelquefois au taux de 1000 et même de 2000 par jour, 10000 dans la dernière semaine de juillet[118], 15000 dans la première quinzaine de septembre[119], en tout peut-être 40000 volontaires fournis par la capitale seule et qui, avec leurs pareils en nombre proportionné fournis par les départements, seront le salut de la France. — Par ce départ des braves et par cette inertie du troupeau, Paris appartient aux fanatiques de la populace. « Ce sont les sans-culottes, écrivait le patriote Palloy, c’est la crapule et la canaille de Paris, et je me fais gloire d’être de cette classe, qui a vaincu les soi-disant honnêtes gens[120]. » — « Trois mille ouvriers, dira plus tard le Girondin Soulavie, ont fait la révolution du 10 août, contre le royaume des Feuillants, contre la majorité de la capitale et de l’Assemblée législative[121]. » Ouvriers, manœuvres et petits boutiquiers, sans compter les femmes, les simples vagabonds et les francs bandits, la vérité est qu’ils sont un vingtième de la population adulte et mâle, environ neuf mille répartis dans toutes les sections de Paris, mais seuls votant et agissant au milieu de l’incurie et de la stupeur universelle. — Dans la rue de Seine, par exemple, on en compte sept : Lacaille, rôtisseur ; Philippe, « nourrisseur de bestiaux, qui amène des ânesses aux poitrines malades », maintenant président de section et bientôt tueur à l’Abbaye ; Guérard, « marinier de Rouen, qui a quitté la navigation en grand sur la Seine et n’a plus qu’un batelet dans lequel il passe les gens du pont du Louvre au quai Mazarin », et quatre autres personnages du même acabit. Mais, de ce côté, l’énergie supplée à l’éducation et au nombre. Un jour Guérard, qui vient de passer M. Hua, député, lui dit en manière d’avertissement : « Grand gueux, tu es bien heureux qu’il y ait eu d’autres personnes avec toi. Si tu avais été seul, j’aurais fait chavirer mon bateau, et j’aurais eu le plaisir de noyer un b… d’aristocrate. » Voilà « les matadors du quartier[122] ». — Leur ignorance ne les embarrasse pas ; au contraire, ils sont fiers de leur grossièreté, et l’orateur ordinaire du faubourg Saint-Antoine, un dessinateur sur étoffes, Gonchon, « au nom des hommes du 14 juillet et du 10 août », vient, à la barre de l’Assemblée, glorifier le règne politique de l’incapacité brutale ; selon lui, elle a plus de lumières que l’intelligence cultivée[123] : « Tous ces grands génies, parés du beau titre de constitutionnaires, sont forcés de rendre justice à des hommes qui n’ont jamais étudié l’art de gouverner que dans le livre de la nature… Consultant les usages et non les principes, nos beaux esprits s’occupent depuis longtemps d’une balance politique ; nous l’avons trouvée sans la chercher : elle est dans le cœur de l’homme. Ayez un gouvernement qui mette le pauvre au-dessus de ses faibles ressources et le riche au-dessous de ses moyens : l’équilibre sera parfait. » Cela s’entend, et de reste ; leur but avoué est le nivellement complet, non seulement des droits politiques, mais encore et surtout des conditions et des fortunes ; ils se promettent « l’égalité absolue, l’égalité de fait », bien mieux « les magistratures et les pouvoirs[124] » : la France est à eux, s’ils ont la hardiesse de s’en saisir. — Et d’autre part, s’ils manquent leur proie, ils se sentent perdus ; car le manifeste de Brunswick, qui n’a pas fait d’impression sur le public, s’est enfoncé à demeure dans leur mémoire. Ils s’en appliquent les menaces, et leur imagination, selon sa coutume, l’a traduit en une légende précise[125] : tous les habitants de Paris seront conduits dans la plaine Saint-Denis et décimés sur place ; au préalable, on choisira les patriotes les plus notoires, et ils seront roués, ainsi que quarante à cinquante poissardes. Déjà, le 11 août, le bruit se répand que 800 hommes de la ci-devant garde royale sont prêts à fondre sur Paris[126] ; le même jour, pendant sept heures d’horloge, la maison de Beaumarchais est fouillée[127], les murs percés, les fosses d’aisances sondées, le sol du jardin creusé jusqu’au tuf ; même perquisition dans la maison voisine ; les femmes surtout sont « enragées de ne rien trouver », veulent recommencer et jurent qu’en huit minutes elles découvriront la cachette. — Manifestement le cauchemar est trop fort pour ces pauvres cervelles sans lest ; elles fléchissent sous leur royauté de rencontre, et l’amour-propre exalté, les convoitises démesurées, la peur intense et sourde y composent cette mixture malsaine et malfaisante qui, dans la démocratie comme dans la monarchie[128], fait les Nérons.

Plus alarmés, plus infatués et plus despotes encore, leurs conducteurs n’ont pas de scrupules qui les retiennent ; car les plus notables sont des hommes tarés, et ce sont justement ceux-ci qui entraînent les autres ou agissent seuls. Des trois chefs de l’ancienne municipalité, le maire, Pétion, annulé en fait et honoré en paroles, est écarté et conservé comme un vieux décor. Quant aux deux autres qui restent actifs et en fonctions, Manuel[129], le procureur-syndic, fils d’un portier, bohème emphatique et sans talent, a volé dans un dépôt public, falsifié et vendu à son profit la correspondance privée de Mirabeau. Le substitut de Manuel, Danton[130], par une double infidélité, a reçu l’argent du roi pour empêcher l’émeute et s’en est servi pour la lancer. — Varlet, cet extraordinaire déclamateur, a mené une vie si sale et si prodigue, que sa mère en est morte de chagrin ; ensuite il a mangé le reste, et présentement il n’a plus rien[131] ». — « D’autres ont manqué non seulement à l’honneur, mais à la probité vulgaire. Carra, qui a siégé dans le directoire secret des fédérés et rédigé le plan de l’émeute, a été condamné par le tribunal de Mâcon à deux ans d’emprisonnement pour vol avec effraction[132]. Westermann, qui conduisait la colonne d’assaut, volé un plat d’argent armorié chez Jean Creux, restaurateur rue des Poulies, et a été expulsé deux fois de Paris pour escroqueries[133]. Panis[134], le chef du comité de surveillance, a été chassé pour vol, en 1774, du Trésor, où son oncle était sous-caissier. Son collègue Sergent va s’approprier « trois montres d’or, une agate montée en bague et autres bijoux » dans un dépôt dont il était gardien[135]. Pour le comité tout entier, « les bris de scellés, fausses déclarations, infidélités. », détournements sont choses familières : entre ses mains, des tas d’argenterie et 1100000 francs en or vont disparaître[136]. — Parmi les membres de la nouvelle Commune, le président Huguenin, commis aux barrières, est un concussionnaire éhonté[137]. Rossignol, compagnon orfèvre, impliqué dans un assassinat, est en ce moment même sous le coup de poursuites judiciaires[138] ; Hébert, le sac à ordures du journalisme, ancien contrôleur de contremarques, a été renvoyé des Variétés pour filouterie[139]. Parmi les hommes d’exécution, Fournier l’Américain, Lazowski, Maillard, sont non seulement des massacreurs, mais des voleurs[140], et, à côté d’eux, s’élève le futur général de la garde nationale parisienne, Henriot, d’abord domestique chez un procureur, qui l’a chassé pour vol, puis garde de la ferme et de là aussi expulsé pour vol, ensuite espion de police et encore enfermé pour vol à Bicêtre, enfin chef de bataillon et l’un des exécuteurs de septembre[141]. — En même temps que les bandits et les drôles, les maniaques monstrueux sortent de leurs trous. Le marquis de Sade[142], qui a pratiqué Justine avant de l’écrire et que la Révolution a fait sortir de la Bastille, est secrétaire de la section de la place Vendôme. Marat, le monomane homicide, s’est constitué, dès le 25 août, à l’Hôtel de Ville, le journaliste en titre, le conseiller politique, le directeur de conscience de la Commune nouvelle, et le plan qu’il prêche depuis trois ans, sous l’obsession d’une idée fixe, se réduit au meurtre pratiqué en grand, tout de suite et sans phrases. « Donnez-moi, disait-il à Barbaroux[143], 200 Napolitains armés de poignards et portant à leur bras gauche un manchon en guise de bouclier ; avec eux je parcourrai la France et je ferai la révolution. » Selon lui, il faut supprimer 260000 hommes « par humanité » ; car, sans cela, point de salut pour les autres. « L’Assemblée nationale peut encore sauver la France : il lui suffira de décréter que tous les aristocrates porteront un ruban bleu et qu’on les pendra dès qu’on en trouvera trois ensemble. » — Un autre moyen « serait d’attendre dans les défilés des rues et des promenades les royalistes et les Feuillants pour les égorger. Si, sur cent hommes tués, il y à dix patriotes, qu’importe ? C’est quatre-vingt-dix hommes pour dix, et puis on ne peut pas se tromper : tombez sur ceux qui ont des voitures, des valets, des habits de soie, ou qui sortent des spectacles ; vous êtes sûrs que ce sont des aristocrates ». — Il est visible que la plèbe jacobine a trouvé l’état-major qui lui convient ; l’un et l’autre s’entendront sans difficulté ; pour que le massacre spontané devienne une opération administrative, les Nérons du ruisseau n’ont qu’à prendre le mot d’ordre auprès des Nérons de l’Hôtel de Ville.

  1. Expression de La Fayette dans son adresse à l’Assemblée.
  2. La Fayette, Mémoires, I, 452. — Malouet (II, 213) dit 70 directoires.
  3. Cf., par exemple, Archives nationales, AF, H, 116. Pétition de 228 notables de Montargis.
  4. Pétition dite des 20000, présentée par MM. Guillaume et Dupont de Nemours. — Cf. Mortimer-Ternaux, I, 278. — Selon Buchez et Roux, la pétition ne contenait que 7411 noms.
  5. Mortimer-Ternaux, I, 277.
  6. Moniteur, XIII, 89. L’arrêté (7 juillet) est motivé avec une précision et une force admirables. Comparé aux amplifications vagues et ampoulées des adversaires, il fait mesurer la distance intellectuelle des deux partis.
  7. 339 voix contre 224. — Rœderer, Chronique des cinquante jours ; 79 : « Un grand mouvement s’opérait en faveur du roi, dans l’opinion de la majorité des habitants de Paris. » — Camille. Desmoulins, par Jules Claretie, 191. Article de C. Desmoulins : « Cette classe de petits commerçants, de boutiquiers qui ont plus peur des révolutionnaires que des hulans… »
  8. Mortimer-Ternaux, I, 236. Lettre de Rœderer au président de l’Assemblée nationale, 25 juin : « Monsieur le Président, j’ai l’honneur de prévenir l’Assemblée qu’il se porte vers le château un rassemblement armé. »
  9. Mortimer-Ternaux, I, 245, 246. — II, 81, 131, 148, 170.
  10. Meurtre de M. Duhamel, sous-lieutenant de la garde nationale, aux Champs-Élysées, par les Marseillais.
  11. Lettre de Vergniaud et Guadet au peintre Boze (dans les Mémoires de Dumouriez). — Rœderer, Chronique des cinquante jours, 295 : — Bertrand de Moleville, Mémoires, III, 29.
  12. Moniteur, XIII, 155, séance du 16 juillet. — Mortimer-Ternaux, II, 69 : « Honorés de vos bontés, dit Manuel, les citoyens avaient des titres pour se présenter chez le premier fonctionnaire de la nation… La maison du prince doit être ouverte comme une église. C’est outrager le peuple que de le craindre. Si Louis XVI eût eu l’âme de Marc-Aurèle, il serait descendu dans ses jardins pour consoler cent mille âmes des lenteurs d’une révolution… Jamais il n’y eut moins de voleurs aux Tuileries que ce jour-là ; car les courtisans avaient pris la fuite… Le bonnet rouge a honoré la tête de Louis XVI ; ce devrait être sa couronne. » À ce moment solennel, le roi a fraternisé avec le peuple, et « le lendemain, c’est le même roi qui trahit, qui calomnie, qui déshonore le peuple ! » — Le galimatias de Manuel dépasse tout ce qu’on peut imaginer : « Dès lors s’élève dans les lambris du Louvre, au confluent de la liste civile, un autre canal qui creuse dans les ténèbres un cachot à Pétion… Le département, en frappant la municipalité, explique comment, dans la fête de la Loi, il représentait la Loi sous la figure d’un crocodile, » etc.
  13. Moniteur, XIII, 93, séance du 9 juillet. — 27, séance du 2 juillet.
  14. Ib., XII, 751, séance du 24 juin. XIII, 33, séance du 3 juillet.
  15. Ib., XIII, 224, séance du 23 juillet. Deux prêtres insermentés venaient d’être massacrés à Bordeaux, et leurs têtes promenées sur des piques. Ducos ajoute : « Depuis que le pouvoir exécutif a mis son veto sur les lois répressives du fanatisme, les exécutions populaires commencent à se renouveler. Quand les tribunaux ne font pas justice… je n’achève pas. » — Ib., XIII, 301, séance du 31 juillet.
  16. Moniteur, XIII, 72, séance du 7 juillet. Discours du roi à l’Assemblée après le baiser Lamourette : « Je vous avoue, Monsieur le Président, qu’il me tardait bien que la députation arrivât, pour pouvoir courir à l’assemblée. »
  17. Ib., XIII, 323, séance du 3 août. La déclaration lue au nom du roi doit être pesée phrase à phrase ; elle résume toute sa conduite avec une exactitude parfaite, et finit ainsi : « Qu’est-ce que des dangers personnels à un roi à qui l’on veut enlever l’amour de son peuple ? C’est là qu’est la véritable plaie de mon cœur. Un jour peut-être le peuple saura combien son bonheur m’est cher, combien il fut toujours et mon seul intérêt et mon premier besoin. Que de chagrins pourraient être effacés par la plus légère marque de son retour ! »
  18. Moniteur, XIII, 33, 56 bis, 85, 97, séances des 3, 5, 6 et 9 juillet.
  19. Moniteur, XIII, 126, 170, 273, séances des 12, 17, 28 juillet. — Mortimer-Ternaux, II, 122, séance du 23 juillet. Adresses du conseil municipal de Marseille, des fédérés, des pétitionnaires d’Angers, des volontaires de la Charente, etc. : « Une monarchie héréditaire est contraire aux droits de l’homme. Prononcez la déchéance, et la France est sauvée… Osez frapper du glaive de la loi un fonctionnaire parjure et conspirateur… La Fayette est le plus méprisable, le plus criminel,… le plus infâme des assassins du peuple, » etc.
  20. Mortimer-Ternaux ; II, 126. — Bertrand de Moleville, III, 294.
  21. Moniteur, XIII, 325, séance du 3 août.
  22. Moniteur, XII, 340 : XII, 738.
  23. Moniteur, XIII, 170, 171, 187, 208, 335, séances des 17, 18, 23 juillet, 5 août.
  24. Moniteur, XIII, 187, séance du 18 juillet. « Les tribunes applaudissent, l’Assemblée murmure. » — 208 (21 juillet). « Murmures, huées, cris : À bas l’orateur ! dans les tribunes. » Le président les rappelle à l’ordre cinq fois et toujours inutilement. — 224 (23 juillet). « Les tribunes applaudissent, de longs murmures se font entendre dans l’Assemblée. »
  25. Buzot, Mémoires (édit. Dauban), 83 et 84 : « La majorité du peuple français soupirait après la royauté et la Constitution de 1791… C’était à Paris surtout que ce vœu était le plus général et craignait le moins de se manifester dans les conversations particulières et dans les sociétés privées. Il n’y avait que quelques hommes dont les âmes nobles et élevées se sentaient dignes d’être républicains… Le reste ne désirait, ne voulait que la Constitution de 1791 et ne parlait des républicains que comme on parle de fous extrêmement honnêtes. »
  26. Duvergier, Collection des lois et décrets, 29 mai 1792, 15 juillet, 16-18 juillet, 6-20 juillet.
  27. Moniteur, XIII, 25, séance du 1er juillet. Pétition de 150 citoyens actifs de la section Bonne-Nouvelle.
  28. Mortimer-Ternaux, II, 194. — Buchez et Roux, XVI, 253. Le décret de licenciement ne fut rendu que le 12 août ; mais dès le 31 juillet la municipalité le demandait, et, dans les jours qui suivent, plusieurs grenadiers jacobins viennent à l’Assemblée nationale fouler aux pieds leur bonnet à poil et se coiffer du bonnet rouge.
  29. Mortimer-Ternaux, II, 192 (arrêté municipal du 6 août).
  30. Décret du 2 juillet.
  31. Mortimer-Ternaux, II, 129. — Buchez et Roux, XV, 458. D’après le rapport du ministre de la guerre, lu le 30 juillet dans la séance du soir, 5314 fédérés départementaux étaient partis de Paris entre le 14 et le 30 juillet ; or, le 17 juillet, Pétion écrivait que le relevé des fédérés présents à Paris était alors de 2960, « dont 2032 se disposaient à se rendre au camp de Soissons ». — La comparaison de ces trois chiffres conduit au chiffre approximatif que j’ai adopté.
  32. Buchez et Roux, XVI, 120, 333, séance des Jacobins, 6 août. Les fédérés « ont pris l’arrêté de surveiller le château, en se rangeant chacun dans les bataillons respectifs de la section dans laquelle ils sont logés, et beaucoup sont incorporés dans les bataillons du faubourg Saint-Antoine ».
  33. Mercure de France, n° du 14 avril 1792. — La Révolution, III, 213.
  34. Barbaroux, Mémoires, 37-40. — Laurent Lautard, Marseille depuis 1789 jusqu’à 1815, I, 134. « Le maire Mourraille », qui les avait recrutés, « était peut-être bien aise d’en soulager le pavé. » — Sur la composition de cette troupe et sur le rôle antérieur de Rébecqui, voyez le livre II, chapitre iv.
  35. Buchez et Roux, XVI, 197 et suivantes. — Mortimer-Ternaux, II, 148. (Les grenadiers n’étaient que 166.) — Moniteur, XIII, 310, séance du 1er août. Adresse des grenadiers : « Ils jurent sur leur honneur n’avoir tiré leurs sabres qu’après un quart d’heure de menaces, d’insultes et d’humiliations, que pressés de défendre leurs vies contre une troupe de brigands armés de pistolets et quelques uns de carabines. » — « La Lecture de ce mémoire est souvent interrompue par les huées des tribunes, malgré les ordres de M. le président. » — Autres huées quand ils défilent.
  36. Le manque d’hommes d’action était le grand embarras du parti jacobin (Correspondance de Mirabeau et du comte de la Marck, II, 326). Lettre de M. de Montmorin, 13 juillet 1792, sur les dispositions du peuple de Paris, qui est las et fatigué à l’excès. « Il ne se portera à rien ni pour ni contre le roi… Il ne se remue plus pour rien ; les émeutes sont absolument factices ; cela est si vrai, qu’ils ont été obligés de faire venir du monde du Midi pour en faire. Presque tous ceux qui ont forcé les portes des Tuileries ou plutôt qui y sont entrés, le 20 juin, étaient étrangers ou curieux, rassemblés par le spectacle que présentait cette horde de piques, de bonnets rouges, etc. Tout cela était si poltron, qu’ils s’enfuyaient au seul mouvement de présenter les armes que fit une partie de la garde nationale à l’arrivée d’une députation de l’Assemblée, et les chefs furent obligés de les rassurer et de leur dire qu’on ne voulait pas tirer sur eux. »
  37. Buchez et Roux, XVI, 447. — Chronique des cinquante jours, par Rœderer.
  38. Mortimer-Ternaux, II, 378. — 127 Jacobins d’Arras, conduits par Guffroy et Robespierre jeune, déclarent au directoire qu’ils se présenteront à ses séances pour suivre ses délibérations… « Il est temps que l’œil du maître surveille ses agents. » Là-dessus le directoire donne sa démission (4 juillet 1792). — Ib., 462 (rapport de Leroux, officier municipal). Dans la nuit du 9 au 10 août, le conseil municipal de Paris délibère sous les menaces de mort et les cris furieux des tribunes.
  39. Duvergier, Collection des lois et décrets, 4, 5-8 juillet, 11-12 juillet, 25-28 juillet. — Buchez et Roux, XVI, 250. La section du Théâtre-Français (Danton, président, Chaumette et Momoro, secrétaires) interprète ainsi la déclaration de la partie en danger : « Après que la patrie a été déclarée en danger par les représentants du peuple, le peuple se trouve naturellement ressaisi de la souveraine surveillance. »
  40. Schmidt, Tableaux de la Révolution, I, 99-100. Rapport à Roland, 29 octobre 1792.
  41. Mortimer-Ternaux, II, 199. — Buchez et Roux, XVI, 250. — Moniteur, XIII, 336, séance du 5 août. Discours de Collot d’Herbois.
  42. Moniteur, XI, 20, séance du 4 février. Déjà, dans cette séance, Gorguereau, rapporteur du comité de législation, disait : « Les auteurs de ces adresses multipliées semblent moins demander qu’ordonner… Ce sont toujours les mêmes sections, ou plutôt les mêmes individus, qui vous trompent quand ils vous apportent leurs propres parjures pour ceux de la capitale (les tribunes : À bas le rapporteur !). » — Ib., XIII, 93, séance du 11 juillet. M. Gastelier : « On vous lit sans cesse, au nom du peuple, des adresses qui ne sont pas même le vœu d’une section. Nous avons vu la même personne venir trois fois dans une semaine réclamer au nom de la souveraineté (cris dans les tribunes : À bas ! à bas !). » — Ib., 208, séance du 21 juillet. M. Dumolard : « Vous distinguerez du peuple de Paris ces intrigants subalternes,… ces orateurs habituels de café et de place publique, dont l’existence équivoque fait, depuis longtemps, l’objet de la surveillance et de la sévérité de la police (murmures, huées des tribunes, cris : À bas l’orateur !). » — Mortimer-Ternaux, II, 398. Protestation de la section de l’Arsenal, lue par Lavoisier (le chimiste) : « Le caprice d’une poignée de citoyens devient (ainsi) le vœu d’une immense population. »
  43. Buchez et Roux, XVI, 251. — Mortimer-Ternaux, II, 239 et 243. Le bureau central est d’abord établi dans « les bâtiments du Saint-Esprit, au 2e étage, près le passage qui communique à la maison commune ». Ensuite les commissaires des sections occupent une autre salle presque contiguë à la salle du Trône où siège le conseil municipal, et, dans la nuit du 9 au 10 août, les deux conseils siègent simultanément, pendant quatre heures, à deux pas l’un de l’autre.
  44. Robespierre, 7e lettre à ses commettants. « Les sections,… pendant plus de quinze jours, préparèrent la dernière révolution. »
  45. Robespierre, ib. — Malouet, II, 233, 234. — Rœderer, Chronique des cinquante Jours.
  46. Moniteur, XIII, 318, 319. La pétition semble rédigée par des gens hors d’eux-mêmes : « Si nous ne comptions pas sur vous, je ne vous réponds pas des excès où notre désespoir pourrait nous porter : nous péririons dans les horreurs de la guerre civile, pourvu qu’en mourant nous entraînions avec nous quelques uns des lâches qui nous assassinent. » — Notez que les représentants parlent du même ton. La Source : « Les membres qui sont ici demandent comme vous vengeance. » — Thuriot : « Le crime est atroce. »
  47. Buchez et Roux, XIX, 93, séance du 23 septembre 1792. Discours de Panis : « Beaucoup d’excellents citoyens voulaient des preuves judiciaires, mais les preuves politiques nous suffisaient. » — Vers la fin de juillet, le ministre de l’intérieur avait invité Pétion à envoyer deux officiers municipaux pour visiter les Tuileries ; mais le conseil municipal avait refusé, afin de garder ses alarmes.
  48. Mallet du Pan, Mémoires, I, 303. Lettre de Malouet du 29 juin. — Bertrand de Moleville, Mémoires, II, 301. — Hua, 148. — Weber, II, 208. — Mme Campan, Mémoires, II, 188. Déjà, à la fin de 1791, le roi était averti qu’il courait risque d’être empoisonné par un Jacobin devenu le pâtissier en titre du château. Pendant trois ou quatre mois, il dut manger du pain et des pâtisseries achetées ailleurs en cachette. Le 14 juillet 1792, ses serviteurs le croyaient si menacé, qu’ils l’avaient obligé à mettre un plastron sous son habit.
  49. Moniteur, VIII, 271, 278. Un député, pour excuser les assaillants, prétend que d’Éprémesnil excitait le peuple à se précipiter dans le jardin des Tuileries. Notez que d’Éprémesnil avait été, pendant la Constituante, l’un des hommes les plus marquants de la droite extrême. Duc de Gaëte, Mémoires, I, 18.
  50. La Fayette, I, 465.
  51. Moniteur, XIII, 327. — Mortimer-Ternaux, II, 176.
  52. Moniteur ; XIII, 340. — Le style de ces pétitions est très instructif ; on y voit l’état mental et le degré d’éducation des pétitionnaires, tantôt le demi-lettré qui essaye de répéter les raisonnements du Contrat social, tantôt l’écolier emphatique qui y récite des tirades de Raynal, tantôt le scribe du coin qui débite son assortiment de phrases.
  53. Carra, Précis historique sur l’origine et les véritables auteurs de l’insurrection du 10 août. — Barbaroux, Mémoires, 49. — Le directoire d’exécution, nommé par le comité central des fédérés, tint sa première séance au cabaret du Soleil d’or, place de la Bastille, la seconde au Cadran bleu, sur le boulevard, la troisième dans la chambre d’Anthoine, qui logeait alors dans la même maison que Robespierre. C. Desmoulins assistait à cette séance ; les principaux membres de ce directoire étaient Santerre, Westermann, Fournier l’Américain et Lazowski. Un autre plan d’insurrection fut dressé, le 30 juillet ; dans un cabaret de Charenton, par Barbaroux, Rébecqui, Pierre Baille, Héron, et Fournier l’Américain. — Cf. J. Claretie, Camille Desmoulins, 192. Desmoulins écrivait un peu avant le 10 août : « Si l’Assemblée nationale ne croit pas pouvoir sauver la patrie, qu’elle déclare donc qu’aux termes de la Constitution, et comme les Romains, elle en remet le dépôt à chacun des citoyens. Aussitôt on sonne le tocsin, toute la nation s’assemble, chacun, comme à Rome, est investi du droit de punir de mort les conspirateurs reconnus. »
  54. Mortimer-Ternaux, II, 182. Arrêté de la section des Quinze-Vingts, 4 août. — Buchez et Roux, XVI, 402-410. Histoire de la section des Quinze-Vingts.
  55. Moniteur, XIII, 367, séance du 8 août. — Ib., 369 et pages suivantes, séance du 9 août. Lettres et discours des députés maltraités.
  56. Moniteur, 371. Discours de M. Girardin : « J’ai la certitude que la plupart de ceux qui m’insultaient étaient des étrangers. » — Ib, 370. Lettre de M. Froudières : « Un grand nombre de citoyens, sortant de leurs boutiques, s’écriaient : Comment peut-on insulter ainsi des députés ? Sauvez-vous, sauvez-vous ! » — M. Jolivet, qui, le même soir, est allé à la séance des Jacobine, déclare « que les tribunes des Jacobins étaient loin de partager ce délire ». Il a entendu « un particulier dans ces tribunes s’écrier, lorsqu’on proposait de mettre sur la liste la demeure des députés, que c’était une horreur ». — Quantité d’autres détails montrent le petit nombre et la qualité des factieux. — Ib., 374. Discours d’Aubert-Dubayet : « J’ai vu des hommes, revêtus de l’habit de garde national, qui avaient sur la physionomie tout ce que la scélératesse offre de plus horrible. » Il y a « un très grand nombre d’hommes malintentionnés parmi les fédérés ».
  57. Moniteur, XIII, 370. Lettre de M. Dejoly, ministre de la justice. — Ib., 371. Déclaration de M. Jolivet. — Buchez et Roux, XVI, 370, séance des Jacobins, le 8 août au soir. Discours de Goupilleau.
  58. Moniteur, XIII, 370. — Cf. Ib., la lettre de M. Chapron. — Ib., 372. Discours de M. de Vaublanc. — Moore, A journal during a residence in France, I, 25 (9 août) : « L’impertinence du peuple des galeries est intolérable… » Il y eut « un bruyant et universel éclat de rire de toutes les galeries » à la lecture de la lettre dans laquelle un député écrivait qu’on l’avait menacé de lui couper la tête. — « Cinquante membres vociférant à la fois, une tempête auprès de laquelle la nuit la plus bruyante dont j’aie été témoin à la Chambre des Communes était le calme… »
  59. Moniteur, XIII, 371. — La Fayette, I, 467 : « Le 9 août, ainsi qu’on peut le voir dans les éditions du Logographe qui n’ont pas été mutilées, l’Assemblée presque entière se leva pour déclarer qu’elle n’était pas libre. » — Ib., 473 : « Le 9 août, l’Assemblée avait voté un décret pour déclarer qu’elle n’était pas libre. Ce décret fut déchiré le 10, il n’en est pas moins vrai qu’on l’avait rendu. »
  60. Moniteur, XIII, 370, 374, 375. Discours de Rœderer, lettre de M. Dejoly, discours de Pétion.
  61. Mathieu Dumas, Mémoires, II, 461.
  62. Chronique des cinquante jours, par Rœderer. — Mortimer-Ternaux, II, 260. — Buchez et Roux, XVI, 458. — Vers sept heures et demie du matin, il n’y avait que 60 à 80 membres présents (témoignage des deux ministres qui reviennent de l’Assemblée).
  63. Mortimer-Ternaux, II, 205. Au scrutin du 12 juillet, sans compter les malades, les membres en congé ou délégués ailleurs, les morts non remplacés, il s’était déjà trouvé 27 non-répondants, et, depuis, 3 autres s’étaient démis. — Buchez et Roux, XVII, 340 ; séance du 2 septembre 1792. Hérault de Séchelles est élu président par 248 voix sur 257 votants. — Hua, 164 (après le 10 août) : « Nous n’allions plus aux séances que pour constater que nous ne les avions pas abandonnées ; nous ne prenions plus part aux délibérations, et, quand on votait par assis et levé, nous restions assis sur nos bancs ; c’était la seule protestation que nous pussions faire. »
  64. Mortimer-Ternaux, II, 229, 233, 417 et suivantes. M. Mortimer-Ternaux a le premier exposé, avec pièces à l’appui et discussion critique, la formation de la Commune révolutionnaire. — Les six sections dont il s’agit sont les Lombards, les Gravilliers, Mauconseil, Gobelins, Théâtre-Français et Faubourg-Poissonnière.
  65. Par exemple : Enfants-Rouges, Louvre, Observatoire, Fontaine-Grenelle, Faubourg-Saint-Denis, Thermes-de-Julien.
  66. Par exemple : Montreuil, Popincourt, Roi-de-Sicile.
  67. Par exemple : Ponceau, Invalides, Sainte-Geneviève.
  68. Mortimer-Ternaux, II, 240.
  69. Ib., 446. Tableau des commissaires qui ont siégé avant 9 heures du matin. — Remarquez que le Tableau général des commissaires des 48 sections qui ont composé le conseil général de la-Commune de Paris le 10 août 1792, n’a été publié que trois ou quatre mois plus tard, et avec toutes les falsifications nécessaires. On le trouvera dans Buchez et Roux, XVI, 450. Relation de l’abbé Sicard : « Dans ce temps-là, une poignée de scélérats, quand la séance générale des sections était terminée, faisaient des arrêtés au nom de toute d’assemblée et les faisaient exécuter, sans qu’ils fussent connus de ceux qui les avaient faits et de ceux qui en étaient les malheureuses victimes. » (Avec pièces à l’appui.)
  70. Mortimer-Ternaux, II, 270, 273. Le procès-verbal officiel de l’interrogatoire de Mandat renferme cinq faux matériels, par omission ou substitution.
  71. Claretie, Camille Desmoulins, 467 (Notes de Topino-Lebrun sur le procès de Danton), paroles de Danton dans son plaidoyer : « Je sortis à une heure (du matin), je fus à la Commune devenue révolutionnaire, je fis l’arrêt de mort de Mandat, qui avait l’ordre de tirer sur le peuple. » Danton dit au même endroit : « J’avais préparé le 10 août. » — Très certainement, de une heure à sept heures du matin (heure du meurtre de Mandat), il a été le meneur en chef de la Commune insurrectionnelle. Nul n’était si puissant, si dominateur, si bien doué physiquement pour régner dans un tel conciliabule : de plus, parmi ces nouveaux venus, il était le seul connu et le seul accrédité par son office de substitut du procureur-syndic. De là son prestige après la victoire et sa nomination au ministère de la justice. Son supérieur hiérarchique, le procureur-syndic Manuel, qui était là aussi et signait, se montra sans doute le pauvre homme qu’il était, sensible et furieux, phraseur et ridicule. C’est pourquoi on le laissa procureur-syndic, à l’état d’instrument et de domestique. — Beaulieu, Essais sur le Révolution française, III, 454 : « Rossignol s’est vanté lui-même d’avoir commis cet assassinat. »
  72. Pièces intéressantes pour l’histoire, par Pétion, 1793 : « Je désirais l’insurrection, mais je tremblais qu’elle ne réussit pas. Ma position était critique ; il fallait faire mon devoir de citoyen, sans manquer à celui de magistrat ; il fallait conserver tous les dehors et ne pas m’écarter des formes. Quoiqu’on eût projeté de me consigner chez moi, on oubliait, on tardait de le faire. Qui croyez-vous qui envoya par plusieurs fois presser l’exécution de cette mesure ? C’est moi ; oui, c’est moi. »
  73. En ce moment, Napoléon était au Carrousel, chez un frère de Bourrienne : « Je pus voir à mon aise, dit-il, tous les détails de la journée… Le roi avait pour sa défense au moins autant de troupes qu’en eut depuis la Convention, le 13 vendémiaire, et les ennemis de celle-ci étaient bien autrement disciplinés et redoutables. La plus grande partie de la garde nationale se montra pour le roi : on lui doit cette justice. »
  74. Procès-verbal de Leroux. Du côté du jardin, le long de la terrasse qui est au bord de l’eau, puis au retour, « peu de cris de Vive le roi ! beaucoup de Vive la nation ! Vivent les sans-culottes ! À bas le roi ! À bas le Veto ! À bas le gros cochon ! etc. — Mais je puis attester que toutes ces injures ne furent répétées, depuis le pont tournant jusqu’au parterre, que par une douzaine d’hommes, parmi lesquels étaient cinq à six canonniers qui suivaient le roi, absolument comme les mouches poursuivent l’animal qu’elles se sont acharnées à tourmenter. »
  75. Mortimer-Ternaux, III, 223, 275. — Lettre de Bonnaud, chef de bataillon de Sainte-Marguerite : « Je ne puis éviter de marcher à leur tête sous aucun prétexte… Je ne violerai jamais la Constitution, à moins que je n’y sois forcé. » — La section des Gravilliers et celle du Faubourg-Poissonnière ont cassé leurs commandants et en ont nommé d’autres.
  76. Mortimer-Ternaux, IV, 342. Discours de Fabre d’Églantine aux Jacobins, 5 novembre 1792 : « Il faut le déclarer hautement : ce sont les mêmes hommes qui ont pris les Tuileries, qui ont enfoncé les prisons de l’Abbaye, celles d’Orléans et celles de Versailles. »
  77. À cet égard, l’émeute du Champ de Mars (17 juillet 1791), la seule qui ait été réprimée, est très instructive : « La garde nationale, ne voulut pas mettre bas les armes, selon la coutume, au commandement de la foule ; en conséquence, selon la coutume, la foule se mit à la lapider… Être privés de leurs amusements du dimanche, parader sous un soleil brûlant, rester debout comme des dindons de fête publique, pour être assommés à coups de briques, cela fut un peu trop pour la patience des gardes nationaux ; en sorte que, sans attendre les ordres, ils firent feu et tuèrent une ou deux douzaines de déguenillés. Les autres détalèrent, comme de braves garçons. Si la garde nationale eût attendu des ordres, je crois qu’avant d’en recevoir un seul elle eût été assommée jusqu’au dernier homme… La Fayette avait failli être tué le matin ; le pistolet rata sur sa poitrine. L’assassin fut arrêté aussitôt, mais il le fit mettre en liberté. » (Gouverneur Morris, lettre du 20 juillet 1791.) — Pareillement, le 29 août 1792, à Rouen, la garde nationale qui défend l’hôtel de ville se laisse lapider pendant plus d’une heure, plusieurs sont blessés. Les magistrats font toutes les concessions, emploient tous les ménagements ; le maire répète cinq ou six fois les sommations légales. À la fin, la garde nationale, presque forcée, s’écrie : « Si l’on ne nous permet pas de repousser la force par la force, nous allons nous retirer. » Elle tire, il y a 4 tués, 2 blessés et la foule se disperse. (Archives nationales, F7, 2265. Procès-verbal de la municipalité de Rouen, 29 août ; adresse de la municipalité, 28 août ; lettre du lieutenant-colonel de la gendarmerie, 30 août, etc.)
  78. Procès-verbal de Leroux. — Chronique des cinquante jours, par Rœderer. — Détails particuliers sur la journée du 10 août, par un bourgeois de Paris, témoin oculaire (1822).
  79. Barbaroux, Mémoires, 69 : « Tout assurait la victoire à la cour, si le roi n’eût pas quitté son poste… S’il se fût montré, s’il fût monté à cheval, la très grande majorité des bataillons de Paris se fût déclarée pour lui. »
  80. Révolutions de Paris, n° du 11 août 1792 : « Le 10 août 1792 est encore plus affreux que le 24 août 1572, et Louis XVI, bien autrement monstre que Charles IX. » — « On trouva dans les caves plusieurs milliers de torches apparemment déposées là pour incendier Paris au signal du moderne Néron. » — N° du 18 août : « La place de Louis Néron et de Médicis Antoinette n’est point dans les tours du Temple ; le soir même du 10 août, leur tête devait tomber sous la guillotine. » (Détails circonstanciés d’un projet du roi pour faire massacrer les députés patriotes, intimider Paris par le pillage en grand et par la guillotine en permanence.) — « L’ogre couronné et sa panthère autrichienne… »
  81. Récit du ministre Dejoly (écrit quatre jours après l’événement). Le roi part vers huit heures et demie. — Cf. Mémoires de Mme Campan, et Moniteur, XIII, 378.
  82. Révolutions de Paris, n° du 18 août. Un sans-culotte sort des rangs, veut empêcher le roi de passer ; l’officier de garde le raisonne, et là-dessus le sans-culotte tend la main au roi : « Touchez la, f…, vous aurez pris la main d’un brave homme. Mais je n’entends pas que votre g… de femme aille avec vous à l’Assemblée ; nous n’avons pas besoin de cette p… » — « Louis XVI, dit Prudhomme, continua son chemin, sans être frappé du beau mouvement de cet homme. » — Ceci est, je crois, le chef-d’œuvre de l’interprétation jacobine.
  83. Mortimer-Ternaux, « II, 311, 325. Au bas de l’escalier, le roi avait dit à Rœderer : « Que vont devenir les personnes qui sont demeurées là-haut ? — Sire, elles sont en habit de couleur, à ce qu’il m’a paru ; celles qui ont des épées n’auront qu’à les quitter, vous suivre et sortir par le jardin. » En effet, un certain nombre de gentilshommes partirent ainsi ; et la plupart des autres se sauvèrent du côté opposé, par la galerie du Louvre.
  84. Maton de la Varenne, Histoire particulière, etc., 109. Témoignage du valet de chambre Lorimier de Chamilly, avec qui Maton fut détenu à la Force.
  85. Lavalette, Mémoires, I, 81, « Là, nous trouvâmes le grand escalier barré par une sorte de poutre placée en travers, et défendu par plusieurs officiers suisses qui disputaient poliment le passage à une cinquantaine de furieux dont l’habillement affecté ressemblait beaucoup à celui des brigands de nos mélodrames. Ils étaient ivres, et l’accent de leur grossier langage, leurs jurements bizarres, signalaient la ville de Marseille qui les avait vomis. »
  86. Mortimer-Ternaux, II, 314, 317 (interrogatoire de M. de Diesbach). « Ils reçurent l’ordre de ne tirer que lorsqu’on leur en donnerait le commandement, et de ne pas tirer que la garde nationale n’en eût donné l’exemple. »
  87. Buchez et Roux, XVI, 443. Récit de Pétion. — Peltier, Histoire du 10 août.
  88. M. de Nicolay écrit le lendemain, 11 août : « Les fédérés tirèrent les premiers ; alors (il y eut) un moment de fusillade très vive des fenêtres du château. ». (Le Comte de Fersen et la cour de France, II, 347.)
  89. Mortimer-Ternaux, II, 491. L’abandon des Tuileries est prouvé par la petitesse des pertes des assaillants (État des morts et blessés marseillais, des morts et blessés brestois, dressé le 16 octobre 1792. — État des secours accordés aux Parisiens blessés, aux veuves, orphelins et ascendants des Parisiens tués, octobre 1792 et juin 1794). — Le total est de 74 morts et de 54 blessés grièvement. Les deux corps les plus engagés sont les Marseillais, qui ont 22 morts et 14 blessés, les Brestois, qui ont 2 morts et 5 blessés. Les sections qui ont subi les plus grosses pertes sont les Quinze-Vingts (4 morts et 4 blessés), le Faubourg-Montmartre (3 morts), les Lombards (4 blessés), les Gravilliers (3 blessés). — Sur 21 sections dont on a les réponses, 7 déclarent qu’elles n’ont pas eu un seul mort. — Au contraire, le régiment suisse a perdu 760 soldats et 26 officiers.
  90. Récit de Napoléon.
  91. Récit de Pétion.
  92. Prudhomme, Révolutions de Paris, XIII, 236 et 237. — Barbaroux, 73. — Mme Campan, II, 250.
  93. Mortimer-Ternaux, II, 258. — Moore, I, 59. Quelques voleurs furent tués ; Moore en vit jeter un en bas du grand escalier.
  94. Michelet, III, 289.
  95. Mercier, le Nouveau Paris, II, 108. — Le comte de Fersen et la cour de France, II, 348. Lettre de Sainte-Foix, 11 août) : « Les caves ont été enfoncées et plus de 10000 bouteilles de vin, dont j’ai vu les débris dans la cour, ont tellement enivré le peuple, que je me suis pressé de terminer une enquête imprudemment entreprise au milieu de 2000 ivrognes ayant des armes nues, qu’ils maniaient très imprudemment ».
  96. Récit de Napoléon. — Mémoires de Barbaroux.
  97. Moniteur, XIII, 387. — Mortimer-Ternaux, II, 340.
  98. Mortimer-Ternaux, II, 303. Paroles du président Vergniaud en recevant Louis XVI. — Ib., 340, 342, 350.
  99. Mortimer-Ternaux, 356, 357.
  100. Ib., II, 337. Discours d’Huguenin, président de la Commune, à la barre de l’Assemblée nationale : « Le peuple, qui nous envoie vers vous, nous a chargés de vous déclarer qu’il vous investissait de nouveau de sa confiance ; mais il nous a chargés en même temps de vous déclarer qu’il ne pouvait reconnaître, comme juge des mesures extraordinaires auxquelles la nécessité et la résistance à l’oppression l’ont porté, que le peuple français, votre souverain et le nôtre, réuni dans ses assemblées primaires. »
  101. Duvergier, Collection des lois et décrets (du 10 août au 20 septembre).
  102. Ib., 11-12 août : « L’Assemblée nationale, considérant qu’elle n’a pas le droit de soumettre à des règles impératives l’exercice de la souveraineté dans la formation d’une Convention nationale,… invite les citoyens à se conformer aux règles suivantes ».
  103. Ib., 11 août (article 8).
  104. Ib., 10-12 août et 28 août.
  105. Ib., 10 août, 13 août. — Cf. Moniteur, XIII, 399, séance du 12 août.
  106. Moniteur, III, 399, 18 août…
  107. Ib., 25 août et 3 septembre. Dès le 11 août, l’Assemblée rend des décrets pour faire élargir Saint-Huruge et annuler le mandat d’arrêt décerné contre Anthoine.
  108. Ib., 14 août.
  109. Ib., 14 août. Décret pour dépecer les biens des émigrés en morceaux de deux à quatre arpents, afin de « multiplier les petits propriétaires ». — Ib., 2 septembre. Autres décrets contre les émigrés et leurs parents, 15, 23, 30 août, 5 et 9 septembre.
  110. Ib., 26 août. Autres décrets contre les personnes ou les biens ecclésiastiques, 17, 18, 19 août, 9 et 19 septembre.
  111. Ib., 20 septembre.
  112. Malouet, II, 241.
  113. Mercure de France, n° du 21 juillet 1792.
  114. Révolutions de Paris, XIII, 137.
  115. Mallet du Pan, Mémoires, I, 322. Lettres à Mallet du Pan, 4 août et jours suivants.
  116. Buchez et Roux, XVI, 446. Récit de Pétion. — Arnault, Souvenirs d’un sexagénaire, I, 342. (Témoin oculaire, le 10 août) : « Le massacre ne s’étendit guère hors du Carrousel et ne franchit pas la Seine. Partout ailleurs, je trouvai la population aussi tranquille que si rien ne s’était passé. Dans l’intérieur de la ville, le peuple montrait à peine quelque étonnement ; on dansait dans les guinguettes. Au Marais, où je demeurais alors, on n’en était qu’à soupçonner le fait, comme à Saint-Germain on disait qu’il y avait quelque chose à Paris, et l’on attendait impatiemment que le journal du soir dit ce que c’était ».
  117. Moore, I, 122. — Même spectacle dans les autres crises de, la Révolution. Le 6 octobre 1789 (Sainte-Beuve, Causeries du lundi, XII, 461), Sénac de Meilhan, dans une soirée, entend les conversations suivantes : « Avez-vous vu passer le roi ? disait l’un. — Non, j’étais à la comédie. — Molé a-t-il joué ? — Pour moi, j’ai été obligé de rester aux Tuileries, il n’y a pas eu moyen de sortir avant neuf heures. — Vous avez donc vu passer le roi ? — Je n’ai pas bien distingué, il faisait nuit. » — Un autre : « Il faut qu’il ait mis plus de six heures à venir de Versailles. » — D’autres ajoutaient froidement quelques circonstances. — Ensuite : « Jouez-vous au whist ? — Je jouerai après souper, on va servir. » Quelques chuchotages, un air de tristesse passagère. On entendit du canon. « Le roi sort de l’Hôtel de Ville, ils doivent être bien las. » On soupe ; propos interrompus ; on joue au trente-et-quarante, et, tout en se promenant, en attendant le coup et surveillant sa carte, on dit quelques mots : « Comme c’est affreux ! » et quelques-uns causent à voix basse, brièvement. Deux heures sonnent, chacun défile et va se coucher. — De telles gens vous semblent bien insensibles. Eh bien, il n’en est pas un qui ne se fût fait tuer aux pieds du roi. » — Le jeudi 23 juin 1791, à la nouvelle de l’arrestation du roi à Varennes, « les promenades du bois de Boulogne, des Champs-Élysées étaient remplies de monde qui partait d’un ton de frivolité des objets les plus graves, et l’on y voyait des jeunes gens prononcer des arrêts de mort en folâtrant avec des courtisanes ». (Mercure de France, n° du 9 juillet 1791. En tête, petite pièce intitulée : Dépit d’un amant.) — Voyez au livre III, chapitre iii, les sentiments de la population en mai et juin 1793.
  118. Moniteur, XIII, 290 (29 juillet) et 278 (30 juillet).
  119. Archives nationales, F7, 145. Lettre de Santerre au ministre de l’intérieur, 16 septembre 1792, avec l’état quotidien de tous les hommes partis de Paris du 3 au 15 septembre, total 18635, dont 15504 volontaires. Autres lettres du même, indiquant les départs subséquents : le 17 septembre, 1071 hommes ; pas de départs les jours suivants ; le 21 septembre, 243 ; le 22, 150 ; du 22 au 26, 813 ; le 1er octobre, 113 ; les 2 et 3 octobre, 1088 ; le 4 octobre, 1620 ; le 16 octobre, 196, etc. — Je crois que, parmi les partants, il y en a qui sont de passage à Paris et viennent de la province ; cela empêche de calculer le chiffre exact des volontaires parisiens. M. de Lavalette, volontaire lui-même, dit 60000, mais sans preuves à l’appui.
  120. Mortimer-Ternaux, II, 362.
  121. Soulavie, Vie privée du maréchal duc de Richelieu, IX, 384. — « On à peine à concevoir, dit La Fayette (Mémoires, I, 454), comment la minorité jacobine et une poignée de prétendus Marseillais se sont rendus maîtres de Paris, tandis que la presque totalité des 40000 citoyens de la garde nationale voulait la Constitution. »
  122. Hua, 169.
  123. Moniteur, XIII, 437, séance du 16 août ; applaudissements réitérés et impression.
  124. Rœderer, Œuvres complètes, VIII, 477 : « Les orateurs des clubs montraient aux prolétaires la France comme une proie qui leur était assurée, s’ils voulaient la saisir ».
  125. Moore, I, 303-309.
  126. Archives nationales, 474, 426. Section des Gravilliers, lettre de Charles Chemin, commissaire, à Santerre, et déposition de Hingray, cavalier de la gendarmerie nationale, 11 août.
  127. Beaumarchais, Œuvres complètes. Lettre du 12 août 1792. — Cette lettre, très curieuse, montre bien la composition des attroupements à cette époque : de petites bandes de vrais brigands et voleurs qui complotent un bon coup, et une foule qui, effrayée, affolée, peut devenir féroce, mais reste probe.
  128. Paroles de Hobbes, appliquées par Rœderer à la démocratie de 1792 : « In democratia tot possent esse Nerones quot sunt oratores qui populo adulantur ; simul et plures sunt in democratia, et quotidie novi suboriuntur. »,
  129. Lucas de Montigny, Mémoires de Mirabeau, II, 231 et suivantes. La préface que Manuel mit en tête de son édition est un chef-d’œuvre de sottise et d’impertinence. — Peltier, Histoire du 10 août, II, 205. — Manuel, « sorti d’une petite boutique de Montargis, allait dans les sixièmes étages colporter des brochures ordurières. Il s’était emparé des lettres de Mirabeau aux bureaux de la police, et les avait vendues 2000 écus. » (Témoignage du juge de paix Bosquillon.)
  130. La Fayette, I, 467, 471 : « La reine avait fait remettre 50000 écus à Danton peu de temps avant ces terribles journées. » — « La cour payait Danton depuis deux ans et l’employait comme espion des Jacobins. » — Correspondance de Mirabeau et du comte de la Marck, III, 82. Lettre de Mirabeau, 10 mars 1791 : « Danton a reçu hier 30000 livres ». — Autres témoignages : Bertrand de Moleville, I, 354 ; II, 288. — Brissot, IV, 193. — Miot de Melito, Mémoires, I, 40, 42. Miot assistait aux conversations de Danton, Legendre, etc., à la table de Deforgues, ministre des affaires étrangères : « Danton ne déguisait pas son goût pour les plaisirs et pour l’argent, et se moquait des vains scrupules de conscience et de délicatesse. » — « Legendre ne tarissait pas sur les éloges de Danton, quand il parlait de ses talents comme homme public ; mais il le blâmait hautement de ses mœurs, de ses goûts fastueux, et ne s’associa jamais à aucune de ses spéculations honteuses. » — La thèse contraire a été soutenue par Robinet et Bougeart dans leurs études sur Danton. La discussion serait trop longue. Les points à noter sont les suivants : 1° Danton, avocat au conseil du roi en mars 1787, perd en 1791 environ 10000 francs sur le remboursement de sa charge. 2° Par son contrat de mariage en juin 1787, il ne se reconnaît que 12000 francs de patrimoine en terres et en maisons, et sa femme ne lui apporte que 20000 francs de dot. 3° De 1787 à 1791, il a dû peu gagner d’argent, étant assidu aux Cordeliers et absorbé par la politique ; Lacretelle l’a vu dans les émeutes dès 1788. 4° Il laisse en mourant environ 85000 francs en biens nationaux achetés en 1791. 5° Probablement il avait, outre cela, des propriétés et valeurs sous le nom de tiers qui les gardèrent après sa mort (Comte de Martel, Types révolutionnaires, seconde partie, 139. Enquête de Blache à Choisy-sur-Seine où un certain Fauvel semble avoir été le prête-nom de Danton). — Voir, sur cette question, les Avocats aux conseils du roi, par Émile Bos, 513 à 520. Il résulte des comptes établis par M. Bos que Danton, à la fin de 1791, avait environ 53000 francs de dettes ; c’est ce trou qui fut bouché par l’argent de la cour. D’autre part, Danton, avant la Révolution, signe d’Anton, même en écriture authentique, ce qui est une usurpation de noblesse et pouvait alors le conduire aux galères. — La double infidélité dont il s’agit a dû être fréquente, car les meneurs n’étaient rien moins que délicats. Le 7 août, Mme Élisabeth dit à M. de Montmorin que l’insurrection n’aurait pas lieu, que « Pétion et Santerre s’y étaient engagés et qu’ils avaient reçu 750000 livres pour l’empêcher et pour ramener les Marseillais dans le parti de Sa Majesté ». (Malouet, II, 233.) — Sans doute, en employant l’argent du roi contre le roi, Santerre a cru faire une action patriotique. Au fond de toute émeute il y a de l’argent dépensé, au moins pour faire marcher les agents subalternes et pour faire boire.
  131. Buchez et Roux, XXVIII, 92. Lettre de Gadolle à Roland, octobre 1792, d’après le récit du maître de quartier de Varlet au collège d’Harcourt.
  132. Ib., XIII, 254.
  133. Camille Desmoulins, par Jules Claretie, 238 (en 1775 et en 1786) : « L’instruction subsiste ; malheureusement elle est probante. » — Westermann fut dénoncé pour ces faits en décembre 1792 par la section des Lombards, « preuves en main ». — Gouverneur Morris, si bien informé, écrit à Washington le 10 janvier 1793 : « La retraite du roi de Prusse a valu à Westermann environ 10000 livres sterling. Là-dessus le conseil exécutif… a provoqué une poursuite contre lui pour de vieilles affaires de petite filouterie ».
  134. Archives nationales, F7, 4434 (papiers du comité de sûreté générale). Note sur Panis, avec tous les détails et références du fait.
  135. Révolutions de Paris, n° 177 (séance du conseil général de l’Hôtel de Ville, 8 novembre 1792, rapport du comité de surveillance). Sergent avoue, sauf pour une des montres, et dit que « son intention était de payer lesdits effets au prix auquel ils seraient portés. Ce disant, on a remarqué qu’il avait au doigt l’agate réclamée ».
  136. Mortimer-Ternaux, II, 638 ; III, 500 et suivantes ; IV, 132. — Cf. II, 451.
  137. Ib., II, 456.
  138. Buchez et Roux, XVI, 158, 140. Témoignage de Maton de la Varenne, qui a plaidé dans l’affaire.
  139. Dictionnaire biographique, par Eymery (Leipsick, 1807), article Hébert.
  140. Mortimer-Ternaux, III, 484, 601. Cf. Lettre du représentant Cavaignac, ib., 399.
  141. Dictionnaire biographique, article Henriot. — La biographie de plusieurs de ces meneurs subalternes a été très bien faite. Cf. Stanislas Maillard, par Alexandre Sorel ; le Patriote Palloy, par V. Fournel.
  142. Granier de Cassagnac, Histoire des Girondins, 409. — Archives nationales F7, 3196. Lettres de Sade, sur le pillage de sa maison près d’Apt, avec pièces à l’appui et preuves de son civisme, entre autres une pétition rédigée par lui au nom de la section des Piques et lue à la Convention, le 25 brumaire an II. « Législateurs, le règne de la philosophie vient anéantir enfin celui de l’imposture… Le culte d’un Juif, esclave des Romains, ne pouvait convenir aux enfants de Scévola… La prospérité générale, résultat certain du bonheur de l’individu, s’étendra aux régions les plus éloignées de l’univers, et partout l’hydre épouvantable de la superstition ultramontaine, poursuivie par les flambeaux réunis de la raison et de la vertu, n’ayant plus d’asile que les repaires dégoûtants de l’aristocratie expirante, ira périr près d’elle du désespoir de sentir enfin la philosophie triompher sur la terre. »
  143. Barbaroux, Mémoires, 57, 59 Derniers mois de l’Assemblée législative.