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Les Origines de la France contemporaine/Volume 5/Livre II/Chapitre 5

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CHAPITRE V

Paris. — I. Pression de l’Assemblée sur le roi. — Son veto annulé ou éludé. — Ses ministres insultés et chassés. — Usurpations de ses ministres girondins. — Il les renvoie. — Préparatifs d’émeute. — II. La population flottante et indigente de Paris. — Dispositions des ouvriers. — effet de la prédication jacobine. — L’armée révolutionnaire. — Qualité de ses recrues. — Sa première revue. — Son effectif réel. — III. Ses chefs. — Leur comité. — Leurs procédés d’excitation. — IV. Le 20 juin. — Le programme. — Le rassemblement. — Le défilé devant l’Assemblée. — L’irruption dans le château. — Le roi en présence du peuple.

Auparavant, on a si fort ébranlé l’arbre, qu’il chancelle déjà sur sa base. — Toute réduite que soit la prérogative du roi, les Jacobins ne cessent de la lui contester et lui en ôtent jusqu’à l’apparence. Dès la première séance, ils lui ont refusé les titres de Sire et de Majesté : pour eux, il n’est pas, comme le veut la Constitution, le représentant héréditaire du peuple français, mais « un premier fonctionnaire », c’est-à-dire un simple employé, trop heureux de s’asseoir sur un fauteuil égal auprès du président de l’Assemblée, qu’ils appellent « le président de la nation[1] ». À leurs yeux, l’Assemblée est l’unique souveraine. « Tandis que les autres pouvoirs, dit Condorcet, ne peuvent légitimement agir que s’ils sont spécialement autorisés par une loi expresse, l’Assemblée peut faire tout ce qui ne lui est pas formellement interdit par la loi[2] », en d’autres termes interpréter la Constitution, par suite l’altérer, l’abroger, la défaire. En conséquence, au mépris de la Constitution, elle s’est arrogé l’initiative de la guerre[3], et, dans les rares occasions où le roi use de son veto, elle passe outre ou laisse passer outre. Vainement il a rejeté, conformément à son droit légal, les décrets qui persécutent les ecclésiastiques insermentés, qui séquestrent les biens des émigrés, qui établissent un camp sous Paris. Sur la suggestion des députés jacobins[4], les insermentés sont internés, expulsés, emprisonnés par les municipalités et les directoires ; les terres et les maisons des émigrés et de leurs parents sont abandonnées sans résistance à la jacquerie ; le camp sous Paris est remplacé par l’appel des fédérés à Paris. Bref, on élude la sanction du monarque ou l’on s’en dispense. — Quant à ses ministres, « ils ne sont que des commis du corps législatif parés de l’attache royale[5] ». En pleine séance, on les malmène, on les rudoie, on les couvre d’avanies, non seulement comme des laquais mal famés, mais encore comme des malfaiteurs avérés. On les interroge à la barre, on leur défend de quitter Paris avant d’avoir rendu leurs comptes, on visite leurs papiers, on leur impute à crime les expressions les plus mesurées et les actes les plus méritoires, on provoque contre eux les dénonciations, on révolte contre eux leurs subordonnés[6], on institue contre eux un comité de surveillance et de calomnie, on leur montre à tout propos l’échafaud en perspective, on les décrète ou on les menace d’accusation, eux et leurs agents, sous des prétextes si vagues, avec des arguties si misérables[7], par une falsification si visible des faits et des textes, qu’à deux reprises l’Assemblée, contrainte par l’évidence, revient sur son jugement précipité et déclare innocents ceux qu’elle avait condamnés la veille[8]. Rien ne leur sert, ni leur stricte observation de la loi, ni leur soumission aux comités de l’Assemblée, ni leur humble attitude devant l’Assemblée elle-même, « ils ne songent plus qu’à lui faire des compliments et à éviter les galères[9] ». Mais cela ne suffit pas, il faut encore qu’ils soient jacobins, sinon la haute cour d’Orléans sera pour eux, comme pour M. de Lessart, l’antichambre du bagne et de la guillotine. « L’épouvante et la terreur, dit Vergniaud en montrant du doigt les Tuileries, sont souvent sorties, dans les temps antiques et au nom du despotisme, de ce palais fameux : qu’elles y rentrent aujourd’hui au nom de la loi[10] ! »

Même avec un ministère jacobin, elles y sont en permanence. Non seulement Roland, Clavière et Servan ne couvrent pas le roi, mais ils le livrent et, sous leur patronage, il est, avec leur connivence, plus sacrifié, plus harcelé, plus vilipendé qu’auparavant. Dans l’Assemblée, leurs partisans le diffament à tour de rôle, et Isnard propose contre lui l’adresse la plus grossièrement insolente[11]. Devant son palais, ce sont des cris de mort ; c’est un abbé ou un militaire qu’on roue de coups et qu’on traîne dans le bassin des Tuileries ; c’est un canonnier de la garde qui apostrophe la reine comme une poissarde et lui dit : « Que j’aurai de plaisir à mettre ta tête au bout de ma baïonnette[12] ! » — Sous cette double pression du corps législatif et de la rue, on suppose qu’il est maté, on compte sur sa docilité éprouvée, à tout le moins sur son inertie foncière ; on croit avoir fait de lui ce que Condorcet demandait jadis ; une machine à signatures[13]. En conséquence, sans l’avertir et comme si le trône était vacant, Servan vient, de son propre chef, proposer à l’Assemblée le camp sous Paris. De son côté, Roland, en plein conseil, lui lit une remontrance de pédagogue hautain, scrute ses sentiments, lui enseigne ses devoirs, le somme de se convertir « à la religion » nouvelle, de sanctionner le décret contre les ecclésiastiques insermentés, c’est-à-dire de condamner à la mendicité, à la prison, à la déportation 70000 prêtres et religieuses coupables d’orthodoxie, d’autoriser le camp sous Paris, c’est-à-dire de mettre son trône, sa personne et sa famille à la discrétion de 20000 furieux choisis par les clubs et assemblés exprès pour lui faire violence[14] ; bref, d’abdiquer à la fois sa conscience et son bon sens. — Chose étrange ; cette fois le soliveau royal ne se laisse pas ébranler : non seulement il refuse, mais il renvoie ses ministres. Tant pis pour lui ; il signera et les reprendra, coûte que coûte ; puisqu’il s’obstine à rester en travers de la voie, on lui marchera dessus. — Ce n’est pas qu’il soit dangereux et songe à sortir de son immobilité légale. Jusqu’au 10 août, par horreur de l’action et pour ne pas allumer la guerre civile, il rejettera tous les plans qui pourraient amener une rupture ouverte. Jusqu’au dernier jour, il s’en remettra, même pour son salut propre et pour la sûreté de sa famille, à la loi constitutionnelle et à la raison publique. Avant de renvoyer Servan et Roland, il a voulu donner un gage éclatant de ses intentions pacifiques, il a sanctionné la dissolution de sa garde, — il s’est désarmé, non seulement pour l’attaque, mais pour la défense : dorénavant, il attend chez lui l’émeute dont chaque jour on le menace ; il est résigné à tout, sauf à tirer l’épée, et son attitude est celle d’un chrétien dans un cirque[15]. — Mais la proposition d’un camp sous Paris a soulevé une protestation de 8000 gardes nationaux parisiens ; de son camp, La Fayette dénonce à l’Assemblée les usurpations du parti jacobin ; la faction voit son règne menacé par le réveil et l’union des amis de l’ordre. Il lui faut un coup de main : depuis un mois, elle le prépare, et, pour refaire les journées des 5 et 6 octobre, les matériaux ne lui manquent pas.

II

Paris a toujours sa population interlope et flottante, cent mille indigents, parmi eux un tiers de nomades arrivés des départements, « mendiants de race[16] », ceux que déjà, le 13 juillet 1789, Rétif de la Bretonne voyait passer devant sa porte, rue de Bièvre, pour aller rejoindre leurs pareils du faubourg Saint-Antoine, avec eux « les horribles tireurs de bois flotté », débardeurs et conducteurs de trains, nourris dans les forêts de la Nièvre et de l’Yonne, vrais sauvages habitués à manier le croc et la hache, à qui l’occasion suggère des propos de cannibales[17], et qu’on retrouvera aux premiers rangs dans les journées de septembre ; à côté d’eux, leurs femmes, « les femmes de bateaux, qui, aigries par la peine, ne voient, comme l’animal, que le lieu et l’instant présent », et, trois mois auparavant, ont pillé les boutiques des épiciers[18]. Cela fait « une tourbe redoutable qui semble dire, lorsqu’elle s’ébranle : C’est aujourd’hui le dernier jour des riches et des aisés ; demain ce sera notre tour, demain nous coucherons sur l’édredon ». — Plus inquiétante est encore l’attitude des vrais ouvriers, surtout dans les faubourgs. Car d’abord, si le pain est moins cher qu’au 5 octobre, la misère est plus grande. Les industries de luxe chôment depuis trois ans, et l’artisan sans ouvrage a mangé ses petites épargnes. Depuis la ruine de Saint-Domingue et le pillage des épiceries, les denrées coloniales sont hors de prix : le menuisier, le maçon, le serrurier, le fort de la halle n’ont plus leur café au lait le matin[19], et, chaque matin, ils grondent en songeant que la récompense de leur patriotisme est un surcroît de privations.

Mais surtout ils sont devenus Jacobins et, dans leur cervelle oisive, après trente-deux mois de prédications, le dogme de la souveraineté du peuple a poussé de profondes racines. « L’opinion des groupes, écrit un commissaire de police, est que la Constitution est inutile, et que le peuple seul fait la loi. Les citoyens de Paris se croient sur la place publique le peuple, populus, ce que nous appelons universalité des citoyens[20]. » Ne leur dites pas qu’à côté de Paris il y a la France : Danton leur a montré que la capitale « se compose de citoyens qui appartiennent en quelque sorte aux 83 départements, qu’elle est plus à portée qu’aucune autre d’apprécier la conduite des ministres, qu’elle est la première sentinelle de la nation[21] » ; et les voilà sûrs de leur droit. — Ne leur dites pas qu’il y a des autorités compétentes et mieux informées qu’eux : Robespierre leur assure « qu’en matière de génie et de civisme le peuple est infaillible, tandis que tout autre que lui est sujet à de grandes erreurs[22] » ; et les voilà sûrs de leur capacité. — À leurs propres yeux, ils sont les représentants légitimes et compétents de la France, et, depuis trois ans, le thème unique que leur répètent à l’envi leurs courtisans de la presse, du club et de la tribune est le mot du duc de Villeroy à Louis XV enfant : « Voyez mon maître, voyez ce grand royaume. Eh bien, tout cela est à vous, tout cela vous appartient ; vous êtes le maître ! » — Sans doute, pour avaler et digérer une contre-vérité si grossière, il faut des demi-fous ou des demi-brutes ; mais ce sont justement ceux-là que leur capacité d’illusion détache du troupeau raisonnable ou inerte et assemble en une bande dont l’ascendant est irrésistible ; Seuls convaincus que l’attroupement dans la rue est souverain au même titre que la nation dans ses comices, ils sont les seuls qui s’attroupent dans la rue, et ils se trouvent rois, parce que, à force de déraison et d’outrecuidance, ils ont pu croire à leur royauté.

Tel est le nouveau pouvoir qui, dans les premiers mois de 1792, surgit à côté des pouvoirs légaux. La Constitution ne l’a pas prévu ; mais il existe, il se montre, on le voit, on peut compter ses recrues. Le 29 avril, du consentement de l’Assemblée et contrairement à la loi, les trois bataillons du faubourg Saint-Antoine, environ 1500 hommes[23], défilent dans la salle sur trois colonnes, dont l’une de fusiliers et les deux autres d’hommes à piques, « piques de 8 à 10 pieds », d’aspect formidable et de toute espèce, « piques à feuilles de laurier, piques à trèfle, piques à carrelet, piques à broche, piques à cœur, piques à langue de serpent, piques à fourchon, piques à stylet, piques avec hache d’armes, piques à ergots, piques à cornes tranchantes, piques à lance hérissées d’épines de fer ». De l’autre côté de la Seine, les trois bataillons du faubourg Saint-Marcel sont composés et armés de même. Cela fait un noyau de 3000 combattants, et il y en a peut-être 3000 autres pareils dans les autres quartiers de Paris. Ajoutez-y, dans chacun des soixante bataillons de la garde nationale, les canonniers, presque tous forgerons, serruriers, maréchaux ferrants et la majorité des gendarmes, anciens soldats licenciés pour insubordination, qui inclinent naturellement du côté de l’émeute ; en tout, sans compter l’accompagnement ordinaire des vagabonds et des simples bandits, environ 9000 hommes, ignorants, exaltés, mais tous gens d’exécution, bien armés, formés en corps, prêts à marcher, prompts à frapper. À côté des autorités qui parlent, voilà la véritable force ; car elle agit, et il n’y a qu’elle qui agisse. Comme jadis à Rome la garde prétorienne des Césars, comme jadis à Bagdad la garde turque des califes, elle est désormais maîtresse de la capitale, et, par la capitale, de l’État.

III

Telle troupe, tels chefs ; à un taureau il faut des bouviers pour conducteurs, supérieurs à lui d’un degré, mais d’un degré seulement, ayant le costume, la voix et les façons de l’emploi, exempts de répugnances et de scrupules, naturellement durs ou volontairement endurcis, fertiles en ruses de maquignon et en expédients d’abattoir, eux-mêmes du peuple ou feignant d’en être : Santerre, un brasseur du faubourg Saint-Antoine, commandant du bataillon des Enfants-Trouvés, grand et gros homme de parade, à voix de stentor, qui, dans la rue, donne des poignées de main à tout venant et, chez lui, avec l’argent du duc d’Orléans, paye à boire à tout le monde[24] ; Legendre, un boucher colérique, qui jusque dans la Convention gardera ses gestes d’assommeur ; deux ou trois étrangers et aventuriers, bons pour les besognes meurtrières et qui se servent du sabre ou de la baïonnette sans crier gare. — Le premier est un Italien, maître d’anglais, Rotondo, émeutier de profession, qui, convaincu de meurtre et de vol, finira en Piémont par la potence. — Le second est un Polonais, Lazowski, ancien élégant, joli fat qui, avec une facilité slave, est devenu le plus débraillé des sans-culottes : jadis pourvu d’une sinécure, puis jeté brusquement sur le pavé, il a crié dans les clubs contre ses protecteurs qu’il voyait à bas ; on l’a élu capitaine des canonniers du bataillon Saint-Marcel, et il sera l’un des égorgeurs de septembre ; mais son tempérament de salon n’est pas assez fort pour son rôle de carrefour, et il mourra au bout d’un an, brûlé de fièvre et d’eau-de-vie. — Le troisième est un autre tueur en chef de septembre, Fournier, dit l’Américain, ancien planteur, qui de Saint-Domingue a rapporté le mépris de la vie humaine : « avec sa face livide et sinistre, ses moustaches, sa triple ceinture de pistolets, son langage grossier, ses jurons, il à tout l’air d’un pirate[25] ». À côté d’eux on rencontre un petit avocat bossu, Cuirette-Verrières, parleur intarissable, qui, le 6 octobre 1789, paradait sur un grand cheval blanc et depuis a plaidé pour Marat : à ces deux titres, sa figure de fantoche est restée dans l’imagination populaire ; d’ailleurs, les rudes gaillards qui s’assemblent de nuit chez Santerre ont besoin d’un homme de plume et probablement il fournit le style. — Le conciliabule comprend des affidés plus subalternes encore : « Brière, marchand de vin, Nicolas, sapeur au bataillon des Enfants-Trouvés, Gonor, se disant vainqueur de la Bastille[26] », Rossignol, ancien soldat, puis compagnon orfèvre, qui, après avoir présidé aux massacres de la Force, général improvisé, promènera dans la Vendée son incapacité, sa crapule et son brigandage ; d’autres encore, sans doute Huguenin, ex-avocat ruiné, ensuite carabinier, puis déserteur, puis commis aux barrières, maintenant porte-parole du faubourg Saint-Antoine et finalement président de la Commune de septembre ; sans doute aussi le grand aboyeur du Palais-Royal, Saint-Huruge, surnommé le Père Adam, un marquis tombé dans le ruisseau, qui boit avec les crocheteurs, s’habille en portefaix, et, maniant un énorme gourdin, traîne la racaille à ses talons[27]. — Voilà tous les meneurs ; les Jacobins de la municipalité et de l’Assemblée ne prêtent à l’entreprise que leurs encouragements et leur connivence[28] ; il vaut mieux que l’émeute semble spontanée ; par prudence ou pudeur, les Girondins, Pétion, Manuel, Danton lui-même, restent dans l’ombre ; ils n’ont pas besoin d’en sortir. — Si voisins du peuple et si mêlés à la foule, les autres sont plus capables de forger pour leur troupe le roman qui lui convient : c’est un roman adapté aux limites, à la forme et à l’ébranlement de son intelligence, un roman noir et simple comme il en faut pour les enfants, ou plutôt un mélodrame de théâtre forain, avec les bons d’un côté, les méchants de l’autre, au centre un ogre, un tyran, quelque traître infâme qui ne peut manquer à la fin d’être démasqué et puni suivant ses mérites, le tout en tirades ronflantes, et, pour finale, un refrain chanté en chœur. Dans un cerveau brut d’ouvrier surexcité, la politique ne peut entrer qu’à l’état d’images rudement découpées et coloriées, comme en fournissent la Marseillaise, la Carmagnole et le Ça ira. On fabrique à son usage la légende requise ; sous ce verre grossissant et déformé, la plus débonnaire figure lui apparaît avec un aspect diabolique. On lui représente Louis XVI « comme un monstre qui emploie son pouvoir et ses trésors à s’opposer à la régénération des Français. Nouveau Charles IX, il veut porter à la France la désolation et la mort. Va, cruel, tes forfaits auront un terme ! Damiens fut moins coupable que toi. Il fut puni des plus horribles tortures pour avoir voulu délivrer la France d’un monstre. Et toi, dont l’attentat est vingt-cinq millions de fois plus grand, on te laisse l’impunité[29] !… Foulons aux pieds ce simulacre de royauté ! Tremblez, tyrans, il est encore parmi nous des Scévola ! » — Tout cela est débité, déclamé ou plutôt crié publiquement, en plein jour, devant les fenêtres du roi, par des harangueurs montés sur des chaises, et du comité installé chez Santerre partent chaque jour des provocations semblables, tantôt des placards qu’on affiche dans les faubourgs, tantôt des pétitions qu’on colporte dans les sections et dans les clubs, tantôt des motions que l’on agite « dans les groupes des Tuileries, du Palais-Royal, de la place de Grève et surtout de la place de la Bastille » ; Dès le 2 juin, les meneurs ont établi dans l’église des Enfants-Trouvés un nouveau club pour avoir leur officine spéciale et travailler sur place[30]. Comme les démagogues de Platon, ils savent leur métier, ils ont découvert à quels cris tressaille l’animal populaire, par quels ombrages on l’effarouche, par quel appât on l’attire, dans quel chemin il faut l’engager : une fois attiré et engagé, il marchera en aveugle, emporté par son élan involontaire, et écrasera de sa masse tout ce qu’il rencontrera sous les pieds.

IV

L’appât est bien choisi et bien présenté : il s’agit de célébrer l’anniversaire du serment du Jeu de Paume. On plantera un arbre de la Liberté sur la terrasse des Feuillants et l’on présentera à l’Assemblée, puis au roi, « des pétitions relatives aux circonstances » ; par précaution et pour en imposer aux malintentionnés, les pétitionnaires auront leurs armes[31]. — Une procession populaire est attrayante, et tant d’ouvriers ne savent que faire de leur journée vide ! De plus, il est agréable de figurer dans un opéra patriotique, et beaucoup, surtout les femmes et les enfants, désirent voir M. et Mme Veto. On a invité les campagnards de la banlieue[32] ; les rôdeurs et les va-nu-pieds des terrains vagues se mettront certainement de la partie, et l’on peut compter sur les badauds si nombreux à Paris, sur les flâneurs qui s’ajoutent à tout spectacle, sur les curieux qui, de nos jours encore, s’attroupent par centaines le long des quais pour suivre des yeux un chien tombé dans la Seine. Tout cela fera un corps qui, sans y penser, suivra sa tête. À cinq heures du matin, le 20 juin, dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel, des rassemblements sont déjà formés, gardes nationaux, piquiers, canonniers avec leurs canons, gens armés de sabres ou de bâtons, enfants et femmes. — À la vérité, une affiche qui vient d’être posée sur les murs interdit le rassemblement, et des officiers municipaux en écharpe viennent sommer ou supplier la foule de ne pas violer la loi[33]. Mais, dans un cerveau populaire, les idées sont aussi tenaces que courtes. On a compté sur une procession civique, on s’est levé matin pour la faire ; les canons sont attelés, le Mai chargé sur une voiture ; tout est préparé pour la cérémonie ; on s’est donné congé, on ne veut pas rentrer chez soi. D’ailleurs, on n’a que de bonnes intentions ; on sait la loi aussi bien que les municipaux ; on ne s’est « armé que pour la faire respecter et observer ». Enfin, d’autres pétitionnaires armés ont déjà défilé devant l’Assemblée nationale ; on les vaut bien, et, « la loi étant égale pour tous », puisqu’ils ont été admis, on sera admis. En tout cas, on demandera permission à l’Assemblée ; on y va exprès pour cela. Dernier argument et le plus beau de tous : pour prouver aux municipaux qu’on ne veut pas faire d’émeute, on les prie de marcher avec l’émeute.

Cependant les heures s’écoulent, et, dans une foule aigrie par l’attente, ce sont toujours les plus impatients, les plus rudes, les plus enclins aux voies de fait, qui mènent les autres. — Au quartier général du Val-de-Grâce[34], les hommes à piques se jettent sur les canons et les entraînent ; les gardes nationaux laissent faire ; les chefs, Saint-Prix et Leclerc, menacés de mort, n’ont plus qu’à suivre en protestant. — Même spectacle dans la section de Montreuil ; la résistance de quatre commandants de bataillon sur six n’a servi qu’à remettre l’autorité plénière à l’instigateur de l’émeute, et désormais Santerre est le seul chef de l’attroupement. — Vers onze heures et demie, il sort de sa brasserie, et, suivi des canons, du drapeau, du char qui porte le peuplier, il se met en tête du cortège, qui est de « quinze cents personnes » à peu près, « en comprenant les curieux[35] » ; mais la troupe, dans sa marche, grossit comme une boule de neige, et, en arrivant devant l’Assemblée nationale, il a derrière lui sept à huit mille personnes[36]. — Sur la motion de Guadet et de Vergniaud, les pétitionnaires sont introduits : dans une adresse emphatique et menaçante, leur orateur, Huguenin, dénonce les ministres, le roi, les accusés d’Orléans, les députés de la droite, demande « du sang », et annonce que le peuple « debout » est prêt à se faire justice[37]. Ensuite, au bruit des tambours et au son de la musique, pendant plus d’une heure, sous l’œil de Santerre et de Saint-Huruge, la multitude défile à travers la salle : çà et là passent quelques pelotons de gardes nationaux confondus dans la cohue et perdus dans « la forêt ambulante des piques » ; tout le reste, est pure populace, « figures hideuses[38] » dit un député, où la misère et l’inconduite ont laissé leurs stigmates, déguenillés, hommes « sans habit », en manches de chemise, armés de toutes façons, de bisaiguës, de tranchets, de lames de couteau ajustées sur un bâton, l’un avec une scie emmanchée au bout d’une perche longue de dix pieds, parmi eux des enfants, des femmes, quelques-unes brandissant un sabre[39] ; au milieu de ce cortège, une vieille culotte sur une pique avec cette devise : Vivent les Sans-Culottes ! et, sur une fourche, un cœur de veau avec cette inscription : Cœur d’aristocrate : emblèmes significatifs, d’une gaieté sombre, et tels qu’une imagination de fripier ou de boucher peut en trouver pour un carnaval politique. — Effectivement, c’en est un ; on a bu, beaucoup sont ivres[40]. Parader est trop peu, on veut aussi s’amuser : en traversant la salle, on Chante le Ça ira, on danse par intervalles. En même temps, on fait acte de civisme, on crie Vivent les patriotes ! À bas le veto ! On fraternise en passant avec les bons députés de la gauche ; on lance des quolibets à ceux de la droite, on leur montre le poing : tel, connu par sa grande taille, est averti qu’à la première occasion on lui fera son affaire[41]. On étale ainsi devant l’Assemblée des collaborateurs tout prêts et prêts à tout, même contre elle — Pourtant, sauf une grille du jardin enfoncée par la presse et une irruption de la foule sur la terrasse des Feuillants, aucun acte de violence n’a été commis : excepté dans les moments de fureur, le peuple parisien est plutôt bavard et badaud que féroce ; d’ailleurs, jusqu’ici personne ne lui a résisté. Il a tout son soûl de parade et de cris ; plusieurs bâillent d’ennui et de lassitude[42] ; il est quatre heures, voici déjà dix ou douze heures d’horloge qu’ils sont sur leurs jambes. Le flot humain, qui, au sortir de l’Assemblée, est venu se déverser sur le Carrousel, y reste stagnant, et semble prêt à rentrer dans ses canaux ordinaires. — Ce n’est point là le compte des meneurs. Santerre, arrivant avec Saint-Huruge, s’aperçoit qu’il faut une dernière poussée, et décisive ; il crie à ses hommes : « Pourquoi n’êtes-vous pas entrés dans le château ? Il faut y entrer, nous ne sommes descendus ici que pour cela[43]. » — « Le Carrousel est forcé, crie un lieutenant des canonniers du Val-de-Grâce, il faut que le château le soit. Voici la première fois que les canonniers du Val-de-Grâce marchent : ce ne sont pas des j… f… Allons, à moi, canonniers, droit à l’ennemi[44] ! » — Cependant, de l’autre côté de la porte des officiers municipaux, choisis par Pétion parmi les plus révolutionnaires du Conseil, dissolvent la résistance par leurs harangues et leurs injonctions. « Après tout, disait l’un d’eux, nommé Mouchet, le droit de pétition est sacré. » — « Ouvrez la porte, crient Sergent et Boucher-René, personne n’a le droit de la fermer ; tout citoyen a le droit d’entrer[45]. » — Un canonnier lève la bascule, la porte s’ouvre ; en un clin d’œil la cour est remplie[46], la foule s’engouffre sous la voûte et dans le grand escalier avec un tel élan, qu’un canon du Val-de-Grâce, enlevé à bras, arrive jusqu’à la troisième pièce du premier étage. Les portes craquent sous les coups de hache, et, dans la grande salle de l’Œil-de-Bœuf, la multitude se trouve face à face avec le roi.

En pareille circonstance, les représentants de l’autorité publique, directoires, municipalités, chefs militaires et, au 6 octobre, le roi lui-même, ont toujours cédé jusqu’ici ; ils ont cédé ou ils ont péri. Certain de l’issue, Santerre préfère ne pas y assister : en homme prudent, il se réserve, se dérobe, se laisse pousser dans la chambre du Conseil où se sont réfugiés la reine, le petit dauphin et les femmes[47]. Là, avec sa grande taille, sa large corpulence, il leur sert de plastron, il empêche les meurtres inutiles et compromettants. Cependant, dans l’Œil-de-Bœuf, il laisse faire ; sans doute, en son absence, on y fera tout ce qu’il faut, et, selon toute apparence, il a calculé juste. — D’un côté, dans une embrasure de fenêtre, sur une banquette, est le roi, presque seul, et, devant lui, pour toute défense, quatre ou cinq gardes nationaux ; de l’autre côté, dans les appartements, une foule immense qui croît d’heure en heure à mesure que le bruit de l’irruption se répand dans les quartiers voisins, quinze ou vingt mille personnes, un entassement prodigieux, un pêle-mêle traversé par des remous, une mer houleuse de corps qui se froissent et dont un simple flux ou reflux aplatirait contre le mur des obstacles dix fois plus forts, un vacarme à briser les vitres, « des hurlements affreux », des injures, des imprécations. « À bas M. Veto ! Au diable le Veto ! Le rappel des ministres patriotes ! Il faut qu’il signe, nous ne sortirons pas d’ici qu’il ne l’ait fait[48]. » — En avant de tous, Legendre, plus déterminé que Santerre, se déclare l’orateur et le fondé de pouvoir du peuple souverain : « Monsieur, dit-il au roi, et, voyant que celui-ci fait un geste de surprise, oui, monsieur, écoutez-nous, vous êtes fait pour nous écouter. Vous êtes un perfide, vous nous avez toujours trompés, vous nous trompez encore ; mais prenez garde, la mesure est à son comble, le peuple est las de se voir votre jouet. » — « Sire, sire, crie un autre énergumène, je vous demande, au nom de cent mille âmes qui m’entourent, le rappel des ministres patriotes… Je demande la sanction du décret sur les prêtres et les 20000 hommes. La sanction ou vous périrez. » — Peu s’en faut que la menace ne s’accomplisse. Les premiers entrés sont arrivés « la pique en avant », parmi eux « un brigand », avec un bâton emmanché au bout d’une lame d’épée rouillée « très pointue », qui « fonçait » droit vers le roi. Ensuite, et à plusieurs fois, la tentative d’assassinat est reprise opiniâtrement par trois ou quatre furieux résolus à tuer et qui en font le geste, l’un tout grêlé, en haillons, et qui s’excite par « les propos les plus sales », le second, « un soi-disant vainqueur de la Bastille », jadis porte-tête de Foullon et de Bertier, depuis chassé de son bataillon, le troisième, un fort de la halle, qui, « pendant plus d’une heure », armé d’un sabre, fait des efforts terribles pour percer jusqu’au roi[49]. — Rien n’y fait : sous toutes les menaces, le roi demeure impassible. À un grenadier qui veut le rassurer, il prend la main, et l’appuie sur sa poitrine en disant : « Voyez si c’est là le mouvement d’un cœur agité par la crainte[50] ». À Legendre et aux exaltés qui le somment de sanctionner, il répond sans s’émouvoir : « Je ne me suis jamais écarté de la Constitution… Je ferai ce que la Constitution et les décrets m’ordonnent de faire… Vous vous écartez de la loi. » — Et, pendant près de trois heures, toujours debout et bloqué sur sa banquette[51], il persiste sans donner un seul signe de faiblesse ou de colère. — À la longue ce sang-froid fait son effet, et l’impression des spectateurs n’est point du tout celle qu’ils attendaient. Car, bien manifestement, le personnage qu’ils ont devant eux n’est pas le monstre qu’on leur a dépeint, un tyran impérieux et sombre, le Charles IX farouche et sournois qu’ils sifflent au théâtre. Ils voient un homme un peu gros, d’une physionomie placide et bienveillante, que l’on prendrait, s’il n’avait son cordon bleu, pour un bourgeois pacifique[52] ; à ses côtés, ses ministres, trois ou quatre hommes en habit noir, honnêtes gens et bons employés, ont l’air de ce qu’ils sont ; dans une autre embrasure de fenêtre est sa sœur, Mme Élisabeth, jeune figure douce et pure. Ce prétendu tyran est un homme comme les autres ; il parle posément, il dit que la loi est pour lui, et personne ne dit le contraire ; il a peut-être moins de torts qu’on n’a cru. Si seulement il voulait devenir patriote ! — Une femme est là qui brandit une épée surmontée d’une cocarde ; il fait un geste, on lui passe l’épée, il la lève en criant avec la foule : Vive la nation ! Voilà déjà un bon signe. — Un bonnet rouge oscille en l’air au bout d’une perche ; quelqu’un le lui présente, il le met sur sa tête, les applaudissements éclatent, on crie : Vive la nation ! Vive la liberté ! et même Vive le roi ! — Désormais le plus grand danger est passé. Non pas que les assiégeants renoncent à leur siège : « Il a f… bien fait, disent-ils, de mettre le bonnet ; car nous aurions vu ce qui serait arrivé, et f…, s’il ne sanctionne pas le décret sur les prêtres et sur le camp, nous reviendrons tous les jours ; c’est par là que nous le lasserons et que nous nous ferons craindre. » — Mais la journée s’avance ; la chaleur est accablante ; la fatigue extrême, le roi moins déserté et mieux défendu ; cinq ou six députés, trois officiers municipaux, quelques officiers de la garde nationale sont parvenus jusqu’à lui ; Pétion lui-même finit par arriver, et, monté sur un fauteuil, harangue le peuple avec ses flatteries ordinaires[53]. En même temps Santerre, comprenant que l’occasion est perdue, prend l’attitude d’un libérateur et crie de sa grosse voix : « Je réponds de la famille royale : qu’on me laisse faire ». Une haie de gardes nationaux se forme devant le roi, et lentement, péniblement, sur les instances du maire, vers huit heures du soir, la multitude s’écoule.

  1. Moniteur, X, 39 et pages suivantes, séances des 5 et 6 octobre 1791. Discours de Chabot, Couthon, Lequinio, Vergniaud. — Mercure de France, n° du 15 octobre. — Discours de Robespierre, 17 mai 1790 : « Le roi n’est pas le représentant, mais le commis de la nation. » — Cf. Ernest Hamel : Vie de Robespierre.
  2. Moniteur, XIII, 97, séance du 6 juillet 1792.
  3. Buchez et Roux, XIII, 61, 28 janvier 1792. Le roi, avec sa douceur ordinaire, fait remarquer à l’Assemblée l’usurpation qu’elle commet : « La forme que vous avez adoptée est susceptible d’observations importantes ; je ne les développerai pas aujourd’hui : la gravité des circonstances exige que je m’occupe encore plus de maintenir l’accord de nos sentiments que de discuter continuellement mes droits. »
  4. Sauzay, II, 99. Lettre du député Vernerey au directoire du Doubs : « Le directoire du département peut toujours user de la plus grande sévérité contre les séditieux, et, à part l’article de leur pension, suivre la marche qui était tracée dans le décret. Si le pouvoir exécutif voulait entraver les opérations du directoire,… celui-ci aurait son recours à l’assemblée nationale, qui, selon toutes les probabilités, le mettrait à l’abri des attaques ministérielles. » — Moniteur, XII, 202, séance du 23 avril. Rapport de Roland, ministre de l’intérieur. Déjà à cette date, 42 départements ont expulsé ou interné les insermentés.
  5. Mercure de France, n° du 25 février.
  6. Moniteur, X, 440, séance du 22 novembre 1791. On lit une lettre de M. Southon, directeur des monnaies à Pau, « se plaignant, comme d’un ordre arbitraire, d’un ordre du ministre de l’intérieur de se rendre à Pau pour le 25 de ce mois, sous peine de destitution. » — Isnard appuie la plainte. « M. Southon, dit-il, se trouve ici pour travailler à une dénonciation bien détaillée contre le ministre de l’intérieur (les tribunes applaudissent). Si l’on renvoie dans leurs départements les citoyens assez zélés pour faire la guerre aux abus, nous n’aurons jamais de dénonciations (les applaudissements recommencent). » — Ib., X, 504, séance du 29 novembre. Discours d’Isnard : « Disons à nos ministres que nous ne sommes pas très satisfaits de la conduite de chacun d’eux (on applaudit à plusieurs reprises), que désormais ils n’ont à choisir qu’entre la reconnaissance publique et la vengeance des lois, et que par le mot responsabilité nous entendons la mort (les applaudissements recommencent). » — L’Assemblée ordonne l’impression et l’envoi aux départements. — Cf. XII, 73, 138, etc.
  7. Moniteur, XI, 603, séance du 10 mars. Discours de Brissot pour faire décréter d’accusation M. de Lessart, ministre des affaires étrangères. M. de Lessart est un « perfide », car il a écrit dans une dépêche que « la Constitution est devenue, pour la grande majorité de la nation, une espèce de religion, qu’elle a embrassée avec enthousiasme ». Brissot dénonce ces deux expressions comme insuffisantes et antipatriotiques. — Ib., XII, 438, séance du 20. mai. Discours de Guadet : « Le juge de paix Larivière s’est convaincu lui-même de la plus basse et de la plus atroce de toutes les passions, d’avoir voulu usurper le pouvoir remis par la Constitution aux mains de l’Assemblée nationale ». — Je ne crois pas que Laubardemont lui-même ait rien composé d’égal à ces deux discours. — Cf. XII, 462, séance du 23 mai. Discours de Brissot et de Gensonné sur le comité autrichien : la faiblesse et le ridicule de leur argumentation sont incroyables.
  8. Affaires du ministre Duport-Dutertre et de l’ambassadeur à Vienne, M. de Noailles.
  9. Mercure de France, n° du, 10 mars 1792.
  10. Moniteur, XI, 607, séance du 10 mars.
  11. Moniteur, XII, 396, séance du 15 mai. Cette adresse d’Isnard est le canevas de la célèbre lettre de Roland. — Cf., passim, les séances de l’Assemblée pendant le ministère girondin, notamment celles des 19 et 20 mai, du 5 juin, etc.
  12. Dumouriez, Mémoires, livre III, ch. vi.
  13. Lettre d’un jeune mécanicien, proposant de fabriquer un roi constitutionnel, lequel, « au moyen d’un ressort, prendrait des mains du président de l’Assemblée la liste des ministres que désignerait la majorité. » (1791.)
  14. Moniteur, XI, 426, séance du 19 mai. Discours de La Source : « Ne pourrait-on pas disposer les choses de manière qu’une force assez considérable, assez voisine de la capitale, pût y contenir dans l’inaction et la terreur les factieux, les intrigants, les traîtres, qui trament en son sein des projets perfides coïncidants aux manœuvres des ennemis de dehors ? »
  15. Mallet du Pan, Mémoires, I, 303. Lettre de Malouet, 29 juin : « Le roi est calme, résigné à tout ; il écrivait, le 19, à son confesseur : « venez, monsieur ; je n’eus jamais autant besoin de vos consolations : j’ai fini avec les hommes, c’est vers le ciel que se portent mes regards. On annonce pour demain de grands malheurs : j’aurai du courage. » — Lettres de Coray au Protopsalte de Smyrne (traduites par le marquis de Queux de Saint-Hilaire, 145), 1er mai : « La cour est à chaque instant dans un grand péril. Ne vous étonnez donc pas, si je vous écris quelque jour pour vous apprendre l’assassinat de ce malheureux roi et de sa femme. »
  16. Rétif de la Bretonne, Nuits de Paris, tome XVI (analysé par Lacroix dans sa Bibliographie de Rétif de la Bretonne). — Rétif est l’homme de Paris qui a le plus vécu dans la rue et le plus fréquenté le petit peuple.
  17. Archives nationales, F7, 3276. Lettre du directoire de Clamecy, 27 mars, et procès-verbal des commissaires civils, 31 mars 1792, sur l’émeute des flotteurs. Tracu, leur capitaine, armé d’une trique longue de 10 pieds, forçait les gens paisibles à marcher avec lui, sous peine d’être assommés, et voulait la tête de Peynier, commis général des marchands de bois de Paris. « J’aurai, disait-il, une bonne soupe ce soir ; car la tête de ce b… de Peynier est bien grasse, et je la f… dans ma marmite. »
  18. Lettres de Coray, 126 : « Ce pillage a duré trois jours, les 22, 23 et 24 janvier 1792, et nous attendons d’heure en heure de semblables émeutes et plus terribles encore. »
  19. Mercier (Tableau de Paris) avait déjà noté, avant la Révolution, cette habitude de l’ouvrier parisien, surtout parmi les métiers les plus rudes.
  20. Mortimer-Ternaux, I, 346. Lettre du 21 juin 1792.
  21. Buchez et Roux, VIII, 25. Séance de l’Assemblée nationale du 10 novembre 1790. Pétition présentée par Danton, au nom des 48 sections de Paris.
  22. Ib., XIV, 268 (mai 1792). Article de Robespierre contre la fête décrétée en l’honneur de Simoneau, maire d’Étampes, assassiné dans une émeute. « Simoneau fut coupable avant d’être victime. »
  23. Moniteur, XII, 254. — D’après l’Almanach royal de 1792, la garde nationale de Paris comprend 32000 hommes, divisés en soixante bataillons auxquels il faut ajouter les bataillons de piquiers spontanément organisés et composés surtout de citoyens non actifs. — Cf. dans les Révolutions de Paris, journal de Prudhomme, les estampes qui représentent ces sortes de défilés.
  24. Mortimer-Ternaux, I, 389. Santerre déclare que la bière fabriquée chez lui en 1789, 1790 et 1791 n’a pas été vendue, mais donnée au peuple : en conséquence, il se fait donner quittance de 49603 francs que lui réclamaient les liquidateurs de la ferme générale pour droits non payés sur cette bière.
  25. Mme Roland, Mémoires, II, 38.
  26. Buchez et Roux, XV, 116. Déclaration de Lareynie, soldat volontaire du bataillon de l’Île-Saint-Louis. — Aux affidés qu’il nomme, j’ajoute Huguenin, parce qu’il fut chargé, le 20 juin, de lire la pétition des émeutiers, et Saint-Huruge, parce qu’il conduisait l’attroupement avec Santerre. — Sur Rossignol, voyez Dauban, la Démagogie à Paris, 369 (d’après les Mémoires manuscrits de Mercier du Rocher). Il arrive à Fontenay, le 21 août 1793, avec le représentant Bourbotte, le commissaire général Momoro, trois adjudants, Moulins, Hasard, ex-prêtre, l’ex-comédien Grammont, et plusieurs filles. « La plus jolie partageait sa couche entre Bourbotte et Rossignol. » On les logea dans un hôtel où les scellés avaient été posés. « Les scellés furent brisés, et les bijoux, robes, ajustements de femme, furent confisqués au profit du général et de son cortège. Il n’y eut pas jusqu’à des porcelaines qui ne devinssent la proie de ces pillards, qui se disent républicains. »
  27. Maton de la Varenne, Histoire particulière des événements qui ont eu lieu en juin, juillet, août et septembre 1792, 23. (Il a connu personnellement Saint-Huruge.) Saint-Huruge avait épousé, en 1778, à Lyon, une comédienne ; de retour à Paris, il apprit par la police que sa femme était une simple drôlesse, et la traita en conséquence. Celle-ci, furieuse, étudia le passé de Saint-Huruge, y découvrit deux accusations, l’une de vol et d’assassinat sur un marchand forain, l’autre d’infanticide, et obtint contre lui une lettre de cachet. Il fut enfermé à Charenton, du 14 janvier 1781 au 7 décembre 1784, puis transféré dans une autre prison, puis exilé dans ses domaines, d’où il s’enfuit en Angleterre. Il revint en France au moment de la Révolution.
  28. Sur la connivence, cf. Mortimer-Ternaux, I, 132 et pages suivantes. — Mallet du Pan, Mémoires, I, 300. Lettre de l’abbé de Pradt, 21 juin 1792. « On annonçait. L’émeute depuis plusieurs jours… La veille, cent cinquante députés, autant de Jacobins, avaient dîné à leur grand couvert aux Champs-Élysées, et fait des largesses en vins et vivres. »
  29. Moniteur, XII, 642, séance du 12 juin 1792. Récit de M. Delfau, député. — Le supplice de Damiens avait eu pour spectateurs des Parisiens encore vivants, et Charles IX, de Marie-Joseph Chénier, était alors la tragédie la plus populaire. — « Le peuple de Paris, dit M. de Ferrières (I, 35), en sortait avide de vengeance et tourmenté d’une soif de sang. On le voyait, lorsque, à la fin du quatrième acte, une cloche lugubre annonce le moment du massacre, se recueillir avec un sombre rugissement, crier d’un ton de fureur : Silence ! silence ! comme s’il eût craint que les sons de cette cloche de mort n’eussent pas retenti assez profondément dans son cœur. » — Révolutions de Paris, n° du 23 juin 1792 : « Les orateurs en plein vent se sont distribué les rôles, » l’un contre les états-majors, l’autre contre les prêtres, l’autre contre les juges, le département, les ministres et surtout contre le roi ; « Il en est, et nous en convenons sans peine avec le sieur Delfau, qui passent la mesure, et conseillent le meurtre, du geste des yeux et de la voix. »
  30. Mortimer-Ternaux, I, 133. — Même calcul et même laboratoire au faubourg Saint-Marcel. Rapport de Saint-Prix, commandant du bataillon du Val-de-Grâce : « Les esprits étaient paisibles jusqu’à l’ouverture d’un club à la porte Saint-Marcel ; maintenant ils sont tous excités et divisés. Ce club, qui est entré en correspondance avec Santerre, engage les citoyens à se porter demain (20 juin) en armes à l’Assemblée nationale et chez le roi, malgré les arrêtés des autorités constituées. »
  31. Mortimer-Ternaux, I, 156. Ce programme est présenté d’abord au conseil général de la Commune par Lazowski et neuf autres (16 juin). Le conseil général le rejette en alléguant la loi. « Les pétitionnaires, en apprenant cette décision, déclarent hautement qu’elle ne les empêchera pas de s’assembler en armes. » (Buchez et Roux, XV, 120, procès-verbal de M. Borie.) — La bibliographie des documents relatifs au 20 juin est donnée par Mortimer-Ternaux, I, 397 et suivantes, Les documents principaux se trouvent dans Mortimer-Ternaux, dans l’Histoire parlementaire de Buchez et Roux, dans la Revue rétrospective.
  32. Correspondance de Mirabeau et de M. de la Marck, III, 319. Lettre du comte de Montmorin, 21 juin 1792. « Les bandits de Paris ne suffisant pas, on a invité ceux des villages voisins. »
  33. Rapports des officiers municipaux Perron (7 heures du matin), Sergent (8 heures du matin), Mouchet, Guiard et Thomas (9 heures du matin).
  34. Rapport de Saint-Prix, commandant du bataillon du Val-de-Grâce (10 heures du matin). — Rapport d’Alexandre, commandant du bataillon Saint-Marcel : « Il s’en faut de beaucoup que tout le bataillon ait marché. » — Procès-verbal de la section de Montreuil. Bonneau, commandant, ne se décide à marcher qu’en protestant et pour éviter l’effusion du sang.
  35. Déposition de Lareynie, soldat volontaire du bataillon de l’Île-Saint-Louis.
  36. Déposition de M. Vietinghoff, lieutenant général. — Correspondance de Mirabeau et de M. de la Marck. Lettre de M. de Montmorin, 21 juin : « À deux heures, le rassemblement était de 8 à 10000 individus. »
  37. Moniteur, XII, 717. « Quel malheur pour des hommes libres, qui vous ont transmis tous leurs pouvoirs, de se voir réduits à la cruelle nécessité de tremper leurs mains dans le sang des conspirateurs ! » etc. — Le style indique la qualité des meneurs. Le scribe inepte qui a rédigé l’adresse ne sait pas même le sens des mots. « Le peuple le veut ainsi, et sa tête vaut bien celle des despotes couronnés. Cette tête est l’arbre généalogique de la nation, et, devant cette tête robuste, le faible roseau doit plier. » Il a récité jadis la fable du Chêne et du Roseau, il sait les noms de Démosthène, Cicéron et Catilina. On dirait d’un maître d’école devenu écrivain public et composant dans son échoppe, à un sou la page.
  38. Hua, Mémoires, 134.
  39. Moniteur, XII, 718.
  40. Chronique des cinquante jours, par Rœderer, procureur-syndic du département.
  41. Hua, 134. — Bourrienne, Mémoires, I, 49. (Il était, avec Bonaparte, chez un restaurateur, rue Saint-Honoré, près du Palais-Royal.) « En sortant, nous vîmes arriver du côté des Halles une troupe que Bonaparte croyait être de 5 à 6000 hommes, déguenillés et burlesquement armés, vociférant et hurlant les plus grossières provocations et se dirigeant du côté des Tuileries. C’était certes ce que la population des faubourgs avait de de plus vil et de plus abject. — « Suivons cette canaille », me dit Bonaparte. » — (Ils vont, sur la terrasse du bord de l’eau.) — « Je peindrais difficilement le sentiment de surprise et d’indignation que ces scènes excitaient en lui. Il ne revenait pas de tant de faiblesse et de longanimité… — Che coglione ! s’écriait-il assez haut. Comment a-t-on pu laisser entrer cette canaille ! Il fallait en balayer quatre ou cinq cents avec du canon, et le reste courrait encore. »
  42. Chronique des cinquante jours, par Rœderer. — Déposition de Lareynie.
  43. Déposition de Lareynie.
  44. Rapport de Saint-Prix.
  45. Rapport de Mouchet. — Déposition de Lareynie. (L’intervention de Sergent et Boucher-René est contestée, mais paraît très probable à Rœderer.)
  46. M. Pinon, chef de la 5e légion, et M. Vannot, commandant d’un bataillon, voulaient fermer la grille de la voûte ; ils sont repoussés, et on leur dit : « Pour sauver un homme, vous voulez en faire périr des milliers. » — Ce mot significatif revient sans cesse dans la Révolution, et explique le succès des émeutes. — « À quoi bon, » dit dans son rapport Alexandre, commandant du bataillon Saint-Marcel, « à quoi bon une résistance qui ne peut être d’aucune utilité pour la cause publique, qui peut même la compromettre davantage ?… »
  47. Déposition de Lareynie. — L’attitude de Santerre y est très bien marquée. Dans la cour, au bas de l’escalier, il est arrêté par un groupe de citoyens qui le menacent « de le rendre responsable de tout ce qui arrivera de mal », et lui disent : « Vous êtes seul l’auteur de ce rassemblement inconstitutionnel, vous avez seul égaré ces braves gens, vous êtes un scélérat. » — Le ton avec lequel ces honnêtes citoyens parlaient au sieur Santerre le fit pâlir ; mais, encouragé par un coup d’œil du sieur Legendre, il eut recours à un subterfuge hypocrite, et, s’adressant à sa troupe : « Messieurs, dit-il, dressez procès-verbal du refus que je fais de marcher à votre tête dans les appartements du roi. » — Pour toute réponse, la foule, accoutumée à deviner le sieur Santerre, culbute le groupe des honnêtes citoyens. »
  48. Dépositions des quatre gardes nationaux, Lecrosnier, Gossé, Bidaut, Guibout. — Rapports d’Acloque et La Chesnaye, chefs de légion. — Chronique des cinquante jours, par Rœderer. Ib., 65 : « Je dois dire que, pendant la Convention, le boucher Legendre déclara à Boissy-d’Anglas, de qui je le tiens, que le projet avait été de tuer le roi ». — Prudhomme, Crimes de la Révolution, III, 43 : « Le roi devait être assassiné. Nous avons entendu des citoyens tout déguenillés dire : C’est pourtant dommage ; cet homme à l’air d’un bon b… »
  49. Mme Campan, Mémoires, II, 212 : « M. Vannot, commandant de bataillon, avait détourné l’arme d’un scélérat, dirigée contre la personne du roi. Un grenadier des Filles-Saint-Thomas para un coup d’épée dont la direction annonçait le même dessein. »
  50. Déclaration de La Chesnaye, chef de légion. — Moniteur, XII, 719, séance du 20 juin au soir. Discours de M. Alos, témoin oculaire. — (Le roi fit deux fois ce geste, en prononçant à peu près les mêmes paroles, la première fois aussitôt après l’irruption de la foule, la seconde fois probablement après la harangue de Vergniaud.)
  51. L’estampe des Révolutions de Paris le représente assis et séparé de la foule par un intervalle vide ; c’est un mensonge de parti.
  52. Même effet de l’impression produite par la reine. Prudhomme dans son journal l’appelle « la panthère autrichienne », et ce mot exprime bien l’opinion des faubourgs. — « Une fille s’arrête devant elle et vomit cent imprécations. La reine lui dit : Vous ai-je jamais fait quelque mal personnel ? — Non, mais c’est vous qui faites le malheur de la nation. — On vous a trompée, reprit la reine ; j’ai épousé le roi de France, je suis la mère du dauphin, je suis Française ; je ne reverrai jamais mon pays, je ne puis être heureuse ou malheureuse qu’en France ; j’étais heureuse quand vous m’aimiez. » — Voilà la fille qui pleure : « Ah ! madame, pardonnez-moi, je ne vous connaissais pas, je vois que vous êtes bien bonne. » — Mais Santerre veut arrêter l’émotion et s’écrie : « Cette fille est soûle. » (Mme Campan, II, 114. — Rapport de Mandat, chef de légion.)
  53. Mortimer-Ternaux, I, 213 : « Citoyens, vous venez de présenter légalement votre vœu au représentant héréditaire de la nation ; vous l’avez fait avec la dignité, avec la majesté d’un peuple libre. Sans doute votre demande sera réitérée par les 83 départements, et le roi ne pourra se dispenser d’acquiescer au vœu manifeste du peuple… Retirez-vous,… et, en restant plus longtemps, ne donnez pas occasion d’incriminer vos intentions respectables »