Les Peaux-Rouges de Paris (Aimard)/I/VI

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VI

SUITE ET COMPLÉMENT DU PRÉCÉDENT CHAPITRE


La marquise se hâta de pousser les verrous.

— Enfin ! s’écria-t-elle, en levant les yeux au ciel, je vais donc être libre !

Elle alla s’agenouiller sur son prie-Dieu et fit une courte, mais fervente prière.

Ce devoir religieux accompli, elle songea à sa toilette ; tous ses préparatifs étaient terminés, sa valise fermée elle n’avait plus qu’à s’habiller ; il lui restait une demi-heure, c’était juste le temps qu’il lui fallait.

Elle commença par se brunir le visage et lui donner cette teinte un peu olivâtre, qui distingue les Espagnols des provinces méridionales ; elle se noircit les sourcils, ombra légèrement sa lèvre supérieure et, après avoir soigneusement aplati son opulente chevelure blonde, elle ajusta par dessus une perruque de cheveux noirs, fins et bouclés ; puis elle acheva de se grimer, c’est-à-dire de se faire une tête, ainsi que disent les acteurs dans leur argot de théâtre.

Sans doute, la marquise avait une certaine habitude de ce grimage, car elle réussit complètement ; son mari lui-même ne l’aurait pas reconnue.

Ce premier travail terminé, elle s’habilla.

Le costume qu’elle avait choisi était un vêtement de cheval : culotte de peau de daim, bottes molles armées d’éperons d’argent et montant au-dessus du genou, gilet de chasse fermé au cou, col renversé, cravate de soie noire à la Colin, redingote de chasse et chapeau mou en feutre gris, à larges bords.

Ainsi vêtue, la marquise était adorable ; grande et svelte comme elle était, elle paraissait vingt ans, et semblait un jeune homme, assez espiègle et mauvais sujet, échappé récemment des bancs du collège ; elle s’était en outre précautionnée d’un épais et large manteau espagnol, et d’une paire d’excellents pistolets ; dans sa valise, elle avait placé deux mignons revolvers à six coups de Devisme.

Après avoir bruni ses mains, elle mit des gants de peau de daim, jeta son manteau sur ses épaules, prit sa cravache et regarda la pendule.

Huit heures allaient sonner ; tout à coup l’échappement du timbre fit un bruit sec, l’heure sonna.

La marquise tressaillit.

— Huit heures déjà, murmura-t-elle.

Elle promena un regard mélancolique tout autour de la chambre.

— Il faut abandonner tout cela, sans espoir de retour, reprit-elle. Hélas ! j’aurais pu être si heureuse ? Pourquoi la fatalité en a-t-elle ordonné autrement ? Quelle va être ma vie maintenant ?

Un sanglot lui gonfla la gorge.

— Je suis morte ; je n’existe plus pour le monde… mon Dieu ! mon Dieu ! qu’ai-je donc fait pour tant souffrir ?… avais-je donc mérité d’être liée pour la vie à un tel monstre !…

Mais après un instant de silence, elle releva fièrement la tête, jeta un regard assuré autour d’elle, et d’une voix ferme elle reprit :

— Il faut partir ! assez de faiblesse : adieu à la vie passée, aux douleurs, aux tortures !… Salut à l’existence nouvelle ! à l’avenir calme, reposé, heureux ! Adieu ! et qu’il soit maudit celui qui m’a perdue ! Allons !

Elle fit jouer, d’une main qui ne tremblait plus, le ressort de l’issue secrète, ramassa la lanterne, l’alluma ; puis, se chargeant de sa valise, elle sortit, referma la porte dérobée, et commença à descendre lentement l’escalier en spirale.

Tout son courage lui était revenu ; sa prunelle dilatée lançait une flamme sombre : un sourire amer plissait les commissures de ses lèvres ; tout en descendant, elle se souvenait de son enlèvement de la veille, des angoisses qui lui tordaient le cœur tandis que, bâillonnée et jetée comme un paquet sur les épaules du farouche matelot, elle allait, guidée par son mari, qui marchait insoucieux en avant, le falot à la main et le cigare aux lèvres, sans même paraître entendre les gémissements de sa victime et le bruit de sa tête rebondissant contre les angles de la froide muraille.

Enfin elle posa le pied sur le sol du souterrain.

Là ses bourreaux avaient fait halte un instant ; le matelot l’avait brutalement laissée tomber à terre, pour boire un long coup d’eau-de-vie à sa gourde, qu’il avait passée ensuite à son chef, qui, lui aussi, avait bu sans même jeter un regard de pitié sur la malheureuse, râlant et se tordant à ses pieds.

Tous ces souvenirs si récents revenaient en foule à l’esprit de la marquise et la raffermissaient dans sa résolution ; d’ailleurs eût-elle voulu revenir en arrière, que cela ne lui eût été plus été possible, il était trop tard. Il lui fallait marcher en avant quand même.

Elle s’engagea résolument dans le souterrain. En quelques minutes, elle atteignit la muraille de granit ; elle fit jouer le ressort, jeta la lanterne, passa et referma derrière elle la muraille.

Tout était fini !

Elle était maintenant en pleine campagne.

La marquise s’orienta, et après quelques secondes d’hésitation, malgré les ténèbres épaisses dont elle était entourée, elle se lança à travers les buissons. Bientôt elle atteignit l’endroit où le cheval devait l’attendre. Il était là, attaché à un arbre, les naseaux et la bouche comprimés avec un mouchoir, de façon à ce que, sans que sa respiration fut trop gênée, il lui fût impossible de hennir.

La jeune femme détacha le cheval et l’amena sur la route. C’était une bête magnifique et vigoureuse. Les harnais étaient riches. La marquise fouilla sous la selle, prit le portefeuille et le serra dans sa poche. Le cheval avait des fontes garnies de pistolets. Le docteur avait pensé à tout.

La marquise fut émue de tant de sollicitude, de la part de cet homme qu’elle ne connaissait que depuis quelques heures, mais qui s’était révélé à elle en lui sauvant la vie, et lui témoignant un dévouement à toute épreuve, sans même s’informer si elle avait mérité la haine de son bourreau, ou si elle était véritablement innocente, comme elle le prétendait.

— Mon Dieu, murmura-t-elle, tous les hommes ne sont donc pas des lâches et des misérables ?

Elle attacha solidement sa valise derrière la selle, réunit les rênes, et d’un bond léger et élégant à la fois, qui dénotait une connaissance approfondie de l’équitation, elle se mit en selle. Le froid était vif et piquant ; la jeune femme s’enveloppa avec soin dans les plis de son manteau, lâcha la bride, et, sans autre excitation, le vaillant animal qu’elle montait partit d’un trot allongé à faire quatre lieues à l’heure.

La marquise contourna la ville, ainsi que le docteur le lui avait recommandé, et rejoignit la route de Bayonne à un quart de lieue à peu près.

Dès qu’il eut atteint la grande route, le cheval fila avec une rapidité nouvelle, secouant la tête, grondant, et faisant voler autour de lui des flots d’écume ; il avait le trot d’une douceur extrême ; il semblait se balancer en cadence sur ses sabots, qui frappaient régulièrement le sol, dont ils faisaient, de ci, de là, jaillir des étincelles.

Maintenant, le sort en était jeté ; tout lien était rompu entre elle et le passé ; la marquise le comprenait, elle ne songeait plus qu’à l’avenir. D’ailleurs, son parti était définitivement pris. Après quelques instants, emportée par ces élans de jeunesse qu’elle ne pouvait comprimer, elle se laissa entraîner dans le doux pays des rêves ; bientôt il lui sembla qu’un abîme infranchissable était creusé entre le passé et le présent. Elle se surprit même à fredonner entre ses dents un refrain d’opéra, avec cette insouciance de ses vingt ans, âge heureux où les plus poignantes douleurs glissent sur l’âme, qu’elles froissent pendant un temps plus ou moins court, mais sur laquelle elles ne laissent pas d’empreintes réelles.

D’ailleurs, la marquise était riche, très riche même, libre comme l’air qu’elle respirait, après avoir été pendant si longtemps cruellement esclave. Tout était sourire en avant, tout était pleurs en arrière.

Elle poussait gaiement en avant, et pour la première fois peut-être, depuis son mariage, elle se trouvait heureuse !

Il n’était pas encore neuf heures. Parfois notre cavalière croisait un routier, ou un paysan regagnant son chaume, après la journée faite, et qui lui criait au passage le salut basque :

Gaû hon, Jaunà ! — Bonne nuit, monsieur !

Elle répondait gaiement en grossissant sa voix si harmonieusement timbrée :

Gaû hon, milesker ! — Bonne nuit, merci.

Et elle passait en caressant et flattant de sa douce main l’encolure de son cheval, qui se redressait joyeusement tout en pressant le pas.

Bientôt la marquise vit briller devant elle les lumières des maisons de Bayonne, Bayonne la pucelle, comme elle se nomme orgueilleusement et avec raison. En effet, depuis que Charles VII l’enleva aux Anglais, elle a été quatorze fois assiégée sans jamais être prise ; peu de places fortes peuvent en dire autant.

Le quart avant neuf heures sonnait au moment où notre cavalière passait devant la sentinelle et pénétrait dans la ville.

Elle avait accompli en cinquante-cinq minutes, sans user de l’éperon ou de la cravache, un trajet de quatre lieues et demie ; c’était bien marcher.

La marquise connaissait Bayonne de longue date, et savait parfaitement la direction à suivre pour gagner l’hôtel de Paris, dans lequel elle s’était arrêtée deux ou trois fois.

Lorsqu’elle arriva devant la porte de l’hôtel, deux hommes, qui causaient ensemble, s’approchèrent d’elle et la saluèrent. Dans l’un d’eux, le plus âgé, elle reconnut au premier coup d’œil le docteur d’Hérigoyen.

Buenas noches, don Luis, lui dit le docteur en espagnol. Io no to esperaba à usted tan pronto ; à hecho usted un buen viaje ? — Bonne nuit, don Luis, je ne vous attendais pas d’aussi bonne heure, avez-vous fait un bon voyage ?

Muy bueno, mil gracias, senor. — Très bon, mille grâces, monsieur, répondit la jeune femme en sautant à terre, en écuyer expérimenté, et jetant la bride à un garçon d’écurie, qui emmena aussitôt le cheval.

Tenga usted gran cuidado de mi caballo, dit la marquise au valet d’écurie, — ayez grand soin de mon cheval.

Queda se usted quieto, senor caballero. — Soyez sans inquiétude, seigneur cavalier — répondit le valet, avec un salut.

Malgré la perfection avec laquelle ces différentes phrases furent prononcées par la marquise, comme le lecteur peut fort bien ne pas comprendre la langue admirable de Cervantès, bien que la conversation continuât en espagnol, nous nous bornerons à en donner la traduction.

— Mon cher don Luis, reprit le docteur, je me suis entièrement conformé aux instructions contenues dans la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire ; vos bagages sont arrivés, cette après-dînée ; j’ai retenu pour vous une chambre avec un cabinet y attenant, et dans lequel se trouve un lit pour votre domestique.

— Je suis confus de vous avoir donné tant de tracas, mon cher docteur, répondit le pseudo don Luis, en jetant un regard de côté sur son domestique, dans lequel il reconnut Clairette de brune devenue blonde, et dont la mine paraissait plus mutine et plus espiègle encore sous son costume masculin, — entrons, reprit le docteur, le souper nous attend.

Les trois hommes, dont deux femmes, pénétrèrent dans la cour de l’hôtel encombrée de voitures et de charrettes dételées ; le maître de l’hôtel s’avança cérémonieusement au-devant de son nouveau voyageur, qu’il salua dans le plus pur castillan.

À Bayonne, on parle au moins autant les langues basques et espagnoles que le français. Don Luis répondit poliment à la bienvenue courtoise que lui souhaitait l’hôtelier.

— À propos don Luis, comptez-vous toujours partir demain ? demanda le docteur.

— Oui, à mon grand regret, répondit celui-ci, mais vous savez combien il est important pour moi de continuer mon voyage, et d’arriver promptement à Tours.

— C’est juste ; donnez votre passeport à monsieur, il le fera viser demain matin par le consul espagnol. Mais, j’y songe ; vous ne pouvez continuer votre voyage à cheval ; il vous faudrait une chaise de poste ?

— C’est vrai ; quel contre-temps ! s’écria le jeune homme.

— Ne vous inquiétez pas de cela, monsieur, dit vivement l’hôtelier. J’ai ici sous ma remise une berline qui, je crois, fera votre affaire, et que je vous donnerai presque pour rien ; je l’ai achetée quatre cents francs à un voyageur dont les finances étaient un peu basses ; je vous la céderai pour cinq cents francs ; elle est presque neuve et d’une solidité à toute épreuve.

Le docteur fit un geste d’intelligence à la marquise, geste aussitôt saisi par elle.

— Allons voir cette merveille ! s’écria-t-elle vivement.

— Ne vous donnez pas cette peine, dit l’hôtelier, on va l’amener ici.

Il donna un ordre à un valet, et au bout de cinq minutes, la berline, sortie de la remise, était amenée par les brancards devant l’hôtelier ; on prit des lanternes et on examina la voiture.

Par hasard, l’hôtelier avait dit vrai, la voiture était solide et presque neuve.

— Je la prends, dit la marquise après un sérieux examen, vous la mettrez sur la note, ajouta-t-elle en riant.

— À quelle heure voulez-vous les chevaux de poste, monsieur ?

— À midi, s’il est possible.

— À midi la voiture sera attelée et vous attendra.

— Maintenant, allons souper, vous savez, don Luis, qu’il faut que je retourne chez moi.

— Comment, cette nuit ?

— Bah ! ce n’est qu’une promenade, Bajazet me ramènera en dansant ; êtes-vous content de lui !

— C’est une bête admirable, un véritable barbe.

— À la bonne heure, je vois que vous vous connaissez en chevaux ; mais nous voici chez vous, entrons, s’il vous plaît ?

Tout en causant, ils avaient monté le premier étage d’un large escalier de pierre, et s’étaient arrêtés devant une porte ayant un numéro 2 peint en blanc sur un de ses panneaux.

Les voyageurs entrèrent dans une grande pièce, assez convenablement meublée, et au milieu de laquelle se trouvait une table ronde, sur laquelle le couvert était mis pour deux personnes. Selon la coutume espagnole, tous les plats composant le souper étaient sur la table, posés sur des réchauds.

— Mon domestique servira, dit don Luis au valet qui les avait suivis, en portant la valise.

Le valet salua et se retira. Derrière lui, la marquise poussa les verrous de la porte.

— Nous voici enfin chez nous, dit-elle gaiement ; ajoute un couvert, mignonne, et mets-toi à table avec nous.

La jeune fille obéit sans se faire autrement prier ; d’ailleurs, ce n’était pas la première fois que sa maîtresse la faisait asseoir à table à son côté.

— Maintenant que nous sommes seuls, et que nous ne craignons pas les importuns, causons, dit le docteur en servant la marquise.

— Causons ; je ne demande pas mieux, répondit-elle.

— Comment tout s’est-il passé là-bas ?

— Très bien ! J’ai ordonné de m’arrêter pour demain une femme de chambre, et j’ai donné certains ordres pour des visites que je compte faire dans les châteaux voisins, dit-elle en riant ; de sorte que les domestiques n’ont aucuns soupçons, et qu’ils me croient en ce moment endormie dans ma chambre à coucher.

— Très bien ; rien ne se découvrira avant demain vers midi ; voilà pourquoi il faut que je rentre ce soir chez moi, afin d’établir un alibi ; vous n’avez rencontré personne sur la route ?

— Quelques rouliers ou paysans qui m’ont crié : « Bonne nuit ! »

— Vous croyez qu’ils ne vous ont pas reconnue ?

— Comment m’auraient-ils reconnue ? Il faisait noir comme dans un four, sur cette route. Du reste, regardez-moi.

— C’est vrai ; toute reconnaissance est impossible ; quand vous êtes arrivée, ce n’est pas vous que j’ai reconnue, c’est mon cheval ; si vous aviez été à pied je vous aurais laissé passer parfaitement ; jusqu’à votre regard qui est changé.

— Tant mieux, je puis alors voyager sans crainte.

-Oh ! parfaitement. Vos amis les plus intimes, eux-mêmes, ne vous reconnaîtraient pas. Permettez-moi, madame, de vous adresser à présent une question. Vous êtes-vous munie d’argent de poche ?

— J’ai dix mille francs en billets de banque dans mon portefeuille.

— À la bonne heure. Avec ce viatique, on peut faire le tour du monde. Il serait important que je vous tinsse au courait de ce qui se passera à Saint-Jean-de-Luz, madame ?

— Aussitôt arrivée à Paris, je vous écrirai, mon cher docteur, et je vous donnerai mon adresse.

— Bien. De cette façon, vous serez prévenue, et vous prendrez vos précautions en conséquence.

— Je ne sais vraiment pas comment je pourrai jamais m’acquitter envers vous.

— Bah ! qui sait ? Mais ne parlons pas de cela en ce moment. Voici deux autres passeports, un anglais, l’autre allemand. Peut-être aurez-vous besoin de changer de nationalité. Ces passeports sont parfaitement en règle ; vous pouvez vous en servir en toute assurance, le cas échéant. Oh ! à propos, vous vous nommez don Luis Paredès de Ochoa, n’oubliez pas ce nom.

— Don Luis Paredès de Ochoa, très bien, je m’en souviendrai.

— C’est tout ce que j’avais à vous dire, madame ; il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une bonne réussite.

— Un instant encore, je vous en prie, docteur ; j’ai, moi, quelque chose à vous dire.

— Vous savez que je me suis mis à vos ordres, madame.

— Oui, mon cher docteur, grandement et noblement, ce dont je ne vous serai jamais assez reconnaissante ; et cela sans me connaître autrement que de nom, et sans savoir qui j’étais et si je méritais votre généreuse protection.

— Madame…

— Je sais tout ce que vous allez me dire, mon bon docteur, interrompit-elle en souriant ; mais nous allons nous quitter dans quelques minutes, et cela peut-être pour bien longtemps. Qui sait quand nous nous reverrons ? Je ne veux pas me séparer de vous, mon cher docteur, en vous laissant dans cette ignorance ; ma dignité exige que vous me connaissiez comme je me connais moi-même.

Retirant alors de sa poche de côté un manuscrit assez volumineux, roulé et attaché par une faveur bleue :

— Prenez ce manuscrit, docteur, continua-t-elle en le lui présentant, c’est mon journal de jeune fille, depuis l’âge de quatorze ans, écrit chaque soir, et rapportant les événements de chaque jour ; mes pensées, mes joies, mes douleurs ; il a été continué sans interruption, jusqu’à aujourd’hui ; tout y est, le bien comme le mal, rapporté avec la plus entière franchise ; mon bon et digne père m’avait fait prendre cette habitude ; il me disait que cela me rendrait meilleure ; lorsque vous aurez lu ce journal, vous me jugerez ; j’ai l’espoir que vous ne me trouverez pas indigne de la protection que vous m’avez accordée, et des services que j’ai reçus de vous.

En parlant ainsi d’une voix émue, la marquise s’était laissée aller à l’émotion qu’elle éprouvait ; elle avait les yeux pleins de larmes.

— Oh ! madame répondit noblement le docteur en repoussant doucement le rouleau de papier que lui présentait la marquise, je n’ai aucun droit à m’immiscer ainsi dans vos secrets de jeune fille et de jeune femme ; tout honnête homme à ma place se serait conduit comme je l’ai fait ; reprenez, je vous prie, ce manuscrit, que je ne saurais accepter.

— Permettez-moi d’insister, mon bon docteur, reprit la marquise avec un mélancolique sourire ; vous ne m’avez pas bien comprise parce que sans doute je me suis mal expliquée. Pardonnez-moi ; ma pauvre tête, après les chocs affreux que j’ai reçus, n’est pas encore bien solide et mes idées bien nettes. Si je vous prie de lire mon journal de jeune fille, c’est plus pour moi que pour vous, docteur ; il y a beaucoup d’égoïsme dans mon fait, continua-t-elle en souriant. Nul ne peut prévoir ce que l’avenir cache dans les plis de son mystérieux manteau, moi, moins encore que personne, à cause de la situation singulière dans laquelle je me trouve jetée. Vous êtes aujourd’hui mon seul ami, cher docteur ; c’est à vous seul que, dans les embarras où je me trouverai peut-être avant peu, je pourrai demander conseil.

Si vous ne connaissez pas ma vie passée, si vous ignorez les événements qui m’ont jetée dans l’abîme où je suis tombée malgré moi, dit la marquise avec insistance, comment vous sera-t-il possible, malgré votre vif désir de m’être utile, de me donner des conseils profitables, et de me venir ainsi en aide ? Ne refusez donc pas de prendre ce papier. Vous voyez qu’ainsi que je vous l’ai dit, c’est encore bien plutôt pour moi que pour vous que je désire que vous le lisiez !

Et elle lui tendit de nouveau le rouleau de papier, avec un charmant geste de prière.

— Il faut vous céder, madame, dit le docteur en prenant enfin le manuscrit ; mais croyez bien que je suis convaincu que ce journal ne m’apprendra rien de nouveau sur votre caractère et vos nobles sentiments.

— Je vous remercie de la bonne opinion que vous avez de moi, cher docteur je tâcherai de la justifier. J’espère que lorsque vous me connaîtrez bien, vous me continuerez vos bons conseils.

— Je serai toujours, madame, puisque vous le permettez, le plus dévoué de vos amis.

Et, retenant dans la sienne la main que la marquise lui tendait :

— Quelle imprudence, madame comment avez-vous conservé cet anneau à votre doigt. Il suffirait pour vous faire découvrir. Un jeune homme porte parfois un diamant ou une chevalière au petit doigt ou à l’annulaire de la main gauche, mais jamais il n’y porte une alliance : car c’est bien votre alliance que vous avez conservée ?

— En effet, répondit-elle en rougissant, j’ai tellement l’habitude de porter cet anneau que la pensée ne m’est pas venue de le retirer. Vous voyez, cher docteur, que mes idées ne sont pas encore très nettes.

— Ôtez-le donc sans retard. Est-ce que vous le portiez hier ?

— Certes ; ne vous ai-je pas dit, docteur, que toujours je le conservais à mon doigt ?

Le docteur sembla réfléchir.

— Quel malheur, dit-il, que je n’y aie pas pensé plus tôt !

— À quoi, cher docteur ? demanda-t-elle curieusement.

— Oh ! maintenant, le mal est sans remède ; il est trop tard ! reprit-il en se frappant le front ; comment n’ai-je pas songé à cela ?

— Expliquez-vous, je vous prie.

— À quoi bon ? À présent, cet oubli est irréparable.

— Dites toujours, docteur ; qui sait ? peut-être vous trompez-vous ?

M. d’Hérigoyen secoua deux ou trois fois la tête d’un air dépité.

— Dites, dites, je vous en prie, mon bon docteur, reprit-elle d’une voix câline.

— Vous le voulez ?

— Je le désire, docteur.

— Eh bien ! madame, la vue de cet anneau de mariage m’a fait surgir une idée que… si je l’avais eue hier, il nous aurait été facile de mettre à exécution et qui aurait encore augmenté vos chances de succès, en arrêtant net les recherches que l’on sera peut-être tenté de faire pour vous retrouver.

— Comment cela ? Je ne vous comprends pas, docteur.

— C’est une idée excessivement simple, mais ce sont toujours celles-là qui viennent trop tard. En un mot, voilà ce que nous aurions fait hier et ce que, malheureusement, nous ne pouvons plus faire aujourd’hui. J’aurais pris votre alliance et les vêtements que vous portiez alors ; j’en aurais couvert un cadavre quelconque — je sais où m’en procurer quand j’en ai besoin — et j’aurais remis ce cadavre dans la fosse dont je vous ai si heureusement sortie ; cela m’aurait été d’autant plus facile qu’en qualité de médecin j’achète souvent des corps pour servir à mes expériences. J’aurais par des moyens chimiques, hâté la décomposition de ce cadavre ; de sorte que, si par hasard — tout finit toujours par se découvrir, vous le savez — la justice avait, d’ici à quelques jours, fait une descente dans la maison hantée, et retourné la terre, elle aurait trouvé votre anneau de mariage, des débris de vêtements, un squelette de femme jeune. Votre identité aurait été ainsi légalement constatée, et de cette façon vous vous mettiez à l’abri de toutes recherches et de toutes poursuites, n’importe d’où qu’elles viennent ; mais il n’y faut plus songer ! Il est trop tard, maintenant.

En écoutant le docteur déduire ainsi froidement, et de l’air le plus tranquille, les sinistres conséquences de son idée, la marquise était devenue horriblement pâle, un frisson de terreur avait secoué tout son corps ; l’horrible scène de la veille s’était tout à coup retracée avec toutes ses effroyables péripéties devant elle.

— Oh ! mon Dieu ! je vous ai effrayée, madame ! s’écria le docteur ; maladroit que je suis, d’émettre de telles idées, devant une femme nerveuse et à peine remise de tant d’affreuses secousses !

— Ce n’est rien, rassurez-vous, docteur, dit la marquise, en buvant quelques gouttes d’eau et essayant de sourire, mais je vous avoue que, dans le premier moment, ces détails affreux m’ont malgré moi toute bouleversée.

— Pardonnez-moi, madame, je suis un niais ; je vous demande un million de pardons.

— Mais non, mais non, je trouve votre idée excellente.

— Oui, elle n’est pas mauvaise en réalité, malheureusement elle est inexécutable.

— Pourquoi donc cela ? mon bon docteur ; je ne trouve pas, moi. Ce que nous aurions fait hier, pourquoi ne le ferions-nous pas demain, par exemple ?

— À mon tour, je ne vous comprends plus, madame ?

— Vous allez me comprendre, docteur. Quelques mots suffiront. Si j’avais laissé chez moi les vêtements déchirés et souillés de terre que je portais hier, à la première descente de justice, on les aurait trouvés, ou bien ils auraient été trouvés et reconnus par mon mari lui-même, en supposant qu’il fût revenu à l’improviste. Dans un cas comme dans l’autre, mon existence aurait été établie.

— Évidemment, madame, qu’avez-vous donc fait ?

— J’ai tout simplement emporté ces vêtements, docteur, afin de ne pas laisser derrière moi ces preuves matérielles si compromettantes.

— Vous y avez songé ? Allons, dit-il en riant, les femmes seront toujours plus fortes que nous ! ainsi, vous les avez ici ?

— Dans cette grande malle que vous voyez là.

— Ah ! pour cette fois, madame, vous êtes bien véritablement sauvée ; je m’incline devant vous.

Sur un geste de sa maîtresse, Clairette ouvrit la malle, et en tira les vêtements dont la perte causait un si vif chagrin au docteur. Tout y était : robe, fichu, jupons, bas, jarretières, gants, jusqu’à la chemise et les pantoufles.

La valise fut vidée en un clin d’œil, et les vêtements en question, pliés et tassés dedans.

— Maintenant voici l’alliance, reprit la marquise en la retirant de son doigt, et la remettant au docteur.

— Le ciel vous protège ! madame. Je ne sais pourquoi j’ai le pressentiment que vous serez, d’une façon éclatante, vengée de votre bourreau.

— Je ne désire pas cette vengeance, docteur, répondit-elle tristement, il en sera ce qu’il plaira à Dieu : être délivrée pour toujours de ce monstre, est tout ce que je demande de sa toute-puissante bonté.

La conversation se prolongea jusque vers minuit ; le docteur prit avec la marquise tous les arrangements nécessaires pour communiquer facilement avec elle, chaque fois que les circonstances l’exigeraient, et qu’il surviendrait quelque incident, dont elle devrait être instruite.

Puis, après lui avoir souhaité un bon voyage, et l’avoir fortement engagée à attacher à son service un homme sûr et capable de la défendre, le docteur prit affectueusement congé de la marquise, et se sépara d’elle, comme un père le ferait d’une fille aînée.

Il monta Bajazet, à qui ces deux heures de repos avaient rendu toute sa vigueur, lui attacha la précieuse valise derrière la selle, et lâchant la bride, il prit, d’un pas relevé et qui devait le conduire rapidement chez lui, le chemin de Saint-Jean-de-Luz.

La gentille Clairette avait écouté sans mot dire, mais avec un certain émoi, la longue conversation de sa maîtresse avec le docteur ; les événements auxquels il avait été fait allusion, et qu’elle ignorait, avaient vivement excité sa curiosité ; la marquise comprit qu’elle devait lui faire une confidence entière, et lui prouver ainsi qu’elle comptait entièrement sur son dévouement.

Cette confiance de sa sœur de lait toucha vivement la jeune fille et épanouit son cœur. Désormais, la marquise pouvait tout attendre d’elle.

Le lendemain, à midi précis, ainsi que l’hôtelier l’avait promis, la berline était attelée et le postillon en selle. Les bagages furent chargés, les comptes réglés, les deux voyageurs montèrent en voiture. Le postillon fit claquer joyeusement son fouet, et la berline emporta rapidement la marquise et sa gentille camériste sur la route de Touraine.

La marquise était pressée ; elle payait triple guides. La voiture semblait voler sur la route, enlevée comme par un tourbillon, au milieu d’un nuage de poussière.