Les Peaux-Rouges de Paris (Aimard)/III/XIV

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XIV

DANS LEQUEL NOTRE AMI BERNARD ZUMETA SE DÉCIDE À PRENDRE LA RESPONSABILITÉ.


Il était un peu plus de minuit. Le ciel, sans un nuage et d’un bleu profond, était semé à profusion d’étoiles étincelantes ; la lune, presque dans son plein, nageait dans l’éther, sa blafarde clarté se répandait dans l’atmosphère et glaçait d’argent les accidents du paysage ; la température était chaude, mais rafraîchie de temps en temps par une brise capricieuse qui rasait le sol.

La chaussée du Maine paraissait déserte dans toute son étendue.

Les quelques boutiques restées ouvertes se fermaient à grand renfort de volets.

Les lumières disparaissaient les unes après les autres derrière les fenêtres des maisons.

Les habitants de ce quartier retiré, après une longue journée de labeurs et de fatigues, se préparaient à se livrer au repos et à oublier pendant quelques heures, trop rapidement écoulées, les soucis de la veille et ceux du lendemain.

Tout était calme et silencieux.

Le coupé, attelé d’un vigoureux cheval mecklembourgeois, attendait, rangé près du trottoir, à l’angle de la rue de la Sablière et de la chaussée du Maine.

Le cocher se tenait droit sur son siège, le fouet en main et l’œil au guet.

Le valet de pied se promenait de long en large sur le trottoir, les mains appuyées sur la crosse des revolvers cachés dans ses poches, et prêt à en faire usage au premier incident suspect.

Bernard et Charbonneau ne mirent que quelque cinq ou six minutes pour franchir la distance qui séparait la maison de la rue Bénard de l’endroit où la voiture était arrêtée.

— Quoi de nouveau ? demanda Bernard au valet de pied.

— Rien en apparence, monsieur, répondit cet homme en saluant respectueusement l’ami de son maître.

— Que voulez-vous dire, Michel ? reprit Bernard avec un léger froncement de sourcil. Auriez-vous donc vu quelque chose de suspect ?

— Je n’oserais l’affirmer à monsieur, répondit le valet de pied ; rien ne s’est passé, sinon qu’à plusieurs reprises certains individus de mauvaise mine, et qui marquaient très mal, ainsi que nous disons nous autres, les uns contrefaisant l’ivresse, les autres feignant de se disputer entre eux, bien qu’il fût facile de reconnaître que ce n’était qu’un jeu, sont venus rôder autour de la voiture et nous regarder sous le nez. Mais, voyant probablement à notre contenance assurée que nous nous tenions sur nos gardes, et que nous n’étions pas gens à nous laisser intimider par leurs fanfaronnades, ils ont jugé prudent de passer leur chemin, et ils ont bien fait, car il aurait pu leur en cuire !

— Combien étaient-ils à peu près ?

— Ils marchaient par petits groupes assez rapprochés, ce qui m’a permis de les compter ; en tout, ils étaient une quinzaine.

— De quel côté se dirigeaient-ils ? vous l’avez remarqué, sans doute ?

— Oui, monsieur, ils venaient du coté de l’église et remontaient la chaussée dans le direction du boulevard de Montparnasse.

— Et à votre avis, Michel, quelle sorte d’individus était-ce ?

— Des rôdeurs de barrières de la pire espèce, monsieur, cela se voyait tout de suite.

— Très bien, Michel. Vous monterez auprès du cocher, vous veillerez, surtout, lorsque nous arriverons dans certains passages déserts, et par conséquent très dangereux, que nous sommes obligés de traverser ; du reste, s’il survenait quelque incident imprevu, je vous avertirais ; recommandez au cocher de conduire bon train, ajouta-t-il en s’installant dans la voiture auprès du Canadien, qui s’était déjà accommodé dans un des angles du coupé.

Bernard referma lui-même la portière et la voiture partit au galop.

Au fur et à mesure que l’équipage se rapprochait de la gare du chemin de fer de l’Ouest, la chaussée se faisait moins déserte.

On rencontrait çà et la quelques individus attardés se hâtant de regagner leur logis.

On croisait quelques fiacres ; certains cafés étaient même encore ouverts.

Les choses se continuèrent ainsi le long de l’avenue du Maine, et même sur le boulevard Montparnasse jusqu’à la hauteur de la rue de Sèvres.

Mais, après avoir dépassé cette rue, la solitude redevint tout à coup complète.

À droite et à gauche s’étendaient de grands murs blancs et nus, servant de clôtures aux jardins des nombreux couvents groupés dans ce quartier, coupés de temps en temps par des maisons particulières ou des édifices publics.

C’était dans ces parages que le danger devait exister, si, comme le supposait Bernard, quelque guet-apens avait été dressé.

L’ex-coureur des bois redoubla d’attention, prêt à agir au premier mouvement suspect.

La voiture approchait du boulevard des Invalides ; l’hôtel splendide construit par le roi XIV pour abriter les vétérans et les éclopés de nos grandes guerres, détachait en vigueur les contours majestueux de ses lignes grandioses sur l’horizon lumineux de cette nuit presque tropicale.

Le boulevard était complètement désert.

À gauche, il y avait une église en construction, entourée d’échafaudages et de palissades.

À droite, une clôture en planches remplaçait les maisons absentes.

L’endroit était des plus favorables pour une attaque nocturne, sauf que, grâce à la lune et à la pureté transparente de l’atmosphère, on y voyait presque comme en plein jour.

Un sifflement doucement modulé, ressemblant à celui du castor, se fit entendre.

Bernard baissa la glace de devant.

— Attention ! dit-il à voix basse ; quoi qu’il arrive, n’arrêtez pas la voiture.

— Compris ! dit le cocher, sur le même ton.

— Vous êtes armé, n’est-ce pas ? demanda Bernard au chasseur.

— J’ai deux revolvers à six coups, répondit Charbonneau en s’éveillant en sursaut, car le digne chasseur s’était tout prosaïquement endormi. Est-ce que vous craignez une attaque ?

— Oui ; le cocher et le valet de pied sont-ils armés ?

— Chacun d’eux a une paire de revolvers, je vous l’ai dit déjà.

— Bon ! je l’avais oublié, reprit Bernard en se frottant les mains, car à l’approche de la bataille, toute sa bonne humeur était revenue : si les coquins ne sont qu’une trentaine, nous leur passerons sur le ventre ; soyez prêt, ami Charbonneau !

— Je le suis, n’ayez crainte, monsieur ; sapristi ! je dormais de si bon cœur ! Les gredins me le payeront, je vous le promets !

Au même instant, un nouveau sifflement en tout semblable au premier se fit entendre,

— Attention ! reprit Bernard en abaissant toutes les glaces de la voiture.

Tout à coup, plusieurs planches de la palissade de droite tombèrent avec fracas sur le trottoir du boulevard, et une douzaine d’hommes s’élancèrent sur la chaussée, en même temps que des échafaudages de l’église en construction un nombre égal d’hommes surgissaient en poussant des cris et des exclamations de colère.

Ces hommes, sales, déguenillés, à l’aspect sinistre, brandissaient des couteaux et des armes à feu avec des gestes frénétiques de rage et de menace.

Le cocher fouetta son cheval, qui partit au galop.

Plusieurs individus s’étaient échelonnés sur la chaussée, prêts à se jeter au mors du cheval, tandis que les autres s’étaient mis à courir après la voiture, dans l’intention de l’envelopper, ce à quoi, du reste, ils réussirent bientôt.

Bernard ouvrit la portière de son coté, mouvement imité aussitôt de l’autre côté par le chasseur canadien.

Awack ! — en avant ! — cria une voix en langue comanche derrière la voiture.

Awack ! répétèrent Bernard et Charbonneau, en mettant les revolvers aux poings.

Au même instant, des cris de détresse, des blasphèmes et des exclamations de douleur se firent entendre parmi les hideux assaillants.

— Bien ! cria alors Bernard ; à nous, maintenant. Feu !

Et debout, devant la portière ouverte, il déchargea ses revolvers sur les bandits les plus rapprochés, ce que le chasseur canadien fit en même temps de son côté avec un admirable sang-froid.

Les cris, les menaces et les hurlements redoublèrent.

En ce moment, la voiture reçut plusieurs secousses, des cris déchirants s’élevèrent ; le cocher et le valet de pied tirèrent plusieurs coups de revolver.

Le cocher, à l’instar d’Automédon, le célèbre conducteur du char d’Achille, debout sur son siège, ses guides enroulées autour du corps, fouettait vigoureusement son cheval de la main droite, et, de la gauche, il faisait feu sur les bandits avec un entrain vraiment endiablé.

La voiture semblait emportée comme par un ouragan ; les cris et les vociférations des misérables assaillants devenaient à chaque instant de plus en plus faibles.

Bientôt ils cessèrent complètement de se faire entendre.

— Halte, et rechargeons ! commanda l’ancien coureur des bois avec son inaltérable sang-froid.

Le premier ordre était plus facile à donner qu’à exécuter.

Le cheval, jeune et plein de feu, affolé par les coups de fouet auxquels il n’était pas habitué, les détonations des armes à feu et surtout les hurlements des bandits, lors de l’attaque, était devenu furieux ; il menaçait de s’emporter, car le cocher en était à peine maître, malgré tous ses efforts pour le maintenir.

Cependant, après une lutte acharnée de quelques minutes, grâce à l’habileté du cocher et à la connaissance approfondie qu’il avait de son cheval, il réussit à calmer l’animal et à l’arrêter.

Ira y eh Saah ? — tout est-il bien, frère ? — demanda alors Bernard, en passant la tête par la portière.

On ne répondit pas.

L’ancien coureur des bois hocha la tête avec tristesse.

Le guerrier comanche n’était plus derrière la voiture.

Il y eut un court silence.

Bernard reprit :

— Quelqu’un est-il blessé ? demanda-t-il.

— Non, répondirent les trois hommes d’une seule voix.

— Avez-vous rechargé vos revolvers ?

— Oui, monsieur.

— Eh bien ! retournons, et surtout attention.

La voiture tourna sur elle-même et reprit au grand trot le chemin qu’elle avait précédemment fait à toute course.

— Vous arrêterez devant l’église en construction, recommanda Bernard au cocher ; surtout, veillez bien, et ne tirez pas sans mon ordre.

— L’attaque a été vive, dit Charbonneau tout en mettant des cartouches dans ses revolvers.

— Bah ! pas trop ! fit Bernard en haussant les épaules assez dédaigneusement ; ce sont des maladroits et des poltrons qui n’entendent rien à dresser une embuscade ; ce ne sont même pas de véritables bandits ayant griffes et ongles ; leur plan était mal combiné ; il devait échouer. Nous n’avons eu affaire qu’à de misérables rôdeurs de barrières, des drôles accoutumés à jouer du couteau dans des rixes ignobles, mais ne sachant même pas se servir des revolvers qu’on leur a confiés. Pas un de leurs coups n’a porté.

— C’est vrai ; et cependant ils étaient au moins vingt ou vingt-cinq.

— Ils étaient davantage ; mais, quand même ils auraient été le double, leur coup n’aurait pas mieux réussi : la plupart étaient ivres ; ils avaient bu pour se donner du courage ; ils tiraient à tort et à travers, sans même viser, sans ordre, et, je vous le répète, sans plan d’attaque. Nous, nous n’étions que cinq hommes, mais sachant nous servir de nos armes, résolus, de sang-froid, et embusqués, comme dans une forteresse mobile, dans une voiture attelée d’un excellent cheval. Nous devions fatalement leur passer sur le ventre. C’est ce qui est arrivé.

— En effet, vous avez raison ; mais permettez-moi de vous faire observer, cher monsieur Bernard, que vous vous trompez.

— En quoi ?

— En disant que nous étions cinq.

— Nous étions cinq, en effet ; avez-vous donc oublié mon ami Tahera ?

— Comment ! il nous avait suivis ? Je croyais qu’il nous avait seulement accompagnés jusqu’à la voiture.

— Erreur, ami Charbonneau ; empêcher Tahera de me suivre quand il suppose que je puis courir des dangers, serait impossible, il serait venu malgré moi.

— C’est juste, je n’avais pas songé à cela ; mais je ne l’ai pas vu ; où donc était-il ?

— Debout, derrière la voiture.

— Et il n’y est plus ?

— Non, voilà ce qui m’inquiète ; c’est lui qui nous a prévenus de l’attaque des bandits en imitant le cri du castor. Lorsque le combat a été engagé, il s’est jeté dans la mêlée, où il a sans doute fait une sanglante et terrible besogne, car, vous le savez, c’est un brave et redoutable guerrier.

— Pourvu que ces misérables ne l’aient pas tué.

— C’est ce que nous allons savoir ; la voiture s’arrête.

Au même instant la voiture s’arrêta, en effet.

Un homme ouvrit la portière du dehors.

L’ex-coureur des bois poussa un cri de joie en le reconnaissant.

Cet homme était Tahera, impassible comme toujours.

Bernard échangea quelques mots avec lui.

Lors de l’attaque, les bandits étaient au nombre de trente-trois.

Tahera les avait comptés ; quelques-uns seulement avaient des armes à feu.

La plupart étaient ivres, ils avaient beaucoup souffert de la riposte partie de la voiture.

Onze avaient été tués ou grièvement blessés ; deux avaient été écrasés sous les roues de la voiture.

Les survivants, pris d’une terreur panique, s’étaient sauvés dans toutes les directions ; mais, cependant, ils avaient eu la précaution d’emporter leurs morts et leurs blessés, excepté les deux sur lesquels la voiture avait passé, et à l’enlèvement desquels Tahera s’était opposé en surgissant tout à coup à l’improviste au milieu des bandits.

Ceux-ci, en apercevant l’Indien, avaient été saisis d’une si grande terreur, qu’ils s’étaient sauvés à toutes jambes.

— Hum ! murmura avec dépit Bernard entre ses dents, j’ai bien peur que cette fois encore nous fassions buisson creux ; enfin, voyons toujours ces misérables. Michel, apportez-moi une des lanternes de la voiture, ajouta-t-il en haussant la voix et s’adressant au valet de pied.

Celui-ci se hâta d’obéir.

Les cadavres des deux bandits étaient restés étendus à la place même où ils avaient été écrasés, leurs complices n’ayant pas eu le temps de les relever.

— Veillez, dit Bernard au cocher.

— Soyez tranquille, répondit cet homme ; faites vos affaires, je réponds de tout, je me méfie.

L’ancien coureur des bois s’approcha des cadavres et se pencha sur eux afin de les bien voir.

Ces deux hommes étaient horriblement mutilés : le premier avait la tête si complètement fracassée, que son visage n’avait plus rien d’humain.

Le second était un de ces pâles voyous imberbes et aux cheveux jaunes et plats comme on en rencontre à chaque pas sur les anciens boulevards extérieurs et dans certains tapis francs de la rue de la Gaîté, vieillis avant l’âge par de honteuses débauches, et dont les traits grimaçants, flétris et ridés ne laissent plus reconnaître s’ils sont jeunes ou vieux ; gibiers de la cour d’assises et que le bagne réclame.

Tous deux portaient des blouses en toile blanche, mais sales et déchirées, et des pantalons en loques avec des chemises noires de crasse.

L’ancien chasseur hocha la tête avec découragement.

Cependant, il les fouilla avec soin dans l’espoir de découvrir quelque indice qui le mit sur la voie qu’il cherchait.

Le premier avait dans une de ses poches du tabac dans un cornet de papier et un cahier de papier à cigarette ; dans une autre poche, une contremarque du théâtre Montparnasse et quatre pièces de vingt francs.

Le second avait aussi du tabac, du papier à cigarette et quatre louis ; mais, de plus, dans une poche intérieure de sa blouse, il avait un portefeuille crasseux et déchiré renfermant quelques papiers que Bernard se promit d’examiner plus tard, et, enfin, un trousseau de douze fausses clefs.

— Nous n’avons plus rien à faire ici, dit enfin l’ex-coureur des bois en se redressant. Partons ! le temps nous presse.

Le boulevard continuant à être désert, le coureur des bois remonta dans la voiture, dont Charbonneau avait trouvé inutile de sortir, et l’on repartit.

En revenant avec la lanterne, Michel, le valet de pied, fit remarquer à Bernard que plusieurs balles de revolver avaient frappé la voiture à droite et à gauche.

Mais les bandits avaient heureusement tiré de trop loin ; les balles, presque épuisées, n’avaient pas eu la force de traverser les panneaux assez épais du coupé.

À cette époque, des attaques plus audacieuses encore que celle que nous racontons, n’étaient que trop fréquentes dans les quartiers nommés excentriques, complètement négligés par la police.

Seulement, le gouvernement impérial avait grand soin d’étouffer tout retentissement. De sorte que presque toutes ces attaques et ces guet-apens odieux passaient presque complètement inaperçus, à la grande joie de leurs auteurs, dont cette complicité tacite faisait parfaitement l’affaire.

Le reste du trajet s’accomplit rapidement et sans autre événement fâcheux.

La demie après une heure du matin sonnait au moment où le coupé entrait au grand trot dans la cour sablée de l’hôtel de Valenfleurs et, après avoir décrit une courbe savante, venait s’arrêter devant un double perron de marbre.

Bernard conduisant Charbonneau et Michel, le valet de pied, un peu à l’écart, dit à ce dernier :

— Faites immédiatement atteler une autre voiture, vous m’accompagnerez : hâtez-vous, il faut que je reparte tout de suite.

Michel salua et se dirigea d’un pas pressé vers les écuries.

— Comment, monsieur Bernard, dit Charbonneau à l’ancien coureur des bois, dès qu’il fut seul avec lui, vous ne montez pas, ne serait-ce qu’un instant, voir M. Julian qui vous attend avec une si vive impatience ?

— Cela m’est impossible, ami Charbonneau ; dans l’intérêt même de madame de Valenfleurs, il est indispensable que je reparte à l’instant. Nous sommes dans des circonstances telles, que cinq minutes de perdues peuvent amener les plus grands malheurs. Il ne s’agit pas de se désoler ; le moment est à l’action. Julian, tout à sa douleur, ne comprendrait pas cela ; je dois et je veux le remplacer. Il m’en remerciera bientôt. Du reste, il n’y a pas de temps de perdu, avant une heure, je l’espère, je serai de retour. De la démarche que je vais tenter dépend peut-être le succès de notre entreprise.

— Je n’insiste plus, monsieur Bernard, répondit le chasseur canadien ; évidemment, vous devez savoir mieux que personne ce qu’il convient de faire.

— En effet, ami Charbonneau, dans un moment où tout le monde semble perdre la tête, je dois, moi, conserver mon sang-froid et renfermer quand même au fond de mon cœur tous les sentiments qui me brisent l’âme, afin d’avoir la force nécessaire pour sauver ceux que j’aime… Pleurer et se désespérer ne remédient à rien ; la décision, la volonté et la rapidité de l’exécution doivent remplacer la douleur. Donc, je veux agir et jeter l’indécision et la crainte au milieu de nos ennemis par une riposte qui leur prouve que nous ne sommes pas vaincus, ni même abattus par le résultat de leur odieux guet-apens.

— Je ne doute pas, monsieur Bernard, que M. Julian vous remercie lorsqu’il saura ce que vous voulez faire ; mais comment lui annoncerai-je que vous êtes venu jusqu’ici, et que vous êtes aussitôt reparti sans même consentir à le voir ? Car je ne puis rien lui cacher.

— Vous avez raison, ami Charbonneau, il n’est pas mauvais que Julian soit instruit de la vérité ; dites-lui seulement ceci : M. Bernard, à peine arrivé à l’hôtel, est aussitôt reparti pour se rendre à la cour des Fontaines ; vous entendez bien, n’est-ce pas, à la cour des Fontaines ?

— Oui, monsieur Bernard, à la cour des Fontaines. Oh ! rapportez-vous en à moi ; vos paroles seront textuellement répétées à M. Julian. Et ensuite ?

— C’est tout, ami Charbonneau ! Julian comprendra, et il ne vous interrogera pas davantage ; peut-être même vous laissera-t-il comprendre par un geste ou par un mot sa satisfaction de voir que je ne perds pas la tête, et que, dans le désarroi où nous sommes, je n’oublie rien.

En ce moment, une voiture attelée de deux chevaux sortit des remises et vint se ranger au pied du perron.

— Allons, à bientôt ! et n’oubliez pas ma commission, ami Charbonneau, reprit vivement le coureur des bois.

— Soyez tranquille, monsieur Bernard, tout sera fait comme vous me l’avez recommandé.

Bernard lui serra la main, monta dans la voiture, et, se penchant vers Michel qui tenait la portière ouverte, il lui dit à voix contenue :

— La voiture s’arrêtera au coin de la rue Croix-des-Petits-Champs et de la rue Montesquieu, où elle m’attendra. Donnez l’ordre au cocher de façon à ce que personne n’entende, et montez sur le siège auprès de lui.

Se tournant alors vers Tahera, il ajouta ce seul mot : Viens.

Le guerrier comanche se plaça aussitôt près de lui ; Bernard referma alors la portière, et la voiture partit au grand trot.

À quelques pas de l’hôtel un homme, caché dans l’enfoncement d’une porte, s’élança vers la voiture et, d’un bond, sauta sur le marchepied de derrière.

Mais le cocher veillait : enveloppé par un vigoureux coup de fouet, l’espion fut contraint de lâcher prise et roula par la chaussée en poussant un hurlement de douleur et de colère.

Cette leçon, un peu rude, suffit.

Aucune autre tentative ne fut faite, et la voiture continua rapidement à s’éloigner dans la direction du faubourg Saint-Honoré.

Un quart d’heure plus tard, la voiture tournait dans la rue Croix-des-Petits-Champs et s’arrêtait à l’angle de la rue de Montesquieu.

Bernard mit pied à terre.

Tout était silencieux et désert autour de lui, sauf deux sergents de ville, appuyés contre une porte à quelques dix pas de là et causant entre eux à voix basse.

Le coureur des bois marcha résolument vers les sergents de ville.

En voyant Bernard s’approcher d’eux, les soi-disant agents de l’autorité, peu soucieux sans doute d’être dévisagés par ce curieux, s’élancèrent l’un à gauche, l’autre à droite, et, s’éloignèrent dans des directions différentes avec une rapidité qui aurait fait honneur à des cerfs poursuivis par les chasseurs.

— J’en étais sûr, dit Bernard en riant. Caraï ! la consigne est bien donnée ; ah ça ! ce gredin de Mayor a donc enrôlé le ban et l’arrière-ban des bandits de Paris à son service ? Hum ! il faudra voir.

On sait que cette phrase était usitée par le chasseur quand il croyait apercevoir quelque chose de louche.

Il revint vers la voiture.

Tahera avait mis pied à terre, toujours impassible selon sa coutume, mais prêt à venir en aide à son ami, si besoin était.

— Vous allez faire un grand circuit à travers les rues, dit Bernard à Michel, le valet de pied ; il est important de dépister les espions qui nous surveillent. Lorsque vous serez certain de ne pas être suivi, vous gagnerez le boulevard et vous arrêterez la voiture devant le restaurant Brébant, où vous attendrez mon retour. Surtout ne causez avec personne ; si l’on vous interroge, ne répondez pas. Le cocher ne descendra pas de son siège ; quant à vous, vous veillerez sur la voiture ; dès que je serai monté, le cocher partira ventre-à-terre par le chemin le plus direct pour regagner l’hôtel… M’avez-vous bien compris ?

— Oui, monsieur, soyez tranquille, nous nous musèlerons, répondit le valet de pied.

— Alors, partez, et n’oubliez pas mes recommandations.

Le valet de pied remonta sur le siège, le cocher rassembla les guides et la voiture partit rapidement dans la direction de la place des Victoires.

— À nous deux, maintenant ! dit Bernard à Tahera dès qu’ils se trouvèrent seuls dans la rue. Nous sommes sur le sentier de la guerre ; il s’agit d’avoir des yeux et des oreilles partout et de dépister les espions.

— Tahera est un guerrier ; il veillera, répondit laconiquement le Comanche.

Les deux hommes se mirent alors en marche l’un derrière l’autre, assez rapprochés pour se porter secours en quelques bonds, mais assez éloignés l’un de l’autre pour ne pas avoir l’air de se connaître.

Ils suivirent le trottoir de la rue Montesquieu, traversèrent la rue des Bons-Enfants, et pénétrèrent dans la cour des Fontaines.

Tout était sombre.

Une seule lumière brillait à une fenêtre, située au troisième étage d’une maison forment un des angles de la cour.

Le chasseur s’arrêta.

Il fit un signe.

Tahera continua son chemin et disparut à l’angle de la rue de Valois.

Bernard imita alors à trois reprises les miaulements d’un chat, et cela avec une perfection telle qu’un chat blotti dans une gouttière répondit par un miaulement à ce qu’il prit pour un appel.

La lumière disparut au troisième étage, et les aboiements furieux d’un chien se firent entendre.

Bernard prit un briquet dans sa poche, battit la pierre de façon à produire une quantité d’étincelles et alluma un cigare.

Il se rapprocha alors de la maison où d’abord il avait vu une fenêtre éclairée.

Arrivé près de la porte, il poussa brusquement ; la porte céda. Il entra et la referma vivement derrière lui, mais sans faire le moindre bruit.

Au même instant, Tahera, qui avait fait le tour par la rue Saint-Honoré et la rue des Bons-Enfants, reparut à l’entrée de la cour des Fontaines.

Mais soudain, il fit brusquement un pas en arrière et se dissimula dans l’ombre de manière à devenir invisible.

Deux hommes embusqués sous l’auvent avancé d’une boutique, où jusque-là ils étaient demeurés cois, venaient de surgir subitement, et s’étaient élancés vers la porte. Mais trop tard, elle s’était déjà refermée.

— Chou blanc ! dit l’un deux avec dépit, mais à voix basse.

— Manqué, dit l’autre sur le même ton.

— Que faire ?

— Pardi ! attendre ; il faudra bien qu’il sorte, puisqu’il est rentré.

— Nous aurions dû le chouriner tout de suite.

— Avec cela que c’est facile, reprit le premier en haussant les épaules ; je l’ai déjà manqué ce soir. Ce gaillard-là est roué comme une potence !

— Allons, ne te fâche pas, Fil-en-Quatre, ce n’est que partie remise, ma vieille.

— Avec ça !… tiens, vois-tu, la Dèche, ce gars-là nous roulera encore… Malheur !

— Crois pas ! nous sommes deux, cette fois ; nous aurions dû sauter dessus tout de suite.

— J’y ai pensé, mais quelqu’un le suivait, v’la c’qui m’a arrêté ; j’les croyais ensemble.

— T’as pas l’œil ; j’t’avais dit que non, t’as bien vu ; à preuve qu’il a continué son chemin.

— Ah ! ben, c’est ben possible. Que f’sons-nous ? reprit Fil-en-Quatre. Décarrons-nous, ou battons-nous not’quart jusqu’à c’qu’i rapplique ?

— C’est l’plus prudent, dit la Dèche en haussant les épaules. Le Loupeur n’est pas tendre, et si nous sommes encore roulés, il nous en cuira, tu sais ; il n’aime pas à lâcher ses monacos pour le roi d’Prusse.

— C’est vrai ; c’est embêtant tout d’même ; mais pas moyen d’faire autrement. Reprenons notre satanée faction.

— Bah ! une heure est bientôt passée. Il ne couchera pas là, p’être bien.

— On ne sait pas ; y a des gens si drôles ; y n’savent pas quoi inventer pour embêter les amis !

— Mais comment qu’il fait donc, le Loupeur, pour découvrir comme ça les choses ? qui a pu lui dire que l’Oisive viendrait ici cette nuit ? C’est ce qu’a pas manqué.

— Ah ! quant à ça, ma vieille, ni vu ni connu, parole sacrée, il devine tout, c’est un rude mâle, toujours, c’diable de Loupeur ! Bien sûr il a l’boulanger dans sa manche. C’est pas possible autrement.

— Mais chez qui vient-il ici, c’t’homme !

— Chez un Anglais qu’est Américain ; paraît qu’y s’ont fréquentes dans les temps, quand y étaient dans les pays sauvages.

— C’est drôle tout d’même.

— Oui, mais assez causé ; s’il sortait, par hasard, nous serions paumés et marrons, et j’m’en soucie pas.

— Ni moi non plus. T’as raison.

— N’a pas d’soin, si j’le pince ; je l’manquerai pas.

— Ce s’ra bien fait pour lui.

Tout en causant ainsi à voix basse, Fil-en-Quatre et son ami la Dèche, vieux cheval de retour, dont la vie presque entière s’était écoulée dans les bagnes, se dirigèrent à pas de loup vers l’endroit où ils s’étaient précédemment embusqués.

Les deux bandits marchaient sur la même ligne, très rapprochés l’un de l’autre, le haut du corps légèrement penché en avant, afin de mieux explorer le terrain sur lequel ils manœuvraient.

Ils n’étaient plus qu’à quelques pas de leur embuscade, dans laquelle ils se préparaient à se blottir, lorsque tout à coup un nœud coulant tomba sur leurs épaules et fut si vigoureusement serré, que les pauvres diables roulèrent du même coup sur le pavé, plus qu’à demi étranglés, sans avoir même le temps de pousser un cri et de savoir ce qui leur arrivait.

Tahera les avait lacés !

Et grâce à l’habileté prodigieuse qu’il possédait, il avait si bien pris ses mesures, qu’il avait fait coup double sur les deux bandits.

Il importait de les prendre ainsi comme dans un filet, pour que l’un d’eux ne réussit pas à s’échapper.

Le Comanche, fort expéditif de sa nature, comme tous les Indiens, tira son couteau pour leur couper la gorge, ce qu’il se préparait à faire tranquillement, et sans le moindre remords.

N’était-il pas sur le sentier de la guerre ?

À son point de vue, il était donc dans son droit ; mais heureusement pour les deux bandits, au moment où il allait mettre à exécution ce sanglant dessein, la pensée lui vint que peut-être son ami Bernard ne serait pas fâché d’interroger les prisonniers, afin d’obtenir d’eux quelques renseignements.

— Bon ! grommela le Comanche, il sera toujours temps, attendons la Main-de-Fer.

Là-dessus, Tahera referma son couteau, garrotta et bâillonna solidement les deux drôles, après avoir eu soin de desserrer et d’enlever le laso qui les étranglait bel et bien.

Ils avaient déjà perdu connaissance, il était même plus que temps de leur porter secours.

Cela fait, Tahera transporta les deux prisonniers sous l’auvent si peu protecteur et il regagna la cachette qu’il s’était choisie à quelques pas de là, et de laquelle il lui était facile de ne pas les perdre de vue.

Pendant que se passait cette rapide scène dramatique dans la cour des Fontaines, Bernard, aussitôt après avoir refermé la porte ainsi que nous l’avons dit, avait prononcé à voix basse ce simple mot :

— Florida !

Une autre voix avait aussitôt répondu sur le même ton :

— Navaja et Rancheria !

— Main-de-Fer, avait répliqué Bernard.

Une lanterne sourde avait alors été démasquée, et les deux hommes s’étaient reconnus.

Sans causer davantage, ils avaient alors monté trois étages, et Bernard avait été introduit par Williams Fillmore dans le singulier appartement où déjà nous avons eu l’occasion de conduire le lecteur.

Après avoir pris des sièges et allumé des cigares, les deux hommes, confortablement installés, entamèrent la conversation.

— J’attendais votre ami, ou vous, cette nuit ; voilà pourquoi je suis resté ici, dit Williams Fillmore entre deux bouffées de fumée.

— Comment ! vous attendiez mon ami ou moi cette nuit ? dit Bernard avec surprise.

— Oui, monsieur.

— Alors, vous saviez donc !…

— Que mademoiselle Vanda a été enlevée aujourd’hui par le Mayor ? Je l’ai su une heure après l’événement.

— Mais alors vous pourrez donc me dire ?… s’écria Bernard avec un mouvement de joie.

— Rien de plus, monsieur, interrompit vivement Williams Fillmore. Malheureusement, je ne sais rien de plus que le fait brutal.

— Voilà qui est singulier, dit le Coureur des bois en fronçant les sourcils, si instruit d’un côté, si ignorant de l’autre ; permettez-moi, monsieur, de trouver cela au moins bizarre.

— C’est vrai, mais cela est ainsi. Ne me faites pas, monsieur, l’injure de supposer que je veux jouer avec vous un double jeu, reprit Williams Fillmore avec une dignité persuasive ; vous me connaissez de longue date, et vous devez vous souvenir de la conduite que j’ai tenue il y a quelques années envers vous et vos amis ?

— Cette conduite a été franche et loyale, je le reconnais hautement, monsieur.

— Je vous remercie, et j’ai été généreusement récompensé ; aussi, je suis riche aujourd’hui, grâce à votre ami. Je ne suis guidé dans ce que je fais par aucun motif d’intérêt : la reconnaissance seule me fait agir ; si l’on m’offrait une récompense quelconque pour le peu que je puis faire, je la refuserais, sachez-le bien, et cela d’autant plus que c’est moi-même qui me suis offert, lors de mon départ pour l’Europe, à vous servir contre le Mayor, si quelque jour vous aviez besoin de moi.

— Tout cela, monsieur, est vrai, je me plais à le constater ; je ne mets donc pas un seul instant en doute votre désir de nous être utile ; seulement, je m’étonne, et vous devez le comprendre, qu’ayant été si promptement instruit du guet-apens dont a été victime mademoiselle Vanda, vous n’ayez pas obtenu quelques renseignements au moyen desquels nous aurions pu retrouver les traces du coupable.

— Des coupables, vous voulez dire, car ils sont deux : le Mayor d’abord, et Felitz Oyandi ensuite.

— Ah ! ah ! fit Bernard en se frottant les mains, ce drôle a aussi trempé dans cette affaire ; c’est bon à savoir !

— C’est lui qui a tout préparé ; il est l’âme damnée du Mayor, son bras droit, son lieutenant enfin, comme il l’était là-bas dans les savanes de l’Ouest. Malgré le mépris qu’il éprouve pour la lâcheté de cet homme, le Mayor ne fait jamais rien sans le consulter.

— Mais pourquoi le Mayor a-t-il fait enlever mademoiselle Vanda ? Quel but se propose-t-il ? S’il voulait se venger de madame la comtesse de Valenfleurs, comment ne s’est-il pas directement adressé à elle ?

— Ah ! voilà : le Mayor poursuit en cela un double but : c’est une âme ténébreuse et pleine de contradictions que celle de cet homme ; il pousse tous les sentiments à l’extrême, et surtout il ne pardonne jamais qu’on se venge par la bonté et le dévouement du mal qu’il a voulu faire ; et puis, il aime sa fille à l’adoration, et il en veut à la comtesse de l’avoir sauvée et adoptée.

— Mais cet homme est un monstre, il a assassiné lâchement la mère de la pauvre enfant !

— Oui, le Mayor est un monstre, cela n’est que trop prouvé ; il a essayé de tuer sa première femme, comme il a tué sa seconde : il ne pardonne pas plus à l’une d’avoir échappé qu’à l’autre d’avoir succombé ; sa haine est égale pour toutes deux ; de plus, il est jaloux de la comtesse pour les soins qu’elle a donnés à la pauvre enfant ; il l’accuse de lui avoir enlevé l’amour de sa fille. Je vous l’ai dit, cet homme est un composé de contrastes et des plus horribles contradictions ; ce monstre, dans lequel tous sentiments généreux sont morts, dans l’âme duquel ne vibre plus aucune corde sensible à un sentiment honnête, ne se rattache, je ne dirai même pas à l’humanité, car il ne reste plus rien d’humain en lui, mais ne se relie aux lois naturelles imposées à toutes les créatures par l’auteur du monde, que par son amour pour sa fille.

— Oh ! c’est impossible, monsieur ; cet homme, ce monstre, car ce n’est pas autre chose, ne saurait aimer son enfant.

— Vous vous trompez, monsieur, il adore son enfant, mais il l’aime à la façon des fauves ; il l’aime avec passion, avec rage, avec frénésie même, mais pour lui et non pour elle. Peu lui importe qu’elle souffre et qu’elle soit malheureuse près de lui, pourvu qu’il l’ait, qu’il la tienne sous sa dépendance, qu’il lui parle et la maltraite même dans ses moments de terrible emportement, en lui reprochant de ne pas aimer son père et de lui préférer ses ennemis ! Cet étrange amour paternel, pur dans son principe, mais doublé d’une jalousie féroce contre tous ceux qu’il suppose l’aimer aussi, qui le torture et le rend fou de douleur, car il sait que sa fille ne peut pas l’aimer ni répondre a ses caresses, dont elle a horreur, à cause de son effroyable passé, est le plus terrible châtiment que Dieu pouvait infliger à ce misérable ; et peut-être, si nous ne réussissons pas à lui enlever la pauvre enfant, dans un moment de fureur poussé jusqu’à l’aliénation mentale, il la déchirera de ses propres mains, et, ce dernier et épouvantable crime accompli, il se tuera sur son cadavre, car il aura tué le seul être dont la vue lui causait encore quelques fugitives sensations de joie ; voila quel est le Mayor, cet homme qui vous fait une guerre de tigre et de cannibale, et dont vous n’aurez raison qu’en le tuant sans pitié comme on abat un jaguar ou toute autre bête féroce, dont le seul tort est d’obéir aux instincts qu’elle tient de sa nature même. Mais hâtez-vous d’en finir avec ce misérable si vous voulez prévenir d’effroyables malheurs.

— C’est précisément, monsieur, afin d’obtenir ce résultat que je suis venu vous trouver ainsi au milieu de la nuit et vous demander votre concours.

— Il vous est acquis sans réserve, monsieur ; vous pouvez disposer de moi en tout, et pour tout.

— Mais vous-même m’avez dit que vous ne saviez rien.

— C’est vrai, monsieur ; mais qu’importe cela ? Écoutez-moi. À défaut de renseignements qui me manquent, je puis vous donner un bon conseil et peut-être vous procurer l’homme qui vous mettra sur la trace de votre ennemi.

— Vous feriez cela, monsieur ?

— Je l’espère, monsieur ; et tout me porte à croire que je réussirai, si vous voulez bien m’accorder quelques minutes, que vous ne regretterez pas d’avoir perdues en ma compagnie.

— Oh ! parlez, monsieur, parlez ; je vous écouterai avec la plus grande attention, dussiez-vous parler pendant une heure entière.

— Rassurez-vous, monsieur. Je ne mettrai pas votre patience à une aussi longue épreuve. Je n’ai que quelques mots à vous dire, reprit en souriant Williams Fillmore ; d’ailleurs, le temps nous presse, et nous devons nous hâter. On ne saurait agir dans les pays civilisés comme nous le faisions là-bas dans les savanes ; les procédés changent nécessairement selon le degré de civilisation auquel sont parvenus les gens à qui l’on a affaire et au milieu desquels on est contraint de vivre.

— Par ma foi de Dieu, monsieur ! pardonnez-moi de vous interrompre, il est possible qu’en théorie les moyens changent, mais, quant à la pratique, je trouve qu’ils sont tous les mêmes. Ce soir, en rentrant chez moi, vers neuf heures, je n’ai échappé que par miracle à un drôle qui a tiré sur moi d’une embuscade. Trois heures plus tard, pendant que je me rendais en toute hâte à l’appel désespéré de mon ami Julian, j’ai été assailli par une trentaine de bandits sur le boulevard des Invalides ; ils ont fait de ma voiture une écumoire. Il y a eu entre nous un combat en règle, huit ou dix de ces drôles ont succombé, et je n’ai réussi à me dégager que grâce à la rapidité de mon cheval. Il me semble que ces procédés violents ressemblent, à s’y méprendre, à ceux usités là-bas, dans les déserts américains. Qu’en pensez-vous ? ajouta Bernard en riant.

— Comment ! les choses ont déjà été poussées si loin ?

— Mon Dieu ! oui. J’ajouterai que pour me rendre ici, j’ai eu à me débarrasser de deux ou trois espions mis à mes trousses et peut-être ne les ai-je pas tous dépistés.

— By God ! le Mayor n’y va pas de main morte ! Le temps presse, alors ?

— Oui, beaucoup.

— Le Mayor jette l’or à pleines mains ; j’ignore où il a ramassé ces richesses ; ce qui est certain, c’est qu’il a enrôlé une formidable armée de bandits, qui le suivront sans hésiter jusqu’au bout. Il a surtout avec lui un certain Lucien de Montreuil, bandit émérite, cousu de mauvaises affaires dans tous les pays du monde qu’il a parcourus en flibustier, et qui, sous le pseudonyme de Loupeur, est le chef reconnu et obéi de tous les malandrins de Paris. Cet homme, doué d’une grande intelligence et d’un courage féroce, est peut-être plus redoutable encore pour nous que le Mayor lui-même, à cause de la connaissance profonde qu’il possède de tous les innombrables repaires de la ville, son habileté incontestable et sa décision dans l’exécution des projets qu’il imagine. Le Mayor ne pouvait être aidé par un plus terrible lieutenant.

— Hum ! hum ! savez-vous que tout ce que vous me dites-là, monsieur, n’est guère rassurant ; je me demande comment nous réussirons à nous tirer du guêpier dans lequel on nous a jetés ?

— Par de l’adresse, de l’audace et de la résolution.

— Nous ne manquons d’aucune de ces qualités, monsieur.

— Je le sais, vous l’avez prouvé bien des fois ; mais il vous manque la connaissance de l’échiquier sur lequel vous êtes contraints de livrer bataille, et la connaissance encore plus nécessaire, pour ne pas dire indispensable, des mœurs, des habitudes et du caractère des misérables que l’on a lâchés comme une meute contre vous. J’admets que vous en tuiez quelques-uns, beaucoup même, cela importe peu, vous finirez par être accablé sous le nombre, et vous succomberez par cela même que vous combattrez loyalement contre des ennemis qui se serviront contre vous des armes les plus odieuses, et que vous ne saurez jamais où les prendre au gîte ; car, le combat fini, ils disparaîtront sans qu’il vous soit possible de les relancer dans leurs repaires, que vous ignorez.

— Je l’avoue, monsieur, tout cela est plausible ; mais comment faire ? Tout ce que vous me faites ainsi toucher du doigt ne s’improvise pas et ne s’apprend point en quelques heures. En effet, nous n’avons que des heures devant nous, et, pour acquérir ces connaissances, il faut de longues études, auxquelles le temps nous manque pour nous livrer.

— Vous dites vrai, monsieur ; mais ce qu’il vous est à vous matériellement impossible d’exécuter, un autre peut s’en charger et vous donner ainsi, non seulement les moyens de déjouer toutes les trames les plus serrées préparées contre vous, mais encore de vous débarrasser définitivement des implacables ennemis qui, peut-être, supposent déjà vous avoir réduits aux abois.

— Et vous connaissez l’homme qui se chargerait de cette lourde tâche ?

— Je le connais, oui, monsieur.

— Et vous espérez obtenir de lui ?…

— Qu’il vous accorde son concours ? interrompit Williams Fillmore, j’en suis sûr ; mais cela vous coûtera cher, je ne vous le cache pas.

Qu’importe la somme, si nous réussissons : nous sommes riches !

— Je le sais ; aussi ne vous ai-je dit cela que pour mémoire.

— Qu’il fasse son prix : quelle que soit la somme qu’il exigera, elle lui sera comptée à l’instant.

— C’est bien ; je reponds maintenant du succès ; et je vous avoue que je suis charmé que nous nous entendions ; car, vous le savez, moi aussi je hais le Mayor.

— Oui, je le sais. Je me rappelle même que c’est grâce à cette haine que vous nous avez prêté votre concours lors de l’affaire de la Florida.

— En effet, oui, monsieur. À ce propos, vous souvenez-vous que lorsque tout le monde assurait que le Mayor avait été tué, je soutenais, moi seul, qu’il n’en était rien, et qu’un jour ou l’autre il reparaîtrait plus féroce et plus endiablé que jamais ? Vous voyez aujourd’hui que j’avais dit vrai.

— Malheureusement, vous avez été prophète, monsieur, je dois en convenir… Mais, pardon, quand verrez-vous l’homme dont vous m’avez parlé ?

— Je vais me rendre immédiatement chez lui. Comment êtes-vous venu chez moi ?

— En voiture ; mais j’ai fait arrêter rue Croix-des-Petits-Champs, et après avoir envoyé la voiture m’attendre devant la maison Brébant, je suis venu jusqu’ici à pied.

— Seul ? c’était imprudent.

— Tahera, mon ami Comanche, était avec moi ; jamais il ne me quitte.

— Alors, c’est autre chose ; je vous accompagnerai jusque chez Brébant, et de là je continuerai jusque chez notre homme ; il habite rue de Maubeuge.

— Peut-être aurez-vous certaines difficultés à vous faire ouvrir ?

— Non, pas la moindre, soyez tranquille.

— Vous attendrai-je ?

— Non, c’est inutile ; j’arriverai presque en même temps que vous à l’hôtel de Valenfleurs.

— Bien, nous partirons quand il vous plaira.

— Attendez…

Il s’approcha du mur et poussa un bouton perdu dans une rosace de la tapisserie.

— Que faites-vous donc ?

— J’ordonne de faire sortir la voiture qui attend attelée sous la remise… et tenez, regardez.

— Diable ! vous êtes bien servi aussi, vous, monsieur.

— Il faut cela.

Une voiture de maître venait d’apparaître, et, après avoir traversé la cour des Fontaines, elle avait tourné dans la rue de Valois.

— Eh ! la voiture s’en va, dit Bernard.

— Ne vous inquiétez pas de cela.

— Permettez-moi de prévenir Tahera.

— Faites.

Bernard imita alors l’aboiement d’un chien, deux cris de chouette lui répondirent.

Le chasseur hocha la tête.

— Que se passe-t-il ? demanda Williams Fillmore.

— Je l’ignore ; Tahera me répond qu’il a besoin de me dire quelque chose, et que je me hâte de le rejoindre.

— Diable ! est-ce qu’il y aurait encore du nouveau ? reprit le pseudo-Américain.

— C’est ce que nous allons savoir bientôt, répondit Bernard.

— Partons alors.

— Je suis à vos ordres.