Les Papiers posthumes du Pickwick Club/Tome II/VI.

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Traduction par Pierre Grollier .
Hachette (2pp. 86-102).

CHAPITRE VI.

Dans lequel M. Pickwick pense que ce qu’il a de mieux à faire est d’aller à Bath, et y va en conséquence.

« Mais, mon cher monsieur, dit le petit Perker à M. Pickwick, qu’il était allé voir dans la matinée qui suivit le jugement, vous n’entendez pas, en réalité et sérieusement, et toute irritation à part, que vous ne payerez pas ces frais et ces dommages ?

— Pas un demi-penny, répéta M. Pickwick avec fermeté, pas un demi-penny.

— Hourra ! vivent les principes ! comme disait l’usurier en refusant de renouveler le billet, s’écria Sam, qui enlevait le couvert du déjeuner.

— Sam, dit M. Pickwick, ayez la bonté de descendre en bas.

— Certainement, monsieur, répliqua Sam en obéissant à l’aimable insinuation de son maître.

— Non, Perker, reprit M. Pickwick d’un air très sérieux. Mes amis ici présents se sont vainement efforcés de me dissuader de cette détermination. Je m’occuperai comme à l’ordinaire. Mes adversaires ont le pouvoir de poursuivre mon incarcération, et, s’ils sont assez vifs pour s’en servir et pour arrêter une personne, je me soumettrai aux lois avec une parfaite tranquillité. Quand peuvent-ils faire cela ?

— Ils peuvent lancer une exécution pour le montant des dommages et des frais taxés, le terme prochain, juste dans deux mois d’ici, mon cher monsieur.

— Très bien. D’ici là, mon ami, ne me reparlez plus de cette affaire. Et maintenant, continua M. Pickwick en regardant ses amis avec un sourire bénévole et un regard brillant que nulles lunettes ne pouvaient obscurcir, voici la seule question à résoudre : Où dirigerons-nous notre prochaine excursion ? »

M. Tupman et M. Snodgrass étaient trop affectés par l’héroïsme de leur ami pour pouvoir faire une réponse. Quant à M. Winkle, il n’avait pas encore suffisamment perdu le souvenir de sa déposition en justice, pour oser élever la voix sur aucun sujet. C’est donc en vain que M. Pickwick attendit.

« Eh bien ! reprit-il, si vous me permettez de choisir notre destination, je dirai Bath. Je pense que personne parmi vous n’y a jamais été ? »

M. Perker, regardant comme très probable que le changement de scène et la gaieté du séjour engageraient M. Pickwick à mieux apprécier sa détermination, et à moins estimer une prison pour dettes, appuya chaudement cette proposition. Elle fut adoptée à l’unanimité, et Sam immédiatement dépêché au Cheval-Blanc, pour retenir cinq places dans la voiture qui partait le lendemain matin, à sept heures et demie.

Il restait justement deux places à l’intérieur et trois places à l’extérieur. Sam les arrêta, échangea quelques compliments avec le commis, qui lui avait glissé mal à propos une demi-couronne en étain, en lui rendant sa monnaie, retourna au Georges et Vautour, et s’y occupa activement, jusqu’au moment de se mettre au lit, à comprimer des habits et du linge dans la plus petit espace possible, et à inventer d’ingénieux moyens mécaniques pour faire tenir des couvercles sur des boîtes qui n’avaient ni charnières ni serrure.

Le lendemain matin se leva fort déplaisant pour un voyage, sombre, humide et crotté. Les chevaux des diligences qui passaient fumaient si fort que les passagers de l’extérieur étaient invisibles. Les crieurs de journaux paraissaient noyés et sentaient le moisi ; la pluie dégouttait des chapeaux des marchandes d’oranges ; et, lorsqu’elles fourraient leur tête par la portière des voitures, elles en arrosaient l’intérieur d’une manière très rafraîchissante. Les juifs fermaient de désespoir leurs canifs à cinquante lames ; les vendeurs d’agendas de poche en faisaient véritablement des agendas de poche ; les chaînes de montres et les fourchettes à faire des rôties se livraient à perte ; les porte-crayons et les éponges étaient pour rien sur le marché.

Laissant Sam Weller disputer les bagages à sept ou huit porteurs qui s’en étaient violemment emparés aussitôt que la voiture de place s’était arrêtée, et voyant qu’il y avait encore vingt minutes à attendre avant le départ de la diligence, M. Pickwick et ses amis allèrent chercher un abri dans la salle des voyageurs, dernière ressource de l’humaine misère.

La salle des voyageurs, au Cheval-Blanc, est comme on le pense bien, peu confortable ; autrement ce ne serait pas une salle de voyageurs. C’est le parloir qui se trouve à main droite, et dans lequel une ambitieuse cheminée de cuisine semble s’être impatronisée, avec l’accompagnement d’un poker rebelle, d’une pelle et de pincettes réfractaires. Le pourtour de la salle est divisé en stalles pour la séquestration des voyageurs, et la salle elle-même est garnie d’une pendule, d’un miroir et d’un garçon vivant ; ce dernier article étant habituellement renfermé dans une espèce de chenil où se lavent les verres, à l’un des coins de la chambre.

Le jour en question, une des stalles était occupée par un homme d’environ quarante-cinq ans, dont le crâne chauve et luisant sur le devant de la tête, était garni sur les côtés et par derrière d’épais cheveux noirs qui se mêlaient avec ses larges favoris. Son habit brun était boutonné jusqu’au menton ; il avait une vaste casquette de veau marin et une redingote avec un manteau étaient étendus sur le siége, à côté de lui. Lorsque M. Pickwick entra, il leva les yeux de dessus son déjeûner avec un air fier et péremptoire tout à fait plein de dignité ; puis, après avoir scruté notre philosophe et ses compagnons, il se mit à chantonner de manière à faire entendre que, s’il y avait des gens qui se flattaient de le mettre dedans, cela ne prendrait point.

« Garçon ! dit le gentleman aux favoris noirs.

— Monsieur ! répliqua, en sortant du chenil ci-dessus mentionné, un homme qui avait un teint malpropre et un torchon idem.

— Encore quelques rôties !

— Oui, monsieur.

— Faites attention qu’elles soient beurrées, ajouta le gentleman d’un ton dur.

— Tout de suite, monsieur, » repartit le garçon.

Le gentleman aux favoris noirs recommença à chantonner le même air ; puis, en attendant l’arrivée des rôties, il vint se placer le dos au feu, releva sous ses bras les pans de son habit, et contempla ses bottes en ruminant.

« Vous ne savez pas où la voiture arrête à Bath ? dit M. Pickwick d’un ton doux en s’adressant à M. Winkle.

— Hum ! Eh ! qu’est-ce ! dit l’étranger.

— Je faisais une observation à mon ami, dit M. Pickwick, toujours prêt à entrer en conversation. Je demandais où la voiture arrête à Bath. Vous pouvez peut-être m’en informer, monsieur ?

— Est-ce que vous allez à Bath ?

— Oui, monsieur.

« Et ces autres gentlemen ?

— Ils y vont aussi.

— Pas dans l’intérieur ! Je veux être damné si vous allez dans l’intérieur !

— Non, pas tous.

— Non certes, pas tous, reprit l’étranger avec énergie. J’ai retenu deux places, et, s’ils veulent empiler six personnes dans une boîte infernale qui n’en peut tenir que quatre, je louerai une chaise de poste à leurs frais. Cela ne prendra pas. J’ai dit au commis, en payant mes places, que cela ne prendrait pas. Je sais que cela s’est fait ; je sais que cela se fait tous les jours ; mais on ne m’a jamais mis dedans, et on ne m’y mettra pas. Ceux qui me connaissent le savent, Dieu me damne ! »

Ici le féroce gentleman tira la sonnette avec grande violence et déclara au garçon que si on ne lui apportait pas ses rôties avant cinq secondes, il irait lui-même en savoir la raison.

« Mon cher monsieur, dit M. Pickwick, permettez-moi de vous faire observer que vous vous agitez bien inutilement. Je n’ai retenu de places à l’intérieur que pour deux.

— Je suis charmé de le savoir, répondit l’homme féroce. Je retire mes expressions ; acceptez mes excuses. Voici ma carte ; faisons connaissance.

— Avec grand plaisir, répliqua M. Pickwick. Nous devons être compagnons de voyage, et j’espère que nous trouverons mutuellement notre société agréable.

— Je l’espère. J’en suis persuadé. J’aime votre air ; il me plaît. Gentlemen, vos mains et vos noms. Faisons connaissance. »

Nécessairement un échange de salutations amicales suivit ce gracieux discours. Le fier gentleman informa alors nos amis avec le même système de phrases courtes, abruptes, sautillantes, que son nom était Dowler, qu’il allait à Bath pour son plaisir, qu’il était autrefois dans l’armée, que maintenant il s’était mis dans les affaires, comme un gentleman ; qu’il vivait des profits qu’il en tirait, et que la personne pour qui la seconde place avait été retenue par lui, n’était pas une personne moins illustre que Mme Dowler, son épouse.

« C’est une jolie femme, poursuivit-il. J’en suis orgueilleux. J’ai raison de l’être.

— J’espère que nous aurons le plaisir d’en juger, dit M. Pickwick avec un sourire.

— Vous en jugerez. Elle vous connaîtra. Elle vous estimera. Je lui ai fait la cour d’une singulière manière. Je l’ai gagnée par un vœu téméraire. Voilà. Je la vis ; je l’aimai ; je la demandai ; elle me refusa. « Vous en aimez un autre ? — Épargnez ma pudeur.— Je le connais.— Vraiment ? — Certes ; s’il reste ici, je l’écorcherai vif. »

— Diable ! s’écria M. Pickwick involontairement.

— Et… l’avez-vous écorché, monsieur ? demanda M. Winkle en pâlissant.

— Je lui écrivis un mot. Je lui dis que c’était une chose pénible. C’était vrai.

— Certainement, murmura M. Winkle.

— Je dis que j’avais donné ma parole de l’écorcher vif, que mon honneur était engagé, et que, comme officier de Sa Majesté, je n’avais pas d’autre alternative. J’en regrettais la nécessité, mais il fallait que cela se fît. Il se laissa convaincre ; il vit que les règles de service étaient impératives. Il s’enfuit. J’épousai la jeune personne. Voici la voiture. C’est sa tête que vous voyez à la portière. »

En achevant ces mots, M. Dowler montrait une voiture qui venait de s’arrêter. On voyait effectivement à la portière une figure assez jolie, coiffée d’un chapeau bleu, et qui, regardant parmi la foule, cherchait probablement l’homme violent lui-même. M. Dowler paya sa dépense et sortit promptement avec sa casquette, sa redingote et son manteau : M. Pickwick et ses amis le suivirent pour s’assurer de leurs places.

M. Tupman et M. Snodgrass s’étaient huchés derrière la voiture ; M. Winkle était monté dans l’intérieur et M. Pickwick se préparait à le suivre, quand Sam Weller s’approcha d’un air de profond mystère, et, chuchotant dans l’oreille de son maître, lui demanda la permission de lui parler.

« Eh bien ! Sam, dit M. Pickwick, qu’est-ce qu’il y a maintenant ?

— En voilà une de sévère, monsieur !

— Une quoi ?

— Une histoire, monsieur. J’ai bien peur que le propriétaire de cette voiture-ci ne nous fasse quelque impertinence.

— Comment cela, Sam ? Est-ce que nos noms ne sont point sur la feuille de route ?

— Certainement qu’ils y sont, monsieur ; mais ce qui est plus fort, c’est qu’il y en a un qui est sur la porte de la voiture. »

En parlant ainsi, Sam montrait à son maître cette partie de la portière où se trouve ordinairement le nom du propriétaire ; et là, en effet, se lisait en lettres dorées, d’une raisonnable grandeur, le nom magique de Pickwick.

« Voilà qui est curieux ! s’écria M. Pickwick, tout à fait étourdi de cette coïncidence ; quelle chose extraordinaire !

— Oui ; mais ce n’est pas tout, reprit Sam en dirigeant de nouveau l’attention de son maître vers la portière. Non contents d’écrire Pickwick, ils mettent Moïse devant. Voilà ce que j’appelle ajouter l’injure à l’insulte, comme disait le perroquet quand on lui a appris à parler anglais, après l’avoir emporté de son pays natal.

— Cela est certainement assez singulier, Sam ; mais si nous restons là, debout, nous perdrons nos places.

— Comment ! est-ce qu’il n’y a rien à faire en conséquence, monsieur ? s’écria Sam tout à fait démonté par la tranquillité avec laquelle M. Pickwick se préparait à s’enfoncer dans l’intérieur.

— À faire ? dit le philosophe ; qu’est-ce qu’on pourrait faire ?

— Est-ce qu’il n’y aura personne de rossé pour avoir pris cette liberté, monsieur ? demanda Sam, qui s’était attendu, pour le moins, à recevoir la commission de défier le cocher et le conducteur en combat singulier.

— Non, certainement, répliqua M. Pickwick avec vivacité. Sous aucun prétexte ! Montez à votre place, sur-le-champ.

— Ah ! murmura Sam en grimpant sur son banc, faut que le gouverneur ait quelque chose ; autrement il n’aurait pas pris ça aussi tranquillement. J’espère que ce jugement-ici ne l’aura pas affecté ; mais ça va mal, ça va très mal, » continua-t-il en secouant gravement la tête.

Et, ce qui est digne de remarque, car cela fait voir combien il prit cette circonstance à cœur, il ne prononça plus une seule parole jusqu’au moment où la voiture atteignit le turnpike de Kensington. C’était pour lui un effort de taciturnité tellement extraordinaire, qu’il peut être considéré comme tout à fait sans précédent.

Il n’arriva rien durant le voyage qui mérite une mention spéciale. M. Dowler rapporta plusieurs anecdotes, toutes illustratives de ses prouesses personnelles ; et, à chacune d’elles il en appelait au témoignage de Mme Dowler. Alors cette aimable dame racontait, sous la forme d’appendice, quelques circonstances remarquables que M. Dowler avait oubliées, ou peut-être que sa modestie avait omises ; car ces additions tendaient toujours à montrer que M. Dowler était un homme encore plus étonnant qu’il ne le disait lui-même. M. Pickwick et M. Winkle l’écoutaient avec la plus grande admiration : par intervalles, cependant, ils conversaient avec Mme Dowler, qui était une personne tout à fait séduisante. Ainsi, grâces aux histoires de M. Dowler et aux charmes de son autre moitié, grâces à l’amabilité de M. Pickwick et à l’attention imperturbable de M. Winkle, les habitants de l’intérieur de la diligence exécutèrent leur voyage en bonne harmonie et en parfaite humeur.

Les voyageurs de l’extérieur se conduisirent comme leurs places le comportaient. Ils étaient gais et causeurs au commencement de tous les relais, tristes et endormis au milieu, et de nouveau brillants et éveillés vers la fin. Il y avait un jeune gentleman en manteau de caoutchouc, qui fumait des cigares tout le long du chemin ; et il y avait un autre jeune gentleman dont la redingote avait l’air de la parodie d’un paletot, qui en allumait un grand nombre ; mais, se sentant évidemment étourdi, après la seconde bouffée, il les jetait par terre, quand il croyait que personne ne pouvait s’en apercevoir. Il y avait sur le siége un troisième jeune homme qui désirait se connaître en chevaux, et par derrière, un vieillard qui semblait très fort en agriculture. On rencontrait sur la route une constante succession de noms de baptême, en blouses ou en redingotes grises, qui étaient invités par le garde à monter un bout de chemin, et qui connaissaient chaque cheval et chaque aubergiste de la contrée. Enfin on fit un dîner, qui aurait été bon marché à une demi-couronne par tête, si on avait eu le temps d’en manger quelque chose. Quoi qu’il en soit, à sept heures du soir, M. Pickwick et ses amis, et M. Dowler ainsi que son épouse se retirèrent respectivement dans leur salon particulier à l’hôtel du Blanc-Cerf, en face de la grande salle des bains de Bath ; hôtel illustre dans lequel les garçons, grâces à leur costume, pourraient être pris pour des étudiants de Westminster, s’ils ne détruisaient pas l’illusion par leur sagesse et leur bonne tenue.

Le lendemain matin, le déjeuner des pickwickiens avait à peine été enlevé, lorsqu’un garçon apporta la carte de M. Dowler, qui demandait la permission de présenter un de ses amis. M. Dowler lui-même suivit immédiatement sa carte, amenant aussi son ami.

L’ami était un charmant jeune homme d’une cinquantaine d’années tout au plus. Il avait un habit bleu très clair, avec des boutons resplendissants ; un pantalon noir et la paire de bottes la plus fine et la plus luisante qu’on puisse imaginer. Un lorgnon d’or était suspendu à son cou par un ruban noir, large et court. Une tabatière d’or tournait élégamment entre l’index et le pouce de sa main gauche ; des bagues innombrables brillaient à ses doigts ; un énorme solitaire, monté en or, étincelait sur son jabot. Il avait, en outre, une montre d’or et une chaîne d’or, avec de massifs cachets d’or. Sa légère canne d’ébène portait une lourde pomme d’or ; son linge était le plus fin, le plus blanc, le plus roide possible ; son faux toupet le mieux huilé, le plus noir, le plus bouclé des faux toupets. Son tabac était du tabac du régent, son parfum, bouquet du roi. Ses traits s’embellissaient d’un perpétuel sourire, et ses dents étaient si parfaitement rangées qu’à une petite distance il était difficile de distinguer les fausses des véritables.

« Monsieur Pickwick, dit Dowler, mon ami Angelo-Cyrus Bantam, esquire, magister ceremoniorum.— Bantam, monsieur Pickwick. Faites connaissance.

— Soyez le bienvenu à Ba-ath, monsieur. Voici en vérité une acquisition… très bien venu à Ba-ath, monsieur… Il y a longtemps, très longtemps, monsieur Pickwick, que vous n’avez pris les eaux. Il y a un siècle, monsieur Pickwick. Re-marquable. »

En parlant ainsi, M. Angelo-Cyrus Bantam, esq., m.c. prit la main de M. Pickwick ; et, tout en disloquant ses épaules par une constante succession de saluts, il garda la main du philosophe dans les siennes, comme s’il n’avait pas pu prendre sur lui de la lâcher.

— Il y a certainement très longtemps que je n’ai bu les eaux, répondit M. Pickwick, car, à ma connaissance, je ne suis jamais venu ici jusqu’à présent.

— Jamais venu à Ba-ath, monsieur Pickwick ! s’écria le grand maître en laissant tomber d’étonnement la main savante. Jamais venu à Ba-ath ! ha ! ha ! ha ! Monsieur Pickwick, vous aimez à plaisanter ! Pas mauvais, pas mauvais ! Joli, joli ! Hi ! hi ! hi ! re-marquable.

— Je dois dire, à ma honte, que je parle tout à fait sérieusement. Je ne suis jamais venu ici.

— Oh ! je vois, s’écria le grand maître d’un air extrêmement satisfait. Oui, oui. Bon, bon. De mieux en mieux. Vous êtes le gentleman dont nous avons entendu parler. Nous vous connaissons, monsieur Pickwick, nous vous connaissons. »

Ils ont lu, dans ces maudits journaux, les détails de mon procès, pensa M. Pickwick. Ils savent toute mon histoire.

« Oui, reprit Bantam, vous êtes le gentleman résidant à Clapham-Green, qui a perdu l’usage de ses membres pour s’être imprudemment refroidi après avoir pris du vin de Porto ; qui, à cause de ses souffrances aiguës, ne pouvait plus bouger de place, et qui fit prendre des bouteilles de la source des bains du roi à 103°, se les fit apporter par un chariot dans sa chambre à coucher à Londres, se baigna, éternua et fut rétabli le même jour. très remarquable. »

M. Pickwick reconnut le compliment que renfermait cette supposition, et cependant il eut l’abnégation de la repousser. Ensuite, prenant avantage d’un moment où le maître des cérémonies demeurait silencieux, il demanda la permission de présenter ses amis, M. Tupman, M. Winkle et M. Snodgrass ; présentation qui, comme on se l’imagine, accabla le maître des cérémonies de délices et d’honneur.

« Bantam, dit M. Dowler, M. Pickwick et ses amis sont étrangers ; il faut qu’ils inscrivent leurs noms. Où est le livre ?

— La registre des visiteurs distingués de Ba-ath sera à la salle de la Pompe aujourd’hui à deux heures. Voulez-vous guider nos amis vers ce splendide bâtiment et me procurer l’avantage d’obtenir leurs autographes.

— Je le ferai, répliqua Dowler. Voilà une longue visite. Il est temps de partir. Je reviendrai dans une heure. Allons.

— Il y a bal ce soir, monsieur, dit le maître des cérémonies en prenant la main de M. Pickwick, au moment de s’en aller. Les nuits de bal, dans Ba-ath, sont des instants dérobés au paradis, des instants que rendent enchanteurs la musique, la beauté, l’élégance, la mode, l’étiquette, etc…, et par-dessus tout, l’absence des boutiquiers, gens tout à fait incompatibles avec le paradis. Ces gens-là ont, entre eux, tous les quinze jours, au Guidhall, une espèce d’amalgame qui est, pour ne rien dire de plus, re-marquable. Adieu, adieu. »

Cela dit, et ayant protesté tout le long de l’escalier qu’il était fort satisfait, entièrement charmé, complètement enchanté, immensément flatté, on ne peut pas plus honoré, Angelo-Cyrus Bantam, esq., m.c. monta dans un équipage très élégant qui l’attendait à la porte et disparut au grand trot.

À l’heure désignée, M. Pickwick et ses amis, escortés par Dowler, se rendirent aux salles d’assemblée et écrivirent leur nom sur le livre, preuve de condescendance dont Angélo Bantam se montra encore plus confus et plus charmé qu’auparavant. Des billets d’admission devaient être préparés pour les quatre amis ; mais, comme ils ne se trouvaient pas prêts, M. Pickwick s’engagea, malgré toutes les protestations d’Angelo Bantam, à envoyer Sam les chercher, à quatre heures, chez le M.C., dans Queen-Square.

Après avoir fait une courte promenade dans la ville et être arrivés à la conclusion unanime que Park-Street ressemble beaucoup aux rues perpendiculaires qu’on voit dans les rêves, et qu’on ne peut pas venir à bout de gravir, les pickwickiens retournèrent au Blanc-Cerf et dépêchèrent Sam pour chercher les billets.

Sam Weller posa son chapeau sur sa tête d’une manière nonchalante et gracieuse, enfonça ses mains dans les poches de son gilet, et se dirigea, d’un pas délibéré, vers Queen-Square, en sifflant le long du chemin plusieurs airs populaires de l’époque, arrangés sur un mouvement entièrement nouveau pour les instruments à vent. Arrivé dans Queen-Square, au numéro qui lui avait été désigné, il cessa de siffler et frappa solidement à une porte, que vint ouvrir immédiatement un laquais à la tête poudrée, à la livrée magnifique, à la stature carrée.

« C’est-il ici M. Bantam, vieux ? demanda Sam sans se laisser le moins du monde intimider par le rayon de splendeur qui lui donna dans l’œil à l’apparition du laquais poudré, à la livrée magnifique, etc.

— Pourquoi cela, jeune homme ? répondit celui-ci d’un air hautain.

— Parce que, si c’est ici chez lui, portez-lui ça, et dites-lui que M. Weller attend la réponse. Voulez-vous m’obliger, six pieds ? »

Ainsi parla Sam ; et, étant entré froidement dans la salle, il s’y assit.

Le laquais poudré poussa violemment la porte et fronça les sourcils avec dignité ; mais tout cela ne fit nulle impression sur Sam, qui s’occupait à regarder, avec un air de connaisseur satisfait, un élégant porte-parapluie en acajou.

La manière dont M. Bantam reçut la carte disposa apparemment le laquais poudré en faveur de Sam, car, lorsqu’il revint, il lui sourit amicalement et lui dit que la réponse allait être prête sur-le-champ.

« Très bien, répliqua Sam ; vous pouvez dire au vieux gentleman de ne pas se mettre en transpiration. Il n’y a pas de presse, six pieds. J’ai dîné.

— Vous dînez de bien bonne heure, monsieur.

— C’est pour mieux travailler au souper.

— Y a-t-il longtemps que vous restez à Bath, monsieur ? Je n’ai pas eu le plaisir d’entendre parler de vous.

— Je n’ai pas encore causé ici une sensation étonnamment surprenante, répondit Sam tranquillement. Moi et les autres personnages distingués que j’accompagne, nous ne sommes arrivés que d’hier au soir.

— Un joli endroit, monsieur.

— Ça m’en a l’air.

— Bonne société, monsieur. Des domestiques fort agréables, monsieur.

— Ça me fait cet effet-là, des gaillards affables, sans affectation, qui ont l’air de vous dire : Allez vous promener ; je ne vous connais pas !

— Oh ! c’est bien vrai, monsieur, répliqua le laquais poudré, croyant évidemment que le discours de Sam renfermait un superbe compliment. En prenez-vous, monsieur ? ajouta-t-il en produisant une petite tabatière.

— Pas sans éternuer.

— Oh ! c’est difficile, monsieur ; je le confesse ; mais cela s’apprend par degrés. Le café est ce qu’il y a de mieux pour cela. J’ai longtemps porté du café, monsieur ; cela ressemble beaucoup à du tabac. »

Ici un violent coup de sonnette réduisit le laquais poudré à l’ignominieuse nécessité de remettre la tabatière dans sa poche et de se rendre, avec une humble contenance, dans le cabinet de M. Bantam. Observons, par parenthèse, que tous les individus qui ne lisent et n’écrivent jamais, ont toujours quelque petit arrière-parloir qu’ils appellent leur cabinet.

« Voici la réponse, monsieur, dit à Sam le laquais poudré. J’ai peur que vous ne la trouviez incommode par sa grandeur.

— Ne vous tourmentez pas, répondit Sam en recevant la lettre, qui était enfermée dans une petite enveloppe. Je crois que la nature peut supporter cela sans tomber en défaillance.

— J’espère que nous nous reverrons, monsieur, dit le laquais poudré en se frottant les mains et en reconduisant Sam jusqu’à la porte.

— Vous êtes bien obligeant, monsieur, répliqua Sam ; mais, je vous en prie, n’éreintez pas outre mesure une personne aussi aimable. Considérez ce que vous devez à la société, et ne vous laissez pas écraser par l’ouvrage. Pour l’amour de vos semblables, tenez-vous aussi tranquille que vous pourrez ; songez quelle perte ce serait pour le monde ! »

Sam s’éloigna sur ces mots pathétiques.

« Un jeune homme fort singulier, » dit en lui-même le laquais poudré, avec une physionomie tout ébahie.

Sam ne dit rien, mais il cligna de l’œil, hocha la tête, sourit, cligna de l’œil sur nouveaux frais, et s’en alla légèrement, avec une physionomie qui semblait dénoter qu’il était singulièrement amusé, par une chose ou par une autre.

Le même soir, juste à huit heures moins vingt minutes, Angelo-Cyrus Bantam esq. m.c. descendit de sa voiture à la porte des salons d’assemblée, avec le même toupet, les mêmes dents, le même lorgnon, la même chaîne et les mêmes cachets, les mêmes bagues, les mêmes épingles et la même canne, que celles ou ceux dont il était affublé le matin. Le seul changement remarquable dans son costume était qu’il portait un habit d’un bleu plus clair, doublé de soie blanche, un pantalon collant noir, des bas de soie noire, des escarpins et un gilet blanc, et qu’il était, si cela est possible, encore un peu plus parfumé.

Ainsi accoutré, le maître des cérémonies se planta dans la première salle, pour recevoir la compagnie, et remplir les importants devoirs de son indispensable office.

Bath était comble. La compagnie et les pièces de 6 pence pour le thé, arrivaient en foule. Dans la salle de bal, dans les salles de jeu, dans les escaliers, dans les passages, le murmure des voix et le bruit des pieds étaient absolument étourdissants. Les vêtements de soie bruissaient, les plumes se balançaient, les lumières brillaient, et les joyaux étincelaient. On entendait la musique, non pas des contredanses, car elles n’étaient pas encore commencées, mais la musique toujours agréable à entendre, soit à Bath, soit ailleurs, des pieds mignons et délicats qui glissent sur le parquet, des rires clairs et joyeux de jeunes filles, des voix de femmes retenues et voilées. De toutes parts scintillaient des yeux brillants, éclairés par l’attente du plaisir ; et de quelque côté qu’on regardât, on voyait glisser gracieusement, à travers la foule, quelque figure élégante, qui, à peine perdue, était remplacée par une autre, aussi séduisante et aussi parée.

Dans la salle où l’on prenait le thé, et tout autour des tables de jeu, s’entassaient une foule innombrable d’étranges vieilles ladies et de gentlemen décrépits, discutant tous les petits scandales du jour avec une vivacité qui montrait suffisamment quel plaisir ils y trouvaient. Parmi ces groupes, se trouvaient quelques mères de famille, absorbées, en apparence, par la conversation à laquelle elles prenaient part, mais jetant de temps à autre un regard inquiet du côté de leurs filles. Celles-ci, se rappelant les injonctions maternelles de profiter de l’occasion, étaient en plein exercice de coquetterie, égarant leurs écharpes, mettant leurs gants, déposant leurs tasses à thé, et ainsi de suite, toutes choses légères en apparence, mais qui peuvent être fort avantageusement exploitées par d’habiles praticiennes.

Auprès des portes et dans les recoins, divers groupes de jeunes gens, étalant toutes les variétés du dandysme et de la stupidité, amusaient les gens raisonnables par leur folie et leur prétention, tout en se croyant, heureusement, les objets de l’admiration générale. Sage et prévoyante dispensation de la Providence, qu’un esprit charitable ne saurait assez louer.

Sur les bancs de derrière, où elles avaient déjà pris leur position pour la soirée, étaient assises certaines ladies non mariées, qui avaient passé leur grande année climatérique, et qui, ne dansant pas, parce qu’elles n’avaient point de partenaires, ne jouant pas, de peur d’être regardées comme irrévocablement vieilles filles, étaient dans la situation favorable de pouvoir dire du mal de tout le monde, sans qu’il retombât sur elles-mêmes. Tout le monde, en effet, se trouvait-là. C’était une scène de gaieté, de luxe et de toilettes, de glaces magnifiques, de parquets blanchis à la craie, de girandoles, de bougies, et sur tous les plans du tableau, glissant de place en place, avec une souplesse silencieuse, saluant obséquieusement telle société, faisant un signe familier à telle autre, et souriant complaisamment à toutes, se faisait remarquer la personne tirée à quatre épingles, d’Angelo-Cyrus Bantam esquire, le maître des cérémonies.

« Arrêtez-vous dans la salle du thé. Prenez-en pour vos 6 pence. Ils distribuent de l’eau chaude et appellent cela du thé. Buvez, » dit tout haut M. Dowler à M. Pickwick, qui s’avançait en tête de leur société, donnant le bras à Mme Dowler. M. Pickwick tourna donc vers la salle du thé, et M. Bantam, en l’apercevant, se glissa à travers la foule, et le salua avec extase.

« Mon cher monsieur, je suis prodigieusement honoré… Ba-ath est favorisé… Madame Dowler, vous embellissez cette salle. Je vous félicite vos plumes re-marquables !

— Y a-t-il quelqu’un ici ? demanda M. Dowler d’un air dédaigneux.

— Quelqu’un ? l’élite de Ba-ath ! Monsieur Pickwick, voyez vous cette dame en turban de gaze ?

— Cette grosse vieille dame ? demanda M. Pickwick innocemment.

— Chut ! mon cher monsieur, chut ! Personne n’est gros ni vieux, dans Ba-ath. C’est la lady douairière Snuphanuph.[1]

— En vérité ! fit M. Pickwick.

— Ni plus ni moins. Chut ! approchez un peu par ici, monsieur Pickwick. Voyez-vous ce jeune homme, richement vêtu, qui vient de notre côté ?

— Celui qui a des cheveux longs, et le front singulièrement étroit ?

— Précisément. C’est le plus riche jeune homme de Ba-ath, en ce moment. Le jeune lord Mutanhed[2]

— Quoi, vraiment ?

— Oui. Vous entendrez sa voix dans un moment, monsieur Pickwick. Il me parlera. Le gentleman qui est avec lui et qui a un dessous de gilet rouge et des moustaches noires, est l’honorable M. Crushton, son ami intime.— Comment vous portez-vous, mylord ?

— Très saudement, Bantam, répondit Sa Seigneurie.

— En effet, il fait très chaud, milord, reprit le M.C.

— Diablement, » ajouta l’honorable M. Crushton.

Après une pause durant laquelle le jeune lord s’était efforcé de décontenancer M. Pickwick en le lorgnant, tandis que son acolyte réfléchissait sur quel sujet lord Mutanhed pouvait parler le plus avantageusement, M. Crushton, dit :

« Bantam, avez-vous vu la malle-poste de milord ?

— Mon Dieu non. Une malle-poste ? Quelle excellente idée. Re-marquable !

— Vaiment, je coyais que tout le monde l’avait vue ! C’est la plus zolie, la plus lézère, la plus gacieuse chose qui ait zamais été sur des roues. Peinte en rouge, avec des gevaux café au lait.

— Et avec une véritable malle pour les lettres ; tout à fait complète, ajouta l’honorable M. Crushton.

— Et un petit siége devant, entouré d’une tringle de fer pour le cozer, continua Sa Seigneurie. Ze l’ai conduite à Bristol l’aut’matin, avec un habit écalate et deux domestiques courant un quart de mille en arrière, et Dieu me damne si les paysans ne sortaient pas de leurs cabanes, pour m’arrêter et me demander si je n’étais pas la poste ! Glo’ieux ! Glo’ieux ! »

Le jeune lord rit de tout son cœur de cette anecdote, et les auditeurs en firent autant, bien entendu.

« Charmant jeune homme ! dit le maître des cérémonies à M. Pickwick.

— Il en a l’air, » répliqua sèchement le philosophe.

La danse ayant commencé, les présentations nécessaires ayant été faites, et tous les préliminaires étant arrangés, Angelo Bantam rejoignit M. Pickwick et le conduisit dans les salons de jeux.

Au moment de leur entrée, lady Snuphanuph et deux autres ladies, d’une apparence antique, et qui sentait le whist, erraient tristement autour d’une table inoccupée. Aussitôt qu’elles aperçurent M. Pickwick, sous la conduite d’Angelo Bantam, elles échangèrent entre elles des regards qui voulaient dire que c’était là justement la personne qu’il leur fallait pour faire un rob.

« Mon cher Bantam, dit la lady douairière Snuphanuph, d’un air engageant, trouvez-nous donc quelque aimable personne pour faire un whist, comme une bonne âme que vous êtes. »

Dans ce moment M. Pickwick regardait d’un autre côté, de sorte que milady fit un signe de tête expressif en l’indiquant.

Le maître des cérémonies comprit ce geste muet.

« Milady, répondit-il, mon ami M. Pickwick s’estimera, j’en suis sûr, très heureux, re-marquablement.— M. Pickwick, lady Snuphanuph, Mme la colonel Wugsby, miss Bolo. »

M. Pickwick salua et voyant qu’il était impossible de s’échapper, se résigna. On tira les places, et M. Pickwick se trouva avec miss Bolo, contre lady Snuphanuph et Mme Wugsby.

À la seconde donne, au moment où la retourne venait à être vue, deux jeunes ladies accoururent dans la salle et se placèrent de chaque côté de Mme Wugsby, où elles attendirent patiemment et silencieusement que le coup fût fini.

« Eh bien ! dit Mme Wugsby en se retournant vers l’une de ses filles, qu’est-ce qu’il y a ?

— M’man, répondit à voix basse la plus jeune et la plus jolie des deux, je venais vous demander si je puis danser avec le plus jeune M. Crawley.

— Mais à quoi donc pensez-vous, Jane ? répondit la maman avec indignation. N’avez-vous pas entendu dire cent fois, que son père n’a que huit cents livres sterling de revenu, et qui meurent avec lui encore ! Vous me faites rougir de honte ! Non, sous aucun prétexte.

— M’man, chuchota l’autre demoiselle qui était beaucoup plus vieille que sa sœur, et avait l’air insipide et artificiel ; lord Mutanhed m’a été présenté. J’ai dit que je croyais n’être pas engagée, m’man.

— Vous êtes une bonne fille, mon enfant, et on peut se fier à vous, répondit Mme Wugsby, en tapant de son éventail la joue de sa fille. Il est immensément riche, ma chérie. » En parlant ainsi, Mme Wugsby baisa sa fille aînée fort tendrement, admonesta la cadette par un froncement de sourcil, et mêla les cartes.

Pauvre M. Pickwick ! il n’avait jamais joué jusqu’alors avec trois vieilles femmes aussi complètement joueuses. Elles étaient d’une habileté qui l’effrayait. S’il jouait mal, miss Bolo le poignardait du regard ; s’il s’arrêtait pour réfléchir, lady Snuphanuph se renversait sur sa chaise et souriait, en jetant à Mme Wugsby un coup d’œil mêlé d’impatience et de pitié. À quoi celle-ci répondait en haussant les épaules et en toussant, comme pour demander s’il se déciderait jamais à jouer. À la fin de chaque coup, miss Bolo demandait avec une contenance sombre et un soupir plein de reproche, pourquoi M. Pickwick n’avait pas rendu atout, attaqué trèfle, coupé pique, finassé la dame, fait échec à l’honneur, invité au roi ou quelque autre chose de semblable ; et M. Pickwick était tout à fait incapable de se disculper de ces graves accusations, car il avait déjà oublié le coup. Ce n’est pas tout ; il y avait des gens qui venaient regarder et qui intimidaient M. Pickwick ; enfin, près de la table, s’échangeait une conversation fort active et fort distrayante, entre Angelo Bantam et les deux miss Matinters, qui, étant filles et un peu mûres, faisaient une cour assidue au maître des cérémonies, dans l’espoir d’attraper, de temps en temps, un danseur de rencontre. Toutes ces choses combinées avec le bruit et les constantes interruptions des allants et des venants, firent que M. Pickwick joua véritablement assez mal ; de plus, les cartes étaient contre lui, de sorte que quand il quitta la table, à onze heures dix minutes, miss Bolo se leva dans une agitation effroyable et partit dans les larmes et dans une chaise à porteurs.

M. Pickwick fut rejoint bientôt après par ses amis, qui protestèrent unanimement avoir rarement passé une soirée aussi agréable. Ils retournèrent tous ensemble au Blanc-Cerf, et le philosophe s’étant consolé de ses infortunes, en avalant quelque chose de chaud, se coucha et s’endormit presque simultanément.


  1. Prise assez.
  2. Tête de mouton.