Les Pardaillan/XXXVII

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Livre I
XXXVII. Au Louvre
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Le chevalier dormit deux ou trois heures sur un méchant matelas que l’hôtesse du Marteau qui cogne, encline aux exagérations sentimentales, appela un lit somptueux, le matelas se trouvant dans un galetas qu’elle dénommait « la chambre des princes ».

« Que doivent être les chambres de simples marquis ou barons ou même chevaliers ! » avait songé le jeune homme en pénétrant dans le galetas, réflexion qui, d’ailleurs, ne l’avait pas empêché de s’endormir d’aussi bon cœur que s’il se fût étendu sur la couche la plus moelleuse, et d’y faire des rêves d’amour tout comme s’il n’eût pas été séparé pour toujours peut-être de celle qu’il aimait : tant il est vrai qu’à l’heureux âge des vingt ans, l’illusion consolatrice est plus forte que la réalité désespérante ; Béranger[1] a fait là-dessus une fort jolie chanson.

Vers neuf heures du matin, le chevalier était sur pied.

Il se rendit directement à l’hôtel de Montmorency et trouva le maréchal qui l’attendait avec une sombre impatience.

Cette journée et cette nuit, François les avait passées à agiter des pensées confuses et contradictoires.

Tantôt, il se repentait de n’avoir pas suivi sa première impulsion et de n’avoir pas été trouver son frère.

Tantôt, il convenait que le jeune chevalier avait eu raison et que la ruse, en cette affaire, serait plus utile que la force. Parfois, il arrêtait son esprit avec une sorte de charme effaré sur cet événement qui, par moments, lui semblait chimérique ; il avait une fille de dix-sept ans dont toujours il avait ignoré l’existence ! Alors il souriait, et presque aussitôt ses yeux s’emplissaient de larmes. D’autres fois, et plus longuement, il songeait à cette mère admirable, à Jeanne dont il avait reconstitué le martyre depuis sa dramatique visite à Margency ; et alors, il comprenait qu’il n’avait cessé de l’aimer… Jeanne lui apparaissait telle qu’il l’avait vue à leur dernier rendez-vous dans le bois de châtaigniers, radieuse de sa jeunesse en fleur dans la nature fleurie elle-même.

Et alors, un redoutable problème se posait ; et bien qu’il fît des efforts pour écarter la question, elle revenait implacable : il était marié à Diane de France. Et même, dans ce moment, elle cherchait à se rapprocher de lui. L’impossibilité d’une séparation, d’un sanglant affront à infliger à la famille royale, lui paraissait flagrante. On avait bien trouvé un pape pour sacrifier la pauvre petite Jeanne ; on n’en trouverait pas un autre pour le détacher de Diane ! Et pourtant, l’impossibilité lui apparaissait tout aussi formelle de vivre loin de Jeanne, de perpétuer la condamnation alors qu’il la savait innocente…

Et lorsqu’il songeait que sa vie était brisée, qu’il était trop tard pour être heureux, qu’il avait vécu dans le désespoir dix-sept années qu’il aurait dû vivre dans le bonheur le plus paisible, il se surprenait à mordre ses poings de rage, et de formidables serments de vengeance montaient à son cerveau comme les fumées d’une liqueur capiteuse.

Ainsi oscillait la pensée de ce malheureux honnête homme, entraînée dans le tourbillon des images qui se succédaient, pareille à une barque désemparée dont la détresse apparaît un instant dans le remous du vaste océan sous un ciel noir de tempêtes.

Lorsque le chevalier arriva, il n’osa l’interroger ; mais son regard ardent parla pour lui…

Pardaillan fut effrayé des ravages de cette physionomie qui, la veille encore, lui semblait si imposante par la majesté naturelle du maréchal, par son grand renom, par la grandeur et la noblesse de ce nom de Montmorency dont le connétable avait porté la gloire à son apogée.

Maintenant, ce n’était plus qu’un homme : un homme qui souffrait. Tant de prestige s’évanouissait, et l’humble chevalier, le pauvre hère, se surprit à avoir pitié du puissant seigneur.

Il lut dans ses yeux toute l’angoisse de l’attente.

— Monseigneur, dit-il, je ne m’étais pas trompé… elles étaient bien à l’hôtel de Mesmes.

— Elles étaient ! fit le maréchal sourdement.

— Ce qui veut dire qu’elles n’y sont plus. Ah ! monseigneur, il y a dans tout cela une fatalité inconcevable. J’ai failli les délivrer… un coup de pistolet tiré à faux, un bras qui tremble… en voilà assez pour que tout soit à recommencer…

— Vous vous êtes donc battu ? s’écria François.

— Oui, monseigneur, mais je n’ai pas réussi. Que voulez-vous ! Il y a des moments où l’audace, la ruse, la force, la prudence, tout ce qui doit assurer la victoire, tout cela se brise et s’émiette…

— Battu pour moi !… Chevalier, je vous ai déjà tant de gratitude que je ne sais comment vous exprimer mon amitié. C’est un grand bonheur pour moi que d’avoir rencontré un homme de votre trempe, et si dévoué, si désintéressé.

Le chevalier rougit légèrement.

Un instant, ce pli narquois des lèvres, qui lui donnait une si étrange expression de finesse et de froideur apparut à sa bouche.

Mais ce ne fut qu’une ride sur un étang aussitôt effacée que formée.

Car le maréchal lui apparaissait si malheureux et si digne de sympathie, qu’en ce moment il l’eût servi de grand cœur, même si son amour pour Loïse n’y eût pas été directement intéressé.

— Ainsi, reprit le maréchal en serrant les poings, c’est bien mon frère qui s’acharne contre elle. Et cet homme est de ma famille, de mon sang ! … Voyons, racontez-moi ce que vous savez !… Vous avez vu ce tigre ?… Il vous a vu ?… Et vous êtes encore vivant !…

— Monseigneur, calmez-vous. La haine est une excellente chose, à condition de la diriger et de ne pas se laisser diriger par elle. Je n’ai pas vu monseigneur de Damville. Il ne m’a pas vu. Voici ce qui s’est passé…

Le chevalier entama le même récit qu’il avait fait à son père. Il va sans dire que ce récit fut, cette fois, très succinct ; le chevalier se garda de certains détails d’une si aimable fantaisie dont il avait saupoudré son entretien avec le vieux Pardaillan ; enfin, il omit également de citer son père.

Tel quel, ce récit n’en frappa pas moins le maréchal d’une sorte d’admiration.

— Vous avez fait cela ! s’écria-t-il.

— Oui, monseigneur, répondit simplement le chevalier ; cela n’a d’ailleurs servi qu’à nous bien convaincre que le maréchal de Damville était le ravisseur, selon nos suppositions. Quant à la voiture, où a-t-elle été ? Voilà ce que je saurai peut-être avant peu…

François saisit violemment la main de Pardaillan.

— Et moi, jeune homme, je vous dis qu’il faut que je le sache à l’ instant !…

— Monseigneur ! monseigneur ! qu’allez-vous faire ?

— Êtes-vous homme à répéter ce que vous m’avez raconté, même s’il peut en résulter quelque danger pour vous, même devant mon frère ?

— Je suis prêt ! fit Pardaillan, avec sa figure de glace ; et quant au danger, monseigneur, je crois vous avoir prouvé qu’il m’amuserait plutôt. Un gueux comme moi qui n’a que sa peau à risquer, ne redoute guère le coup d’épée que pour l’entaille qu’il peut faire au pourpoint.

— En ce cas, vous êtes prêt à me suivre chez le roi ?

— À l’instant même, fit le chevalier qui ne put s’empêcher de tressaillir.

— C’est bien. Nous allons de ce pas nous rendre au Louvre ! Que le roi fasse justice : c’est le seul moyen d’éviter que soit donné au monde le monstrueux spectacle de deux Montmorency qui s’égorgent… Et si le roi se dérobe…

— Eh bien ? fit le chevalier haletant.

—Alors, répondit le maréchal d’une voix sombre, si le jugement des hommes me fait défaut, j’en appellerai au jugement de Dieu[2] !

Le maréchal s’élança vers son appartement.

— Malepeste ! grommela Pardaillan. Chez le roi !… C’est-à-dire chez la bonne reine Catherine ! la digne femme qui m’a fait jeter à la Bastille, et qui va s’empresser de me faire saisir !… Décidément, j’étais destiné à vivre sous la tutelle du vénérable Guitalens !… Allons, il n’y a pas à s’en dédire !… J’irai au Louvre !

Un quart d’heure plus tard, le maréchal reparut.

Il avait revêtu son grand costume d’apparat et portait ses ordres. Le collier d’or à longue chaîne passé au cou, toque noire à plume blanche, pourpoint et chausses de soie noire, manteau court en soie grise doublé d’hermine, hautes bottes montantes ; mais au lieu de l’épée de parade à poignée enrichie de diamants, il avait ceint le lourd estramaçon de guerre, à poignée de fer en croix. Pâle dans la blancheur de la collerette, le maréchal avait dans ce costume, qui seyait à sa haute taille et à sa vaste carrure, un peu de cette majesté rude qu’on avait tant remarquée jadis chez le connétable. Il apparaissait bien comme un Montmorency, comme le type du grand seigneur de l’époque, d’une âpre fierté, capable de traiter presque d’égal à égal avec le roi.

Il fit signe au chevalier de le suivre.

Dans la cour attendait un carrosse que le maréchal avait donné l’ordre d’atteler, en même temps qu’il commandait aux laquais de s’apprêter.

Le carrosse attelé de quatre chevaux noirs, avec son piqueur en tête, avec ses deux postillons, avec ses quatre laquais debout à l’arrière, tous portant le costume de cérémonie aux armes de Montmorency, avait grande allure.

Le maréchal et Pardaillan y prirent place ; devant eux, sur la banquette, s’assirent quatre jeunes pages en costume de satin blanc, au pourpoint armorié sur la poitrine.

L’énorme véhicule s’ébranla au pas et sortit de l’hôtel tandis que les douze gens d’armes présentaient les armes. Lentement, il se dirigea vers le Louvre et, sur son passage, les gens se disaient :

— Voici monsieur le maréchal qui s’en va faire sa cour à Sa Majesté…

Pendant le chemin, François de Montmorency et Pardaillan ne se parlèrent pas.

Le maréchal était tout à ses sombres réflexions, et le chevalier, impressionné, quoi qu’il en eût, par cet appareil magnifique, ne songeait pas sans émotion qu’il allait se trouver en présence du roi de France.

On arriva au Louvre.

Et le bruit de la visite que le maréchal de Montmorency faisait au roi se répandit aussitôt dans cette sorte de petite ville potinière et cancanière qu’était le somptueux palais des rois de France. En effet, l’énorme colosse de pierre abritait dans ses flancs toute une population nombreuse, ennuyée d’étiquette, compassée en apparence, mais bouleversée par les passions de toute nature qui couvaient dans ce microcosme. Des drames, des comédies, des amours violentes ou poétiques, des adultères, des duels, des meurtres, des intrigues s’élaboraient dans cette fournaise ; et les visages fardés selon la mode gardaient sous leur artificielle rigidité, sous l’impassibilité qui leur était un autre fard, une sorte de curiosité incessante, une inquiétude sourde qui donnaient aux regards d’étranges lueurs : tous ces gens couverts de soie et la figure peinte, avaient les allures sournoises de masques ou des attitudes de spectres.

La curiosité était la grande vertu du courtisan, l’inquiétude, sa maladie.

Cet événement imprévu de l’arrivée du maréchal de Montmorency, qui depuis des années se tenait éloigné de la cour, causa donc une vraie rumeur dans le palais.

Ce matin-là, il y avait réception chez le roi, c’est-à-dire que Charles IX avait admis ses courtisans à son grand lever. Le jeune roi paraissait de bonne humeur. Avec cette rondeur joyeuse qui lui était spéciale les jours où il était en bonne santé, il venait d’entraîner tout son monde pour visiter un nouveau cabinet qu’il venait de faire aménager au rez-de-chaussée, juste au-dessous de ses appartements.

C’était une pièce de dimensions assez vastes en elle-même, mais en somme plutôt petite, relativement aux immenses salles du Louvre : on peut encore la voir de nos jours. Charles IX prétendait en faire son cabinet d’armes et de chasses. C’est-à-dire qu’il avait fait transporter tout ce qu’il possédait d’épées, lourds estramaçons que ses mains débiles n’eussent pu manier, épées damasquinées, poignards mauresques, dagues italiennes, arquebuses, pistolets, couteaux de chasse, cors et trompes : pas un tableau, pas une statue, pas un livre.

La fenêtre de ce cabinet s’ouvrait sur la Seine et dominait la berge de sept à huit pieds.

Il n’y avait pas de quai ou port à cet endroit ; la Seine coulait, libre et capricieuse, creusant des sinuosités, des baies minuscules dans le sable.

Un bouquet de peupliers centenaires qui courbaient leurs cimes sous le souffle des brises comme des seigneurs qui se fussent salués, se dressait là. Le décor était d’un charme étrange : la masse blanche du Louvre encore neuf, les verdures graciles des peupliers harmonieux bruissant au « moindre vent qui, d’aventure, fait rider la face des eaux », la Seine, d’une exquise pâleur dans sa robe d’un vert transparent, et plus loin, le fouillis des toits pointus, des pignons massifs, des murs à croisillons, des fenêtres à vitraux…

Et c’était peut-être pour ce décor, pour ce fleuve, pour ces hauts peupliers chanteurs, que Charles IX avait choisi ce cabinet.

La fenêtre était grande ouverte, et un joli soleil d’avril épandait sur Paris ses nappes de lumière irradiée sous lesquelles la Seine semblait rire et cligner des yeux.

Au moment où nous pénétrons dans ce cabinet, où une quinzaine de personnes étaient rassemblées, le roi Charles IX, tenant à la main une arquebuse que venait de lui remettre son orfèvre-armurier Crucé, jetait de longs regards enivrés sur le paysage qu’il avait sous les yeux.

Nous prions nos lecteurs de ne pas oublier que ce roi qui porte devant la postérité le poids formidable du crime de la Saint-Barthélémy, que ce roi avait vingt ans, qu’il était à l’âge des poésies intenses, des générosités spontanées, qu’il aimait la chasse pour le plaisir de frôler la nature, qu’il était simple dans ses goûts comme dans son costume, qu’il adorait une jeune femme charmante, gracieuse, aimable, et qu’il en était adoré.

Nous qui avons interrogé ces spectres du passé, nous qui avons cherché à surprendre leur pensée réelle dans certaines attitudes, dans quelques gestes, dans quelques paroles intimes, nous indiquons ici le geste et l’attitude que Charles IX eut devant la magie poétique du décor qu’il découvrait.

Et comme son imagination était émue par ce spectacle, l’émotion se transmit au cœur, et il murmura doucement :

— Marie !…

— Sire, dit Crucé, le système nouveau de cette arquebuse permet de viser avec une justesse extraordinaire.

— Ah ! vraiment ! fit le roi qui, arraché à son rêve, tressaillit et se mit à examiner l’arme.

— Sans doute, reprit Crucé. Ainsi, par exemple, supposons qu’un ennemi de Votre Majesté passe en ce moment devant cette fenêtre. Supposons que c’est un de ces peupliers. Tirant d’ici, Votre Majesté l’abattrait sûrement et serait elle-même hors d’atteinte. Le roi veut-il en faire l’expérience ?

— À quoi bon ? Je n’ai pas d’ennemis, je pense ! dit Charles IX, dont le front d’ivoire se plissa et dont le regard se troubla d’une inquiétude soudaine.

— Sûrement, Votre Majesté n’a pas d’ennemis, insista Crucé ; mais cette arme est si merveilleusement juste…

— Soit ! fit brusquement le roi.

Et il se mit à viser l’un des peupliers.

Les courtisans se rapprochèrent pour assister à l’expérience.

— Duc, reprit, le roi, voyez donc s’il ne vient personne sur la berge. Ce serait effrayant que pour essayer cette arquebuse, j’allasse tuer quelqu’un…

Le duc de Guise, à qui ces mots s’adressaient, s’empressa de se pencher à la fenêtre.

— Personne, sire ! dit-il.

Alors le roi visa l’un des peupliers, qui se trouvait à une trentaine de pas de la fenêtre. Le jeune duc de Guise s’approcha, la mèche allumée.

— Allez ! dit le roi.

Le duc approcha la mèche, l’explosion retentit, la chambre s’emplit de fumée.

— Touché ! s’écria Crucé ! Voyez, sire !… on voit d’ici la blessure faite au peuplier… Ah ! c’est une arme admirable !

— Mais aussi, fit quelqu’un d’une voix nonchalante, mon frère est un tireur de premier ordre.

C’était le duc d’Anjou qui parlait ainsi.

Alors les courtisans renchérirent. Deux ou trois mignons d’Anjou qui étaient là battirent des mains.

— L’œil du roi est infaillible, s’écria Quélus.

— Le roi est le premier chasseur du royaume ! ajouta Maugiron.

Et tout à coup, un personnage de mine assez sombre qui se tenait à l’écart, prononça en riant :

— Si par hasard, au lieu d’un peuplier, c’eût été un huguenot, le parpaillot serait maintenant ad patres !

— Bravo ! Maurevert ! s’écria un autre courtisan, Saint-Mégrin, qui depuis quelques jours, était passé du duc de Guise au duc d’Anjou.

Pendant que ces paroles s’entrecroisaient, le roi, pâle et agité soudain de frissons convulsifs, examinait d’un œil sombre « la blessure » faite au peuplier. Il remit brusquement l’arquebuse dans un coin, et dit gravement :

— Plaise au ciel que nous n’ayons jamais à tirer sur des peupliers vivants !…

Les courtisans s’inclinèrent, soudain silencieux. Et Charles IX appelant le vieux Ronsard qui causait avec Dorat, assis à l’écart, lui demanda :

— Et vous, qu’en pensez-vous, mon père ?

Il l’appelait ainsi par affection, et aussi pour accorder au poète une sorte de distinction spéciale.

Il fallut répéter la question à Ronsard qui, comme on sait était parfaitement sourd, à ce point qu’il avait à peine entendu la détonation. On lui montra l’arquebuse, le peuplier, et lorsqu’il eut enfin compris la question :

— Je dis, sire, que c’est grand pitié de voir estropier ainsi un fils de la nature. Ce peuplier saigne, il pleure ; n’en doutez pas, sire, et il se demande avec tristesse quel mal il vous a fait pour être ainsi traité.

— Bon ! ricana Henri de Guise, voilà le poète qui veut nous faire croire à l’âme des plantes. Mais c’est une hérésie, cela !

Ronsard n’entendit pas ; mais il comprit l’intention ironique de la physionomie de Guise ; les touffes blanches de ses sourcils se hérissèrent. Et il gronda :

— J’en dirai autant du chasseur qui tue le cerf ou le daim : c’est un crime. Et quiconque peut, pour son plaisir, tuer un animal inoffensif dont les beaux yeux si doux demandent grâce en vain, celui-là peut aussi bien tuer un homme. Le chasseur est naturellement féroce. En vain couvre-t-il sa férocité d’un vernis superficiel que lui donne l’éducation ; s’il tue, c’est qu’il a l’instinct du meurtre…

Ces paroles prononcées devant un roi chasseur ne laissaient pas que d’être hardies.

Mais Charles IX se contenta de sourire en murmurant :

— Poète !…

D’ailleurs, à ce moment même, l’attention générale fut détournée par l’entrée du valet de chambre du roi, sorte de personnage officiel qui, à l’occasion, servait d’introducteur.

Le valet s’arrêta à deux pas du roi.

— Qu’y a-t-il ? demanda Charles IX.

— Sire, monsieur le maréchal de Montmorency est là qui sollicite l’honneur d’être introduit auprès de Votre Majesté.

— Montmorency ! s’écria Charles IX comme s’il n’eût pu en croire ses oreilles. Il aura entendu parler de la grande paix qui se fait. Et il veut cesser de bouder. Eh bien, qu’il entre !

Charles IX s’assit aussitôt dans un grand fauteuil de bois d’ébène sculpté richement. Et tous les assistants debout se rangèrent à droite et à gauche du fauteuil.

Alors, on vit la porte s’ouvrir toute grande, et les quatre pages du Maréchal entrèrent par deux, le poing sur la hanche, et se placèrent deux à droite, deux à gauche de la porte, dans une attitude raidie.

Puis le maréchal fit son entrée, suivi du chevalier de Pardaillan.

François de Montmorency s’arrêta à trois pas du fauteuil et s’inclina profondément.

Puis, se redressant, il attendit que le roi lui adressât la parole.

Charles IX contempla un instant en silence la noble tête du maréchal, campé dans une attitude de force et de dignité. Chétif et de santé délicate, il n’admirait pas sans amertume la haute taille et les larges épaules de son visiteur.

Les courtisans présents attendaient, pour déraidir leurs attitudes, que le roi eût parlé, prêts à sourire à Montmorency, ou prêts à l’insolence, selon que le maître l’accueillerait bien ou mal.

Seul, Henri de Guise fixait sur le maréchal un regard dédaigneux et presque haineux.

— L’ami des parpaillots ! avait-il ricané à voix basse en le voyant entrer.

— Soyez le bienvenu, monsieur le maréchal, dit enfin Charles IX. Depuis si longtemps que vous avez déserté la cour de France, on pouvait craindre que vous ne fussiez mort ; et parfois nous nous demandions si c’était bien le connétable votre père qui avait péri à Saint-Denis, ou si ce n’était pas vous… Je vous vois heureusement bien vivant et bien portant.

Ayant satisfait sa petite rancune par ces railleries anodines, Charles IX ajouta d’un ton plus sérieux :

— L’essentiel est que vous êtes là et que vous nous revenez enfin. Encore une fois, soyez le bienvenu.

Alors les courtisans, sauf Guise, adressèrent au maréchal leurs plus charmants sourires et un murmure de joie parcourut l’assistance, comme s’ils eussent éprouvé une inconcevable allégresse de ce retour.

— Sire, dit Montmorency, je suis venu supplier Votre Majesté de m’accorder audience.

— Vous l’avez… Parlez.

— Sire, j’entends l’honneur d’une audience particulière.

— Vous voulez me parler seul à seul ?

— Si Votre Majesté veut bien y consentir.

— Eh bien, soit…

À peine le roi eut-il prononcé ce mot que tous les courtisans, y compris le duc d’Anjou, frère de Charles IX, s’inclinèrent ensemble et battirent en retraite vers la porte.

— Pourquoi ce jeune homme demeure-t-il ? fit le roi en désignant Pardaillan.

Le chevalier tressaillit et ramena son regard sur Charles IX. En effet, une scène muette venait de se dérouler pendant que le maréchal et le roi échangeaient les quelques mots que nous venons de rapporter.

En entrant dans le cabinet, les yeux du chevalier s’étaient tout d’abord portés sur Quélus, Maugiron et Maurevert. Et il avait souri comme il savait sourire par moments, c’est-à-dire avec cette impertinence glaciale qui lui était particulière. Sans doute les deux mignons d’Anjou et Maurevert le reconnurent aussi, car ils se mirent à le dévisager d’un air fort insolent.

Le chevalier, d’un air imperceptible, se frotta le bras droit en fixant Maugiron. (On se rappelle que, dans la rencontre nocturne de la rue Saint-Denis, il avait blessé Maugiron au bras droit.)

Le mignon comprit parfaitement le geste et eut un regard furieux, auquel le chevalier répondit par un autre regard plein d’un candide étonnement… pourquoi cette colère, beau mignon ?

Alors il se tourna vers Maurevert, et comme Maurevert le considérait d’un air de curiosité fort importante et provocante, le chevalier se caressa doucement la joue. (On se rappelle qu’il avait cravaché de son épée la joue dudit Maurevert en cette même rencontre, à telles enseignes que celui-ci en avait encore une estafilade rougeâtre.)

Le spadassin serra les poings et pâlit de rage.

— On se retrouvera, gronda-t-il à voix basse.

— Quand tu voudras ! répondit Pardaillan sur le même ton !

En sortant du cabinet, Quélus et Maurigon se mirent à causer à voix basse avec le duc d’Anjou et celui-ci se tournant vers Pardaillan eut un sourire si menaçant que le pauvre chevalier s’écria en lui-même :

— Ouf !… Pour le coup, je suis mort ! Reconnu par Monsieur, je ne sortirai pas d’ici vivant, à moins que ce ne soit pour aller au Temple ou à la Bastille !

Aussi, on pense bien que devant la question du roi, Pardaillan demeura effaré et bouche close. Montmorency se hâta de répondre :

— Sire, le chevalier de Pardaillan que voici est un témoin de ce que je vais dire. Je sollicite pour lui le même honneur que pour moi…

Charles IX fit un signe de tête approbatif.

— Ce n’est pas tout, sire, poursuivit alors le maréchal. Puisque je vois Votre Majesté si bien disposée à mon égard, j’oserai la supplier de donner des ordres pour que monsieur le maréchal de Damville soit mandé au Louvre toute affaire cessante.

— Mais c’est donc un conseil de famille que vous voulez tenir en notre présence ?

— Oui, sire, dit François d’une voix singulière, un conseil de famille. Et comme le roi de France est le père de tous ses sujets, il est raisonnable que ce conseil se tienne en présence du père.

Charles IX connaissait très bien la haine qui divisait les deux frères. Mais cette haine, il en ignorait les causes. Il eut le pressentiment qu’il allait connaître ces causes que les deux maréchaux avaient tenues si secrètes pendant de longues années. La voix sombre et altière de François, la présence de ce témoin, la solennité de ces préparatifs, impressionnèrent, et il résolut d’aller jusqu’au bout dans cette aventure.

Il frappa donc avec un marteau d’argent, et son valet de chambre s’étant montré à l’instant, il demanda Cosseins, son capitaine des gardes.

— Votre Majesté a oublié qu’elle a donné congé à M. de Cosseins pour trois jours, dit le valet de chambre.

— C’est vrai, pardieu !

— Mais le capitaine des gardes de madame la reine mère est là, et si Votre Majesté le désire…

— Nancey ?… Oui. Il fera tout aussi bien l’office.

Une minute plus tard, le capitaine de Nancey entrait dans le cabinet.

Quelle que fût la puissance de l’étiquette, Nancey, en apercevant le chevalier de Pardaillan qu’il avait arrêté lui-même et bel et bien conduit à la Bastille, s’arrêta frappé de stupeur, les yeux agrandis.

Pardaillan parut examiner avec une profonde attention une arquebuse accrochée à la muraille ; puis comme Nancey continuait à le considérer, hypnotisé, le chevalier se décida à lui faire des yeux, du sourire et de la main, un petit signe amical, presque protecteur.

— Eh bien ! fit le roi en fronçant les sourcils, que vous arrive-t-il Nancey ?

— Pardon, sire, mille fois pardon ! balbutia le capitaine, je viens d’avoir un éblouissement, un étourdissement…

— Si cela continue, songea Pardaillan, la chose deviendra si compliquée que je commencerai à avoir chance de m’en tirer !

— C’est bon ! reprit le roi. Rendez-vous à l’instant à l’hôtel de Mesmes et dites à M. de Damville que je veux lui parler.

— Votre Majesté ordonne-t-elle que j’y aille seul ?… ou avec quelques gardes ?

— Seul, mordieu, seul ! Il ne s’agit pas d’une arrestation. Vous vous croyez dans le cabinet de madame ma mère !

Charles IX avait souvent de ces boutades qui, lorsqu’on les rapportait à Catherine, la faisaient verdir de fureur. Il est vrai qu’elle avait alors la ressource de se consoler avec son deuxième fils, le duc d’Anjou, en complotant avec lui toutes sortes de plans.

Le capitaine se courba en deux et sortit.

— Et maintenant, sire, dit alors François de Montmorency, je dois dire à Votre Majesté que je suis venu demander justice, et que devant elle, j’accuserai le maréchal de Damville de félonie, mensonge et crime de rapt. Ah ! sire, ajouta-t-il avec véhémence en voyant le mouvement que faisait le roi, je devine votre pensée ! Vous voulez me dire qu’il y a des juges à Paris et que c’est à eux que je dois porter ma plainte ! Mais vous êtes vous-même le premier juge du royaume, sire ! Et ce n’est pas seulement à votre justice souveraine que j’en appelle ! C’est encore à votre honneur ! Les terribles choses que j’ai à raconter doivent demeurer secrètes, sire ! Et plutôt que de les donner en pâtures à des juges, plutôt que d’en faire un scandale qui ternirait à jamais ce nom glorieux pour lequel j’ai fait les derniers sacrifices, eh bien, sire, je me ferais justice moi-même !… Votre Majesté va me comprendre d’un mot… Il s’agit d’une femme… de deux femmes… deux martyres… l’une, la fille, frappée dès sa naissance du plus affreux malheur, puisque son père l’a abandonnée… l’autre, la mère, digne de pitié pour un long supplice injuste, subi en silence, digne d’admiration pour ce silence même…

— Monsieur le maréchal, dit le roi avec une émotion dont il ne fut pas maître, puisque vous le voulez, nous serons donc l’arbitre de cette affaire. Vos paroles et votre agitation me laissent assez deviner qu’il s’agit de quelque grave affaire de famille qui ne doit pas être rendue publique. Parlez donc sans crainte. Je vous assure justice et discrétion.

_ Votre Majesté me comble et je me demande comment je pourrai lui témoigner la gratitude qui déborde de mon cœur… Mais, sire, en raison même de la gravité des accusations que je prétends porter contre mon propre frère, ne convient-il pas qu’il soit présent avant que j’entre dans le détail ?

— C’est juste, maréchal, c’est juste.

Un long silence embarrassé suivit ces paroles, et près d’une demi-heure se passa, le roi songeant à sa curiosité excitée, Pardaillan se demandant comment tout cela allait finir, le maréchal tenant ses yeux fixés sur la porte.

Enfin le roi demanda :

— Vous pouvez toutefois me dire dès à présent qui sont ces deux femmes ?

— Oui, sire : deux humbles ouvrières.

— Des ouvrières ? s’écria Charles IX étonné. En quelle sorte d’ouvrage ?

— Sire, elles s’occupaient de broderies ou tapisseries, ce qui leur assurait leur pauvre existence.

En prononçant ces mots, le maréchal eut un geste de désespoir farouche.

— Et où logeaient-elles ? demanda le roi. Je me suis occupé moi-même des broderies d’armoiries, et je crois connaître les cinq ou six ouvrières qui, dans Paris, sont capables de mener à bien ce genre de travaux.

— Sire, elles logeaient rue Saint-Denis.

— Rue Saint-Denis ! exclama vivement Charles IX. En face d’une auberge ?

— L’auberge de la Devinière, sire !

— C’est cela ! s’écria le roi en frappant ses mains l’une contre l’autre. Je la connais ! c’est à coup sûr la plus habile brodeuse d’armoiries et devises qui soit dans Paris.

Et avec un sourire attendri, Charles IX se rappela cette scène où il avait offert à Marie Touchet la tapisserie exécutée par la brodeuse de la rue Saint-Denis portant la devise : Je charme tout.

Le maréchal demeurait stupéfait, avec une sourde inquiétude, de cet incident imprévu.

— Cela vous surprend ? fit le roi avec une sorte de mélancolie. C’est vrai. J’aime à me promener seul dans Paris, habillé en bourgeois. On s’ennuie parfois au Louvre, monsieur le maréchal. Si vous avez vos soucis, nous avons les nôtres. Et alors nous cherchons, là où nous pensons pouvoir les trouver, un sourire franc, un accueil du cœur, des lèvres qui ne mentent point, un front sur lequel nous puissions lire à livre ouvert… C’est dans ces promenades que j’ai eu occasion de rechercher une ouvrière habile pour un travail qui… m’était agréable. Cette ouvrière, je l’ai trouvée telle que je la souhaitais, discrète, point questionneuse, diligente… une vraie fée pour l’exécution des devises… elle habitait l’endroit que vous dites… c’est donc bien de cette femme qu’il s’agit.

François de Montmorency, violemment ému, était devenu très pâle.

Les paroles du roi lui ouvraient un jour sur la triste et misérable existence de celle qu’il adorait… de celle qu’il avait abandonnée, répudiée condamnée aux durs labeurs !

Le remords, le désespoir, l’amour, la vengeance se livraient dans son esprit une de ces effrayantes batailles qui détraquent les cerveaux les mieux organisés.

Tremblant, la sueur de l’angoisse au front, il avait écouté avec un indicible serrement de cœur ces détails que donnait le roi.

Et lorsque Charles IX, pensif, poursuivant le souvenir qui le ramenait à Marie Touchet, ajouta :

— On l’appelait la Dame en noir…

Le maréchal éclata. Un sanglot gonfla sa poitrine. Et d’une voix rauque de désespoir, il répondit :

— La Dame en noir !… Parce qu’on lui a arraché son nom, sa fortune, sa situation ! Parce qu’un maudit et un criminel par aveuglement l’ont condamnée ! Le maudit, c’est mon frère, sire ! Le criminel, c’est moi !… Moi que la jalousie aveugla ! Moi qui crus à des apparences ! Moi qui, pendant dix-sept ans, dédaignai de m’enquérir si elle était morte ou vivante !… La Dame en noir, sire, s’appelle Jeanne, comtesse de Piennes et de Margency ! Elle s’est appelée duchesse de Montmorency !…

Le roi, devant cette révélation, demeura sombre, étonné, hésitant.

Ses sourcils se froncèrent.

Il connaissait de Jeanne de Piennes ce que l’on en savait couramment : à savoir que mariée secrètement à François de Montmorency, elle avait été répudiée, grâce à l’insistance du connétable auprès du roi Henri II, et grâce à l’insistance du roi Henri II auprès de la cour de Rome.

Il savait en outre que sa sœur naturelle Diane, devenue l’épouse de François, avait toujours vécu séparée du maréchal, et il se vit en présence d’un de ces redoutables problèmes de cœur et de famille que la raison sociale est impuissante à résoudre.

Le maréchal, à la contraction de sa physionomie, comprit ce qui se passait dans l’âme de Charles IX.

— Sire ! s’écria-t-il haletant, il n’est pas question en ce moment d’aucun mariage à défaire ou à refaire. C’est à votre seule justice que je suis venu faire appel… justice pour deux malheureuses qui, après tant d’infortune, ont été arrachées au peu de bonheur qui leur restait ! Sire, lorsque j’ai compris que j’avais une grande injustice à réparer, une effroyable erreur à effacer, j’ai appris en même temps que mes soins seraient vains : la mère et la fille ont disparu, sire ! Enlevées !… C’est de cela seulement que je demande justice !… C’est la liberté de l’héroïque martyre que je viens réclamer ! C’est un ravisseur que je viens accuser ici… et le ravisseur, le voilà !

François de Montmorency tendit violemment son poing fermé vers la porte qui s’ouvrait à ce moment, livrant passage à Damville.

Henri était livide.

Les deux frères se regardèrent un instant.

Et cet instant leur dura à tous les deux comme une heure entière.

Si la haine pouvait foudroyer, certes les deux hommes fussent tombés là tous deux sous le mortel regard qu’ils croisèrent…

Pendant cette seconde, Henri de Montmorency, ayant refermé la porte, était demeuré appuyé contre cette porte, comme si les forces lui eussent manqué…

Pourtant, en venant au Louvre, il savait qu’il allait y trouver son frère.

Il s’était préparé à cette rencontre.

Il avait prévu tout ce que François pourrait dire, il avait trouvé quelque terrible riposte pour en écraser son frère, car au moment où il ouvrit la porte, un sourire aigu coupa son visage convulsé…

Mais à la vue de François, ce sourire disparut.

Henri demeura frappé de stupeur comme si Nancey ne lui eût rien dit, ne l’eût pas prévenu.

Dix-sept ans qu’ils ne s’étaient vus !…

Depuis la nuit d’horreur où dans la forêt de Margency, ils avaient marché l’un sur l’autre, le fer à la main !

Dans ces longues années, toutes les fois qu’Henri songeait à son frère, il le revoyait penché sur lui, dans la lueur rouge du flambeau que tiennent les bûcherons… il le revoyait, effrayant, le visage méconnaissable, levant le poignard, puis jetant ce poignard et s’enfuyant…

Cette atroce vision lui était restée dans les yeux…

Et c’est cela qu’il revit au moment où il entra dans le cabinet royal.

François avait ce même visage ravagé de désespoir et de haine, ces mêmes yeux implacables, cette même bouche convulsée où un peu d’écume mousse aux coins et qui semble prête à laisser tomber quelque malédiction suprême.

Un effort puissant lui rendit soudain sa présence d’esprit.

Il cessa de regarder son frère et s’avança vers Charles IX.

Et dès lors, ce même sourire de triomphe qu’il avait eu au moment d’entrer reparut sur ses lèvres, pareil à l’une de ces menaces livides que le ciel adresse à l’heure où la tempête va se déchaîner.

— Sire, dit-il de cette voix âpre et métallique qu’il avait dans ses fortes émotions, vous m’avez fait l’honneur de m’appeler : me voici aux ordres de Sa Majesté.

Le chevalier de Pardaillan, devant cette scène où chaque geste, chaque mot, chaque attitude devenait un drame, s’était reculé et comme effacé dans un angle.

De sorte qu’Henri ne l’avait pas vu.

Et d’ailleurs, l’eût-il vu de ses yeux à ce moment, qu’il ne l’eût certes pas vu avec son esprit, tout entier rempli de la vision du frère qui se dressait en vengeur, tout entier préoccupé de l’écrasement qu’il préparait à ce frère.

Toute la question, pour lui, était d’amener ce qu’il voulait dire pour tuer François…

Et que voulait-il dire ?…

Qu’avait-il imaginé, non seulement pour empêcher François de l’accuser, mais encore pour le perdre à l’instant, l’envoyer à la Bastille, peut-être à l’échafaud !…

C’était simple et effroyable :

Le secret surpris chez Alice de Lux, le secret qu’il avait juré de ne pas révéler, il allait le dénoncer !…

Simplement dire que le roi de Navarre, le prince de Condé, Coligny étaient à Paris, et que François de Montmorency les avait vus, et qu’ils avaient conspiré ensemble l’enlèvement du roi !

Voilà ce qui mettait sur ses lèvres ce sourire de menace et de triomphe !

— Monsieur de Damville, dit le roi tout ému en présence de cette tragédie qui se déroulait sous ses yeux, je vous ai fait venir sur la demande expresse de votre frère. Écoutez donc, s’il vous plaît, avec la patience et la dignité qui conviennent, ce que monsieur le maréchal de Montmorency veut dire. Vous répondrez ensuite… Parlez, maréchal.

François, depuis l’entrée de son frère, n’avait pas fait un pas. Il semblait pétrifié. Il fit un effort pour parler. Et sa voix parvint au roi comme voilée, lointaine.

— Sire, dit-il, plaise à Votre Majesté de demander à monsieur de Damville ce qu’il a fait de Jeanne de Piennes, et de Loïse, sa fille, ma fille…

Il y eut une seconde de silence funèbre.

Le maréchal ajouta :

— Que s’il veut bien de bonne foi répondre et s’engager à ne plus poursuivre ces nobles et infortunés créatures, je le tiens quitte du reste.

— Répondez, maréchal de Damville, dit le roi.

Henri se redressa. Son regard alla de côté à François, regard rouge, aigu, mortel.

Et voici ce qu’il dit :

— Sire, pour que je réponde dignement, plaise à Votre Majesté de demander à monsieur le maréchal s’il n’a pas été dans un hôtel de la rue de Béthisy, quelles personnes il y a vues et ce qui a été convenu…

François devint pâle comme un mort. Il sentit sa tête vaciller sur ses épaules comme si déjà le bourreau l’eût touché. Il chercha une réponse, les mots s’étranglèrent dans sa gorge.

— Misérable ! râla-t-il d’une voix si basse que le roi ne l’entendit pas.

— Puisque le maréchal ne répond pas, reprit Henri, je vais répondre pour lui !…

— Un instant, monseigneur ! fit soudain une voix calme, paisible, mordante, qui fit tressaillir François d’espérance, le roi de curiosité, et Henri de fureur.

Le chevalier de Pardaillan s’avança jusqu’au fauteuil, se plaçant ainsi entre les deux frères. Et avant qu’on eût songé à lui imposer silence, avant qu’Henri fût revenu de l’étonnement que lui causait l’intervention de cet inconnu, le chevalier poursuivit :

— Sire, je demande pardon à Votre Majesté, mais appelé comme témoin, je dois parler. Et je me permets de dire à monseigneur le maréchal de Damville que la réponse à sa question ne saurait intéresser en quoi que ce soit Sa Majesté…

— Et pourquoi ? gronda Henri. Qui êtes-vous donc, vous qui osez parler devant le roi sans qu’on vous interroge !

— Qui je suis ? Peu importe !… Ce qui importe, c’est qu’il est complètement inutile de parler de la rue de Béthisy si nous ne parlons pas d’abord de la rue Saint-Denis !… de l’auberge de la Devinière !… de l’arrière-salle de cette auberge !… des poètes qui s’y réunissent !…

À mesure que le chevalier parlait, Henri de Montmorency pliait les épaules, baissait sa tête devenue blafarde, courbait les reins, comme si chaque parole eût jeté sur lui quelque poids énorme.

— Que signifie cela ? s’écria Charles IX.

— Simplement que la question de Mgr de Damville était oiseuse et n’a rien à voir dans l’affaire qui nous rassemble. Je m’en rapporte à lui-même !…

Et le chevalier fit un pas en arrière.

Il était si vibrant, si rayonnant d’audace, si pétillant de malice que le roi ne put s’empêcher de lui sourire avec une sorte d’admiration.

— Est-ce vrai, Damville ? demanda Charles IX. Est-il vrai que votre question soit inutile à l’affaire qui vous réunit en notre présence, vous et votre frère ?

Henri poussa un soupir pareil à un rugissement, et répondit :

— C’est vrai, sire !…

François adressa au chevalier un regard d’une éloquente gratitude.

— Vous venez de me sauver la vie, disait ce regard ; jamais je ne l’oublierai…

Mais la curiosité du roi était éveillée maintenant… ses soupçons peut-être ! Entouré d’embûches et de conspirations, habitué à chercher sous chaque mot le signal d’un meurtre, dans chaque main qui fait un geste le poignard qui va le frapper, Charles fronça le sourcil. Son front d’ivoire jauni se plissa.

— Pourtant, fit-il avec une sourde colère, c’est dans une intention quelconque que vous avez ainsi parlé. Vous avez parlé de la rue de Béthisy… De quel hôtel s’agit-il ? Parlez !… Je le veux !

Il était évident que le roi songeait à l’hôtel Coligny, rendez-vous naturel des huguenots.

Henri comprit que de sa promptitude dépendait maintenant sa vie…

S’il ne trouvait pas une prompte réponse, son frère était perdu ; mais le damné inconnu qui le tenait sous son regard de flamme dénonçait la scène de la Devinière !… Or, la conspiration de François n’était pas sûre : la sienne l’était.

D’un effort surhumain, il rassembla ses idées. Et dévoré de rage à la pensée qu’il était obligé… lui… d’inventer un mensonge pour sauver son frère, il répondit :

— Sire, j’ai voulu parler de l’hôtel de la duchesse de Guise… C’est une histoire de femmes…

— Ah ! ah ! fit Charles IX avec un sourire.

— Je l’avoue, sire, cette histoire serait pénible à raconter pour moi, un ami du duc de Guise…

Charles IX détestait cordialement Henri de Guise, en qui il sentait un redoutable compétiteur. Il connaissait d’ailleurs la conduite de sa femme qui, pour le quart d’heure, était au mieux avec le comte de Saint-Mégrin.

Il se mit à rire, et dit tout haut :

— Parlez plus bas, Damville, parlez plus bas… Guise et Saint-Mégrin sont là, derrière cette porte !…

— Vous comprenez, sire ?…

— Je comprends, mort-dieu ! s’écria le roi en riant de plus belle. Mais, reprit-il tout à coup, et la Devinière ? que vient faire en tout ceci l’auberge de la Devinière ?

Pardaillan jeta à Henri un regard qui signifiait : « Vous nous sauvez, je vous sauve ! » et répondit :

— Sire, si vous daignez le permettre, je dirai à Votre Majesté que l’auberge de la Devinière est un lieu où se réunissent des poètes pour causer de poésie… des dames, de grandes dames y viennent aussi causer de poésie ou de choses poétiques… seulement il arrive parfois que le poète porte pourpoint de satin mauve, manteau de soie violette, haut-de-chausses à rubans…

C’était le portrait de Saint-Mégrin.

Le roi eut un nouveau rire et grommela dans ses dents :

— Mort-diable ! je donnerais bien cent écus pour que ce cher Guise ait entendu…

Ainsi la comédie, par un hasard sinistre, se mêlait à ce drame et ne servait qu’à le rendre plus atroce.

En effet, Henri qui bouillonnait de rage, Henri qui était aux prises avec l’épouvante de l’échafaud entrevu, souriait pour soutenir son rôle et son mensonge ; sourire, grimace macabre.

François, qui avait la mort dans l’âme, s’essayait aussi à sourire, sous le regard du roi.

Et Charles IX riait de ce rire terrible qui souvent se terminait par une crise atroce.

Pardaillan seul, dans ce groupe, gardait un sérieux implacable.

Lorsque le roi eut fini de rire, François essuya la sueur qui inondait son front et reprit :

— Sire, j’ose rappeler à Votre Majesté que je suis venu, confiant dans sa justice, réclamer la liberté de deux malheureuses femmes qui ont été ravies et qu’on détient malgré elles.

Charles IX regarda Montmorency d’un air étonné.

Ses yeux devenus troubles, parurent hagards.

C’était ainsi toutes les fois que le roi, qui avait sans doute hérité de quelque affreuse maladie, sortait de l’atonie à laquelle il était condamné. Une contrariété, une joie, une tristesse, un rire, tout le ramenait fatalement au bord de l’abîme où son esprit, à chaque instant, paraissait près de sombrer.

Il fit un effort en comprimant son front dans une main, comme il faisait quand il craignait la crise.

— Oui, c’est vrai, murmura-t-il en se rappelant. Montmorency, expliquez votre cause.

— Sire, je l’ai dit à Votre Majesté : Jeanne, comtesse de Piennes, et sa fille Loïse ont été ravies de leur logis, rue Saint-Denis, par violence ; elles sont détenues prisonnières ; je dis que c’est M. de Damville ici présent qui est le ravisseur.

François avait parlé avec une sorte de modération et en évitant de regarder son frère.

— Vous entendez, Damville ? fit le roi. Que répondez-vous ?

— Que je nie, sire ! dit sourdement Henri. Je ne sais de quoi il est question. Je n’ai pas vu depuis dix-sept ans les personnes dont il s’agit. C’est donc à moi de réclamer justice. La haine qu’on m’a vouée éclate ici. Et comme on n’ose pas m’attaquer de face, on prend ce biais, on m’accuse d’une imaginaire félonie.

— Sire, dit à son tour François d’une voix qui avait repris toute sa fermeté, la démarche que j’ai tentée auprès de Votre Majesté serait inqualifiable si je n’avais la preuve de ce que j’avance. Voici M. le chevalier de Pardaillan qui a passé la journée d’hier et une partie de la soirée, jusqu’à onze heures, caché dans l’hôtel de Mesmes. Si Votre Majesté l’y autorise, le chevalier est prêt à dire ce qu’il a vu et entendu dans l’hôtel.

— Approchez, monsieur, et parlez, dit le roi.

Le chevalier fit deux pas en avant et salua avec sa grâce un peu raide et hautaine.

Damville ne put s’empêcher de frémir. Avec son habitude de juger rapidement, il reconnaissait dans le chevalier un de ces hommes qui vont toujours jusqu’au bout de leurs entreprises. Cependant son air paisible et sa jeunesse le tranquillisaient.

— Ah ! songea-t-il en lui-même, c’est là le fils ?… Je doute qu’il vaille le père.

— Sire, dit le chevalier, puisque nous en sommes aux questions, voulez-vous me permettre de demander à monseigneur de Damville par quel bout il veut que je commence mon récit ?

— Je ne comprends pas, monsieur, fit Damville.

— C’est pourtant facile. Dans toute histoire, il y a un commencement, un milieu et une fin. À votre guise, monseigneur, je commencerai par la fin, c’est-à-dire par la voiture qui sort mystérieusement ; par le commencement, c’est-à-dire par les facéties de votre intendant Gille ; ou enfin, même, par le milieu, c’est-à-dire par certaine conversation où il s’agit de toutes sortes de choses et de gens, notamment de votre serviteur le chevalier de Pardaillan, conversation dans laquelle joua un rôle quelqu’un qui venait de la Bastille exprès pour vous en entretenir.

À ces derniers mots qui lui prouvaient clairement que le chevalier connaissait l’entretien qu’il avait eu avec Guitalens, Damville chancela, livide, hagard, comme tout à l’heure quand Pardaillan avait parlé de la Devinière.

— Oh ! le démon ! rugit-il en lui-même.

Et il balbutia :

— Commencez par où vous voudrez, monsieur !

— La victoire est à nous ! pensa Pardaillan.

Et certain qu’avec la menace déguisée dont il venait de faire usage, il obtiendrait tous les aveux qu’il voulait, il ouvrait déjà la bouche pour commencer son récit, lorsque la porte du cabinet s’ouvrit soudain. Les paroles s’étranglèrent dans sa gorge, et il demeura les yeux fixés sur la personne qui venait d’apparaître.

— Qui ose entrer sans être mandé ? gronda Charles IX. Comment ! c’est vous, madame ?…

C’était Catherine de Médicis.

Elle s’avança, laissant la porte ouverte.

Derrière elle, dans la pièce voisine, on pouvait voir le duc d’Anjou, ses mignons, le capitaine de Nancey et une douzaine de gardes.

— Voici l’orage ! pensa Pardaillan qui jeta autour de lui un rapide regard.

La reine mère s’avançait avec ce sourire mince qui donnait à sa physionomie une si terrible expression de cruauté.

— Mais, madame, reprit Charles IX en pâlissant de colère, j’ai donné audience particulière à M. le maréchal de Montmorency, et nul ici, pas même vous, n’a le droit…

— Je le sais, sire, dit tranquillement Catherine ; aussi a-t-il fallu une circonstance d’une extrême gravité pour que je me décide à commette une infraction dont vous me saurez gré, j’en suis sûre, quand je vous aurai dit qu’il y a ici un ennemi de la reine, votre mère, du duc d’Anjou, votre frère, et de vous-même !

Damville compris qu’il était sauvé et respira largement.

François, s’attendant à être accusé, redressa la tête avec hauteur.

Pardaillan demeura très calme.

— Que voulez-vous dire, madame ? s’écria Charles IX qui au mot d’ennemi regardait déjà autour de lui avec ses yeux troubles où s’allumait une mauvaise lueur.

— Je veux dire qu’il y a ici quelqu’un à qui il a fallu une singulière audace pour oser pénétrer dans le Louvre, après avoir insulté le duc d’Anjou, votre frère, après avoir porté sur lui des mains criminelles, enfin, après m’avoir bafouée moi-même !

— Nommez-le ! Nommez-le donc, par tous les diables !

— C’est celui qu’on appelle Pardaillan ! Le voici !

— Holà ! gronda le roi en se levant. Gardes !… capitaine, saisissez cet homme !

Avant que le roi eut achevé de parler, les mignons et Maurevert, devançant les gardes, s’élancèrent dans le cabinet en hurlant :

— Sus ! sus ! À mort !…

En même temps, ils avaient tiré leurs épées.

Quélus venait en tête. Derrière lui, Maugiron, Saint-Mégrin et Maurevert. Puis, Nancey et les gardes.

François et Henri étaient demeurés aussi stupéfaits l’un que l’autre ; mais tandis que François songeait déjà à intercéder pour le chevalier, Henri, pâle de joie, comprenait que cet incident le sauvait.

Quant à Pardaillan, dès l’entrée de la reine, il s’était tenu sur ses gardes.

Son regard qui, dans ces occasions suprêmes, acquérait une intensité extraordinaire, embrassa la scène entière dans ses moindres détails. Dans le même instant inappréciable, il vit le roi debout, la reine qui, du doigt, le désignait pour l’arrestation, François de Montmorency qui commençait un geste vers Charles IX, Henri de Damville qui se reculait pour laisser place aux assaillants, et Quélus, flamberge au vent, qui hurlait et levait son épée.

Il vit tout cela, d’ensemble, comme dans les visions de certains rêves, où des personnages d’un relief étrange exécutent mille gestes tous perceptibles à la fois.

Et cela dura l’espace d’un éclair.

Dans l’instant qui suivit, on le vit saisir l’épée de Quélus, la lui arracher, la briser sur ses genoux et en jeter les morceaux à la figure des assaillants qui, devant cette chose énorme, inouïe, d’une rébellion en présence du roi, s’arrêtèrent, se regardèrent, stupides, puis, tous ensemble, foncèrent à nouveau.

Or, ce temps d’arrêt, si rapide qu’il eût été, avait suffi à Pardaillan pour concevoir et exécuter une de ces bravades folles auxquelles il semblait se complaire par fantaisie, par une sorte de dilettantisme à froid.

Quélus avait sa toque sur la tête… On entendit une voix d’un calme féroce, d’une ironie aiguë, proférer ces mots :

— Saluez donc la justice du roi !…

Quélus, en même temps, poussa un cri de douleur. Pardaillan venait de lui arracher sa toque, brisant les longues épingles d’or qui la fixaient, et par la même occasion, arrachant quelques poignées de cheveux.

La toque tomba aux pieds de Catherine.

Ce moment même était celui où tous les assaillants, après une seconde d’arrêt, se ruaient sur le chevalier.

Cinq ou six épées lui portèrent des coups furieux et ne frappèrent que le vide.

Son coup fait, Pardaillan, bondissant en arrière, avait sauté sur le rebord de la fenêtre en criant :

— Au revoir, messieurs…

Et il sauta !

La fenêtre était peu élevée.

Mais il y avait un fossé… un fossé plein d’eau, large et profond.

— Si je tombe à l’eau, pensa Pardaillan, je suis à jamais ridicule.

Un autre eût pensé : je suis perdu !

Pardaillan, avant de sauter le fossé qu’il mesura du regard, se ramassa sur lui-même, les muscles si convulsés que les veines de son front se gonflèrent sous l’effort. Il eut exactement l’attitude du lion qui va bondir.

Ses muscles se détendirent, pareils à de puissants ressorts.

Il sauta à l’instant précis où Maurevert et Maugiron atteignaient la fenêtre et allaient le saisir.

Ils le virent retomber à pieds joints sur le bord opposé du ruisseau, se retourner, tandis que, hurlants, ils montraient le poing, et grave, sans hâte, soulever son chapeau dans un grand geste, puis s’en aller, de son pas souple et tranquille.

— L’arquebuse ! L’arquebuse ! vociféra le duc d’Anjou.

Pardaillan entendit, mais ne se retourna pas.

Maurevert qui passait pour bon tireur saisit une arquebuse toute chargée, ajusta le chevalier.

La détonation retentit.

Pardaillan ne se retourna pas.

— Oh ! le démon ! gronda Maurevert. Je l’ai manqué !…

Et des bateliers qui descendaient la Seine virent avec étonnement cette fenêtre du Louvre à laquelle se montraient cinq ou six gentilshommes penchés, le poing tendu, hurlant d’apocalyptiques menaces.

À ce moment, le chevalier de Pardaillan tournait et disparaissait au coin.

Alors seulement, il se mit à courir.

Les quelques minutes qui suivirent furent ; dans le cabinet royal, pleines de confusion et exemptes d’étiquette, chacun donnant son avis sans écouter celui du voisin.

— Morbleu ! s’était écrié le duc de Guise, c’est le jeune sanglier du Pont de Bois !

Et en lui-même, il pensa :

— Quel dommage qu’il ne veuille pas être à moi ! Mais à qui est-il donc ?

— Qu’on m’en donne l’ordre ! cria Maurevert, et ce soir, cet homme sera au pouvoir de Sa Majesté.

— Vous avez l’ordre ! fit Catherine.

Maurevert s’élança, suivi des mignons, excepté Quélus qui se plaignait de la tête.

En même temps, le roi frappant du poing sur le bras du fauteuil où il s’était assis, grondait.

— Par la mort-dieu, je veux qu’on fouille Paris ! Je veux que le rebelle soit tout à l’heure à la Bastille ! Je veux que son procès commence demain ! Ah ! monsieur de Montmorency, je vous félicite des gens que vous m’amenez !

— Monsieur le maréchal a toujours eu le tort de ne pas surveiller qui il fréquente, dit Catherine d’une voix miel et fiel. Le maréchal vient rarement au Louvre. Il choisit ailleurs ses amis…

Henri de Damville sourit, il triomphait.

François laissait passer l’orage.

— M. de Montmorency fréquente les ennemis du roi, dit rageusement le duc de Guise.

— Prenez garde, duc ! répondit François ; je puis vous répondre, à vous qui n’êtes ni la reine ni le roi…

Et tout bas, en le touchant du bout du doigt à la poitrine, et en le regardant dans les yeux, il ajouta :

— Ou du moins, pas encore, malgré vos désirs !

Guise, épouvanté, recula.

— Sire, reprit Catherine, ce chevalier de Pardaillan m’a insultée dans une circonstance que je raconterai à Votre Majesté. Il a osé porter les mains sur votre frère… Est-ce vrai, Henri ?

— Ce n’est pardieu que trop vrai ! répondit le duc d’Anjou d’une voix nonchalante, en lissant sa barbe rare avec un peigne.

Et se tournant vers Quélus :

— Comment va ta pauvre tête, mon ami ?

— Monseigneur, mal, très mal… Ce truand m’a arraché toute une poignée de cheveux…

— Rassure-toi ; je te donnerai d’un onguent qui est souverain, c’est ma mère qui l’a fait faire exprès pour moi.

Catherine de Médicis, pendant ce temps, poursuivait :

— Sire, cet homme est un dangereux ennemi pour moi, pour le duc d’Anjou…

— Cela suffit, dit Charles IX. Je prétends qu’on l’arrête et qu’on instruise son procès. J’en veux faire un exemple éclatant.

Et avec son sourire blafard, il ajouta :

— Ainsi, on verra que j’aime ma famille… car j’aime ma famille moi, autant qu’elle m’aime…

Satisfait de cette pointe sournoise qu’il lançait à sa mère et à son frère, le roi redevint tout joyeux et fit signe qu’il voulait être seul. Catherine sortit avec le duc d’Anjou, suivis des yeux par le roi. Les autres assistants se retirèrent aussi. Mais François de Montmorency demeura ferme à son poste ; ce que voyant, Henri de Damville demeura également.

Le roi les regarda avec étonnement.

— Je croyais avoir dit que l’audience était terminée, fit-il.

— Sire, dit François d’un ton ferme, Votre Majesté m’a promis de me rendre justice : j’attends !

— C’est vrai, après tout, fit Charles IX. Parlez donc…

— Puisque, reprit alors le maréchal, puisque M. de Pardaillan n’est plus là, je dirai ce qu’il a vu, ce qu’il a entendu… Une voiture a quitté l’hôtel de Mesmes cette nuit à onze heures, emmenant secrètement deux femmes. En vain le nierait-on !…

— Je ne le nie pas, dit froidement Damville.

François serra les poings. Un flot de sang monta à son visage.

— Et puisqu’on m’y oblige, continua Damville, je ferai ici une confidence que je ne ferais devant personne au monde.

Il regarda avec inquiétude du côté de la porte, et, mystérieusement, acheva :

— Sire, une jeune duchesse et sa suivante en mal d’aventure sont venues me demander l’hospitalité et m’ont prié de les ramener à leur hôtel. Votre Majesté exige-t-elle le nom de cette haute dame ?…

— Non pas, par la mort-dieu ! s’écria Charles IX en riant.

François se tordit les mains avec une rage désespérée. Il comprit qu’il ne pourrait convaincre le roi.

Mal vu à la cour, tandis que son frère y était en pleine faveur, dépourvu de preuves irrécusables, il avait vu s’enfuir avec Pardaillan sa seule chance de succès.

Il baissa la tête, vaincu.

— Allons, vous voyez que vous vous êtes trompé, maréchal, dit le roi. Allez, messieurs, allez… Holà, un instant : nous voyons avec peine et chagrin la plus noble maison de France divisée par des querelles intestines… J’espère, je veux que tout cela cesse bientôt… Vous m’entendez, messieurs ?

Les deux frères s’inclinèrent et sortirent : Henri, radieux, François, la rage au cœur.

Dans la pièce voisine, le maréchal de Montmorency mit lourdement sa main sur l’épaule de son frère.

— Je vois que votre arme est toujours la même, dit-il d’une voix rauque et sifflante : mensonge et calomnie !

— J’en ai d’autres à votre service ! dit Henri dont le visage se contracta.

François jeta sur son frère un regard sanglant. Sa main se crispa sur le manche de sa dague. Mais peut-être se dit-il que s’il frappait Henri tout de suite, il lui serait impossible de savoir ce qu’étaient devenues celles qu’il cherchait.

— Écoute, gronda-t-il. Je veux te laisser le temps de réfléchir. Mais lorsque je me présenterai à l’hôtel de Mesmes, tout sera fini. Si, à ce moment, tu ne rends les deux malheureuses que tu m’as volées, prends garde ! Chez toi, au Louvre, dans la rue, partout où je te trouverai, je te tuerai ! Attends-moi !

— Je t’attends ! répondit Henri.

Notes[modifier]

  1. Béranger : chansonnier français de la Restauration (1780-1857).
  2. C’est le vieux nom du duel. (Note de M. Zévaco.)



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Revenant de deux jours en arrière, nous entrerons dans le couvent des Carmes qui occupait un vaste emplacement sur la montagne Sainte-Geneviève, non loin de l’endroit où, plus tard, sous Louis XIII, devait s’élever le Val-de-Grâce.

Outre ce couvent, les Carmes avaient encore un établissement au pied de la montagne, place Maubert. Plus tard, ils eurent aussi une maison rue de Vaugirard, et, au commencement du dix-septième siècle, y bâtirent une église. C’est dans cette dernière maison, aujourd’hui encore habitée par des carmélites, que l’on commença, vers 1650, à fabriquer l’eau des carmes ou eau de mélisse.

Le couvent de la montagne Sainte-Geneviève comportait différents bâtiments, un cloître, une chapelle et de vastes jardins. Il était admirablement organisé, et comme tous les couvents, possédait ses frères quêteurs, qui s’en allaient par les rues, mêlant leurs crieries à celles des marchands de poisson, de venaison, de pigeons et d’oisons, de roinsoles, de miel, d’ail, de légumes, poireaux, oignons, navets,