Les Peaux-Rouges de Paris (Aimard)/II/VII

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VII

COMMENT LE MAYOR FUT, UNE SECONDE FOIS, FAIT ÉCHEC ET MAT NON-SEULEMENT PAR SES ALLIÉS, MAIS ENCORE PAR SES ENNEMIS.


Malgré la tranquillité apparente des aventuriers couchés autour des feux de veille, les uns dormant, et les autres fumant et causant entre eux, le Canadien ne quitta pas son observatoire.

Quelque chose lui disait que tout n’était pas fini encore que ces gens n’étaient pas venus camper là par hasard ; qu’ils ruminaient quelque sinistre projet, dont bientôt ils tenteraient l’exécution ; qu’en un mot, il assisterait à un drame en plusieurs parties dont il n’avait vu encore que l’exposition.

Charbonneau avait de la littérature.

Dans ses rares moments de loisir, il était allé à Québec, où il avait vu représenter quelques-unes de nos pièces modernes, qui font fureur au Canada.

Il ne comprenait rien à l’apparente apathie de ces gens ; il était surtout intrigué par le départ des deux cavaliers à la suite de leur court entretien avec le chef.

Là devait être le nœud de la question.

Aussi le brave Canadien se donnait-il au diable pour le deviner.

Grâce à l’excellente longue vue de nuit marine dont il s’était muni, il voyait tout ce qui se passait dans le camp des aventuriers comme s’il eût été au milieu d’eux.

Le chef, homme de haute taille, aux larges épaules, à la forte musculature, les jambes un peu arquées par l’habitude du cheval, vêtu d’un riche costume de ranchero mexicain, et dont les traits disparaissaient sous les ailes du chapeau, avait quatre longs revolvers et un poignard à garde d’or ciselé, passés dans la faja en crêpe de Chine qui lui serrait les hanches.

Un long sabre droit à fourreau de fer était accroché à son côté gauche.

Une carabine était appuyée contre un arbre auprès de lui.

Il portait de longues bottes molles jaunes montant au-dessus du genou, et garnies de lourds éperons d’argent.

Il se promenait de long en large, derrière le feu, le cigare à la bouche.

Parfois il s’arrêtait, semblait interroger le ciel, puis il paraissait prêter l’oreille aux bruits du désert.

Il frappait du pied avec impatience, et reprenait sa promenade, qu’il interrompait quelques moments après, et toujours ainsi.

— Il attend quelque chose, murmurait le Canadien, mais qu’attend-il ?

Soudain une lueur traversa son esprit.

Il se frappa le front : s’il eût su le grec, sans doute comme Archimède il se fut écrié : Euréka !

Mais comme il ignorait jusqu’à l’existence de cette intéressante nation, le chasseur se borna à exprimer sa pensée en franco-normand du Canada.

— Par ma foi de Dieu ! j’y suis ! s’écria-t-il ; ces deux démons se sont lancés à la poursuite des vagabonds indiens qui ont si prestement pris la fuite tout à l’heure. Les vautours se réunissent en troupe pour fondre sur une proie qu’ils supposent de difficile digestion. Nous allons les voir revenir de compagnie, cela ne fait pas de doute pour moi.

Il inspecta l’horizon, mais rien n’apparaissait.

Il se frotta joyeusement les mains, très satisfait d’avoir si bien deviné.

Les chasseurs, habitués à vivre seuls, ont la coutume de parler ou plutôt de penser haut, lorsque leur esprit est fortement surexcité.

Le Canadien reprit son monologue.

— C’est une bénédiction du bon Dieu, dit-il en riant, que cette idée soit venue à ce grand coquin qui se promène là-bas, de s’allier à ces vagabonds rouges. Sans doute, il nous croit beaucoup plus nombreux que nous ne le sommes ; tant mieux ! cette prudence nous donnera au moins trois heures, et trois heures dans notre position, cela peut être le salut pour nous. Va, dépite-toi, frappe du pied, mon bonhomme, fit-il en riant, cela ne les fera pas venir une minute plus tôt.

Toute son attention se fixa alors sur le point de l’horizon où les Indiens et les cavaliers après eux avaient disparus.

Plus d’une heure s’écoula sans que rien de suspect attirât son regard.

Le chef des aventuriers, sans doute fatigué de la promenade, s’était étendu sur le sol, roulé dans son manteau, les pieds au feu, et s’était endormi.

La plupart des aventuriers, excepté les sentinelles, avaient suivi son exemple.

Un silence profond couvrait la savane, où cependant s’agitaient en ce moment tant d’intérêts contraires.

Le Canadien interrogea le ciel il était plus de minuit.

La moitié de la nuit était écoulée, dans cinq heures et demie le soleil se lèverait.

Mais en cinq heures, combien de crimes peuvent se commettre dans les ténèbres !

En ce moment le Canadien entendit du bruit dans les branches de l’arbre qui lui servait d’observatoire.

Quelqu’un montait près de lui.

Il regarda et reconnut Armand de Valenfleurs.

— Ah ! ah ! c’est vous, monsieur le comte, dit-il.

— Oui, mon ami, je suis curieux de savoir ce que vous faites depuis si longtemps là-haut.

— Venez près de moi, ici, tenez, vous serez comme dans un fauteuil.

— Là, m’y voici, eh bien !

— Je surveille l’ennemi.

— Comment, l’ennemi ? Que voulez-vous dire ?

— Regardez, monsieur le comte.

Le jeune homme se pencha dans la direction que lui indiquait le chasseur.

— Oh ! fit-il après un instant et vous ne prévenez pas nos hommes ?

— Il n’est pas encore temps ; rien ne presse. Que fait-on en bas ?

— Tout le monde dort, excepté les sentinelles.

— Et madame la comtesse ?

— Elle s’est étendue dans son hamac, en ordonnant qu’on la prévienne, et qu’on l’éveille à la première alerte.

— Oui, je le pensais. Votre mère est une sainte et vaillante femme, monsieur le comte ; c’est plaisir de la servir et de se battre pour elle.

— Merci, Charbonneau ; je suis heureux de vous entendre ainsi parler de ma mère.

— Je ne dis que la vérité, monsieur le comte ; mais pourquoi ne dormez-vous pas, vous aussi ? Vous devez avoir besoin de repos.

— Nullement, je me sens nerveux, je n’ai pas la moindre envie de dormir ; je suis inquiet, sans savoir pourquoi, j’ai besoin de me remuer pour tromper mon impatience.

— Oui, cela doit être ainsi ; vous êtes jeune, vous n’avez pas encore l’habitude. Quand vous aurez, comme moi, parcouru pendant dix ans le désert, vous n’y penserez plus : l’expérience vous aura appris la patience et le calme.

— C’est possible, ami Charbonneau ; mais en attendant, me voici près de vous. Que ferez-vous de moi ?

— Mon aide de camp, si vous voulez, monsieur le comte, répondit en riant le chasseur.

— C’est dit ; je ne demande pas mieux.

— Restez donc près de moi ; laissons dormir nos amis ; c’est autant de gagné pour eux ; ils n’en seront que mieux préparés à se battre quand le moment sera venu.

— Vous croyez donc à une attaque prochaine ?

— Oui, et à une rude ; vous verrez, monsieur le comte. Supposez-vous donc que ces démons sont venus là tout exprès camper en face de nous pour nous faire des compliments et nous demander de nos nouvelles ? fit-il avec ironie.

— Non, je ne pousse pas la naïveté jusque-là, répondit le jeune homme un peu piqué.

— Donc, ils sont venus pour essayer de nous jouer un mauvais tour ; c’est à nous à déjouer leur projet ; et c’est ce à quoi nous mettrons tous nos soins. Mais la tâche sera rude, car nous avons affaire à forte partie… Avez-vous déjà assisté à quelque combat, monsieur le comte ?

— Jamais ! répondit franchement le jeune homme.

— Eh bien, je vous prédis que celui auquel vous allez assister bientôt sera un des plus beaux que vous verrez en toute votre vie ; je crois reconnaître le bandit que ces gredins ont pour chef, et, si je ne me trompe pas, il nous donnera du fil à retordre, comme on dit ; c’est un des plus forcenés scélérats que je connaisse ; et Dieu sait quelle riche collection de bandits on trouve dans les savanes !

— Qu’il soit ce qu’il voudra, peu m’importe ; je tâcherai de faire mon devoir, et de ne pas déshonorer le nom que j’ai l’honneur de porter.

— C’est parler en homme, monsieur le comte ; je suis certain qu’il faudra plutôt vous retenir que vous pousser. Mais, attendez donc, qu’est-ce donc que je vois là-bas ?

Il prit sa lunette et regarda.

Cinq points noirs apparaissaient à l’extrême limite de la ligne d’horizon.

— Bon ! grommela le Canadien, il va y avoir du nouveau.

Ces points noirs, d’abord presque imperceptibles, grandissaient rapidement.

Bientôt il fut facile de reconnaître des cavaliers accourant à toute bride.

Et parmi ces cavaliers trois guerriers indiens.

Le Canadien ne s’était pas trompé.

Selon toute apparence, les deux aventuriers avaient été proposer une entrevue aux Peaux-Rouges.

Derrière ces premiers cavaliers, on en vit bientôt apparaître d’autres.

Mais ceux-là venaient lentement, avec précaution.

Arrivés à une certaine distance, encore fort éloignée du camp des aventuriers, ils s’arrêtèrent, descendirent de cheval, et se réunirent en un seul groupe, faisant face de tous les côtés à la fois.

Sans doute ces Indiens, car c’étaient bien des Peaux-Rouges, fort méfiants de leur nature, et n’ayant pas la moindre confiance dans les aventuriers, dont ils connaissaient la scélératesse et la barbarie, voulaient attendre le résultat de l’entrevue de leurs sachems avec le chef des pirates, avant que de se risquer à avancer plus loin, de façon à pouvoir tourner bride à la moindre apparence de trahison, et se mettre ainsi hors de portée de leurs dangereux alliés.

Et cependant, tout en connaissant la fourberie des gens avec lesquels leurs chefs allaient traiter, ces Peaux-Rouges quels qu’ils fussent, consentaient à entendre les propositions des pirates, poussés par cette soif irrésistible de rapine et de meurtre qui caractérisent certaines peuplades du désert.

Il est vrai que les Indiens qui entraient en ce moment en scène, ainsi que le Canadien le reconnut bientôt, appartenaient à la nation peut-être la plus féroce et la plus barbare de toutes les savanes de l’Ouest.

Les Sioux ou Dacottahs eux-mêmes n’atteignent pas leur degré de cruauté.

J’ai nommé les Apaches, ces tyrans du désert, qui ne vivent que de meurtres, viols, pillages, tortures et incendies.

Ils attaquent les blancs, les rouges et les métis, sans distinction, et sans autre raison que leur implacable haine contre tout ce qui leur est étranger.

Et lorsqu’ils n’ont pas d’autres ennemis à combattre, ils s’égorgent et se massacrent entre eux, pour le seul plaisir de voir couler le sang.

Tels étaient les démons auxquels probablement le chef des aventuriers se proposait d’offrir une association temporaire, pour attaquer et assassiner impitoyablement des voyageurs paisibles, dont le seul tort était de traverser la savane.

Cependant les cinq cavaliers avaient atteint le camp dans lequel ils avaient pénétré.

Tous les aventuriers s’étaient éveillés et avaient pris les armes.

Les trois sachems apaches avaient été conduits en présence du chef.

Celui-ci les avait accueillis avec une courtoisie mielleuse.

Il les avait engagés à s’asseoir autour du feu préparé pour lui.

Le calumet avait aussitôt circulé entre les quatre personnages.

Charbonneau voyait, mais il l’entendait pas, malheureusement ; il en était réduit à faire des conjectures sur ce qui se passait ; conjectures qui d’ailleurs se trouvèrent justes.

Nous suppléerons donc, en racontant l’entrevue telle qu’elle eut lieu, à ce que le Canadien ne put entendre.

Lorsque le calumet eut fait deux fois le tour du cercle, l’aventurier prit la parole :

— Mes frères Apaches chassent le bison ? dit-il.

— Oui, répondit laconiquement l’un des chefs au nom des deux autres.

— Je regrette de m’être rencontré sur le chemin de mes frères Apaches, et d’avoir ainsi, sans intention, détourné les bisons dont ils s’étaient déjà emparés.

— Les bisons n’ont échappé que pour quelques heures ; les Apaches les reprendront, répondit le chef avec hauteur. Les Apaches sont les maîtres de la prairie.

L’aventurier se mordit les lèvres, mais il répondit avec la même courtoisie, sans relever ce que les paroles du Peau-Rouge avaient d’outrecuidant et d’insultant pour lui.

— Les Apaches sont de grands guerriers ; aussi ai-je voulu leur prouver mon estime, en leur expédiant deux hommes de confiance, afin de leur proposer de se joindre à moi, dans une expédition que je médite, et dont les résultats seront aussi avantageux pour les guerriers apaches que pour nous-mêmes.

— Que veut dire le chef pâle ? et de quelle expédition parle-t-il ? répondit le chef indien.

— Que mon frère regarde : là-bas, en face de nous, sur le sommet de cette colline dont les pieds trempent dans le fleuve, sont embusqués des faces pâles ; ils ont avec eux deux femmes et emmènent plusieurs mules chargées de richesses.

— Que désire le chef pâle ?

— Que mes frères Apaches m’aident a m’emparer de ces faces pâles et de leurs richesses.

— Bon ! Et quel avantage retireront mes guerriers de ces captures ?

— Celui-ci ; les prisonniers et les richesses seront partagés également entre les aventuriers et les chefs apaches.

Les préliminaires de l’association ainsi posés, la négociation ne pouvait être longue entre hommes aussi cupides et aussi féroces les uns que les autres.

Elle devait aboutir à la satisfaction générale.

Chacune des parties contractantes se réservant, bien entendu, in petto, l’affaire faite, de ne tenir aucun des engagements pris et d’en appeler à la force pour se débarrasser d’un associé devenu inutile.

Le chef des aventuriers fit apporter une cruche d’eau-de-vie pour sceller la réussite de la négociation.

Les Apaches sont ivrognes, c’est leur moindre vice.

Ils n’abandonnèrent la cruche, qui contenait près de six litres d’eau-de-vie, que lorsqu’elle fut complètement vide.

Ils exigèrent de plus qu’on leur livrât un barillet de cette liqueur, si pernicieuse pour leur race.

Ils voulaient l’emporter avec eux, afin de faire boire leurs guerriers et les bien disposer pour la bataille.

L’aventurier leur accorda cette demande, ce qui leur causa une vive joie.

Puis on convint que, une heure plus tard, les deux troupes seraient réunies et commenceraient l’attaque de concert, et par tous les côtés à la fois.

Enfin, les trois sachems apaches se levèrent, et se mirent en selle en titubant légèrement.

Ils partirent en emportant le barillet d’eau-de-vie, et en donnant leur parole qu’ils seraient exacts au rendez-vous, et qu’ils arriveraient à l’heure dite : c’est-à-dire à trois heures et demie du matin.

— Sales ivrognes, brutes ignobles, murmura le chef des aventuriers, tout en les suivant du regard, tandis qu’ils filaient à fond de train à travers la savane. Cette eau-de-vie que vous aimez tant est tout ce que vous obtiendrez de moi !

Et il les menaça du poing.

L’aventurier avait dit vrai sans s’en douter.

Les Apaches connaissaient trop bien les bandits pour se fier à leur parole.

En se rendant au campement, les sachems n’avaient pas d’autre but que celui de leur jouer quelque mauvais tour.

Quant à s’associer aux pirates, jamais ils n’en n’avaient eu l’intention.

Ils s’étaient gorgés d’eau-de-vie ; ils emportaient avec eux un barillet contenant une cinquantaine de litres.

Cet escamotage les ravissait ; ils n’en demandaient pas davantage.

Tout en galopant, ils se félicitaient du succès de leur fourberie et riaient d’avoir pris pour dupes des trompeurs émérites comme les pirates, dont, au reste, ils ne redoutaient nullement la colère.

Charbonneau, qui, du haut de son observatoire, les surveillait attentivement du regard, vit les trois chefs rejoindre leurs compagnons, conférer pendant quelques instants avec eux, puis, à un signal donné, toute la troupe tourner bride du côté du rio Gila, et bientôt disparaître à l’horizon.

Le Canadien avait tout compris.

Il fut pris d’un fou rire à ce dénoûment, qu’il avait prévu en voyant circuler la cruche et apporter le barillet, et il frotta joyeusement ses mains l’une contre l’autre.

Puis il expliqua à Armand toute la scène, telle qu’il l’avait comprise, ce qui fit grand plaisir au jeune homme.

Avoir trente démons de moins à combattre, dans la lutte qui se préparait, n’était pas un mince avantage.

Cependant la nuit s’avançait, les heures s’écoulaient lentement les unes après les autres.

Vers trois heures et demie, Charbonneau remarqua une certaine inquiétude parmi les aventuriers.

Sans doute, les bandits attendaient leurs alliés et se préparaient à les recevoir.

Bientôt plusieurs aventuriers montèrent à cheval et poussèrent des reconnaissances dans la savane.

Mais les éclaireurs rentrèrent les uns après les autres, en annonçant qu’ils n’avaient rien vu, et que, aussi loin que la vue pouvait s’étendre, la savane était déserte.

Le chef des aventuriers frappait du pied, mordait sa moustache et blasphémait à faire tomber les étoiles, mais rien n’y faisait.

Les Apaches n’apparaissaient pas.

L’aventurier était blessé dans son orgueil, il avait été joué et pris pour dupe par des sauvages abrutis auxquels il accordait à peine le nom d’hommes, et qu’il s’était flatté de tromper.

C’était par trop fort, l’affaire était grave, elle lui donnait un ridicule énorme aux yeux de ses hommes, dont quelques-uns avaient essayé de le détourner de s’allier avec ces vagabonds des Peaux-Rouges.

Il y avait de quoi devenir fou de rage, et le digne bandit était bien près d’en perdre l’esprit.

Cependant il s’obstina longtemps à ne pas croire à ce qu’il nommait une trahison de la part des Indiens ; malgré toutes les probabilités contraires, il espérait les voir arriver d’un moment à l’autre.

Mais après une demi-heure d’attente, comme ils ne paraissaient pas, force lui fut de se rendre à l’évidence, et de s’avouer à lui-même qu’il avait été joué comme un sot.

D’ailleurs, le temps pressait ; il était quatre heures passées.

Il ne restait plus que deux heures de nuit.

Il fallait en finir avec les voyageurs campés sur l’accore.

Le chef des aventuriers donna l’ordre à ses gens de se préparer à l’attaque, et il expédia quatre éclaireurs en avant, afin de reconnaître le terrain sur lequel ils allaient manœuvrer.

Le temps perdu par les aventuriers ne l’avait pas été par les voyageurs ; ceux-ci l’avaient employé à se fortifier davantage et à rendre leur position inexpugnable, ou tout au moins très difficile à forcer.

Vu le peu de bras dont ils disposaient, ils avaient accompli une véritable œuvre de géants, en creusant plusieurs fossés profonds, garnis, au fond, de pieux plantés droit et affilés du bout.

Puis ces fossés avaient été recouverts de branchages entrelacés, devant céder au plus léger choc, bien qu’ils eussent l’apparence de la plus grande solidité.

Ces fossés ainsi disposés n’étaient, en réalité, que des pièges semblables à ceux dont on se sert dans les savanes pour prendre les fauves.

Les chasseurs attendaient la meilleure réussite de ces pièges, bien connus cependant, mais dont sans doute les aventuriers ne se méfieraient pas dans l’obscurité ou n’auraient pas le temps de se garer dans l’élan impétueux d’une attaque.

Chacun était à son poste et disposé à bien faire.

La comtesse, éveillée ainsi qu’elle l’avait demandé, avait passé une sorte de revue de ses défenseurs en leur disant quelques-unes de ces paroles affectueusement touchantes, dont elle possédait si bien le secret.

Puis, accompagnée par sa camériste, et suivie de Dardar, elle s’était retirée sur l’arrière de l’esplanade, du côté de la rivière, poste que lui avait assigné le Canadien, auquel le commandement avait été dévolu à l’unanimité.

Charbonneau, après avoir donné quelques explications rapides à la comtesse, l’avait quittée en lui disant :

— Quand vous entendrez le cri de l’épervier d’eau, madame, pas avant ; et surtout que Dardar soit muet !

— Soyez tranquille, et bonne chance, avait répondu la comtesse en souriant.

Le Canadien s’était alors hâté de retourner aux retranchements.

Il était passé à travers l’abatis avec trois de ses compagnons, et tous quatre s’étaient embusqués à une dizaine de mètres en avant.

Cependant les éclaireurs expédiés par le chef des aventuriers étaient arrivés au galop au pied de la colline.

Ils avaient essayé de gravir la pente.

Mais le terrain, formé d’une terre grasse et argileuse, avait si bien été détrempé par la pluie, que les chevaux ne tenaient pas pied et menaçaient à chaque pas de s’abattre.

Les aventuriers furent contraints de mettre pied à terre et d’abandonner leurs chevaux.

Ils commencèrent à gravir la pente, en glissant, trébuchant et contraints, pour conserver leur équilibre, de s’appuyer sur leurs fusils.

Ils n’avançaient que lentement et difficilement, et toujours en pleine lumière ; il n’y avait ni un arbre, ni un buisson derrière lequel ils pussent s’abriter.

Peu accoutumés, comme tous les cavaliers, à marcher à pied, leur fatigue était extrême.

Cependant ils apercevaient à une vingtaine de pas devant eux quelques rares bouquets d’arbres à droite et à gauche, derrière lesquels il leur serait possible de s’embusquer, et d’où ils feraient à leur aise la reconnaissance des lieux.

Tous leurs efforts tendaient donc à atteindre ces arbres.

Ils allaient y arriver. Il ne s’en fallait plus que de quelques pas.

Ils voyaient près d’eux des buissons très touffus, et par conséquent très commodes pour une embuscade. Lorsque soudain quatre coups de feu, tirés à une courte distance, les frappèrent en pleine poitrine.

Les quatre bandits tombèrent sur le nez après avoir bondi en l’air et tourné sur eux-mêmes, et, glissant sur la pente rapide sans avoir la force de se retenir, ils roulèrent jusqu’au pied de l’accore, où ils demeurèrent immobiles.

Ils avaient tous les quatre été tués roides.

Les chevaux, épouvantés, avaient regagné le campement au galop.

C’était une rude entrée de jeu, ainsi que le remarqua un péon mexicain, enragé joueur de monté.

Les coups de feu avaient été entendus du campement.

L’arrivée des chevaux apprit aux aventuriers le sort de leurs camarades.

— Mille demonios ! s’écria le chef, vengeons nos camarades !

Les aventuriers bondirent en selle, et se précipitèrent à la suite de leur chef.

La distance fut bientôt franchie.

Arrivés au pied de l’accore, l’élan des aventuriers était tellement furieux, que les chevaux gravirent une partie de la pente.

Mais bientôt ils trébuchèrent, perdirent pied et tombèrent.

La chute des premiers détermina celle des autres.

Ce fut alors un tohubohu, un chaos indescriptible.

Plusieurs aventuriers étaient gravement blessés et incapables de prendre part à la lutte, d’autres étaient froides et contusionnés.

— Pied à terre, et en avant ! au Mayor ! au Mayor ! cria le chef d’une voix stridente.

— Au Mayor ! répétèrent les bandits en abandonnant leurs chevaux.

Et, formés en colonne serrée, se soutenant les uns contre les autres pour conserver l’équilibre, ils s’élancèrent en courant, et répétant ce cri sinistre qui, pensaient-ils, devait répandre la terreur parmi leurs ennemis.

— Au Mayor ! au Mayor !

Les voyageurs ne donnaient pas signe de vie.

De leur côté, rien ne paraissait.

Un silence de plomb planait sur l’esplanade.

Le campement semblait abandonné.

Plus les bandits avançaient, plus ils redoublaient d’élan ; ils se croyaient déjà vainqueurs.

Tout à coup, de grands s’élevèrent, cris de douleur et d’agonie.

Le terrain avait subitement manqué sous les pas des aventuriers, dont nombre avaient disparu et se débattaient avec fureur au fond d’une fosse, où ils étaient tombés les uns sur les autres.

En ce moment, une fusillade bien nourrie éclata derrière les retranchements, et vint semer la mort parmi les assaillants.

Quelques-uns se relevèrent et rejoignirent ceux qui avaient échappé à ce piège, mais, dix pas plus loin, la même chose se renouvela.

D’autres bandits furent engloutis dans une seconde fosse.

La fusillade continua toujours avec la même intensité contre les assaillants qui, eux, ne pouvaient faire usage de leurs armes.

Le Mayor, puisque ce chef était le bandit célèbre échappé par miracle à la mort a laquelle Cœur-Sombre l’avait condamné, le Mayor, abandonnant ses morts et ses blessés, réunit ceux de ses bandits encore valides, et, appuyant sur la droite afin d’éviter les pièges qui déjà avaient été si fatals aux siens, se lança résolument en avant.

Mais il fut repoussé par une si furieuse fusillade, que force lui fut de reculer.

Les bandits, pris d’une terreur panique, se débandèrent et s’enfuirent le long des pentes, en abandonnant leur chef.

Celui-ci fut contraint de les suivre.

Arrivé au bas de l’accore, le Mayor, par ses cris et ses menaces, réussit enfin à arrêter les fuyards.

Alors on se compta.

Avant l’attaque, la troupe se composait de quatre-vingt-sept hommes.

Vingt-deux, en comptant les quatre éclaireurs, avaient été tués pendant l’assaut ; douze étaient gravement blessés et incapables de retourner au combat.

Les aventuriers avaient donc trente-trois hommes hors de combat.

Il ne restait que cinquante-quatre hommes, dont neuf avaient reçu des blessures légères à la vérité, mais qui leur enlevaient une partie de leurs forces.

Les bandits tinrent conseil.

Ce fut surtout en ce moment qu’ils regrettèrent la trahison des Apaches.

Un appoint de trente guerriers résolus leur aurait été très utile en ce moment critique.

Aussi proféraient-ils d’affreuses menaces contre les Indiens.

Mais ces menaces étaient vaines.

Il importait de prendre au plus vite un parti.

Un grand nombre opinaient pour la retraite.

Le Mayor, lui, voulait retourner au combat, non plus en se lançant à l’aveuglette, mais au contraire en manœuvrant avec prudence et en prenant toutes les précautions nécessaires.

Ce qui avait perdu les aventuriers, c’était d’avoir trop méprisé leurs ennemis et d’avoir cru qu’ils ne résisteraient pas à une attaque audacieuse.

Le Mayor se garda bien de leur parler d’honneur, ils ne l’auraient pas compris ; mais il fit miroiter à leurs yeux tant d’or et de diamants, que les bandits, fascinés, furent les premiers à lui crier de marcher en avant.

Le Mayor les fit alors s’éloigner, et au lieu d’attaquer la colline de front, ainsi qu’il l’avait fait la première fois, il tenta l’escalade, sur la droite, où les pentes étaient moins roides, et encore garnies d’arbres et de buissons, derrière lesquels on s’abriterait.

Puis, au lieu de s’élancer en courant, on avancerait à l’indienne, en rampant sur le sol, à une certaine distance les uns des autres, de façon à offrir moins de prise à l’ennemi.

Ce plan bien arrêté, on passa à l’exécution.

Les aventuriers remontèrent à cheval et feignirent de s’éloigner ; puis, arrivés derrière un pli de terrain, ils firent halte, mirent pied à terre, attachèrent leurs chevaux et revinrent sur leurs pas, en ayant bien soin de faire un long circuit.

Ils atteignirent ainsi le point sur lequel ils voulaient opérer.

Les étoiles commençaient à pâlir au ciel, l’horizon se nuançait de larges bandes d’opale ; le soleil n’allait pas tarder à paraître :

Il fallait se hâter.

Les bandits s’allongèrent sur le sol et commencèrent à ramper comme des serpents.

Ils montèrent ainsi lentement, sans produire le moindre bruit.

Ils atteignirent enfin l’abatis sans que leurs ennemis parussent s’être aperçus de leur présence.

Arrivés là, ils firent halte.

Le Mayor se glissa à travers les branches de l’abatis et regarda.

En ce moment, le cri de l’épervier d’eau se fit entendre au-dessus de la rivière.

Les bandits inquiets s’aplatirent contre terre et retinrent leur respiration.

Le Mayor lui-même se blottit au milieu des branches ; ce cri semblait être un signal.

Pendant près de vingt minutes, les bandits conservèrent une immobilité de statue.

Rien ne bougea.

Pas un bruit, si léger qu’il fût, ne troubla le silence.

Le Mayor rassuré recommença à ramper au milieu des branches, il avança la tête, l’esplanade paraissait solitaire.

Rien ne se montrait.

Les voyageurs semblaient avoir disparu comme par enchantement.

Le Mayor secoua la tête d’un air mécontent.

Ce silence et cette solitude ne lui semblaient pas naturels.

Il flairait un piège.

Il aurait voulu reculer, mais ses gens le pressaient par derrière, il lui fallait avancer quand même.

Tous les aventuriers passèrent ainsi, les uns après les autres, à travers l’abatis.

Bientôt ils se trouvèrent réunis sur l’esplanade.

— En avant ! cria le Mayor en brandissant son sabre.

— Au Mayor ! au Mayor, hurlèrent les bandits d’une seule voix.

Et ils s’élancèrent.

Au même instant, une fusillade effroyable éclata de toutes parts, et les bandits disparurent au milieu de la fumée.

Les coups partaient de tous les points à la fois, devant, derrière, sur les côtés, et même du haut des arbres.

Les aventuriers, sans apercevoir un seul ennemi, étaient fusillés presque à bout portant.

En ce moment, le soleil parut au-dessus de l’horizon, et dissipa les ténèbres.

Les bandits étaient enveloppés par plus de soixante hommes.

Toute résistance était impossible.

Cependant les bandits ne mirent point bas les armes, ils savaient qu’ils n’avaient aucune grâce à attendre ; ils continuèrent à combattre.

Le Mayor s’élança en avant, s’ouvrant passage avec sa large épée ; et, sans savoir où il allait, il se jeta sous une tente qu’il traversa en courant et l’éventra pour en sortir.

Tout à coup, une douce voix, une voix d’enfant lui cria :

— Oh ! père ! père ! est-ce toi ? Me voici, reconnais-moi donc !

Le bandit se retourna machinalement et regarda du côté où cette voix se faisait entendre, un cri de surprise s’échappa de sa poitrine, ses traits se crispèrent, et une expression de violente douleur et de désespoir apparut sur son visage.

Un enfant pleurant et sanglotant tendait ses petits bras vers lui en criant avec prière.

— Oh ! père ! père, je suis Vanda, reconnais-moi donc ! emporte-moi, j’ai peur !

Il fit un mouvement comme pour courir à l’enfant, mais plusieurs hommes parurent et le couchèrent en joue.

— Enfant, ton père est mort ! cria-t-il d’une voix rauque.

Et se ruant sur les assaillants, il les contraignit à reculer, et bondissant jusqu’à l’extrémité de l’esplanade, sembla s’élancer dans le fleuve.

— Père ! cria une dernière fois l’enfant.

Et elle tomba, en proie à une horrible crise nerveuse, dans les bras de la comtesse.

Madame de Valenfleurs avait assisté, invisible, à cette scène rapide et émouvante.

— Cet homme serait-il donc réellement son père ? Oh ! pauvre enfant ! s’écria-t-elle en la couvrant de baisers.

Les bandits s’étaient fait tuer jusqu’au dernier ; pas un n’avait survécu.

Jérôme et ses amis étaient arrivés à temps pour sauver la comtesse.

Ils étaient montés sur l’esplanade, au moyen des lassos que Charbonneau avait préparés, et que la comtesse leur avait jetés, en entendant le cri de l’épervier d’eau.