Les Peaux-Rouges de Paris (Aimard)/I/IV

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IV

DE QUELLE FAÇON LA MARQUISE DE GARMANDIA RENTRA
DANS SON HÔTEL, GRÂCE AU DOCTEUR D’HIRIGOYEN.


Une heure environ après le départ de son fils pour la veillée, le docteur d’Hirigoyen, cédant enfin aux prières de son intéressante malade, avait consenti à la reconduire chez elle, à Saint-Jean-de-Luz.

Après l’avoir enveloppée chaudement dans plusieurs châles moëlleux, il l’avait portée dans son cabriolet, que lui-même avait attelé ; il avait installé la malade le plus confortablement possible, puis il avait fouetté son cheval et s’était gaillardement mis en route.

À peine placée dans la voiture, la jeune femme s’était blottie dans un angle et, succombant à la fatigue, elle avait presque aussitôt fermé les yeux et s’était endormie.

La distance à parcourir était minime ; elle ne dépassait pas deux lieues. C’était une affaire de vingt-cinq ou trente minutes au plus, pour un trotteur comme celui du docteur.

On arriverait donc au port vers dix heures et demie au plus tard.

La ville de Saint-Jean-de-Luz, complètement minée par la mer et dont le port s’engrave chaque jour davantage et finira par disparaître, a vu son commerce, jadis si florissant, décroître et s’annihiler de plus en plus.

Aujourd’hui Saint-Jean-de-Luz est pour ainsi dire une ville morte, surtout pendant la froide et rude saison d’hiver ; à dix heures du soir tout le monde est rentré chez soi, les lumières s’éteignent et les rues deviennent désertes ; le docteur n’avait donc à redouter ni fâcheuses rencontres ni regards curieux.

D’ailleurs, lui et son cabriolet étaient connus de chacun, grands ou petits ; sa qualité de médecin l’autorisait à voyager à toute heure de nuit et de jour, sans que nul s’en préoccupât.

Nous profiterons du silence gardé par les deux voyageurs pour faire connaître complètement au lecteur le docteur d’Hirigoyen, dont nous n’avons encore dit que quelques mots rapides et insignifiants.

Ce médecin, que nous voyons retiré comme un rat dans un fromage de Hollande, au fond d’une bourgade perdue du pays basque, était loin d’être ce qu’il paraissait.

C’était une haute personnalité, un homme d’une science profonde, un esprit élevé, un cœur d’élite, dont la position avait été grande et le rôle important.

Les services qu’il avait rendus à son pays étaient immenses ; il avait brillamment débuté en 1832, à Paris, lors de l’invasion du choléra ; il avait alors vingt-sept ans.

Son dévouement à toute épreuve, les moyens de médication, découverts par lui, moyens efficaces, qui avaient vaincu l’épidémie et sauvé presque tous les malades du jeune docteur, avaient attiré sur lui l’attention des hauts bonnets de la Faculté ; ils adoptèrent ses innovations et lui adressèrent de chaleureux éloges ; le gouvernement le fit chevalier de la Légion d’honneur et lui donna une chaire vacante à l’Académie de médecine.

Sa position ainsi assurée, le jeune professeur exécuta un projet longtemps caressé et qui comblait ses vœux les plus chers ; il épousa une charmante jeune fille que depuis longtemps il aimait en secret, et dont la famille, très honorable, appartenait à la haute magistrature.

Ce mariage portait en lui-même tous les éléments de bonheur pour les jeunes époux.

Tout leur souriait ; amour, gloire, fortune, ils possédaient tout ; ils n’avaient plus, pour ainsi dire, qu’à se laisser vivre, pour être aussi complètement heureux dans l’avenir qu’ils l’étaient dans le présent. Mais le malheur est jaloux ; il ne perd jamais ses droits ; ses griffes crochues s’aiguisaient dans l’ombre.

La jeune femme devint enceinte. Elle eut une grossesse difficile, que quelques imprudences rendirent mauvaise ; elle eut des couches laborieuses à la suite desquelles elle expira dans les bras de son mari désespéré, en mettant au jour un fils.

Le docteur adorait sa femme ; il faillit devenir fou de douleur. Pendant deux mois il fut entre la vie et la mort ; plusieurs fois on désespéra de le sauver ; mais la jeunesse fut la plus forte, le malade guérit pour souffrir.

Il donna sa démission de professeur et sollicita sa nomination dans l’armée en qualité de chirurgien militaire ; sur sa demande, il fut attaché à l’armée d’Afrique.

Ne voulant pas avoir recours au suicide, cherchait-il la mort sur un champ de bataille ? Tous ses amis le supposèrent.

Peut-être avaient-ils raison ; sa conduite sembla le prouver ; jamais témérité plus grande, bravoure plus folle ne furent mises au service de l’accomplissement du devoir.

Là où la lutte était le plus acharnée, où la furia belliqueuse était le plus intense, au milieu de la mitraille, le docteur allait ramasser et panser les blessés, avec un sang-froid de marbre, le sourire sur les lèvres, et semblant ne rien voir de ce qui se passait autour de lui.

Mais la mort est capricieuse et fantasque ; elle dédaigne ceux qui la recherchent avec acharnement.

Tout le monde tombait fauché par les balles et les boulets, autour de l’impassible docteur, qui, seul, demeurait sans une égratignure.

Les officiers l’admiraient, les soldats l’adoraient ; lui, toujours simple, bon et modeste, il semblait étonné des chaleureux éloges qu’on lui adressait ; ce qu’il faisait lui semblait tout naturel.

Après l’expédition de Mascara, où il avait accompli des prodiges de dévouement, il fut nommé officier de la Légion d’honneur et chirurgien en chef de l’armée.

Mais ce fut surtout pendant l’affreuse retraite de Constantine que la conduite du docteur dépassa toutes les limites de l’héroïsme ; pendant cette épouvantable débâcle, où les plus braves perdaient la tête, lui seul conserva son sang-froid.

À la tête de ses infirmiers et des chirurgiens sous ses ordres, qu’il électrisait, il allait chercher les blessés jusqu’au milieu des Arabes, et les ramenait ; jamais, de l’aveu de tous, le service d’ambulance ne fut mieux fait. Le docteur sauva la moitié de l’armée, par l’exemple qu’il donna.

Les princes le félicitèrent et le duc d’Aumale voulut lui remettre de sa main le cordon de commandeur de la Légion d’honneur, qu’il avait si bien mérité.

Sur ces entrefaites, le docteur, dont la douleur était toujours aussi profonde, malgré tout ce qu’il avait fait pour s’étourdir, reçut de France une lettre dans laquelle on lui annonçait que son fils était au plus mal, et que l’on ne conservait que peu d’espoir qu’il guérît.

En apprenant cette affreuse nouvelle, le docteur fut d’abord atterré, mais la réaction fut prompte ; il se raidit contre le désespoir qui l’envahissait.

— Je le sauverai ! s’écria-t-il, le pauvre enfant est tout ce qui me reste de la femme que j’ai tant aimée, je ne veux pas qu’il meure !

Il demanda un congé d’un mois, et, le lendemain même, il s’embarqua pour la France.

Le docteur n’avait jamais vu son fils !

Aussitôt après sa naissance, il avait été remis à une nourrice, magnifique et splendide femme d’un de ses fermiers, que le docteur avait fait venir de son pays quelques semaines avant les couches de sa femme. Cette nourrice était repartie pour Bayonne le jour même où l’enfant lui avait été confié.

Dans les premiers mois qui suivirent la mort de sa femme, le docteur, hors d’état de s’occuper de rien, se contenta de ce que ses amis lui affirmèrent au sujet de son enfant. Plus tard, lorsqu’il songea à se faire attacher à l’armée, le courage lui manqua pour aller voir son fils. Il connaissait depuis longtemps la nourrice ; il était sûr d’elle. Il se contenta de lui écrire une longue lettre dans laquelle il lui donnait des instructions détaillées au sujet de l’enfant, non-seulement sur les soins à lui donner, mais il lui indiquait encore les mesures qu’elle devrait prendre au cas où lui-même serait tué pendant la campagne qu’il allait faire en Afrique. Cette lettre était accompagnée d’une somme d’argent considérable dont une partie était destinée à l’enfant et l’autre appartenait à la nourrice, pour reconnaître les soins qu’elle lui donnait.

Pendant les trois années qu’il passa en Afrique, le docteur écrivit régulièrement à la nourrice par chaque courrier. Il reçut d’elle plusieurs lettres, et il établit ainsi une correspondance suivie entre elle et lui. Il était donc au courant de tout ce qu’elle faisait pour son enfant et parfaitement renseigné sur son compte.

Dès son arrivée à Marseille, le docteur, sans s’arrêter même une heure dans la ville, partit en chaise de poste pour Saint-Jean-de-Luz.

Il avait eu soin d’avertir la nourrice de son retour, il trouva un cheval préparé pour lui au port ; une heure plus tard, il était à la ferme de la nourrice, à Louberria.

L’enfant était fort mal ; le médecin qui le soignait, espèce de rebouteur comme on en rencontre tant encore aujourd’hui dans ces contrées éloignées, ne comprenait rien à la maladie, perdait la tête et traitait son malade de façon à empirer son mal et à amener promptement une catastrophe.

Il était temps que le docteur arrivât ; deux jours de plus, il eût été trop tard.

Son premier soin fut de mettre le soi-disant médecin à la porte et de s’installer au chevet de son fils.

L’enfant avait une fièvre cérébrale compliquée de fièvre maligne et de fièvre putride ; une seule de ces affections, mal traitée, suffisait pour le tuer.

Le docteur ne découragea pas ; le père se doubla du médecin.

Pendant trente-trois jours, il veilla son fils sans s’éloigner une minute, presque sans prendre de repos ; disputant pied à pied, pouce à pouce, la frêle créature sur laquelle reposaient désormais toute ses affections.

Enfin, il sortit vainqueur de cette lutte acharnée ; la nature aidant, il eut la joie immense de voir enfin son enfant entrer en convalescence.

Tous les instincts de l’amour paternel, qui sommeillaient au fond de son cœur, s’étaient éveillés à la fois pour ce petit être, auquel il avait presque donné une nouvelle existence. Il ne voyait plus, il ne pensait plus que par lui et pour lui ; il aimait son fils avec passion comme toutes les natures nobles et essentiellement aimantes, il avait reporté sur le fils l’amour profond, illimité, qu’il avait eu pour la mère ; en réalité n’était-ce pas elle qui revivait en lui ?

Il résolut de ne plus se séparer de son fils, afin de veiller sans cesse sur son enfance, de le voir grandir sous ses yeux, et de concentrer ainsi sur lui toutes ses joies et toutes ses douleurs, car la mort de sa femme lui avait fait au cœur une de ces blessures qui ne se cicatrisent jamais complètement.

Il envoya sa démission au ministre de la guerre ; malgré tous les efforts et toutes les prières tentées pour lui faire changer cette résolution, malgré les offres magnifiques qui lui furent faites, il demeura inébranlable : rien désormais ne devait le séparer de son fils.

Il s’installa dans la modeste maison qu’il possédait près de Serres, et qui était un bien de famille, et se fit le médecin de cette contrée, si déshéritée jusqu’alors, et pour laquelle ce fut un véritable bienfait.

Aussi, bientôt sa réputation s’étendit-elle dans tout le pays, et tous ces pauvres paysans, pour lesquels il était une providence, l’entourèrent de leur respect et le saluèrent de leurs bénédictions.

Son entrée dans une chaumière était considérée comme un bonheur ; le rencontrer et le croiser sur la route était un bon présage. Ces gens superstitieux étaient convaincus que sa présence seule suffisait pour amener une amélioration dans l’état du malade qu’il visitait.

La plupart de ses visites ne lui étaient pas payées, sinon en dévouement absolu.

Les paysans basques sont pauvres ; jamais il ne leur réclamait rien ; ils donnaient ou ne donnaient pas de rémunération pour ses soins, cela lui importait peu. Souvent même, il refusait et se fâchait quand certains d’entre eux, dont il connaissait la gêne, voulaient le payer. Seulement, quand on l’appelait à Bayonne, à Saint-Jean-de-Luz, à Pau ou à Mauléon, ses visites coûtaient fort cher à ceux qui les réclamaient ; les riches devaient payer pour les pauvres.

C’était justice ; personne ne s’en plaignait.

Depuis seize ans, le docteur menait cette existence toute de dévouement, au moment où nous le mettons en scène dans notre drame, où il est appelé à jouer sinon le premier, du moins un des rôles les plus importants.

…Cependant le cabriolet continuait à marcher ; il avançait rapidement. Déjà on voyait se profiler dans l’ombre les masses indécises de la ville ; la marquise, qui, jusqu’à ce moment était demeurée immobile et silencieuse, s’était redressée ; elle regardait attentivement au dehors.

— Dans quelques minutes vous serez chez vous, madame, dit le docteur.

— Oui, répondit-elle distraitement ; rapprochez-vous un peu plus de la Nivelle, je vous prie, mon bon docteur, ajouta-t-elle, après un instant.

— Voulez-vous que nous suivions la rive ? Il nous faudra descendre pour cela, il n’y a pas de route frayée.

— C’est vrai, je n’y songeais pas.

— Et puis cela allongerait le chemin, la Nivelle fait des méandres que nous évitons sur la route.

— Nous n’allons pas jusqu’à Saint-Jean-de-Luz.

— Comment, nous n’allons pas jusqu’à Saint-Jean-de-Luz.

— Non, vous allez voir.

Le docteur baissa la tête sans répondre ; cinq minutes s’écoulèrent ainsi.

La marquise regardait toujours, avec une attention extrême.

Tout à coup elle posa sa main mignonne et adorable de formes, sur le bras du docteur.

— Arrêtez, lui dit-elle.

— M’arrêter ? répondit-il avec surprise.

— Oui, docteur, nous sommes arrivés.

— Arrivés ? Regardez bien autour de vous ; madame ; nous sommes en pleine campagne.

— C’est vrai, mon bon docteur ; cependant, nous sommes arrivés. Il est inutile d’aller plus loin. Si nous poussions jusqu’à la ville, il me serait impossible de rentrer chez moi sans être vue.

— Oh ! ne craignez rien, madame ; à cette heure, tout le monde dort à Saint-Jean-de-Luz. Nous ne rencontrerons personne dans les rues.

— Je le sais, docteur ; mais, je vous le répète, nous sommes arrivés. Laissez-moi vous apprendre une chose que vous ignorez, ainsi que tous les habitants de Saint-Jean-de-Luz : l’hôtel de Garmandia est une des dernières demeures féodales qui existent encore à Saint-Jean-de-Luz ; cette vieille et vénérable demeure date, si mes souvenirs ne me trompent pas, des dernières années du treizième siècle.

— Je le sais, madame ; je sais même qu’à une époque reculée, elle a, pendant un certain temps, servi de citadelle à la ville.

— Eh bien, c’est précisément cela, mon bon docteur, reprit-elle en souriant ; les murs massifs de cette construction féodale renferment une foule d’escaliers secrets et de cachettes ignorés de notre génération actuelle, et dont seule avec mon mari je connais l’existence ; un de ces escaliers en spirale débouche dans ma chambre à coucher, par une porte si bien dissimulée, qu’à moins d’être certain de son existence, il est impossible de la découvrir ; après avoir monté jusqu’au sommet de la maison, cet escalier descend dans un souterrain aboutissant à une espèce d’excavation naturelle qui doit se trouver près d’ici.

— En effet, madame, elle est là en face de nous ; mais je l’ai visitée souvent, et jamais je n’ai remarqué…

— Oh ! l’issue est soigneusement masquée, reprit la jeune femme, avec un sourire mélancolique ; c’est par cette excavation, et sans être aperçu de personne, que ce soir mon mari s’est introduit dans ma chambre à coucher. Voilà comment il a pu s’emparer de moi et m’enlever sans que mes domestiques s’en soient aperçus ; me comprenez-vous à présent, mon bon docteur ?

— Oh, parfaitement, madame !

— Il est donc indispensable que je rentre par cette issue secrète. Si nous allions jusqu’à Saint-Jean-de-Luz, mes gens ne comprendraient pas comment je suis sortie, surtout dans le costume de chambre que je porte ; de là une foule de commentaires et un scandale affreux qu’il importe surtout d’éviter.

— Vous avez mille fois raison, madame. Mais aurez-vous la force de marcher ?

— Rassurez-vous à ce sujet, docteur ; grâce à vos bons soins, et aux cordiaux réconfortants que vous m’avez fait boire, je suis complètement remise ; d’ailleurs, en serait-il autrement, je ne pourrais vous répondre que ceci : il le faut !

— C’est juste, vous avez raison, madame.

Le docteur mit pied à terre, prit le cheval par la bride, et le conduisit au milieu d’un fourré où il le cacha. Pour plus de sûreté, il éteignit une des lanternes ; cette précaution prise, il fit descendre la jeune femme, et décrochant la lanterne restée allumée :

— Maintenant, madame, dit-il, veuillez, je vous prie, accepter mon bras.

— C’est inutile, docteur, dit-elle en souriant, je tiens à vous prouver que je suis forte.

— Allez donc, madame, je vous suis.

La marquise prit les devants.

Ils descendirent sur la berge, et après deux ou trois minutes, ils atteignirent l’excavation, dans laquelle ils pénétrèrent aussitôt.

C’était une espèce de grotte assez basse, de médiocre étendue, débouchant presque à la ligne de l’eau, et qui, lorsque la rivière était haute, devait être inondée.

L’entrée était encombrée de broussailles, au milieu desquelles la marquise et le docteur furent contraints de se frayer un passage. Cette excavation paraissait être naturelle et produite par quelque commotion du sol ; le fond, ou la muraille, si on le préfère, était formé par des masses granitiques, chargées de lichens et de pariétaires.

La marquise pria le docteur de lever sa lanterne ; elle examina attentivement cette muraille, et posant sa main à une certaine place :

— Regardez, dit-elle, et elle appuya légèrement.

Au même instant toute cette masse granitique tourna silencieusement sur elle-même, sur des gonds invisibles, et démasqua un souterrain assez étroit, mais dont la longueur devait avoir une certaine étendue.

— C’est inouï, murmura le docteur. Qui aurait jamais supposé cela ? Mais ajouta-t-il à haute voix, comment allez-vous faire dans ces ténèbres, madame ?

— Oh ! il doit y avoir une lanterne quelque part, celle dont s’est servie mon mari ; pendant que son complice m’emportait, il marchait en avant, et lui servait de guide.

Le docteur se mit aussitôt à la recherche de cette lanterne, qu’il ne tarda pas à trouver.

— La voici, madame, dit-il ; c’est un fanal de marine.

— En effet, ce doit être cela.

Le docteur alluma le fanal et le présenta à la marquise.

— Avez-vous encore besoin de moi, madame lui demanda-t-il. Est-il nécessaire que je vous accompagne plus loin ?

— Non, docteur, je vous remercie. Je remonterai seule. Nous ne pouvons laisser cette issue longtemps ouverte.

— Alors, madame, prenez, je vous prie, ce flacon, au cas où vous auriez une défaillance.

— Je vous remercie, docteur, dit-elle en l’acceptant, je vous le rendrai demain. Je désire vous voir, je serai malade, je vous ferai demander par un de mes domestiques. J’ai beaucoup à causer avec vous.

— Je me tiendrai à votre disposition, madame, prêt à vous servir en tout ce qui me sera possible.

— Merci, mon bon docteur. Peut-être mettrai-je votre dévouement à l’épreuve ; maintenant, adieu et à demain.

Elle lui tendit la main, que le docteur porta à ses lèvres, et ils se séparèrent ; la masse de rochers reprit sa place et la marquise demeura seule dans le souterrain.

Il fallut près d’une demi-heure à la jeune femme pour regagner sa chambre ; plusieurs fois, elle eut recours au flacon que lui avait remis le docteur.

À deux ou trois reprises, elle sentit ses forces l’abandonner, et elle faillit s’évanouir.

Elle éteignit le fanal, le laissa sur l’escalier, puis elle referma l’issue secrète, et se laissa tomber sur son fauteuil, où, pendant quelques minutes, elle demeura presque anéantie.

La lampe allumée dans sa chambre brûlait toujours ; personne n’était entré chez elle depuis son enlèvement.

Son mari était donc bien réellement parti ; d’ailleurs, rien n’avait été touché ou dérangé ; probablement le marquis, pressé par l’heure, n’avait pas eu le temps de revenir rechercher certains papiers précieux contenus dans un meuble en bois de rose demeuré intact ; seul, le mari aurait pu entrer, puisque les verrous étaient mis.

La marquise voulait acquérir une certitude ; elle ouvrit et visita les tiroirs de tous les meubles, rien ne manquait.

Elle poussa un soupir de satisfaction et alla s’agenouiller sur son prie-dieu, joignit les mains, et fit une longue et fervente prière, sans doute pour remercier le ciel d’avoir échappé à l’horrible danger qu’elle avait couru.

Ce devoir accompli, elle changea de vêtements, ceux qu’elle portait étant déchirés et souillés de terre ; puis après avoir tiré les verrous, elle sonna.

Une femme de chambre entra.

Cette femme de chambre était à peu près de l’âge de la marquise dont elle était la sœur de lait, elle était fort jolie, et avait une mine espiègle qui lui allait à ravir.

Elle avait été élevée avec la marquise, qu’elle aimait comme une sœur, et à laquelle elle était complètement dévouée ; cette charmante camériste se nommait Claire Martin, et familièrement, Clairette.

— Oh ! que vous m’avez effrayée, madame, s’écria-t-elle en entrant. Je suis venue deux fois, sans pouvoir entrer ; les verrous étaient mis ; je vous ai appelée, vous ne m’avez pas entendue.

— Je dormais sans doute, chère enfant ; ne me gronde pas, je ne me sens pas bien. J’ai, je crois, une forte migraine, apporte-moi du thé.

— Tout de suite, madame ; ne désirez-vous rien autre ?

— Non, rien ; ah ! si, écoute. Je ne sais pourquoi, je me sens des frissons ; j’ai peur dans cette vieille maison ; tu te feras un lit ici sur ce divan ; je veux que tu passes la nuit près de moi. En sortant, tu ordonneras de ma part à un valet de pied d’aller demain matin chercher le docteur d’Hérigoyen. Je désire le voir avant six heures ; tu m’entends ?

— Oui, madame vous êtes bien pâle, chère maîtresse ; seriez-vous donc véritablement malade ?

— J’espère que ce n’est qu’une indisposition ; cependant je désire voir le docteur ; hâte-toi, mignonne, afin de m’aider à me mettre au lit, j’ai froid.

— Je le crois bien, le feu est presque éteint.

— Va, dépêche-toi !

La jeune fille sortit. Bientôt elle reparut apportant le thé, qu’elle disposa sur une petite table, près du fauteuil de sa maîtresse ; puis, avec une adresse et une rapidité extrêmes, elle refit le feu, qui bientôt pétilla et lança de joyeuses flammes.

— Ah ! je me sens mieux ; j’étais gelée, dit la marquise avec bien-être.

En un tour de main, la fillette eut arrangé son lit sur le divan.

— Là, voilà qui est fait, dit-elle, en riant ; je serai là comme une princesse.

— As-tu donné l’ordre d’aller demain, de bonne heure, chercher le docteur ?

— Oui, madame.

— Alors, va prévenir que tout le monde peut se coucher.

— Je l’ai dit déjà, madame.

— Viens t’asseoir près de moi, et bois un peu de thé.

La jeune fille prit une chaise, et se plaça en face de sa maîtresse, qui lui versa une tasse de thé.

— Tu m’aimes bien, n’est-ce pas Clairette ? dit la marquise après un instant.

— Oh ! oui, madame, répondit la jeune fille avec sentiment ; vous êtes si bonne !

— Tu serais fâchée de me quitter, n’est-ce pas ?

— Oh ! jamais je ne vous quitterai, madame.

— Si je partais pour faire un long voyage cependant ?

— Je vous accompagnerai ; pourvu que je reste près de vous, tout m’est égal, maîtresse. Pourquoi donc me demandez-vous cela ?

— Parce que, mignonne, il peut surgir tel événement qui m’oblige à partir, pour longtemps, peut-être pour toujours, quitter la France, que sais-je, moi ?

— Maîtresse, si vous me dites cela pour m’éprouver, ce n’est pas bien ; vous savez que je vous aime, que je n’ai plus que vous, puisque mon père et ma mère sont morts. Je suis à vous, en tout et pour tout. Si vous me parlez ainsi, c’est que vous doutez de moi et que vous ne m’aimez pas ; que vous ai-je donc fait, mon Dieu ! Si, sans le savoir, j’ai commis quelque faute, pardonnez-moi, madame, je vous en prie mais ne me dites jamais que je puis vous quitter, car vous me briseriez le cœur.

Et la pauvre enfant fondit en larmes et éclata en sanglots ; la marquise l’attira dans ses bras, sécha ses larmes avec son mouchoir, et lui mit un baiser au front.

— Ne pleure plus, folle enfant, lui dit-elle doucement ; je sais ce que je voulais savoir ; je t’aime comme tu m’aimes, n’es-tu pas ma sœur ? Jamais je ne me séparerai de toi.

— Bien vrai ? s’écria-t-elle riant et pleurant à la fois.

— Je te le jure, mignonne, tu ne me quitteras que lorsque toi-même me le demanderas.

— Oh ! alors, s’écria-t-elle en frappant ses mains l’une contre l’autre, me voilà tranquille ; mais est-ce bien vrai, que vous allez voyager, maîtresse ?

— Peut-être, enfant ; cela te chagrinerait-il ?

— Moi ? Partout où vous irez, je serai bien ; à la condition de rester avec vous.

— Eh bien, il est possible que d’ici à quelques jours nous quittions Saint-Jean-de-Luz.

— Pour ma part, je n’en serai pas fâchée ; la ville est sombre, les habitants parlent une langue que personne ne comprend.

— Voyez-vous, mademoiselle la Parisienne ! dit la marquise en souriant ; elle regrette les bois de Chaville et de Meudon !

— Et le bois de Boulogne aussi, maîtresse ; au moins, là-bas, les gens ont figure humaine, au lieu qu’ici, ils ressemblent aux ours de leurs montagnes ; est-ce que nous irons à Paris, maîtresse ?

— Je ne dis pas non, fillette ; mais, n’oublie pas que tout ce que nous dirons entre nous, nul ne doit le savoir.

— Oh ! je suis discrète, maîtresse.

— Il n’y a rien de nouveau en ville ?

— Non, rien que je sache, maîtresse ; ah ! si, on parle d’un navire qui a paru devant le port au coucher du soleil, et qui n’a pas voulu entrer ; le capitaine a renvoyé le pilote, sans consentir à l’admettre à bord en lui disant que, n’ayant pas d’autre désir que d’envoyer quelques paquets de lettres à terre, il ne jugeait pas à propos de mouiller dans le port.

— Ah ! voilà qui est bizarre.

— Oui, il paraît qu’il a effectivement envoyé une embarcation à terre ; mais elle a traversé la ville sans s’arrêter et a remonté la Nivelle, sans qu’on sache où elle allait ; il y a deux heures, on l’a vue redescendre, traverser de nouveau la ville et gagner la pleine mer, où probablement elle a été retrouver le navire qui l’attendait.

— Oui, probablement, dit la marquise qui se sentit pâlir.

— Aussi, continua la fillette, Dieu sait les histoires que font les pêcheurs !

— On ne sait pas à quelle nation appartient ce navire ?

— Si bien, maîtresse ; c’est un navire espagnol. N’est-ce pas que tout cela est bien bizarre ?

— Oui, très bizarre, en effet. Aide-moi à me mettre au lit, puis tu allumeras la veilleuse, tu arrangeras le feu pour la nuit et tu te coucheras, toi aussi.

— Vous sentez-vous mieux, maîtresse ?

— Un peu, mais je suis accablée ; je tombe de sommeil.

Une demi-heure plus tard la chambre à coucher n’était plus éclairée que par la lumière faible et voilée de la veilleuse ; la marquise et sa camériste dormaient ou semblaient dormir.

Cependant si quelque regard indiscret se fût glissé dans ce silencieux gynécée, une seconde lui eût suffi pour reconnaître que l’immobilité de la marquise n’était pas celle du sommeil, mais de la réflexion ; en effet, madame de Garmandia, les yeux demi-clos, la bouche serrée et les sourcils froncés, réfléchissait profondément ; la nuit entière s’écoula sans qu’elle se laissât, pendant une seconde, aller au sommeil ; ce ne fut qu’aux premières lueurs de l’aube qu’elle s’assoupit enfin.

Du reste, la nuit avait été tranquille ; aucun incident fâcheux n’était venu rompre le calme profond de l’hôtel.

Au point du jour, la jolie Clairette entr’ouvrit les yeux en souriant, bâilla deux ou trois fois en montrant les plus jolies dents du monde ; puis elle sortit, en faisant le moins de bruit possible, de son lit improvisé, s’habilla en un tour de main, s’approcha à pas de loup du lit où reposait sa maîtresse, afin de s’assurer qu’elle dormait, puis, enlevant prestement du sopha ce qui lui avait servi à se faire un lit, elle sortit légèrement de la chambre.

Vers dix heures du matin, la marquise s’éveilla, calme et reposée. Les quelques heures de sommeil qu’elle avait prises avaient suffi pour rendre à son esprit toute sa lucidité et la remettre dans son état normal.

Elle promena un regard clair et investigateur autour d’elle, et un sourire mélancolique crispa ses lèvres tandis qu’un soupir soulevait sa poitrine.

Elle sonna.

Clairette, sans doute, n’était pas loin ; elle entra aussitôt.

— Vous sentez-vous mieux, maîtresse ? dit-elle en s’approchant vivement du lit.

— Oui, le sommeil m’a fait du bien ; mais j’ai dormi plus tard que je ne l’aurais voulu.

— Bah ! il est à peine dix heures ; ordinairement vous ne vous levez jamais avant midi.

— C’est vrai ; mais aujourd’hui j’ai beaucoup de choses à faire. A-t-on été chercher le docteur d’Hérigoyen ?

— Antoine est parti depuis longtemps.

— Alors, il ne peut tarder à arriver. Hâte-toi de m’habiller ; je ne veux pas le recevoir au lit : je ne suis plus assez malade pour cela !

— Que voulez-vous mettre, maîtresse ?

— Oh ! un costume de chambre, tout simplement ; le premier qui te tombera sous la main ; on ne fait pas de toilette pour recevoir son médecin. D’abord, aide-moi à sortir du lit.

La toilette toute simple de la marquise se prolongea pendant plus d’une heure.

Enfin, lorsqu’elle se fut assurée, par un regard jeté à la glace, qu’elle était en état d’être vue, la marquise, suivant son habitude de chaque jour, car elle était très pieuse, passa dans son oratoire, où elle fit ses prières, tandis que sa camériste mettait tout en ordre dans la chambre à coucher.

Lorsqu’elle rentra, le feu flambait joyeusement dans la cheminée, et la marquise vit son chocolat servi sur une petite table en laque placée près du fauteuil, où elle s’asseyait ordinairement.

— Quoi de nouveau ? demanda la marquise tout en buvant son chocolat.

— Rien, maîtresse, répondit la jeune fille.

— À propos, reprit d’un air indifférent la marquise, qu’est devenu le mystérieux navire espagnol qui intriguait tant nos pêcheurs ?

— Il paraît que son embarcation l’a rejoint, ce qui était facile, il avait allumé des lanternes pour guider les recherches. Le navire a hissé l’embarcation à bord, puis il s’est couvert de voiles, et, à ce que disent les marins, il n’a pas tardé à disparaître dans la direction du sud-ouest.

— Quelle heure était-il ?

— Deux heures du matin, maîtresse ; toujours d’après le dire des marins du port ; depuis, on ne l’a plus revu. Il est bien définitivement parti. C’est singulier, n’est-ce pas, madame ? Tout le monde se perd en conjectures pour deviner ce qu’il est venu faire ici, car il est prouvé qu’il n’a pas laissé une seule lettre.

— Bon, on l’apprendra un jour ou l’autre ; tout finit par se savoir, dit la marquise avec un sourire d’une expression singulière. En attendant, bon voyage. Tiens, mignonne, emporte cela, j’ai fini.

— Mais vous avez à peine mangé, madame ?

— Je ne me sens pas en appétit.

La jeune fille sortit en emportant le chocolat.

— Il est bien véritablement parti, murmura la marquise lorsqu’elle fut seule ; quand reviendra-t-il ? ajouta-t-elle en soupirant. Oh ! que Dieu me protège !

En ce moment, Clairette rentra.

— Le docteur d’Hérigoyen est arrivé, madame, dit-elle ; il demande si madame la marquise peut le recevoir.

— Oui ! oui ! s’écria vivement la marquise, qu’il entre ! qu’il entre !

Sur un geste de la jeune fille, le docteur parut sur le seuil de la chambre à coucher, le chapeau à la main et respectueusement courbé.

— Venez, docteur, venez, dit la marquise je vous attendais avec impatience. Approche un fauteuil, mignonne, et laisse-nous. J’ai à causer avec le docteur.

Clairette avança le fauteuil et se retira.

La marquise et le docteur demeurèrent seuls.