Les Peaux-Rouges de Paris (Aimard)/II/VI

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VI

OÙ CHARBONNEAU, LE CHASSEUR CANADIEN, SE DESSINE.

Ces renseignements, obtenus à bâtons rompus, avec d’énormes difficultés, de la pauvre chère petite créature, n’avaient aucune importance réelle et n’apprenaient rien de positif.

Par conséquent, au lieu de déchirer le mystère que la comtesse essayait d’éclaircir, ils ne faisaient, au contraire, qu’épaissir les ténèbres autour de l’enfant.

En effet, quelle était cette ville dans les montagnes !

Depuis la découverte de l’or, d’une part, et la migration des Mormons, de l’autre, bien des solitudes s’étaient peuplées et avaient grandi comme par magie dans la Californie, l’Utah et l’Oregon.

Tous moyens d’investigations étaient impossibles, au milieu de ces populations hétérogènes, à peine organisées, et chez lesquelles l’ordre se faisait avec du désordre.

Quelle était cette attaque faite contre une maison au centre même d’une ville ?

Par qui avait-elle été dirigée ?

Pour quels motifs ?

Autant de questions auxquelles il était impossible de répondre.

Que signifiait ce nom plébéien de Allacuesta ou Alacuesta, car il était orthographié des deux façons sur les billets de banque, ce qui faisait penser à un pseudonyme.

Car les noms étaient différents et ne se prononçaient pas de même, la double lettre ll étant mouillée en espagnol.

D’ailleurs, dans ces contrées, peu de personnes, pour une raison ou pour une autre, portent leur nom véritable.

Il en est ainsi dans tous les pays nouveaux.

Que faisait ce Pablo Alacuesta ?

Était-il mineur, chercheur d’or ou gambucino ?

Comment le découvrir au milieu de tous les aventuriers occupés à la découverte de l’or ?

Et puis, était-il vivant ou mort ?

Autre problème aussi indéchiffrable que les autres, et dont le temps seul pouvait donner la solution.

Le seul fait certain, positif, était celui-ci :

À la suite d’une attaque nocturne contre sa maison, faite sans doute par des bandits, dona Luz Alacuesta s’était sauvée avec son enfant, en emportant tout ce qu’elle avait pu de sa fortune.

Blessée pendant sa fuite, elle était morte misérablement dans la savane, en laissant son enfant seule et abandonnée.

En dehors de ce fait brutal et poignant, tout le reste n’était que ténèbres.

La comtesse comprit que tenter de nouveaux efforts serait superflu.

Elle se résigna à ne rien savoir.

L’enfant était douce, intelligente, aimante surtout, avec cela, riche.

Le sacrifice qu’elle était prête à s’imposer, si elle n’eût rien possédé, devenait inutile.

Madame de Valenfleurs s’en réjouit pour l’enfant, et l’adopta franchement.

Dès ce moment, à la grande joie de son fils, elle la considéra comme s’il elle eût été véritablement sa fille.

Cependant, le voyage continuait ; on se rapprochait rapidement des établissements.

Déjà la nature se transformait.

La savane se faisait de moins en moins sauvage.

La main de l’homme se laissait découvrir çà et là.

Quelques traces fugitives de civilisation commençaient à apparaître de loin en loin.

On sentait, pour ainsi dire, le monde civilisé venir à soi.

Il était près de cinq heures du soir.

Le soleil, très bas à l’horizon et sur le point de disparaître, allongeait démesurément l’ombre des arbres.

Il n’y avait pas un souffle dans l’air ; la chaleur était lourde.

La caravane cheminait péniblement à travers les hautes herbes desséchées et presque brûlées par les rayons du soleil.

Par intervalles, on entendait, au loin, des roulements sinistres, dont la cause inconnue inspirait une certaine appréhension aux voyageurs, qui ne savaient à quoi les attribuer.

Les deux guerriers comanches, dont les visages marmoréens semblaient taillés dans le granit, tant ils étaient impassibles, donnaient depuis deux heures des marques évidentes d’une secrète inquiétude.

Ces Peaux-Rouges, auxquels aucun bruit de la savane n’était inconnu, semblaient percevoir des sons entendus par eux seuls, et qu’ils ne s’expliquaient pas.

De plus, depuis quelques instants, ils interrogeaient le sol avec insistance, et, hochaient la tête d’un air très peu satisfait.

Les choses en vinrent à un tel point, que Charbonneau qui, lui aussi, était inquiet, et depuis quelques instants examinait curieusement les guerriers, se décida à leur adresser la parole.

— Que disent mes frères les grands guerriers comanches ? leur demanda-t-il.

Les deux éclaireurs échangèrent un regard d’une expression singulière.

Puis le plus âgé répondit d’une voix gutturale, en mauvais espagnol :

— Avertir señora ; marcher beaucoup doucement ; aller trop vite ; ennemis sur la piste.

— Hum ! en êtes-vous sûrs ?

— Peu parler, beaucoup et promptement agir ; que mon frère regarde ; piste est là à ses pieds, lui baisser, voir.

— Trop tarder, ajouta le second guerrier ; avertir senora, trop courir tout de suite ; danger pressant.

Charbonneau ne se le fit pas répéter ; il courut près de sa maîtresse.

— Madame, lui dit-il, après l’avoir saluée respectueusement, les éclaireurs indiens m’avertissent que nous marchons trop doucement ; ils disent qu’un danger pressant nous menace, et qu’il nous faut partir à toute bride.

— Et vous, Charbonneau, que pensez-vous ? demanda la comtesse.

— Madame, nul ne connaît le désert comme les Indiens : s’ils disent qu’il y a un danger, c’est que ce danger existe. Moi-même et mes compagnons, nous sommes inquiets.

— Alors, vous pensez ?

— Qu’il faut partir ventre à terre ; oui madame.

— Soit ! partons donc ! dites aux éclaireurs que je suis prête.

Le chasseur se hâta de porter la réponse.

— Très bon ! répondit un des guerriers, le plus âgé ; pas loin aller, mais courir très fort ; là-bas, ajouta-t-il, en désignant de la main droite, une accore élevée, s’avançant assez profondément dans le rio Colorado, que les voyageurs côtoyaient depuis le matin, là-bas en sûreté, vous suivre, chasseur ?

— Allez ! nous sommes sur votre piste ! répondit Charbonneau.

Les deux Peaux-Rouges partirent comme le vent.

— En avant ! cria le Canadien.

Les voyageurs piquèrent.

Les chevaux s’élancèrent ventre à terre.

Ce fut alors une course effarée, sans nom.

Les animaux avaient comme les hommes conscience du danger inconnu dont ils étaient menacés.

Les mules, elles-mêmes, toujours si lentes et si volontaires, semblaient dévorer l’espace.

C’était une course affolée, fantastique, incroyable, dont rien ne saurait exprimer la rapidité vertigineuse.

Les chevaux paraissaient ne pas toucher la terre.

Leur course, loin de se ralentir, augmentait d’instant en instant et prenait des proportions extraordinaires de rapidité.

Trois lieues furent ainsi dévorées en moins de vingt minutes.

Et toujours galopant sur les traces des deux Comanches, tous les voyageurs, en colonne serrée, gravirent sans s’arrêter les pentes abruptes de l’accore que l’on s’était donnée pour but.

Il était temps d’arriver, les chevaux râlaient.

Quelques minutes de plus d’un pareil train, ils seraient tombés morts.

En atteignant le sommet large et plat de l’accore, les deux Comanches sautèrent sur le sol et échangèrent quelques paroles rapides avec Charbonneau.

Celui-ci donna aussitôt ses ordres.

Tous les cavaliers mirent instantanément pied à terre, s’armèrent de la hache américaine, et commencèrent à abattre une quantité d’arbres qu’ils faisaient tomber du côté par lequel ils étaient venus.

Ils travaillaient si bien qu’en moins d’une heure ils eurent formé un abatis énorme, impossible à franchir ; cet abatis leur formait, du côté de la savane, un inexpugnable rempart derrière lequel, en cas d’attaque, ils pouvaient soutenir un long siège sans craindre d’être forcés.

Du côté du fleuve, l’accore était à pic.

Toute escalade était impossible.

Le sommet de la colline était complétement boisé.

Les Canadiens ne touchèrent pas un arbre, pas un buisson.

Les voyageurs trouvaient là un abri naturel à l’épreuve des balles et des flèches des Peaux-Rouges ou des autres ennemis qui les menaceraient.

L’abatis terminé, il était d’une épaisseur effrayante.

Les Comanches se consultèrent entre eux.

Puis ils sortirent du camp, par deux points opposés, suivis de Charbonneau et d’un autre chasseur.

Les quatre hommes se mirent aussitôt à l’œuvre, en arrachant toutes les herbes sur un périmètre de cinquante à soixante pas en avant de l’abattis.

Cela fait et les herbes mises en monceaux, les Comanches brûlèrent des amorces sur ces herbes entassées.

La comtesse et son fils suivaient curieusement les mouvements des Indiens et des Canadiens, ne comprenant pas encore ce qu’ils voulaient faire.

Tout à coup, ils virent des masses de fumée s’élever dans l’air.

Puis une flamme se dégagea, courut rapidement dans les herbes et les buissons, s’étendit tout le long des pentes, les descendit et gagna la plaine, où elle prit presque aussitôt les proportions d’un incendie formidable.

Bientôt, la savane tout entière fut en feu et prit l’aspect d’un immense brasier, qui alla toujours s’élargissant, tout en s’éloignant dans toutes les directions.

Bientôt, l’accore où étaient campés les voyageurs apparut comme une oasis perdue au centre d’une immense fournaise.

Le soleil était couché depuis longtemps déjà.

Les ténèbres avaient remplacé le jour.

L’incendie, s’éloignant de plus en plus, se perdait au loin et nuançait les derniers plans de l’horizon de lueurs rougeâtres.

— M’expliquerez-vous ce que tout cela signifie, monsieur Charbonneau ? demanda la comtesse au Canadien, lorsque celui-ci rentra dans le camp, suivi de ses compagnons ; je vous avoue que je n’y comprends rien.

— C’est cependant bien simple, madame la comtesse, répondit paisiblement le Canadien, tout en bourrant son calumet indien, nous sommes menacés d’un danger terrible.

— Mais lequel ? au nom du Ciel.

— Je l’ignore, madame la comtesse, mais je le sens ; voilà tout ce que je puis vous dire : les Indiens aussi le sentent ; leur instinct ne les trompe jamais, nous nous sommes retranchés ici dans une position que nous avons rendue inexpugnable.

— Comment cela ? Par cet immense abatis de bois ?

— Oui, madame la comtesse, par cet abatis, et en brûlant tout autour de nous. Regardez aussi loin que la vue s’étend : il ne reste pas un arbre, pas un brin d’herbe derrière lequel un Indien, ou un pirate trouve à s’abriter. Quel que soit l’ennemi qui essaiera de nous attaquer, nous l’apercevrons de loin, sans que lui nous voie. Grâce au couvert que nous avons construit ici, nous n’avons plus à redouter de surprise ; l’ennemi sera contraint de venir à découvert, et alors, s’il s’y hasarde, nous le recevrons bravement, et nous le rejetterons du haut des rampes dans la plaine. Ah ! dame ! ajouta-t-il en riant, quand on n’est pas le plus fort, il faut être le plus rusé, n’est-ce pas ? Et en fait de ruses, voyez-vous, madame la comtesse, les Indiens, surtout les Comanches, rendraient des points aux plus fins coureurs des bois de la prairie. Ce sont de rudes hommes, je vous en réponds.

— Oui, je comprends ; tout cela est bien imaginé. Quoi qu’il arrive maintenant, nous sommes en sûreté ?

— Absolument comme si nous nous trouvions à Québec, madame la comtesse.

— C’est vrai, mais pourquoi brûler toute cette immense savane et en faire ainsi un désert affreux, et sans verdure ? tous les animaux qui habitent et peuplent cette prairie mourront de faim.

— Que cela ne vous inquiète pas, madame la comtesse, dit-il en riant ; aux premières lueurs du feu, tous les animaux ont décampé au plus vite ; ils sont à l’abri depuis longtemps. Voyez, l’incendie s’éteint déjà là-bas.

— En effet, les lueurs diminuent rapidement ; mais voilà cette savane, si verte et si belle, il y a quelques heures, devenue stérile je ne sais pour combien d’années, grâce à vous.

— Erreur, madame la comtesse, les cendres sont un engrais puissant ; si vous repassez par ici dans quelques mois, vous verrez la savane plus belle qu’elle n’a jamais été.

— Mais que signifie donc ce bruit ? s’écria tout à coup la comtesse, on dirait un tonnerre lointain.

— Ah ! ah ! vous commencez à l’entendre, madame. Si je ne me trompe, c’est une migration de grands animaux, peut-être de bisons. Du reste, nous saurons bientôt, je l’espère, à quoi nous en tenir car ils ne tarderont pas à paraître.

— Une migration de bisons ?

— Oui, madame la comtesse ; vingt ou trente mille de ces animaux galopant en troupes ; c’est très curieux, vous verrez !

— Oh ! mon Dieu, si nous étions restés dans la plaine ?

— Nous aurions été irrévocablement perdus. Ces animaux sont d’une bêtise et d’une ineptie désespérantes ; ils galopent droit devant eux, brisant tout sur leur passage ; ne s’écartant jamais de leur route, et renversant en aveugles tout ce qui leur fait obstacle.

— Oh ! mon Dieu !

— Mais, reprit nonchalamment le Canadien, si nous n’avions affaire qu’aux bisons, ce ne serait rien ; on réussit quelquefois à leur échapper, bien que ce soit difficile, mais ce sont les compagnons qu’ils entraînent à leur suite, qui sont surtout redoutables.

— Que voulez-vous dire, et de quels compagnons parlez-vous ?

— Il y en a de plusieurs sortes : d’abord les jaguars, qui voltigent littéralement sur les flancs de la colonne, happant un bison de temps en temps ; puis les loups rouges, qui les chassent en groupe, en glapissant après eux avec frénésie, puis après, des animaux plus féroces encore, des Indiens bravos, ou des pirates de la prairie, les plus redoutables de tous.

— Ainsi, vous craignez ?

— Tout simplement, madame la comtesse, que nous ayons à nous défendre contre l’un de ces quatre ennemis, ou peut-être contre tous à la fois.

En ce moment, bien qu’il n’y eut pas un nuage au ciel, la pluie commença à tomber avec force et prit bientôt les proportions d’un véritable déluge.

Ce fait extraordinaire, tout incroyable qu’il paraisse, se produit assez souvent dans les régions chaudes de l’Amérique.

Tout voyageur qui a résidé pendant quelque temps dans ces contrées en a certainement été plusieurs fois témoin.

Rien de plus singulier, par une chaude journée, le soleil brillant dans toute sa force, et le ciel d’une égale couleur 1 indigo, sans un nuage grand comme la main, que de se sentir assailli à l’improviste par une pluie diluvienne.

Ou parfois, pendant une nuit claire, transparente, avec un ciel d’un bleu profond, semé à profusion de millions d’étoiles étincelantes, de recevoir tout à coup une averse drue et serrée, qui dure souvent pendant une heure, et quelquefois plus, sans qu’il soit possible de découvrir les causes déterminantes de cette bizarre anomalie.

Cette fois, ce fut ce qui arriva.

Pendant plus de trois quarts d’heure, la pluie raya l’atmosphère avec une force inouïe, changeant tous les ravins en torrents et déversant d’énormes masses d’eau sur la terre, et cela bien que le ciel eût conservé toute sa pureté, et que les étoiles continuassent à briller et à répandre leur douce et mélancolique clarté sur le paysage.

Chacun s’était hâté de chercher un abri précaire contre cette trombe humide, qui faisait rage, et pendant quelques instants prit une intensité véritablement effrayante.

Puis soudain, sans transition, la pluie s’arrêta comme elle avait commencé, l’atmosphère reprit sa première limpidité.

Et n’eussent été les cascades improvisées qui achevaient de tomber du haut des pentes dans la plaine, et les innombrables flaques d’eau, dans lesquelles se miraient curieusement les étoiles, cet ouragan soudain aurait pu passer pour un rêve.

Quelques minutes plus tard, la terre, fendillée et pâmée de chaleur, avait complètement absorbé toutes les masses liquides, dont il ne restait plus la plus légère trace.

Alors le bruit que depuis longtemps on entendait, et que le vacarme de l’ouragan avait absorbé, s’éleva de nouveau, mais beaucoup plus rapproché.

— Chacun à son poste ! cria Charbonneau.

Les chasseurs et les peones saisirent leurs armes et allèrent s’embusquer derrière l’abatis.

— Allons-nous être attaqués ? demanda la comtesse.

— Non, madame, pas encore ; ce ne sera qu’après la passée des bisons. Tenez, regardez, madame la comtesse, voici leurs éclaireurs qui arrivent : surtout, abritez-vous bien.

— Ai-je donc quelque chose à redouter de ces animaux ? reprit la comtesse.

— Non, madame. Grâce à Dieu, il leur est impossible de monter ici ; d’ailleurs, nous ne sommes pas sur leur route ; mais l’on ne sait jamais ce qui se cache derrière ces animaux.

Ainsi que l’avait annoncé Charbonneau, quelques bisons isolés commençaient à paraître.

Ils galopaient çà et là par deux et par trois, sans paraître suivre une ligne bien déterminée.

Cependant, après avoir dépassé l’accore de quelque cinquante ou soixante mètres, ils firent un brusque crochet à droite, et s’élancèrent dans l’intérieur de la savane.

Derrière ces bisons en arrivaient d’autres, plus nombreux, qui prirent la même route.

Puis d’autres encore.

Enfin, ils apparurent en masses profondes, galopant la tête entre les jambes et la queue en l’air, renâclant, ébrouant et beuglant à qui mieux mieux.

La savane fut en un instant noire de ces animaux, dont le nombre semblait incalculable.

Ils allaient, serrés les uns contre les autres, en aveugles, sans se détourner jamais.

Leurs meuglements incessants et le bruit de leurs sabots martelant le sol en cadence formaient un roulement sourd et continu, ressemblant aux roulements du tonnerre dans les mornes.

Sur leurs flancs on voyait bondir de grandes ombres.

C’étaient les jaguars qui chassaient.

Lorsqu’un des bisons tombait, les autres passaient par-dessus lui, sans se déranger.

Les cris aigus des coyotes et des loups rouges formaient un effroyable concert de glapissements.

Il y avait quelque chose d’étrange et d’effrayant dans la course affolée de cette masse mouvante, obéissant à un mystérieux instinct, et dont les longs anneaux se déroulaient et serpentaient à travers la savane, jusqu’à la dernière limite de l’horizon.

Depuis plus d’une heure, les bisons passaient ainsi, et leurs masses étaient toujours aussi profondes.

Où les premiers avaient passé, les autres passaient à leur tour sans dévier d’une ligne.

Tout disparaissait devant leurs puissants efforts, tout était brisé, pulvérisé, anéanti.

Tout à coup Dardar, embusqué à l’extrémité de l’accore, du côté de la rivière, se mit à aboyer avec fureur.

— À moi deux hommes ! cria Charbonneau, il doit y avoir quelque chose par ici ; et, s’adressant à la comtesse, rentrez sous votre tente, madame, lui dit-il, votre présence est inutile au milieu de nous, et si vous y restiez, vous seriez exposée à des dangers sérieux… d’ailleurs peut-être avant quelques minutes serons-nous attaqués.

— Ne vous raillez pas de moi, Charbonneau, répondit résolument la comtesse, chacun de nous a ses devoirs dans les circonstances où nous sommes ; laissez-moi faire le mien ; allez, je le veux !

Le Canadien hocha la tête d’un air mécontent.

Mais il ne répondit pas et s’éloigna au plus vite, suivi par deux de ses compagnons.

Dardar n’aboyait plus.

Au contraire, il remuait la queue et courait d’un air joyeux sur le bord de l’esplanade.

— Serait-ce un ami ? murmura Charbonneau ; il faut voir !

Après avoir abrité ses deux compagnons derrière des buissons, Charbonneau s’étendit sur le sol et passa avec précaution sa tête par dessus l’esplanade.

Il aperçut presque aussitôt une masse noire accrochée à quelque racine, à une certaine hauteur, et paraissant, à cause de l’obscurité, suspendue entre le ciel et l’eau.

— Eh ! murmura le Canadien, voilà un rude gaillard.

Et s’abritant le plus possible contre une balle probable, il dit en indien :

— Qui est là ?

— Un ami, répondit aussitôt l’inconnu.

— Bon ! que fais-tu là ?

— Mission importante, visage pâle…

— Tu es Tahera.

— Oui, guerrier comanche.

— Attends.

Le canadien fit glisser son lasso par dessus la plate-forme.

L’Indien s’en empara :

— Attache ton fusil et ton couteau à scalper à mon lasso.

L’Indien obéit sans répondre.

Le Canadien retira le lasso à lui, détacha les armes et les plaça près de lui.

Puis il appela ses deux compagnons auxquels il dit vivement quelques mots à voix basse ; ceux-ci firent un signe affirmatif.

Le lasso redescendit.

— Attache-toi au lasso, reprit le Canadien ; si tu es Tahera, c’est bien ; si tu es un traître, tu mourras !

— Bon ! reprit l’Indien, mon frère sage.

Il s’attacha au lasso par le milieu du corps.

Les trois hommes le hissèrent sur la plate-forme.

L’Indien était le troisième guerrier comanche parti quelques jours auparavant en mission avec Jérôme Desrieux, l’intendant de la comtesse.

Il fut reçu très amicalement à son arrivée sur la plate-forme.

On lui rendit ses armes.

— Eh bien ! lui demanda Charbonneau.

Collier pour la senora ! répondit le laconique guerrier.

— Viens, lui dit Charbonneau.

Et il le conduisit à la comtesse.

— Madame, dit-il, notre ami Tahera, le guerrier comanche, vient d’arriver ; il est porteur d’une lettre pour vous.

— De Jérôme ? demanda la comtesse.

L’Indien fit un signe affirmatif, retira de sa ceinture un papier plié en quatre, et lui remit.

La comtesse ordonna aux deux hommes de la suivre, et entra avec eux sous la tente où brûlait une bougie.

Elle ouvrit la lettre et la lut d’abord à voix basse, puis à haute voix.

Voici ce qu’elle contenait :

« Madame la comtesse,

« J’ai échoué sur un point, j’ai réussi sur un autre.

« Vous aurez une grande et agréable surprise ; je serai bientôt près de vous.

« Recommandez à Charbonneau de redoubler de prudence et de se tenir sur ses gardes : on a aperçu dans ces parages un redoutable bandit, que l’on avait tout lieu de supposer mort ; il est à la tête d’une troupe nombreuse d’aventuriers.

« Peut-être essaiera-t-il une entreprise de nuit ; défendez-vous, j’arriverai à temps, je l’espère, pour vous débarrasser de ces misérables, s’ils tentent quelque chose contre vous, ce qui n’est que trop probable.

« Embusquez-vous dans une forte position, s’il est possible.

« Je vous envoie Tahera, c’est un brave guerrier, vous pouvez compter sur lui ; il m’a assuré qu’il découvrirait votre campement, et que vous auriez ce billet cette nuit de bonne heure ; Dieu le veuille !

« Votre tout dévoué serviteur.

« Jérôme Desrieux, dit Marteau.
« Hacienda del Paraiso,
7 mai 1865, 11 heures du matin. »

— Vous avez entendu, ajouta-t-elle en repliant la lettre et s’adressant au Canadien.

— Oui, madame la comtesse, répondit-il ; aussi vous le voyez, nos précautions sont prises. Je me méfiais de quelque diablerie, notre voyage avait été trop paisible jusqu’à présent ; nous ferons bonne garde, madame la comtesse. Maintenant, M. Marteau arrivera-t-il à temps, voilà la question.

— Pourquoi n’arriverait-il pas à temps, mon ami ?

— Pour bien des raisons, madame la comtesse, d’abord nous sommes au moins a dix lieues de l’Hacienda del Paraiso. Je connais sa position exacte ; de plus notre ami ne sait pas où nous sommes en ce moment ; il perdra beaucoup de temps à nous chercher, et si, comme je le crains, nous sommes attaqués dans une heure ou deux, au plus tard, nous aurons fort à faire : nous ne sommes que douze hommes en tout ; il est vrai que la position est solide, et qu’il faudra beaucoup de temps pour nous tuer tous. Mais c’est égal, dès qu’il fera jour, nous aurons fort à faire, je le répète.

— Nous ne sommes pas douze, mais quatorze, dit-elle d’un ton de bonne humeur, mon fils et moi nous ne vous laisserons pas combattre seuls ; mais je crois que vous ferez bien, avant tout, d’interroger le brave Tahera ; il nous donnera sans doute un bon conseil.

Cette conversation avait eu lieu en espagnol, par considération pour le guerrier indien, qui comprenait et parlait cette langue.

Il prit la parole avant même d’être interrogé.

— Le Chêne-Puissant, dit-il (c’est ainsi qu’il nommait Jérôme), a quitté l’Hacienda del Paraiso, avec tout son monde, au coucher du soleil. Il a marché du côté de la Savane. C’est un guerrier. Tahera sait où le rencontrer. Il l’amènera tout droit ici. La senora donnera un collier au guerrier pour le Grand-Chêne. Elle expliquera tout. Tahera, yeux de jaguar, voit la nuit, il arrivera bientôt. Tahera attend.

— À la bonne heure ! voilà qui est parler, dit la comtesse. Je vais écrire, chef. Attendez, je vous prie.

L’Indien s’inclina courtoisement.

Pendant que la comtesse écrivait, les deux hommes s’entretenaient à voix basse avec une certaine animation.

Mais cette conversation fut de courte durée.

Elle se termina par une chaleureuse poignée de main et un regard d’intelligence.

La comtesse se leva et se rapprocha la lettre à la main.

— Je vous remercie, Tahera, dit-elle avec un charmant sourire. Voici le collier.

— Il sera remis, ou le guerrier mourra, répondit l’Indien en prenant le papier et le cachant dans sa ceinture.

— Tahera ne mourra pas ; c’est un guerrier trop fidèle et trop expérimenté pour se laisser prendre, reprit-elle d’une voix affectueuse : il vivra pour conserver ce souvenir que je lui donne.

Et, détachant une lourde chaîne d’or qu’elle portait, elle la jeta sur les épaules de l’Indien.

— Toujours garder, dit-il avec un sourire ; face pâle bonne ; elle heureuse ; toujours espérer ; amis venir bientôt.

Il salua la comtesse avec cette grâce innée que possèdent les Indiens.

Puis il sortit, suivi par Charbonneau.

Tahera fut descendu au moyen de lassos ajoutés les uns aux autres.

Et bientôt les Canadiens le virent, aux rayonnements des étoiles, traverser la rivière à gué, monté sur son cheval.

Au bout de quelques minutes, il disparut dans l’éloignement, et sa noire silhouette se confondit avec les ténèbres.

Charbonneau s’occupa aussitôt à renforcer encore, par tous les moyens en son pouvoir, les fortifications établies en toute hâte autour du campement.

Puis, après avoir désigné à chacun le poste qu’il occuperait en cas d’alerte, il se retira à l’écart avec trois autres Canadiens, et tous quatre s’occupèrent activement à confectionner, au moyen de lassos d’une grande solidité, des espèces de cordes à nœuds, qu’ils attachèrent solidement aux arbres qui bordaient l’esplanade du côté de la rivière.

Cela fait, Charbonneau grimpa sur le plus élevé des arbres laissés debout sur l’esplanade, et inspecta minutieusement la campagne.

La nuit était glaciale, mais claire, et l’atmosphère était d’une grande limpidité.

La lune, à son deuxième quartier, se balançait dans l’éther.

Ses rayons se combinaient avec le scintillement des millions d’étoiles, répandant une lumière blanchâtre, presque boréale, qui permettait d’apercevoir les moindres accidents du paysage, jusqu’à une énorme distance.

Seul, le sommet de l’esplanade, laissé tout exprès boisé, demeurait dans une obscurité d’autant plus complète que, par surcroît de précaution, les feux de veille n’avaient pas été allumés pour la nuit.

On n’entendait d’autre bruit dans la Savane que celui produit par le galop précipité des bisons, dont l’arrière-garde achevait de défiler devant l’accore, tandis que l’avant-garde avait, depuis longtemps, disparu dans les lointains de l’horizon.

Cette dernière troupe, composée des animaux les plus fatigués et les plus pesants, formait une masse assez confuse, et semblait se débattre avec énergie contre les attaques d’un ennemi encore invisible.

Charbonneau redoubla d’attention.

Plus les bisons se rapprochaient, plus ce qui se passait autour d’eux devenait clair pour le regard expérimenté du chasseur canadien.

Après quelques minutes d’un minutieux examen, il ne resta pas le plus léger doute dans son esprit.

Une troupe nombreuse de cavaliers indiens, cela était facile à reconnaître, galopait avec une rapidité extrême sur les flancs de la colonne.

Avec leurs longues lances, ils livraient un assaut désespéré aux bisons, dont on entendait les mugissements de terreur.

Les cavaliers étaient silencieux.

Ils bondissaient sur leurs coursiers, aussi indomptés qu’eux-mêmes, et redoublaient d’acharnement pour isoler de la masse de la colonne une vingtaine de magnifiques bisons dont ils prétendaient s’emparer.

Déjà même, ils avaient presque réussi dans cette audacieuse entreprise, lorsque tout à coup le cri perçant de l’épervier d’eau traversa l’espace.

Au même instant, les cavaliers indiens, sans plus songer aux bisons, se penchèrent sur le cou de leurs chevaux, piquèrent une pointe dans le désert, et commencèrent à fuir avec une rapidité extrême, en abandonnant leur gibier presque aux abois.

Les bisons, profitant de ce sursis, pour eux providentiel, reformèrent leur colonne, partirent dans la direction opposée et d’une course au moins aussi précipitée.

Les Indiens formaient une troupe compacte d’au moins trente ou quarante cavaliers.

C’étaient tous probablement des guerriers d’élite.

Charbonneau ne s’expliquait pas la terreur panique dont ils semblaient saisis, et la rapidité de leur fuite, lorsque la vérité lui fut subitement révélée.

Presque en face de l’accore, à une demie-lieue tout au plus, se trouvait une gorge étroite profondément encaissée.

Lit desséché de quelque rivière-torrent, tombant des montagnes et qui, pendant la saison des pluies, devait avoir un lit assez large, mais était en ce moment presque complètement à sec.

Tout à coup une nombreuse troupe de cavaliers, vêtus de costume bariolés, appartenant à toutes les nationalités qui parcourent le désert, émergea en colonne serrée de cette gorge, et déboucha au grand trot dans la savane.

On voyait, aux rayons de la lune, briller dans la nuit le fer de leurs longues lances garnies d’une banderolle, les canons de leurs rifles et les fourreaux de fer de leurs sabres.

Tous portaient de longs zarapés dans lesquels ils s’enveloppaient, et ils avaient la tête couverte de sombreros mexicains, aux larges ailes, et garnis d’une golilla à la forme.

Il n’y avait pas à s’y tromper :

Ces cavaliers étaient des pirates des prairies de l’Ouest.

Ils paraissaient bien disciplinés.

Leur nombre, autant qu’on en pouvait juger, semblait être assez élevé ; ils étaient au moins soixante-dix ou quatre-vingts.

Ces cavaliers firent halte sur la place même où les bisons avaient passé.

Un d’entre eux, leur chef probablement, s’entretint pendant cinq ou six minutes avec deux cavaliers, qui, ensuite, s’éloignèrent au galop dans la direction prise par les Indiens.

Les autres firent encore quelques pas et s’arrêtèrent au pied d’un monticule assez élevé, où ils s’arrêtèrent définitivement.

Les cavaliers sautèrent à terre et établirent leur campement en face de l’accore, mais hors de portée de fusil.

En quelques minutes, ils eurent entouré leur bivouac d’une espèce de barricade peu élevée.

Puis ils attachèrent leurs chevaux au piquet sans les desseller ni leur enlever le mors, et ils allumèrent dix feux de veille en étoile.

Un onzième feu, plus éloigné en arrière, avait été allumé à l’écart, près du pied de la colline, sans doute pour le chef.