Les Peaux-Rouges de Paris (Aimard)/I/XII

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XII

COMMENT JULIAN ET SON AMI QUITTÈRENT LA BELLONE SANS PRENDRE CONGÉ.


Julian d’Hérigoyen et Bernardo Zuméta avaient été parqués, comme des animaux, avec une centaine d’autres prisonniers, entassés pêle-mêle dans une espèce de cave immonde, sombre, sans air, infecte.

Là ces malheureux, dont le seul crime était d’avoir protesté contre la trahison du chef de l’État et d’avoir revendiqué leurs droits, indignement foulés aux pieds et escamotés sans pudeur par la force, restèrent abandonnés, ou plutôt systématiquement oubliés pendant quatorze heures, sans qu’on daignât seulement leur jeter un morceau de pain ou leur faire l’aumône d’une goutte d’eau pour humecter leurs lèvres avides.

— Patience ! disait Julian à son ami, qui se plaignait d’avoir faim et soif, patience, mon Bernardo ! plus nous souffrirons, plus nous serons traités cruellement, plus nous aurons le droit d’être implacables, lorsque sonnera enfin l’heure de la justice.

— Oui, répondit le jeune homme ; mais, cette heure arrivera-t-elle jamais pour nous ?

— Tous les crimes se payent tôt ou tard, mon ami ; rien ne reste impuni ; nous serons vengés, je te le jure !

— Dieu t’entende, mais je n’ose le croire.

Lorsque les deux jeunes gens s’étaient sauvés de Z…, ils avaient eu la précaution très prudente de se débarrasser de leurs armes ; non seulement elles leur devenaient inutiles, mais la possession de ces armes pouvait gravement les compromettre, s’ils tombaient aux mains des soldats ; en conséquence ils n’avaient conservé que leurs valises.

Quand ils avaient été arrêtés, on n’avait donc rien trouvé de compromettant sur eux, si ce n’est une somme assez importante, cinq ou six mille francs environ en billets de banque, dans la valise de Julian, et quelques centaines de francs dans celle de Bernardo.

Mais ils fuyaient.

D’après cet aphorisme absurde, surtout en matière de police : Il fuit, donc il est coupable, on les avait arrêtés.

Toute dénégation de leur part resta lettre morte.

Ils étaient étrangers, personne ne les connaissait, et cependant on les avait vus pénétrer dans la ville, à cheval et à la tête des insurgés ; ils étaient évidemment les chefs du mouvement insurrectionnel. Qu’était-il besoin d’autres preuves ?

Cependant, par une inexplicable contradiction, on leur avait rendu leurs valises et leur argent.

Sans doute que ces sommes, réputées d’abord si considérables, ne semblèrent pas, malgré cette première déclaration, assez importantes pour être confisquées.

Les coquins eux-mêmes ont parfois une incroyable pudeur ; quand on est lancé sur une certaine voie, on ne s’abaisse pas à être de simples filous, ce n’est que par millions que l’on procède, ainsi que la suite du coup d’État l’a prouvé, même aux plus incrédules.

Cependant, après quarante-huit heures de tortures inimaginables, on se décida enfin à procéder à l’interrogatoire des malheureux prisonniers.

Mais cet interrogatoire essentiellement sommaire ne fut qu’une simple formalité pour constater leur identité, pas autre chose.

Julian haussa les épaules sans daigner répondre.

Bernardo dit simplement :

— Nous sommes innocents de toute participation à l’insurrection.

Cette réponse était presque naïve, étant donnés les interrogateurs ; elle les fit beaucoup rire.

Puis tous les insurgés, ainsi qu’on les nommait, par antiphrase sans doute, furent entassés sur des charrettes, sans même quelques bottes de paille pour étendre leurs membres endoloris, et conduits à M… siège de la… division militaire, où ils allaient comparaître devant le deuxième conseil de guerre, après avoir passé par devant les commissions mixtes.

Le sinistre convoi ne marchait qu’à petites journées.

Exposés, sans abri d’aucune sorte, à toutes les intempéries de la saison avancée dans laquelle on se trouvait, les souffrances des malheureux prisonniers furent atroces, presque intolérables.

Les soldats de l’escorte ne répondaient à leurs gémissements et à leurs plaintes que par des sarcasmes et des rires insultants.

Arrivés à M… ils furent de nouveau entassés pêle-mêle dans des cachots infects et privés d’air.

Plusieurs des prisonniers tombèrent malades. Quelques-uns durent être portés à l’hôpital, deux y moururent.

Tous les jours, les prisonniers étaient interrogés par les commissions mixtes, qui préparaient leurs actes d’accusation.

Qui ne se souvient des procédés odieux de ces commissions mixtes ?

Encore aujourd’hui, après plus de trente ans, leur souvenir est resté en exécration.

Leurs abus de pouvoir, leur partialité odieuse, sont demeurés un objet d’horreur pour tous les honnêtes gens, à quelque parti qu’ils appartiennent.

Au bout de six semaines seulement, les prisonniers comparurent enfin devant leurs juges.

Les conseils de guerre procédaient avec une rare activité.

D’ailleurs, la besogne leur était apportée toute mâchée par les commissions mixtes ; et puis les prisonniers étaient nombreux.

Il fallait se hâter d’en finir avec eux.

Le chef de l’État ne souffrait pas de lenteurs. Il fallait prouver son zèle.

L’heure des récompenses allait sonner.

La justice à la fois sommaire et implacable !

Le tour de Julian et de Bernardo arriva bientôt.

Les deux jeunes gens furent conduits devant le conseil de guerre réuni pour les juger.

En pénétrant dans la salle, tous deux tressaillirent et échangèrent un regard d’une expression terrible.

Ils avaient reconnu dans le prétoire un homme qui essayait de se dissimuler, tant bien que mal, derrière les huissiers et deux ou trois avocats.

Cet homme était Felitz Oyandi !

Dès ce moment, ils ne conservèrent plus aucun doute ; ils se sentaient condamnés.

Ce fut un étrange procès que celui de ces deux hommes.

Le souvenir en est resté vivant à M… dans toutes les mémoires.

Si nous-mêmes nous n’écrivions pas avec les preuves devant nos yeux, nous n’oserions pas y croire.

Mais, hélas ! en temps de guerre civile, lorsque les passions surexcitées sont, pour ainsi dire, chauffées à blanc, les hommes, même les plus forts, perdent le sens moral et jusqu’au sentiment exact du bien et du mal.

On agit comme malgré soi, poussé par une fatalité étrange et implacable.

Aucune charge ne pesait sur les deux prévenus ; personne ne déposait contre eux : quatre témoins furent entendus.

Ces quatre témoins furent des témoins à décharge.

Il fut établi positivement que personne ne connaissait les deux prévenus à Z… ; qu’ils n’avaient en aucune façon communiqué avec les insurgés ; que, rencontrés voyageant sur la grande route par une colonne insurrectionnelle qui se rendait à Z…, on avait saisi leurs chevaux à la bride et contraint les deux hommes à marcher avec la colonne, pour les empêcher de donner l’alarme dans la ville et prévenir les autorités.

Il fut établi également que, aussitôt après leur arrivée à Z…, les deux jeunes gens s’étaient séparés des insurgés, et s’étaient réfugiés dans une auberge dont ils n’étaient plus sortis, et où ils n’avaient reçu aucune visite, pendant tout le temps que la ville était demeurée au pouvoir des républicains.

Interrogés par le président du conseil de guerre, les prévenus ne firent aucune difficulté de répondre.

Julian expliqua clairement et avec franchise pourquoi il avait quitté Louberria, avec l’intention de se rendre à V…, où il avait des parents, auprès desquels il se proposait de passer quelques semaines.

Il termina en disant que cette visite à ses parents avait surtout pour but de les inviter à son mariage, qui devait être célébré au mois de mai prochain a Louberria, où lui et sa fiancée étaient domiciliés.

Le commissaire du gouvernement essaya d’établir que Julian et Bernardo étaient affiliés à la société secrète nommée : la Montagne, fort répandue dans certains départements du Midi et particulièrement dans celui de H…, où elle comptait un grand nombre d’adeptes.

Mais il ne put parvenir à établir la culpabilité des deux jeunes gens et leur affiliation directe à cette association secrète.

L’accusation parut même si absurde aux juges les plus mal disposés, qu’elle tomba d’elle-même, fut abandonnée et enterrée sous le ridicule.

Le verdict fut enfin prononcé.

Voici l’étrange jugement qui fut rendu :

Les deux prévenus, reconnus innocents de toute participation à la rébellion, furent acquittés sur ce chef ; mais, considérant qu’ils avaient été arrêtés fuyant dans la campagne, ayant en leur possession des sommes considérables, dont ils justifiaient bien être les propriétaires, mais sans établir légalement dans quel but ils s’en étaient munis et à quel emploi ils les destinaient, puisque, n’exerçant aucun commerce, ils n’avaient rien à acheter avec ces sommes ou aucun compte à régler ; le conseil de guerre, voyant en ce fait des intentions mystérieuses et sans doute blâmables, dans un moment où il régnait une si grande effervescence dans les populations rurales du pays, condamnait les deux prévenus à dix ans de déportation à Cayenne, dans une enceinte fortifiée.

Ce jugement incroyable causa une stupeur générale et eut un très fâcheux retentissement dans tout le pays.

Julian et Bernardo ne furent aucunement surpris de cette condamnation ; ils s’y attendaient.

La présence de Felitz Oyandi dans la salle du conseil avait été pour eux un avertissement du sort qui les menaçait, et auquel ils n’avaient pas à se tromper.

Ils furent reconduits à la prison.

La seule grâce qu’ils obtinrent et que déjà nous avons mentionnée, car tout fut étrange dans cette singulière affaire, ce fut qu’on leur rendit leurs valises et leur argent, puisque la propriété leur en était reconnue.

Cette grâce, nous l’avons dit, leur fut accordée, mais seulement quinze jours plus tard, à la demande de Bernardo, la veille du jour où ils devaient quitter M…, pour être conduits à D…, où ils allaient être internés jusqu’au moment de leur départ pour Cayenne, la colonie qui leur avait été assignée pour y subir leur peine.

Depuis leur arrestation, les deux jeunes gens n’avaient reçu aucunes nouvelles de leurs parents ou de leurs amis.

Ils avaient écrit plusieurs lettres qui, toutes, étaient demeurées sans réponses.

Ils se désespéraient et ne comprenaient rien à ce silence qui les effrayait, lorsqu’un geôlier, moins dur ou plus compatissant que les autres, eut pitié de leur chagrin, et leur révéla le mot de l’énigme.

Toutes leurs lettres avaient été arrêtées au greffe et n’avaient pas dépassé les murs de la prison.

Des ordres sévères avaient été donnés pour que les prévenus et les condamnés ne pussent d’aucune façon communiquer soit avec leurs amis, soit même avec leurs familles.

Cet ordre barbare était général.

Les malheureux condamnés étaient définitivement rayés de la société.

Leur sort devait éternellement demeurer un mystère.

Julian fut indigné de ce raffinement de barbarie, mais il était réduit la plus complète impuissance.

Il lui fallut se résigner et courber la tête sans même essayer une timide protestation, qui aurait été considérée comme un acte de révolte, et sans doute aurait eu pour lui des conséquences encore plus fâcheuses.

Les prisonniers quittèrent, un vendredi matin du mois de février, la ville de M…, et furent dirigés sur D…

Leurs misères étaient loin d’être finies.

Leurs souffrances passées n’étaient rien comparées à celles qu’ils endurèrent pendant ce long voyage, et celles plus cruelles encore qui les attendaient à D…

Là, enfermés dans d’étroits cabanons, sans communication avec le dehors, parqués sept ou huit ensemble, mêlés à des scélérats de la pire espèce, confondus avec des forçats, mal couchés, plus mal nourris, de vivres avariés et insuffisants, et traités avec la plus odieuse cruauté par leurs geôliers, ils subirent des tortures morales et physiques horribles.

Si l’espoir, ce trésor sublime que Dieu a caché au fond du cœur de l’homme, pour lui donner la force de subir les plus effroyables douleurs, ne les avait pas soutenus en faisant briller une lueur dans leurs ténèbres, Julian et son ami auraient succombé à ces inénarrables tortures.

Ils seraient morts ou auraient perdu la raison.

Enfin le jour du départ définitif arriva.

Julian et Bernardo furent embarqués avec trois cent cinquante autres malheureux, condamnés comme eux et aussi peu coupables, sur la frégate la Bellone, qui avait été armée et disposée tout exprès pour transporter des condamnés.

Vingt-quatre heures plus tard la frégate mettait sous voiles.

Les victimes des commissions mixtes et des conseils de guerre voyaient s’effacer, peut-être pour toujours, dans les lointains brumeux de l’horizon, cette terre de France, si aimée, où ils étaient nés et que la plupart d’entre eux, hélas ! ne devaient plus jamais revoir.

Tous ces malheureux proscrits et condamnés, endurcis cependant par de longues souffrances, pleuraient et sanglotaient comme des enfants, en voyant s’enfoncer dans la brume ce pays où ils laissaient tout : parents, enfants, femmes et fortune, sans espoir de retour.

C’était un spectacle attendrissant que celui de ces misérables victimes d’une fatalité horrible, se débattant avec un désespoir morne, sous le poids écrasant de cette dernière épreuve, la plus atroce de toutes celles qu’ils avaient subies jusques alors.

Leur situation à bord, toutes proportions gardées, n’était pas mauvaise.

Les marins, malgré les règles inflexibles de leur rigoureuse discipline, sont essentiellement humains ; ils ne consentent jamais à se transformer en bourreaux.

Ils accomplissent strictement leurs devoirs, mais jamais ils ne les dépassent sous aucun prétexte.

Ils ne comprennent rien à ces vexations misérables, à ces taquineries mesquinement odieuses, si généralement employées dans les prisons.

Tout en se conformant à la discipline du bord, les transportés politiques jouissaient d’une liberté relative ; ils n’étaient plus, comme ils l’avaient été jusque-là, confondus avec des malfaiteurs et des forçats.

Leur situation, ils en étaient certains en se conduisant bien, serait tolérable, et ils n’auraient aucunes persécutions à subir de la part des officiers ou de l’équipage : ce qui, pour les infortunés si dignes de pitié sous tous les rapports, était une grande consolation, après tout ce qu’ils avaient eu à souffrir depuis leur arrestation.

Tout marchait donc à souhait à bord de la Bellone, depuis son départ de D…, et rien ne laissait supposer qu’il en dût être autrement plus tard.

L’entrepont avait été aménagé de façon à loger les transportés.

Chacun avait sa place, où il pendait son hamac et restait pendant le jour.

Au branle-bas du matin, les hamacs étaient décrochés, puis on procédait au nettoyage du faux-pont, que l’on lavait et briquait à grande eau.

Les transportés étaient naturellement chargés de ce nettoyage ; ils avaient la même nourriture que les matelots et faisaient le même nombre de repas. Ils étaient distribués par plats de sept hommes et mangeaient à la gamelle.

Le commandant de la Bellone avait choisi les meilleurs sujets d’entre les condamnés, dont il avait fait des espèces de contremaîtres, chargés de veiller au maintien du bon ordre parmi les transportés, de surveiller les distributions de vivres, et enfin tout ce qui se rapportait au service de chambrée.

Pendant deux heures le matin et trois heures le soir, les transportés montaient sur le pont pour prendre l’air et se dégourdir les jambes.

Le reste du temps, ils le passaient dans l’entrepont, où ils s’occupaient comme ils l’entendaient, soit à dormir, soit à travailler à divers ouvrages, soit à lire.

Enfin, ils tuaient le temps comme ils pouvaient, et sans qu’on les contraignît à faire une chose plutôt qu’une autre.

Quant aux forçats, ils étaient parqués tous à l’avant de la frégate, sous la surveillance de leurs gardes-chiourmes ; ils n’avaient aucune communication avec les transportés qu’ils ne voyaient même pas.

Tel était l’ordre établi à bord de la Bellone.

On avait offert à Julian le grade de brigadier.

Son premier mouvement avait été de refuser cette espèce de grâce ; mais Julian s’était ravisé presque aussitôt, non pas parce qu’un quart de vin était donné aux brigadiers à chaque repas, faveur qui n’était pas accordée aux autres transportés et dont le jeune homme se souciait très médiocrement, mais parce que, avec son nouveau grade, il lui serait permis de monter sur le pont à toute heure de jour et de nuit et de ne se coucher que lorsque cela lui plairait.

Bernardo, à qui la même proposition fut faite, accepta, lui aussi, sur un signe de son ami, sans même essayer de comprendre, selon sa coutume, quel avantage il retirerait de cette faveur.

Ces brigadiers étaient au nombre de dix. Chacun d’eux avait sous ses ordres trente-cinq transportés dont ils avaient les noms inscrits sur des listes dressées par le commissaire du bord.

Les condamnés répondaient à trois appels : chaque jour le matin au lever, à midi et le soir au coucher.

Deux fois pendant la nuit, à des heures différentes et sur l’ordre de l’officier de quart, les brigadiers, accompagnés d’un matelot, tenant un fanal allumé, passaient une visite exacte de tous les hamacs, afin de s’assurer qu’aucun des transportés ne manquait et que tous dormaient.

La frégate était depuis deux jours en haute mer, filant huit nœuds à l’heure, le cap en route, avec belle brise d’ouest-nord-ouest.

Les transportés étaient redescendus dans l’entrepont, après l’appel du soir. Il était huit heures et demie.

Ce soir-là, ils avaient chanté des chœurs sur l’avant.

Le commandant avait permis qu’ils restassent un peu plus longtemps sur le pont, car le brave marin plaignait sincèrement ces pauvres gens dont il avait grandement pitié.

Julian, appuyé nonchalamment sur une pièce de canon, à tribord d’avant, réfléchissait, les yeux perdus dans l’espace, lorsqu’il sentit qu’on lui touchait légèrement le bras.

Il se retourna ; un matelot était arrêté près de lui.

— Que désirez-vous, mon ami ? demanda le jeune homme.

— Êtes-vous le docteur Julian d’Hérigoyen ? répondit le matelot.

— Oui, mon ami pourquoi cette question ? fit-il avec surprise et le cœur serré sans savoir pourquoi.

— Condamné à M… ? continua imperturbablement le marin.

— Oui, mon ami, à propos des troubles de Z… ; que désirez-vous ?

— C’est bien cela, reprit le matelot, et sortant un papier plié très fin de la poche de son pantalon : Prenez cela et grand bien vous fasse ; surtout, quand vous aurez lu cette lettre, déchirez-la et jetez-en les morceaux à la mer.

— Soyez tranquille, mon ami, cela sera fait, dit Julian en prenant le papier et le cachant. Merci, acceptez cela, ajouta-t-il en lui présentant un louis.

— Non, répondit le marin en repoussant l’argent ; je puis rendre un service, mais je ne le vends pas. Gardez votre argent, vous en aurez besoin.

— Alors laissez-moi vous serrer la main.

— Oh ! quant à cela, avec plaisir.

Ils échangèrent à la dérobée une chaleureuse étreinte et ils se séparèrent.

Il était défendu aux matelots de causer avec les transportés.

Cette lettre, si étrangement remise au jeune homme, lui faisait éprouver une émotion à la fois douce et douloureuse.

Quel ami lui écrivait enfin ? Quel malheur allait-il apprendre ?

Malgré la curiosité qui lui étreignait le cœur, Julian tremblait ; il désirait connaître le contenu de cette lettre, et il tremblait de l’ouvrir.

Cet inconnu lui faisait peur ; après tant de souffrances imméritées, la joie l’effrayait plus que toute autre chose ; son hésitation fut longue ; assuré contre la douleur, il craignait de n’avoir pas la force de supporter un rayon de bonheur, si faible qu’il fût.

Cette lettre le brûlait.

Enfin, par un mouvement presque machinal, il l’ouvrit.

Une fois ouverte, il la lut avec une indicible palpitation de cœur.

Cette lettre était courte, mais elle contenait une foule de choses intéressantes, nous la transcrivons textuellement :

« Denisà vous aime, pleure et vous attend ; elle vous recommande de ne pas l’oublier ; votre père a failli mourir de douleur en apprenant l’odieuse machination dont vous avez été victime.

» Denisà s’est faite l’ange gardien de votre père, elle l’a sauvé de son désespoir ; une amie inconnue veille sur eux.

» Quatre jours après votre départ de D. vous apercevrez un brick naviguant de conserve avec votre frégate ; vous reconnaîtrez ce brick à un signe particulier, son petit perroquet sera en toile rouge, tandis que toutes ses autres voiles seront blanches.

» Le navire s’approchera insensiblement de la frégate, au coucher du soleil, il n’en sera plus éloigné que de deux encablures.

» Vous êtes, dit-on, un nageur émérite, un trajet de deux encablures ne doit être rien pour vous.

» À sept heures et demie du soir, vous vous coulerez tout doucement à la mer, dans la direction du brick ; une de ses embarcations vous recueillera ; cette embarcation portera un fanal allumé à l’arrière.

» Que Dieu vous conserve pour ceux que vous aimez et ceux qui vous aiment !

» Souvenez-vous que l’homme auquel vous devez tous vos malheurs est Felitz Oyandi.

» Votre père vous bénit et votre fiancée vous aime plus que jamais.

» Pour que vous ne conserviez aucun doute sur les sentiments de la personne qui vous écrit cette lettre, et afin que vous ayez une entière confiance, elle signe d’un pseudonyme que votre père et vous connaissez seuls.

» Bon espoir.

 » La morte vivante. »

— Oui, murmura-t-il en repliant la lettre, je vous reconnais, madame, et je ferai ce que vous m’indiquez, dussé-je rester enseveli sous les flots. Je vous remercie, noble femme, de me payer si loyalement votre dette de reconnaissance.

Il baisa la lettre, et, malgré la recommandation expresse du matelot, il la serra précieusement dans son portefeuille. Il avait deux jours encore à attendre.

Deux jours après lesquels il serait vraisemblablement, sauvé ou mort.

Les quarante huit-heures dont se composaient ces deux jours semblèrent à Julian durer un siècle ; il croyait ne les voir jamais finir.

Le jeune homme était en proie à une impatience fébrile, il ne tenait pas en place ; il était agité de frissons nerveux et il lui fallait toute la force de sa volonté pour qu’il réussît à cacher aux yeux de tous les divers sentiments qui le maîtrisaient malgré lui.

Enfin, l’aube du quatrième jour parut.

Lorsqu’il lui fut permis de monter sur le pont, les regards de Julian se dirigèrent aussitôt vers la mer.

Ce mouvement involontaire passa inaperçu, et cela d’autant plus facilement, que les regards des passagers et de l’équipage étaient fixés sur un brick d’un assez faible tonnage, dont la voile de perroquet venait d’être déchirée et enlevée par la brise, très forte en ce moment, et que les matelots de ce bâtiment étaient en train de déverguer et de remplacer par une autre voile de toile plus grossière et d’une teinte presque rouge, parce que, sans doute, ils n’en possédaient pas d’autre.

— C’est un faux coup de barre, disaient les matelots entre eux.

— À quelle nation appartient-il ? demanda un transporté.

— Il n’a pas de pavillon, répondit un quartier-maître ; mais ce doit être un anglais ou un américain.

En effet, presque aussitôt le brick, répondant sans doute à l’appel de la frégate, dont le pavillon venait d’être hissé, arbora le pavillon anglais à sa corne.

Sur un signal de la frégate, le brick mit sur le mât et une embarcation fut expédiée à son bord.

L’embarcation revint au bout de deux heures, le brick orienta ses voiles et reprit sa route.

Ce brick se nommait la Leona, de Southampton.

Il jaugeait deux cents tonneaux, était chargé de quincaillerie, d’alcools et de cotonnades, pour Bahia.

Le brick et la frégate conservaient à peu près la même distance entre eux.

Cependant, vers le soir, le brick sembla se rapprocher presque insensiblement.

Du reste, la frégate, rassurée par la visite qu’elle lui avait faite et l’examen de ses papiers de bord, ne s’occupait plus de lui.

Vers six heures du soir, Julian se rapprocha de Bernardo, à qui, depuis la veille, il n’avait pas parlé.

Tout en se promenant avec lui sur l’avant, il entama la conversation en basque, langue que personne à bord ne comprenait :

— Écoute bien ce que je vais te dire, mon Bernardo, fit-il, et si étrange que te paraisse ce que tu entendras, ne laisse voir aucune émotion sur ton visage.

— Parle, mon Julian, répondit Bernardo, je serai de pierre.

— Ce brick qui navigue de conserve avec la frégate est là pour moi ; j’ai été averti par une lettre de sa présence aujourd’hui ; à sept heures et demie, ce soir, je me jetterai à la mer, une embarcation me recevra ; sais-tu nager ?

— Très peu, quoique j’aie fait un voyage à la pêche à la baleine ; pour dire la vérité, je puis nager peut-être pendant un quart-d’heure ; mais la mer est en ce moment bien grosse !

— Alors, dit Julian avec un soupir étouffé, je partirai seul.

— Non pas, dit-il vivement, je t’accompagnerai, je ne veux pas te quitter ; que deviendrai-je seul ici, je mourrai de désespoir ? je préfère me noyer tout de suite, en essayant de me sauver.

— Tu es bien résolu ?

— Oui.

— C’est bien, c’est à cause de ton amitié pour moi que tu as été condamné à la déportation, nous périrons ou nous nous sauverons ensemble.

— Merci, mon Julian, dit le jeune homme les larmes aux yeux.

— À sept heures et demie, trouve-toi dans les porte-haubans de misaine à tribord, j’y serai, ne conserve que ton pantalon de toile et ta chemise, une ceinture serrée aux hanches et les pieds nus ; c’est entendu.

— Oui, mon Julian, sois tranquille.

— C’est bien ; maintenant séparons-nous, une plus longue conversation entre nous pourrait donner des soupçons.

Ils se quittèrent alors, et chacun prit une direction différente.

Depuis son arrivée à D…, grâce à son argent, Julian avait été à même de rendre certains services à plusieurs condamnés.

Depuis le départ, il leur en avait rendu d’autres encore, de sorte que tous les condamnés l’aimaient et le plaignaient, car ils connaissaient son innocence.

Julian s’aboucha avec plusieurs de ces condamnés ; il leur distribua quelques pièces d’or, et, sans leur révéler son secret, il s’entendit avec eux pour qu’ils détournassent l’attention des sentinelles chargées de surveiller les transportés pendant le temps qu’ils passaient sur le pont.

Vers sept heures un quart, les transportés se groupèrent sous les haubans de misaine à tribord, et, ainsi qu’ils le faisaient quelques fois, ils commencèrent à chanter des chœurs.

Un espèce d’orphéon avait été formé par eux, et, chaque jour, ils admettaient de nouveaux adhérents.

Ce soir-là, les chanteurs étaient plus nombreux que de coutume.

Peu à peu tous les condamnés s’étaient réunis autour d’eux, pour écouter ces chants qui leur rappelaient la patrie, peut-être à jamais perdue.

Il se forma donc un groupe compact qui remplit presque tout le gaillard d’avant.

La nuit était sombre, il n’y avait pas une étoile au ciel.

Heureusement, la brise était tombée au coucher du soleil et la mer était presque calme. La brise remplissait les voiles, mais c’était tout.

Les deux Basques avaient réussi à se glisser dans les porte-haubans sans être aperçus.

Tous deux étaient en tenue de nage : pantalon de toile, chemise, ceinture et les pieds nus.

Julian avait solidement amarré une corde dont l’extrémité trempait dans l’eau.

Au moment où le timonier frappa un coup double, signifiant sept heures et demie, sur la cloche, Julian se laissa glisser doucement à la mer, sans produire le plus léger bruit.

Bernardo le suivit sans hésiter avec le même succès.

Tous deux alors nagèrent dans l’ombre épaisse produite par les voiles, mais en ayant le soin de s’éloigner de la frégate, qui sans cette précaution aurait passé sur eux, car ils s’étaient mis à la mer sous le vent, le côté du vent étant interdit aux transportés.

Les dix premières minutes se passèrent sans encombre.

Les deux hommes nageaient de conserve sans se presser.

Ils avaient laissé bien loin devant eux la frégate qu’ils ne distinguaient plus que difficilement au milieu des ténèbres opaques qui les enveloppaient.

— Fais la planche pour te reposer un peu, dit Julian à son ami.

Celui-ci obéit ; Julian l’imita.

Puis, après deux ou trois minutes, ils se remirent à nager.

Cela alla bien pendant quelque temps, mais bientôt la respiration de Bernardo devint sifflante, ses mouvements perdaient de leur régularité.

— Courage ! lui cria Julian.

Bernardo redoubla d’efforts, il se tourna sur le dos et fit la planche.

Mais soudain un grand bruit se fit entendre.

La frégate presque perdue dans les ténèbres s’estompa de nouveau en une silhouette sombre sur le ciel un peu éclairci par l’approche du lever de la lune.

Il était évident qu’on s’était aperçu à bord de la Bellone de la disparition des deux transportés.

On les cherchait.

Bernardo reprit la nage.

— Approchons-nous ? demanda le jeune homme d’une voix haletante.

— Je l’ignore, répondit Julian ; je ne vois rien encore ; courage, mon Bernardo, pose ta main sur mon épaule, cela te reposera.

Le jeune homme essaya d’obéir, mais il ne réussit pas.

Julian plongea, se glissa sous le corps de son ami, le souleva et posa lui-même la main inerte du jeune homme sur son épaule.

— Laisse-toi conduire par moi, dit Julian ; je suis fort, ne crains pas de t’appuyer ; je viens de voir luire la lumière d’un fanal ; quelques instants encore, et nous serons sauvés.

— Il est trop tard ! murmura Bernardo d’une voix étouffée ; mes forces m’abandonnent, et je n’y vois plus ; on nous cherche, la frégate s’approche ; abandonne-moi, sauve-toi, laisse-moi mourir.

— J’ai juré de vivre ou de mourir avec toi, dit Julian avec âme ; ce serment, je le tiendrai !

Bernardo ne répondit pas ; deux ou trois minutes s’écoulèrent.

D’un côté, la frégate revenait sur ses pas, embardant à droite et à gauche, à la recherche des fugitifs.

De l’autre, l’embarcation du brick s’avançait à force de rames, faisant luire à son arrière, comme une rayonnante étoile, la lueur brillante de son fanal.

Tout à coup, la main de Bernardo glissa sur l’épaule de Julian.

— Adieu ! adieu ! murmura le jeune homme.

Une lame passa sur sa tête ; il coula.

Une douleur horrible mordit Julian au cœur.

— Oh ! mon seul ami ! s’écria-t-il avec désespoir.

Il jeta à travers l’espace un de ces cris particuliers aux marins, et qui, comme ceux des montagnards, s’entendent à des distances énormes, au-dessus des sifflements de la tempête, et il plongea à l’endroit même où Bernardo avait coulé.

Deux fois, Julian revint sur le sommet des lames, ramenant son ami.

Mais celui-ci, à demi asphyxié, n’avait plus conscience de ses actes ; poussé par l’instinct de la conservation, il s’était cramponné au jeune homme dont il paralysait, sans le savoir, les mouvements.

Julian reparut une troisième fois.

Il jeta un cri strident, de désespoir et d’appel, et coula, sans doute pour ne plus reparaître cette fois, car ses forces étaient complètement épuisées.

Mais, au même instant, le canot apparut, un homme plongea, se glissa sous les deux corps entrelacés, les souleva jusqu’au sommet des lames où des bras les saisirent et les hissèrent complètement évanouis dans l’embarcation du brick.

Le fanal fut aussitôt éteint, et le canot demeura immobile, perdu dans les ténèbres.

La frégate passa presque à le ranger sans l’apercevoir, tant la nuit était sombre, et s’enfonça de nouveau dans l’obscurité où elle disparut.

Dix minutes plus tard, les deux fugitifs, toujours évanouis, étaient hissés à bord du brick qui orientait immédiatement ses voiles, et mettait le cap sur la Terre-de-Feu.

Après trois heures de recherches vaines, la frégate reprit sa route.

Deux actes de décès furent dressés par le commissaire, et signés par le commandant et l’état-major, constatant que deux transportés nommés Julian d’Hérigoyen et Bernardo Zuméta, tombés accidentellement à la mer, par le travers du cap Vert, pendant la nuit, s’étaient noyés sans qu’il fût possible de les sauver à cause de l’état de la mer et l’obscurité d’une nuit sans lune.

Cependant, les deux fugitifs dont on dressait ainsi les actes de décès étaient sauvés.

Ils étaient complètement remis de leurs rudes émotions et faisaient gaiement route vers le cap Horn, à bord du brick la Leona.

Au lever du soleil, les deux ressuscités s’élancèrent sur le pont et interrogèrent avidement l’espace.

La mer était libre de toute voile, d’un point de l’horizon à l’autre.

Julian poussa un soupir de joie, presque de bonheur.

— Libre ! je suis libre ! s’écria-t-il avec un accent impossible à traduire, je reviendrai en France un jour, et alors !…

Il n’acheva pas, sa tête tomba pensive sur sa poitrine et il s’abîma complètement dans le monde de réflexions qui tourbillonnaient dans son cerveau.

Quant à Bernardo, il jouissait avec délices de cette vie qu’il avait failli perdre, et jurait dans son cœur une reconnaissance et un dévouement de séide à cet ami, qui avait si généreusement fait le sacrifice de sa vie pour sauver la sienne.


FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE