Les Pirates de la mer Rouge/2

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Traduction par J. de Rochay.
Mame (p. 67-126).

II

sur les bords du nil.


C’était l’heure où le soleil d’Egypte envoie à la terre ses baisers les plus ardents, où tous ceux qu’une absolue nécessité ne chasse point dehors cherchent un peu de fraîcheur et de repos dans les habitations hermétiquement fermées.

J’étais étendu sur un moelleux divan au fond d’un petit logement loué, buvant de l’excellent moka à petites gorgées, humant la délicieuse fumée de ma pipe. Les épaisses murailles, les nombreux vases de terre où s’évaporait l’eau du Nil, tout autour de ma chambre, rendaient l’atmosphère supportable, à ce point que je ne ressentais presque pas le malaise ordinairement provoqué par la chaleur de midi, accablement si fréquent dans ces brûlantes contrées.

Tout à coup la voix perçante de Halef Agha, mon domestique, vint troubler ma rêverie.

Halef Agha ?

Oui, mon fidèle petit Halef, transformé en Agha (Seigneur), Et qui donc lui avait conféré ce titre ? Plaisante question ! Qui, je vous prie, si ce n’est lui-même ?

Nous étions arrivés en Egypte après avoir traversé Tripoli et Koufara ; nous avions visité le Caire, que les Arabes appellent simplement El Masr (la capitale), ou, plus volontiers encore, El Kabira (la cité de la victoire).

Nous avions suivi le cours du Nil aussi loin que me le permettaient mes finances. Enfin je m’étais décidé à m’arrêter sur cette rive, à y louer un petit réduit et à m’y reposer quelques jours. Je l’ai dit, je m’y trouvais à merveille ; mon superbe divan, mes laineux tapis n’avaient qu’un inconvénient : ils abritaient une trop nombreuse population, de celle à laquelle le vieux Fischart[1] adressait cette question :

On me mord, — Qu’est-ce donc ?

Outre le pulex canis aux gros yeux, il y avait chez moi le pulex musculi et le charmant pulex irritans. sans compter le penetrans, etc…

L’Egypte est le théâtre des exploits du pénétrant, plus tenace encore que les irritants et non moins désagréable : c’est assez dire que, malgré ses charmes, ma méridienne n’était pas le repos absolu.

Enfin revenons à la voix aiguë de Halef Agha, laquelle m’éveillait tout à fait de ma somnolence.

« Quoi ? Comment ? Qui ?

— L’Effendi…, répondait une autre voix beaucoup plus humble.

— L’Effendi el Kebir ? Le grand seigneur, mon maître ! Tu voudrais troubler son sommeil ?

— Il faut que je lui parle.

— Tu oses ! à cette heure, pendant le kef (méridienne) ! Le diable (qu’Allah me garde de ses griffes !) a dû remplir ta cervelle du limon du Nil. Comment ! tu ne comprends pas qu’un Effendi, un hékim, est un homme nourri de sagesse par le Prophète lui-même, à tel point qu’il peut tout, rendre la vie aux morts, si ceux-ci ont soin de l’en prier avant d’expirer ! »

Le lecteur saura que mon Halef était singulièrement changé depuis que nous avions mis le pied sur le sol égyptien. Il devenait extraordinairement arrogant, infiniment vaniteux, ridiculement tranchant, et tout cela n’est pas peu dire en Orient.

En ce pays les Allemands passent pour des horticulteurs et des botanistes, et les Européens en général sont censés de grands chasseurs ou d’illustres médecins.

Pour mon malheur, j’avais retrouvé dans mon bagage, en arrivant au Caire, une vieille boîte de pharmacie homéopathique presque encore pleine, ce qui me permettait de donner de temps en temps, à un compagnon de route, cinq globules à la trentième puissance. Pendant ma navigation sur le Nil, il m’était arrivé de guérir toutes sortes de maux avec un soupçon de sucre de lait ; de là une réputation énorme, un renom sans pareil ! J’étais un médecin quelque peu allié du diable et capable de réveiller les morts avec trois grains de sable !

Ma réputation tournait la tête de Halef ; il s’y croyait de moitié au moins et ne regardait plus l’espèce humaine qu’avec un superbe dédain. Heureusement cet orgueil ne nuisait en rien à son service ni à sa fidélité dévouée envers moi. On pense bien, du reste, que ma rapide renommée était due presque tout entière à ses hâbleries ; quant à son insolence envers le public, elle menaçait de devenir proverbiale. Ainsi, il s’était procuré à bas prix une cravache du Nil et ne s’en séparait plus. Il connaissait les Égyptiens depuis longtemps et prétendait que, sans cet instrument, les rapports avec eux sont impossibles, tandis qu’armé de cette magique baguette, on opère chez eux des merveilles que ni procédés aimables, ni argent n’obtiendraient. Quant à ce dernier moyen, n’en pouvant user très abondamment, j’étais bien aise de voir Halef en dispositions d’économie.

« Dieu bénisse tes paroles, Sidi ! continuait la voix suppliante de l’interlocuteur. Mais il faut absolument que je parle avec ton Effendi, ce grand médecin du Frankistan.

— Pas en ce moment.

— Il le faut, Sidi, autrement mon maître me chasserait…

— Qui est-il, ton maître ?

— C’est le riche et puissant Abrahim Mamour, auquel Allah puisse accorder mille ans de vie !

— Abrahim Mamour ! Qu’est-ce que cet Abrahim Mamour ? Comment s’appelait son père et le père de son père et l’auteur de sa race ? De qui est-il né ? où vivent ceux auxquels il doit son nom ?

— Tout cela je ne le sais pas, Sidi, mais il est un puissant seigneur ; son nom seul le dit.

— Son nom ! et pourquoi ?

— Abrahim Mamour ! Mamour signifie intendant d’une province, et je puis t’assurer, Sidi, que mon maître a véritablement gouverné une province.

— A gouverné ! donc il n’est plus en fonction ?

— Non.

— Je m’en doutais ; personne ne le connaît, et moi-même, Halef Agha, le vaillant ami, l’appui de mon seigneur et maître, je n’ai jamais entendu parler de cet homme ni vu la pointe de ses babouches. Va-t’en ; mon Effendi n’a pas de temps à perdre pour toi !

— De grâce, Sidi, montre-moi comment il faut s’y prendre pour parvenir jusqu’à ce grand médecin.

— Connais-tu les mots qui sont la clef d’argent de la sagesse ?

— Oui, j’ai sur moi cette clef précieuse…

— Alors il faut t’en servir. »

J’écoutais avec une certaine surprise, et j’entendis le cliquetis de quelque monnaie.

« Un para ! reprit Halef ; homme, je te dis que le trou de la serrure est trop gros et ta clef trop petite… Impossible d’ouvrir.

— Eh bien ! nous grossirons la clef. »

Derechef un bruit métallique frappa mon oreille : je ne savais si je devais rire ou me fâcher. Ce Halef Agha devenait intolérable. Je l’entendis poursuivre imperturbablement :

« Trois paras. Bien. Seulement on doit encore te demander ce que tu veux obtenir de notre Effendi ?

— Je viens le prier de se rendre chez mon maître avec sa médecine enchantée.

— Vile créature ! à quoi penses-tu ? Pour trois paras irai-je décider mon seigneur à faire usage de cette admirable médecine que lui apporte chaque nuit une fée voilée de blanc ?

— Est-ce possible ?

— Moi, hadj Halef Omar Agha, ben hadj Aboul Abbas, ibn hadj Daoud al Gossara, je te le dis… Je l’ai vue de mes yeux, et, si tu refuses de me croire, cette hamtchilama, cette verge du Nil va t’en convaincre…

— Je te crois, Sidi.

— Heureusement pour toi !

— Je voudrais t’offrir encore deux paras.

— Donne… Qui est malade chez ton maître ?

— C’est un secret que l’Effendi doit seul connaître.

— L’Effendi ! Coquin, comme si je n’étais pas aussi un Effendi, comme si la fée ne m’honorait pas de sa vue ! Sors d’ici ; Halef Agha ne se laisse point insulter !

— Pardonne, Sidi !… Je vais tout te dire.

— Je ne veux rien savoir, va-t’en !

— Je te supplie.

— Va-t’en !

— Faut-il ajouter un para ?

— Je n’en accepte pas un de plus.

— Sidi…

— Je n’en accepterais pas même deux.

— Sidi, ton front rayonne de bonté, ne refuse pas ces deux paras.

— Allons, voyons, qui est malade chez ton maître ?

— La femme de mon seigneur.

— Sa femme ! Et laquelle ? quel rang a cette femme ?

— Mon maître n’a qu’une seule femme.

— Et il a été gouverneur de province ?

— Oui ; il serait assez riche pour avoir cent femmes, mais il n’aime que celle-là.

— Enfin qu’a-t-elle ?

— Personne ne le sait ; son corps est malade et son âme plus malade encore.

— Allah Kerim ! Dieu est miséricordieux, mais je ne le suis pas tant. Ma cravache me démange la main…, je crois qu’elle voudrait caresser ton dos ! Par la barbe du Prophète, vraiment la sagesse sort de ta bouche comme s’il en coulait en abondance de ton esprit ! Ne sais-tu pas que les femmes n’ont point d’âme ? C’est à cause de cela qu’elles ne peuvent prétendre au paradis ; comment donc la femme de ton maître aurait-elle l’âme plus malade que le corps ?

— Cela je n’en sais rien ; mais, je t’en supplie, laisse-moi pénétrer jusqu’à l’Effendi !

— Je n’ose te le permettre.

— Pourquoi pas ?

— Mon maître connaît le Coran, il déteste les femmes ; la plus parfaite de toutes lui paraîtrait comme le scorpion caché dans le sable ; sa main n’a jamais touché un vêtement féminin ! S’il se commettait avec les femmes de la terre, les fées ne le visiteraient plus. »

Je suivais avec un certain intérêt le développement du talent de Halef pour la hâblerie ; cependant il me prenait par moments bonne envie de m’emparer de son fouet du Nil et de le lui faire apprécier. Je retins ma colère, tant il me parut amusant. L’envoyé reprenait :

« Sache, Sidi, que ton maître ne touchera pas le vêtement de la malade, ni ne verra sa figure ; il lui parlera seulement à travers une grille.

— J’admire la prudence de tes paroles et la sagesse de ton discours, ô homme ! Ne comprends-tu pas que c’est justement la manière dont mon Effendi ne peut traiter la femme de ton maître ?

— Pourquoi ?

— Parce que la santé que notre grand médecin porte dans ses mains s’attacherait à la grille. Va-t’en !

— Je ne puis m’en aller, car on me donnerait cent coups sous la plante des pieds si je ne ramenais pas l’Effendi.

— Remercie ton maître de ce qu’il veut bien te réchauffer les pieds, ô misérable esclave d’un Égyptien ! Je n’envie pas ton bonheur ! Allah aléïkoum, que Dieu t’accorde mille prospérités, qu’il t’accompagne ! Va-t’en !

— vaillant Agha, encore un mot ! Mon seigneur et maître a dans son trésor plus de bourses que tu n’en saurais compter… Il m’a recommandé très expressément de te ramener avec le médecin, car il veut te faire un présent plus riche que tous ceux que le khédive pourrait t’offrir. »

Le patient négociateur avait frappé juste ; il empoignait mon Halef d’une façon à laquelle un Oriental ne résiste jamais. Le petit majordome changea promptement de ton ; il reprit avec une voix presque câline et cependant toujours ironique :

« Allah bénisse tes lèvres, mon ami ! mais une piastre dans ma main me paraît préférable à dix bourses dans celles d’un autre. Tes mains à toi sont maigres comme les pattes du chacal pris au piège, sèches comme le sol du désert.

— N’hésite pas à suivre le conseil de ton cœur, viens chez mon maître, ô mon frère.

— Ton frère, homme ! Souviens-toi que tu es un esclave, et moi un homme libre, servant, accompagnant, protégeant librement mon Effendi, Le conseil de mon cœur me commande de rester. Comment un champ porterait-il du fruit s’il n’est point arrosé du ciel ?

Halef ramena bientôt le messager.

— Voici encore trois gouttes de rosée, Sidi !

— Bien. Je voudrais voir si, ayant osé déranger mon maître, le tien me donnera réellement un bakhchich ?

— Il t’en donnera plusieurs.

— Eh bien, attends donc un instant. »

Enfin Halef trouvait le moment venu pour oser me déranger. Et malgré moi je l’excusais intérieurement.

Le pauvre Arabe en usait suivant les tristes habitudes de son pays quand il arrachait ainsi, sou à sou, un pourboire. Il gagnait d’ailleurs si peu avec moi, que je n’étais guère en droit de le gronder et que j’avais honte souvent de n’en pouvoir faire davantage.

Ce qui m’étonnait surtout dans cette aventure, c’est qu’on avait recours à ma science médicale pour une femme.

Je pensais qu’il ne s’agissait pas d’un intérieur arabe, ni d’une de ces familles d’origine nomade où l’étranger ne pénètre point, mais d’une demeure plus civilisée… La femme d’Abrahim n’était sans doute plus très jeune, et elle avait pris sur lui un grand empire par des qualités ou une éducation peu ordinaires.

J’en restais là de mes réflexions, quand Halef entra.

« Dors-tu, Sidi ? »

Le serpent ! il m’appelait Sidi et prenait lui-même ce titre au dehors.

« Non ! Que veux-tu ?

— Il y a là un homme qui demande à te parler ; il t’attend avec une barque sur le Nil, et je dois t’accompagner. »

Le scélérat voulait nettement dessiner la situation ? pour que je n’hésitasse point à l’emmener ; il tenait décidément au pourboire. Je n’eus pas le courage jde le troubler dans sa diplomatie, je feignis de ne rien savoir.

« Que me veut cet homme ? demandai-ie.

— C’est pour un malade.

— La chose presse donc beaucoup ?

— Oh ! oui, Sidi ! L’âme du malade a déjà presque quitté la terre ; il faut te hâter si tu veux la retenir.

— Fais entrer cet homme. »

Halef sortit et ramena bientôt le messager, qui se courba jusqu’à terre, ôta sa chaussure, puis attendit humblement que je lui adressasse la parole.

« Approche-toi, lui dis-je.

— Salam aléïkoum ! Allah soit avec toi, ô Seigneur ! Ouvre ton oreille à l’humble prière du plus infime de tes serviteurs !

— Qui es-tu ?

— Je suis le serviteur du grand Abrahim Mamour, qui habite de l’autre côté du fleuve.

— Qu’es-tu chargé de me dire ?

— Une grande douleur est venue sur la maison de mon maître ; la couronne de son cœur pâlit au milieu des ombres de la mort ; aucun médecin, aucun fakir, aucun enchanteur, n’a pu faire reculer le mal. Enfin mon maître, qu’Allah réjouisse ! a entendu parler de toi, ta réputation lui est connue, il sait qu’à ta voix la mort s’enfuit ; il m’envoie pour te dire : Viens, enlève la rosée qui flétrit ma fleur, et ma reconnaissance sera douce comme le miel, mon remerciement brillera comme l’or !

— Je ne sais pas où demeure ton maître ; est-ce loin d’ici ?

— Il demeure sur la rive opposée, mais il t’envoie une barque ; dans une heure tu seras près de lui.

— Qui me ramènera ?

— Moi.

— Je te suis ; attends-moi un instant avec Halef. »

Il reprit sa chaussure et se retira pendant que je revêtais mon plus bel habit. Je pris ensuite ma boîte de pharmacie avec de l’aconit, du sulfate, etc. etc., enfin toutes les drogues que peut contenir une caisse de cent numéros. Cinq minutes plus tard, nous étions assis dans la barque, conduite par quatre rameurs. Je songeais, non sans quelque appréhension, à mon rôle de docteur. Quant à maître Halef, il se tenait près de moi plus fier qu’un pacha à trois queues. Il avait garni sa ceinture d’un poignard et de deux pistolets agrémentés d’argent, dont je lui avais fait présent en passant au Caire, Il ne lâchait pas son fouet du Nil, qui lui procurait en ces lieux tant de considération et d’égards.

Assurément la chaleur me paraissait un peu piquante, mais le mouvement de la barque, balancée sur les flots, nous donnait un air doux et rafraîchissant.

Nous longeâmes d’abord une rive tapissée de verdure, au milieu de laquelle s’élevaient les tiges gracieuses du tabac et du séné, puis une grande plaine inculte s’étendit devant nous ; elle n’était égayée que par quelques groupes de mimosas ou de sycomores peu élevés. Enfin se présenta un terrain très vaste sans nulle végétation et tout hérissé de roches, de blocs granitiques dispersés là depuis bien des siècles, au milieu desquels nous aperçûmes un carré d’épaisses et tristes murailles.

Un canal conduisait l’eau du fleuve jusqu’au pied de ces murs, alimentant ainsi la forteresse et la faisant communiquer avec le Nil, qui est le grand chemin de ces contrées.

Nos bateliers nous dirigèrent adroitement dans ce conduit. Sur un signe du conducteur, une porte basse s’ouvrit el nous quittâmes le bateau.

Un esclave noir grimaça un sourire sur notre passage, puis s’inclina jusqu’à terre ; nous ne prîmes pas garde à ses révérences et continuâmes d’avancer dans l’intérieur du bâtiment.

Quoique je ne me fusse point attendu à de grands frais d’architecture en ce lieu, la nudité des murailles, le manque d’ouvertures à l’intérieur et le délabrement du bâtiment me surprirent. Nous traversâmes un jardin dont les plantes avaient peut-être autrefois réjoui les yeux des captives du harem, mais en ce moment tout y élait desséché et flétri ; rien ne rappelait l’idée de la vie en ce triste séjour, sinon une nichée d’hirondelles voletant et piaillant dans les trous des vieux murs.

Une seconde porte nous arrêta avant d’entrer dans une petite cour, au milieu de laquelle se trouvait un bassin rempli d’eau. Le canal devait arriver jusqu’à ce bassin par des conduits souterrains, et j’admirai avec quel soin on avait disposé cette eau de manière à rafraîchir l’habitation et à maintenir l’humidité si nécessaire dans ces pays brûlants. Je remarquai aussi avec quelle intelligence cette espèce de château avait été orienté pour éviter les inconvénients de l’inondation du Nil, qui a lieu chaque année.

La cour où nous venions d’entrer était entourée en partie de grillages en bois, derrière lesquels semblaient s’enfoncer des retraites et des salles assez vastes ; mais je n’avais pas le temps d’examiner ces singulières dispositions ; je jetai un coup d’œil sur Halef, qui me suivait chargé de ma boîte à médicaments ; notre guide nous entraîna rapidement.

Bientôt nous arrivâmes dans le Selamlik[2], une pièce assez spacieuse, presque obscure, dont les fenêtres grillées ne laissaient passer que de rares filets de jour. Les murailles, revêtues de tapis à certains endroits, peintes d’arabesques en d’autres, en somme fort ornées, faisaient contraste avec la nudité de l’extérieur ; dans une niche sculptée se jouait un joli petit filet d’eau destiné à rafraîchir l’air. Une balustrade séparait la chambre en deux. La première partie servait aux domestiques ; dans le fond se tenaient le maître de la maison et ses hôtes. Cette espèce de salon avait pour ameublement un large et riche divan courant d’une extrémité à l’autre. Au coin de ce divan se tenait gravement assis Àbrahim Mamour, le propriétaire des mille bourses.

Àbrahim Mamour se leva à mon approche ; mais, suivant l’usage, ne s’avança point vers moi.

Chaussé à l’européenne, je ne pouvais enlever mes bottes ; j’entrai donc résolument,, foulant sous mes talons de cuir le magnifique tapis de l’ex-gouverneur, et je m’assis à ses côtés.

Les serviteurs apportèrent alors l’indispensable café et la pipe non moins indispensable, puis nous pûmes entrer en matière.

Mon premier regard avait été pour la pipe ; tous ceux qui ont visité l’Orient savent que c’est à la richesse de cet objet qu’on peut mesurer celle de son possesseur. Le long tuyau de celle qu’on me présentait était couvert d’ornements en filigranes de vermeil qui valaient au moins mille piastres ; plus précieuse encore me parut son embouchure, toute garnie de pierres précieuses dont les feux m’éblouirent. Certes Abrahim devait posséder beaucoup de bourses dans son trésor ! Etait-ce une raison pour supposer que le propriétaire d’une telle pipe avait passé sa vie à voler ou à pressurer la province confiée à son gouvernement ? Pouvais-je, en conscience, juger l’homme par l’instrument ? Je préférais examiner son visage.

Où avais-je vu déjà ces traits, cette physionomie d’une beauté si régulière, cette finesse de contours vraiment sculpturale et en même temps cette expression diabolique, si peu en harmonie avec cette grande perfection de formes ?

Les yeux de cet homme, étincelants, et presque sans paupières apparentes, se fixèrent d’abord sur les miens comme s’ils cherchaient à pénétrer mon âme ; puis ils se détournèrent froidement et avec une sorte d’inquiétude dissimulée sous une affectation d’indifférence.

Des passions violentes, des instincts dépravés creusaient leurs marques indélébiles sur ce visage.

L’amour, la haine, la cruauté, la rapacité semblaient s’être emparées d’une nature où rien ne pouvait être médiocre. Il y avait dans cet ensemble quelque chose d’indéfinissable, mais quelque chose dont l’avertissement ne pouvait tromper les moins physionomistes.

Où avais-je déjà rencontré cet homme ? Je ne m’en souvenais pas, tout en sentant vaguement que ce devait être dans des circonstances peu agréables.

« Salam aléïkoum ! » murmura lentement mon hôte, d’une voix couverte et étouffée par sa longue et magnifique barbe, teinte du plus beau noir.

Cette voix sourde, sans éclat, on pourrait dire sans vie, donnait tout d’abord une espèce de frisson.

« Aléïkoum ! répondis-je.

— Puisse Allah faire couler le parfum sur la trace de tes pas et le miel du bout de tes doigts, afin que mon cœur n’entende plus le gémissement de son chagrin !

— Dieu te donne la paix ! repris-je, et me permette de trouver un remède au poison qui ronge ton bonheur ! » Je n’osais parler de la malade, c’eût été une inconvenance impardonnable chez un musulman.

« J’ai entendu dire que tu es un médecin très habile ; à quelle école as-tu étudié ?

— Je n’ai étudié dans aucune.

— Dans aucune !

— Je ne suis point musulman.

— En vérité ! Quoi donc alors ?

— Nemsi.

— Nemsi ! Oh ! je sais, les Nemsi sont des gens savants ; ils connaissent la pierre philosophale et l’Abracadabra qui chasse la mort. »

Il me regarda fixement dans les yeux une demi-seconde, puis continua :

« Ne dissimule rien devant moi ; je n’ignore pas que les enchanteurs ne parlent point des secrets de leur art, je ne chercherai pas à te les arracher ; je te demande seulement de me venir en aide, et de me dire d’abord comment tu procèdes pour chasser la maladie : par des paroles ou par des talismans ?

— Ni par l’un ni par l’autre ; mais par la médecine.

— Je t’en prie, ne te cache pas de moi ; je crois en ton art, car, quoique tu ne sois pas musulman, l’œuvre de ta main réussit comme si elle était bénie par le Prophète. Tu trouves le mal et tu sais le vaincre.

— Dieu seul est tout-puissant, il peut sauver et perdre, à lui soit l’honneur ! Cependant, si je dois essayer de t’aider en quelque chose, explique-toi. »

Cette question directe par laquelle je prétendais pénétrer ses secrets d’intérieur sembla contrarier Abrahim ; il devait pourtant s’y attendre. Dissimulant cette faiblesse, il répondit avec gravité :

« Tu es du pays des infidèles : il n’y a point de honte chez vous à parler de celles qui sont nos mères ou nos filles ? »

Je souriais malgré moi de l’art déployé par le musulman pour en arriver à ne pas prononcer le nom de sa femme, mais je cherchai à paraître aussi grave que lui. Je repris froidement :

« Tu demandes mon secours et tu m’insultes !

— En quoi ?

— Tu nommes ma patrie le pays des infidèles !

— N’êtes-vous pas des infidèles ?

— Nous croyons à un Dieu ; ce Dieu est le même que celui que vous appelez Allah. A ton point de vue je suis un infidèle, comme tu en es un au mien. J’aurais le droit de te donner ce nom ; je m’en abstiens, parce que je suis Nemsi et que nous ne blessons jamais les lois de la politesse.

— Laissons ces questions de religion. Écoute seulement : un fils de Prophète ne doit jamais parler de sa femme, mais tu me permets de parler des femmes du Frankistan ?

— Oui, certes.

— Quand la femme d’un Frank est malade… » Il me regardait avec inquiétude, comme si j’allais l’interrompre ; je fis un signe de tête, il poursuivit : « Enfin, quand elle est si malade qu’elle ne peut prendre aucune nourriture…

— Aucune ?

— Non, pas la moindre…

— Continue.

— Quand l’éclat de ses yeux s’éteint, quand ses joues s’amaigrissent, quand la fatigue l’accable sans qu’elle puisse pourtant dormir…

— Continue.

— Quand elle va traînant et sans forces, tantôt glacée, tantôt brûlante…

— Je comprends, continue.

— Quand le plus petit bruit la fait frissonner, quand elle ne désire plus rien, quand elle n’aime plus rien, quand elle ne hait plus rien non plus, quand chaque fois que son cœur bat il semble qu’elle va défaillir…

— Poursuis toujours !

— Quand son souffle est plus faible que celui d’un petit oiseau : quand elle ne rit, ne pleure, ne parle plus : quand elle n’a plus même un sourire, ni une plainte, ni un soupir : quand elle ne veut plus voir la lumière du soleil, mais se cache et souffre silencieusement sous les draperies de sa chambre… »

Cet homme en parlant me regardait avec de grands yeux pleins de fièvre et d’inquiétude : à mesure qu’il s’avançait dans la description des symptômes du mal, son trouble augmentait visiblement, en dépit de ses efforts. Il devait aimer la malade avec tout ce qui pouvait rester de passions et d’ardeur dans cette âme flétrie ; sans le vouloir, il venait de me découvrir tout entier le secret de son cœur.

« Tu n’as pas fini, demandai-je.

— Quand elle pousse tout à coup un cri perçant et douloureux, comme si un poignard l’atteignait en pleine poitrine ; quand elle murmure sans cesse un mot, toujours le même.

— Quel mot ?

— Un nom… Quand, en toussant, le sang jaillit sur ses lèvres pâles… »

Et il regardait toujours fixement, les yeux attachés aux miens dans une angoisse poignante. On eût dit que j’allais prononcer de sa mort ou de sa vie. Je n’hésitai pas cependant à exprimer la fatale conclusion :

« Si tout cela est, elle mourra. »

Àbrahim demeura sans mouvement ; il semblait frappé au cœur. Puis il se souleva et se dressa devant moi avec sa haute taille, son geste menaçant. Son fez venait de tomber, sa pipe lui glissait des mains ; sur son visage on lisait une lutte terrible. Cette figure devenait de plus en plus étrange : elle ressemblait à celle de Satan telle que l’a conçue le génie de Gustave Doré. Non point Satan portant queue et cornes, grimaçant et montrant ses pieds de bouc, mais Satan beau comme un archange, défiguré seulement par l’expression hideuse, passionnée, diabolique de ses traits.

Les yeux du musulman ne quittaient pas les miens ; ils étaient pleins d’effroi et de colère ; enfin il éclata d’une voix qui, cette fois, n’avait rien de sourd ni d’aphone.

« Giaour ! tonna-t-il.

— Comment dis-tu ?

— Giaour, te dis-je ! Veux-tu que je t’appelle chien ? Le fouet t’apprendra qui je suis ! Tu sauras comment tu dois obéir quand je commande. Si elle meurt, tu mourras aussi, toi ! Si elle vit, je te laisserai aller, je te donnerai tout ce que ton cœur peut désirer. »

Je me levai à mon tour, assez peu ému de la menace, et, me plaçant en face de mon interlocuteur, je lui demandai : « Sais-tu quelle est la plus grande honte pour un musulman ?

— Que veux-tu dire ?

— Regarde à terre ; où est ton fez ? Abrahim Mamour, te souviens-tu des préceptes du prophète et du Coran : « Tu ne découvriras pas la nudité de ta tête devant un chrétien. »

En un clin d’œil Abrahim eut remis sa coiffure et saisi le fiche poignard passé dans sa ceinture, s’écriant dans une rage indicible :

« Tu mourras, giaour ! Tu vas mourir à l’instant !

— Je mourrai quand cela plaira à Dieu et non à toi.

— Je te répète que je vais te tuer. Dis ta prière ! »

Rien ne calme comme la vue d’un homme que la colère aveugle ; je repris tranquillement :

« Abrahim Mamour, j’ai chassé les ours et les rhinocéros, les éléphants sont tombés sous mes balles ; j’ai tué le lion « ravageur » des troupeaux : remercie Allah si tu vis encore et prie-le de t’aider à dompter ta colère. Tu es trop faible pour te dominer toi-même, et pourtant, si tu ne cesses tes injures, prends garde à toi ! »

A cette nouvelle provocation de ma part, Abrahim, blessé au vif, voulut se jeter sur moi ; je l’évitai et lui montrai aussi mon arme : dans ce pays, on ne se sépare ni de son revolver ni de son couteau. Nous étions seuls en face l’un de l’autre, car l’Égyptien avait congédié ses esclaves. Avec mon brave Halef, je n’aurais pas craint tout le personnel de la maison réuni, mais je ne voulais pas en arriver aux extrémités, ni manquer l’occasion de voir la mystérieuse malade, dont l’état m’intéressait et piquait ma curiosité.

« Tu prétends tirer sur moi ! s’écria Abrahim toujours furieux ; en désignant mon revolver. Ici, dans ma maison, sur mon divan !

— Certainement, si tu me contrains à me défendre.

— Chien ! c’était donc vrai ce que j’ai pensé dès que tu es entré ?

— Que pensais-tu, Abrahim Mamour ?

— Que je t’avais déjà rencontré quelque part ; où ? quand ? je n’en sais rien, mais…

— Ni moi non plus, je n’en sais rien, mais la rencontre n’a pas été bonne, Et aujourd’hui comment allons-nous nous quitter, Abrabim ? Tu m’as appelé chien ; ne répète pas cette insulte, car ma balle est prompte.

— Je vais appeler mes gens.

— Appelles-les si tu veux ; qu’ils viennent relever un cadavre et tomber à leur tour !

— Oh ! oh ! pour qui te prends-tu ?

— Pour un Nemsi ; as-tu jamais senti la main d’un Nemsi ? »

Il haussa les épaules avec mépris.

« Eh bien ! poursuivis-je, prends garde de la sentir ; elle n’est pas lavée dans l’essence de roses, comme la tienne, elle n’en est que plus vigoureuse. Adieu ! je ne troublerai pas la paix de ta maison, seulement ne me fais pas revenir en arrière. Que Dieu te conserve !

— Reste ! » cria le mahométan.

Il essaya de se jeter de nouveau sur moi ; je me retournai, et, le serrant à la gorge, je l’acculai contre la muraille ; les yeux lui sortaient de la tête, ses veines se gonflaient, son poignard lui avait échappé.

ce Maintenant tu as senti la main d’un Nemsi, lui dis-je, lâche que tu es ! Comment appelles-tu la conduite d’un homme qui fait venir le médecin, puis l’outrage et le menace ?

— Enchanteur !… murmura Abrahim.

— Encore une injure !

— Si tu n’étais pas enchanteur, mon poignard ne me serait pas tombé des mains ; tu ne m’aurais pas ainsi violenté.

— Eh bien, soit ! je suis un enchanteur ; alors pourquoi ne pas essayer de mon pouvoir sur la malade, sur Guzela, ta femme ?

— Comment sais-tu son nom ?

— Ton envoyé l’a prononcé.

— Un infidèle ne doit pas répéter le nom des croyants.

— Je répète le nom d’une femme qui peut-être sera morte, demain ! »

Il me regarda avec terreur, cacha son visage dans ses mains et balbutia :

« Est-ce vrai, médecin, qu’elle pourrait être morte demain ? »

Le médecin répondit : « Oui.

— Et tu ne peux la sauver ?

— Qui sait ? Tu ne m’as pas laissé achever ; peut-être aurais-je essayé de…

— Oh ! ne dis pas peut-être ! Promets-moi de la sauver, je te donnerai tout ce que tu demanderas.

— Laisse-moi donc essayer, cette fois je…

— Ah ! à la bonne heure, donne-moi vite le talisman ou le remède.

— Je n’ai ni talisman ni remède infaillible ; fais-moi voir la malade.

— Es-tu fou ? L’esprit du désert a soufflé sur ton cerveau ! Ne sais-tu pas que la femme sur laquelle l’œil d’un étranger s’est arrêté doit mourir ?

— Que veux-tu ! elle mourra, bien plus certainement encore si je ne la vois pas. Il faut que je sente son pouls, que je l’interroge ; nous ne pouvons, nous autres Européens, connaître ni soigner autrement la maladie.

— Comment ! tu ne possèdes ni talisman ni paroles magiques ! tu ne sais pas prier pour la malade !

— Je prierai pour elle en la soignant ; mais Dieu veut que nous joignions à la prière l’application et les moyens qu’il a mis entre nos mains.

— Quels sont ces moyens ?

— Le suc de certaines fleurs, les métaux que renferme la terre, et desquels nous tirons des substances capables de combattre le mal.

— Si tu lui parles, que lui diras-tu ?

— Je lui demanderai ce qu’elle éprouve et où est son mal.

— Tu ne lui diras rien que cela ?

— Non.

— Tu prononceras devant moi chacune de tes phrases ?

— Je le veux bien.

— Et tu lui toucheras la main ?

— Oui.

— Une minute seulement… tu entends ? As-tu besoin de voir son visage ?

— Non. elle restera voilée si tu le désires ; mais il faudra qu’elle marche à droite, à gauche, dans sa chambre.

— Pourquoi ?

— Parce que la démarche de la malade en dit beaucoup sur la maladie.

— J’y consens ; je vais aller te la chercher.

— Non, je dois me rendre là où elle demeure.

— Mais pourquoi encore ?

— Parce que le médecin a besoin de savoir si son malade occupe une pièce malsaine, si l’air qu’il respire lui est nuisible…

— Ainsi tu prétends pénétrer dans mon harem[3]?

— Oui.

— Toi ! un mécréant !

— Un chrétien.

— Jamais !

— Qu’elle meure donc ! Adieu ! »

Je fis un pas pour m’éloigner. J’espérais bien être rappelé et je le souhaitais vivement. D’après les symptômes décrits par Abrahim, il était facile de conclure que la maladie de sa femme affectait l’âme plutôt que le corps ; peut-être cette malheureuse, enlevée de force, ne pouvait-elle supporter son sort. J’avais le plus grand désir de lui parler et ne négociais avec tant de patience que pour en arriver là.

« Reste, me cria bientôt le mahométan. Tu entreras dans le harem. »

Je revins vers lui, affectant la plus parfaite indifférence. J’avais vaincu l’obstacle ordinairement infranchissable à tout Européen ; j’étais au fond enchanté de mon aventure. Il fallait que l’amour de l’Égyptien pour cette femme fût bien fort, et je devinais à l’expression de ses traits qu’il ne cédait pas sans éprouver une sourde colère. Je ne pouvais me dissimuler que, en cas d’insuccès dans mon traitement, j’aurais un ennemi implacable qui ne me pardonnerait pas d’avoir pénétré les secrets de sa demeure, d’autant que cet homme se sentait animé déjà d’une étrange haine contre moi.

Abrahim cependant s’éloigna un instant pour préparer mon entrée ; il tenait à ce qu’aucun de ses gens ne pût soupçonner ce qui allait se passer. Malédiction sur lui, si un seul de ses domestiques devinait la présence d’un étranger dans l’appartement des femmes !

Lorsqu’il rentra, son visage était empreint de résolution et aussi de rancune ; ses lèvres serrées, son regard fuyant, la contrainte de son geste trahissaient ce qu’il devait souffrir.

« Viens, dit-il, tu vas la voir. Je te permets beaucoup, Effendi. Mais par la félicité des cieux, par les tourments de l’enfer, je te le jure, si tu prononçais une seule parole, si tu faisais un seul mouvement qui pût me déplaire, jamais tu ne repasserais ce seuil) Tu es fort et bien armé, mais mon poignard aurait raison de toi, ou d’elle, si tu me résistais. Je te le jure par toutes les sourates du Coran, par tous les califes, dont Allah daigne bénir la mémoire !

— Es-tu prêt ? lui demandai-je avec calme.

— Oui, viens ! »

Je le suivis. Nous traversâmes un espace en ruines et tout entouré de débris de murs, dans lesquels les oiseaux de nuit faisaient leur demeure ; nous traversâmes une sorte d’antichambre, enfin nous pénétrâmes dans l’appartement des femmes. Çà et là, des objets de toilette ou d’amusement témoignaient des habitudes de celles qu’on renfermait en ce lieu. Abrahim me dit avec un sourire à demi railleur :

« Voilà les chambres que tu désires voir ; regarde, crois-tu que le démon de la maladie puisse s’y cacher ?

— Mais ce n’est point encore la chambre de la malade.

— Non, je vais t’y introduire ; auparavant laisse-moi m’assurer si elle a caché le soleil de son visage à tes yeux. Ne cherche point à me suivre maintenant ; attends en paix que je vienne t’appeler. »

C’était donc là qu’habitait Guzela, c’est-à-dire la belle. Toutes les circonstances de mon introduction me faisaient revenir de ma première supposition : cette femme ne devait point être âgée.

J’examinai curieusement le lieu où m’avait laissé Abrahim, C’était une pièce meublée à peu près comme celle où on recevait les hôtes, avec un divan, une barrière, une niche sculptée, au fond de laquelle gazouillait un petit jet d’eau.

Bientôt l’Égyptien rentra et me demanda :

« Eh bien, as-tu découvert quelque chose ici ?

— Oui, je te le dirai quand nous serons près de la malade.

— Allons, Effendi, entrons ; encore une fois, souviens-toi de mes recommandations.

— Sois tranquille… »

Au fond de la chambre qu’Abrahim se décida à m’ouvrir, j’aperçus, appuyée contre le mur, la forme d’une femme soigneusement voilée et couverte de longs vêtements. Quand je dis forme, c’est faute d’un autre mot, car on ne voyait rien d’humain sous cet amas d’étoffe, si ce n’est un petit pied chaussé seulement du bout par des pantoufles de velours.

Je commençai mes questions, qui ne durent blesser en rien la susceptibilité du musulman ; je priai la malade de se mouvoir un peu ; enfin je lui demandai de me tendre la main. Malgré la gravité de la situation, j’avais envie de rire : la main était enveloppée d’un linge épais, de manière qu’on ne vît pas même la forme des doigts ; le bras était également bandé.

« Mamour, dis-je en me tournant vers l’Égyptien, je ne puis sentir le pouls sous ces enveloppes.

— Enlève la bande ! » ordonna mon hôte.

La femme obéit ; je vis alors une main délicate. À l’un des doigts brillait un mince cercle d’or terminé par une perle de la plus grande valeur.

Je pris le bras entre le pouce et trois doigts, puis je me penchai pour écouter le pouls en même temps que je le tâtais. Abrahim ne perdait de vue aucun de mes mouvements. Alors j’entendis, non, je ne me trompais pas, la voix était si basse pourtant !… j’entendis ce murmure ; Kourtar Senitzayi ! « Sauve Sénitza ! »

« As-tu fini ? demandait Abrahim avec impatience, en se rapprochant de moi.

— Oui.

— Eh bien ! qu’a-t-elle ?

— Elle a une grande… une très grande maladie, une maladie presque impossible à guérir. N’importe, je la sauverai ! »

Ce dernier mot, je le prononçai avec une singulière lenteur, plus pour elle que pour lui.

« Comment s’appelle son mal ?

— Il a un nom étranger que les médecins seuls peuvent comprendre.

— Quand sera-t-elle guérie ?

— Hum ! cela peut être très court et cela peut être long. Tout dépend de ton obéissance envers moi.

— En quoi faut-il t’obéir ?

— Il faut exécuter ponctuellement mes prescriptions médicales.

— Je les exécuterai.

— Cette femme devra rester seule ; on lui évitera toute contrariété.

— Cela sera fait.

— Je lui parlerai tous les jours.

— Toi ?

— Ne faut-il pas que je juge des progrès de ma médicamentation ?

— Je te dirai tout ce qui arrivera.

— Tu n’y connais rien, tu ne saurais apprécier l’état d’un malade.

— Mais tu ne lui parleras que de son mal ?

— C’est pour cela que je suis venu.

— Mais enfin combien de fois penses-tu avoir besoin de lui parler ?

— Je crois que cinq fois suffiront pour la guérir.

— Bien ! donne-lui maintenant la médecine.

— Je l’ai laissée à mon domestique.

— Viens la chercher. »

Je me retournai pour saluer ma cliente ; la pauvre femme leva les mains sous son voile et murmura :

— Ev Allah ! ( Dieu soit avec toi ! )

— Silence ! n’ouvre la bouche que quand on t’interroge ! s’écria le musulman d’une voix tonnante.

— Abrahim, interrompis-je, ne t’ai-je point dit qu’il fallait éviter toute contrariété, tout chagrin à cette femme ? Est-ce ainsi qu’on s’adresse à quelqu’un qui touche aux portes du tombeau ?

— Qu’elle prenne garde elle-même à ne pas se rendre malade ! Il ne faut pas qu’elle parle ; elle le sait. Viens ! »

Nous retournâmes au selamlik, et j’envoyai chercher Halef, qui parut bientôt avec ma pharmacie. Je remis à Abrahim le médicament qui me parut utile, à dose voulue, puis je me disposai à partir.

« Quand reviendras-tu ? me demanda mon hôte.

— Demain, à la même heure.

— Je t’enverrai ma barque. Combien te dois-je pour aujourd’hui ?

— Rien ; si la malade guérit tu me donneras ce qu’il te plaira. »

Abrahim mit cependant la main à sa poche, en tira une bourse, dans laquelle il prit quelques pièces d’or qu’il tendit à Halef.

« Tiens, dit-il, prends cela, toi ! »

Le brave Halef Agha accepta la chose d’un air superbe, comme s’il eût fait beaucoup d’honneur à l’Égyptien ; il ne daigna pas même regarder les bakhchich en les glissant dans son gousset.

« Abrahim Mamour, dit-il, ta main est ouverte et la mienne aussi ; je ne la fermerai pas devant toi, car le Prophète a déclaré qu’une main ouverte est le premier degré qui conduit dans le séjour des élus. Allah t’accompagne et moi aussi ! »

Nous partîmes ; l’Égyptien nous conduisit jusqu’au jardin, où les domestiques vinrent à notre rencontre.

Dès que nous fûmes seuls, Halef se mit à compter son or en s’écriant :

« Trois pièces, Effendi ! Que le Prophète bénisse Abrahim Mamour et laisse sa femme longtemps malade !

— Hadj Halef Omar !

— Sidi, ne puis-je me réjouir en comptant ma monnaie ?

— La santé vaut mieux que l’or, Halef !

— Pendant combien de jours dois-tu la visiter, Sidi ?

— Quatre à cinq jours, je pense.

— Trois pièces chaque fois, cela fait quinze. Si elle guérit, il m’en donnera peut-être encore quinze, cela fera trente. Je m’informerai s’il y a beaucoup de femmes riches qui soient malades sur les bords du Nil ! »

Cependant nos rameurs nous reconduisaient rapidement, car nous descendions le courant. En une demi-heure nous étions de retour.

Nous abordâmes près d’une dahabie mise à l’ancre pendant notre absence ; ses amarres étaient attachées, sa voile repliée, et, suivant la pieuse coutume des musulmans, le capitaine de l’embarcation invitait ses gens à la prière :

Puis je me penchai pour écouter le pouls.

« Hai al el Salah ! criait-il, préparez-vous à prier ! »

Cette voix me frappa, je la connaissais ; je m’arrêtai tout à coup. N’était-ce pas Hassan Abou Réïsan : le père des mariniers ? Nous l’avions rencontré à Koufarch, où il était venu visiter un de ses fils, et nous avions fait route avec lui pour l’Egypte.

Nous étions tout à fait bons amis ; je me persuadais qu’il me reverrait avec plaisir. J’attendis donc la fin de la prière, sous l’ombre d’une muraille, à quelque dislance du rivage ; après quoi je hélai le vieux reïs.

« Hassan el Reïsan, oh ! io !

— Qui m’appelle ? Allah est grand ! C’est mon fils, le Nemsi Kara Effendi !

— Oui, c’est lui, Abou Hassan !

— Viens, mon fils, monte, il faut que je t’embrasse. »

Je fus bientôt sur le pont. Hassan m’accueillit avec toutes les démonstrations orientales.

« Que fais-tu ici ? me demanda-t-il enfin.

— Je me repose de mon grand voyage ; et toi ?

— Je reviens de Dongola, où j’ai conduit un chargement de feuilles de séné ; une voie d’eau s’est déclarée, j’ai dû m’arrêter quelques jours.

— Combien de temps comptes-tu rester ici ?

— Nous partons demain ; où demeures-tu ?

— À droite… là-bas ; tu vois cette maison de pierre ?

— Ton hôte est-il un bon hôte ?

— Oui, c’est le cheikh el Beled (maire ou juge du village, du lieu) ; je suis très content de lui ; tu viendras ce soir, Hassan ?

— J’irai, si ta pipe est en bon état.

— Je n’ai qu’une pipe, tu apporteras la tienne ; mais je te donnerai d’excellent tabac.

— J’irai. Resteras-tu longtemps ici ?

— Non, je voudrais retourner au Caire.

— Eh bien ! viens avec moi, j’aborderai à Boulakh (faubourg du Caire). »

Cette proposition me fit réfléchir. Je repris :

« Hassan, tu me nommes ton ami ?

— Tu l’es ; demande-moi ce que tu voudras, je le ferai, si cela m’est possible.

— J’attends de toi un très grand service, Abou Hassan !

— Parle. Quel est-il ?

— Je te le dirai ce soir, si tu viens prendre le café avec moi.

— J’irai. Seulement, mon fils, j’oubliais que je suis invité déjà dans la maison où tu loges.

— Chez le cheikh ?

— Non, chez un homme d’Istamboul, qui est venu avec moi et qui a loué ici un étage pour lui et son serviteur.

— Comment s’appelle cet homme ?

— Je ne sais, il ne me l’a pas dit.

— Mais son serviteur doit le dire ? »

Hassan sourit, ce qui ne lui était pas ordinaire.

« Oh ! celui-ci est un drôle qui connaît toutes les langues, quoiqu’il n’ait étudié nulle part ; il fume, mange ou chante du matin au soir. Quand on l’interroge, il répond par des paroles aujourd’hui vraies, fausses demain. Avant-hier il se donnait pour un Turc, hier pour un Monténégrin, aujourd’hui il se prétend Druse ; Allah seul peut savoir ce qu’il sera demain et après-demain.

— Et tu préfères l’invitation de cet étranger ?

— Non, j’irai chez toi quand j’aurai fumé une pipe avec lui-Adieu ! Allah te garde ! j’ai à travailler. »

Nous regagnâmes, Halef et moi, notre demeure. Je m’étendis sur mon divan et commençais à réfléchir aux aventures de cette journée, quand mon hôte entra ; après le salut d’usage, il me dit :

« Je viens te demander pardon, Effendi, car j’ai loué l’étage au-dessus du tien.

— Cela ne me gêne nullement, cheikh.

— Mais ta tête a beaucoup à penser et le domestique du locataire chante, parle, siffle sans cesse.

— S’il m’ennuie, je saurai le faire taire. »

Mon attentif propriétaire parut enchanté de mon indulgence ; il s’éloigna. Je me replongeai dans ma rêverie, quand je fus distrait par les pas de deux hommes, dont l’un montait et l’autre descendait. Ils s’arrêtèrent devant mon palier, puis je reconnus la voix de Halef demandant :

« Que fais-tu là ? Qui es-tu ?

— Et toi, qui es-tu ?… que fais-tu dans cette maison ? reprenait l’interlocuteur.

— Moi ! criait Halef du ton d’un homme offensé, j’appartiens à cette demeure.

— Et moi aussi.

— Ton nom ?

— Hamsad al Djerbaya.

— Moi, hadj Halef Agha.

— Un Agha ?

— Oui, le compagnon et le protecteur de mon maître.

— Qui est ton maître ?

— Le grand et célèbre médecin, qui habite cette chambre.

— Un médecin ! qu’est-ce qu’il guérît ?

— Tout !

— Tout… Ne me conte point de sornettes, il n’y a qu’un seul homme qui puisse guérir tous les maux, cet homme, c’est moi !

— Tu es donc médecin ?

— Non ; comme toi, j’accompagne et protège un maître.

— Quel est ce maître ?

— Personne ne le sait. Apprends seulement que nous demeurons aussi dans cette maison.

— Vous ne pouvez y demeurer.

— Et pourquoi ?

— Parce que vous êtes des gens peu polis et qu’on ne reçoit pas en bon lieu. Comment, quand je te demande qui est ton maître, tu refuses de me répondre !

— Oh ! je vais te le dire. Mon maître n’est pas le tien. Voilà ! »

Sur cette gaminerie, la dignité de Halef, blessée au vif, le força de se retirer. Je l’entendis descendre à toutes jambes. Le joyeux compagnon, probablement appuyé sur la rampe, chantait sans souci de cette colère une chanson qui répondait exactement, pour l’air et les paroles, à un gai refrain de mon pays.

Dès la seconde strophe je me précipitai vers la porte. Le drôle était là, vêtu d’un large pantalon bleu, d’une jaquette de même couleur ; des bottes courtes, un fez sur l’oreille complétaient son costume. Il me regarda tranquillement et continua sa chanson. Lorsqu’il eut fini, se tournant vers moi, les poings sur les hanches, il me dit d’un air tout à fait dégagé :

« Eh bien ! cela le plaît-il, Effendi ?

— Beaucoup ; où donc as-tu appris cette chanson ?

— Je l’ai faite moi-même.

— Ah ! pour cela, va le conter à d’autres ! Et la mélodie ?

— Je l’ai aussi composée, vrai ! Effendi.

— Menteur !

— Effendi, je me nomme Hamsad al Djerbaya et ne me laisse point insulter !

— Nomme-toi comme tu voudras, tu es un farceur, je connais trop cet air.

— C’est possible ; ceux qui te l’ont appris me l’avaient entendu chanter.

— Charlatan ! tous les Allemands le savent en naissant.

— Effendi, tu es Allemand ?

— Et toi aussi ? »

Ce fut une reconnaissance des plus tendres. J’appris que mon compatriote accompagnait le fils d’un riche marchand de Constantinople.

« Je ne sais trop pourquoi nous sommes ici, me dit Hamsad confidentiellement ; je crois que mon maître est à la recherche d’une femme, une Monténégrine, une certaine Sénitcha, ou Sénitza. un nom fort malaisé à prononcer. »

En cet instant le maître du faux Turc l’appela en frappant des mains : il s’enfuit et je retournai sur mon divan. L’aventure devenait tout à fait romanesque. Cette Sénitza… Cette Monténégrine… et ma cliente d’au delà du Nil !… Quelle coïncidence !

Mais je ne pouvais goûter un instant de repos ; il m’arriva trois fellahs qui demandaient un remède pour la migraine.

Ils s’assirent à l’orientale près de moi, m’exposèrent leurs cas, écoutèrent mes prescriptions et ne bougèrent de place qu’au bout d’une heure au moins.

Le soir, Hassan monta d’abord chez mon voisin ; je l’entendis se disputer en sortant avec l’ex-barbier allemand. (Hamsad m’avait appris qu’il exerçait la profession de barbier en Prusse, avant ses grands voyages.) Enfin le capitaine Hassan frappa à ma porte.

« Pars-tu décidément demain ? lui demandai-je pendant que nous dégustions notre café.

— Non ; ma voie d’eau n’est pas encore réparée. Dieu puisse demain nous rendre la lumière propice !

— Mais quand pars-tu ?

— Après-demain.

— Veux-tu m’emmener ?

— Ce sera la joie de mon âme.

— Et si j’amenais quelqu’un avec moi ?

— Ma dahabie est vaste. Qui emmènes-tu ?

— Une femme.

— Tu as acheté une esclave, Effendi ?

— Non, c’est la femme d’un autre.

— Il viendra avec elle ?

— Non…

— Tu lui as donc acheté cette femme ?

— Non, je la lui enlève.

— Allah kérim ! tu crois pouvoir l’enlever sans qu’il le sache ?

— Peut-être.

— Homme, sais-tu ce que tu vas faire ?

— Et quoi ?

— Une tchikarma, un rapt !

— Je le sais.

— Un rapt est puni de mort. Ton esprit s’est donc obscurci ? Ton âme est devenue noire ; tu veux courir à ta perte ? Tu veux commettre le crime ?

— Non, les circonstances expliquent tout. Tu es mon ami, tu sais te taire, je vais te confier mon secret.

— Ouvre la porte de ton cœur, mon fils, je t’écoute. »

Je lui racontai mon aventure dans tous ses détails ; il suivit la narration avec intérêt ; quand j’eus fini, il se leva et me dit :

« Viens, mon fils, prends ta pipe, suis-moi.

— Où donc ?

— Tu vas le voir. »

Je devinai son intention et me levai aussitôt. Il me conduisit chez mon voisin, le fils du marchand de Constantinople. Le domestique était absent ; nous entrâmes, Hassan s’annonça seulement par une légère toux. L’homme qui vint au-devant de nous me semblait fort jeune ; il comptait à peine vingt-six ans. Il était richement vêtu et fumait une pipe magnifique ; son visage me plut ; son abord avait quelque chose de facilement sympathique.

Le vieux Hassan prit aussitôt la parole :

« Je te présente le grand négociant Isla ben Mafleï, de Constantinople, » dit-il ; puis se tournant vers moi, il ajouta ; « Et voici l’Effendi Kara ben Nemsi, mon ami très cher.

— Soyez les bienvenus tous deux, » répondit le jeune homme en nous faisant asseoir et en regardant Hassan, comme s’il eût voulu l’interroger sur cette présentation subite.

« Veux-tu me prouver ton amitié ? reprit celui-ci.

— Que faut-il faire pour cela ?

— Raconte à cet homme ce que tu viens de me raconter. »

Isla nous regarda tous deux avec surprise et méfiance.

« Hassan el Reïsan, s’écria-t-il, tu viens de me promettre le silence et tu as déjà parlé !

— Demande à mon ami si je lui ai dit une syllabe de ce que tu m’as confié ?

— Alors pourquoi me l’amener et m’obliger à lui raconter moi-même mon secret ?

— Ne m’as-tu pas recommandé d’avoir l’oreille aux aguets, de m’informer en tout lieu de l’objet de tes recherches, d’ouvrir les yeux pour tâcher de le découvrir ? J’ai ouvert les yeux et les oreilles, et je t’amène cet homme, qui pourra peut-être te donner des renseignements. »

Le jeune homme fit un mouvement de joie, jeta sa pipe et s’avança vers moi.

« Est-il possible ! murmura-t-il ; tu saurais quelque chose ?

— Mon ami Hassan ne m’a mis au courant de rien. Je ne comprends pas de quoi il s’agit, explique-toi.

— Effendi, si tu pouvais me répondre et m’aider, je te récompenserais aussi richement qu’un pacha !

— Je ne demande point de récompense. Parle !

— Je cherche une jeune fille du nom de Sénitza.

— Je connais cette femme ; elle-même m’a dit son nom…

— Où l’as-tu vue, Effendi ? où ? Oh ! parle donc !

— Pourrais-tu d’abord me décrire la jeune fille ?

— Oh ! elle est belle comme la rose, charmante comme le premier rayon de l’aurore, parfumée comme la fleur du réséda. Sa voix ressemble au chant des houris. Ses cheveux sont brillants comme la queue du cheval Gilza ? son pied gracieux comme celui de Dalila, qui trahit Samson ; sa bouche ne prononce que des paroles de bonté ; ses yeux… »

Je l’interrompis en lui faisant signe dé la main.

« Isla ben Mafleï, lui dis-je, ce ne sont point là les descriptions que je te demande ; ne me réponds pas avec la langue d’un fiancé, mais avec les paroles de la raison ; depuis quand l’as-tu perdue, d’abord ?

— Depuis deux lunes.

— Avait-elle quelque objet sur elle qui pût la faire reconnaître ?

— Effendi, de quel objet parles-tu ?

— D’une parure, d’un bijou, d’un anneau, d’une chaîne, que sais-je ?

— Un anneau... ah ! oui, un anneau ! je lui en ai donné un, dont le cercle d’or est fin comme un cheveu, mais qui a pour chaton une belle perle.

— Je l’ai vu.

— Où donc, Effendi ?

— Tout près d’ici, à une heure de chemin à peine. »

Le jeune homme s’agenouilla devant moi, il mit mes deux mains sur ses épaules.

« Est-ce vrai ? demanda-t-il. Ne me trompes-tu pas ?

— C’est vrai !

— Viens, alors, conduis-moi !

— Cela ne se peut.

— Je te donnerai mille piastres…, deux mille, trois mille, si tu veux !

— M’en donnerais-tu cent mille, je ne pourrais t’y conduire aujourd’hui.

— Eh bien ! demain, demain dès le matin ?

— Prends ta pipe, allume-la, assieds-toi, causons : qui conclut trop vite une affaire perd son temps.

— Efféndi, je ne puis attendre ; mon âme tremble !

— Allons, calme-toi, écoute ! »

Il s’assit, alluma sa pipe d’une main mal assurée, et je commençai mon récit :

« J’ai été appelé dans la journée chez un riche Égyptien pour soigner sa femme malade. Il se nomme Abrahim Mamour : il habite un vieux château ruiné au delà du Nil.

— Ah ! un bâtiment entouré de murs, n’est-ce pas ? Qui l’eût supposé ? J’ai visité tous les villages, toutes les habitations des environs ; cette demeure je la croyais abandonnée… Et peut-être…

Enfin, cette femme, tu l’as vue ? Est-ce bien à lui ?

— Je ne le crois pas.

— Elle est malade ?

— Oui, très malade !

— Oh ! il me payera le mal qu’il lui a fait !

— Cette femme souffre au cœur, elle se consume de chagrin ; elle hait Abrahim ; si on ne la sauve promptement, elle mourra.

— Comment sais-tu cela ?

— Abrahim m’a conduit dans son harem pour que je puisse parler à la malade.

— Dans son harem ! Il t’y a conduit, lui !

— Il aime cette femme, il veut la guérir à tout prix.

— Qu’Allah le punisse de l’aimer ! Et tu lui as parlé, à elle ?

— Oui, seulement de son mal. Cependant elle a eu l’adresse de me souffler bien bas à l’oreille : « Sauve Sénitzar ! » Lui la nomme Guzela.

— Que lui as-tu répondu ?

— Que je la sauverais.

— Effendi, je t’aime ; ma vie t’appartient. Il me l’a ravie, enlevée, il s’en est emparé par trahison ! Oh ! viens, conduis-moi ! Je voudrais voir au moins les murs de sa prison !

— Non, Isla ben Mafleï ; je retournerai demain chez Abrahim, mais j’irai seul.

— Sidi, je t’accompagne partout !

— Impossible ! Sénitza connaît-elle l’anneau que tu as au doigt ?

— Oui, certes !

— Consens-tu à me le confier ?

— Oh ! oui, tu as raison, Sidi, elle comprendra que tu viens de ma part.

— Mets-moi un peu au courant de ton aventure, Isla ; il faut que je connaisse les circonstances de l’enlèvement.

— Tu sauras tout, seigneur. Notre maison est une des plus considérables de Stamboul ; je suis le fils unique d’un riche négociant ; tandis que mon père s’occupe du bazar avec ses serviteurs, je voyage pour nos affaires. J’ai eu plusieurs fois occasion d’aller à Scutari, où j’ai rencontré Sénitza, un jour qu’elle se promenait au bord de la mer avec une amie. Depuis nous nous sommes revus bien souvent. Son père n’habite point Scutari, il demeure dans la montagne. Elle était à la ville chez une ancienne compagne. Lorsque je retournai, il y a deux mois, à Scutari, cette compagne et son mari avaient disparu, emmenant la jeune fille avec eux ; personne ne pouvait dire où ils étaient allés.

— Les parents l’ignoraient ?

— Oui, le père de Sénitza, le vaillant Osco, a juré de remuer ciel et terre pour la retrouver, et moi je m’en revenais tristement en Egypte, où m’appelait mon commerce, lorsque je rencontrai le bateau à vapeur qui fait : le service du Nil. Ma barque se trouvait assez proche pour que je m’entendisse appeler.

« Je regardai. Sur le pont une femme debout venait, par un mouvement rapide, de faire tomber son voile. C’était Sénitza, Près d’elle un homme d’un aspect sinistre se leva tout à coup et l’entraîna en lui rejetant le voile sur le visage. Je ne la revis plus. Depuis ce temps je fouille toutes les rives du Nil pour la délivrer.

— Tu ne sais pas si elle a été contrainte à quitter Scutari, ou si elle est partie volontairement avec ses hôtes ?

— Oh ! certainement on a dû l’enlever par force ou par ruse.

— Tu ne connais pas l’homme que tu as vu près d’elle ?

— Non.

— Es-tu sûr de ne point te tromper ? Était-ce bien Sénitza que tu as rencontrée sur ce vaisseau ?

— Elle m’appelait par mon nom, Effendi, elle me tendait les mains ! Sidi, tu as promis de la sauver !

— Oui.

— Tu tiendras ta parole ?

— Oui, si la malade près de laquelle j’ai été appelé est réellement ta fiancée.

— Comment t’en assureras-tu, puisque tu ne veux pas que je t’accompagne ?

— Ton anneau me servira.

— Mais comment pourras-tu la faire sortir de sa prison ?

— Nous verrons, Hassan ; es-tu prêt à la prendre sur ton navire ?

— Je suis prêt. Cependant je voudrais savoir quel est l’homme qui la retient captive.

— Je te l’ai dit, il se nomme Abrahim Mamour.

— S’il a été mamour, gouverneur de province, c’est un homme assez puissant pour nous perdre tous, au cas où nous tomberions entre ses mains, remarqua le capitaine d’un air soucieux. Une tchikarma (rapt) est punie de mort. Mon ami Kara ben Nemsi, sois prudent, n’agis point sans précaution. »

L’aventure me tentait. Résolu pourtant à ne rien entreprendre sans m’assurer si Mamour avait ou non quelques droits sur cette femme, j’étais, dans le cas contraire, bien décidé à tout braver.

Nous examinâmes l’entreprise sous toutes ses faces, et il était fort tard quand nous nous séparâmes.

Le lendemain, j’allai voir Abou el Réïsan dans son bateau, puis je rentrai pour déjeuner ; je terminais à peine mon repas, que le canot de l’Égyptien me fut signalé par Halef. Celui-ci ne perdait pas de vue la rive, tant il tenait à notre visite chez Abrahim.

« Effendi, je t’accompagne, me dit-il.

— Non ; aujourd’hui je n’ai pas besoin de toi.

— Tu n’as pas besoin de moi ? et s’il t’arrivait quelque accident ?

— Quel accident pourrait-il m’arriver ?

— Si tu tombais à l’eau ?

— Je sais nager.

— Et si Abrahim voulait te tuer ? J’ai bien vu qu’il n’est pas ton ami !

— Mon pauvre Halef, tu ne l’en empêcherais pas…

— Comment, Sidi ! Halef Agha n’est-il pas un homme ? N’as-tu plus confiance en lui ?

— Allons, viens ! »

Halef ne se le fit pas dire deux fois, il tremblait de perdre son bakhchich[4].

La route se fit sans accident ; j’examinais les moindres détails pour les faire servir à mon projet. Je remarquai, dans le jardin, de longues et solides perches gisant à terre. La porte d’entrée se fermait, à l’intérieur, par un fort verrou en bois. Je ne vis de chien de garde nulle part ; les rameurs du canot nous apprirent que le vieux château n’était habité que par Mamour, deux femmes et une douzaine de fellahs.

Lorsque j’entrai dans le selamlik, Abrahim me reçut d’un air amical et s’écria :

« Sois le bienvenu, Effendi ! tu es un grand médecin !

— Ah ?

— Oui, depuis hier elle mange mieux.

— À-t-elle parlé à la femme qui la soigne ?

— Oui, et presque gaiement.

— Très bien ! peut-être sera-t-elle complètement guérie en moins de cinq jours.

— Aujourd’hui même, ce matin, elle a un peu chanté.

— Très bien ! je la guérirai plus facilement. »

Il me conduisit de nouveau dans l’antichambre où j’avais dû l’attendre la veille. Je recommençai mon inspection, mais d’une manière plus attentive.

La pièce n’avait point de fenêtres ; d’étroites ouvertures donnaient sur cette espèce de construction grillée, qui déjà avait frappé mes regards dans la cour. Cette grille en bois, fort épaisse du reste, se fermait en dehors par une longue bande passée plusieurs fois dans des œillères. Je retirai cette bande et la cachai en dedans, contre le grillage. Mon opération était à peine terminée, qu’Abrahim rentra accompagné de Sénitza.

Je commençai mes questions, tout en jouant avec mes doigts et faisant briller l’anneau du jeune marchand. A un certain moment cet anneau s’échappa fortuitement de mes mains et alla rouler sur le pan du vêtement de la jeune malade. Celle-ci s’empressa de me le ramasser.

Mamour lui arracha aussitôt l’anneau ; il me le rendit, mais elle avait eu le temps de le reconnaître ; un tressaillement léger et un mouvement de la main vers le cœur me le prouvèrent. Je n’avais plus rien à faire dans celle maison pour l’instant ; je me levai gravement.

Abrahim me demanda comment je trouvais la malade.

« Dieu est puissant, répondis-je, il aide parfois les siens plus tôt qu’ils ne l’ont espéré. S’il lui plaît que cette jeune femme soit guérie demain, je n’en serais pas étonné. Qu’elle prenne la médecine que je vais lui envoyer et qu’elle attende en paix mon retour. »

Ce jour-là, il fut impossible à la prisonnière de me dire une seule parole.

En rentrant dans le sélamlik, je retrouvai Halef avec ma pharmacie et j’envoyai à la malade une dose de sucre en poudre, pour laquelle le petit Agha reçut encore un riche pourboire ; après quoi, nous nous éloignâmes.

Hassan m’attendait avec le jeune négociant.

« Eh bien ! l’as-tu vue ? me cria celui-ci.

— Oui.

— A-t-elle reconnu l’anneau ?

— Oui.

— Elle sait alors que je suis là ?

— J’espère qu’elle l’a compris ; j’espère aussi qu’elle a fait attention au sens de mes paroles et qu’elle se prépare à être délivrée cette nuit.

— Mais comment ?

— Hassan, ton bateau est-il prêt ?

— Il le sera ce soir.

— Es-tu décidé à nous conduire au Caire ?

— Oui.

— Écoutez-moi. Deux portes ferment la demeure d’Abrahim ; elles sont verrouillées en dedans, impossible de les forcer ; mais il y a un autre moyen. Isla, sais-tu nager ?

— Oui.

— Bien. Un canal conduit l’eau du Nil dans l’intérieur du bâtiment ; il aboutit à un bassin renfermé dans une cour ; c’est par ce conduit qu’il faudra pénétrer quand tout le monde dormira. La porte de cette cour n’est pas malaisée à ouvrir, non plus que celle donnant sur le jardin ; une fois que nous serons en dedans, nous trouverons des perches pour faire l’assaut du harem, dont la grille cédera sans peine si Sénitza m’a deviné, car j’ai tout préparé.

— Et après ?

— Après, nous agirons suivant les circonstances… Hassan sera sur le fleuve, avec sa dahabïe, et nous nous déroberons aux poursuites. »

Je dessinai alors le plan du vieux château, afin que mes deux complices pussent s’orienter, et je rentrai chez moi, me hâtant de disposer mon bagage pour le départ.

Nos paquets n’étaient pas longs à ficeler ; j’avais réglé dans la journée avec mon hôte ; nous pûmes nous rendre de bonne heure sur le navire, où Isla vint me rejoindre accompagné de son domestique.

Dès que la nuit fut venue, le reïs mit à notre disposition une longue chaloupe ; Halef et l’ex-barbier prirent les rames, je me chargeai du gouvernail.

C’était une belle nuit que celle-là, une de ces nuits où la nature semble reposer avec confiance, où aucun élément ne s’agite, où rien ne trouble le calme du sommeil planant sur la moitié du monde.

Le vent léger qui s’était élevé un instant, au moment du crépuscule, venait de cesser ; la paix régnait autour de nous ; les étoiles de l’Orient brillaient d’un doux et vif éclat sur le fond bleu sombre du ciel. Les eaux du vénérable fleuve coulaient lentement et sans bruit dans leur lit immense. Cette calme nature influait sur mon imagination ; je n’étais nullement inquiet, quoique je ne cherchasse point à me dissimuler les dangers où nous nous engagions.

On peut trembler devant une entreprise difficile ; mais, une fois les choses préparées, les voies ouvertes, les chances discutées, il faut avancer en arrêtant le combat intérieur qui paralyserait l’action. Un enlèvement était-il d’absolue nécessité ? non sans doute ; on eût pu citer Abrahim devant la justice. Malheureusement, dans ce pays, la justice n’est jamais exempte de pression. Nous ne savions pas quels moyens eût employés Mamour pour soutenir son prétendu droit sur la jeune fille, et il n’y avait pas de temps à perdre si nous voulions la tirer de ses mains.

Il fallait donc avancer résolument et presque en fermant les yeux.

Au bout d’une heure nous vîmes se dresser la sombre silhouette du vieux bâtiment ; nous longeâmes la rive avec précaution, et je descendis seul pour faire une reconnaissance des lieux.

Tout me sembla fort calme dans les environs ; pas un signe de vie autour de ces murailles. A l’intérieur aussi, tout dormait sans doute. Je remarquai à l’entrée du canal la barque d’Abrahim, attachée par une chaîne. J’ordonnai à nos deux serviteurs, de la conduire : un peu plus loin et de la faire enfoncer en la chargeant de pierres, les avertissant de se tenir ensuite à une distance assez rapprochée cependant pour qu’ils pussent nous prendre au premier signal. Isla vint me rejoindre sur le bord, puis nous glissâmes à l’entrée du canal. L’eau noirâtre de ce conduit n’invitait guère au bain ; j’en éprouvai la profondeur avec une pierre, elle ne me parut pas dangereuse. Le jeune négociant se dépouilla de ses habits ; il fut bientôt dans l’eau jusqu’au menton.

« Eh bien, peut-on marcher ? lui demandai-je à voix basse.

— Marcher, non, mais nager. La vase est bien épaisse !

— Enfin es-tu résolu ?

— Oui ; prends mes habits, Sidi, et va m’attendre près de la grande porte. »

Il plaça sur sa tête les cordeaux qui devaient nous fournir une échelle, étendit les bras, et, prenant son élan, s’enfonça sous la voûte du canal.

Pour moi, j’attendis à la même place ; des obstacles imprévus pouvaient se rencontrer, je me tenais prêt à lui porter secours. Au bout de cinq minutes le plongeur Reparut, criant d’une voix étouffée :

« Sidi, impossible d’avancer, le canal est fermé par un fort treillage en bois.

— Às-tu essayé de le renverser ?

— Oui, mais il résiste à tous mes efforts.

— Et où se trouve cette barrière ?

— Tout près du mur de fondation.

— Je vais y voir. Remonte, garde mon habit à ton tour et rends-toi là-bas, devant la grande porte. »

Je n’enlevai que mon paletot et descendis tout habillé dans le canal. Me décidant à nager sur le dos, j’avançai avec précaution. Il ne faisait guère clair dans ce gouffre ; je me dirigeai à tâtons et trouvai bientôt la grille. Elle était haute et large comme l’embouchure elle-même, et consistait en un croisement de petites planchettes fort épaisses ; des gonds de fer la retenaient au mur. Cette grille servait à empêcher les rats et les souris d’eau de pénétrer dans le bassin ; je la secouai de toutes mes forces, elle ne céda point, et je me convainquis qu’en l’attaquant dans son ensemble je n’aboutirais à rien. Je saisis alors quelques bâtons du treillage et les tirai en m’aidant de mes genoux et en m’appuyant contre le mur. L’un d’eux finit par se rompre. Je continuai mon attaque avec courage ; en quelques minutes le trou fût assez large pour permettre le passage.

Je me demandai si je devais aller chercher Isla. C’était perdre du temps ; d’ailleurs je connaissais mieux les lieux que lui. Je profitai donc de l’ouverture et je m’avançai, nageant toujours dans la vase, qui s’épaississait de plus en plus. Lorsque, d’après mes calculs, je fus arrivé à la cour intérieure, la voûte du canal s’abaissa tout d’un coup en touchant presque la surface de l’eau, ce qui me fit supposer que le bassin était tout proche. À cet endroit, le canal formait un conduit rempli entièrement par l’eau, de sorte qu’il allait être très difficile de respirer. Il faudrait plonger et nager sous l’eau, chose périlleuse et malaisée. D’ailleurs, si je rencontrais un nouvel obstacle, comment le franchir et comment retourner en arrière pour reprendre haleine ? Qui me répondait, de plus, que la cour ne fût point gardée, et qu’allait-il arriver en admettant que je pusse sortir du bassin ?

Malgré ces réflexions aussi désagréables que rapides, je n’aurais pas renoncé à mon entreprise pour tout l’or du monde. Je pris de l’air à pleins poumons, puis je m’engageai dans l’étroit conduit.

Je commençais à souffrir du manque de respiration, lorsque je sentis avec la main un nouvel obstacle. C’était une plaque de plomb percée de trous et fermant le canal ; elle faisait l’office d’une sorte de filtre pour arrêter les impuretés de la vase et autres objets entraînés par l’eau.

Cette découverte me jeta dans une véritable perplexité. Impossible de reculer, car avant que j’aie regagné l’endroit où la voûte du canal était assez haute pour laisser suffisamment d’aération, je serais asphyxié ; mais comment franchir cet obstacle ? Le dilemme n’était pas gai : ou il me fallait périr misérablement étouffé dans cette eau saumâtre, ou je devais réussir à briser une pareille barrière ; il n’y avait pas un moment à perdre.

Je me collai à cette grille, la poussant, la tirant de toute la force que donne une suprême angoisse ; je ne l’ébranlai point. L’eussé-je fait céder, si la barrière ne donnait pas immédiatement sur le bassin, je n’en étais pas moins perdu. Je n’avais plus que pour une seconde de souffle et d’énergie. Je sentais comme un poids terrible peser sur mes poumons et briser tout mon être. Une seule et unique ressource me restait… O mon Dieu ! mon Dieu ! faites qu’elle réussisse ! répétais-je intérieurement.

Il me semblait que la main de la mort se posait humide et lourde sur mon cœur ; le pouls battait à peine, les idées s’enchevêtraient, l’âme luttait avec toutes ses puissances contre l’horreur de cette mort ; les muscles se contractaient comme dans l’angoisse de l’agonie. Pas un bruit autour de moi ; le silence de la tombe, et quelle tombe ! Mais dans cette lutte suprême les convulsions d’une mort prochaine avaient été plus puissantes que tous les efforts de la vie : le grillage de plomb cédait ! Je passai, j’étais sauvé !

Je m’approchai, mettant mes deux mains autour de mes lèvres.

Un long soupir, une aspiration d’air dont je pouvais à peine me rassasier termina mon supplice. Il n’y avait, grâce à Dieu ! personne dans la cour pour remarquer ma tête quand elle émergea, avec tant de soulagement, au milieu du bassin. Enfin je revoyais la lumière, car le ciel de cette nuit semblait véritablement transparent.

La lune ne se montrait point ; mais les étoiles de l’Orient donnent une lueur suffisante pour faire distinguer le contour des objets. Je n’avais pas été longtemps à sortir de l’eau, et mon premier soin maintenant était de m’assurer de l’état des lieux du côté du harem. Je vis distinctement en face de, moi la grille dont j’avais, la veille, enlevé la serrure, et j’y remarquai une ouverture qui n’existait point les jours précédents. Elle était d’ailleurs trop étroite pour que je songeasse à en profiter.

C’était là certainement que Sénitza habitait. La jeune fille avait-elle compris qu’il fallait m’attendre ? Lorsque je sortais du bassin, un léger craquement s’était fait entendre sans que rien dans la cour ait pu me l’expliquer ; ce craquement avait-il été causé par l’ouverture de la grille, et, en ce cas, la prisonnière m’avait-elle aperçu ? Me reconnaissait-elle ?

Je m’approchai, mettant mes deux mains autour de mes lèvres ; je sifflai plutôt que je murmurai :

« Sénitza ! »

L’ouverture s’agrandit dans le grillage, une petite tête brune apparut, et une voix bien basse me répondit :

« Qui es-tu ?

— Le médecin.

— Tu viens pour me sauver ?

— Oui ; tu as compris mes paroles ?

— Oui. Es-tu seul ?

— Isla m’attend dehors.

— Oh ! ils le tueront !

— Qui donc le tuerait ?

— Qui ? Abrahim ! Il veille toute la nuit ; la femme qui me garde ne quitte pas ma chambre. Tiens, écoute… Oh ! fuis…, fuis bien vite ! »

En ce moment j’entendis du bruit derrière la porte du selamlik. Le grillage du harem se referma. Je me hâtai de me rapprocher du bassin, le seul endroit où je pusse me cacher ; je m’y glissai bien doucement, afin que le mouvement de l’eau ne me trahit point.

À peine avais-je regagné mon humide cachette, qu’Abrahim apparut ; il fit à pas lents le tour de la cour. Je me tenais dans l’eau jusqu’à la bouche ; ma tête se trouvait dissimulée par le rebord du bassin. L’Égyptien ne m’aperçut point. S’étant assuré que la porte était fermée, il continua encore sa ronde pendant quelques instants, puis rentra dans son selamlik. Sortant alors de mon bain forcé, je courus à la porte qu’Abrahim venait si gravement d’inspecter et j’en tirai les verrous. Je me trouvai dans le jardin, que je traversai rapidement, et j’ouvris la grande porte d’entrée. J’allais tourner l’angle du mur extérieur pour appeler Isla, lorsque je me rencontrai face à face avec lui.

« Dieu soit loué, Effendi ! murmura-t-il en tremblant ; tu as réussi !

— Oui, mais en luttant avec la mort ! Donne-moi mon habit. »

Mon pantalon et mon gilet dégouttaient d’eau, mais je n’avais pas le temps de m’en occuper ; j’endossai à la hâte mon paletot, qui eût gêné mes mouvements si je l’avais gardé sur le bras.

« J’ai parlé à ta fiancée, repris-je, elle nous sait ici ; suis-moi ! »

Nous entrâmes à la sourdine ; je pris une des perches que j’avais remarquées dans le jardin, et nous pénétrâmes dans la cour. La grille du harem avait été rouverte.

« Sénitza[5], mon étoile ! » criait d’une voix étranglée le pauvre amoureux quand je lui eus montré l’ouverture. Je l’arrêtai.

« Au nom du ciel, silence ! lui dis-je ; ce n’est pas ici le lieu des déclarations. Tais-toi ! laisse-moi faire. »

Je m’approchai, et demandai rapidement à la jeune fille si elle était prête à nous suivre.

« Oui, murmura-t-elle. Aucun escalier ne conduit ici, de ce côté ; mais il y a une échelle derrière le pilier de bois qui soutient le mur, là-bas.

— Bien, bien, je comprends. »

Je courus prendre l’échelle ; mes perches et les cordes qu’Isla avait apportées devenaient inutiles.

Le jeune homme monta presque d’un bond à l’appartement de sa fiancée, tandis que je me glissais jusqu’à la porte du selamlik pour la garder.

Quelques minutes plus tard, Sénitza, soutenue par le jeune négociant, était dans la cour. Ils quittaient à peine le dernier échelon, qu’un mouvement involontaire imprimé à l’échelle la fit chanceler, puis tomber avec bruit.

« Fuyez ! m’écriai-je, fuyez vers le bateau. »

Ils se hâtèrent, et il était grand temps ; j’entendais Abrahim s’agiter derrière la porte. Pour couvrir la retraite des jeunes gens, je ne m’empressai pas trop de les suivre. L’Égyptien, accouru sur le seuil, me vit fuyant ; il aperçut aussi l’échelle renversée et se mit à donner l’alarme, criant comme un damné :

« Voleur ! brigand ! arrêtez-le !… Eh ! les gens ! accourez donc, lâches que vous êtes ! »

Tout en hurlant ainsi, Mamour me poursuivait aussi vite que lui permettait son poids.

En Orient le dormeur est bientôt prêt, car il couche tout habillé sur son divan. Les hommes de la maison se trouvèrent à l’instant sur pied.

L’Egyptien allait m’atteindre. A dix pas de moi, la porte d’entrée restait ouverte, mais de la porte intérieure deux esclaves venaient de s’élancer sur ma trace. Je remarquai qu’Isla, soutenant sa fiancée, s’enfuyait vers la droite ; je fis un détour à gauche pour dérouter Abrahim, qui du reste ne voyait que moi.

Arrivé sur le seuil, je sautai dehors et pris la direction opposée à celle où nous attendait notre chaloupe, tout en me rapprochant de la rive.

« Scélérat ! traître ! arrête, ou je tire ! » criait Abrahim de plus en plus furieux.

Il était armé, à ce qu’il paraissait ; cependant je courais toujours. Si la balle m’avait atteint, j’étais mort ou je devenais son prisonnier, car ses gens le suivaient de près ; je l’entendais à leurs exclamations.

Il courait trop fort pour bien viser, sa balle me manqua. Je feignis d’être frappé, je me jetai à terre. Mamour, qui à ce moment venait d’apercevoir Isla et la jeune fille, ne s’arrêta point près de moi ; il continua à courir du côté de la barque ? où les fugitifs montaient avec l’aide de Halef.

Je me relevai brusquement, me précipitai sur Abrahim par derrière et le renversai ; mais les cris des fellahs qui s’approchaient ne me permirent pas de lui faire grand mal ; je le laissai se débattre, reprenant ma course folle ; j’atteignis enfin le canot, où je tombai hors d’haleine. Avant que maître et esclaves fussent prêts à nous poursuivre, nos fidèles rameurs poussaient déjà vers le large.

Abrahim s’était relevé ; il criait d’une voix féroce à ses gens :

« Au bateau ! vite, détachez le bateau ! »

Les fellahs se précipitèrent à l’entrée du canal, le bateau n’y était plus. Nous entendîmes alors les cris de rage de l’Égyptien.

Notre nacelle cependant venait de quitter les eaux calmes qui bordent la rive pour s’engager dans le courant rapide du milieu. Isla et moi nous prîmes les deux rames du bateau d’Abrahim, que j’avais recommandé de garder, et l’embarcation s’avança avec la rapidité de l’éclair.

Nous ne prononcions pas une seule parole : il faut se taire dans de semblables moments.

Pendant le temps que toute cette aventure avait mis à s’achever, la nuit s’était presque écoulée ; les lueurs roses de l’aurore commençaient à teinter l’horizon à travers les brumes du fleuve.

Nous voyions encore les ombres d’Abrahim et de ses gens s’agiter sur la rive, que déjà s’avançait vers nous, la voile déployée et toute brillante des reflets du matin, une longue barque comme il y en a tant sur le Nil.

« Un sandal[6]! » dit Halef.

C’était bien, en effet, un sandal aux formes allongées et dont la vitesse est égale à celle des bateaux à vapeur.

« Hélas ! murmura Isla, si Abrahim allait faire signe à cette barque, puis s’entendre avec le patron pour nous donner la chasse !

— Bah ! quand même le patron du sandal y consentirait, nous aurions échappé avant que le marché soit conclu ! » interrompis-je, cherchant à rassurer nos compagnons.

Le sandal nous dépassa, et nous continuâmes à nous escrimer si bien, avec la rame, qu’au bout d’une demi-heure la dahabïe[7] était en vue.

Le vieil Hassan, appuyé sur la barre du gouvernail, épiait notre arrivée. En apercevant une forme féminine à demi couchée dans notre barque, il comprit que l’entreprise avait réussi.

« Dépêchez-vous, cria-t-il, l’escalier est tendu ! »

Nous montâmes à la hâte ; le canot fut solidement attaché à l’arrière, on lâcha les cordes, les voiles se déployèrent, et notre petit vaisseau, tournant vers le large, s’engagea au milieu du courant que nous voulions descendre.

« Eh bien ! me demanda Hassan, la chose est faite ?

— Oui, je te raconterai tout ; dis-moi seulement si un sandal lutterait de vitesse avec toi ?

— Sommes-nous poursuivis ?

— Je ne le crois pas, cependant cela pourrait arriver.

— Ma dahabïe est excellente, mais un bon sandal l’atteindrait à la course.

— Espérons qu’il n’en sera pas ainsi ! »

Après avoir raconté sommairement au vieux capitaine les différentes péripéties de notre entreprise, je descendis dans la cabine pour changer d’habits. Nous avions fait diviser cette cabine en deux ; Sénitza en occupait une partie, nous nous contentions de l’autre pour isla, Hassan et moi.

Deux heures se passèrent ; j’étais remonté sur le pont ; tout à coup j’aperçus vis-à-vis de nous l’extrémité d’une voile. Ce point lointain grossissait rapidement ; lorsque la proue fut visible, je reconnus le sandal déjà rencontré.

« Regarde ! dis-je à notre vieil Abou el Reïsan.

— Allah est grand ! et ta question aussi ! Moi, un vieux reïs, je n’apercevais pas cette voile si près.

— C’est peut-être l’embarcation du khédive ?

— Non ! je connais ce sandal ; je le connais trop, il appartient au reïs Khalid ben Mustapha.

— Et tu connais ce reïs ?

— Oui, mais nous ne sommes point amis.

— Pourquoi ?

— Parce qu’un honnête homme ne fraye point avec un homme taré.

— Il se pourrait que cet homme ait pris Abrahim Mamour à son bord…; qu’en dis-tu ?

— Nous allons voir.

— Et si le sandal voulait accoster la dahabïe, que ferais-tu ?

— La loi est là, je ne pourrais m’y opposer.

— Mais si je m’y opposais, moi ?

— Comme reïs, propriétaire de la dahabïe, c’est moi qui suis soumis à la loi.

— J’ai loué ton vaisseau… »

En ce moment Isla vint nous rejoindre.

« Kara ben Nemsi, s’écria-t-il, tu es mon ami, le meilleur de mes amis ! Laisse-moi te raconter comment Sénitza est tombée dans les mains de cet Égyptien.

— Je t’écouterais volontiers si j’avais l’esprit assez libre pour cela, mais en ce moment nous devons songer à autre chose.

— Tu sembles inquiet, Kara, qu’y a-t-il donc ?

— Retourne-toi et regarde. »

Le jeune homme pâlit.

« Abrahim est à bord ? demanda-t-il.

— Je ne sais, mais il n’y aurait rien d’impossible à cela, car Hassan assure que le capitaine du sandal est homme à se vendre. »

Le vieil Hassan confirma mes paroles par un signe de tête.

« Qu’allons-nous devenir ? soupira le jeune négociant ; que faire ?

— Attendons d’abord, pour être sûrs qu’Abrahim monte le sandal. »

Notre pilote réglait sa marche d’après celle de la petite embarcation ; celle-ci nous épiait de même : c’était visible.

« Comme il se rapproche ! murmura Hassan. Je vais faire ajouter une tikehla[8]. »

Nous prîmes un peu d’avance, mais je remarquai bientôt que ce moyen était insuffisant. Le sandal se rapprochait toujours ; il n’y eut bientôt plus entre nous que la longueur d’une barque. Alors les Égyptiens baissèrent toutes leurs voiles pour ralentir la poussée, et nous reconnûmes Abrahim Mamour debout sur le pont.

« C’est lui ! s’écria Isla avec terreur.

— Lequel ? demanda Hassan.

— Celui-là, le premier en avant.

— Kara ben Nemsi ? que faire ? Ils vont nous parler, et il faut leur répondre.

— Qui doit répondre, d’après la loi ?

— Le propriétaire du bâtiment.

— Écoute-moi attentivement, Abou el Reïsan. Consentirais-tu à me louer entièrement ton vaisseau d’ici au Caire ? »

Le capitaine me regarda avec élonnement ; cependant il comprit bien vite le but de ma question.

« Oui, dit-il.

— Donc c’est moi qui suis le propriétaire de la dahabïe maintenant ?

— Oui.

— Et toi, comme patron, tu dois m’obéir ?

— Oui.

— Tu n’es plus responsable que de la manœuvre ?

— C’est cela.

— Appelle donc tes matelots. »

Sur un cri tous accoururent. Hassan leur tint à peu près ce discours :

« Matelots, sachez que cet Effendi, appelé Kara ben Nemsi, vient de louer ma dahabïe jusqu’au Caire ; n’est-il pas vrai, Kara ben Nemsi ?

— Parfaitement vrai.

— Donc, les hommes, si l’on vous interroge, vous pourrez attester que je ne suis plus le maître du vaisseau, mais que j’ai cédé la dahabïe à Kara ben Nemsi, comme il me l’a demandé.

— Nous l’affirmerons ! » dirent en chœur les matelots sans manifester aucune surprise : les Orientaux ne s’émeuvent pas pour si peu.

Le sandal se trouvait alors sur la même ligne que nous. Son capitaine me parut âgé, grand et maigre ; il portait une touffe de plumes de héron sur sa coiffure. S’approchant du bord, il nous héla :

« Ohé ! la dahabïe, quel capitaine ? »

Je voulus répondre moi-même :

« Hassan Abou el Reïsan.

— Bien, je le connais. Avez-vous une femme à bord ?

— Oui.

— Rendez-nous-la.

— Khalid ben Mustapha, tu es fou !

— Nous la prendrons.

— Nous verrons cela. D’abord, gare à tes plumes de héron ! »

Je tirai en même temps ; la coiffure du vénérable Mustapha chancela, ses belles plumes s’envolèrent comme une nuée d’oiseaux effarouchés. Le pauvre homme, épouvanté et tout confus, s’agitait de telle sorte, qu’on eût pris ses membres décharnés pour ceux d’un pantin de caoutchouc.

« Maintenant tu saisque je suis bon tireur, criai-je au reïs ; si tu continues à suivre la dahabïe, je te préviens que faute de plumes je ferai sauter ta cervelle. »

La menace eut un effet immédiat ; en quelques minutes le sandal se trouvait hors de portée.

« Nous voilà tranquilles pour l’instant ! dis-je au vieil Hassan.

— Il ne reviendra pas, reprit celui-ci, seulement il nous surveillera jusqu’à ce que nous abordions, et il invoquera certainement la loi contre nous.

— Je ne le crains pas.

— Ni moi non plus, puisque tu es responsable. Mais je crains autre chose.

— Quoi donc ?

— Regarde ! »

Il me montrait le fleuve ; nous comprîmes tout de suite ce qu’il voulait dire.

Depuis quelque temps déjà, nous avions remarqué combien les vagues s’enflaient et couraient rapidement.

En cet endroit, les rives étaient resserrées entre d’énormes rochers ; le courant avait la force d’un torrent ; nous allions traverser un de ces rapides, si dangereux sur le Nil, et qui rendent le commerce si difficile dans ces contrées.

Les passions humaines devaient se taire, car la grande voix des éléments grondait terrible et imposante.

Hassan appela ses hommes en criant :

« Attention, matelots ! voilà les chellal (les cataractes). Prions tous, récitons la sainte fatha ! »

Les hommes se rassemblèrent et entonnèrent les invocations du Coran.

« Garde-nous, ô Seigneur ! O Dieu devant la face duquel le démon reste lapidé !

— Au nom du Dieu très miséricordieux ! » reprenait Hassan.

Puis tous répétaient la fatha, premier verset du Coran.

Je dois avouer que cette prière me remua profondément. Il y a quelque chose de si grand dans le sentiment religieux, exprimé publiquement et unanimement, quelque chose de si émouvant dans cet humble recours de la créature faible et impuissante, quand elle s’adresse au souverain maître de la création !

« Maintenant, reprit le vieux capitaine, retournez à vos places, soyez forts, luttez contre le torrent ! »

Les matelots du Nil ne se commandent pas comme un équipage européen. Le sang brûlant de l’Orient coule dans leurs veines ; ces hommes, à l’heure du péril, passent d’un excès de confiance à un abattement extrême. Tous crient, hurlent, prient, éclatent en imprécations, ou se répandent en des flux de paroles insensées ; puis, le danger à peine éloigné, ils se mettent à pousser des cris de joie, à battre des mains, à chanter, à faire mille extravagances, et cela en moins de quelques minutes.

Pour les animer à la besogne, pour activer leurs efforts, le capitaine doit aller de l’un à l’autre, gronder, blâmer les paresseux, les accabler de ces malédictions dont le vocabulaire arabe est si riche, encourager les travailleurs par les plus douces, les plus tendres exhortations, les appeler des héros, des hommes de cœur, etc. etc.

Hassan se dépensait avec la plus louable activité ; il avait doublé ses rameurs ; à la barre se tenaient trois pilotes expérimentés, trois conducteurs de barques connaissant tous les passages du Nil en cet endroit.

Cependant les flots se jetaient avec furie sur les roches dentelées ; leur écume, blanche comme la neige, rejaillissait au-dessus de nous ; le bruit de la cataracte parvenait alors distinctement à nos oreilles ; il allait grossissant comme le grondement du tonnerre ; il couvrait souvent la voix du commandant.

Le vaisseau gémissait et craquait dans toutes ses jointures. Les rames devenaient inutiles ; malgré tous les efforts des pilotes, le gouvernail ne suffisait plus à diriger le navire au milieu des flots soulevés.

Pour comble de danger, les rochers rétrécissaient de plus en plus le passage ; ils formaient comme des murailles hérissées, dont l’écartement était à peine assez large pour contenir la dahabïe. Sur ces blocs glissants, la vague descendait par endroits, pareille à une cascade impétueuse, renvoyée et multipliée à l’infini, car le fond du fleuve est semé de rocs et de brisants.

On avait fermé à la hâte toutes les ouvertures ; les rames durent un instant être retirées ; depuis longtemps les voiles avaient été pliées. Nous frôlions presque les roches de la rive ; nous les pouvions toucher en étendant les bras…, de terribles abîmes nous environnaient ; ils étaient là, béants des deux côtés, entre ces murailles menaçantes. Lorsque nous nous croyions près d’être soulevés jusqu’au ciel, nous nous sentions soudain redescendre au plus creux des flots, et la crête humide de l’onde nous couvrait d’eau en passant au-dessus de nos têtes, Rien ne saurait peindre cette tempête, ce déchaînement, ces trombes, ces cascades terribles, sur lesquelles filait ou tournoyait notre bâtiment. Quel bruit ! quels mugissements ! quelle horreur ! Il me semble y être encore !

« Allah kerim ! criait par instants le pauvre Hassan d’une voix étranglée. Allah est Allah ! Reprenez vos rames, hé ! les jeunes gens ! Vous, les hommes, les héros, travaillez donc ! Vous, panthères, tigres et lions, la mort est devant vous ! Ne la voyez-vous pas ? paresseux, lâches ! Allons, du courage, au nom de Dieu ! scélérats ! fils de chats ! Travaillez, mes amis ! vous êtes des héros, de bons enfants, de vaillants compagnons ! Vous êtes des matelots choisis, éprouvés, sans pareils ! En avant ! hardi ! »

Nous filions en ce moment entre une suite de roches aiguës et tranchantes comme la lame ouverte de gigantesques ciseaux ; on eût dit, à les voir, qu’une coquille de noix pouvait à peine passer ; je tremblai pour le vaisseau. Hassan redoublait ses cris et ses exhortations.

« O Seigneur ! aide-nous ! A gauche ! à gauche ! Chiens, vautours, mangeurs de rats ! A gauche, timoniers ! à gauche, mes braves, mes seigneurs, pères de héros ! Allah ! toi qui fais des miracles, sois béni ! »

En effet, notre pauvre navire, par un effort suprême, venait de franchir un des endroits les plus périlleux. Pour le moment, nous pouvions respirer, et nos hommes remerciaient Dieu à haute voix.

Bientôt nous vîmes derrière nous, poussé comme la flèche qu’on vient de lancer, le sandal sortant des mêmes dangers et se précipitant avec plus de violence encore que nous. Il ne tarda point à nous atteindre ; le passage était si étroit, que les bords des deux embarcations se touchèrent presque. Abrahim Mamour, debout, la main cachée derrière le dos, nous regardait avec défi. Soudain, par un geste prompt comme l’éclair, il épaula un long fusil arabe et visa. La balle, mal chassée, me manqua, et le sandal, toujours entraîné, nous eut bientôt dépassés. Nous n’eûmes pas le temps de faire beaucoup de réflexions sur cette tentative, les brisants et les écueils reparaissaient : le fleuve était plus redoutable qu’Abrahim.

Tout à coup nous entendîmes un grand cri ; le sandal donnait contre une roche. La barque tournoyait ; on eût dit que les rameurs allaient être jetés par-dessus le bord. Mais voici un homme qui chancelle et tombe dans les flots ; il se raccroche aux roches glissantes, il lutte avec la mort. Nous arrivons près de lui. Je saisis une corde et la jette au malheureux ; le sandal filait bien loin. Nous tirâmes de toutes nos forces… C’était Abrahim.

À peine fut-il ramené sur le pont de notre navire, que, secouant ses habits ruisselants d’eau, il voulut se précipiter sur moi, les poings fermés, les yeux flamboyants de rage.

« Chien, brigand, trompeur ! » criait-il. Je l’attendis de pied ferme, et, le maintenant à distance, je lui dis sans trop m’émouvoir :

« Abrahim Mamour, sois poli, car tu n’es pas chez toi. Si tu m’insultes, je te fais lier au mât et fouetter jusqu’au sang. Qui m’en empêchera ? »

La plus honteuse de toutes les peines pour un Arabe est celle du fouet ; la plus grande de toutes les injures est de l’en menacer, Abrahim sentit qu’il fallait se contraindre ; il dit seulement avec une sombre rage :

« Tu as ma femme à bord.

— Non.

— Ne mens pas.

— La femme que tu réclames n’est pas la tienne. C’est la fiancée de ce jeune homme ; tu n’as aucun droit sur elle. »

L’Égyptien voulait se précipiter dans la cabine, lorsque Halef intervint vaillamment et se plaça devant la porte.

« Abrahim Mamour, dit-il, je suis hadj Halef Omar, ben hadj Aboul Abbas ; voici mes pistolets. Je fais feu si tu essayes de pénétrer là où mon maître te le défend. »

Abrahim, furieux, se retourna vers nous :

« Je vous dénoncerai au premier port ! cria-t-il.

— A ton aise ! En attendant, tu n’es point mon ennemi, mais mon hôte ici tant que tu resteras tranquille. »

Nous avions heureusement passé les endroits dangereux du fleuve, nous pouvions nous reposer. Je laissai Abrahim s’asseoir dans un coin, d’un air sombre, et, m’approchant d’Isla, je lui demandai de me raconter les détails de l’enlèvement de sa fiancée. Il voulait aller la chercher dans la cabine pour l’amener sur le pont ; je le priai de n’en rien faire, de peur d’exciter davantage notre Égyptien.

« Voyons, continuai-je, dis-moi d’abord si elle est chrétienne ou mahométane ?

— Elle est chrétienne.

— De quelle confession ?

— De celle que vous appelez grecque.

— Elle n’est pas sa femme, tu en es sûr ?

— Elle m’a tout raconté ! Il l’avait achetée, mais…

— Achetée ! comment cela ?

— Ecoute. Les Monténégrines sortent librement et sans voile.

Mamour a rencontré Sénitza dans les rues de Scutari, il l’a trouvée belle et le lui a dit, proposant de l’épouser. La jeune fille s’est contentée de rire, elle ne le croyait pas sérieux ; Alors il est allé à Czernagora, chez son père, offrant une grosse somme d’argent si on voulait lui donner Sénitza. Le père a chassé Abrahim avec mépris ; mais l’Égyptien ne s’est pas tenu pour battu, il a conclu un marché avec le mari de l’amie chez laquelle Sénitza logeait à Scutari. Cet homme a vendu la jeune fille comme esclave. A eux deux, ils ont fabriqué un contrat en forme ; dans ce contrat Sénitza est désignée comme une esclave circassienne.

— Et ces gens ont disparu ?

— Oui, après avoir conduit leur victime à Chypre d’abord, et de là en Egypte, où tu sais quel était son sort.

— Comment s’appelle l’homme qui l’a livrée ?

— Baroud el Amasa.

— El Amasa ? Mais ce nom m’est connu. Est-ce un Turc ?

— Non, un Arménien.

— Ah ! j’y suis ! Hamd el Amasa, notre Arménien du chott Djérid !… ce brigand qui s’est enfui de Kbilli ! Mais non pourtant, l’époque ne se rapporterait pas… Sais-tu si ce Baroud el Amasa a un frère ?

— Je l’ignore, Sénitza ne m’en a pas parlé, quoiqu’elle m’ait donné beaucoup de détails sur cette famille. »

En ce moment, Hamsad, l’ex-barbier prussien, accourut vers nous.

« Monsieur l’Effendim, j’ai quelque chose à vous dire.

— Parle.

— Comment s’appelle ce mauvais sujet d’Égyptien ?

— Abrahim Mamour.

— Il a été gouverneur ? C’est bien cela ! Sachez donc que je le connais comme ma poche.

— Vraiment ? raconte-nous cette histoire.

— Je le connais parce que c’est à lui que j’ai vu donner la bastonnade pour la première fois dans ces pays, et je vous assure que je n’ai point oublié sa figure, ni même son nom.

— Comment se faisait-il appeler ?

— Daoud Arafim ; il était attaché à l’ambassade de Perse ; il avait trahi je ne sais quel secret… »

Ce fut un trait de lumière ; moi aussi, je me souvins des circonstances dans lesquelles j’avais rencontré cet homme : c’était à Ispahan ; on l’avait lié sur un chameau, on l’envoyait prisonnier à Constantinople. Je fis un bout de chemin avec la caravane qui l’emmenait, et j’eus occasion de lui parler. Ces souvenirs étaient parfaitement élucidés.

« Merci de ta communication, dis-je à notre Allemand ; mais garde ton secret pour toi en ce moment, n’est-ce pas ? »

Je me sentais délivré de tout souci sur la plainte qu’Abrahim prétendait formuler contre nous.

Sans pouvoir très bien concilier les choses, il me semblait que je retrouverais le fil des relations de cet homme avec mon Arménien. Comment Abrahim, après avoir été dégradé, pouvait-il jouer du grand personnage ? Comment s’était-il enrichi de la sorte ? Ces rapprochements me déroutaient, mais je me promettais de chercher. Je résolus de ne pas ouvrir la bouche sur tout cela, ni devant mes compagnons, ni à Mamour, que je voulais laisser s’enferrer dans son accusation contre nous.

Nous étions arrivés au petit pont, où les pilotes et une partie de l’équipage devaient descendre, car ils n’étaient plus nécessaires ; cependant je ne voyais pas Hassan mettre à l’ancre.

« Ne nous arrêtons-nous pas ? demandai-je.

— Non ; je vais débarquer les hommes, puis nous virerons de bord.

— Et pourquoi ?

— De peur de la police.

— Je ne la crains guère.

— Parce que tu es étranger et sous la protection de ton consul ; mais…, tiens ! les voilà ! »

En effet, un canot, monté par des hommes, se dirigeait vers nous.

« Attends-les, dis-je à Hassan, je suis bien aise de faire connaissance avec les cabassers. »

Les policiers furent bientôt à bord. Le sandal, rentré au port avant nous, avait semé sur notre compte les bruits les plus injurieux. Khalid ben Mustapha, comme nous l’apprîmes depuis, était allé, aussitôt débarqué, porter plainte chez le juge, m’accusant de meurtre, de brigandage, de séduction, de révolte, etc. etc., me signalant comme le plus vil des giaours. La corde et le sac à vipères lui semblaient trop peu pour châtier mes forfaits. D’ailleurs, il croyait Abrahim mort et agissait en son nom personnel.

La justice, dans ce pays, n’a pas même idée d’une enquête ; elle est sommaire et expéditive, je ne l’ignorais pas.

« Quel est le patron de ce navire ? interrogèrent les hommes de la police.

— Moi.

— Comment t’appelles-tu ?

— Hassan Abou el Reïsan.

— N’as-tu pas sur ton vaisseau un effendi hékim (médecin) infidèle ?

— Oui, le voilà ; il se nomme Kara ben Nemsi ; la dahabïe lui appartient jusqu’au Caire.

— N’as-tu pas aussi une femme à bord ?

— Oui, elle est dans la cabine.

— En ce cas, nous vous faisons tous prisonniers ; vous allez être conduits chez le juge ; le vaisseau restera sous notre garde. »

Aussitôt on nous rassembla et on nous transporta sur le quai. Sénitza, soigneusement voilée, fut enfermée dans une chaise à porteurs ; nous suivîmes à pied. Toute la population, vieux et jeunes, petits et grands, nous servit de cortège. J’allais en avant ; l’ex-barbier marchait à mes côtés en sifflant son refrain allemand.

Nous trouvâmes le Zablié-bey (chef de la police) en séance avec son greffier, tout prêt à nous condamner. Il portait les insignes militaires ; mais son aspect n’était point du tout martial, et son visage n’avait rien d’intelligent.

En apercevant Abrahim Mamour, qu’on lui disait mort, il témoigna beaucoup de joie, beaucoup de déférence, et le félicita vivement. Quant à nous, on nous accueillit avec un profond dédain.

Nous fûmes séparés en deux bandes : Abrahim et ses gens prirent place près du fonctionnaire ; Hassan, Sénitza, Isla, votre serviteur, Halef et l’ex-barbier allemand, debout, figuraient le banc des accusés.

« Veux-tu fumer ? demanda respectueusement le Zablié-bey à Abrahim.

— Oui, fais apporter une pipe. »

Le fameux gouverneur s’installa sur un tapis, prit une pipe des mains de l’esclave, puis l’audience commença.

« Excellence, dis-moi ton nom béni d’Allah, demanda le juge en s’inclinant.

— Abrahim Mamour.

— Mamour de quelle province ?

— D’En-Nassar.

— J’écoute ta déposition, Excellence.

— Je viens porter plainte contre ce giaour, un hékim infidèle ; il a commis une tchikarma. L’homme qui se tient à côté de lui a pris part à ce crime ; le capitaine de la dahabïe est leur complice. A toi, ô bimbachi[9], de déterminer la part que les matelots de la dahabïe et les serviteurs de cet homme ont eue au forfait.

— Raconte-moi les circonstances du rapt. »

Abrahim fit un récit circonstancié de l’événement, puis les témoins à charge confirmèrent sa déposition, ajoutant que j’avais attenté aux jours de Khalid ben Mustapha sur le sandal qu’il dirigeait.

Le Zablié-bey jeta sur moi un foudroyant regard en commençant mon interrogatoire :

« Giaour, quel est ton nom ?

— Kara ben Nemsi.

— Le nom de ta patrie ?

— Djermanistan.

— Où gît cette poignée de terre ?

— Poignée de terre ! Bimbachi, voilà un mot qui prouve ton ignorance.

— Chien ! que veux-tu dire ?

— Le Djermanistan est un grand pays qui compte dix fois plus d’habitants que l’Egypte. Donc tu es un mauvais géographe ; de plus, tu te laisses berner par Abrahim Mamour.

— Ose continuer sur ce ton, giaour, et je te fais clouer par les oreilles à la muraille.

— Eh bien ! oui, je l’ose. Abrahim te dit qu’il a été gouverneur de la province d’En-Nassar. Or le titre de Mamour n’existe qu’en Egypte !

— En-Nassar n’est point en Egypte, dis-tu, giaour ? Mais je connais ce lieu, j’y suis allé, je connais Abrahim Mamour comme mon frère, comme moi-même !

— Tu mens !

— Liez-le ! cria l’officier de police.

— Bimbachi, je brûle la cervelle à qui me touche ; tu mens, je le répète. En-Nassar est une très petite oasis située entre Homrh et Tighert, dans la province de Tripoli. Il n’y a là aucun Mamour, mais un pauvre cheikh qui se nomme en ce moment Mamra ibn Alef-Abouzin ; je le connais parfaitement. Ne jouons pas une plus longue comédie ; laisse-moi t’aider à dépêcher l’affaire. Comment oses-tu rendre tant d’honneur à cet homme et faire asseoir près de toi celui qui devrait être à la place des accusés ! Le crime dont tu me charges, c’est cet homme qui l’a commis.

— Explique-toi, giaour !

— D’abord, je te préviens que j’ai un sauf-conduit du vice-roi d’Egypte et que mon compagnon possède le bouyouroultou du Grand Seigneur ; il est même citoyen d’Istamboul.

— Montrez-moi vos papiers ! »

Isla et moi nous lui remîmes nos passeports ; le brave fonctionnaire les lut attentivement et nous les rendit avec une mine assez embarrassée. Lorsque je le vis convaincu que nous n’étions pas des gens sans aveu, je m’écriai :

« Comment ! un Zablié-bey, un bimbachi ne connaît pas son devoir ! Il oublie de porter l’écrit du Grand Seigneur à son front, A ses lèvres, A ses yeux, et de le montrer aux assistants, pour qu’ils s’inclinent devant ce vénérable papier, comme si Sa Hautesse était véritablement présente ! Le grand vizir de Constantinople sera averti de ta conduite ; il saura quel cas tu fais du sultan ! »

Le bimbachi me regardait avec une terreur croissante ; je continuai, plein d’assurance :

« Tu me demandais tout à l’heure de m’expliquer ; eh bien ! écoute-moi. Nous sommes les plaignants, et, je te le répète, c’est Mamour qui doit prendre notre place, nous la sienne…

— Qui se plaint de lui ?

— Moi, cet homme, et encore celui-là, nous tous enfin ; nous l’accusons de tchikarma, de rapt, comme lui-même voudrait nous en accuser. »

Abrahim s’agitait furieusement, mais je ne poursuivais pas moins mon discours :

« En vérité, je suis fâché, bimbachi, d’être obligé de te faire de la peine ; seulement…

— Quelle peine prétends-tu me faire ?

— Ne dois-je pas te forcer à juger un homme que tu dis connaître comme ton frère, comme toi-même ? que tu as visité dans son gouvernement d’En-Nassar ? Ne dois-je pas te convaincre que je le connais encore bien mieux ? Il se nomme Daoud Arafim ; il était attaché au service du Grand Seigneur en Perse ; mais il s’est si mal acquitté de ses fonctions, qu’il a subi la bastonnade à Ispahan. »

Abrahim, pâle de rage, s’était levé en criant : ce Chien ! Zablié-bey, cet homme n’a plus sa tête !

— Zablié-bey, laisse-moi achever ; je te montrerai que ma tête tient mieux sur mes épaules que la sienne.

— Parle !

— Tu vois cette femme : c’est une chrétienne, une femme libre du Karadagh (Monténégro) ; eh bien, il l’a enlevée par surprise et par violence, pour l’emmener en Egypte. Tu vois près de moi mon ami Isla ben Maflei, le fiancé de la jeune fille, qui est venu en ce pays pour l’arracher des mains de son ravisseur. Tu nous connais, nous : tu as lu nos papiers ; ils sont en règle !

« Et lui, es-tu sûr de le connaître comme tu le prétends ? C’est un voleur, un séducteur, un traître ; dis-lui de te montrer son passeport, ou j’en appellerai au khédive. Je te dénoncerai comme abusant de tes fonctions pour protéger le crime et opprimer les innocents ! Comment ! ce capitaine du sandal m’accuse de tentative de meurtre ! Demande à tous les témoins. J’ai abattu les plumes de son tarbouch ; mais lui, l’ai-je touché ? Et ce prétendu Mamour, ne lui avons-nous pas sauvé la vie, même après qu’il a tiré sur moi avec le dessein bien évident de me tuer ? Décidé maintenant entre nous ! »

Le brave fonctionnaire devenait de plus en plus perplexe ; il ne voulait ni démentir ses premiers actes, ni s’engager dans une mauvaise affaire en prononçant contre nous. Après quelques moments d’hésitation et de réflexions pénibles, il prit le seul parti qu’il pouvait prendre, étant données les mœurs du pays.

« Que le peuple rassemblé ici se retire, que chacun regagne tranquillement sa demeure, ordonna-t-il. La chose demande qu’on y réfléchisse mûrement ; il y aura une nouvelle séance après la méridienne ; en attendant, vous êtes tous prisonniers. »

Les cabassers chassèrent aussitôt les curieux à grands coups de bâton. Abrahim Mamour, ses domestiques et l’équipage du sandal furent conduits sous escorte dans une des cours de la maison du Zablié-bey. On fit mine de nous emprisonner dans la cour voisine, et quelques cabassers eurent ordre de ne pas nous surveiller de trop près. Au bout d’un quart d’heure, ils avaient disparu.

Isla, assis près d’une fontaine, causait tranquillement avec sa fiancée ; je m’approchai pour lui demander ce qu’il pensait de l’issue du procès.

« Je n’en pense rien du tout, dit-il, je te laisse le soin de l’affaire.

— Mais si justice nous est rendue, qu’adviendra-t-il d’Abrahim, à ton avis ?

— Rien. Je connais ces gens-ci. Abrahim donnera de l’argent à l’officier de police, ou bien lui fera présent d’un de ses riches anneaux, et on le laissera courir.

— Tiendrais-tu à le voir puni ?

— Non ; j’ai retrouvé Sénitza, que m’importe le reste !

— Et Sénitza, en veut-elle à cet homme ?

— Oh ! Effendi, il m’a rendue bien malheureuse, mais ce temps est passé, je ne m’en souviens plus. »

J’appelai Abou el Reïsan, lequel déclara n’avoir nulle envie de poursuivre l’affaire et s’estimer très heureux de garder sa peau sans écorchure. Après cela, j’allai faire la reconnaissance des lieux.

Décidément, personne pour nous garder. Je parvins sans la moindre difficulté à la porte donnant sur la rue. On était au milieu du jour, par la plus forte chaleur ; personne dans les rues : une vraie ville déserte.

Il me parut clair que le Zablié-bey ne désirait rien tant que notre évasion. Je rassemblai mes compagnons ; nous délibérâmes, puis nous sortîmes l’un derrière l’autre, sans nous presser. Personne ne sembla s’en apercevoir. Personne, toujours personne !

Notre dahabïe était entrée dans le port, et personne ne la gardait. Un amateur de feuilles de séné la pillait à son aise. Du sandal, aucune trace. Le digne Khalid ben Mustapha, plus expérimenté que moi sur la manière de rendre la justice en Egypte, avait compris à demi-mot et savait agir. Mais Abrahim, où était-il ?

Cette question me préoccupait. Je me disais que cet homme ne me tenait pas quitte, et que je le retrouverais un jour sur mon chemin. Les fiancés n’y songeaient guère.

La dahabïe eut bientôt levé l’ancre. Elle se trouvait un peu endommagée, mais nous n’avions plus de rapides à passer, et nous pouvions continuer notre route sans inquiétude.



Isla, assis près d’une fontaine, causait tranquillement avec sa fiancée.
  1. J. Fischart, un des célèbres auteurs allemands de la seconde moitié du XVIe siècle. On l’a appelé le Rabelais de l’Allemagne ; il traduisit Gargantua et l’imita. Il est plus connu en France sous le nom de Mentzer.
  2. Salon ou parloir.
  3. Harem en arabe signifie proprement : Sanctuaire, lieu inviolable.
  4. Bakhchich, pourboire.
  5. Zénitza est un mot serbe qui signifie prunelle des yeux.
  6. Sandal, barque à une seule voile et dont la quille est excessivement fine ; son maniement est très dangereux, mais elle fend les flots avec la rapidité d’une flèche.
  7. Barque dont les dimensions sont plus grandes que celles du sandal ; elle a un pont et deux mâts, marche à la voile latine et peut porter de forts chargements.
  8. Petite voile.
  9. Commandant de cents soldats.