Les Peaux-Rouges de Paris (Aimard)/I/V

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V

DU CONSEIL QUE LE DOCTEUR DONNA À LA MARQUISE ET
CE QU’IL EN ADVINT


Il y eut un assez long silence ; le docteur examinait la marquise avec une sérieuse attention ; quant à la jeune femme, son regard errait dans le vague, elle semblait rêver ; elle avait évidemment oublié la présence du médecin.

Celui-ci hocha la tête à plusieurs reprises, et, voyant que la marquise ne songeait plus à lui, il se décida à prendre enfin la parole.

— Madame, dit-il, permettez-moi de vous demander comment vous avez passé la nuit ?

La jeune femme tressaillit, comme si elle se fût éveillée en sursaut ; elle sourit et, tendant gracieusement la main au médecin :

— Pardonnez-moi, mon bon docteur, mon père, dit-elle de sa plus douce voix, je rêvais.

— Je m’en suis aperçu, madame, répondit-il avec bonhomie ; voilà pourquoi je me suis permis de vous rappeler du ciel sur la terre.

– Dans l’enfer plutôt, mon bon docteur, répondit-elle avec mélancolie ; vous me disiez ?

— Je vous demandais, madame, comment vous avez passé la nuit.

— Je l’ai passée à trembler, docteur, et à réfléchir ; ce matin seulement, quand le jour s’est levé, je me suis endormie pendant deux ou trois heures.

— Vous n’aviez rien à redouter de votre mari, madame ; j’ai la certitude qu’il est retourné à bord du bâtiment qui l’a amené, sans communiquer avec personne à terre ; le bâtiment est parti aussitôt le retour de votre mari.

— Je sais cela, docteur, je l’ai appris il y a un instant ; mais il peut revenir. Quand reviendra-t-il ?

— Oui, voilà ce qu’il y a à redouter ; il reviendra certainement.

— Dans quelques jours peut-être ?

— Je ne le pense pas ; il vous croit morte ; tout doit l’affermir dans cette croyance, car ses précautions étaient prises de telle sorte qu’un miracle seul pouvait vous sauver.

— Et ce miracle, docteur, mon bon et cher docteur, dit-elle avec une affectueuse reconnaissance, c’est vous qui l’avez opéré.

— Je n’ai été que le simple instrument choisi par la Providence, madame, répondit le docteur en souriant ; votre mari est la cause première de ce miracle.

— Comment cela ?… je ne comprends pas, dit curieusement la marquise.

— Votre mari est une bête féroce, un fauve de la pire espèce ; quels que fussent les motifs qu’il avait, ou croyait avoir de se venger de vous…

— Il n’en avait aucun, docteur, je vous le jure ! interrompit-elle vivement avec un regard indigné.

— Je ne discute pas, madame, je suis à l’avance convaincu que ces motifs n’existaient pas en réalité, mais il a pu être trompé par des rapports calomnieux.

La marquise fit un geste de dénégation.

Le docteur continua :

— Il voulait se venger ; vous étiez en son pouvoir, aucun secours humain ne pouvait vous soustraire à lui. La situation était bien simple : vous tuer, soit d’un coup de poignard, soit en vous obligeant à boire un poison qui vous aurait foudroyé ; mais votre mari tient à la fois du tigre et de la hyène. Pour lui, cette mort était trop prompte ; elle ne lui suffisait pas. Ce qu’il voulait avant tout, c’était raffiner sa vengeance, vous condamner à souffrir d’horribles tortures avant que d’expirer. Ce raffinement de cruauté a fait misérablement avorter sa vengeance ; me comprenez-vous, maintenant ?

— Cela est vrai jusqu’à un certain point ; mais vous pouviez ne pas être là tout auprès, à portée de me sauver ?

— Voici précisément où apparaît logiquement le doigt de la Providence, madame ; c’est encore l’excès de précautions, qui a amené notre présence sur le théâtre du crime ; au lieu de vous tuer, par exemple, dans le souterrain même qui conduit à la grotte et de vous y enterrer, il vous a conduite dans cette maison inhabitée depuis vingt ans, qui passe pour hantée et dont chacun se détourne avec horreur ; de mon jardin, mon fils et moi nous avions aperçu la lumière qui servait au misérable chargé de creuser la fosse ; nous avons voulu savoir ce que signifiait cette lumière ; la curiosité nous a engagés à aller voir ; et voilà comment nous avons assisté invisibles à l’horrible scène que vous savez ; votre mari n’a pas réussi pour deux raisons, la première, sa férocité, la seconde, l’excès de précautions.

— Vous expliquez tout, docteur, d’une façon admirable, je suis contrainte de vous donner raison ; vous pensez que mon mari ne reviendra pas avant longtemps, pourquoi ?

— Madame, une femme de votre rang, de votre beauté, ne disparaît pas sans que l’on s’en inquiète, sans que l’on s’en émeuve ; la police prend l’éveil, elle commence des recherches et, quand elle se lance sur une piste, elle ne la quitte plus qu’elle ne l’ait trouvée. Dans le cas présent, vu les précautions prises, elle trouvera ou elle ne trouvera pas, mais il faudra du temps pour que cette affaire s’assoupisse ; avant qu’elle soit ou qu’elle paraisse oubliée, votre mari, que sans doute on croit bien loin, et qui aujourd’hui l’est en effet, se gardera de revenir ; il craindra trop d’être compromis.

— Compromis ! Comment cela ? puisqu’il n’est pas ici ? que depuis près d’un an il est absent ? cela est de notoriété publique, docteur. Pendant les quelques heures qu’il est resté à Saint-Jean-de-Luz, il n’a été vu de personne, excepté de vous, qui ne parlerez pas.

Le docteur secoua la tête à plusieurs reprises.

— Supposez que la vengeance de votre mari se soit accomplie comme il le croit, la police aurait déjà, à l’heure où nous sommes, fait des recherches dans votre hôtel. On n’aurait rien découvert, je l’admets, mais on aurait songé à ce navire suspect, apparu, la nuit même de votre disparition, devant le port, à cette embarcation envoyée à terre, sous prétexte de remettre des lettres, qui a traversé la ville sans y rien déposer, qui s’est engagée dans la Nivelle et quelques heures plus tard est revenue à bord du navire, qui est aussitôt reparti. Voyez quel commencement de preuves. Votre mari, madame, loin de songer à revenir ici, ne pense qu’à une chose : créer un alibi qui le mettra à l’abri des poursuites, et les égarer ; peut-être plusieurs années s’écouleront avant qu’il ose se présenter dans ce pays.

— Tout cela est incontestable, docteur ; mais il reviendra un jour, et ce jour-là il me tuera. Voici deux fois qu’il essaye de m’assassiner. Je ne puis vivre ainsi dans des terreurs continuelles. Cet homme m’inspire une répulsion invincible. Je veux, quoi qu’il puisse m’arriver, me soustraire à ses poursuites ; j’y suis résolue. Si je vous ai supplié de venir ce matin, c’est que je voulais vous demander conseil, vous prier de m’aider à échapper à ce misérable qui n’a qu’un but, me voler ma fortune après avoir dissipé la sienne dans les plus honteuses et les plus odieuses orgies ; voilà pourquoi il veut me tuer, parce qu’il sait que, moi vivante, je ne lui abandonnerai pas ma fortune personnelle.

— Vous êtes donc séparés de biens, madame ?

— Oui, docteur, de la façon la plus rigoureuse ; seule je puis disposer des deux tiers de la fortune que j’ai apportée en mariage, vendre ou acheter comme bon me semble, et seulement avec un pouvoir signé de mon mari, pouvoir qu’il a été contraint de me signer devant notaire, une heure avant son départ, moyennant cent mille francs que je lui ai comptés, à bord même du navire qui devait le conduire en Afrique, au moment même où le bâtiment hissait ses voiles.

— Et votre mari est ruiné, dites-vous, madame ?

— Il ne lui reste que les cent mille francs que je lui ai donnés, c’est-à-dire rien ; car depuis longtemps il doit les avoir dissipés, et c’est pour cela, sans doute, qu’il est revenu cette nuit.

— C’est probable ! Mais ce pouvoir qu’il vous a signé, il doit l’avoir révoqué aussitôt après son arrivée en Afrique, cela lui était facile ?

— Je crois qu’il l’a fait, en effet ; mais peu importe, mes précautions sont prises. Le jour même du départ de mon mari, j’ai fait réaliser ma fortune par mon notaire ; il ne m’a fallu que dix jours pour cela, c’est-à-dire beaucoup moins de temps qu’il n’en faut pour se rendre en Algérie, et avant l’acte par lequel mon mari me signifiait qu’il révoquait le pouvoir qu’il m’avait signé, car je crois que mon notaire m’a dit quelque chose de cela. En effet, depuis longtemps déjà, j’avais toute ma fortune en portefeuille, seulement cela m’a coûté cher ; j’ai perdu près de trois cent mille francs.

— Vous êtes donc bien riche, madame ?

— Mais oui, dit-elle en souriant, et elle ajouta avec tristesse : voilà pourquoi mon mari a juré ma mort.

Elle se leva, alla ouvrir un tiroir secret d’un charmant meuble en bois de rose, en retira une espèce d’album relié en fer et le présentant au docteur :

— Regardez, lui dit-elle.

Le docteur prit l’album et l’ouvrit machinalement.

— Des billets de banque ! s’écria-t-il avec surprise mais il y en a là pour une somme énorme !

— Cet album renferme deux millions six cent cinquante mille francs, c’est-à-dire les deux tiers de la somme que j’ai apporté en dot à mon mari ; regardez, il y a quatre cents billets de cinq mille francs, et six cent cinquante billets de mille ; ainsi réalisée, cette fortune tient dans un petit espace, et est facile à emporter avec soi.

— En effet, madame, dit un peu sèchement le docteur, je vois que depuis longtemps vos précautions sont prises.

— Oui, docteur, la pensée de fuir m’est venue le lendemain du jour où mon mari, pour me contraindre à lui donner de l’argent, a essayé de m’empoisonner avec une limonade.

— Ainsi, vous êtes résolue à fuir ?

— Oui, docteur, jusqu’au bout du monde s’il le faut ; quand même, au lieu d’être riche comme je le suis, je serais pauvre, je partirais ; rien ne pourra me contraindre à rester plus longtemps liée à un pareil monstre ; voilà pourquoi je vous demande conseil, mon bon docteur ; car en vérité je ne sais que faire ; une foule de projets bouillonnent dans ma tête sans que je réussisse à m’arrêter à l’un plutôt qu’à l’autre.

— Pourquoi ne demandez-vous pas votre séparation devant les tribunaux ?

— Quand même j’obtiendrais cette séparation, cela empêcherait-il mon mari de m’assassiner et de me voler ? Non : ce moyen ne vaut donc rien ; d’ailleurs, quelle que soit l’issue d’un procès en séparation, la femme en sort toujours déshonorée, et je ne veux pas l’être ; elle n’est plus ni fille, ni mariée, ni veuve ; cette position est intolérable. Seul le divorce, s’il existait, me sauverait peut-être, et encore qui sait ? Non, il faut que je disparaisse, que mon mari reste dans l’ignorance de ce que je suis devenue, qu’il continue à me croire morte ; ainsi, je l’espère, je lui échapperai.

Le docteur demeura silencieux pendant quelques instants, puis il redressa la tête et regardant la marquise bien en face :

— Madame, lui dit-il, je n’ai pas l’honneur de vous connaître ; je ne sais de vous que ce qui s’est passé devant moi ; au fond du cœur, je vous crois innocente ; d’ailleurs, en admettant que vous soyez coupable, il n’est pas au monde de fautes ni de crimes, si odieux qu’ils soient, qui justifient les horribles sévices que vous avez subis ; pour moi, votre mari est un scélérat, un monstre ; vous aurez cent fois, mille fois raison d’essayer de lui échapper ; vous êtes dans le cas de légitime défense ; la loi est impuissante à vous protéger ; vous ne devez donc chercher votre salut qu’en vous-même et par vous-même ; je vous aiderai de tout mon pouvoir à sauver votre vie deux fois menacée, mais à une condition ?

— Laquelle, docteur ? Quelle que soit cette condition, j’y souscris d’avance.

— Cette condition, la voici, madame ; c’est que, satisfaite de vous être mise en sûreté, plus tard, à votre tour, vous n’essayerez pas de vous venger de ce misérable dont vous avez si justement à vous plaindre, sauf s’il survenait des événements impossibles à prévoir, et que, dans tous les cas, vous n’attaquerez pas la première, mais seulement dans le cas de légitime défense.

— Je vous le jure devant Dieu qui m’a sauvée, docteur ; je ne me défendrai que si l’on m’attaque, mais alors je serai sans pitié !

— Et vous aurez d’autant plus raison, madame, que tous les droits seront bien réellement de votre côté. Maintenant, veuillez me dire ce que vous désirez de moi.

— Je suis bien décidée à partir, mais malheureusement cela me semble bien difficile, sinon impossible, isolée comme je le suis, entourée d’une foule de domestiques curieux, et dont la plus sérieuse occupation est de me surveiller et de contrôler mes démarches les plus innocentes, peut-être par l’ordre de mon mari, car la plupart sont certainement les espions. Mais ce n’est pas tout ; en supposant que je réussisse à m’évader, sans être aperçue, de l’espèce de prison dans laquelle je suis retenue, comment parviendrai-je à quitter la ville, sans que l’on sache quelle direction je prendrai ? Vous le voyez, mon bon docteur, mon anxiété est grande, puisque par la position dans laquelle mon mari m’a placée, je ne puis ni rester ici, ni trouver ailleurs un refuge assuré.

— N’avez-vous donc personne, parmi tous vos gens, à qui vous puissiez vous fier, madame ?

— Personne, excepté ma femme de chambre, cette jeune fille qui vous a annoncé. Elle est ma sœur de lait, a été élevée près de moi, et ne m’a jamais quittée. Son dévouement m’est acquis ; elle me sera une amie et une consolation dans l’existence retirée que je me propose de mener ; mais elle est incapable de préparer ma fuite, non pas par défaut d’intelligence, mais par ignorance. Je suis donc réduite à mes propres forces, et elles sont nulles, mon cher docteur.

— Cette absence de confidents est plutôt est un avantage qu’un désavantage, madame ; on peut être trahi par les confidents les plus dévoués, il suffit d’un mot, d’un geste imprudent souvent, pour révéler les choses que l’on croit ainsi mieux dissimuler, et amener, par excès de zèle, d’irréparables malheurs ; croyez-moi donc, madame, gardez votre secret ; n’ayez d’autre complice que vous-même.

— En effet, cela est préférable, mais comment faire ?

— C’est ce dont nous allons convenir ensemble, madame ; ainsi, par exemple, je crois qu’au lieu de chercher bien loin le moyen de sortir sans être aperçue, vous devriez tout simplement user de celui que votre mari vous a indiqué lui-même ?

— M’évader par la porte secrète et l’excavation du bord de l’eau ?

— Oui, madame ; voici pourquoi : votre mari vous croit scellée à jamais dans la fosse, au fond de laquelle il vous a jetée. En accomplissant cette nuit, par exemple, l’enlèvement qu’il a pratiqué lui-même la nuit passée, et cela dans des conditions identiques, c’est-à-dire les verrous poussés à la porte, le lit sans être défait, la lampe laissée allumée, et toutes choses demeurées en place dans votre chambre, votre disparition mystérieuse produira demain l’effet qu’elle eût produite aujourd’hui, si vous n’étiez pas revenue ; votre mari sera un des premiers avertis, soit par ses espions, s’il en a, soit par les journaux, car le scandale sera grand. Ainsi que je vous l’ai dit, une personne de votre rang ne disparaît pas sans que la rumeur soit grande. Votre mari s’affermira ainsi dans la conviction que vous êtes morte, car mieux que personne il sait comment vous aurez été enlevée et les suites de cet enlèvement. Cette conviction de votre mari deviendra pour vous une garantie de sécurité. Comment pourrait-il essayer des recherches, ayant la certitude qu’elles n’aboutiraient pas ? Vous pourrez ainsi vivre tranquille dans la retraite que vous aurez choisie, sans craindre des persécutions devenues impossibles.

— Vous oubliez une chose importante, docteur ; une date qui donnera l’éveil à mon mari : il y aura une différence de vingt-quatre heures entre mon enlèvement et ma disparition ?

— En effet, ces vingt-quatre heures existeront, mais pour vous seule, madame.

— Comment cela, docteur ?

— Depuis hier, excepté votre camériste, personne de votre maison ne vous a vue ?

— C’est vrai. Mais hier, en rentrant, j’ai pris du thé ; ce matin, je me suis fait servir mon chocolat. Mais, pardon, j’y songe, ce thé et ce chocolat, Clairette les fait elle-même, dans la salle à manger, au moyen d’appareils à esprit-de-vin ; le plus souvent les autres domestiques l’ignorent ; mais vous êtes ici en ce moment, docteur, votre visite ne saurait être dissimulée.

— Ne vous donnez pas la peine de vous préoccuper de toutes ces bagatelles, madame, votre mari prendra cette différence de date pour une erreur commise par les journaux ; il en sera heureux, parce qu’elle l’aidera à établir l’alibi dont il a besoin ; il se fera donc une arme de cette différence de date, au lieu de s’en inquiéter ; de cette façon tombent toutes les présomptions que l’on pourrait soulever contre lui à cause du bâtiment mystérieusement paru hier à l’embouchure de la Nivelle, de l’embarcation qu’il a expédiée à terre. Il est constaté que ce navire s’est remis en route à deux heures du matin, après le retour de son embarcation ; donc il ne sera plus là, aujourd’hui, lorsque vous partirez ; de là une augmentation de ténèbres dans cette affaire.

Il y eut un court silence.

— Donc, reprit le docteur après un instant, ne vous cachez pas, madame ; il importe, au contraire, que vos domestiques vous voient ; soyez gaie, reposée, comme si rien ne s’était passé et ne devait se passer ; et ce soir, à huit heures, après vous être enfermée chez vous, descendez par la porte secrète et rendez-vous dans l’excavation.

— Ainsi ferai-je, cher docteur, je vous remercie.

— Êtes-vous brave, madame ? demanda le médecin en souriant.

— Je suis très brave, répondit-elle sur le même ton, j’ai été élevée par mon père, presque comme un homme, habituée dès mon enfance à faire de la gymnastique, à monter les chevaux les plus fougueux avec et sans selle, à tirer l’épée et le pistolet et chasser à courre dans nos belles forêts de l’Île-de-France, système d’éducation dont le résultat a été de me donner une vigueur très rare chez une femme de ma condition, et peut-être un peu trop de hardiesse dans mon regard et mes allures, malgré tous mes efforts pour qu’il n’en soit pas ainsi. Mon père se plaisait surtout à me voir revêtue du costume masculin, qui, prétendait-il, m’allait fort bien, et à me faire accomplir ainsi de véritables tours de force d’équitation ; il m’avait même fait apprendre à nager ; ce système d’éducation bizarre avait été indiqué et recommandé à mon père par le célèbre docteur Dubois, afin de combattre des symptômes de phthisie qui apparaissaient en moi. Ma pauvre mère est morte toute jeune de la poitrine, et l’on craignait avec raison que je ne fusse atteinte de cette horrible affection. Vous voyez, cher docteur, que l’illustre praticien ne s’était pas trompé et que, grâce à ces moyens violents, ma santé est redevenue excellente.

— En effet, madame, la cure a été radicale, répondit le docteur en souriant ; il est bien heureux aujourd’hui, pour vous, que l’on vous ait donné cette éducation excentrique ; à part la santé qu’elle vous a rendue, elle vous sera maintenant d’un très grand secours pour opérer votre évasion, donner le change et égarer les recherches que l’on tenterait de faire.

— Comment cela, docteur ? fit-elle curieusement.

— Avez-vous des vêtements d’homme, ici, à Saint-Jean-de-Luz.

— Certes, mon cher docteur ; j’en ai deux ou trois malles pleines ; mais, depuis mon mariage, c’est-à-dire depuis quatre ans, je n’ai jamais eu occasion de revêtir ces habits d’un autre sexe, sauf une fois à Paris, pour assister à un bal masqué donné pendant le carnaval par la duchesse de Chaufontaine, où je me suis rendue, en page Henri III.

Et elle soupira.

— Vous avez des habits d’homme ? Tant mieux ; ils vous serviront cette nuit. Maintenant, permettez-moi de vous donner quelques renseignements indispensables pour dissimuler votre fuite.

— Parlez, mon bon docteur, je vous écoute.

— Vous connaissez bien les environs, n’est-ce pas ?

— Oui, à dix lieues à la ronde, je les ai souvent parcourue à cheval et en voiture ; je ne crains donc pas de m’égarer.

— Très bien ; alors cela marchera tout seul.

— Voyons, voyons, fit-elle avec insistance.

— Je ne puis reparaître ici aujourd’hui, madame ; revenir serait une grave imprudence.

— C’est vrai.

— Dès que vous vous serez enfermée chez vous, vous vous habillerez en homme, en ayant soin de cacher votre admirable chevelure blonde sous une perruque brune ; vous jetterez quelques vêtements de rechange dans une valise que vous emporterez avec vous, vêtements d’homme, bien entendu ; puis vous sortirez par l’issue secrète, vous vous rendrez, votre valise sous le bras, à l’endroit où la nuit passée j’ai caché mon cabriolet ; un cheval tout sellé vous attendra attaché à un arbre. Retrouverez-vous bien la place ?

— Oui, docteur, soyez tranquille.

— Vous vous mettrez en selle, et vous tournerez la ville sans y entrer, pour gagner Bayonne, c’est une course de quatre lieues et demie à faire en pleine nuit.

— Je la ferai, docteur.

— Bon ! je vois que vous êtes bien résolue ?

— Oh ! oui, docteur, croyez-le.

— Sous la selle du cheval, il y aura un portefeuille contenant un passe-port ; où comptez-vous vous rendre, madame.

— À Paris, docteur, c’est là où il est, je crois, le plus facile de se cacher.

— En effet, madame, on se cache mieux dans une foule que dans un désert ; allez donc à Paris, madame ; seulement n’y allez pas directement. Parlez-vous l’espagnol ?

— L’espagnol, l’italien, l’anglais et l’allemand, docteur ; je parle ces diverses langues aussi couramment que le français.

— De mieux en mieux ; votre passeport sera espagnol vous serez un jeune homme appartenant à une famille riche de Burgos se rendant à Tours pour faire visite à des parents fixés dans ce pays. À Tours vous ferez viser votre passeport pour Bourges ; de Bourges vous vous rendrez à Orléans, et enfin, de cette dernière ville, vous vous dirigerez sur Paris ; vos traces seront ainsi perdues au cas peu probable où des recherches seraient tentées.

— Je suivrai fidèlement cet itinéraire, docteur ; mais pourquoi un passeport espagnol.

— Parce que, madame, répondit-il avec un sourire un peu ironique, en France la qualité d’étranger est fort respectée et nul ne s’avisera de vous chercher noise. À Bayonne, vous descendrez à l’hôtel de Paris, c’est le premier de la ville et dans lequel descendent tous les Espagnols de condition. Là vous me trouverez, vous attendant ; si je ne puis y être, il faut tout prévoir, mon fils y sera et il vous indiquera les dernières mesures de précaution que vous aurez à prendre.

— Merci mille fois, cher docteur. Il ne me reste plus qu’une demande à vous adresser.

— Je suis à vos ordres, madame.

— Je vous ai dit que cette jeune fille que vous avez vue est ma sœur de lait, que je pouvais me fier à elle ; vous vous en souvenez, n’est-ce pas ?

— Parfaitement, madame. Vous désirez l’emmener avec vous, n’est-ce pas ? dit-il avec bonhomie.

— Oui, si cela est possible, docteur ?

— Vous pouvez compter sur son dévouement ?

— Entièrement. Je vous l’ai dit.

— Alors, il faut qu’elle parte avant vous, dans une heure, si c’est possible. Comment se nomme-t-elle ?

— Claire Martin.

— C’est bien ; elle recevra dans une heure une lettre qui l’appellera dans son pays pour affaire pressante ; où est-elle née ?

— À Chaville, près Versailles.

— Parfait ; elle aura soin de laisser voir sa lettre. Vous lui ferez son compte et elle partira aussitôt pour Bayonne, où elle vous attendra dans le faubourg du Saint-Esprit, à l’hôtel du Grand-Cerf ; seulement, madame, faites-lui bien sa leçon ; une erreur, si minime qu’elle fut, pourrait amener de regrettables complications.

— Oh ! je serai prudente, cher docteur, j’ai un trop grand intérêt à ne pas échouer, pour ne pas suivre vos instructions à la lettre.

— Maintenant, madame, je vous demande la permission de me retirer ; j’ai tout à préparer pour votre fuite, et il est près de midi.

— Allez donc, mon bon docteur, je ne vous retiens pas, quelque désir que j’aurais de vous garder ; au revoir, à l’Hôtel de Paris.

— Moi, ou mon fils, madame ; il peut survenir tel événement qui m’empêche de me trouver en personne à ce rendez-vous ; mais je vous réponds, malgré sa jeunesse, de mon fils comme de moi même.

— Oh ! je le sais, docteur.

M. d’Hirigoyen prit respectueusement congé de la marquise et sortit.

Demeurée seule, la jeune femme resta un instant plongée dans le monde de réflexions qui bouillonnaient, à le faire éclater, dans son cerveau ; mais se redressant soudain, elle sonna.

Clairette entra aussitôt.

La marquise la fit asseoir près d’elle, et sans entrer dans aucun détail compromettant, elle lui fit part de ce avait été convenu avec le docteur, à propos de son voyage à Bayonne, et de la lettre que la fillette allait recevoir, afin qu’elle jouât bien son rôle devant les autres domestiques ; elle termina en lui disant :

— Une affaire importante, qui me retiendra assez longtemps, exige ma présence à Bayonne ; je ne veux pas que l’on sache où je vais, et pourquoi je m’absente. Je sortirai de mon côté, comme pour me promener hors de la ville et j’irai te rejoindre là-bas ; demain une lettre que j’adresserai à mon notaire de Saint-Jean-de-Luz, lui ordonnera de congédier tous les domestiques, sauf le concierge, et de fermer la maison ; tu m’as bien comprise ?

— Oh ! oui, madame, répondit-elle vivement ; vous n’avez pas besoin de me recommander le silence ; je serai muette, je vous le promets.

Le fillette se retira la joie dans le cœur.

La marquise s’occupa immédiatement de mettre tout en ordre dans ses tiroirs.

Madame de Garmandia enleva la plus grande partie de sa correspondance, et surtout certains papiers d’une haute importance, qui, en cas d’événements imprévus, lui seraient fort utiles pour se défendre contre son mari. Elle fit une liasse de tous ces papiers, les mit à part, et elle sortit tous ses écrins, les posa sur une table et les ouvrit.

La marquise possédait de magnifiques parures de toutes sortes, et une quantité de diamants d’une très grande valeur. La plus grande partie de ces parures et la totalité de ces diamants lui venaient de sa mère. C’étaient des bijoux de famille inconnus de son mari, parce qu’elle ne s’en parait jamais. La marquise jeta dans un sac de velours tous ces écrins pêle-mêle, décidée à les emporter avec elle, certaine que son mari, ignorant leur existence, ne les chercherait pas.

Quant aux autres bijoux, ceux achetés par son mari depuis son mariage, elle les abandonna sans regret, broches, colliers, bracelets, boucles d’oreilles, etc. Il y en avait environ pour une centaine de mille francs. Si le marquis les trouvait, ce qui ne manquerait pas d’arriver, ce serait une bonne aubaine pour lui, car la somme était ronde. Quant à ses alliances, la marquise en avait deux : elle les portait à tour de rôle ; elle les emporta. Voici pourquoi ces deux alliances : Un jour, la marquise perdit ou crut perdre son alliance ; craignant d’être grondée par son mari, elle se hâta d’en faire faire une seconde, identiquement pareille ; mais lorsque le bijoutier lui remit cette seconde alliance, la marquise avait retrouvé la première qui n’était qu’égarée ; elle ne dit rien à son mari et conserva les deux alliances.

Ses papiers et ses bijoux mis de côté, la marquise passa dans son cabinet de toilette, afin de préparer les vêtements masculins qu’elle désirait emporter et ceux qu’elle se proposai de mettre ; mais, comme tout ce qu’elle comptait conserver n’aurait pas tenu dans une simple valise, la marquise plaça les papiers, les bijoux et les vêtements masculins dans une grande malle, et elle les recouvrit avec des robes, des châles de l’Inde auxquels elle tenait beaucoup, de magnifiques dentelles, des fourrures et des manteaux ; Clairette emporterait avec elle cette énorme malle, comme lui appartenant ; de cette façon la marquise pourrait à sa guise prendre le costume masculin ou les vêtements féminins, sans être contrainte à des achats d’un prix considérable et qui éveilleraient peut-être l’attention.

La marquise achevait de fermer la malle lorsque Clairette entra riant et pleurant à la fois, et tenant à la main une lettre ouverte.

Quelques minutes auparavant, un de ces messagers, comme il en existe encore au pays basque, était arrivé à l’hôtel, avait demandé la jeune fille au concierge, et lui avait remis une lettre très pressée. Lorsque la fillette arriva, plusieurs domestiques de l’hôtel se trouvaient dans la loge ; Clairette décacheta la lettre devant eux, escamota adroitement un petit papier qu’elle contenait, puis après avoir lu la lettre avec une émotion fort bien jouée et qui fixa sur elle l’attention générale, elle la relut à haute voix.

Cette missive avait douze jours de date ; elle annonçait à Clairette qu’un oncle qu’elle n’avait jamais eu venait de mourir après une courte maladie, lui léguant en toute propriété sa maison de Chaville, avec tous ses meubles et cinq vaches laitières. Qu’elle devait, aussitôt après la réception de la lettre, partir pour aller prendre possession de cette petite fortune, si elle voulait éviter des embarras et des ennuis. La lettre était signée d’une façon presque illisible par un notaire de Versailles. Elle contenait un bon de cent francs sur la poste pour frais de voyage, mais la jeune fille devait partir sans perdre une minute. Le bon de cent francs convainquit les domestiques de la réalité du fait. Tous félicitèrent chaleureusement la jeune fille et l’engagèrent à demander son congé à sa maîtresse et à partir le jour même.

— On ne plaisante pas avec les héritages, dit sentencieusement le maître d’hôtel, qui était l’homme sérieux de la réunion.

La jeune fille pleura, fit des difficultés ; enfin elle se rendit à l’opinion générale. En somme, elle joua son rôle en actrice consommée ; tous les assistants furent dupes de sa petite comédie.

Le papier si adroitement escamoté par la jeune fille contenait des instructions détaillées sur ce qu’elle devait faire.

La comédie continua entre la maîtresse et la soubrette enfin elle se décida à partir ; la marquise lui remit une jolie somme d’argent, lui fit cadeau de quelques robes, jupons, fichus, etc., et la fillette fit ses malles avec celle que sa maîtresse lui confiait, cela faisait trois.

Une fois bien entendu qu’elle partait, elle se hâta de faire ses préparatifs ; une voiture partait à trois heures pour Bayonne, il fallait en profiter ; le concierge alla retenir une place, et un domestique, chargeant les bagages sur une brouette, les transporta au bureau de la voiture, qui n’était qu’à quelques pas, les fit enregistrer, et surveilla leur chargement.

Le moment du départ arrivé, la marquise accompagna, jusqu’au perron, Clairette, qui pleurait à chaudes larmes d’être obligée de se séparer de sa maîtresse. Celle-ci l’assura que, dès que son mari serait de retour de son voyage, elle irait passer l’hiver à Paris, qu’elle la reverrait, et que, si elle ne se trouvait pas heureuse, elle la reprendrait à son service, ce qui fit grand plaisir à la jeune fille.

Tous les domestiques furent complètement dupes de cette scène, jouée avec une rare perfection.

Enfin, la jeune fille partit, non pas sans se retourner plusieurs fois, les larmes aux yeux.

La marquise paraissait très affectée du départ de sa camériste. Avant d’entrer dans son appartement, elle dit au maître d’hôtel :

— Monsieur Antoine, chargez-vous, je vous prie, de me trouver pour demain une femme de chambre ; tâchez, autant que possible, qu’elle soit convenable et au fait du service.

Le maître d’hôtel s’inclina respectueusement, et la marquise rentra dans son appartement.

Au dîner, la marquise mangea de bon appétit. Elle renouvela au maître d’hôtel sa recommandation à propos d’une femme de chambre, donna quelques ordres au sujet de visites que le lendemain elle comptait faire dans les châteaux des environs, et, se sentant un peu fatiguée, elle se retira chez elle.

Il était sept heures et demie du soir.