Les Papiers posthumes du Pickwick Club/Tome II/V.

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Traduction par Pierre Grollier.
Hachette (2p. 61-86).

CHAPITRE V.

Entièrement consacré au compte-rendu complet et fidèle du mémorable procès de Bardell contre Pickwick.

« Je voudrais bien savoir ce que le chef du jury peut avoir mangé ce matin à son déjeuner, dit M. Snodgrass par manière de conversation, dans la mémorable matinée du 14 février.

— Ah ! répondit M. Perker, j’espère qu’il a fait un bon déjeuner.

— Pourquoi cela ? demanda M. Pickwick.

— C’est fort important, extrêmement important, mon cher monsieur. Un bon jury satisfait, qui a bien déjeuné, est une chose capitale pour nous. Des jurés mécontents ou affamés, sont toujours pour le plaignant.

— Au nom du ciel, dit M. Pickwick, d’un air de complète stupéfaction, quelle est la cause de tout cela ?

— Ma foi, je n’en sais rien, répondit froidement le petit homme, c’est pour aller plus vite, je suppose. » Quand le jury s’est retiré dans la chambre des délibérations, si l’heure du dîner est proche, le chef des jurés tire sa montre, et dit :

« Juste ciel ! gentlemen, déjà cinq heures moins dix, et je dîne à cinq heures ! — Moi aussi, » disent tous les autres, excepté deux individus qui auraient dû dîner à trois heures, et qui en conséquence sont encore plus pressés de sortir. Le chef des jurés sourit et remet sa montre. « Eh bien ! gentlemen, qu’estce que nous disons ? Le plaignant ou le défendant, gentlemen ? Je suis disposé à croire, quant à moi… Mais que cela ne vous influence pas… Je suis assez disposé à croire que le plaignant a raison. » Là-dessus deux ou trois autres jurés ne manquent pas de dire qu’ils le croient aussi, comme c’est naturel ; et alors ils font leur affaire unanimement et confortablement. « Neuf heures dix minutes, continua le petit homme en regardant à sa montre, il est grandement temps de partir, mon cher monsieur. La cour est ordinairement pleine quand il s’agit d’une violation de promesse de mariage. Vous ferez bien de demander une voiture, mon cher monsieur, ou nous arriverons trop tard. »

M. Pickwick tira immédiatement la sonnette ; une voiture fut amenée, et les quatre Pickwickiens y étant montés, avec M. Perker, se firent conduire à Guildhall. Sam Weller, M. Lowten et le sac bleu, contenant la procédure, suivaient dans un cabriolet.

« Lowten, dit Perker, quand ils eurent atteint la salle des pas perdus, mettez les amis de M. Pickwick dans la tribune des stagiaires ; M. Pickwick lui-même sera mieux auprès de moi.

— Par ici, mon cher monsieur, par ici. » En parlant de la sorte, le petit homme prit M. Pickwick par la manche et le conduisit vers un siége peu élevé, situé au-dessous du bureau du conseil du roi. De là, les avoués peuvent commodément chuchoter, dans l’oreille des avocats, les instructions que la marche du procès rend nécessaires. Ils y sont d’ailleurs invisibles au plus grand nombre des spectateurs, car ils sont assis beaucoup plus bas que les avocats et que les jurés, dont les siéges dominent le parquet. Naturellement ils leur tournent le dos, et regardent le juge.

« Voici la tribune des témoins, je suppose ? dit M. Pickwick, en montrant, à sa gauche, une espèce de chaire, entourée d’une balustrade de cuivre.

— Oui, mon cher monsieur, répliqua Perker en extrayant une quantité de papiers du sac bleu que Lowten venait de déposer à ses pieds.

— Et là, dit M. Pickwick en indiquant, sur sa droite, une couple de bancs, enfermés d’une balustrade, là siégent les jurés, n’est-il pas vrai ?

— Précisément, » répondit Perker, en tapant sur le couvercle de sa tabatière.

Ainsi renseigné, M. Pickwick se tint debout dans un état de grande agitation, et promena ses regards sur la salle.

Il y avait déjà, dans la galerie, un flot assez épais de spectateurs, et sur le siége des avocats, une nombreuse collection de gentlemen en perruque, dont la réunion présentait cette étonnante et agréable variété de nez et de favoris, pour laquelle le barreau anglais est si justement célèbre. Parmi ces gentlemen, ceux qui possédaient un dossier le tenaient de la manière la plus visible possible, et de temps en temps s’en frottaient le menton, pour convaincre davantage les spectateurs de la réalité de ce fait. Quelques-uns de ceux qui n’avaient aucun dossier à montrer, portaient sous leurs bras de bons gros in-octavo, reliés en basane fauve à titres rouges. D’autres qui n’avaient ni diplômes ni livres, fourraient leurs mains dans leurs poches et prenaient un air aussi important qu’ils le pouvaient, sans s’incommoder ; tandis que d’autres encore, allaient et venaient avec une mine suffisante et affairée, satisfaits d’éveiller, de la sorte, l’admiration des étrangers non initiés. Enfin, au grand étonnement de M. Pickwick, ils étaient tous divisés en petits groupes, et causaient des nouvelles du jour, avec la tranquillité la plus parfaite, comme s’il n’avait jamais été question de jugement.

Un salut de M. Phunky, lorsqu’il entra pour prendre sa place, derrière le banc réservé au conseil du roi, attira l’attention de M. Pickwick. À peine lui avait-il rendu sa politesse, lorsque Me Snubbin parut, suivi par M. Mallard, qui déposa sur la table un immense sac cramoisi, donna une poignée de main à M. Perker, et se retira. Ensuite entrèrent deux ou trois autres avocats, et parmi eux un homme au teint rubicond, qui fit un signe de tête amical à Me Snubbin, et lui dit que la matinée était belle.

« Quel est cet homme rubicond, qui vient de saluer notre conseil, et de lui dire que la matinée est belle ? demanda tout bas M. Pickwick à son avoué.

— C’est Me Buzfuz, l’avocat de notre adversaire. Ce gentleman placé derrière lui, est M. Skimpin, son junior. »

M. Pickwick, rempli d’horreur, en apprenant la froide scélératesse de cet homme, allait demander comment Me Buzfuz, qui était l’avocat de son adverse partie, osait se permettre de dire, à son propre avocat, qu’il faisait une belle matinée, quand il fut interrompu par un long cri de : silence ! que poussèrent les officiers de la cour, et au bruit duquel se levèrent tous les avocats. M. Pickwick se retourna, et s’aperçut que ce tumulte était causé par l’entrée du juge.

M. le juge Stareleigh (qui siégeait en l’absence du chef-justice, empêché par indisposition), était un homme remarquablement court, et si gros qu’il semblait tout visage et tout gilet. Il roula dans la salle sur deux petites jambes cagneuses, et ayant salué gravement le barreau, qui le salua gravement à son tour, il mit ses deux petites jambes sous la table, et son petit chapeau à trois cornes, dessus. Lorsque M. le juge Stareleigh eut fait cela, tout ce qu’on pouvait voir de lui c’étaient deux petits yeux fort drôles, une large face écarlate, et environ la moitié d’une grande perruque très-comique.

Aussitôt que le juge eut pris son siége, l’huissier qui se tenait debout sur le parquet de la cour, cria : silence ! d’un ton de commandement, un autre huissier dans la galerie répéta immédiatement : silence ! d’une voix colérique, et trois ou quatre autres huissiers lui répondirent avec indignation : silence ! Ceci étant accompli, un gentleman en noir, assis au-dessous du juge, appela les noms des jurés. Après beaucoup de hurlements, on découvrit qu’il n’y avait que dix jurés spéciaux qui fussent présents. Me Buzfuz ayant alors demandé que le jury spécial fût complété par des tales quales, le gentleman en noir s’empara immédiatement de deux jurés ordinaires, à savoir un apothicaire et un épicier.

« Gentlemen, dit l’homme en noir, répondez à votre nom pour prêter le serment. Richard Upwitch ?

— Voilà, répondit l’épicier.

— Thomas Groffin ?

— Présent, dit l’apothicaire.

— Prenez le livre, gentlemen. Vous jugerez fidèlement et loyalement…

— Je demande pardon à la cour, interrompit l’apothicaire, qui était grand, maigre et jaune, mais j’espère que la cour ne m’obligera pas à siéger.

— Et pourquoi cela, monsieur ? dit le juge Stareleigh.

— Je n’ai pas de garçon, milord, répondit l’apothicaire.

— Je n’y peux rien, monsieur. Vous devriez en avoir un.

— Je n’en ai pas le moyen, milord.

— Eh bien ! monsieur, vous devriez en avoir le moyen, rétorqua le juge en devenant rouge, car son tempérament frisait l’irritable et ne supportait point la contradiction.

— Je sais que je devrais en avoir le moyen, si je prospérais comme je le mérite ; mais je ne l’ai pas, milord.

— Faites prêter serment au gentleman, reprit le juge d’un ton péremptoire. »

L’officier n’avait pas été plus loin que le vous jugerez fidèlement et loyalement, quand il fut encore interrompu par l’apothicaire.

« Est-ce qu’il faut que je prête serment, milord ? demanda-t-il.

— Certainement, monsieur, répliqua l’entêté petit juge.

— Très-bien, milord, fit l’apothicaire d’un air résigné. Il y aura mort d’homme avant que le jugement soit rendu, voilà tout. Faites-moi prêter serment si vous voulez, monsieur. »

Et l’apothicaire prêta serment avant que le juge eût pu trouver une parole à prononcer.

« Milord, reprit l’apothicaire en s’asseyant fort tranquillement, je voulais seulement vous faire observer que je n’ai laissé qu’un galopin dans ma boutique. C’est un charmant bonhomme, milord, mais qui se connaît fort peu en drogues ; et je sais que, dans son idée, sel d’Epsom veut dire acide prussique, et sirop d’Ipécacuanha, laudanum. Voilà tout, milord. »

Ayant proféré ces mots, l’apothicaire s’arrangea commodément sur son siége, prit un visage aimable et parut préparé à tout événement.

M. Pickwick le considérait avec le sentiment de la plus profonde horreur, lorsqu’une légère sensation se fit remarquer dans la cour. Mme Bardell, supportée par Mme Cluppins, fut amenée et placée, dans un état d’accablement pitoyable, à l’autre bout du banc qu’occupait M. Pickwick. Un énorme parapluie fut alors apporté par M. Dodson, et une paire de socques, par M. Fogg, qui, tous les deux, avaient préparé pour cette occasion leurs visages les plus sympathiques et les plus compatissants. Mme Sanders parut ensuite, conduisant master Bardell. À la vue de son enfant, la tendre mère tressaillit, revint à elle et l’embrassa avec des transports frénétiques ; puis, retombant dans un état d’imbécillité hystérique, la bonne dame demanda à ses amies où elle était. En répliquant à cette question, Mme Cluppins et Mme Sanders détournèrent la tête et se prirent à pleurer, tandis que MM. Dodson et Fogg suppliaient la plaignante de se tranquilliser. Me Buzfuz frotta ses yeux de toutes ses forces avec un mouchoir blanc et jeta vers le jury un regard qui semblait faire appel à son humanité. Le juge était visiblement affecté, et plusieurs des spectateurs toussèrent pour cacher leur émotion.

« Une très-bonne idée, murmura Perker à M. Pickwick. Dodson et Fogg sont d’habiles gens. Voilà une scène d’un excellent effet, mon cher monsieur, d’un excellent effet. »

Pendant que Perker parlait, Mme Bardell revenait lentement à elle, et Mme Cluppins, après avoir soigneusement examiné les boutons de master Bardell et leurs boutonnières respectives, le plaçait sur le parquet de la cour, devant sa mère : position avantageuse où il ne pouvait manquer d’éveiller la commisération des jurés et du juge. Cependant cela ne s’était pas fait sans une opposition considérable de la part du jeune gentleman lui-même ; car il n’était pas éloigné de croire que ce fût là une formalité légale, après laquelle on le condamnerait à une exécution immédiate ou à la transportation au delà des mers pour le reste de ses jours, tout au moins.

« Bardell et Pickwick ! cria le gentleman en noir, appelant la cause qui se trouvait la première sur la liste.

— Milord, dit Me Buzfuz, je suis pour la plaignante.

— Avec qui êtes-vous, Me Buzfuz ? demanda le juge. »

M. Skimpin salua pour exprimer que c’était avec lui.

« Je parais pour le défendeur, milord, dit à son tour Me Snubbin.

— Il y a quelqu’un avec vous, Me Snubbin ? reprit le juge.

— M. Phunky, milord.

— Me Buzfuz et Me Skimpin, pour la plaignante, dit le juge en écrivant les noms sur son livre de notes et en articulant ce qu’il écrivait. Pour le défendeur, Me Snubbin et M. Tronquet.

— Je demande pardon à votre seigneurie : Phunky.

— Oh ! très-bien, dit le juge. Je n’avais jamais eu le plaisir d’entendre le nom de monsieur. »

Ici M. Phunky salua et sourit, et le juge salua et sourit aussi ; et alors M. Phunky, rougissant jusqu’au blanc des yeux, s’efforça d’avoir l’air d’ignorer que tout le monde le regardait, chose qui n’a jamais réussi jusqu’à présent à personne, et qui suivant toutes probabilités, ne réussira en aucun temps.

« Procédons, » dit le juge.

Les huissiers, crièrent de nouveau : silence ! et M. Skimpin exposa l’affaire ; mais, lorsqu’elle fut exposée, l’audience n’en fut guère plus avancée, car l’avocat avait soigneusement gardé pour lui-même les particularités qu’il savait ; et, quand il se rassit, au bout de trois minutes, la religion du jury était précisément aussi éclairée qu’auparavant.

Me Buzfuz se leva alors, avec toute la dignité qu’exigeait la nature de sa cause, chuchota avec Dodson, conféra brièvement avec Fogg, tira sa robe sur ses épaules, arrangea sa perruque, et s’adressa au jury.

Il commença par dire que jamais, dans le cours de sa carrière, jamais depuis le premier moment où il s’était appliqué à l’étude des lois, il ne s’était approché d’une cause avec des sentiments d’émotion aussi profonde, avec la conscience d’une aussi pesante responsabilité ; responsabilité, pouvait-il dire, qu’il n’aurait jamais voulu assumer s’il n’avait pas été soutenu par la conviction, assez forte pour équivaloir à une certitude, par la conviction que la cause de la justice, ou, en d’autres termes, la cause de sa cliente, de sa cliente abusée, innocente et persécutée, devait prévaloir auprès des douze gentlemen intelligents, nobles et généreux, qu’il voyait assis en face de lui.

Les avocats commencent toujours de cette manière, parce que cela rend les jurés contents d’eux-mêmes en leur faisant croire qu’ils doivent être des personnages bien difficiles à tromper. Un effet visible fut produit immédiatement et plusieurs jurés commencèrent à prendre avec activité de volumineuses notes.

« Gentlemen, vous avez appris de mon savant ami, poursuivit Me Buzfuz, quoiqu’il sût très-bien que les gentlemen du jury n’avaient rien appris du tout du savant ami en question ; vous avez appris de mon savant ami que ceci est une action pour violation de promesse de mariage, dans laquelle les dommages demandés sont de 1500 livres sterling ; mais vous n’avez pas appris de mon savant ami, attendu que cela n’entrait pas dans les attributions de mon savant ami, quels sont les faits et les circonstances de la cause. Ces faits et ces circonstances, gentlemen, vous allez les entendre détaillés par moi et prouvés par les véridiques dames que je placerai devant vous dans cette tribune. »

Ici Me Buzfuz, avec une terrible emphase sur le mot tribune, frappa sa table d’un poing majestueux en regardant Dodson et Fogg. Ceux-ci firent un signe d’admiration pour l’avocat, d’indignation et de défi pour le défendeur.

« La plaignante, gentlemen, continua Me Buzfuz d’une voix douce et mélancolique, la plaignante est une veuve. Oui, gentlemen, une veuve. Feu M. Bardell, après avoir joui, pendant beaucoup d’années, de l’estime et de la confiance de son souverain, comme l’un des gardiens de ses revenus royaux, s’éloigna presque imperceptiblement de ce monde, pour aller chercher ailleurs le repos et la paix, que la douane ne peut jamais accorder. »

À cette poétique description du décès de M. Bardell (qui avait eu la tête cassée d’un coup de pinte dans une rixe de taverne), la voix du savant avocat trembla et s’éteignit un instant. Il continua avec grande émotion.

« Quelque temps avant sa mort, il avait imprimé sa ressemblance sur le front d’un petit garçon. Avec ce petit garçon, seul gage de l’amour du défunt douanier, Mme Bardell se cacha au monde et rechercha la tranquillité de la rue Goswell. Là elle plaça à la croisée de son parloir un écriteau manuscrit portant cette inscription : Appartement de garçon à louer en garni ; s’adresser au rez-de-chaussée. »

Ici Me Buzfuz fit une pause, tandis que plusieurs gentlemen du jury prenaient note de ce document.

« Est-ce qu’il n’y a point de date à cette pièce ? demanda un juré.

— Non, monsieur, il n’y a point de date, répondit l’avocat. Mais je suis autorisé à déclarer que cet écriteau fut mis à la fenêtre de la plaignante il y a justement trois années. J’appelle l’attention du jury sur les termes de ce document : Appartement de garçon à louer en garni. Messieurs, l’opinion que Mme Bardell s’était formée de l’autre sexe était dérivée d’une longue contemplation des qualités inestimables de l’époux qu’elle avait perdu. Elle n’avait pas de crainte ; elle n’avait pas de méfiance ; elle n’avait pas de soupçons ; elle était tout abandon et toute confiance. M. Bardell, disait la veuve, M. Bardell était autrefois garçon ; c’est à un garçon que je demanderai protection, assistance, consolation. C’est dans un garçon que je verrai éternellement quelque chose qui me rappellera ce qu’était M. Bardell, quand il gagna mes jeunes et vierges affections ; c’est à un garçon que je louerai mon appartement. Entraînée par cette belle et touchante inspiration (l’une des plus belles inspirations de notre imparfaite nature, gentlemen), la veuve solitaire et désolée sécha ses lames, meubla son premier étage, serra son innocente progéniture sur son sein maternel, et mit à la fenêtre de son parloir l’écriteau que vous connaissez. Y resta-t-il longtemps ? Non. Le serpent était aux aguets, la mèche était allumée, la mine était préparée, le sapeur et le mineur étaient à l’ouvrage. L’écriteau n’avait pas été trois jours à la fenêtre du parloir… trois jours, gentlemen ! quand un être qui marchait sur deux jambes et qui ressemblait extérieurement à un homme et non point à un monstre, frappa à la porte de Mme Bardell. Il s’adressa au rez-de-chaussée ; il loua le logement, et le lendemain il s’y installa. Cet être était Pickwick ; Pickwick le défendeur. »

Me Buzfuz avait parlé avec tant de volubilité que son visage en était devenu absolument cramoisi. Il s’arrêta ici pour reprendre haleine. Le silence réveilla M. le juge Stareleigh qui, immédiatement, écrivit quelque chose avec une plume où il n’y avait pas d’encre, et prit un air extraordinairement réfléchi, afin de faire croire au jury qu’il pensait toujours plus profondément quand il avait les yeux fermés.

Me Buzfuz continua.

« Je dirai peu de choses de cet homme. Le sujet présente peu de charmes, et je n’aurais pas plus de plaisir que vous, gentlemen, à m’étendre complaisamment sur son égoïsme révoltant, sur sa scélératesse systématique. »

En entendant ces derniers mots, M. Pickwick qui, depuis quelques instants écrivait en silence, tressaillit violemment, comme si quelque vague idée d’attaquer Me Buzfuz sous les yeux mêmes de la justice, s’était présentée à son esprit. Un geste monitoire de M. Perker le retint, et il écouta le reste du discours du savant gentleman avec un air d’indignation qui contrastait complètement avec le visage admirateur de Mmes Cluppins et Sanders.

« Je dis scélératesse systématique, gentlemen, continua l’avocat en regardant M. Pickwick, et en s’adressant directement à lui ; et, quand je dis scélératesse systématique, permettez-moi d’avertir le défendeur, s’il est dans cette salle, comme je suis informé qu’il y est, qu’il aurait agi plus décemment, plus convenablement, avec plus de jugement et de bon goût, s’il s’était abstenu d’y paraître. Laissez-moi l’avertir, messieurs, que s’il se permettait quelque geste de désapprobation dans cette enceinte, vous sauriez les apprécier et lui en tenir un compte rigoureux ; et laissez-moi lui dire, en outre, comme milord vous le dira, gentlemen, qu’un avocat qui remplit son devoir envers ses clients, ne doit être ni intimidé, ni menacé, ni maltraité, et que toute tentative pour commettre l’un ou l’autre de ces actes retombera sur la tête du machinateur, qu’il soit demandeur ou défendeur, que son nom soit Pickwick ou Noakes, ou Stoakes, ou Stiles, ou Brown, ou Thompson. »

Cette petite digression du sujet principal amena nécessairement le résultat désiré, de tourner tous les yeux sur M. Pickwick. Me Buzfuz, s’étant partiellement remis de l’état d’élévation morale où il s’était fouetté, continua plus posément.

« Je vous prouverai, gentlemen, que, pendant deux années, Pickwick continua de rester constamment et sans interruption, sans intermission, dans la maison de la dame Bardell ; je vous prouverai que, durant tout ce temps, la dame Bardell le servit, s’occupa de ses besoins, fit cuire ses repas, donna son linge à la blanchisseuse, le reçut, le raccommoda, et jouit enfin de toute la confiance de son locataire. Je vous prouverai que, dans beaucoup d’occasions, il donna à son petit garçon des demi-pence, et même, dans quelques occasions, des pièces de six pence ; je vous prouverai aussi, par la déposition d’un témoin qu’il sera impossible à mon savant ami de récuser ou d’infirmer ; je vous prouverai, dis-je, qu’une fois il caressa le petit bonhomme sur la tête, et, après lui avoir demandé s’il avait gagné récemment beaucoup de billes et de calots, se servit de ces expressions remarquables : Seriez-vous bien content d’avoir un autre père ? Je vous prouverai, en outre, gentlemen, qu’il y a environ un an, Pickwick commença tout à coup à s’absenter de la maison, durant de longs intervalles, comme s’il avait eu l’intention de se séparer graduellement de ma cliente ; mais je vous ferai voir aussi qu’à cette époque sa résolution n’était pas assez forte ou que ses bons sentiments prirent le dessus, s’il a de bons sentiments ; ou que les charmes et les accomplissements de ma cliente l’emportèrent sur ses intentions inhumaines ; car je vous prouverai qu’en revenant d’un voyage, il lui fit positivement des offres de mariage, après avoir pris soin toutefois qu’il ne put y avoir aucun témoin de leur contrat solennel. Cependant je suis en état de vous prouver, d’après le témoignage de trois de ses amis, qui déposeront bien malgré eux, gentlemen, que, dans cette même matinée, il fut découvert par eux, tenant la plaignante dans ses bras et calmant son agitation par des douceurs et des caresses. »

Une impression visible fut produite sur les auditeurs par cette partie du discours du savant avocat. Tirant de son sac deux petits chiffons de papier, il continua :

« Et maintenant, gentlemen, un seul mot de plus. Nous avons heureusement retrouvé deux lettres, que le défendeur confesse être de lui, et qui disent des volumes. Ces lettres dévoilent le caractère de l’homme. Elles ne sont point écrites dans un langage ouvert, éloquent, fervent, respirant le parfum d’une tendresse passionnée ; non, elles sont pleines de précautions, de ruses, de mots couverts, mais qui heureusement sont bien plus concluantes que si elles contenaient les expressions les plus brûlantes, les plus poétiques images : lettres qui doivent être examinées avec un œil soupçonneux ; lettres qui étaient destinées, par Pickwick, à dérouter les tiers entre les mains desquels elles pourraient tomber. Je vais vous lire la première, gentlemen. « Garraway, midi. Chère mistress B. Côtelettes de mouton et sauce aux tomates ! Tout à vous. Pickwick. » Côtelettes de mouton ! Juste ciel ! et sauce aux tomates ! Gentlemen, le bonheur d’une femme sensible et confiante devra-t-il être à jamais détruit par ces vils artifices ? La lettre suivante n’a point de date, ce qui, par soi-même, est déjà suspect. « Chère madame B. Je n’arriverai à la maison que demain matin : la voiture est en retard. » Et ensuite viennent ces expressions très-remarquables : « Ne vous tourmentez point pour la bassinoire. » La bassinoire ! Eh ! messieurs, qui donc se tourmente pour une bassinoire ? Quand est-ce que la paix d’un homme ou d’une femme a été troublée par une bassinoire ? par une bassinoire, qui est en elle-même un meuble domestique innocent, utile, et j’ajouterai même, commode. Pourquoi Mme Bardell est-elle si chaleureusement suppliée de ne point s’affliger pour la bassinoire ? À moins (comme il n’y a pas l’ombre d’un doute) que ce mot ne serve de couvercle à un feu caché, qu’il ne soit l’équivalent de quelque expression caressante, de quelque promesse flatteuse, le tout déguisé par un système de correspondance énigmatique, artificieusement imaginé par Pickwick, dans le dessein de préparer sa lâche trahison, et qui, effectivement, est resté indéchiffrable pour tout le monde. Ensuite, que signifient ces paroles : La voiture est en retard ? Je ne serais point étonné qu’elles s’appliquassent à Pickwick lui-même qui, incontestablement, a été bien criminellement en retard durant toute cette affaire ; mais dont la vitesse sera inopinément accélérée, et dont les roues, comme il s’en apercevra à son dam, seront incessamment graissées par vous-mêmes, gentlemen ! »

Me Buzfuz s’arrêta en cet endroit, pour voir si le jury souriait à cette plaisanterie ; mais personne ne l’ayant comprise, excepté l’épicier, dont l’intelligence sur ce sujet provenait probablement de ce qu’il avait soumis, dans la matinée même, son chariot au procédé en question, le savant avocat jugea convenable, pour finir, de retomber encore dans le lugubre.

« Assez de ceci, gentlemen ; il est difficile de sourire avec un cœur déchiré ; il est mal de plaisanter, quand nos plus profondes sympathies sont éveillées. L’avenir de ma cliente est perdu ; et ce n’est pas une figure de rhétorique de dire que sa maison est vide. L’écriteau n’est pas mis, et pourtant il n’y a point de locataire. Des célibataires estimables passent et repassent dans la rue Goswell, mais il n’y a pas pour eux d’invitation à s’adresser au rez-de-chaussée. Tout est sombre et silencieux dans la demeure de madame Bardell ; la voix même de l’enfant ne s’y fait plus entendre ; ses jeux innocents sont abandonnés, car sa mère gémit et se désespère ; ses agates et ses billes sont négligées ; il n’entend plus le cri familier de ses camarades : pas de tricherie ! Il a perdu l’habileté dont il faisait preuve au jeu de pair ou impair. Cependant, gentlemen, Pickwick, l’infâme destructeur de cette oasis domestique qui verdoyait dans le désert de Goswell Street, Pickwick qui se présente devant vous aujourd’hui, avec son infernale sauce aux tomates et son ignoble bassinoire, Pickwick lève encore devant vous son front d’airain, et contemple avec férocité la ruine dont il est l’auteur. Des dommages, gentlemen, de forts dommages sont la seule punition que vous puissiez lui infliger, la seule consolation que vous puissiez offrir à ma cliente ; et c’est dans cet espoir qu’elle fait, en ce moment, un appel à l’intelligence, à l’esprit élevé, à la sympathie, à la conscience, à la justice, à la grandeur d’âme d’un jury composé de ses plus honorables concitoyens. »

Après cette belle péroraison, Me Buzfuz s’assit, et M. le juge Stareleigh s’éveilla.

« Appelez Élisabeth Cluppins, » dit l’avocat en se relevant au bout d’une minute, avec une nouvelle vigueur.

L’huissier le plus proche appela : « Élisabeth Tuppins ! » un autre, à une petite distance, demanda : « Élisabeth Supkins ! » et un troisième enfin se précipita dans King-Street et beugla : « Élisabeth Fnuffin ! » jusqu’à ce qu’il en fût enroué.

Pendant ce temps, Madame Cluppins avec l’assistance combinée de Mmes Bardell et Sanders, de M. Dodson et de M. Fogg, était conduite vers la tribune des témoins. Lorsqu’elle fut heureusement juchée sur la marche d’en haut, Mme Bardell se plaça debout sur celle d’en bas, tenant d’une main le mouchoir et les socques de son amie, de l’autre une bouteille de verre, qui pouvait contenir environ un quart de pinte de sel de vinaigre, afin d’être prête à tout événement. Mme Sanders, dont les yeux étaient attentivement fixés sur le visage du juge, se planta près de Mme Bardell, tenant de la main gauche le grand parapluie, et appuyant d’un air déterminé son pouce droit sur le ressort, comme pour faire voir qu’elle était prête à l’ouvrir, au plus léger signal.

« Madame Cluppins, dit Me Buzfuz, je vous en prie, madame, tranquillisez-vous. »

Bien entendu qu’à cette invitation, Mme Cluppins se prit à sangloter avec une nouvelle violence, et donna des marques si alarmantes de sensibilité, qu’elle semblait à chaque instant prête à s’évanouir.

Cependant, après quelques questions peu importantes, Me Buzfuz lui dit : « Vous rappelez-vous, madame Cluppins, vous être trouvée dans la chambre du fond, au premier étage, chez Mme Bardell, dans une certaine matinée de juillet, tandis qu’elle époussetait l’appartement de M. Pickwick ?

— Oui milord, et messieurs du jury, répondit Mme Cluppins.

— La chambre de M. Pickwick était au premier, sur le devant, je pense ?

— Oui, Monsieur.

— Que faisiez-vous dans la chambre de derrière, madame ? demanda le petit juge.

— Milord et messieurs ! s’écria Mme Cluppins, avec une agitation intéressante, je ne veux pas vous tromper…

— Vous ferez bien, madame, lui dit-le petit juge.

— Je me trouvais là à l’insu de Mme Bardell. J’étais sortie avec un petit panier, messieurs, pour acheter trois livres de vitelottes, qui m’ont bien coûté deux pence et demi, quand je vois la porte de la rue de Mme Bardell entre-bâillée…

— Entre quoi ? s’écria le petit juge.

— À moitié ouverte, milord, dit Me Snubbin.

— Elle a dit entre-bâillée, fit observer le petit juge d’un air plaisant.

— C’est la même chose, milord, » reprit l’illustre avocat.

Le petit juge le regarda dubitativement, et dit qu’il en tiendrait note. Mme Cluppins continua.

« Je suis entrée, gentlemen, juste pour dire bonjour, et je suis montée les escaliers, d’une manière pacifique, et je suis pénétrée dans la chambre de derrière et… et…

— Et vous avez écouté, je pense, madame Cluppins ? dit Me Buzfuz.

— Je vous demande excuse, monsieur, répliqua Mme Cluppins, d’un air majestueux, j’en mépriserais l’action, les voix étaient très-élevées, monsieur, et se forcèrent sur mon oreille.

— Très bien, vous n’écoutiez pas, mais vous entendiez les voix. Une de ces voix était-elle celle de M. Pickwick ?

— Oui, monsieur. »

Mme Cluppins, après avoir déclaré distinctement que M. Pickwick s’adressait à Mme Bardell, répéta lentement et en réponse à de nombreuses questions, la conversation que nos lecteurs connaissent déjà. Me Buzfuz sourit, en s’asseyant, et les jurés prirent un air soupçonneux ; mais leur physionomie devint absolument menaçante, lorsque Me Snubbin déclara qu’il ne contre-examinerait pas le témoin, parce que M. Pickwick croyait devoir convenir que son récit était exact en substance.

Mme Cluppins ayant une fois brisé la glace, jugea que l’occasion était favorable pour faire une courte dissertation sur ses propres affaires domestiques. Elle commença donc par informer la cour qu’elle était au moment actuel mère de huit enfants, et qu’elle entretenait l’espérance d’en présenter un neuvième à M. Cluppins dans environ six mois. Malheureusement dans cet endroit instructif, le petit juge l’interrompit très-colériquement, et par suite de cette interruption la vertueuse dame et Mme Sanders furent poliment conduites hors de la salle, sous l’escorte de M. Jackson, sans autre forme de procès.

« Nathaniel Winkle ! dit M. Skimpin.

— Présent, répondit M. Winkle, d’une voix faible ; puis il entra dans la tribune des témoins, et après avoir prêté serment, salua le juge avec une grande déférence.

— Ne vous tournez pas vers moi, monsieur, lui dit aigrement le juge, en réponse à son salut. Regardez le jury. »

M. Winkle obéit, avec empressement, à cet ordre, et se tourna vers la place où il supposait que le jury devait être, car dans l’état de confusion où il se trouvait, il était tout à fait incapable de voir quelque chose.

M. Skimpin s’occupa alors de l’examiner. C’était un jeune homme de 42 ou 43 ans, qui promettait beaucoup, et qui était nécessairement fort désireux de confondre, autant qu’il le pourrait, un témoin notoirement prédisposé en faveur de l’autre partie.

« Maintenant, monsieur, aurez-vous la bonté de faire connaître votre nom à Sa Seigneurie et au jury ? dit M. Skimpin, en inclinant de côté pour écouter la réponse, et pour jeter en même temps aux jurés un coup d’œil qui semblait indiquer que le goût naturel de M. Winkle pour le parjure pourrait bien l’induire à déclarer un autre nom que le sien.

— Winkle, répondit le témoin.

— Quel est votre nom de baptême, monsieur ? demanda le petit juge d’un ton courroucé.

— Nathaniel, monsieur.

— Daniel ? Vous n’avez pas d’autre prénom ?

— Nathaniel, monsieur… milord, je veux dire.

— Nathaniel, Daniel ? ou Daniel Nathaniel ?

— Non, milord ; seulement Nathaniel ; point Daniel.

— Alors, monsieur, pourquoi donc m’avez-vous dit Daniel ?

— Je ne l’ai pas dit, milord.

— Vous l’avez dit, monsieur, rétorqua le juge, avec un austère froncement de sourcils. Pourquoi aurais-je écrit : Daniel, dans mes notes, si vous ne me l’aviez pas dit, monsieur ? »

Cet argument était évidemment sans réplique.

« M. Winkle a la mémoire assez courte, milord, interrompit M. Skimpin, en jetant un autre coup d’œil au jury ; mais j’espère que nous trouverons moyen de la lui rafraîchir.

— Je vous conseille de faire attention, monsieur, » dit le petit juge au témoin, en le regardant d’un air sinistre.

Le pauvre M. Winkle salua, et s’efforça de feindre une tranquillité dont il était bien loin ; ce qui, dans son état de perplexité, lui donnait précisément l’air d’un filou pris sur le fait.

« Maintenant, monsieur Winkle, reprit M. Skimpin, écoutez moi avec attention, s’il vous plaît, et laissez-moi vous recommander, dans votre propre intérêt, de ne point oublier les injonctions de milord. N’êtes-vous pas ami intime de M. Pickwick, le défendeur ?

— Autant que je puisse me le rappeler, en ce moment, je connais M. Pickwick depuis près de…

— Monsieur, n’éludez pas la question. Êtes-vous oui ou non ami intime du défendeur ?

— J’allais justement vous dire que…

— Voulez-vous, oui ou non, répondre à ma question, monsieur ?

— Si vous ne répondez pas à la question, je vous ferai incarcérer, monsieur, s’écria le petit juge en regardant par-dessus ses notes.

— Allons ! monsieur, oui ou non, s’il vous plaît, répéta M. Skimpin.

— Oui, je le suis, dit enfin M. Winkle.

— Ah ! vous l’êtes ! Et pourquoi n’avez-vous pas voulu le dire du premier coup, monsieur ? Vous connaissez peut-être aussi la plaignante ? n’est-ce pas, monsieur Winkle ?

— Je ne la connais pas, mais je l’ai vue.

— Oh ! vous ne la connaissez pas, mais vous l’avez vue ! Maintenant ayez la bonté de dire à MM. les jurés, ce que vous entendez par cette distinction, monsieur Winkle ?

— J’entends que je ne suis pas intime avec elle, mais que je l’ai vue quand j’allais chez monsieur Pickwick, dans Goswell-Street.

— Combien de fois l’avez-vous vue, monsieur ?

— Combien de fois ?

— Oui, monsieur, combien de fois ? Je vous répéterai cette question tant que vous le désirerez, monsieur. » Et le savant gentleman, après avoir froncé sévèrement les sourcils, plaça ses mains sur ses hanches, et sourit aux jurés, d’un air soupçonneux.

Sur cette question, s’éleva l’édifiante controverse, ordinaire en pareil cas. D’abord M. Winkle déclara qu’il lui était absolument impossible de préciser combien de fois il avait vu Mme Bardell. Alors on lui demanda s’il l’avait vue vingt fois ? à quoi il répondit : « Certainement plus que cela. » — S’il l’avait vue cent fois ? — S’il pouvait jurer de l’avoir vue plus de cinquante fois ? — S’il n’était pas certain de l’avoir vue, au moins soixante et quinze fois, et ainsi de suite. À la fin on arriva à cette conclusion satisfaisante qu’il ferait bien de prendre garde à lui et à ses réponses. Le témoin ayant été réduit de la sorte à l’état désiré de susceptibilité nerveuse, l’interrogatoire fut continué ainsi qu’il suit :

« Monsieur Winkle, vous rappelez-vous avoir été chez le défendeur Pickwick dans l’appartement de la plaignante, rue Goswell, une certaine matinée de juillet ?

— Oui, je me le rappelle.

— Étiez-vous accompagné dans cette occasion par un ami du nom de Tupman, et par un autre du nom de Snodgrass.

— Oui, monsieur.

— Sont-ils ici ?

— Oui, ils y sont, répondit M. Winkle en regardant avec inquiétude l’endroit où étaient placés ses amis.

— Je vous en prie, monsieur Winkle, occupez-vous de moi et ne pensez pas à vos amis, reprit M. Skimpin, en jetant au jury un autre coup d’œil expressif. Il faudra qu’ils racontent leur histoire sans avoir de consultation préalable avec vous, s’ils n’en ont pas eu déjà (autre regard au jury). Maintenant, monsieur, dites à MM. les jurés ce que vous vîtes en entrant dans la chambre du défendeur, le jour en question. Allons ! monsieur, accouchez donc ; il faut que nous le sachions tôt ou tard.

— Le défendeur, M. Pickwick, tenait la plaignante dans ses bras, ayant ses mains autour de sa taille, répliqua M. Winkle, avec une hésitation bien naturelle ; et la plaignante paraissait être évanouie.

— Avez-vous entendu le défendeur dire quelque chose ?

— Je l’ai entendu appeler Mme Bardell une bonne âme, et l’engager à se calmer, en lui représentant dans quelle situation on les trouverait s’il survenait quelqu’un, ou quelque chose comme cela.

— Maintenant, monsieur Winkle, je n’ai plus qu’une question à vous faire, et je vous prie de vous rappeler l’avertissement de milord. Voulez-vous affirmer, sous serment, que Pickwick, le défendeur, n’a pas dit dans l’occasion en question : « Ma chère madame Bardell, vous êtes une bonne âme ; habituez-vous à cette situation : un jour vous y viendrez, même devant quelqu’un ; » ou quelque chose comme cela.

— Je… je ne l’ai certainement pas compris ainsi, dit M. Winkle étonné de l’ingénieuse explication donnée au petit nombre de paroles qu’il avait entendues. J’étais sur l’escalier, et je n’ai pas pu entendre distinctement. L’impression qui m’est restée est que…

— Ah ! interrompit M. Skimpin, les gentlemen du jury n’ont pas besoin de vos impressions qui, je le crains, ne satisferaient guère des personnes honnêtes et franches : vous étiez sur l’escalier et vous n’avez pas entendu distinctement ; mais vous ne voulez pas jurer que M. Pickwick ne se soit pas servi des expressions que je viens de citer. Vous ai-je bien compris ?

— Non, je ne le peux pas jurer, » répliqua M. Winkle ; et M. Skimpin s’assit d’un air triomphant.

Jusque-là, la cause de M. Pickwick n’avait pas marché d’une manière tellement heureuse qu’elle fût en état de supporter le poids de nouveaux soupçons, mais comme on pouvait désirer de la placer sous un meilleur jour, s’il était possible, M. Phunky se leva, afin de tirer quelque chose d’important de M. Winkle dans un contre-examen. On va voir tout à l’heure s’il en tira en effet quelque chose d’important.

« Je crois, monsieur Winkle, lui dit-il, que M. Pickwick n’est plus un jeune homme ?

— Oh non ! répondit M. Winkle, il est assez âgé pour être mon père.

— Vous avez dit à mon savant ami que vous connaissiez M. Pickwick depuis longtemps. Avez-vous jamais eu quelques raisons de supposer qu’il était sur le point de se marier ?

— Oh non ! certainement, non ! répliqua M. Winkle avec tant d’empressement que M. Phunky aurait dû le tirer de la tribune le plus promptement possible. Les praticiens tiennent qu’il y a deux espèces de témoins particulièrement dangereux : le témoin qui rechigne, et le témoin qui a trop de bonne volonté. Ce fut la destinée de M. Winkle de figurer de ces deux manières, dans la cause de son ami.

— J’irai même plus loin que ceci, continua M. Phunky, de l’air le plus satisfait et le plus confiant. Avez-vous jamais vu dans les manières de M. Pickwick envers l’autre sexe, quelque chose qui ait pu vous induire à croire qu’il ne serait pas éloigné de renoncer à la vie d’un vieux garçon ?

— Oh non ! certainement, non !

— Dans ses rapports avec les dames, sa conduite n’a-t-elle pas toujours été celle d’un homme qui, ayant atteint un âge assez avancé, satisfait de ses propres amusements et de ses occupations, les traite toujours comme un père traite ses filles ?

— Il n’y a pas le moindre doute à cela, répliqua M. Winkle dans la plénitude de son cœur. C’est-à-dire… oui… oh ! oui certainement.

— Vous n’avez jamais remarqué dans sa conduite envers Mme Bardell, ou envers toute autre femme, rien qui fût le moins du monde suspect ? ajouta M. Phunky, en se préparant à s’asseoir, car Me Snubbin lui faisait signe du coin de l’œil.

— Mais… n… n… non, répondit M. Winkle, excepté… dans une légère circonstance, qui, j’en suis sûr, pourrait être facilement expliquée. »

Cette déplorable confession n’aurait pas été arrachée au témoin, sans aucun doute, si le malheureux M. Phunky s’était assis quand Me Snubbin lui avait fait signe, ou si Me Buzfuz avait arrêté dès le début ce contre-examen irrégulier. Mais il s’était bien gardé de le faire, car il avait remarqué l’anxiété de M. Winkle, et avait habilement conclu que sa cliente en tirerait quelque profit. Au moment où ces paroles malencontreuses tombèrent des lèvres du témoin, M. Phunky s’assit à la fin, et Me Snubbin s’empressa, peut-être un peu trop, de dire au témoin de quitter la tribune. M. Winkle s’y préparait avec grande satisfaction, quand Me Buzfuz l’arrêta.

« Attendez monsieur Winkle, attendez, lui dit-il. Puis s’adressant au petit juge : Votre Seigneurie veut-elle avoir la bonté de demander au témoin en quelle circonstance ce gentleman, qui est assez vieux pour être son père, s’est comporté d’une manière suspecte envers des femmes ?

— Monsieur, dit le juge, en se tournant vers le misérable et désespéré témoin, vous entendez la question du savant avocat. Décrivez la circonstance à laquelle vous avez fait allusion.

— Milord, répondit M. Winkle d’une voix tremblante d’anxiété, je… je désirerais me taire à cet égard.

— C’est possible, rétorqua le petit juge, mais il faut parler. »

Parmi le profond silence de toute l’assemblée, M. Winkle balbutia que la légère circonstance suspecte était que M. Pickwick avait été trouvé, à minuit, dans la chambre à coucher d’une dame, ce qui s’était terminé, à ce que croyait M. Winkle, par la rupture du mariage projeté de la dame en question, et ce qui avait amené, comme il le savait fort bien, la comparution forcée des pickwickiens devant Georges Nupkins, esquire, magistrat et juge de paix du bourg d’Ipswich.

« Vous pouvez quitter la tribune, » monsieur, dit alors Me Snubbin. M. Winkle la quitta en effet, et se précipita, en courant comme un fou, vers son hôtel où il fût découvert par le garçon, au bout de quelques heures, la tête ensevelie sous les coussins d’un sofa, et poussant des gémissements qui fendaient le cœur.

Tracy Tupman et Augustus Snodgrass furent successivement appelés à la tribune. L’un et l’autre corroborèrent la déposition de leur malheureux ami, et chacun d’eux fut presque réduit au désespoir par d’insidieuses questions.

Susannah Sanders fut ensuite appelée, examinée par Me Buzfuz, et contre-examinée par Me Subbin. Elle avait toujours dit et cru que M. Pickwick épouserait Mme Bardell. Elle savait qu’après l’évanouissement de juillet, le futur mariage de M. Pickwick et de mistress Bardell avait été le sujet ordinaire des conversations du voisinage. Elle l’avait entendu dire à mistress Mudberry, la revendeuse, et à la repasseuse, mistress Bunkin ; mais elle ne voyait dans la salle ni mistress Mudberry ni mistress Bunkin. Elle avait entendu M. Pickwick demander au petit garçon s’il aimerait à avoir un autre père. Elle ne savait pas si Mme Bardell faisait société avec le boulanger, mais elle savait que le boulanger était alors garçon, et est maintenant marié. Elle ne pouvait pas jurer que Mme Bardell ne fût pas très-éprise du boulanger, mais elle imaginait que le boulanger n’était pas très-épris de Mme Bardell, car dans ce cas il n’aurait pas épousé une autre personne. Elle pensait que Mme Bardell s’était évanouie dans la matinée du mois de juillet parce que M. Pickwick lui avait demandé de fixer le jour ; elle savait qu’elle-même avait tout à fait perdu connaissance, quand M. Sanders lui avait demandé de fixer le jour, et elle pensait que toute personne qui peut s’appeler une lady en ferait autant, en semblable circonstance. Enfin elle avait entendu la question adressée par M. Pickwick au petit Bardell, relativement aux billes et aux calots, mais sur sa foi de chrétienne, elle ne savait pas quelle différence il y avait entre une bille et un calot.

Interrogée par M. le juge Stareleigh, mistress Sanders répondit que, pendant que M. Sanders lui faisait la cour, elle avait reçu de lui des lettres d’amour comme font les autres ladies ; que dans le cours de leur correspondance M. Sanders l’avait appelée très-souvent mon canard, mais jamais ma côtelette ou ma sauce aux tomates. M. Sanders aimait passionnément le canard ; peut-être que s’il avait autant aimé la côtelette et la sauce aux tomates, il en aurait employé le nom comme un terme d’affection.

Après cette déposition capitale, Me Buzfuz se leva avec plus d’importance qu’il n’en avait déjà montré, et dit d’une voix forte : « Appelez Samuel Weller. »

Il était tout à fait inutile d’appeler Samuel Weller, car Samuel Weller monta lentement dans la tribune au moment où son nom fut prononcé. Il posa son chapeau sur le plancher, ses bras sur la balustrade, et examina la cour, à vol d’oiseau, avec un air remarquablement gracieux et jovial.

« Quel est votre nom, monsieur ? demanda le juge.

— Sam Weller, milord, répliqua ce gentleman.

— L’écrivez-vous avec un V ou un W ?

— Ça dépend du goût et de la fantaisie de celui qui écrit, milord. Je n’ai eu cette occasion qu’une fois ou deux dans ma vie, mais je l’écris avec un V. »

Ici on entendit dans la galerie une voix qui criait : « C’est bien ça, Samivel ; c’est bien ça. Mettez un V, milord.

— Qui est-ce qui se permet d’apostropher la cour, s’écria le petit juge en levant les jeux. Huissier !

— Oui, milord.

— Amenez cette personne ici, sur-le-champ.

— Oui, milord. »

Mais comme l’huissier ne put trouver la personne, il ne l’amena pas, et après une grande commotion, tous les assistants, qui s’étaient levés pour regarder le coupable, se rassirent.

Aussitôt que l’indignation du petit juge lui permit de parler, il se tourna vers le témoin et lui dit :

« Savez-vous qui c’était, monsieur ?

— Je suspecte un brin que c’était mon père, milord.

— Le voyez-vous maintenant ?

— Non, je ne le vois pas, milord, répliqua Sam, en attachant ses yeux à la lanterne par laquelle la salle était éclairée.

— Si vous aviez pu me le montrer, je l’aurais fait empoigner sur-le-champ, reprit l’irascible petit juge. »

Sam fit un salut plein de reconnaissance et se retourna vers Me Buzfuz, avec son air de bonne humeur imperturbable.

« Maintenant monsieur Weller, dit Me Buzfuz.

— Voilà, monsieur, répliqua Sam.

— Vous êtes, je crois, au service de M. Pickwick, le défendeur en cette cause ? Parlez s’il vous plaît, monsieur Weller.

— Oui, monsieur, je vas parler. Je suis au service de ce gentleman ici, et c’est un très-bon service.

— Pas grand’chose à faire, et beaucoup à gagner, je suppose ? dit l’avocat, d’un air farceur.

— Ah ! oui, suffisamment à gagner, monsieur, comme disait le soldat, quand on le condamna à cent cinquante coups de fouet.

— Nous n’avons pas besoin de ce qu’a dit le soldat, monsieur, ni toute autre personne, interrompit le juge.

— Très-bien, milord.

— Vous rappelez-vous, dit Me Buzfuz, en reprenant la parole, vous rappelez-vous quelque chose de remarquable qui arriva dans la matinée où vous fûtes engagé par le défendeur ? voyons ! monsieur Weller ?

— Oui, monsieur.

— Ayez la bonté de dire au jury ce que c’était.

— J’ai eu un habillement complet tout neuf, ce matin-là, messieurs du jury, et c’était une circonstance très-remarquable pour moi, dans ce temps-là. »

Ces mots excitèrent un éclat de rire général, mais le petit juge, regardant avec colère par-dessus son bureau : « Monsieur, dit-il, je vous engage à prendre garde.

— C’est ce que M. Pickwick m’a dit dans le temps, milord ; et j’ai pris bien garde à conserver ces habits-là, véritablement, milord. »

Pendant deux grandes minutes, le juge regarda sévèrement le visage de Sam, mais voyant que ses traits étaient complètement calmes et sereins, il ne dit rien, et fit signe à l’avocat de continuer.

« Est-ce que vous prétendez me dire, monsieur Weller, reprit Me Buzfuz en croisant ses bras emphatiquement et en se tournant à demi vers le jury, comme pour l’assurer silencieusement qu’il viendrait à bout du témoin, est-ce que vous prétendez me dire, monsieur Weller, que vous n’avez pas vu la plaignante évanouie dans les bras du défendeur, comme vous venez de l’entendre décrire par les témoins ?

— Non certainement : j’étais dans le corridor jusqu’à ce qu’ils m’ont appelé, et la vieille lady était partie alors.

— Maintenant faites attention, monsieur Weller, continua Me Buzfuz, en trempant une énorme plume dans son encrier, afin d’effrayer Sam, en lui faisant voir qu’il allait noter sa réponse. Vous étiez dans le corridor et vous n’avez rien vu de ce qui se passait. Avez-vous des yeux, monsieur Weller ?

— Oui, j’en ai des yeux, et c’est justement pour ça. Si c’étaient des microscopes au gaz, brevetés pour grossir cent mille millions de fois, j’aurais peut-être pu voir à travers les escaliers et la porte de chêne ; mais comme je n’ai que des yeux vous comprenez, ma vision est limitée. »

À cette réponse qui fut délivrée de la manière la plus simple et sans la plus légère apparence d’irritation, les spectateurs ricanèrent, le petit juge sourit, et Me Buzfuz eut l’air singulièrement déconfit. Après une courte consultation avec Dodson et Fogg, le savant avocat se tourna de nouveau vers Sam, et lui dit avec un pénible effort pour cacher sa vexation.

« Maintenant, monsieur Weller, je vous ferai encore une question sur un autre point, s’il vous plaît.

— Je suis à vos ordres, monsieur, répondit Sam avec une admirable bonne humeur.

— Vous rappelez-vous être allé chez Mme Bardell un soir de novembre ?

— Oh ! oui, très-bien.

— Ah ! ah ! vous vous rappelez cela, monsieur Weller ? dit l’avocat, en recouvrant son équanimité. Je pensais bien que nous arriverions à quelque chose à la fin.

— Je le pensais bien aussi, monsieur, répliqua Sam ; et les spectateurs rirent encore.

— Bien. Je suppose que vous y êtes allé pour causer un peu du procès, eh ! monsieur Weller ? reprit l’avocat, en lançant un coup d’œil malin au jury.

— J’y suis allé pour payer le terme ; mais nous avons causé un brin du procès.

— Ah ! vous en avez causé ? répéta Me Buzfuz dont le visage devint radieux, par l’anticipation de quelque importante découverte. Voulez-vous avoir la bonté de nous raconter ce qui s’est dit à ce propos, monsieur Weller ?

— Avec le plus grand plaisir du monde, monsieur. Après quelques observations guère importantes des deux respectables dames qui ont déposé ici aujourd’hui, elles se sont quasi pâmées d’admiration sur la vertueuse conduite de MM. Dodson et Fogg, ces deux gentlemen qui sont assis à côté de vous maintenant. »

Ceci, bien entendu, attira l’attention générale sur Dodson et Fogg qui prirent un air aussi vertueux que possible.

« Ah ! dit Me Buzfuz, ces dames parlèrent donc avec éloge de l’honorable conduite de MM. Dodson et Fogg, les avoués de la plaignante, hein ?

— Oui, monsieur. Elles dirent que c’était une bien généreuse chose de leur part de prendre cette affaire-là par spéculation, et de ne rien demander pour les frais, s’ils ne les faisaient pas payer à M. Pickwick. »

À cette réplique inattendue, les spectateurs ricanèrent encore, et Dodson et Fogg, qui étaient devenus tout rouges, se penchèrent vers Me Buzfuz, et d’un air très-empressé lui chuchotèrent quelque chose dans l’oreille.

« Vous avez complètement raison, répondit tout haut l’avocat, avec une tranquillité affectée. Il est parfaitement impossible de tirer quelque éclaircissement de l’impénétrable stupidité du témoin. Je n’abuserai point des moments de la cour en lui adressant d’autres questions. Vous pouvez descendre, monsieur.

— Il n’y a pas quelque autre gentleman qui désire m’adresser une question ? demanda Sam, en prenant son chapeau et en regardant autour de lui d’un air délibéré.

— Non pas moi, monsieur Weller. Je vous remercie, dit Me Snubbin, en riant.

— Vous pouvez descendre, monsieur, » répéta Me Buzfuz, en agitant la main d’un air impatient.

Sam descendit en conséquence, après avoir fait à la cause de MM. Dodson et Fogg, autant de mal qu’il le pouvait, sans inconvénient, et après avoir parlé le moins possible de l’affaire de M. Pickwick, ce qui était précisément le but qu’il s’était proposé.

« Milord, dit Me Snubbin, si cela peut épargner l’interrogatoire d’autres témoins, je n’ai pas d’objections à admettre que M. Pickwick s’est retiré des affaires et possède une fortune indépendante et considérable.

— Très-bien, » répliqua Me Buzfuz, en passant au clerc les deux lettres de M. Pickwick.

Me Snubbin s’adressa alors au jury en faveur du défendeur, et débita un très-long et très-emphatique discours, dans lequel il donna à la conduite et aux mœurs de M. Pickwick les plus magnifiques éloges. Mais comme nos lecteurs doivent s’être formé relativement au mérite de ce gentleman une opinion beaucoup plus nette que celle de Me Snubbin, nous ne croyons pas devoir rapporter longuement ses observations. Il s’efforça de démontrer que les lettres qui avaient été produites se rapportaient simplement au dîner de M. Pickwick et aux préparations à faire dans son appartement, pour le recevoir à son retour de quelque excursion. Enfin il parla le mieux qu’il put, en faveur de notre héros, et comme tout le monde le sait, sur la foi d’un vieil adage, il est impossible de faire plus.

M. le juge Starleigh fit son résumé, suivant les formes et de la manière la plus approuvée. Il lut au jury autant de ses notes qu’il lui fut possible d’en déchiffrer en si peu de temps, et fit en passant des commentaires sur chaque témoignage. Si mistress Bardell avait raison, il était parfaitement évident que M. Pickwick avait tort. Si les jurés pensaient que le témoignage de mistress Cluppins était digne de croyance, c’était leur devoir de le croire : mais sinon, non. S’ils étaient convaincus qu’il y avait eu violation de promesse de mariage, ils devaient attribuer à la plaignante les dommages-intérêts qu’ils jugeraient convenables ; mais d’un autre côté s’il leur paraissait qu’il n’y eût jamais eu de promesse de mariage, alors ils devaient renvoyer le défenseur sans aucun dommage. Après cette harangue, les jurés se retirèrent dans leur salle pour délibérer, et le juge se retira dans son cabinet pour se rafraîchir avec une côtelette de mouton et un verre de xérès.

Un quart d’heure plein d’anxiété s’écoula. Le jury revint ; on alla quérir le juge. M. Pickwick mit ses lunettes et contempla le chef du jury, avec un cœur palpitant et une contenance agitée.

« Gentlemen, dit l’individu en noir, êtes-vous tous d’accord sur votre verdict ?

— Oui, nous sommes d’accord, répondit le chef du jury.

— Décidez-vous en faveur de la plaignante ou du défendeur, gentlemen ?

— En faveur de la plaignante.

— Avec quels dommages, gentlemen ?

— Sept cent cinquante livres sterling. »

M. Pickwick ôta ses lunettes, en essuya soigneusement les verres, les renferma dans leur étui, et les introduisit dans sa poche. Ensuite ayant mis ses gants avec exactitude, tout en continuant de considérer le chef du jury, il suivit machinalement hors de la salle M. Perker et le sac bleu.

M. Perker s’arrêta dans une salle voisine pour payer les honoraires de la cour. Là, M. Pickwick fut rejoint par ses amis, et là aussi il rencontra MM. Dodson et Fogg, se frottant les mains avec tous les signes extérieurs d’une vive satisfaction.

« Eh ! bien ? gentlemen, dit M. Pickwick.

— Eh ! bien, monsieur, dit Dodson pour lui et son partenaire.

— Vous vous imaginez que vous allez empocher vos frais, n’est-ce pas, gentlemen ? »

Fogg répondit qu’il regardait cela comme assez probable, et Dodson sourit en disant qu’ils essayeraient.

« Vous pouvez essayer, et essayer, et essayer encore, messieurs Dodson et Fogg, s’écria M. Pickwick avec véhémence, mais vous ne tirerez jamais de moi un penny de dommages, ni de frais, quand je devrais passer le reste de mon existence dans une prison pour dettes.

— Ah ! ah ! dit Dodson, vous y repenserez avant le prochain terme, monsieur Pickwick.

— Hi ! hi ! hi ! nous verrons cela incessamment, monsieur Pickwick, ricana M. Fogg. »

Muet d’indignation, M. Pickwick se laissa entraîner par son avoué et par ses amis qui le firent monter dans une voiture, amenée en un clin d’œil par l’attentif Sam Weller.

Sam avait relevé le marchepied, et se préparait à sauter sur le siége, quand il sentit toucher légèrement son épaule. Il se retourna et vit son père, debout devant lui. Le visage du vieux gentleman avait une expression lugubre. Il secoua gravement la tête, et dit d’un ton de remontrance :

« Je savais ce qu’arriverait de cette manière-là de conduire l’affaire. Ô Sammy, Sammy, pourquoi qu’i’ ne se sont pas servis d’un alébi. »