Les Patins d’argent/I

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Hetzel et Cie, bibliothèque d’éducation et de récréation (p. 9-21).



I


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Hans et Gretel




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CHAPITRE PREMIER


HANS ET GRETEL. – LA HOLLANDE


Il y aura tantôt vingt ans que, par une belle matinée de décembre, deux enfants, un jeune garçon, et une jeune fille moins âgée encore que lui, pauvrement vêtus tous les deux, étaient assis l’un devant l’autre sur les bords d’un canal gelé de la Hollande, et semblaient occupés d’une besogne qui n’allait pas toute seule.

Le soleil n’avait pas encore paru, mais les confins de l’horizon se teignaient déjà des lueurs pourpres du jour naissant. C’était l’heure, pour la plupart des bons Hollandais, d’un paisible repos ; le digne et vieux mynheer van Stoppelnoze lui-même sommeillait encore.

De temps en temps une agile et svelte paysanne portant un panier bien équilibré sur sa tête, arrivait effleurant à peine la surface polie du canal. Un gros garçon en patins courait à son travail et échangeait avec elle, en glissant, un bonjour sympathique.

La jeune fille et le jeune garçon, son frère, les deux enfants dont nous avons parlé à la première ligne de ce récit, s’évertuaient toujours à attacher sous leurs pieds un instrument bizarre. Ce n’était certainement pas ce qu’on peut appeler des patins, mais c’était quelque chose d’informe destiné évidemment à en tenir lieu ; car à quoi pouvaient servir deux grossiers morceaux de bois dur, dont les dessous amincis en forme de lames étaient percés de trous à travers lesquels passaient des cordons de cuir destinés à les fixer autour des pieds, sinon à faire glisser tant bien que mal des pieds sur la glace ?

Ces drôles de machines avaient été fabriquées par Hans, le garçon. Leur mère n’était qu’une pauvre paysanne, trop pauvre pour songer à acheter des patins à ses enfants. Tout primitifs qu’étaient ceux-ci, ils leur avaient procuré déjà plus d’un moment heureux, et à cette heure où nos jeunes Hollandais tiraient à qui mieux mieux sur leurs cordons avec leurs doigts rouges et glacés, pour les fixer à leurs pieds, on ne pouvait cependant surprendre sur leurs figures sérieuses, penchées jusqu’à leurs genoux, aucun rêve de patins d’acier, d’un usage plus sûr et plus commode. Non, ces patins de bois leur suffisaient ; aucune vision ambitieuse ne venait troubler la satisfaction intérieure dont ils étaient remplis.

Au bout d’un instant, le jeune garçon se releva. Ses patins, à lui, étaient assujettis. Il fit le mouvement de bras d’un patineur qui prépare son élan ; et après avoir laissé tomber un insouciant : « Venez-vous, Gretel ? » Il glissa légèrement à travers le canal.

« Hans ! Hans ! lui cria sa sœur d’un ton plaintif, je n’en viendrai jamais à bout ; mon pied me fait encore trop mal. Vous savez que les cordons m’ont blessée à la cheville, le dernier jour de marché, et je ne puis les endurer attachés à la même place.

— Nouez-les un peu plus haut, répondit Hans qui continua à patiner sans la regarder.

— Mais je ne peux pas ; pour être noué plus haut, le cordon est trop court. »

Le frère fit entendre un coup de sifflet tout hollandais qui n’exprimait aucune mauvaise humeur, mais qui voulait dire :

« Que les filles sont donc ennuyeuses ! »

Il revint pourtant vers sa sœur :

« Êtes-vous sotte, Gretel ? lui dit-il, de porter des souliers de cette espèce, quand vous en avez une bonne paire de cuir tout neufs à la maison ! Autant vaudraient vos sabots.

— Comment ! Hans, vous oubliez donc que le père a jeté dans le feu mes beaux souliers neufs. Ne les avez-vous pas vus tout recroquevillés au milieu de la tourbe rouge, avant que j’aie pu les en retirer. Je puis encore patiner avec ceux-ci, mais avec mes sabots je ne le pourrais pas. Prenez garde à ma cheville, Hans. »

Hans avait tiré un cordon de sa poche. Il s’agenouilla devant sa sœur et, tout en fredonnant un refrain monotone, sa main solide se mit en devoir d’attacher le patin de Gretel.

« Aïe ! aïe ! cria-t-elle, car il la faisait réellement souffrir, ne serrez pas si fort ! »

Hans desserra le cordon avec un mouvement d’impatience ; il l’eût même détaché tout à fait et jeté au loin, en frère bourru qu’il était, s’il n’eût aperçu une larme coulant sur les joues de la petite fille.

« Je vais l’arranger, Gretel, n’ayez pas peur, dit-il avec une tendresse soudaine. Mais dépêchons-nous ; la mère aura besoin de nous bientôt. »

Il jeta autour de lui un regard investigateur, inspecta d’abord le sol, puis les branches dénudées d’un saule qui se balançaient au-dessus de sa tête, et de là porta les yeux sur le ciel déjà resplendissant et coupé à cette heure de larges bandes bleues, pourpres et or. Mais n’ayant trouvé dans ces hautes régions rien qui répondît à ce qui l’occupait, pour le moment, il reporta ses regards sur les pieds de sa sœur. Cette vue lui inspira sans doute une bonne idée ; ses yeux brillèrent tout à coup et il prit l’air de quelqu’un qui sait fort bien ce qu’il a à faire. Ayant vivement ôté son bonnet, il en arracha la doublure, en fit un petit coussinet et l’arrangea soigneusement et même adroitement sur le dessus du soulier et sur le côté, à l’endroit où pouvait souffrir Gretel.

« À présent ! s’écria-t-il triomphant et nouant les cordons aussi vivement que le lui permettaient ses doigts engourdis par le froid, pouvez-vous endurer que je tire ? »

Gretel serra les lèvres comme pour dire : « Allez-y ! je l’endurerai ! » mais ne fit pas d’autre réponse.

Un instant après, le frère et la sœur, tout souriants, volaient en se tenant par la main sur le canal. Ils ne s’inquiétaient pas de savoir si la glace portait, car, en Hollande, la glace est un hôte de tout l’hiver. Elle s’installe sur l’eau d’une manière décidée, grâce à la rigueur des nuits. Il semble que loin de devenir plus mince et moins sûre lorsque le soleil luit dessus, elle prenne de jour en jour plus de force et semble défier les rayons les plus chauds.

On entendit bientôt une sorte de grincement sous les pieds de Hans. Ses coups de patins devinrent plus courts ; le dernier se termina par une brusque secousse et il se trouva subitement couché sur le dos, décrivant en l’air avec ses jambes des arabesques fantastiques.

« Bien tombé », dit Gretel, en riant.

Mais comme la casaque de gros drap bleu de la petite recouvrait un cœur compatissant, elle se retourna par un mouvement plein d’une tendre sollicitude, et, riant encore un peu malgré elle, elle se dirigea vers son frère, toujours étendu, pour lui porter secours.

« Vous êtes-vous fait mal, Hans ? » demanda-t-elle. « Oh ! vous riez ; ce n’est rien. » Elle lui prit la main, le releva prestement, puis : « Attrapez-moi maintenant ! » s’écria-t-elle.

Elle était partie comme un trait.

Hans avait repris son équilibre, et il se mit à la poursuivre. Mais ce n’était pas chose facile que d’attraper Gretel. Toutefois les patins de la petite fille, surmenés par cette course rapide, avaient commencé aussi à grincer ; sentant qu’ils ne se prêteraient pas à une course plus longue, et, bien persuadée que la prudence est la partie la plus essentielle de la sûreté, elle fit une subite volte-face et se jeta dans les bras de celui qui la poursuivait.

« Attrapée ! attrapée ! s’écria Hans.

— C’est vous qui l’êtes attrapé ! répliqua-t-elle, tout en faisant des efforts pour se dégager. »

On entendit en ce moment une voix claire et vive qui appelait :

« Hans ! Gretel !

— C’est la mère, dit Hans, reprenant instantanément son sérieux. »

Le canal était à présent tout doré par les rayons du soleil ; l’air pur du matin était délicieux à respirer, et le nombre des patineurs augmentait peu à peu. Mais Gretel et Hans étaient de bons enfants ; ils ôtèrent leurs patins, sans même se donner le temps de défaire les nœuds. La pensée de faire attendre leur mère et de céder à la tentation de prolonger leur récréation ne vint ni à l’un ni à l’autre, et ils se dirigèrent vers la maison.

Par sa taille, Hans dépassait sa jeune sœur de toutes ses épaules larges et carrées. Sa tête était garnie d’une épaisse chevelure blonde, rejetée en arrière, qui laissait tout le front à découvert. Il avait quinze ans. C’était un garçon solide, avec de grands yeux honnêtes et un visage sur lequel était inscrit le mot : « Bonté. »

Gretel était vive et élancée. La lumière dansait dans ses yeux bleus, et les roses de sa joue dans l’ovale de son charmant visage pâlissaient ou prenaient une teinte plus foncée quand on la regardait, comme il arrive des fleurs blanches et rouges d’un parterre, suivant que le vent agite leurs tiges dans le sens de l’ombre ou dans celui du soleil.

Les deux enfants aperçurent leur chaumière aussitôt qu’ils eurent quitté le canal. La haute taille de leur mère s’encadrait dans l’ouverture irrégulière de la porte. Vêtue d’une casaque et d’un jupon court, la tête couverte d’un bonnet serré aux tempes, elle ressemblait à un vieux tableau. La chaumière aurait encore paru proche, quand même elle eût été à un mille de distance. Dans ce pays plat, tous les objets se montrent en relief ; les poulets aussi bien que les moulins à vent. Si ce n’étaient les digues et les bords élevés des canaux, on ne verrait en se plaçant au centre de la Hollande, ni un seul monticule, ni un pli de terrain, jusqu’au plus lointain horizon.

Personne, hélas ! n’avait de meilleures raisons de connaître les digues, que dame Brinker et les jeunes patineurs hors d’haleine qui couraient à son appel. Mais avant de nous dire ces raisons, je vous invite, ami lecteur, à faire tout d’abord avec moi un petit voyage dans le curieux et amusant pays que Hans et Gretel contemplent insoucieusement tous les jours. Restez dans votre fauteuil, la course sera moins fatigante. Quand vous l’aurez faite, vous vous rendrez mieux compte du genre d’intérêt que peuvent offrir les événements que j’ai à vous raconter. Le cadre est ici nécessaire à l’intelligence du tableau.

La Hollande est la plus singulière contrée qui existe sous le soleil. C’est un pays à part. On devrait l’appeler : Odd-land (drôle de terre) ou Contrary-land (terre sans pareille), car elle diffère presque en toutes choses des autres contrées du monde. En premier lieu, une grande partie du pays est au-dessous du niveau de la mer. De grandes digues ou remparts, élevés avec beaucoup de peine et d’immenses sommes d’argent, ont pu seuls obliger l’Océan à rester dans les limites qui lui ont été assignées et l’empêcher de submerger la Hollande tout entière. Sur certaines parties des côtes, l’immense poids des eaux lutte incessamment contre les barrières que la main des hommes lui oppose, et c’est tout au plus si le pauvre pays peut en soutenir la pression. Les digues s’effondrent quelquefois ; alors une voie, une immense brèche d’eau s’ouvre subitement et les plus grands malheurs en résultent. Ces digues puissantes, cela va sans dire, sont nécessairement à la fois et très-hautes et si larges qu’il n’est pas rare de les voir couvertes de maisons et ombragées de grands arbres. Dans leur plus grande élévation elles sont sillonnées d’ordinaire par de belles routes publiques, d’où les chevaux peuvent apercevoir, en regardant au-dessous d’eux, les chaumières qui s’étagent aux flancs des parties inférieures plus rapprochées du niveau de la mer. Mais très-souvent les quilles des vaisseaux flottant à la surface de la mer dépassent de beaucoup les toits des habitations riveraines. C’est la mer qui est le plateau, la hauteur ; c’est la plaine liquide qui fait sommet et domine. La cigogne claquetant bruyamment avec ses petits au plus haut des pignons, peut bien sentir que son nid est là à l’abri des intrus ; mais la grenouille coassant dans les roseaux voisins est quelquefois plus près qu’elle des étoiles. Les araignées d’eau circulent au-dessus des hirondelles de cheminées, et les saules pleureurs semblent pencher la tête par pure honte de ne pouvoir monter aussi haut que les roseaux d’à-côté.

On voit partout des fossés, des rivières, des étangs et des lacs. Élevés mais non à sec, ils miroitent au soleil au centre même des quartiers les plus affairés et les plus bruyants, et dédaignent les champs monotones et humides qui s’étendent non loin d’eux. On est tenté de se demander lequel des deux est la Hollande : « La terre ou l’eau. »

La verdure elle-même qui devrait se borner à pousser en terre ferme, s’est trompée en disputant les étangs aux poissons. En un mot, le pays tout entier est une espèce d’éponge toujours saturée d’eau, ou, comme l’appelle le poëte anglais Butler :

« Une terre à cheval sur une ancre, amarrée comme un vaisseau, où l’on ne demeure pas, mais où l’on monte à bord. »

Il y a des gens qui naissent, vivent, meurent et ont même leurs jardins sur des barques. Des fermes bâties sur pilotis, abritées sous des toits qui ressemblent à des chapeaux à larges bords abaissés sur les yeux, se tiennent debout sur leurs jambes de bois avec l’air de gens qui ramassent leurs vêtements autour d’eux comme pour dire : « Nous sommes décidés à ne pas nous mouiller les jambes, si c’est possible. » Les chevaux eux-mêmes, ferrés à glace en toute saison, ont dans les crampons de leurs fers des sortes de talons qui les préservent un peu de la boue. Le paysage donne l’idée d’un paradis de canards. C’est un pays splendide l’été pour les garçons et les filles qui vont pieds nus. Quels barbotages ! Quelles flottilles en miniature ! Quelles parties de rames et de pêche ! Quelle école de natation ! C’est un océan de flaques d’eau, entrecoupé de quelques rubans, de quelques carrés de terre ferme, tout juste ce qu’il en faut pour y faire une halte.

Mais en voici assez. Si nous en disions davantage, nos lecteurs incrédules courraient vers le Zuiderzée pour contrôler nos assertions. Qu’ils attendent du moins de nous avoir lu jusqu’au bout.

Les cités hollandaises semblent, au premier abord, un amas étourdissant de maisons, de ponts, d’églises et de bateaux sur lesquels il pousse tout à la fois et en quantité égale des mâts et des arbres. Dans certaines villes, les vaisseaux sont amarrés comme des chevaux aux chambranles des portes de leurs propriétaires et reçoivent leur chargement des fenêtres les plus élevées de la maison. Les mères crient à leurs enfants : « Lodewyk ! Jan !! Ne vous balancez pas sur la barrière du jardin, vous allez vous noyer ! » Les chemins d’eau y sont beaucoup plus communs que les chemins de terre ou de fer. Les clôtures d’eau sous forme de fossés entourent les jardins publics et particuliers aussi bien que les fermes et les ateliers de travail !

On y voit quelquefois de belles haies vertes, mais rarement des clôtures de bois comme ailleurs. Quant à des clôtures de pierre, un Hollandais lèverait les bras au ciel avec stupéfaction à cette seule idée. Il n’y a d’autres pierres dans le pays que les masses de roches apportées à grands frais des contrées lointaines pour la construction des digues qui protègent les côtes. Tout ce qu’il y avait de petites pierres ou cailloux semble avoir été fondu, emprisonné et utilisé pour le pavage des rues. Des jeunes gens, au bras fort et prompt, peuvent avoir parcouru une période assez longue de leur vie pour voir leurs tabliers d’enfant devenir trop courts et leurs barbes trop longues sans avoir pu ramasser une seule pierre propre à faire des ricochets dans l’eau, ou à faire partir du gîte un lapin. Les routes d’eau ne sont autres que des canaux rayant le pays dans toutes les directions. Il y en a de toutes les grandeurs, depuis le canal du Nord, navigable aux vaisseaux de grand calibre, jusqu’à ces sentiers liquides qu’un enfant peut enjamber d’un seul saut. Les omnibus d’eau appelés treckschuiten[1] parcourent continuellement ces rues d’eau pour le transport des voyageurs. Les baquets d’eau appelés « pakschuiten » servent au transport du chauffage et autres marchandises. Au lieu des sentiers verts qu’on trouve ordinairement à la campagne, ce sont de verts canaux qui conduisent du champ à la grange, de la grange au jardin, du jardin à la ferme ou « polder », comme on appelle les fermes, lesquelles ne sont elles-mêmes que de grands lacs mis à sec autrefois par la pompe. Les rues les plus commerçantes sont pavées d’eau, tandis que les chemins des campagnes sont pavés de briques. Les bateaux de ville avec leurs grosses poupes arrondies, leurs proues dorées et leurs flancs peints de couleurs voyantes, ne ressemblent à aucuns autres sous le soleil, et le chariot hollandais avec son drôle de petit timon tortu, est pour l’étranger le mystère des mystères par excellence.

« Une chose est claire, s’écrierait master « Tantmieux », c’est que les Hollandais ne doivent jamais avoir soif ! »

C’est ce qui vous trompe : Odd-Land (drôle de terre) est conséquente avec elle-même en ceci encore : en dépit de la mer qui fait tous ses efforts pour entrer et des lacs intérieurs qui s’évertuent à sortir ; en dépit des canaux, des rivières et des fossés débordants, il y a un grand nombre de districts où il n’existe pas une goutte d’eau vive à boire. Nos pauvres Hollandais sont forcés de vivre le gosier sec, ou réduits à boire du vin et de la bière, quand ils ne peuvent pas envoyer chercher bien loin dans le pays, à Utrecht et autres localités plus favorisées, ce précieux liquide plus vieux qu’Adam et cependant jeune comme la rosée du matin, qu’on appelle de l’eau pure et potable. Quelquefois, il est vrai, les habitants peuvent se donner la joie d’avaler une averse, si le hasard propice daigne les en gratifier ; mais la plupart du temps ils ressemblent aux marins du célèbre poëme de Coleridge, lesquels poursuivis par l’albatros fantôme voient :

« De l’eau, de l’eau partout, et pas une seule goutte à boire ! »

Il est impossible de décrire la Hollande avec méthode ; comme tout s’y mêle, il faut parler de tout à la fois.

Les grands moulins avec leurs ailes battantes ressemblent à une troupe d’immenses oiseaux aquatiques, momentanément posés à terre. Les arbres affectent les formes les plus excentriques ; leurs tiges ne sont jamais abandonnées à elles-mêmes ; chacun dispose leur chevelure à sa mode, et Dieu sait les têtes étranges qu’on leur fait. Leurs troncs sont peints, soit d’un blanc éclatant, soit de jaune ou de bleu. Les chevaux sont souvent attelés trois de front. Les hommes, les femmes, les enfants trottent en faisant claquer leurs sabots à talons mobiles. Les filles de campagne qui n’ont pas de frères, de cousins ou de danseurs gratuits, en louent pour de l’argent, afin de ne pas aller seules sans escorte aux kermesses (foires). Cela ne fait pas un pli, c’est l’usage. C’est un serviteur d’un genre particulier que la pureté des mœurs autorise. Pour les travaux fatigants où l’homme ne suffit pas, le mari emprunte sans façon le secours de sa femme. La ménagère s’attelle tendrement côte à côte avec son époux pour traîner sur les bords des canaux leurs « pakschuiten » au marché.



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  1. Ce sont des barges dont quelques-unes ont vingt pieds de long et qui sont remorquées par des chevaux marchant le long des bords du canal. Les treckschuiten sont divisés en deux compartiments pour la première et la deuxième classe. Lorsque les passagers ne sont pas trop nombreux, ils s’y installent comme chez eux. Les hommes fument, les femmes tricotent ou causent pendant que les enfants jouent sur le petit pont au-dessus. Beaucoup de ces barges ont des voiles blanches, jaunes ou couleur chocolat. On obtient cette dernière nuance avec une préparation de ce tan dont on enduit les voiles pour les préserver.