Les Peaux-Rouges de Paris (Aimard)/II/V

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

V

COMMENT ARMAND PRÉSENTA SA SINGULIÈRE TROUVAILLE À SA MÈRE ET CE QUI S’ENSUIVIT.


Vanda était une enfant.

Elle avait neuf ans à peine.

Chez elle, toutes les sensations étaient vives, rapides, mais s’effaçaient presque aussitôt, pour faire place à d’autres, tout aussi profondes en apparence.

Heureuse d’avoir trouvé un compagnon, de ne plus être seule et d’avoir quelqu’un avec qui rire, causer, jouer et même pleurer, à l’occasion, elle ne voyait pas au-delà.

Cependant elle paraissait avoir conservé un profond et touchant souvenir de sa mère, dont elle ne parlait que les larmes aux yeux.

Quant à son père, elle en parlait beaucoup moins et presque avec indifférence, bien que parfois un éclair de sensibilité jaillît de son grand œil bleu, quand elle disait quelques mots se rapportant à lui.

Il était évident que, pour une raison ou pour une autre, l’enfant connaissait peu son père.

Sans doute cet homme était un chasseur, peut-être un gambucino, ou un chercheur d’or contraint, par le genre même de ses occupations, de s’absenter souvent de sa maison, où il ne revenait qu’à de longs intervalles, pour n’y passer que quelques jours et parfois même quelques heures seulement.

Du reste, Armand de Valenfleurs était trop enfant lui-même, et avait encore trop peu de suite dans les idées pour être en état d’interroger la fillette, et d’obtenir sur son passé les renseignements nécessaires pour lui faire plus tard retrouver sa famille.

La conversation des deux enfants avait donc lieu à bâtons rompus ; allant au hasard, battant les buissons à droite et à gauche, sans aucune suite, interrompue subitement par le plus léger caprice de la petite fille, qui s’arrêtait à l’improviste au milieu d’une phrase intéressante pour caresser Jaguarita, jouer avec Dardar ou avec Armand.

De sorte que ce qu’elle dévoilait de son passé était très peu de chose.

Non pas que la fillette essayât de dissimuler ; elle n’avait rien à cacher, cela se voyait tout de suite.

Au contraire, elle ne demandait qu’à parler, et jasait à tort et à travers, comme une charmante petite perruche qu’elle était.

Mais son babillage, n’étant pas sérieusement dirigé, s’égarait à chaque minute.

Et puis, qu’importait à Armand ce qu’était Vanda, ou ce qu’elle avait été ? Il en raffolait, la trouvait charmante, et ne s’inquiétait que fort médiocrement du reste.

Ce qui plaisait surtout au jeune homme, dans cette aventure singulière, c’était son étrangeté, la situation qu’elle lui faisait, en le posant aux yeux de tous en protecteur de la gentille enfant.

C’était lui seul qui, conduit par le hasard, ce pseudonyme si vrai de la Providence, avait été amené, comme par la main, à l’endroit caché au milieu des fourrés où elle dormait, insouciante de tout danger.

Sans lui, sans cet incompréhensible désir de promenade qu’il avait éprouvé et voulu satisfaire au lieu de dormir, comme il le faisait chaque jour à la halte de onze heures, les voyageurs auraient continué leur route sans découvrir la petite abandonnée, réfugiée si près de leur campement.

Qui sait ce qui serait alors advenu de la pauvre enfant ?

Si elle ne serait pas tombée entre les mains des Peaux-Rouges ou des bandits de la savane, ou peut-être, chose plus terrible encore, n’aurait pas été dévorée par les fauves ?

Toutes ces suppositions étaient non seulement plausibles, mais encore d’une indiscutable logique.

Armand était donc bien véritablement le sauveur de Vanda ; elle lui devait ou la vie ou la liberté, et peut-être même les deux ensemble.

Cette situation relevait le jeune homme dans sa propre estime ; il était fier de ce qu’il avait fait ; il se sentait presque un homme, puisqu’il avait, lui aussi, quelqu’un à protéger.

Aussi se promettait-il fermement, dans son for intérieur, d’accepter toutes les conséquences de la mission que lui confiait ainsi le hasard à l’improviste, et d’en remplir toutes les conditions.

Tout en riant, en jouant et en babillant, la fillette avait lestement fait ses préparatifs de départ.

Préparatifs fort courts à la vérité.

Il s’agissait simplement de refermer la valise, de l’attacher sur la croupe de Jaguarita, puis de remettre le mors à la bonne bête et de grimper ensuite sur la selle.

Curieux de voir comment sa nouvelle amie se tirerait de ces difficultés, Armand résolut de rester spectateur passif de ce qui allait se passer, tout en se réservant, bien entendu, d’intervenir si besoin était.

L’attente d’Armand fut trompée, la fillette fit très bien ses petites affaires toute seule.

Elle remit le mors à son cheval, puis, après avoir fermé la valise, elle s’approcha de l’animal et lui dit en le flattant doucement :

— Baisse-toi, Jaguarita.

La bonne bête plia les jarrets pour donner à la fillette la facilité d’attacher la valise, puis, cela fait, l’enfant saisit fortement la bride et la crinière, en même temps qu’elle disait de sa douce voix :

— Baisse-toi un peu plus, Jaguarita.

L’animal obéit.

Alors Vanda passa le pied gauche sur l’étrier, s’accrocha à la selle, s’enleva comme un flocon de duvet et se mit légèrement à califourchon, jambe de ci, jambe de là, à la mode mexicaine.

Dès qu’elle sentit la fillette solidement installée sur son dos, Jaguarita se releva en hennissant de plaisir.

Cette petite scène, si simple en apparence, n’avait duré que deux ou trois minutes au plus ; elle avait charmé Armand à cause de la décision mutine de la jeune fille, de l’obéissance et de la douceur de la jument, qui se prêtait si bénévolement à tous ses caprices.

— Maintenant, mon ami, nous partirons quand tu voudras, dit Vanda avec un mignon sourire ; marche en avant pour m’indiquer la route, je te suivrai.

— Non, répondit le jeune homme en riant, je resterai derrière toi pour te défendre si besoin est ; c’est Dardar qui marchera en avant.

— Comme il te plaira, ami ; tu es mon grand-frère, je dois t’obéir.

— Sois tranquille, petite sœur, je n’exigerai jamais rien de toi qui ne soit juste.

Et, s’adressant à Dardar, du même ton qu’il eût parlé à un homme :

— Passe devant, mon garçon, lui dit-il, nous retournons au campement.

Le molosse fit deux ou trois bonds joyeux autour du cheval, avec lequel il semblait être déjà dans les meilleurs termes, il remua la queue, passa de l’arrière-garde à l’avant-garde, et après avoir retourné la tête pour voir si on la suivait, il prit un trot relevé.

Le cheval le suivit aussitôt, et Armand, le fusil sur l’épaule, ferma la marche.

La distance n’était pas longue, du fourré où s’était abrité la fillette au campement des voyageurs.

Il y avait une lieue à peine : cette fois on marchait d’un pas allongé ; en moins de vingt minutes, elle fut franchie, et l’on atteignit la clairière…

Tout le monde dormait encore.

— Eh ! s’écria Charbonneau en sortant de son embuscade, vous voilà de retour, monsieur Armand ? Eh ! mais, que nous ramenez-vous donc là ?

— Le produit de ma chasse, répondit le jeune homme en riant.

— Ma foi de Dieu ! c’est affaire à vous, monsieur Armand ! s’écria le digne chasseur. Où avez-vous donc rencontré ce chérubin du bon Dieu ?

— Dans le fourré, dormant, son cheval auprès d’elle..

— Pauvre chère enfant abandonnée ! c’est une bonne action de l’avoir ainsi sauvée !

Plusieurs chasseurs et les deux guerriers comanches, éveillés par le bruit des pas du cheval, s’étaient groupés autour de la petite amazone, s’extasiant sur sa gentillesse, et renchérissant à qui mieux mieux sur cette singulière découverte, à laquelle ils ne comprenaient rien.

Les deux guerriers comanches, après avoir échangé entre eux quelques paroles à voix basse, s’étaient glissés doucement hors de la clairière et avaient disparu sous bois.

Ils partaient à la découverte.

Les commentaires allaient grand train parmi les chasseurs.

La fillette, toujours à cheval, souriait à chacun et faisait des petites mines qui la rendaient gentille à croquer.

— Ah ! dit Charbonneau, madame la comtesse sera bien heureuse quand elle saura que vous avez sauvé cette belle petite, monsieur Armand.

— Ma mère est si bonne ! dit le jeune homme. Mais il ne faut pas l’éveiller ; attendons son réveil qui ne saura tarder. Viens, Vanda, ajouta-t-il en lui tendant les bras.

— Oui, grand frère, répondit-elle, en abandonnant les rênes et se laissant glisser dans les bras d’Armand.

En ce moment, le rideau de la tente fut soulevé, et la comtesse parut.

— Que se passe-t-il donc, demanda-t-elle avec inquiétude, pourquoi ce bruit ? Serions-nous menacés de quelque danger ?

Armand indiqua du doigt la comtesse à la fillette, en lui disant :

— Voici ma mère, ne veux-tu pas lui parler ?

— Oh ! si, répondit-elle, elle a l’air d’être bien bonne.

Échappant alors aux bras du jeune homme, et courant à la comtesse, dont elle saisit la robe dans ses petites mains, elle s’écria d’une voix câline :

— Maman, madame, veux-tu m’aimer, je t’aimerai bien !

La comtesse tressaillit à ces accents d’une douceur infinie ; elle pâlit tant son émotion fut poignante.

Mais, se remettant aussitôt, elle saisit la fillette dans ses bras, la serra sur son sein en la couvrant de baisers.

— Oh ! la mignonne enfant ! s’écria-t-elle. D’où viens-tu-donc, chère petite ?

— Je ne sais pas, répondit-elle en lui rendant ses caresses. Mon frère Armand, qui m’a trouvée toute seule avec Jaguarita, m’a dit de venir près de toi, que tu serais ma mère. Veux-tu, madame maman ?

— Si je le veux, cher ange ? dit la comtesse avec une joie douloureuse ; oui, je le veux, tu seras ma fille chérie, bien aimée !

— Oh ! tu ne m’aimeras jamais autant que je t’aimerai moi, madame maman, s’écria l’enfant en lui faisant un collier de ses bras, et l’embrassant à pleine bouche en riant et pleurant à la fois.

— Quel charmant chérubin, s’écria un chasseur.

— La gentille câline ! reprit un autre.

— Elle peut se flatter d’avoir de la chance celle-là ! ajouta un troisième.

— Ma foi, elle le mérite, s’écria Charbonneau, car elle paraît reconnaissante et surtout aimante.

— C’est vrai ! c’est vrai ! s’écrieront-ils tous en chœur.

— Cette enfant est perdue sans doute, il faudrait s’informer, dit la camériste qui s’était mêlée au groupe ; ses parents doivent être dans une inquiétude mortelle…

— En effet, dit la comtesse ; il faudrait voir, chercher ; mon Dieu, pauvres gens, leur désespoir doit être terrible.

— Les éclaireurs comanches sont allés à la découverte, dit Charbonneau.

— Ils n’apprendront rien, dit Armand avec tristesse, la pauvre enfant est bien seule ; toutes les recherches seront inutiles.

— Oui, je suis seule, s’écria la fillette, en cachant son visage ruisselant de larmes dans le sein de la comtesse, ne me renvoie pas, madame maman, je t’en prie ! je serais si malheureuse ! s’écria-t-elle en sanglotant.

— Te renvoyer, pauvre chère mignonne, fit la comtesse, en redoublant de caresses, tu ne me quitteras plus.

— Jamais ? fit-elle, riant et pleurant à la fois.

— Jamais !… tu es ma fille.

— Oh ! que tu es bonne et que je t’aime ! reprit-elle en l’embrassant.

— Aussitôt que reviendront les guerriers, dit la comtesse, vous m’avertirez, n’est-ce pas, Charbonneau ? J’éprouve une inquiétude mortelle.

— Soyez tranquille, madame la comtesse ; aussitôt leur retour, ils vous rendront compte de ce qu’ils auront fait.

— Viens, fillette, allons nous reposer. Comment te nommes-tu ?

— Vanda, madame maman.

Et, s’échappant de ses bras, elle courut à sa jument, qu’elle caressa en lui disant :

— N’aie pas peur, Jaguarita ; sois bien sage, on aura bien soin de toi, ici personne ne te fera de mal.

L’animal se prêta paisiblement aux caresses de l’enfant, hennit doucement et se laissa emmener par un chasseur, mais en détournant deux ou trois fois la tête pour regarder sa maîtresse, que la comtesse tenait par la main et conduisait sous la tente.

— Tu aimes bien Jaguarita ? dit la comtesse, à la fillette.

— Oh ! oui, elle est si bonne et si brave, répondit l’enfant.

La comtesse, Vanda, la camériste, Armand et Dardar pénétrèrent alors sous la tente dont le rideau retomba derrière eux.

Dardar se coucha aux pieds de son maître, mais ses regards demeurèrent fixés sur ceux de l’enfant avec une indicible bonté.

Le premier soin des deux femmes fut de présenter des rafraîchissements à la fillette, mais elle n’avait ni faim ni soif.

Elle n’avait besoin que de caresses, elles ne lui manquèrent pas.

La comtesse et sa camériste la mangeaient littéralement de baisers que, du reste, la petite câline rendait avec usure.

— Comment as-tu trouvé cette chère petite ? demanda enfin madame de Valenfleurs à son fils.

— Oh ! bien simplement, ma mère ; d’ailleurs je ne puis revendiquer l’honneur de cette découverte, elle ne m’appartient pas.

— À qui donc appartient-elle alors ?

— À Dardar, à mon brave chien tout seul — et il le flatta. L’enfant était si bien cachée que je serais vingt fois passé devant elle sans l’apercevoir, si Dardar ne m’avait donné non-seulement l’éveil, mais encore ne m’avait conduit près d’elle.

— Bien, Dardar, bien, mon bon chien, dit la comtesse.

— Viens près de moi, Dardar, dit Vanda.

Le chien obéit et alla se coucher à ses pieds.

Au bout de cinq minutes, l’enfant et le molosse jouaient et se roulaient ensemble.

— L’enfant dormait, continua le jeune homme. La jument veillait sur son sommeil, prête à la défendre contre toute attaque. En m’apercevant, elle hennit et alla se placer d’un air de défi devant l’enfant. La petite s’éveilla. Au bout de quelques secondes, nous étions les meilleurs amis du monde, et elle consentait à me suivre ici.

— Tu n’as pas été sans l’interroger, sans doute. Que t’a-t-elle appris ? Que t’a-t-elle dit sur sa famille ?

— Pas grand’chose, ma mère. Soit qu’elle ne sache rien, soit, ce qui est le plus probable, que je n’ai pas su l’interroger, elle ne m’a presque rien appris. Tout ce que j’ai pu comprendre, au milieu de son babillage enfantin et sans suite, c’est ce que sa mère, qu’elle aimait beaucoup, est morte. Quand et comment ? je l’ignore. Elle n’est, paraît-il, ni perdue, ni abandonnée, mais elle est positivement seule au monde, sans personne sur la terre qui s’intéresse à elle.

— Pauvre enfant ! dit la comtesse avec une vive pitié, si jeune et déjà si malheureuse ! Je remplacerai la famille qu’elle a perdue, je l’élèverai près de moi. Elle ne me quittera jamais. Elle sera ta sœur, Armand.

— En faisant cela, vous me rendrez bien heureux, ma mère. Je savais qu’il en serait ainsi. Je connais trop bien votre cœur pour avoir douté un seul instant de vous, ma mère. Aussi même, avant de revenir, je m’étais engagé pour vous auprès de ma petite protégée.

— Et tu as bien fait, mon fils. Vanda sera donc ta sœur. Nous sommes assez riches pour accomplir à nous deux cette bonne action sans que notre fortune en soit beaucoup diminuée.

— Oh ! ma mère, fit tristement le jeune homme, ne songeons pas à l’argent, que Vanda soit heureuse, voilà tout ce que vous et moi devons désirer.

— Pardonne-moi, mon enfant, j’ai eu tort, dit la comtesse avec sentiment, mais je ne suis pas que la dépositaire de ta fortune ; je t’en dois compte.

— Ma fortune nous appartient, ma mère. Jamais tant que vous vivrez, et Dieu veuille que ce soit bien longtemps encore, jamais je ne vous en demanderai que ce que vous consentirez à me donner. Agissez donc comme bon vous semblera dans l’intérêt de notre protégée ; tout ce que vous ferez sera bien, ma mère.

La comtesse, émue jusqu’aux larmes, attira son fils vers elle et le serra dans ses bras, en l’embrassant à plusieurs reprises.

— Laisse-nous, Clairette et moi, avec Vanda, dit-elle ; peut-être parviendrai-je, en l’interrogeant adroitement, à obtenir d’elle quelques renseignements sur sa famille, ce que tu n’as pu faire, faute de savoir comment t’y prendre.

Armand se leva et se prépara à sortir.

Mais, précisément en ce moment, Charbonneau entra, précédant les deux guerriers comanches ; sur un signe de sa mère le jeune homme reprit sa place.

Les Peaux-Rouges firent laconiquement leur rapport, selon la coutume des Indiens qui n’aiment pas les longs discours, et se bornent généralement, dans des cas semblables, à ne dire que les paroles strictement nécessaires.

Ils s’étaient rendus directement à l’endroit où la fillette avait fait halte ; arrivés là, ils avaient tracé un cercle imaginaire et avaient exploré le terrain pour ainsi dire pouce à pouce sur un périmètre de près de deux lieues.

Ils n’avaient découvert d’autres traces que celles laissées par la jument Jaguarita ; traces d’autant plus faciles à reconnaître, que la noble bête avait une allure particulière et presque inconnue dans les prairies.

Elle marchait l’amble : ses traces, presque en ligne directe et sans déviation sensible, s’enfonçaient dans la direction du Nord-Ouest, c’est-à-dire vers l’Oregon et la Haute-Californie.

Il résultait de ces recherches que l’enfant avait traversé seule, du moins en partie, le territoire indien dans sa plus grande largeur.

Fait incroyable et véritablement merveilleux, vu l’âge peu avancée de la petite voyageuse, et surtout son complet isolement.

Charbonneau remit à la comtesse la valise de l’enfant, deux longs revolvers à six coups fort beaux, cachés dans les fontes, mais dont à cause de leur poids la fillette aurait été incapable de se servir, au cas où il lui aurait fallu se défendre.

De plus, un petit portefeuille, gonflé de papiers qui n’étaient autres que des billets de plusieurs banques des États-Unis, et une longue bourse en soie rouge, avec coulant en or, ressemblant beaucoup à nos bourses algériennes.

Cette bourse était remplie d’onces mexicaines.

La comtesse, après avoir remercié et congédié les Comanches, fit signe à son fils d’attendre quelques instants encore ; puis elle donna l’ordre à Charbonneau d’aller chercher deux chasseurs canadiens et de choisir les plus honnêtes.

Charbonneau obéit et revint bientôt avec les deux chasseurs.

La comtesse expliqua alors à ces braves gens qu’elle voulait, séance tenante, faire un inventaire de ce que possédait sa jeune protégée et dresser un procès-verbal, qu’ils signeraient comme témoins, et qu’on ferait légaliser par l’alcade mayor dans la première ville ou l’on arriverait.

Les Canadiens s’inclinèrent respectueusement, et Armand s’installa prêt à écrire sur une petite table portative, sur laquelle il disposa papier, plumes et encre.

On commença l’inventaire par la valise.

Vanda donna la clef de la serrure ; on enleva les sangles, puis on ouvrit.

La valise contenait des vêtements de femme et d’enfant, en batiste et en mousseline très fine, un rebozo de dentelle en point d’Alençon, un châle de crêpe de Chine fond blanc, richement brodé en soie de plusieurs couleurs.

Au milieu de ces vêtements étaient cachés des écrins, au nombre de huit, renfermant des bagues, des bracelets, des boucles d’oreilles, et une magnifique rivière de diamants.

Ces bijoux, ornés de perles fines et de diamants d’une grande pureté, avaient une valeur considérable, que la comtesse estima au premier coup d’œil à une valeur d’au moins cent cinquante mille piastres fortes.

Au milieu de ces écrins, se trouvait une boîte presque plate et assez petite, en maroquin, fermée par an ressort que la comtesse fit jouer.

La boîte s’ouvrit et laissa voir une délicieuse miniature sur ivoire, entourée de trois rangs de perles fines.

Cette miniature, due à un artiste de mérite, représentait une femme d’une grande beauté, âgée de dix-neuf à vingt ans, et dont la ressemblance avec la fillette était frappante ; au-dessous était gravé ce seul mot : Luz. 1857.

Vanda jouait avec Dardar pendant cette inspection.

Tous deux se roulaient joyeusement au milieu de la tente.

La comtesse appela sa nouvelle protégée et lui montra le portrait.

L’enfant s’en saisit, le baisa en fondant en larmes et en criant à plusieurs reprises :

— Maman ! maman ! chère maman !

La comtesse reprit le portrait, le referma et, à force de baisers et de caresse, réussit à tarir les larmes de la fillette.

Il n’y avait pas à en douter : ce portrait était celui de sa mère.

L’enfant portait au cou, selon la coutume mexicaine, un petit scapulaire en drap, sur lequel une croix était brodée en perles fines ; elle avait des boutons de diamants aux oreilles.

Tout semblait prouver que cette petite appartenait à une famille riche, dont, à la suite de quelque catastrophe inconnue, elle avait été violemment séparée.

Mais quelle était cette catastrophe ? Voilà ce qu’il importait de savoir.

Après avoir minutieusement relaté tout ce que renfermait la valise, on passa à l’examen de la bourse, du portefeuille et des alforjas, espèces de doubles poches en toile destinées à renfermer les vivres, etc.

On commença par la bourse : elle contenait 478 onces d’or mexicaines ; dans les fontes on avait trouvé, jetées à même : dans celle de droite, 522 onces ; dans celle de gauche, 478 onces ; en tout 1,427 onces, ce qui, réduit en monnaie française, donne 121,295 francs, somme considérable, presque une fortune.

Puis on procéda à la visite du portefeuille, ce qui fut bientôt fait.

Ce portefeuille contenait des billets de banque excellents pour une somme de 120,000 dollars, c’est-à-dire 600,000 francs.

Ces sommes réunies, jointes aux bijoux et aux diamants, constituaient une véritable fortune abandonnée.

Donc Vanda était riche, très riche même, malheureusement, ni dans la valise ni dans les alforjas, ni dans les fontes de la selle, on n’avait trouvé le moindre chiffon de papier qui pût éclaircir le mystère qui enveloppait le sort de la famille de la pauvre fillette, et elle-même.

Ce fut en vain que la comtesse chercha, fouilla partout ; elle ne découvrit rien.

Il fallait en prendre son parti.

Le procès-verbal, soigneusement rédigé, fut clos et signé par les témoins.

Il restait une dernière chance à la comtesse ; elle l’essaya.

Elle demanda à la fillette si elle savait lire et écrire.

La petite répondit affirmativement, d’un air assez fier.

La comtesse tressaillit de joie. Elle allait donc savoir son nom.

— Signe en bas de ce papier, lui dit-elle.

L’enfant prit la plume et écrivit d’une assez belle écriture un peu grosse : Vanda.

— Ajoute ton autre nom, lui dit la comtesse.

La fillette la regarda avec surprise.

— Je n’ai pas d’autre nom, dit-elle.

— Mais le nom de ton père !

— Mon père se nommait don Pablo.

— Mais encore ?

— Je ne l’ai jamais entendu appeler autrement.

— Et ta mère ?

— Ma mère ? tu as vu son nom sur le médaillon, madame maman.

Il était inutile d’insister. La comtesse baissa la tête.

— Va jouer, lui dit-elle.

L’enfant ne se le fit pas répéter.

Vers trois heures, les chevaux furent sellés, les malles chargées, et l’on se remit en marche.

Vanda se tenait entre la comtesse et son fils.

On marcha dans la direction du presidio de Tubac jusque vers dix heures du soir.

La caravane fit halte sur les bords d’un affluent sans nom du Rio-Bravo-Colorado-del-Norte, au sommet d’une accore boisée, d’où l’on dominait la campagne, à une grande distance dans toutes les directions.

On s’installa pour la nuit.

Après le souper, la comtesse prit l’enfant à part et causa longuement avec elle ; puis, voyant ses paupières se fermer, elle lui fit réciter ses prières et la coucha.

La comtesse se rappela alors que dans certaines banques d’Amérique, les billets, avant d’être présentés, doivent être signés par le directeur, espèce d’endos rigoureusement exigé.

Madame de Valenfleurs reprit les billets, et malgré l’heure avancée de la nuit, elle se mit à les examiner attentivement un par un, non pas du côté de l’écriture, mais sur le verso.

Tout à coup, elle tressaillit et regarda : le billet qu’elle tenait à la main était signé ; il portait, sur le haut du verso, ces deux mots espagnols Pablo Allacuesta.

La comtesse mit le billet de côté et continua son examen.

Quatorze billets, tous émis par la même banque étaient signés de ce double nom : Pablo Allacuesta.

Ce Pablo Allacuesta était le père de Vanda, puisque elle-même l’appelait don Pablo.

Le. lendemain, pendant la marche, la comtesse reprit l’interrogatoire de l’enfant, mais avec une précaution extrême, sans la fatiguer ni avoir l’air de la pousser à parler.

Elle réussit, jusqu’à un certain point, à obtenir des renseignements, très vagues encore, mais qu’elle espérait parvenir à compléter plus tard.

Voici le résumé de ces différents interrogatoires.

Vanda habitait avec sa mère une assez grande ville, entourée de hautes montagnes.

Toutes deux vivaient dans une belle maison, où il y avait un grand jardin rempli de statues et de bassins pleins d’eau, et qui donnait sur une place où se trouvait une église, nommée : l’église de la Merced, où la mère et la fille allaient chaque jour entendre la messe de six heures du matin.

La mère et l’enfant, bien qu’entourées par un nombreux domestique, vivaient presque toujours seules.

Don Pablo, le chef de la famille, ne faisait que de très rares apparitions dans la maison.

Il n’y passait que trois ou quatre jours, et même souvent moins ; puis il partait et ne revenait que deux ou trois mois après.

Cependant il semblait avoir une vive affection pour sa femme et sa fille ; jamais il n’arrivait sans leur apporter de riches présents, et surtout des sacoches remplies d’or.

Dona Luz disait que son mari était gambucino, qu’il avait découvert un placer, dont il surveillait l’exploitation.

Quelquefois don Pablo arrivait de nuit, accompagné de deux ou trois individus, aux traits sinistres et repoussants, dont les paroles brutales effrayaient beaucoup l’enfant.

Mais son père n’avait qu’à froncer le sourcil pour rendre aussitôt ces hommes polis et respectueux.

La dernière visite de don Pablo fut assez longue.

Plusieurs fois il annonça son départ, mais il restait toujours : il ne pouvait se décider à s’en aller.

Enfin, il partit en annonçant son prochain retour.

Il disait gaiement que c’était son dernier voyage ; qu’il se trouvait assez riche, et qu’il voulait renoncer aux affaires.

Don Pablo était parti depuis six semaines à peu près, lorsque, une nuit, l’enfant fut réveillée en sursaut par sa mère.

Une grande lueur pénétrait dans la chambre et éclairait tout en rouge.

La maison brûlait sans qu’il fût possible d’arrêter les progrès de l’incendie.

Au dehors, une foule d’hommes, ou plutôt de démons, bondissaient autour de la maison en poussant des hurlements sauvages, et tirant des coups de fusil et de revolver.

Dona Luz avait emporté son enfant dans ses bras et traversé, d’une course furieuse, tout le jardin jusqu’à une porte dérobée qui était ouverte et près de laquelle un cheval tout harnaché était attaché.

La solitude était complète.

Dona Luz embrassa l’enfant, lui ordonna de l’attendre et retourna en courant vers la maison.

Elle fit ainsi plusieurs voyages.

Chaque fois elle apportait quelque chose qu’elle jetait dans les fontes.

La dernière fois, elle apporta une valise et des alforjas, très gonflées de toutes sortes de vivres.

Elle attacha le tout sur le cheval, puis elle se mit vivement en selle, en serrant sa fille sur son sein haletant, et lui disant à voix basse :

— Ne crie pas, ne pleure pas, Vanda ! on nous cherche, on veut nous tuer !

Bien que l’enfant ne comprît pas toute la portée de ce mot, elle eut peur et se mit à trembler.

— Où allons-nous ? demanda-t-elle à sa mère.

— Rejoindre papa, répondit dona Luz.

Elle partit à fond de train.

Plusieurs coups de feu furent tirés sur les fugitives, mais rien ne put arrêter l’élan terrible de leur course.

Au jour, elles firent halte en plein désert.

Dona Luz avait reçu plusieurs blessures qui, sans être graves, saignaient beaucoup ; elle était couverte de sang.

Mais que lui importait, elle embrassait sa fille avec frénésie en répétant avec une joie délirante :

— Sauvée ! tu es sauvée, pauvre chère aimée !

Et elle fondit en larmes.

Elle pansa ses blessures, tant bien que mal, changea de vêtements, et dès que Jaguarita fut reposée la mère et la fille repartirent.

Les deux fugitives voyagèrent ainsi à travers le désert pendant un temps assez long, mais que l’enfant ne réussit pas à déterminer positivement.

Les blessures de dona Luz étaient guéries ; cependant elle s’affaiblissait de plus en plus.

Elle pleurait beaucoup et embrassait sa fille avec des élans si passionnés, que parfois l’enfant avait peur.

Un matin, au moment de repartir, dona Luz, ne réussit pas à se lever.

Ses forces l’avaient complètement abandonnée ; son visage avait pris des teintes d’ivoire jaune, ses traits étaient convulsés ; elle ne parlait que difficilement et très bas.

L’enfant tremblait, pleurait et embrassait sa mère, sans se douter de la gravité de son état.

— « Mon enfant, lui dit sa mère, je te laisse seule, abandonnée dans ce désert, ne crains rien, laisse-toi guider par Jaguarita ; elle te conduira vers les établissements ; d’ailleurs, Dieu veillera sur toi, et moi du ciel où je serai bientôt, je le prierai tant, qu’il te prendra en pitié. Embrasse-moi… encore… encore… Dieu te gardera ! »

L’enfant s’était jetée éperdûment dans les bras de sa mère.

Tout à coup le corps de dona Luz fut secoué violemment par une attaque nerveuse.

Un cri déchirant s’échappa de sa poitrine ; le corps se raidit dans une dernière convulsion et prit la rigidité de la mort.

Vanda regarda sa mère avec effroi.

Celle-ci avait les yeux ouverts, mais vitreux et sans regard.

L’enfant l’appela à grands cris, avec des larmes.

La mère ne répondit pas.

La pauvre petite s’évanouit.

Elle resta plusieurs heures sans connaissance.

Quand elle revint à elle, elle comprit toute la portée de son malheur.

Elle s’agenouilla près du corps de sa mère, et pria longuement avec des sanglots et des larmes.

Puis, trop faible pour creuser une fosse, et d’ailleurs manquant d’outils, elle ramassa des feuilles, arracha des herbes, et en recouvrit pieusement le corps de sa mère.

Elle demeura encore une nuit tout entière à prier et à pleurer près de sa mère, qu’elle ne voyait plus.

Enfin, il fallut partir.

Jaguarita, laissée en liberté, ne s’était pas éloignée.

De temps en temps, elle s’approchait de l’enfant, la caressait et hennissait plaintivement.

Elle se baissa pour permettre à la fillette de se mettre en selle et elle partit comme un trait.

Ainsi que sa mère le lui avait recommandé, l’enfant se laissa guider par l’intelligent animal : c’était ce qu’elle avait de mieux à faire.

Depuis cinq jours, elle parcourait le désert, seule désormais.

Ses vivres, presque épuisés, allaient lui manquer, lorsqu’elle avait été si providentiellement découverte par Dardar et sauvée par Armand.