Les Papiers posthumes du Pickwick Club/Tome I/XV.

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Traduction par Pierre Grollier.
Hachette (Tome 1p. 202-217).

CHAPITRE XV.

Dans lequel se trouva un portrait fidèle de deux personnes distinguées, et une description exacte d’un grand déjeuner qui eut lieu dans leur maison et domaine. Ledit déjeuner amène la rencontre d’une vieille connaissance, et le commencement d’un autre chapitre.

La conscience de M. Pickwick lui reprochait d’avoir un peu négligé ses amis du Paon d’argent, et dans la matinée du troisième jour après l’élection, il allait sortir pour les visiter, lorsque son fidèle domestique remit entre ses mains une carte de visite, sur laquelle était gravée l’inscription suivante, en lettres gothiques :

MADAME CHASSE-LION.
La Caverne. Eatanswill.


— La personne attend, dit Sam.

— C’est bien moi qu’elle demande ?

— C’est vous particulièrement et sans remplacement, comme dit le secrétaire privé du diable quand il vint emporter le docteur Faust. C’est bien vous qu’il demande.

Il ? c’est donc un gentleman ?

— Si ça n’en est pas un, c’en est une imitation soignée.

— Mais c’est la carte d’une dame.

— Je l’ai reçue d’un monsieur, malgré ça. Il attend dans le salon et il dit qu’il attendra toute la journée plutôt que de ne pas vous voir. »

Ayant appris cette détermination, M. Pickwick descendit au parloir. Un homme grave y était assis. Il se leva promptement en voyant entrer notre philosophe, et dit avec un air de profond respect :

« Monsieur Pickwick ? je présume.

— Oui, monsieur.

— Permettez-moi, monsieur, d’avoir l’honneur de presser votre main. Permettez-moi de la secouer.

— Avec plaisir, » répondit M. Pickwick.

L’étranger secoua la main qui lui était offerte, et continua ainsi.

« Monsieur la renommée nous a parlé de vous comme d’un savant antiquaire. Le bruit de vos découvertes a frappé l’oreille de Mme Chasselion, ma femme, monsieur ; moi, je suis M. Chasselion. »

Ici l’homme grave s’arrêta, comme s’il avait cru que M. Pickwick devait être étourdi par cette communication ; mais voyant que le philosophe demeurait parfaitement calme, il poursuivit en ces termes :

— Ma femme, monsieur, mistress Chasselion, est fière de compter parmi ses connaissances tous ceux qui se sont illustrés par leurs ouvrages et par leurs talents. Permettez-moi, monsieur, de placer dans cette liste le nom de M. Pickwick, et celui de ses confrères du club qu’il a fondé.

— Je serai très-heureux, monsieur, de faire la connaissance d’une dame aussi distinguée.

— Vous la ferez, monsieur. Demain matin, nous donnons un grand déjeuner, une fête champêtre, à un nombre considérable de ceux qui se sont rendus célèbres par leurs ouvrages et par leurs talents. Accordez à Mme Chasselion la satisfaction de vous voir à la Caverne.

— Avec grand plaisir.

Mme Chasselion donne beaucoup de ces déjeuners, monsieur ; galas de la raison, effluves de l’âme[1], comme l’observa avec un sentiment plein d’originalité quelqu’un qui a adressé un sonnet à Mme Chasselion, sur ces déjeuners.

— Était-il célèbre par ses ouvrages et par ses talents ? demanda M. Pickwick.

— Certainement, monsieur. Toutes les connaissances de Mme Chasselion sont célèbres : c’est son ambition, monsieur, de n’avoir pas d’autres connaissances.

— C’est une très-noble ambition.

— Quand j’informerai Mme Chasselion que cette remarque est tombée de vos lèvres, monsieur, elle en sera fière, en vérité. Vous avez avec vous, monsieur, un gentleman qui, je crois, a produit quelques petits poëmes d’une grande beauté ?

— Mon ami, M. Snodgrass, a beaucoup de goût pour la poésie.

— C’est comme Mme Chasselion, monsieur. Elle adore la poésie, monsieur ; elle en est folle. Je puis dire que toute son âme et tout son esprit sont pétris de poésie. Elle-même a produit quelques pièces délicieuses, monsieur. Vous pouvez avoir rencontré son ode À une grenouille expirante.

— Je ne le crois pas.

— Vous m’étonnez. Elle a fait une immense sensation. Elle a paru originairement dans le Magasin des dames, et était signée d’un C et de neuf étoiles. Elle commençait ainsi :

Puis-je te voir sanglante et pantelante,
Sur ton ventre, sans soupirer ?
Puis-je sans pleurs te contempler mourante,
Sur un rocher,
Grenouille expirante ?


— Charmant ! s’écria M. Pickwick.

— Beau, dit l’homme grave. Si simple !

— Sublime !

— La strophe suivante est plus touchante encore. Voulez-vous que je la répète ?

— S’il vous plaît.

— La voici, continua l’homme grave, d’un ton encore plus grave.

Dis-moi si des démons avec leur voix hurlante,
Sous la figure de gamins,
Loin des marais t’auraient chassée, errante,
Avec des chiens,
Grenouille expirante !


— Joliment exprimé, dit M. Pickwick.

— C’est un diamant, monsieur. Mais vous entendrez Mme Chasselion vous réciter cette ode. Elle seule peut la faire valoir. Demain matin, monsieur, elle la récitera en costume.

— En costume !

— Sous la figure de Minerve… Mais j’oubliais… c’est un déjeuner costumé.

— Eh ! mais, eh mais ! s’écria M. Pickwick, en jetant un coup d’œil sur sa personne : Je ne puis vraiment pas me travestir.

— Pourquoi pas, monsieur ? pourquoi pas ? Salomon Lucas, le juif, dans la grande rue, a mille habillements de fantaisie. Voyez, monsieur, combien de caractères convenables vous pouvez choisir : Platon, Zénon, Épicure, Pythagore, tous fondateurs de clubs.

— Je le sais bien, mais comme je ne puis me comparer à ces grands hommes, je ne saurais me permettre de porter leur habit. »

L’homme grave médita profondément, pendant quelques minutes, et dit ensuite.

« En y réfléchissant, monsieur, je ne sais pas si Mme Chasselion ne sera pas charmée de faire voir à ses hôtes une personne de votre célébrité, dans le costume qui lui est habituel, plutôt que sous une enveloppe étrangère. Je crois pouvoir prendre sur moi de vous promettre, au nom de mistress Chasselion, qu’elle fera une exception en votre faveur. Oui, monsieur, je suis tout à fait certain que je puis me le permettre.

— En ce cas, répondit M. Pickwick, j’aurai grand plaisir à me rendre à votre invitation.

— Mais je vous fais perdre votre temps, monsieur, dit soudainement l’homme grave, d’un ton pénétré. J’en connais la valeur, monsieur, et je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Je dirai donc à Mme Chasselion qu’elle peut vous attendre avec confiance, ainsi que vos illustres amis. Adieu monsieur. Je suis fier d’avoir vu un personnage aussi éminent. Pas un pas, monsieur ; pas une parole. » Et sans donner à M. Pickwick le temps de lui répondre, M. Chasselion s’éloigna gravement.

Le philosophe prit son chapeau et se rendit au Paon d’argent. M. Winkle y avait déjà parlé du bal déguisé.

« Mme Pott y va, furent les premières paroles dont il salua son mentor.

— Ah ! ah ! fit M. Pickwick.

— Sous la figure d’Apollon. Seulement Pott s’oppose à la tunique.

— Il a raison ! il a parfaitement raison ! dit le savant homme avec emphase.

— Oui ; aussi elle portera une robe de satin blanc, avec des paillettes d’or.

— N’aura-t-on pas de la peine à reconnaître son personnage ? demanda M. Snodgrass.

— Par exemple ! riposta M. Winkle avec indignation. Est-ce qu’on ne verra pas sa lyre ?

— C’est vrai : je n’avais pas pensé à la lyre.

— Et moi, dit alors M. Tupman, j’irai en bandit.

— Quoi ? s’écria M. Pickwick en faisant un soubresaut.

— En bandit, répéta M. Tupman avec douceur.

— Vous ne prétendez pas, répliqua M. Pickwick, en examinant son ami avec une sévérité solennelle, vous ne prétendez pas, monsieur Tupman, que c’est votre intention de porter une veste de velours vert avec des pans longs de deux doigts ?

— C’est pourtant mon intention, monsieur, répondit avec chaleur M. Tupman ; et pourquoi pas s’il vous plaît ?

— Parce que, dit M. Pickwick, considérablement excité, parce que vous êtes trop vieux, monsieur !

— Trop vieux ! s’écria M. Tupman.

— Et s’il est besoin d’une autre raison, parce que vous êtes trop gras, monsieur !… »

La figure de M. Tupman devint pourpre.

« Monsieur ! cria-t-il, ceci est une insulte…

— Monsieur ! répliqua M. Pickwick, sur le même ton, si vous paraissiez devant moi avec une veste de velours vert et des pans longs de deux doigts, ce serait pour moi une insulte beaucoup plus grave.

— Monsieur ! vous êtes un impertinent !

— Monsieur ! vous en êtes un autre ! »

M. Tupman s’avança d’un pas ou deux et jeta à M. Pickwick un regard de défi. M. Pickwick lui renvoya un regard semblable, concentré en un foyer dévorant par le moyen de ses lunettes. M. Snodgrass et M. Winkle demeuraient immobiles, pétrifiés de voir une telle scène entre de tels hommes.

Après une courte pause, M. Tupman reprit sur un ton plus bas, mais profondément accentué : « Vous m’avez appelé vieux monsieur !

— Oui.

— Et gras.

— Je le répète.

— Et impertinent.

— C’est vrai. »

Il y eut un instant de silence épouvantable.

« Mon attachement à votre personne, monsieur, repartit M. Tupman, en parlant d’une voix tremblante d’émotion, et en relevant en même temps ses manchettes ; mon attachement à votre personne est grand, très-grand ; mais il faut que je prenne sur cette même personne une vengeance sommaire.

— Avancez, monsieur, » répliqua M. Pickwick.

Stimulé par la nature excitante de ce dialogue, l’homme immortel prit immédiatement une attitude de paralytique, persuadé sans aucun doute, comme le supposèrent les deux témoins de cette scène, que c’était une posture défensive.

Heureusement que M. Snodgrass se précipita entre les deux combattants, au hasard imminent de recevoir sur les tempes un coup de poing de chacun d’eux.

« Quoi ! s’écria-t-il, recouvrant tout à coup le don de la parole, que l’excès de son étonnement lui avait ravi jusqu’alors. Quoi ! monsieur Pickwick, vous ! sur qui les yeux de l’univers sont attachés ! Monsieur Tupman ! vous qui êtes illuminé, comme nous tous, par l’éclat divin de son nom ! Quelle honte, messieurs, quelle honte ! »

De même que les traces de la mine de plomb cèdent à la douce influence de la gomme élastique, de même les sillons inaccoutumés imprimés par une colère passagère sur le front lisse et ouvert de M. Pickwick, s’effacèrent graduellement pendant le discours de son jeune ami. Celui-ci parlait encore, et déjà la physionomie du philosophe avait repris son expression habituelle de bénignité.

« J’ai été trop vif, dit M. Pickwick : beaucoup trop vif. Tupman, votre main. »

Un nuage sombre qui couvrait la figure de M. Tupman se dissipa à ces mots, et il pressa chaleureusement la main de son ami en répondant : J’ai été trop vif aussi. »

— Non, non, reprit précipitamment M. Pickwick, c’est moi qui ai tort : vous mettrez la veste de velours vert.

— Pas du tout, pas du tout.

— Pour m’obliger, vous la mettrez…

— Eh ! bien, eh ! bien, je la mettrai donc. »

Il fut en conséquence décidé que M. Tupman, M. Winkle et M. Snodgrass porteraient des costumes de fantaisie, et c’est ainsi que M. Pickwick fut entraîné, par la chaleur de ses sentiments, à approuver une conduite dont son excellent jugement l’eût détourné. On ne pourrait trouver une preuve plus frappante de son aimable caractère, quand même les événements racontés dans ce volume seraient entièrement le produit de l’imagination.

M. Chasselion n’avait pas exagéré les ressources de M. Salomon Lucas. Ses costumes étaient nombreux, innombrables : non pas strictement classiques, peut-être ; pas entièrement neufs, et ne représentant précisément les modes d’aucun âge ni d’aucun pays ; mais ils étaient tous plus ou moins pailletés ; et qu’y a-t-il de plus joli que des paillettes ? On peut objecter qu’elles ne font point d’effet à la clarté du soleil ; mais tout le monde sait qu’elles étincelleraient s’il y avait des bougies ; or, quand on veut donner des bals déguisés pendant le jour, si les costumes ne brillent pas comme ils auraient brillé à la lumière, la faute n’en est nullement aux paillettes, elle est entièrement aux gens qui donnent des bals dans la matinée. Tels furent les raisonnements convaincants de M. Salomon Lucas, et sous leur influence, MM. Tupman, Winkle et Snodgrass s’engagèrent à porter les déguisements que son goût et son expérience lui firent recommander comme admirablement appropriés à l’occasion.

Une calèche fut louée par les pickwickiens, dans leur hôtel : un coupé, tiré du même endroit, devait transporter M. et Mme Pott sur le domaine de Mme Chasselion. Comme un remercîment délicat de l’invitation qu’il avait reçue, M. Pott avait déjà prédit avec confiance, dans la Gazette d’Eatanswill, que la Caverne offrirait une scène d’enchantement aussi variée que délicieuse, un éblouissant foyer de beautés et de talents, un spectacle touchant d’hospitalité abondante et prodigue, et surtout un degré de splendeur, adouci par le goût le plus délicieux ; un luxe embelli par une parfaite harmonie et par le plus exquis bon ton, et auprès duquel les merveilles fabuleuses des Mille et une Nuits paraîtraient revêtues de couleurs aussi lugubres et aussi sombres que doit l’être l’esprit de l’être atrabilaire et grossier qui oserait souiller du venin de l’envie les préparatifs faits par l’illustre et vertueuse dame, à l’autel de laquelle est offert cet humble tribut d’admiration. Cette dernière phrase était un mordant sarcasme dirigé contre l’Indépendant, qui n’ayant pas été invité à la fête, avait affecté, dans ses quatre derniers numéros, de la tourner en ridicule ; et qui avait imprimé ses plaisanteries à ce sujet avec ses plus gros caractères, en écrivant, qui pis est, tous les adjectifs en lettres majuscules.

Le matin arriva. C’était un séduisant spectacle de voir M. Tupman, en costume complet de brigand, avec une veste tellement serrée qu’elle en était plissée sur son dos et sur ses épaules. La portion supérieure de ses jambes se trouvait comprimée dans une culotte de velours, et la partie inférieure était enlacée dans les bandages compliqués, pour lesquels tous les brigands ont un attachement si inconcevable. C’était plaisir de voir ses moustaches retroussées et son col de chemise ouvert, d’où sortait un visage plus ouvert encore ; c’était plaisir de contempler son chapeau en pain de sucre décoré de rubans de toutes couleurs, et que le brigand était obligé de porter sur ses genoux, car nul mortel ne saurait mettre un semblable chapeau sur sa tête, dans une voiture fermée. L’apparence de M. Snodgrass était également agréable et réjouissante : il avait des chausses de satin bleu, des souliers de satin et de soie ; sa tête était ombragée d’un casque grec ; et, comme tout le monde le sait, comme l’affirmait M. Salomon Lucas, il possédait ainsi le costume journalier, authentique, des troubadours, depuis les temps les plus reculés jusqu’à l’époque où ils disparurent finalement de la surface de la terre.

La calèche qui transportait le brigand et le troubadour s’arrêta derrière le coupé de M. Pott, lequel coupé lui-même s’était arrêté à la porte de M. Pott, laquelle porte s’ouvrit, et parmi les cris de la populace laissa voir le grand journaliste, accoutré comme un officier de justice russe, et tenant dans sa main un terrible knout, symbole élégant du redoutable pouvoir que possédait la Gazette d’Eatanswill, et des flagellations effrayantes qu’elle infligeait aux coupables politiques.

« Bravo ! s’écrièrent M. Tupman et M. Snodgrass en voyant cette allégorie marchante.

— Bravo ! répéta la voix de M. Pickwick du fond du couloir.

— Hou ! hou ! Pott ! ohé ! Pott ! » beugla la populace.

Pendant ces salutations, l’éditeur montait dans le coupé, tout en souriant avec une sorte de dignité gracieuse, qui témoignait suffisamment qu’il sentait son pouvoir et savait comment l’exercer.

Après lui on vit sortir de la maison Mme Pott, qui aurait parfaitement ressemblé à Apollon, si elle n’avait pas eu de robe. Elle était conduite par M. Winkle, et celui-ci, avec son petit habit rouge, se serait fait nécessairement reconnaître pour un chasseur, s’il n’avait point également ressemblé à un facteur de Londres. Enfin parut M. Pickwick, et il fut applaudi par les gamins, aussi bruyamment que les autres, probablement parce que sa culotte et ses guêtres passaient à leurs yeux pour quelque reste de l’antiquité.

Les deux voitures se dirigèrent ensemble vers la demeure de Mme Chasselion : celle qui contenait M. Pickwick, portait aussi sur le siége Sam Weller, qui devait aider au service.

Tous les individus, hommes et femmes, garçons et filles, bambins et vieillards, qui étaient assemblés pour voir les visiteurs dans leurs costumes, se pâmèrent de délice quand ils aperçurent M. Pickwick donnant le bras d’un côté au brigand, de l’autre au troubadour : mais lorsque M. Tupman, pour faire son entrée dans le bon style, s’efforça de fixer sur sa tête son chapeau pointu, des cris tumultueux s’élevèrent, tels qu’on n’en avait jamais entendu auparavant.

Les immenses et somptueux préparatifs de la fête réalisaient complétement les prophétiques louanges de Pott, sur les merveilles fabuleuses des Mille et une Nuits, et contredisaient, du même coup, les insinuations perfides du venimeux Indépendant. Le jardin, qui avait plus d’une acre d’étendue, était rempli de monde. Jamais on n’avait vu un tel foyer de beauté, d’élégance et de littérature. La jeune lady, qui faisait la poésie dans la Gazette d’Eatanswill, s’était revêtue ou plutôt dévêtue d’un costume d’odalisque. Elle s’appuyait sur le bras du jeune gentleman, qui faisait la critique, et qui portait fort convenablement un uniforme de feld-maréchal, moins les bottes. Il y avait une armée de génies de la même force, et toute personne raisonnable aurait regardé comme un honneur suffisant de se rencontrer là avec eux ; mais il y avait mieux encore, il y avait une demi-douzaine de lions de Londres, — des auteurs, des auteurs réels, qui avaient écrit des livres tout entiers, et qui les avaient fait imprimer. On pouvait les voir, marchant comme des hommes ordinaires, souriant, parlant, oui, et disant même pas mal de sottises, sans doute dans l’intention bénigne de se rendre intelligibles aux gens vulgaires qui les entouraient. Il y avait en outre une bande de musiciens en chapeaux de carton doré ; quatre chanteurs, soi-disant italiens, dans leur costume national, et une douzaine de domestiques de louage, aussi dans leur costume national, costume fort mal propre, par parenthèse. Enfin, et par-dessus tout, il y avait Mme Chasselion, en Minerve, recevant la compagnie, et laissant déborder l’orgueil et le plaisir qu’elle éprouvait à voir rassemblés autour d’elle tant d’individus distingués.

« M. Pickwick, madame, » dit un domestique ; et cet illustre personnage s’approcha de la divinité présidente, ayant ses deux bras passés dans ceux du brigand et du troubadour, et tenant son chapeau à sa main.

« Quoi ! où ? s’écria Mme Chasselion, en tressaillant avec un ravissement immense.

— Ici, madame, dit M. Pickwick d’une voix douce.

— Est-il possible que j’aie réellement la satisfaction de voir M. Pickwick lui-même !!!

— En personne, madame, répliqua le philosophe, en saluant très-bas. Permettez-moi de présenter mes amis, M. Tupman, M. Winkle, M. Snodgrass, à l’auteur de la Grenouille expirante. »

Peu de personnes, à moins de l’avoir essayé savent combien il est difficile de saluer avec d’étroites culottes de velours vert, une veste serrée et un chapeau en pain de sucre ; ou bien avec un justaucorps de satin bleu et des bas de soie, où bien avec des jarretières et des bottes à la russe ; surtout quand toutes ces choses n’ont point été faites pour celui qui les porte, et ont été fixées sur lui sans la plus légère attention aux dimensions respectives de l’habillement et de l’habillé. Jamais on ne vit de contorsions semblables à celles que faisait M. Tupman pour paraître à son aise et gracieux ; jamais on ne vit de postures aussi ingénieuses que celles de ses compagnons de déguisement.

« Monsieur Pickwick, dit Mme Chasselion, il faut que vous me promettiez de rester auprès de moi durant toute la journée. Il y a ici des centaines de personnes que je dois absolument vous présenter.

— Vous êtes bien bonne, madame, répondit M. Pickwick.

— En premier lieu voici mes fillettes ; je les avais presque oubliées, » dit Minerve, en montrant d’un air négligent deux demoiselles parfaitement développées, qui pouvaient avoir de vingt à vingt-deux ans, et qui portaient l’une et l’autre des costumes enfantins. Était-ce pour les faire paraître plus modestes, où pour faire paraître leur maman plus jeune ? M. Pickwick ne nous en informe pas clairement.

« Elles sont charmantes, dit M. Pickwick, lorsque ces aimables enfants se retirèrent, après lui avoir été présentées.

— Monsieur, répliqua M. Pott avec un air de majesté, c’est qu’elles ressemblent comme deux gouttes d’eau à leur maman.

— Taisez-vous, méchant homme ! s’écria gaiement Mme Chasselion, en frappant de l’éventail le bras de l’éditeur. (Minerve avec un éventail !)

— Certainement, ma chère madame Chasselion, reprit M. Pott, qui était le trompette attitré de la Caverne. Vous savez bien que l’année dernière, quand votre portrait était à l’exposition, tout le monde demandait si c’était le vôtre ou celui de votre plus jeune fille ; car vous vous ressembliez tant qu’il n’y avait pas moyen de faire la différence.

— Eh bien ! quand cela serait, qu’est-ce que vous avez besoin de le répéter devant des étrangers ? répliqua Minerve en accordant un autre coup d’éventail au lion endormi de la Gazette d’Eatanswill.

— Comte ! comte ! cria tout à coup Mme Chasselion à un individu qui passait à portée de sa voix, et qui avait un uniforme étranger, surmonté d’énormes moustaches.

— Ah ! fous fouloir te moi, dit le comte en se retournant.

— Je veux présenter l’un à l’autre deux hommes fort spirituels. Monsieur Pickwick, je suis heureuse de vous présenter le comte Smorltork. » Mme Chasselion ajouta à l’oreille du philosophe : « Le fameux étranger qui rassemble des matériaux pour son ouvrage sur l’Angleterre, vous savez ? — Le comte Smorltork, monsieur Pickwick. »

M. Pickwick salua le comte avec toute la révérence due à un si grand homme, et le comte tira ses tablettes.

« Comment fous tire, madame Châsse-long ? demanda le comte en souriant gracieusement à la dame enchantée. Monsieur Pigwig, hé ? ou Bigwig… un… avocat, n’est-ce pas ? Je vois, c’est ça, j’inscris monsieur Bigwig[2]. »

Le comte allait enregistrer M. Pickwick sur ses tablettes comme un gentleman qui se chargeait de faire les affaires des autres, et dont le nom était dérivé de sa profession, lorsque Mme Chasselion l’arrêta en disant :

« Non, non ! comte. Pick-wick.

— Ha ! ha ! je vois. Pique, nom de baptême ; Figue, nom de famille. Très-fort bien, très-fort bien. Comment portez-fous, Figue ?

— Très-bien, je vous remercie, répondit M. Pickwick, avec son affabilité accoutumée. Y a-t-il longtemps que vous êtes en Angleterre ?

— Long, très-fort longtemps. Quinzaine… plus…

— Resterez-vous encore longtemps ?

— Ein semaine.

— Vous avez beaucoup à faire, poursuivit M. Pickwick en souriant, pour rassembler en aussi peu de temps tous les matériaux dont vous avez besoin.

— Eh ! elles sont rassembler, dit le comte.

— En vérité ! s’écria M. Pickwick.

— Elles sont là, ajouta le comte en se frappant le front d’un air significatif. Dans mon patrie… fort livre… comblé de notes… mousique, science, poésie, politique, tout….

— Le mot politique, monsieur, comprend en soi-même une étude difficile et d’une immense étendue.

— Ah ! s’écria le comte en tirant ses tablettes ; très-fort bon ! Beaux paroles pour commencer une capitle. Capitle sept et quarante : Le mot politique surprend en soi-même… » Et la remarque de M. Pickwick fut notée dans les tablettes du comte Smorltork, avec les additions et variantes occasionnées par son imagination ardente et sa connaissance imparfaite de la langue.

« Comte ! dit Mme Chasselion.

— Madame Châsse ? répondit le comte.

— Voici M. Snodgrass, un ami de M. Pickwick, et un poëte.

— Attendez ! s’écria le comte en tirant ses tablettes sur nouveaux frais. Lifre, poisie ; capitle, amis littéraires ; nom, l’Homme-grasse. Très-fort bien. Présenté à l’Homme-grasse, ami de Pique-Figue, par madame Châsse, qui d’autres délicats poimes a produits. Comment s’appelle ? Grenouille… Grenouille soupirante. Très-fort bien. » Et le comte referma ses tablettes, fit mille révérences, mille remercîments, et s’éloigna, persuadé qu’il venait d’ajouter à ses connaissances sur l’Angleterre, les plus importantes et les plus utiles observations.

« C’est un homme bien étonnant ! s’écria Minerve.

— Un philosophe profond ! ajouta Pott.

— Un esprit fort et pénétrant ! » continua M. Snodgrass.

Un chœur d’invités relevèrent les louanges du comte Smorltork, en secouant gravement leur tête et en disant d’une voix unanime : « Étonnant !!! »

Comme l’enthousiasme en faveur du comte Smorltork s’allumait de plus en plus, ses louanges auraient pu être célébrées jusqu’à la fin de la fête, si les quatre soi-disant chanteurs italiens, rangés autour d’un petit pommier, pour produire un effet pittoresque, ne s’étaient pas mis à dérouler leurs chansons nationales. Il faut avouer qu’elles ne paraissaient point d’une exécution bien difficile, et tout le secret semblait consister à ce que trois des soi-disant chanteurs italiens grognaient, tandis que le quatrième miaulait. Cet intéressant morceau étant terminé, aux applaudissements de toute la compagnie, un jeune garçon commença à se faufiler entre les bâtons d’une chaise, et à sauter par-dessus, et à ramper par-dessous, et à se culbuter avec, et à en faire toutes les choses imaginables, excepté de s’asseoir dessus. Ensuite il se fit une cravate de ses jambes et les attacha autour de son cou ; puis il fit voir avec quelle facilité une créature humaine peut prendre l’apparence d’un crapaud. Les nombreux spectateurs étaient transportés de jouissance et d’admiration. Bientôt après on entendit gazouiller faiblement : c’était la voix de Mme Pott, et ses auditeurs pleins de courtoisie s’imaginèrent entendre une chanson parfaitement classique, une vraie chanson de caractère, car Apollon était un compositeur, et les compositeurs chantent très-rarement leurs propres œuvres, et pas davantage celles d’autrui. Enfin Mme Chasselion s’avança et récita son ode immortelle à une Grenouille expirante. Des bravo, des brava, des bravi, des encore se firent entendre ; et elle la récita une seconde fois. Elle allait la réciter une troisième, mais la majorité de ses hôtes, pensant qu’il était bien temps de manger quelque chose, s’écrièrent que c’était une honte d’abuser de la complaisance de Mme Chasselion. Vainement Mme Chasselion protesta qu’elle était tout à fait disposée à réciter son ode sur nouveaux frais ; ses amis étaient trop polis, trop discrets, trop soigneux de sa santé, pour consentir à l’entendre encore, sous aucun prétexte. La salle des rafraîchissements fut donc ouverte, et tous ceux qui étaient déjà venus chez Mme Chasselion se précipitèrent en tumulte, pour y arriver les premiers. Ils savaient, en effet, que l’habitude de cette illustre dame était de faire faire un déjeuner pour cinquante et des invitations pour trois cents ; ou, en d’autres termes, de nourrir les lions les plus remarquables, et de laisser les petits animaux se tirer d’affaire comme ils pouvaient.

« Où donc est monsieur Pott ? demanda Mme Chasselion en s’occupant de placer les susdits lions autour d’elle.

— Me voici ! s’écria l’éditeur du bout le plus reculé de la chambre, hors de toute espérance de nourriture, à moins que son hôtesse ne fit quelque chose d’extraordinaire pour lui.

— Voulez-vous venir par ici ? lui cria-t-elle.

— Oh ! je vous en prie, ne vous tourmentez pas pour lui, interrompit Mme Pott de sa voix la plus obligeante. Vous vous donnez beaucoup trop de peine, madame Chasselion. Il est très-bien là-bas. N’est-ce pas, mon cher, que vous êtes très-bien là-bas ?

— Certainement, mon amour, » répliqua l’infortuné Pott avec un triste sourire. Hélas ! à quoi lui servait son knout ? Le bras nerveux qui le faisait tomber sur les hommes publics avec une vigueur gigantesque, était paralysé par un coup d’œil de l’impérieuse Mme Pott.

Mme Chasselion regarda autour d’elle avec triomphe. Le comte Smorltork était activement occupé à prendre note de ce que contenaient les plats ; M. Tupman, avec plus de grâce que n’en avaient jamais déployé tous les brigands de l’Italie, faisait à diverses lionnes les honneurs d’une salade de homard ; M. Snodgrass, ayant supplanté le jeune gentleman chargé des éreintements dans la Gazette d’Eatanswill, était enfoncé dans une dissertation passionnée avec la jeune lady qui faisait la poésie ; et M. Pickwick, enfin, se rendait universellement agréable : rien ne semblait manquer à ce cercle choisi, lorsque M. Chasselion, dont le département, dans ces occasions, était de se tenir debout près de la porte, et de parler aux gens les moins importants, cria de toutes ses forces à Minerve :

« Ma chère, voici M. Charles Fitz-Marshall.

— Enfin ! s’écria Mme Chasselion. Avec quelle anxiété je l’ai attendu ! Messieurs, je vous prie, laissez passer M. Fitz-Marshall. Mon cher, dites à M. Fitz-Marshall de venir me trouver sur-le-champ, pour que je le gronde d’être arrivé si tard.

— Voilà, ma chère dame, dit une voix claire. Aussi vite que possible, — foule étonnante, — chambre comble, — fort difficile d’approcher, très-difficile. »

Le couteau et la fourchette de M. Pickwick lui tombèrent des mains. Il regarda M. Tupman, qui avait aussi laissé tomber sa fourchette et son couteau, et qui paraissait prêt à s’abîmer sous terre.

« Ah ! » s’écria la voix, tandis que son possesseur s’ouvrait un passage à travers une vingtaine de Turcs, d’officiers, de cavaliers et de Charles II, qui formaient une dernière barricade entre lui et la table.

« Voilà mes vêtements tout cylindrés, — brevet d’invention, — pas un pli dans mon habit, — joliment pressé ! — Pas besoin de faire repasser mon linge, ha ! ha ! — la bonne idée, — drôle de chose, malgré ça, de faire cylindrer son linge sur soi, — opération fatigante, très-fatigante. »

En prononçant ces phrases brisées, un jeune homme, vêtu en officier de marine, parvint à s’approcher de la table, et présenta aux regards étonnés des pickwickiens la tournure et les traits identiques de M. Alfred Jingle.

Il avait à peine eu le temps de prendre la main que lui tendait Mme Chasselion, lorsque ses yeux rencontrèrent les orbes indignés de M. Pickwick.

« Tiens ! tiens ! s’écria le coupable ; oublié, — pas d’ordre aux postillons, — j’y vais moi-même, — revenu dans un instant.

— Le domestique, ou bien M. Chasselion, donnera vos ordres, monsieur Fitz-Marshall, dit la maîtresse de la maison.

— Non ! non ! — moi-même, ne serai pas long, — revenu dans un clin d’œil, » répliqua Jingle, et il disparut dans la foule.

M. Pickwick se leva plein d’indignation.

« Madame, dit-il, permettez-moi de vous demander qui est ce jeune homme, et où il réside ?

— C’est un gentleman d’une grande fortune, monsieur Pickwick, à qui je meurs d’envie de vous présenter. Le comte aussi sera enchanté de le connaître.

— Oui, oui, comptez là-dessus, dit M. Pickwick avec vivacité. Il demeure ?

— À Bury, hôtel de l’Ange.

— À Bury ?

— À Bury Saint-Edmunds, à quelques milles d’ici… Mais, mon Dieu ! monsieur Pickwick, vous n’allez pas nous quitter. Vous ne pouvez pas, monsieur Pickwick, songer à vous en aller sitôt. »

Longtemps avant que Mme Chasselion eût prononcé ces paroles, M. Pickwick s’était plongé dans la foule et avait atteint le jardin. Il y fut bientôt rejoint par M. Tupman, qui l’avait suivi de près et qui lui dit :

« Cela est inutile, il est parti.

— Je le sais, répondit M. Pickwick, avec chaleur, et je le suivrai !

— Vous le suivrez ! Où donc ?

— À Bury, hôtel de l’Ange. Comment savons-nous s’il n’abuse point quelqu’un dans cet endroit ? Il a trompé une fois un digne homme, et nous en étions la cause innocente : cela n’arrivera plus, si je puis l’empêcher ! Je veux le démasquer. — Sam ! où est mon domestique ?

— Voilà ! ici, monsieur, dit Sam, en sortant d’un endroit écarté, où il était occupé à examiner une bouteille de vin de Madère, qu’il avait enlevée sur la table une heure ou deux auparavant. Voilà vot’ serviteur, monsieur, et fier du titre encore, comme disait au public l’esquelette vivant qu’on faisait voir pour trois pence.

— Suivez-moi sur-le-champ ! reprit M. Pickwick. — Tupman, si je reste à Bury, vous pourrez m’y rejoindre quand je vous écrirai. Jusque-là, adieu ! »

Les remontrances devenaient inutiles : M. Pickwick était animé, et sa résolution était prise. M. Tupman retourna vers ses compagnons, et, une heure après, il avait noyé tout souvenir de M. Alfred Jingle, ou de M. Charles Fitz-Marshall, au moyen d’une bouteille de vin de Champagne et d’une contredanse, également pétillantes.

Pendant ce temps, M. Pickwick et Sam Weller, perchés à l’extérieur d’une voiture publique, voyaient de minute en minute diminuer la distance qui les séparait de la bonne ville de Bury Saint-Edmunds.





  1. Feast of reason, flow of soul est une citation de je ne sais quel poëte, devenue proverbiale pour se moquer des réunions où il n’y a rien à boire ni à manger.
  2. Big-wig, grosse perruque, sobriquet par lequel on désigne les avocats.