Les Possédés/Première Partie/4

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Traduction par Victor Derély.
E. Plon (1p. 123-164).

CHAPITRE IV

la boiteuse.

I

Chatoff ne fit pas la mauvaise tête, et, conformément à ce que je lui avais écrit, alla à midi chez Élisabeth Nikolaïevna. Nous arrivâmes presque en même temps lui et moi ; c’était aussi la première fois que je me rendais chez les dames Drozdoff. Elles se trouvaient dans la grande salle avec Maurice Nikolaïévitch, et une discussion avait lieu entre ces trois personnes au moment où nous entrâmes. Prascovie Ivanovna avait prié sa fille de lui jouer une certaine valse, et Lisa s’était empressée de se mettre au piano ; mais la mère prétendait que la valse jouée n’était pas celle qu’elle avait demandée. Maurice Nikolaïévitch avait pris parti pour la jeune fille avec sa simplicité accoutumée, et soutenait que Prascovie Ivanovna se trompait ; la vieille dame pleurait de colère. Elle était souffrante et marchait même avec difficulté. Ses pieds étaient enflés, ce qui la rendait grincheuse ; aussi depuis quelques jours ne cessait-elle de chercher noise à tout son entourage, bien qu’elle eût toujours une certaine peur de Lisa. On fut content de nous voir. Élisabeth Nikolaïevna rougit de plaisir, et, après m’avoir dit merci, sans doute parce que je lui avais amené Chatoff, elle avança vers ce dernier en l’examinant d’un œil curieux.

Il était resté sur le seuil, fort embarrassé de sa personne. Elle le remercia d’être venu, puis le présenta à sa mère.

— C’est M. Chatoff, dont je vous ai parlé, et voici M. G…ff, un grand ami à moi et à Stépan Trophimovitch. Maurice Nikolaïévitch a aussi fait sa connaissance hier.

— Lequel est professeur ?

— Mais ni l’un ni l’autre, maman.

— Si fait, tu m’as dit toi-même qu’il viendrait un professeur ; ce doit être celui-ci, fit Prascovie Ivanovna et montrant Chatoff avec un air de mépris.

— Je ne vous ai jamais annoncé la visite d’un professeur. M. G…ff est au service, et M. Chatoff est un ancien étudiant.

— Étudiant, professeur, c’est toujours de l’Université. Il faut que tu aies bien envie de me contredire pour chicaner là-dessus. Mais celui que nous avons vu en Suisse avait des moustaches et une barbiche.

— Maman veut parler du fils de Stépan Trophimovitch, elle lui donne toujours le nom de professeur, dit Lisa qui emmena Chatoff à l’autre bout de la salle et l’invita à s’asseoir sur un divan.

— Quand ses pieds enflent, elle est toujours ainsi, vous comprenez, elle est malade, ajouta à voix basse la jeune fille en continuant à observer avec une extrême curiosité le visiteur, dont l’épi de cheveux attirait surtout son attention.

— Vous êtes militaire ? me demanda la vieille dame avec qui Lisa avait eu la cruauté de me laisser en tête-à-tête.

— Non, je sers…

— M. G…ff est un grand ami de Stépan Trophimovitch, se hâta de lui expliquer sa fille.

— Vous servez chez Stépan Trophimovitch ? Mais il est aussi professeur ?

— Ah ! maman, vous n’avez que des professeurs dans l’esprit, je suis sûre que vous en voyez même en rêve, cria Lisa impatientée.

— C’est bien assez d’en voir quand on est éveil lé. Mais toi, tu ne sais que faire de l’opposition à ta mère. Vous étiez ici il y a quatre ans, quand Nicolas Vsévolodovitch est revenu de Pétersbourg ?

Je répondis affirmativement.

— Il y avait un anglais ici parmi vous ?

— Non, il n’y en avait pas.

Lisa se mit à rire.

— Tu vois bien qu’il n’y avait pas du tout d’Anglais, par conséquent ce sont des mensonges. Barbara Pétrovna et Stépan Trophimovitch mentent tous les deux. Du reste, tout le monde ment.

— Ma tante et Stépan Trophimovitch ont trouvé chez Nicolas Vsévolodovitch de la ressemblance avec le prince Harry mis en scène dans le _Henri IV _de Shakespeare, et maman objecte qu’il n’y avait pas d’Anglais, nous expliqua Lisa.

— Puisqu’il n’y avait pas de Harry, il n’y avait pas d’Anglais. Seul Nicolas Vsévolodovitch a fait des fredaines.

— Je vous assure que maman le fait exprès, crut devoir observer la jeune fille en s’adressant à Chatoff, elle connaît fort bien Shakespeare. Je lui ai lu moi-même le premier acte d’_Othello_, mais maintenant elle souffre beaucoup. Maman, entendez-vous ? Midi sonne, il est temps de prendre votre médicament.

— Le docteur est arrivé, vint annoncer une femme de chambre.

— Zémirka, Zémirka, viens avec moi ! cria Prascovie Ivanovna en se levant à demi.

Au lieu d’accourir à la voix de sa maîtresse, Zémirka, vieille et laide petite chienne, alla se fourrer sous le divan sur lequel était assise Élisabeth Nikolaïevna.

— Tu ne veux pas ? Eh bien, reste là. Adieu, batuchka, je ne connais ni votre prénom, ni votre dénomination patronymique, me dit la vieille dame.

— Antoine Lavrentiévitch…

— Peu importe, ça m’entre par une oreille et ça sort par l’autre. Ne m’accompagnez pas, Maurice Nikolaïévitch, je n’ai appelé que Zémirka. Grâce à Dieu, je sais encore marcher seule, et demain j’irai me promener.

Elle s’en alla fâchée.

— Antoine Lavrentiévitch, vous causerez pendant ce temps-là avec Maurice Nikolaïévitch ; je vous assure que vous gagnerez tous les deux à faire plus intimement connaissance ensemble, dit Lisa, et elle adressa un sourire amical au capitaine d’artillerie qui devint rayonnant lorsque le regard de la jeune fille se fixa sur lui. Faute de mieux, force me fut de dialoguer avec Maurice Nikolaïévitch.

II[modifier]

À ma grande surprise, l’affaire qu’Élisabeth Nikolaïevna avait à traiter avec Chatoff était, en effet, exclusivement littéraire. Je ne sais pourquoi, mais je m’étais toujours figuré qu’elle l’avait fait venir pour quelque autre chose. Comme ils ne se cachaient pas de nous et causaient très haut, nous nous mîmes, Maurice Nikolaïévitch et moi, à écouter leur conversation, ensuite ils nous invitèrent à y prendre part. Il s’agissait d’un livre qu’Élisabeth Nikolaïevna jugeait utile, et que, depuis longtemps, elle se proposait de publier, mais, vu sa complète inexpérience, elle avait besoin d’un collaborateur. Je fus même frappé du sérieux avec lequel elle exposa son plan à Chatoff. « Sans doute elle est dans les idées nouvelles, pensai-je, ce n’est pas pour rien qu’elle a séjourné en Suisse. » Chatoff écoutait attentivement, les yeux fixés à terre, et ne remarquait pas du tout combien le projet dont on l’entretenait était peu en rapport avec les occupations ordinaires d’une jeune fille de la haute société.

Voici de quel genre était cette entreprise littéraire. Il paraît chez nous, tant dans la capitale qu’en province, une foule de gazettes et de revues qui, chaque jour, donnent connaissance d’une quantité d’événements. L’année se passe, les journaux sont entassés dans les armoires, ou bien on les salit, on les déchire, on les fait servir à toutes sortes d’usages. Beaucoup des incidents rendus publics par la presse produisent une certaine impression et restent dans la mémoire du lecteur, mais avec le temps ils s’oublient. Bien des gens plus tard voudraient se renseigner, mais quel travail pour trouver ce que l’on cherche dans cet océan de papier imprimé, d’autant plus que, souvent, on ne sait ni le jour, ni le lieu, ni même l’année où l’événement s’est passé ? Si pour toute une année on rassemblait ces divers faits dans un livre, d’après un certain plan et une certaine idée, en mettant des tables, des index, en groupant les matières par mois et par jour, un pareil recueil pourrait, dans son ensemble, donner la caractéristique de la vie russe durant toute une année, bien que les événements livrés à la publicité soient infiniment peu nombreux en comparaison de tous ceux qui arrivent.

— Au lieu d’une multitude de feuilles, on aura quelques gros volumes, voilà tout, observa Chatoff.

Mais Élisabeth Nikolaïevna défendit son projet avec chaleur, nonobstant la difficulté qu’elle avait à s’exprimer. L’ouvrage, assurait-elle, ne devait pas former plus d’un volume, et même il ne fallait pas que ce volume fût très gros. Si pourtant on était obligé de le faire gros, du moins il devait être clair ; aussi l’essentiel était-il le plan et la manière de présenter les faits. Bien entendu, il ne s’agissait pas de tout recueillir. Les ukases, les actes du gouvernement, les règlements locaux, les lois, tous ces faits, malgré leur importance, ne rentraient pas dans le cadre de la publication projetée. On pouvait laisser de côté bien des choses et se borner à choisir les événements exprimant plus ou moins la vie morale de la nation, la personnalité du peuple russe à un moment donné. Sans doute rien n’était systématiquement exclu du livre, tout y avait sa place : les anecdotes curieuses, les incendies, les dons charitables ou patriotiques, les bonnes ou les mauvaises actions, les paroles et les discours, à la rigueur même le compte rendu des inondations et certains édits du gouvernement, pourvu qu’on prît seulement dans tout cela ce qui peignait l’époque ; le tout serait classé dans un certain ordre, avec une intention, une idée éclairant l’ensemble du recueil. Enfin le livre devait être intéressant et d’une lecture facile, indépendamment de son utilité comme répertoire. Ce serait, pour ainsi dire, le tableau de la vie intellectuelle, morale, intérieure de la Russie pendant toute une année. « Il faut, acheva Lisa, que tout le monde achète cet ouvrage, qu’il se trouve sur toutes les tables. Je comprends que la grande affaire ici, c’est le plan ; voilà pourquoi je m’adresse à vous. » Elle s’animait fort, et quoique ses explications manquassent souvent de netteté et de précision, Chatoff comprenait.

— Alors ce sera une œuvre de tendance, les faits seront groupés suivant une certaine idée préconçue, murmura-t-il sans relever la tête.

— Pas du tout ; le groupement des faits ne doit accuser aucune tendance, il ne faut tendre qu’à l’impartialité.

— Mais la tendance n’est pas un mal, reprit Chatoff ; d’ailleurs, il n’y a pas moyen de l’éviter du moment qu’on fait un choix. La manière dont les faits seront recueillis et distribués impliquera déjà une appréciation. Votre idée n’est pas mauvaise.

— Ainsi vous croyez qu’un pareil livre est possible ? demanda Lisa toute contente.

— Il faut voir et réfléchir. C’est une très grosse affaire. On ne trouve rien du premier coup, et l’expérience est indispensable. Quand nous publierons le livre, c’est tout au plus si nous saurons comment il faut s’y prendre. On ne réussit qu’après plusieurs tâtonnements, mais il y a là une idée, une idée utile.

Lorsque enfin il releva la tête, ses yeux rayonnaient, tant était vif l’intérêt qu’il prenait à cette conversation.

— C’est vous-même qui avez imaginé cela ? demanda-t-il à Lisa d’une voix caressante et un peu timide.

Elle sourit.

— Imaginer n’est pas difficile, le tout est d’exécuter. Je n’entends presque rien à ces choses-là et ne suis pas fort intelligente ; je poursuis seulement ce qui est clair pour moi…

— Vous poursuivez ?

— Ce n’est probablement pas le mot ? questionna vivement la jeune fille.

— N’importe, ce mot-là est bon tout de même.

— Pendant que j’étais à l’étranger, je me suis figuré que je pouvais moi aussi rendre quelques services. J’ai de l’argent dont je ne sais que faire, pourquoi donc ne travaillerais-je pas comme les autres à l’œuvre commune ? L’idée que je viens de vous exposer s’est offerte tout à coup à mon esprit, je ne l’avais pas cherchée du tout et j’ai été enchanté de l’avoir, mais j’ai reconnu aussitôt que je ne pouvais me passer d’un collaborateur, attendu que moi-même je ne sais rien. Naturellement ce collaborateur sera aussi mon associé dans la publication de l’ouvrage. Nous y serons chacun pour moitié : vous vous chargerez du plan et du travail, moi je fournirai, outre l’idée première, les capitaux que nécessite l’entreprise. Le livre couvrira les frais !

— Il se vendra, si nous parvenons à trouver un bon plan.

— Je vous préviens que ce n’est pas pour moi une affaire de lucre, mais je désire beaucoup que l’ouvrage ait du succès, et je serai fière s’il fait de l’argent.

— Eh bien, mais quel sera mon rôle dans cette combinaison ?

— Je vous invite à être mon collaborateur… pour moitié. Vous trouverez le plan.

— Comment savez-vous si je suis capable de trouver un plan ?

— On m’a parlé de vous, et j’ai entendu dire ici… je sais que vous êtes fort intelligent… que vous vous occupez de _l’affaire_ et que vous pensez beaucoup. Pierre Stépanovitch Verkhovensky m’a parlé de vous en Suisse, ajouta -t-elle précipitamment. — C’est un homme très intelligent, n’est-il pas vrai ?

Chatoff jeta sur elle un regard rapide, puis il baissa les yeux.

— Nicolas Vsévolodovitch m’a aussi beaucoup parlé de vous…

Chatoff rougit tout à coup.

— Du reste, voici les journaux, dit la jeune fille qui se hâta de prendre sur une chaise un paquet de journaux noués avec une ficelle, — j’ai essayé de noter ici les faits qu’on pourrait choisir et j’ai mis des numéros… vous verrez.

Le visiteur prit le paquet.

— Emportez cela chez vous, jetez-y un coup d’œil, où demeurez- vous ?

— Rue de l’Épiphanie, maison Philipoff.

— Je sais. C’est là aussi, dit-on, qu’habite un certain capitaine Lébiadkine ? reprit vivement Lisa.

Pendant toute une minute, Chatoff resta sans répondre, les yeux attachés sur le paquet.

— Pour ces choses-là vous feriez mieux d’en choisir un autre, moi je ne vous serai bon à rien, dit-il enfin d’un ton extrêmement bas.

Lisa rougit.

— De quelles choses parlez-vous ? Maurice Nikolaïévitch ! cria-t- elle, donnez-moi la lettre qui est arrivée ici tantôt.

Maurice Nikolaïévitch s’approcha de la table, je le suivis.

— Regardez cela, me dit-elle brusquement en dépliant la lettre avec agitation. Avez-vous jamais rien vu de pareil ? Lisez tout haut, je vous prie ; je tiens à ce que M. Chatoff entende.

Je lus à haute voix ce qui suit :

À LA PERFECTION DE MADEMOISELLE TOUCHINE

_Mademoiselle Élisabeth Nikolaïevna_

Ah ! combien est charmante Élisabeth Touchine, Quand, à côté de son parent, D’un rapide coursier elle presse l’échine Et que sa chevelure ondoie au gré du vent, Ou quand avec sa mère on la voit au saint temple Courber devant l’autel son visage pieux ! En rêvant à l’hymen alors je la contemple, Et d’un regard mouillé je les suis toutes deux !

« Composé par un ignorant au cours d’une discussion.

« MADEMOISELLE,

— Je regrette on ne peut plus de n’avoir pas perdu un bras pour la gloire à Sébastopol, mais j’ai fait toute la campagne dans le service des vivres, ce que je considère comme une bassesse. Vous êtes une déesse de l’antiquité ; moi, je ne suis rien, mais en vous voyant j’ai deviné l’infini. Ne regardez cela que comme des vers et rien de plus, car les vers ne signifient rien, seulement ils permettent de dire ce qui en prose passerait pour une impertinence. Le soleil peut-il se fâcher contre l’infusoire, si, dans la goutte d’eau où il se compte par milliers, celui-ci compose une poésie en son honneur ? Même la Société protectrice des animaux, qui siège à Pétersbourg et qui s’intéresse au chien et au cheval, méprise l’humble infusoire, elle le dédaigne parce qu’il n’a pas atteint son développement. Moi aussi je suis resté à l’état embryonnaire. L’idée de m’épouser pourrait vous paraître bouffonne, mais j’aurai bientôt une propriété de deux cents âmes, actuellement possédée par un misanthrope, méprisez-le. Je puis révéler bien des choses et, grâce aux documents que j’ai en main, je me charge d’envoyer quelqu’un en Sibérie. Ne méprisez pas ma proposition. La lettre de l’infusoire, naturellement, est en vers.

Le capitaine Lébiadkine, votre très obéissant ami, qui a des loisirs. »

— Cela a été écrit par un homme en état d’ivresse et par un vaurien ! m’écriai-je indigné, — je le connais !

— J’ai reçu cette lettre hier, nous expliqua en rougissant Lisa, — j’ai compris tout de suite qu’elle venait d’un imbécile, et je ne l’ai pas montrée à maman, pour ne pas l’agiter davantage. Mais, s’il revient à la charge, je ne sais comment faire. Maurice Nikolaïévitch veut aller le mettre à la raison. Vous considérant comme mon collaborateur, dit-elle ensuite à Chatoff. — et sachant que vous demeurez dans la même maison que cet homme, je désirerais vous questionner à son sujet, pour être édifiée sur ce que je puis attendre de lui.

— C’est un ivrogne et un vaurien, fit en rechignant Chatoff.

— Est-ce qu’il est toujours aussi bête ?

— Non, quand il n’a pas bu, il n’est pas absolument bête.

— J’ai connu un général qui faisait des vers tout pareils à ceux- là, observai-je en riant.

— Cette lettre même prouve qu’il n’est pas un niais, déclara soudain Maurice Nikolaïévitch qui jusqu’alors était resté silencieux.

— Il a, dit-on, une sœur avec qui il habite ? demanda Lisa.

— Oui, il habite avec sa soeur.

— On dit qu’il la tyrannise, c’est vrai ?

Chatoff jeta de nouveau sur la jeune fille un regard sondeur, quoique rapide.

— Est-ce que je m’occupe de cela ? grommela-t-il en fronçant le sourcil, et il se dirigea vers la porte.

— Ah ! attendez un peu ! cria Lisa inquiète, — où allez-vous donc ? Nous avons encore tant de points à examiner ensemble…

— De quoi parlerions-nous ? Demain, je vous ferai savoir…

— Mais de la chose principale, de l’impression ! Croyez bien que je ne plaisante pas, et que je veux sérieusement entreprendre cette affaire, assura Lisa dont l’inquiétude ne faisait que s’accroître. — Si nous nous décidons à publier l’ouvrage, où l’imprimerons-nous ? C’est la question la plus importante, car nous n’irons pas à Moscou pour cela, et il est impossible de confier un tel travail à l’imprimerie d’ici. Depuis longtemps j’ai résolu de fonder un établissement typographique qui sera à votre nom, si vous y consentez. À cette condition, maman, je le sais, me laissera carte blanche…

— Pourquoi donc me supposez-vous capable d’être imprimeur ? répliqua Chatoff d’un ton maussade.

— Pendant que j’étais en Suisse, Pierre Stépanovitch vous a désigné à moi comme un homme connaissant le métier d’imprimeur, et en état de diriger un établissement typographique. Il m’avait même donné un mot pour vous, mais je ne sais pas ce que j’en ai fait.

Chatoff, je me le rappelle maintenant, changea de visage. Au bout de quelques secondes, il sortit brusquement de la chambre.

Lisa se sentit prise de colère.

— Est-ce qu’il en va toujours ainsi ? me demanda-t-elle. Je haussai les épaules ; tout à coup Chatoff rentra, et alla droit à la table, sur laquelle il déposa le paquet de journaux qu’il avait pris avec lui :

— Je ne serai pas votre collaborateur, je n’ai pas le temps…

— Pourquoi donc ? Pourquoi donc ? Vous avez l’air fâché ? fit Lisa d’un ton affligé et suppliant.

Le son de cette voix parut produire une certaine impression sur Chatoff ; pendant quelques instants, il regarda fixement la jeune fille, comme s’il eût voulu pénétrer jusqu’au fond de son âme.

— N’importe, murmura-t-il presque tout bas, — je ne veux pas…

Et il se retira cette fois pour tout de bon. Lisa resta positivement consternée ; je ne comprenais même pas qu’un incident semblable pût l’affecter à ce point.

— C’est un homme singulièrement étrange ! observa d’une voix forte Maurice Nikolaïévitch.

III[modifier]

Certes, oui, il était « étrange », mais dans tout cela il y avait bien du louche, bien des sous-entendus. Décidément, je ne croyais pas à la publication projetée ; ensuite la lettre du capitaine Lébiadkine, toute stupide qu’elle était, ne laissait pas de contenir une allusion trop claire à certaine dénonciation possible, appuyée sur des « documents » ; personne pourtant n’avait relevé ce passage, on avait parlé de toute autre chose. Enfin cette imprimerie et le brusque départ de Chatoff dès les premiers mots prononcés à ce sujet ? Toutes ces circonstances m’amenèrent à penser qu’avant mon arrivée il s’était passé là quelque chose dont on ne m’avait pas donné connaissance ; que, par conséquent, j’étais de trop et que toutes ces affaires ne me regardaient pas. D’ailleurs, il était temps de partir, pour une première visite j’étais resté assez longtemps. Je me mis donc en devoir de prendre congé.

Elisabeth Nikolaïevna semblait avoir oublié ma présence dans la chambre. Toujours debout à la même place, près de la table, elle réfléchissait profondément, et, la tête baissée, tenait ses yeux fixés sur un point du tapis.

— Ah ! vous vous en allez aussi, au revoir, fit-elle avec son affabilité accoutumée. — Remettez mes salutations à Stépan Trophimovitch, et engagez-le à venir me voir bientôt. Maurice Nikolaïévitch, Antoine Lavrentiévitch s’en va. Excusez maman, elle ne peut pas venir vous dire adieu…

Je sortis, et j’étais déjà en bas de l’escalier, quand un domestique me rejoignit sur le perron.

— Madame vous prie instamment de remonter…

— Madame, ou Élisabeth Nikolaïevna ?

— Élisabeth Nikolaïevna.

Je trouvai Lisa non plus dans la grande salle où nous étions tout à l’heure, mais dans une pièce voisine. La porte donnant accès à cette salle, où il n’y avait plus maintenant que Maurice Nikolaïévitch, était fermée hermétiquement.

Lisa me sourit, mais elle était pâle. Debout au milieu de la chambre, elle semblait hésitante, travaillée par une lutte intérieure ; tout à coup elle me prit par le bras, et, sans proférer un mot, m’emmena vivement près de la fenêtre.

— Je veux _la _voir sans délai, murmura-t-elle en fixant sur moi un regard ardent, impérieux, n’admettant pas l’ombre d’une réplique ; — je dois _la _voir de mes propres yeux, et je sollicite votre aide.

Elle était dans un état d’exaltation qui rend capable de tous les coups de tête.

— Qui désirez-vous voir, Élisabeth Nikolaïevna ? demandai-je effrayé.

— Cette demoiselle Lébiadkine, cette boiteuse… C’est vrai qu’elle est boiteuse ?

Je restai stupéfait.

— Je ne l’ai jamais vue, mais j’ai entendu dire qu’elle l’est, on me l’a encore dit hier, balbutiai-je rapidement et à voix basse.

— Il faut absolument que je la voie. Pourriez-vous me ménager une entrevue avec elle aujourd’hui même ?

Elle m’inspirait une profonde pitié.

— C’est impossible, et même je ne vois pas du tout comment je pourrais m’y prendre, répondis-je, — je passerai chez Chatoff…

— Si vous n’arrangez pas cela pour demain, j’irai moi-même chez elle, je m’y rendrai seule parce que Maurice Nikolaïévitch a refusé de m’accompagner. Je n’espère qu’en vous, je ne puis plus compter sur aucun autre ; j’ai parlé bêtement à Chatoff… Je suis sûre que vous êtes un très honnête homme, peut-être m’êtes-vous dévoué, tâchez d’arranger cela.

J’éprouvais le plus vif désir de lui venir en aide par tous les moyens en mon pouvoir.

— Voici ce que je ferai, dis-je après un instant de réflexion, — je vais aller là-bas, et aujourd’hui _pour sûr_, je la verrai ! Je ferai en sorte de la voir, je vous en donne ma parole d’honneur ; seulement permettez-moi de mettre Chatoff dans la confidence de votre dessein.

— Dites-lui que j’ai ce désir et que je ne puis plus attendre, mais que je ne l’ai pas trompé tout à l’heure. S’il est parti, c’est peut-être parce qu’il est très honnête et qu’il a cru que je voulais le prendre pour dupe. Je lui ai dit la vérité ; mon intention est, en effet, de publier un livre et de fonder une imprimerie.

— Il est honnête, fort honnête, confirmai-je avec chaleur.

— Du reste, si la chose n’est pas arrangée pour demain, j’irai moi-même, quoi qu’il advienne, dût toute la ville le savoir.

— Je ne pourrai pas être chez vous demain avant trois heures, observai-je.

— Eh bien, je vous attendrai à trois heures. Ainsi je ne m’étais pas trompée hier chez Stépan Trophimovitch en supposant que vous m’étiez quelque peu dévoué ? ajouta-t-elle avec un sourire, puis elle me serra la main, et courut retrouver Maurice Nikolaïévitch.

Je sortis fort préoccupé de ma promesse ; je ne comprenais rien à ce qui se passait. J’avais vu une femme au désespoir qui ne craignait pas de se compromettre en se confiant à un homme qu’elle connaissait à peine. Son sourire féminin dans un moment si difficile pour elle, et cette allusion aux sentiments qu’elle avait remarqués en moi la veille, avaient fait leur trouée dans mon cœur comme des coups de poignard, mais ce que j’éprouvais était de la pitié et rien de plus ! Les secrets d’Élisabeth Nikolaïevna avaient pris soudain à mes yeux un caractère sacré, et si, en ce moment, on avait entrepris de me les révéler, je crois que je me serais bouché les oreilles pour ne pas en savoir davantage. Je pressentais seulement quelque chose… Avec tout cela je n’avais pas la moindre idée de la manière dont j’arrangerais cette entrevue. Tout mon espoir était dans Chatoff, bien que je pusse prévoir qu’il ne me serait d’aucune utilité. Néanmoins je courus chez lui.

IV[modifier]

Je ne pus le trouver à son domicile que le soir vers huit heures. Chose qui m’étonna, il avait du monde : Alexis Nilitch et un autre monsieur que je connaissais un peu, un certain Chigaleff, frère de madame Virguinsky.

Ce Chigaleff était depuis deux mois l’hôte de notre ville ; je ne sais d’où il venait ; j’ai seulement entendu dire qu’il avait publié un article dans une revue progressiste de Pétersbourg. Virguinsky nous avait présentés l’un à l’autre par hasard, dans la rue. Je n’avais jamais vue de physionomie aussi sombre, aussi renfrognée, aussi maussade que celle de cet homme. Il avait l’air d’attendre la fin du monde pour demain à dix heures vingt-cinq. Dans la circonstance que je rappelle, nous nous parlâmes à peine et nous bornâmes à échanger une poignée de main avec la mine de deux conspirateurs. Chigaleff me frappa surtout par l’étrangeté de ses oreilles longues, larges, épaisses et très écartées de la tête. Ses mouvements étaient lents et disgracieux. Si Lipoutine rêvait pour un temps plus ou moins éloigné l’établissement d’un phalanstère dans notre province, celui-ci savait de science certaine le jour et l’heure où cet événement s’accomplirait. Il produisit sur moi une impression sinistre. Dans le cas présent, je fus d’autant plus étonné de le rencontrer chez Chatoff que ce dernier, en général, n’aimait pas les visites.

De l’escalier j’entendis le bruit de leur conversation ; ils parlaient tous trois à la fois, et probablement se disputaient ; mais à mon apparition ils se turent. Pendant la discussion ils s’étaient levés ; lorsque j’entrai, tous s’assirent brusquement, si bien que je dus m’asseoir aussi. Durant trois minutes régna un silence bête. Quoique Chigaleff m’eût reconnu, il fit semblant de ne m’avoir jamais vu, — non par hostilité à mon égard, mais c’était son genre. Alexis Nilitch et moi, nous nous saluâmes sans nous rien dire et sans nous tendre la main. Chigaleff, fronçant le sourcil, se mit à me regarder d’un œil sévère, naïvement convaincu que j’allais décamper aussitôt. Enfin Chatoff se souleva légèrement sur son siège, les visiteurs se levèrent alors et sortirent sans prendre congé. Toutefois, sur le seuil, Chigaleff dit à Chatoff qui le reconduisait :

— Rappelez-vous que vous avez des comptes à rendre.

— Je me moque de vos comptes et je n’en rendrai à aucun diable, répondit Chatoff, après quoi il ferma la porte au crochet.

— Bécasseaux ! fit-il en me regardant avec un sourire désagréable.

Son visage exprimait la colère, et je remarquai non sans étonnement qu’il prenait le premier la parole. Presque toujours, quand j’allais chez lui (ce qui, du reste, arrivait très rarement), il restait maussade dans un coin et répondait d’un ton fâché ; à la longue seulement il s’animait et trouvait du plaisir à causer. En revanche, au moment des adieux, sa mine redevenait invariablement grincheuse, et, en vous reconduisant, il avait l’air de mettre à la porte un ennemi personnel.

— J’ai bu du thé hier chez cet Alexis Nilitch, observai-je ; — il paraît avoir la toquade de l’athéisme.

— L’athéisme russe n’a jamais dépassé le calembour, grommela Chatoff en remplaçant par une bougie neuve le lumignon qui se trouvait dans le chandelier.

— Celui-là ne m’a pas fait l’effet d’un calembouriste, à peine sait-il parler le langage le plus simple.

— Ce sont des hommes de papier ; tout cela vient du servilisme de la pensée, reprit Chatoff qui s’était assis sur une chaise dans un coin et tenait ses mains appuyées sur ses genoux.

— Il y a là aussi de la haine, poursuivit-il après une minute de silence ; — ils seraient les premiers horriblement malheureux si, tout d’un coup, la Russie se transformait, même dans un sens conforme à leurs vues ; si, de façon ou d’autre, elle devenait extrêmement riche et heureuse. Ils n’auraient plus personne à haïr, plus rien à conspuer ! Il n’y a là qu’une haine bestiale, immense, pour la Russie, une haine qui s’est infiltrée dans l’organisme… Et c’est une sottise de chercher, sous le rire visible, des larmes invisibles au monde ! La phrase concernant ces prétendues larmes invisibles est la plus mensongère qui ait encore été dite chez nous ! vociféra-t-il avec une sorte de fureur.

— Allons, vous voilà parti ! fis-je en riant.

Chatoff sourit à son tour.

— C’est vrai, vous êtes un « libéral modéré ». Vous savez, j’ai peut-être eu tort de parler du « servilisme de la pensée », car vous allez sûrement me répondre : « Parle pour toi qui es né d’un laquais, moi je ne suis pas un domestique. »

— Je ne songeais pas du tout à vous répondre cela, comment pouvez-vous supposer une chose pareille ?

— Ne vous excusez pas, je n’ai pas peur de ce que vous pouvez dire. Autrefois je n’étais que le fils d’un laquais, à présent je suis devenu moi-même un laquais, tout comme vous. Le libéral russe est avant tout un laquais, il ne pense qu’à cirer les bottes de quelqu’un.

— Comment, les bottes ? Qu’est-ce que c’est que cette figure ?

— Il n’y a point là de figure. Vous riez, je le vois… Stépan Trophimovitch ne s’est pas trompé en me représentant comme un homme écrasé sous une pierre dont il s’efforce de secouer le poids ; la comparaison est très juste.

— Stépan Trophimovitch assure que l’Allemagne vous a rendu fou, dis-je en riant, — nous avons toujours emprunté quelque chose aux Allemands.

— Ils nous ont prêté vingt kopeks, et nous leur avons rendu cent roubles.

Nous nous tûmes pendant une minute.

— Lui, c’est en Amérique qu’il a gagné son mal.

— Qui ?

— Je parle de Kiriloff. Là-bas, pendant quatre mois, nous avons tous les deux couché par terre dans une cabane.

— Mais est-ce que vous êtes allé en Amérique ? demandai-je avec étonnement ; — vous n’en avez jamais rien dit.

— À quoi bon parler de cela ? Il y a deux ans, nous sommes partis à trois pour les États-Unis, à bord d’un steamer chargé d’émigrants ; nous avons sacrifié nos dernières ressources pour faire ce voyage : nous voulions mener la vie de l’ouvrier américain et connaître ainsi, par notre expérience _personnelle_, l’état de l’homme dans la condition sociale la plus pénible. Voilà quel était notre but.

Je me mis à rire.

— Vous n’aviez pas besoin de traverser la mer pour faire cette expérience, vous n’aviez qu’à aller dans n’importe quel endroit de notre province à l’époque des travaux champêtres.

— Arrivés en Amérique, nous louâmes nos services à un entrepreneur : nous étions là six Russes : des étudiants, et même des propriétaires et des officiers, tous se proposant le même but grandiose. Eh bien, nous travaillâmes comme des nègres, nous souffrîmes le martyre ; à la fin, Kiriloff et moi n’y pûmes tenir, nous étions rendus, à bout de forces, malades. En nous réglant, l’entrepreneur nous retint une partie de notre salaire ; il nous devait trente dollars, je n’en reçus que huit et Kiriloff quinze ; on nous avait aussi battus plus d’une fois. Après cela, nous restâmes quatre mois sans travail dans une méchante petite ville ; Kiriloff et moi, nous couchions côte à côte, par terre, lui pensant à une chose et moi à une autre.

— Se peut-il que votre patron vous ait battus, et cela en Amérique ? Vous avez dû joliment le rabrouer !

— Pas du tout. Loin de là, dès le début, nous avions posé en principe, Kiriloff et moi, que nous autres Russes, nous étions vis-à-vis des Américains comme de petits enfants, et qu’il fallait être né en Amérique ou du moins y avoir vécu de longues années pour se trouver au niveau de ce peuple. Que vous dirai-je ? quand, pour un objet d’un kopek, on nous demandait un dollar, nous payions non seulement avec plaisir, mais même avec enthousiasme. Nous admirions tout : le spiritisme, la loi de Lynch, les revolvers, les vagabonds. Une fois, pendant un voyage que nous faisions, un quidam introduisit sa main dans ma poche, prit mon peigne et commença à se peigner avec. Nous nous contentâmes, Kiriloff et moi, d’échanger un coup d’œil, et nous décidâmes que cette façon d’agir était la bonne…

— Il est étrange que, chez nous, non seulement on ait de pareilles idées, mais qu’on les mette à exécution, observai-je.

— Des hommes de papier, répéta Chatoff.

— Tout de même, s’embarquer comme émigrant, se rendre dans un pays qu’on ne connaît pas, à seule fin d’ »apprendre par une expérience personnelle », etc., — cela dénote une force d’âme peu commune… Et comment avez-vous quitté l’Amérique ?

— J’ai écrit à un homme en Europe, et il m’a envoyé cent roubles.

Jusqu’alors, Chatoff avait parlé en tenant ses yeux fixés à terre selon son habitude ; tout à coup il releva la tête :

— Voulez-vous savoir le nom de cet homme ?

— Qui est-ce ?

— Nicolas Stavroguine.

Il se leva brusquement, s’approcha de son bureau en bois de tilleul, et se mit à y chercher quelque chose. Le bruit s’était répandu chez nous que sa femme avait été pendant quelque temps, à Paris, la maîtresse de Nicolas Stavroguine ; il y avait deux ans de cela ; par conséquent, c’était à l’époque où Chatoff se trouvait en Amérique ; — il est vrai que, depuis longtemps, une séparation avait eu lieu à Genève entre les deux époux. « S’il en est ainsi, pensai-je, pourquoi donc a-t-il tant tenu à me dire le nom de son bienfaiteur ? »

Il se tourna soudain vers moi :

— Je ne lui ai pas encore remboursé cette somme, continua-t-il, puis, me regardant fixement, il se rassit à sa première place, dans le coin, et me de manda d’une voix saccadée qui jurait singulièrement avec le ton de la conversation précédente :

— Vous êtes sans doute venu pour quelque chose ; qu’est-ce qu’il vous faut ?

Je racontai tout de point en point, j’ajoutai que, tout en comprenant maintenant combien je m’étais imprudemment avancé, je n’en éprouvais que plus d’embarras : je sentais que l’entrevue souhaitée par Élisabeth Nikolaïevna était fort importante pour elle, j’avais le plus vif désir de lui venir en aide, malheureusement je ne savais comment faire pour tenir ma promesse. Ensuite j’affirmai solennellement à Chatoff qu’Élisabeth Nikolaïevna n’avait jamais songé à le tromper, qu’il y avait eu là un malentendu, et que son brusque départ avait causé un grand chagrin à la jeune fille.

Il m’écouta très attentivement jusqu’au bout.

— Peut-être qu’en effet, selon mon habitude, j’ai fait une bêtise tantôt… Eh bien, si elle n’a pas compris pourquoi je suis parti ainsi, tant mieux pour elle.

Il se leva, alla ouvrir la porte, et se mit aux écoutes sur le carré.

— Vous désirez vous-même voir cette personne ?

— Il le faut, mais comment faire ? répondis-je.

— Il n’y a qu’à aller la trouver pendant qu’elle est seule. Lorsqu’il reviendra, il la battra s’il apprend que nous sommes venus. Je vais souvent la voir en cachette. Tantôt j’ai dû employer la force pour l’empêcher de la battre.

— Bah ! Vraiment ?

— Oui, pendant qu’il la rossait, je l’ai empoigné par les cheveux ; alors, il a voulu me battre à mon tour, mais je lui ai fait peur, et cela a fini ainsi. Quand il reviendra ivre, je crains qu’il ne se venge sur elle, s’il se rappelle la scène que nous avons eue ensemble.

Nous descendîmes au rez-de-chaussée.

V[modifier]

La porte des Lébiadkine n’était pas fermée à clef, nous n’eûmes donc pas de peine à entrer. Tout leur logement consistait en deux vilaines petites chambres, dont les murs enfumés étaient garnis d’une tapisserie sale et délabrée. Ces deux pièces avaient jadis fait partie de la gargote de Philippoff, avant que celui-ci eût transféré son établissement dans une maison neuve ; sauf un vieux fauteuil auquel manquait un bras, le mobilier se composait de bancs grossiers et de tables en bois blanc. Dans un coin de la seconde chambre se trouvait un lit couvert d’une courte-pointe d’indienne ; c’était là que couchait mademoiselle Lébiadkine ; quant au capitaine, qui chaque nuit rentrait ivre, il cuvait son vin sur le plancher. Partout régnaient le désordre et la malpropreté ; une grande loque toute mouillée traînait au milieu de la pièce, à côté d’une vieille savate. Il était évident que personne, là, ne s’occupait de rien ; on n’allumait pas les poêles, on ne faisait pas la cuisine. Les Lébiadkine, à ce que m’apprit Chatoff, ne possédaient même pas de samovar. Quand le capitaine était arrivé avec sa sœur, il tirait le diable par la queue, et, comme l’avait dit Lipoutine, il avait commencé par aller mendier dans les maisons ; depuis qu’il avait le gousset garni, il s’adonnait à la boisson, et l’ivrognerie lui faisait négliger complètement le soin de son intérieur.

Mademoiselle Lébiadkine, que je désirais tant voir, était tranquillement assise sur un banc dans un coin de la chambre, devant une table de cuisine. Lorsque nous ouvrîmes la porte, elle ne proféra pas un mot et ne bougea même pas de sa place. Chatoff me dit que l’appartement n’était jamais fermé, et qu’une fois elle avait passé toute la nuit dans le vestibule avec la porte grande ouverte. À la faible clarté d’une mince bougie fichée dans un chandelier de fer, j’aperçus une femme qui pouvait avoir une trentaine d’années, et qui était d’une maigreur maladive. Elle portait une vieille robe d’indienne de couleur sombre ; son long cou était entièrement à découvert ; ses rares cheveux, d’une nuance foncée, étaient réunis sur sa nuque en un chignon gros comme le poing d’un enfant de deux ans. Elle nous regarda d’un air assez gai ; outre le chandelier, il y avait devant elle sur la table une petite glace entourée d’un cadre de bois, un vieux jeu de cartes, un recueil de chansons et un petit pain blanc déjà un peu entamé. On voyait que mademoiselle Lébiadkine se mettait du fard et se colorait les lèvres. Elle se teignait aussi les sourcils, qu’elle avait d’ailleurs longs, fins et noirs. Nonobstant son maquillage, trois longues rides apparaissaient assez nettement sur son front étroit et élevé. Je savais déjà qu’elle était boiteuse, autrement je ne me serais pas douté de son infirmité, car elle ne se leva ni ne marcha en notre présence. Jadis, dans la première jeunesse, ce visage émacié n’avait peut-être pas été laid ; les yeux gris, doux et tranquilles, étaient restés remarquables ; leur regard paisible, presque joyeux, avait quelque chose de rêveur et de sincère. Cette joie calme, qui se manifestait aussi dans le sourire de la pauvre femme, m’étonna après tout ce que j’avais entendu dire des mauvais traitements auxquels elle était en butte de la part de son frère. Loin d’éprouver la sensation de dégoût et même de crainte qui s’éveille d’ordinaire à la vue de ces malheureuses créatures frappées par la colère de Dieu, dans le premier moment je considérai mademoiselle Lébiadkine avec une sorte de plaisir, et, ensuite, l’impression qu’elle produisit sur moi fut de la pitié, mais nullement du dégoût.

— Elle passe ainsi les journées entières, toute seule, sans bouger : elle se tire les cartes ou se regarde dans la glace, dit Chatoff en me la montrant du seuil, — il ne la nourrit même pas. La vieille du pavillon lui apporte de temps en temps quelque chose pour l’amour du Christ. Comment la laisse-t-on ainsi seule avec une bougie ?

J’étais étonné d’entendre Chatoff prononcer ces mots à haute voix comme si elle n’avait pas été dans la chambre.

— Bonjour, Chatouchka ! dit d’un ton affable mademoiselle Lébiadkine.

— Je t’amène un visiteur, Marie Timoféievna, répondit Chatoff.

— Eh bien, on lui fera honneur. Je ne sais qui tu m’amènes, je ne me rappelle pas l’avoir jamais vu, reprit-elle en me regardant attentivement à la lueur de la bougie ; puis elle se remit à causer avec Chatoff, et pendant toute la durée de la conversation elle ne fit pas plus d’attention à moi que si je ne m’étais pas trouvé à côté d’elle.

— Cela t’ennuyait, n’est-ce pas ? de te promener tout seul dans ta chambrette ? demanda-t-elle avec un rire qui découvrit deux rangées de dents admirables.

— Oui, c’est pourquoi je suis venu te voir.

Chatoff approcha un escabeau de la table, s’assit et m’invita à en faire autant.

— J’aime toujours à causer, seulement je te trouve drôle, Chatouchka, tu es comme un moine. Quand t’es-tu peigné ? Donne-moi encore ta tête, dit-elle en tirant un peigne de sa poche, — je suis sûre que tu n’as pas touché à ta chevelure depuis que je t’ai peigné ?

— Mais je n’ai pas de peigne, répondit en riant Chatoff.

— Vraiment ? Eh bien, je t’en donnerai un, pas celui-ci, un autre ; seulement n’oublie pas de t’en servir.

Elle commença à le peigner de l’air le plus sérieux, lui fit même une raie sur le côté, puis, après s’être un peu rejetée en arrière pour contempler son ouvrage et s’assurer qu’il ne laissait rien à désirer, elle remit son peigne dans sa poche.

— Sais-tu une chose, Chatouchka ? dit-elle en hochant la tête, — tu es un homme de sens, et pourtant tu t ’ennuies. Vous m’étonnez tous quand je vous regarde. Je ne comprends pas que des gens s’ennuient. Moi, je m’amuse.

— Tu t’amuses avec ton frère ?

— Tu parles de Lébiadkine ? C’est mon laquais. Il m’est absolument égal qu’il soit ici ou qu’il n’y soit pas. Je lui crie : Lébiadkine, apporte-moi de l’eau ; Lébiadkine, donne-moi mes souliers, il court me les chercher ; quelquefois il se trompe, et je me moque de lui.

— C’est la vérité, me fit observer Chatoff parlant cette fois encore à haute voix sans s’inquiéter aucunement de la présence de Marie Timoféievna ; — elle le traite tout à fait comme un laquais ; je l’ai moi-même entendue crier : « Lébiadkine, apporte-moi de l’eau », et elle riait en lui donnant cet ordre ; seulement, au lieu d’obéir, il la bat, mais elle n’a pas du tout peur de lui. Elle est sujette à des attaques nerveuses qui se renouvellent presque chaque jour et lui enlèvent la mémoire ; à la suite de ces accès, elle oublie tout ce qui vient de se passer et perd toute notion du temps. Vous croyez qu’elle se rappelle comment nous sommes entrés ? c’est possible, mais à coup sûr elle a déjà tout arrangé à sa façon et nous prend maintenant Dieu sait pour qui, bien qu’elle n’oublie pas que je suis Chatouchka. Cela ne fait rien que je parle tout haut ; elle cesse au bout d’un instant d’écouter ceux qui causent avec elle, et se met à rêver à part soi. En ce moment, son esprit bat la campagne. Elle est extraordinairement distraite. Durant huit heures consécutives, durant une journée entière, elle reste assise à la même place. Vous voyez ce pain sur la table : elle n’en a peut-être mangé qu’une bouchée, depuis ce matin, et elle l’achèvera demain. Tenez, à présent elle se tire les cartes…

— Oui, Chatouchka, je me tire les cartes, mais cela ne sert à rien, dit brusquement Marie Timoféievna qui avait entendu la dernière parole de Chatoff, et elle tendit sa main gauche vers le pain, sans, du reste, le regarder (son attention avait sans doute été attirée aussi par la phrase où il en était question). À la fin, elle prit le pain, mais, entraînée par le plaisir de causer, elle le remit inconsciemment sur la table après l’avoir gardé pendant quelques temps dans sa main gauche sans y mordre une seule fois.

— Ce sont toujours les mêmes réponses : un voyage, un méchant homme, la perfidie de quelqu’un, un lit de mort, une lettre qui arrivera de quelque part, une nouvelle inattendue, — je considère tout cela comme des mensonges, et toi, Chatouchka, qu’en penses- tu ? Si les hommes mentent, pourquoi les cartes ne mentiraient- elles pas ? ajouta-t-elle en brouillant tout à coup le jeu ? — C’est ce que j’ai dit un jour à la Mère Prascovie, une femme respectable, qui venait sans cesse me trouver dans ma cellule, à l’insu de la Mère supérieure, pour me prier de lui tirer les cartes. Et elle ne venait pas seule. Toutes ces religieuses étaient là, poussant des exclamations, hochant la tête, faisant des commentaires. « Voyons, Mère Prascovie, dis-je en riant, comment recevriez-vous une lettre, quand il ne vous en ait pas venu depuis douze ans ? » Elle avait une fille mariée à quelqu’un qui l’avait emmenée en Turquie, et, depuis douze ans, elle était sans nouvelles d’elle. Le lendemain soir, je pris le thé chez la Mère supérieure (elle appartient à une famille princière). Il y avait là deux personnes étrangères : une dame très rêveuse et un moine du mont Athos, homme assez drôle à mon avis. Eh bien, Chatouchka, dans la matinée, ce même moine avait apporté de Turquie à la Mère Prascovie une lettre de sa fille ! Pendant que nous buvions du thé, le religieux du mont Athos dit à la Mère supérieure : « Révérende Mère igoumène, il faut que votre couvent soit particulièrement béni de Dieu, pour posséder un trésor aussi précieux. » — « Quel trésor ? » demanda la supérieure. — « Mais la bienheureuse Mère Élisabeth. » Cette bienheureuse Élisabeth occupe une niche longue d’une sagène et haute de deux archines, pratiquée dans le mur d’enceinte du couvent ; elle est là depuis dix-sept ans derrière un grillage ; hiver et été elle ne porte qu’une chemise de chanvre dont elle se fait un cilice en fourrant des fétus de paille dans la toile ; elle ne dit rien, ne se peigne pas, ne se lave pas depuis dix-sept ans. En hiver, on lui passe une peau de mouton par l’ouverture de sa niche, c’est aussi comme cela qu’on lui donne chaque jour une pinte d’eau et une croûte de pain. Les pèlerins la contemplent avec vénération, et, après l’avoir vue, font une offrande au monastère. « Un fameux trésor ! répond avec colère la supérieure qui ne pouvait souffrir Élisabeth, elle ne reste là que par entêtement ; c’est une hypocrite. » Ces mots me déplurent, car moi-même je voulais alors adopter le genre de vie des recluses. « Selon moi, dis-je, Dieu et la nature, c’est tout un. » — « En voilà une, celle-là ! » s’écrièrent-ils tous d’une commune voix. La supérieure se mit à rire, puis elle parla tout bas à la dame, m’appela auprès d’elle et me fit des caresses ; la dame me donna un petit nœud de ruban rose, veux-tu que je te le montre ? Quant au moine, il commença aussitôt à me faire un sermon, me parla fort doucement, fort gentiment, et, sans doute, avec beaucoup d’esprit ; je l’écoutai sans rien dire. « As-tu compris ? » me demanda-t-il. — « Non, répondis-je, je n’ai rien compris, laissez-moi en repos. » Depuis ce moment, Chatouchka, on me laissa parfaitement tranquille. Et, un jour, une de nos religieuses, qui était en pénitence dans le couvent parce qu’elle faisait des prophéties, me dit tout bas au sortir de l’église : « La Mère de Dieu, qu’est-ce que c’est, à ton avis ? » — « La grande mère, répondis-je, c’est l’espérance du genre humain. » — « Oui, reprit- elle, la Mère de Dieu, la grande Mère, c’est la terre, et il y a dans cette pensée une grande joie pour l’homme. Tout chagrin terrestre, toute larme terrestre est une jouissance pour nous. Quand tu abreuveras la terre de tes larmes, quand tu lui en feras présent, la tristesse s’évanouira aussitôt, et tu seras toute consolée : c’est une prophétie. » Ces paroles firent une profonde impression sur moi. Depuis, quand, en priant, je me prosterne contre le sol, je ne manque jamais de baiser la terre chaque fois, je la baise en pleurant. Et, vois-tu, Chatouchka, il n’y a rien de pénible dans ces larmes ; quoiqu’on n’ait aucun chagrin, on pleure tout de même, mais c’est de joie. Un jour, je vais sur les bords du lac : notre monastère est situé d’un côté, de l’autre s’élève une montagne escarpée qu’on appelle le mont Aigu. Je gravis cette montagne, je tourne mon visage vers l’orient, je me prosterne contre le sol et je pleure, je pleure je ne sais combien de temps. Ensuite je me relève, je rebrousse chemin, et le soleil se couche, si grand, si splendide, — aimes-tu à regarder le soleil, Chatouchka ? C’est beau, mais c’est triste. Je me retourne de nouveau vers l’orient, et l’ombre de notre montagne court comme un flèche au loin sur le lac, elle est étroite et longue, longue de plus d’une verste, elle s’étend jusqu’à l’île même qui est dans le lac, là elle se coupe en deux parties égales. Le soleil a complètement disparu, tout est soudain plongé dans l’obscurité. Alors je commence à m’inquiéter, la mémoire me revient brusquement, j’ai peur des ténèbres, Chatouchka. Quand il fait noir, je pleure toujours davantage mon petit enfant…

— Est-ce que tu as eu un enfant ? dit Chatoff en me poussant du coude ; il n’avait cessé de prêter la plus grande attention aux paroles de Marie Timoféievna.

— Comment donc ! Un joli baby rose avec de si petits ongles… tout mon chagrin est de ne pouvoir me rappeler si c’était un garçon ou une fille. Après sa naissance, je l’ai enveloppé dans de la batiste et de la dentelle, j’ai noué de petits rubans roses tout autour, je l’ai couvert de fleurs, je l’ai bien pomponné ; puis j’ai dit une prière au-dessus de lui et je l’ai emporté non baptisé à travers une forêt. J’ai peur dans les bois, et ce qui m’épouvante le plus, ce qui me fait surtout pleurer, c’est que j’ai eu un enfant sans connaître d’homme.

— Mais peut-être que tu as été mariée ? hasarda Chatoff.

— Tu m’amuses, Chatouchka, avec ta supposition. Peut-être bien qu’en effet j’ai eu un mari, mais qu’importe, si c’est exactement comme si je n’en avais pas eu ? Tiens, voilà une énigme qui n’est pas difficile, devine-là ! répondit-elle en riant.

— Où donc as-tu porté ton enfant ?

— Je suis allée le jeter dans un étang, soupira-t-elle.

Chatoff me donna encore un coup de coude.

— Mais si, par hasard, tu n’avais jamais eu d’enfant, si tout cela n’était que l’effet du délire ? Hein ?

En entendant émettre cette conjecture, mademoiselle Lébiadkine ne témoigna aucun étonnement.

— Tu me poses une question difficile, Chatouchka, reprit-elle d’un air pensif ; — je ne te dirai rien à ce sujet, peut-être bien n’ai-je pas eu d’enfant ; à mon avis, cela n’intéresse que ta curiosité, pour moi peu importe, je ne cesserai pas de le pleurer : ne l’ai-je pas vu en songe ? Et de grosses larmes se montrèrent dans ses yeux. — Chatouchka, Chatouchka, est-ce vrai que ta femme t’a abandonné ? continua-t-elle en lui mettant brusquement ses deux mains sur les épaules et en le considérant avec une expression de pitié. Ne te fâche pas, j’ai aussi mes peines. Sais-tu, Chatouchka ? j’ai fait un rêve : il revient vers moi, il m’appelle de la voix et du geste : « Ma petite chatte, dit-il, viens près de moi ! » J’ai été on ne peut plus contente en l’entendant me nommer sa « petite chatte » : il m’aime, je crois.

— Peut-être qu’il viendra aussi en réalité, murmura à demi-voix Chatoff.

— Non, Chatouchka, cela peut arriver en songe, mais pas en réalité. Tu connais la chanson :

_Je n’ai pas besoin d’un palais,_ _Je resterai dans cette humble retraite,_ _Où je ne cesserai jamais_ _D’appeler les faveurs du Très-Haut sur ta tête._

— Oh ! Chatouchka, Chatouchka, mon cher, pourquoi ne me demandes- tu jamais rien ?

— Parce que tu ne répondrais pas, voilà pourquoi je m’abstiens de t’interroger.

— Je ne parlerai pas, je ne parlerai pas, me mit-on le couteau sur la gorge, je ne dirai rien, reprit vivement Marie Timoféievna. — On peut me brûler vive, on peut me faire souffrir tous les tourments, je me tairai, les gens ne sauront rien !

— Tu vois bien ; à chacun ses affaires, observa Chatoff d’un ton plus bas encore.

— Pourtant, si tu me le demandais, peut-être que je parlerais, oui, peut-être ! répéta-t-elle avec exaltation. — Pourquoi ne m’interroges-tu pas ? Questionne-moi, questionne-moi gentiment, Chatouchka, peut-être que je te répondrai ; supplie-moi, Chatouchka, afin que je consente… Chatouchka, Chatouchka !

Peine perdue, Chatouchka resta muet. Pendant une minute le silence régna dans la chambre. Des larmes coulaient sur les joues fardées de Marie Timoféievna ; elle avait oublié ses mains sur les épaules de Chatoff, mais elle ne le regardait plus.

Il se leva brusquement.

— Eh ! qu’ai-je besoin de savoir tes affaires ? Levez-vous donc ! ajouta-t-il en s’adressant à moi, puis il tira violemment l’escabeau sur lequel j’étais assis et alla le reporter à son ancienne place.

— Quand il reviendra, il ne faut pas qu’il se doute de notre visite ; maintenant il est temps de partir.

— Ah ! tu parles encore de mon laquais ! fit avec un rire subit mademoiselle Lébiadkine, — tu as peur ! Eh bien, adieu, bons visiteurs ; mais écoute une minute ce que je vais te dire. Tantôt ce Nilitch est arrivé ici avec Philippoff, le propriétaire, qui a une barbe rousse ; mon laquais était en train de me maltraiter. Le propriétaire l’a saisi par les cheveux et l’a traîné ainsi à travers la chambre. Le pauvre homme criait : « Ce n’est pas ma faute, je souffre pour la faute d’un autre ! » Tu ne saurais croire combien nous avons tous ri !…

— Eh ! Timoféievna, ce n’est pas un homme à barbe rousse, c’est moi qui tantôt ai pris ton frère par les cheveux pour l’empêcher de te battre ; quant au propriétaire, il est venu faire une scène chez vous avant-hier, tu as confondu.

— Attends un peu, en effet, j’ai confondu, c’est peut-être bien toi. Allons, à quoi bon discuter sur des vétilles ? que ce soit celui-ci ou celui-là qui l’ait tiré par les cheveux, pour lui n’est-ce pas la même chose ? dit-elle en riant.

— Partons, dit Chatoff qui me saisit soudain le bras, — la grand’porte vient de s’ouvrir ; s’il nous trouve ici, il la rossera.

Nous n’avions pas encore eu le temps de monter l’escalier que, sous la porte cochère, se fit entendre un cri d’ivrogne, suivi de mille imprécations. Chatoff me poussa dans son logement, dont il ferma la porte.

— Il faut que vous restiez ici une minute, si vous ne voulez pas qu’il y ait une histoire. Il crie comme un cochon de lait, sans doute il aura encore bronché sur le seuil ; chaque fois il pique un plat ventre.

Pourtant les choses ne se passèrent pas sans « histoire ».

VI[modifier]

Debout près de sa porte fermée, Chatoff prêtait l’oreille ; tout à coup il fit un saut en arrière.

— Il vient ici, je m’en doutais ! murmura-t-il avec rage, — à présent nous n’en serons pas débarrassé avant minuit.

Bientôt retentirent plusieurs coups de poing assénés contre la porte.

— Chatoff, Chatoff, ouvre ! commença à crier le capitaine, — Chatoff, mon ami !…

_Je suis venu te saluer,_ _Te r-raconter que le soleil est levé,_ _Que sous sa br-r-rûlante lumière_ _Le… bois… commence à tr-r-rssaillir ; _ _Te raconter que je me suis éveillé, le diable t’emporte ! _ _Que je me suis éveillé sous la feuillée…_

— Chatoff, comprends-tu qu’il fait bon vivre en ce bas monde ?

Ne répondez pas, me dit tout bas Chatoff.

— Ouvre donc ! comprends-tu qu’il y a quelque chose au-dessus d’une rixe… parmi les humains ? il y a les moments d’un noble personnage… Chatoff, je suis bon, je te pardonne… Chatoff, au diable les proclamations, hein ?

Silence.

— Comprends-tu, âne, que je suis amoureux ? J’ai acheté un frac, regarde un peu ce frac de l’amour, il a coûté quinze roubles ; l’amour d’un capitaine doit se plier aux convenances mondaines… Ouvre ! beugla tout à coup Lébiadkine, et de nouveau il cogna furieusement à la porte.

— Va-t’en au diable ! cria brusquement Chatoff.

— Esclave ! serf ! Ta sœur aussi est une esclave et une serve… une voleuse !

— Et toi, tu as vendu ta soeur.

— Tu mens ! Je subis une accusation calomnieuse quand je puis d’un seul mot… comprends-tu qui elle est ?

— Qui est-elle ? demanda Chatoff, et, curieux, il s’approcha de la porte.

— Le comprends-tu ?

— Je le comprendrai quand tu me l’auras dit.

— J’oserai le dire ! J’ose toujours tout dire en public !…

— C’est bien au plus si tu l’oseras, reprit Chatoff, qui espérait le faire parler en irritant son amour-propre, et il me fit signe d’écouter.

— Je n’oserai pas ?

— Je ne le crois pas.

— Je n’oserai pas ?

— Eh bien, parle, si tu ne crains pas les verges d’un barine… Tu es un poltron, tout capitaine que tu es !

— Je… je… elle… elle est… balbutia Lébiadkine d’une voix agitée et tremblante.

— Allons ? dit Chatoff tendant l’oreille.

Il y eut au moins une demi-minute de silence.

— Gr-r-redin ! vociféra enfin le capitaine derrière la porte, puis nous l’entendîmes descendre l’escalier ; il soufflait comme un samovar et trébuchait contre chaque marche.

— Non, c’est un malin, même en état d’ivresse il sait se taire, observa Chatoff en s’éloignant de la porte.

— Qu’est-ce qu’il y a donc ? demandai-je.

Chatoff fit un geste d’impatience ; il ouvrit la porte, se mit à écouter sur le palier et descendit même quelques marches tout doucement ; après avoir longtemps prêté l’oreille, il finit par rentrer.

— On n’entend rien, il a laissé sa sœur tranquille ; à peine arrivé chez lui, il sera sans doute tombé comme une masse sur le plancher, et, maintenant, il dort. Vous pouvez vous en aller.

— Écoutez, Chatoff, que dois-je à présent conclure de tout cela ?

— Eh ! concluez ce que vous voudrez ! me répondit-il d’une voix qui exprimait la lassitude et l’ennui, ensuite il s’assit devant son bureau.

Je me retirai. Dans mon esprit se fortifiait de plus en plus une idée invraisemblable. Je songeais avec inquiétude à la journée du lendemain…

VII[modifier]

Cette journée du lendemain, — c’est-à-dire ce même dimanche où le sort de Stépan Trophimovitch devait être irrévocablement décidé, - — est une des plus importantes que j’aie à mentionner dans ma chronique. Ce fut une journée pleine d’imprévu, qui dissipa les ténèbres sur plusieurs points et les épaissit sur d’autres, qui dénoua certaines complications et en fit naître de nouvelles. Dans la matinée, le lecteur le sait déjà, j’étais tenu d’accompagner mon ami chez Barbara Pétrovna, qui, elle-même, avait exigé ma présence, et, à trois heures de l’après-midi, je devais être chez Élisabeth Nikolaïevna pour lui raconter — je ne savais quoi, e t l’aider — je ne savais comment. Toutes ces questions furent tranchées comme personne ne se serait attendu à ce qu’elles le fussent. En un mot, le hasard amena, durant cette journée, les rencontres et les événements les plus étranges.

Pour commencer, lorsque nous arrivâmes, Stépan Trophimovitch et moi, chez Barbara Pétrovna à midi précis, heure qu’elle nous avait fixée, nous ne la trouvâmes pas ; elle n’était pas encore revenue de la messe. Mon pauvre ami était dans un tel état d’esprit que cette circonstance l’atterra ; presque défaillant, il se laissa tomber sur un fauteuil du salon. Je l’engageai à boire un verre d’eau ; mais, nonobstant sa pâleur et le tremblement de ses mains, il refusa avec dignité. Je ferai remarquer en passant que son costume se distinguait cette fois par une élégance extraordinaire : sa chemise de batiste brodée était presque une chemise de bal ; il avait une cravate blanche, un chapeau neuf qu’il tenait à la main, des gants jaune paille, et il s’était tant soit peu parfumé. À peine fûmes-nous assis que parut Chatoff, introduit par le valet de chambre ; il était clair que lui aussi avait reçu de Barbara Pétrovna une invitation en règle. Stépan Trophimovitch se leva à demi pour lui tendre la main, mais Chatoff, après nous avoir examinés attentivement tous les deux, alla s’asseoir dans un coin, sans même nous faire un signe de tête. Stépan Trophimovitch me regarda de nouveau d’un air inquiet.

Plusieurs minutes s’écoulèrent ainsi dans un profond silence. Stépan Trophimovitch se mit soudain à murmurer quelques mots à mon oreille, mais il parlait si bas et si vite que je ne pouvais rien comprendre à ses paroles ; du reste, son agitation ne lui permit pas de continuer. Le valet de chambre entra encore une fois sous couleur d’arranger quelque chose sur la table, mais en réalité, je crois, pour jeter un coup d’œil sur nous. Brusquement Chatoff l’interpella d’une voix forte :

— Alexis Égoritch, savez-vous si Daria Pavlona est allée avec elle ?

— Barbara Pétrovna est allée seule à la cathédrale, Daria Pavlona est restée dans sa chambre, elle ne se porte pas très-bien, répondit Alexis Égoritch avec la gravité compassée d’un domestique bien stylé.

Mon pauvre ami me lança encore un regard anxieux, cela finit par m’ennuyer à un tel point que je me tournai d’un autre côté. Soudain retentit le bruit d’une voiture s’approchant du perron, et un certain mouvement dans la maison nous avertit que la générale était de retour. Nous nous levâmes tous précipitamment, mais une nouvelle surprise nous était réservée : les pas nombreux que nous entendîmes prouvaient que Barbara Pétrovna n’était pas rentrée seule, et cela était déjà assez étrange, attendu qu’elle-même nous avait indiqué cette heure-là. Enfin nous perçûmes le bruit d’une marche extrêmement rapide, d’une sorte de course qui n’était nullement dans les habitudes de Barbara Pétrovna. Et tout à coup celle-ci, essoufflée, en proie à une agitation extraordinaire, fit irruption dans la chambre. Quelques instants après entra beaucoup plus tranquillement Élisabeth Nikolaïevna, tenant par la main — Marie Timoféievna Lébiadkine ! Si j’avais vu la chose en rêve, je n’y aurais pas cru.

Pour expliquer un fait si bizarre, il faut que je raconte une aventure singulière survenue une heure auparavant à Barbara Pétrovna, pendant qu’elle était à la cathédrale.

Je dois d’abord noter que presque toute la ville était à la messe ; quand je dis toute la ville, j’entends, comme bien on pense, les couches supérieures de notre société. On savait que la gouvernante s’y montrerait pour la première fois depuis son arrivée chez nous. Soit dit en passant, le bruit courait déjà qu’elle était libre penseuse et imbue des « nouveaux principes ». Nos dames n’ignoraient pas non plus que Julie Mikhaïlovna serait vêtue avec un luxe et une élégance extraordinaires ; aussi elles-mêmes faisaient-elles assaut de toilettes luxueuses et élégantes. Seule, Barbara Pétrovna était mise simplement, comme de coutume ; depuis quatre ans, elle s’habillait toujours en noir. Arrivée à la cathédrale, elle alla occuper sa place habituelle au premier rang à gauche, et un laquais en livrée déposa devant elle un coussin en velours pour les génuflexions. Bref, tout se passa comme à l’ordinaire. Mais on remarqua aussi que, cette fois, elle pria pendant tout l’office avec une ferveur inaccoutumée ; plus tard, quand on se rappela tout, on prétendit même avoir vu des larmes dans ses yeux. À l’issus de la cérémonie, notre archiprêtre, le père Paul, monta en chaire. Ses sermons étaient très-goûtés chez nous, et on l’engageait souvent à les faire imprimer, mais il ne pouvait s’y résoudre. Dans la circonstance présente, il parla fort longuement.

Pendant qu’il prêchait, une dame arriva à la cathédrale dans une légère voiture de louage, un de ces drochkis du temps passé où les dames ne pouvaient s’asseoir que de côté en se tenant à la ceinture du cocher, ce qui, du reste, ne les empêchait pas d’être secouées comme l’herbe au souffle du vent. Ces véhicules incommodes se rencontrent encore aujourd’hui dans notre ville. Le drochki s’arrêta au coin de la cathédrale, car devant la porte stationnaient une foule d’équipages et même des gendarmes. La dame descendit et offrit quatre kopecks au cocher.

— Eh bien ! tu trouves que ce n’est pas assez, Vanka ? s’écria-t-elle en voyant qu’il faisait la grimace, et elle ajouta d’une voix plaintive : — C’est tout ce que j’ai.

— Allons, que Dieu t’assiste ! je t’ai chargée sans convenir du prix, répondit avec un geste de résignation Vanka dont le regard semblait dire : « Toi, ce serait péché de te faire de la peine. » Ensuite il serra dans son sein sa bourse de cuir, fouetta son cheval et s’éloigna poursuivi par les lazzi des autres cochers. Les railleries et les marques d’étonnement accompagnèrent aussi la dame pendant tout le temps qu’elle mit à se frayer un passage à travers les équipages et les valets qui encombraient les abords de la cathédrale. Le fait est qu’il y avait quelque chose d’étrange dans l’apparition soudaine d’une semblable personne au milieu de la foule. D’une maigreur maladive, elle boitait un peu et avait le visage excessivement fardé de rouge et de blanc. Quoique le temps fût froid et venteux, elle allait le col nu, la tête nue, sans mouchoir, sans bournous, n’ayant pour tout vêtement qu’une vielle robe de couleur sombre. Dans son chignon était piquée une de ces roses artificielles dont on couronne les chérubins le dimanche des Rameaux. Justement la veille, lors de ma visite chez Marie Timoféievna, j’avais remarqué dans un coin, au-dessous des icônes, un de ces chérubins dont le chef était ainsi orné de roses en papier. Pour comble, bien que la dame baissât modestement les yeux, elle ne laissait pas d’avoir sur les lèvres un gai et malicieux sourire. Si elle avait encore tardé un instant à pénétrer dans la cathédrale, on lui en aurait peut-être interdit l’entrée ; elle réussit néanmoins à s’y glisser, et, une fois dans le temple, continua sa marche à travers la foule des fidèles qui remplissaient le saint lieu.

Le prédicateur était au milieu de son sermon, et tout le monde l’écoutait avec l’attention la plus recueillie ; cependant quelques regards curieux se portèrent furtivement vers la nouvelle venue. Elle se prosterna jusqu’à terre, inclina son visage fardé sur le pavement de la cathédrale et resta longtemps dans cette position ; on aurait dit qu’elle pleurait. Ensuite elle se releva et ne tarda pas à recouvrer sa bonne humeur. Gaiement, avec tous les signes d’une extrême satisfaction, elle commença à promener ses yeux autour d’elle, contemplant les murs de l’église, examinant les figures des assistants, parfois même se haussant sur la pointe des pieds pour mieux voir certaines dames ; à deux reprises elle eut un petit rire étrange. Le sermon fini, la croix fut offerte à la vénération des fidèles. La gouvernante s’approcha la première pour la baiser, mais elle n’avait pas fait deux pas qu’elle s’arrêta avec l’intention évidente de laisser passer Barbara Pétrovna, qui, de son côté, s’avançait bravement sans paraître remarquer qu’il y avait quelqu’un devant elle. Sans doute l’excessive politesse de Julie Mikhaïlovna cachait une arrière-pensée maligne ; personne ne s’y trompa, la générale Stavroguine pas plus que les autres ; néanmoins son assurance ne se démentit point : imperturbable, elle s’approcha de la croix, et, après l’avoir baisée, se dirigea vers la sortie. Son laquais en livrée la précédait pour lui ouvrir un chemin, ce qui, du reste, était inutile, car tous s’écartaient respectueusement devant elle. Mais, arrivée sur le parvis, Barbara Pétrovna dut s’arrêter un instant en face d’un épais rassemblement qui lui barrait le passage. Soudain une créature d’un aspect bizarre, une femme portant sur la tête une rose artificielle, fendit la foule et vint s’agenouiller devant la générale. Celle- ci, qui ne perdait pas facilement sa présence d’esprit, surtout en public, la regarda d’un air sévère et imposant.

Il faut noter que, tout en étant devenue dans ces dernières années fort économe et même avare, Barbara Pétrovna ne laissait pas, à l’occasion de faire l’aumône d’une façon très large. Elle était membre d’une société de bienfaisance établie dans la capitale, et, récemment, lors d’une famine, elle avait envoyé à Pétersbourg cinq cents roubles pour les indigents. Enfin, tout dernièrement, avant la nomination du nouveau gouverneur, elle avait entrepris de créer chez nous un comité de dames charitables, afin de venir en aide aux femmes en couches les plus nécessiteuses de la ville et de la province. Notre société lui reprochait de faire le bien avec trop d’ostentation, mais la fougue de son caractère, jointe à une rare opiniâtreté, avaient presque triomphé de tous les obstacles ; le comité était à peu près organisé, et l’idée primitive prenait des proportions de plus en plus vaste dans l’esprit enthousiasmé de la fondatrice ; déjà elle rêvait d’établir une société semblable à Moscou et d’en étendre l’action dans toute la Russie. Les choses en étaient là, quand tout à coup, Von Lembke fut nommé gouverneur en remplacement d’Ivan Osipovitch. La nouvelle gouvernante ne tarda pas, dit-on, à s’exprimer en termes moqueurs au sujet des visées philanthropiques de Barbara Pétrovna, qui n’étaient, suivant elle, que d’ambitieuses chimères. Ces propos, considérablement amplifiés, comme il arrive toujours, furent rapportés à Barbara Pétrovna. Dieu seul connaît le fond des coeurs, mais je suppose que dans la circonstance présente, la générale était bien aise d’être ainsi arrêtée à la porte de la cathédrale sachant que la gouvernante passerait tout à l’heure à côté d’elle. « Tant mieux ! devait-elle se dire, que tout le monde voie, qu’elle voie elle-même combien me sont indifférentes ses critiques sur ma façon de faire la charité ! »

— Eh bien, ma chère, que demandez-vous ? commença Barbara Pétrovna après avoir examiné plus attentivement la femme agenouillée devant elle.

Troublée, confuse, la solliciteuse regarda timidement celle qui lui parlait, puis tout à coup partit d’un éclat de rire.

— Qu’est-ce qu’elle a ? Qui est-elle ? fit la générale en promenant un regard interrogateur sur le groupe qui l’entourait.

Personne ne répondit.

— Vous êtes malheureuse ? Vous avez besoin d’un secours ?

— J’ai besoin… je suis venue… balbutia la « malheureuse » d’une voix entrecoupée. Je suis venue seulement pour vous baiser la main… Et elle se remit à rire. Avec le regard câlin des enfants qui veulent obtenir quelque chose, elle tendit le bras pour saisir la main de Barbara Pétrovna ; ensuite, comme effrayée, elle ramena brusquement son bras en arrière.

— Vous n’êtes venue que pour cela ? dit avec un sourire de compassion Barbara Pétrovna, et, tirant de son porte-monnaie de nacre un assignat de dix roubles, elle l’offrit à l’inconnue. Celle-ci le prit. Cette rencontre intriguait fort la générale, qui, évidemment, se doutait bien qu’elle n’avait pas affaire à une mendiante de profession.

— Eh ! voyez donc, elle lui a donné dix roubles, remarqua quelqu’un dans la foule.

— Donnez-moi votre main, reprit d’une voix hésitante l’étrange créature qui serrait avec force entre les doigts de sa main gauche le billet qu’elle venait de recevoir. Comme elle ne le tenait que par un coin, l’assignat flottait au vent.

Barbara Pétrovna fronça le sourcil, et, d’un air sérieux, presque sévère, tendit sa main. La « malheureuse » la baisa avec le plus profond respect, tandis qu’une reconnaissance exaltée mettait une flamme dans ses yeux. Sur ces entrefaites s’approcha la gouvernante accompagnée d’un grand nombre de dames et de hauts fonctionnaires. Force fut à Julie Mikhaïlovna de s’arrêter durant une minute, tant était compact le groupe qui encombrait le parvis de la cathédrale.

— Vous tremblez, vous avez froid ? observa soudain Barbara Pétrovna ; puis se débarrassant de son bournous que le laquais saisit au vol, elle ôta de dessus ses épaules un châle noir d’un assez grand prix, et en enveloppa elle-même la solliciteuse toujours agenouillée.

— Mais levez-vous donc, levez-vous, je vous prie !

L’inconnue obéit.

— Où demeurez-vous ? Se peut-il que personne ne sache où elle demeure ? fit impatiemment la générale en promenant de nouveau ses yeux autour d’elle. Mais le rassemblement n’était plus composé des mêmes personnes que tout à l’heure ; c’étaient maintenant des connaissances de Barbara Pétrovna, des gens du monde qui contemplaient cette scène, les uns d’un air aussi étonné que sévère, les autres avec une curiosité narquoise et l’espoir d’un petit scandale ; plusieurs même commençaient à rire.

Parmi les assistants se trouvait notre respectable marchand Andréieff ; il était là en costume russe, avec ses lunettes, sa barbe blanche et un chapeau rond qu’il tenait à la main.

— Je crois que cette personne est une Lébiadkine, dit enfin le brave homme en réponse à la question de Barbara Pétrovna ; — elle habite dans la maison Philippoff, rue de l’Épiphanie.

— Lébiadkine ? la maison Philippoff ? J’en ai entendu parler… je vous remercie, Nikon Séménitch, mais qu’est-ce que c’est que Lébiadkine ?

— Il se donne pour capitaine, c’est un homme inconsidéré, on peut le dire. Cette femme est certainement sa sœur ; il faut croire qu’elle a réussi à tromper sa surveillance, reprit Nikon Séménitch en baissant la voix, et il adressa à Barbara Pétrovna un regard qui complétait sa pensée.

— Je vous comprends ; merci, Nikon Séménitch. Ma chère, vous êtes madame Lébiadkine ?

— Non, je ne suis pas madame Lébiadkine.

— Alors, c’est peut-être votre frère qui s’appelle Lébiadkine ?

— Oui.

— Voici ce que je vais faire, je vais vous ramener chez moi, ma chère, et ensuite ma voiture vous remettra à votre domicile ; vous voulez bien venir avec moi ?

— Oh ! oui, acquiesça Marie Timoféievna en frappant ses mains l’une contre l’autre.

— Tante, tante ! Ramenez-moi aussi avec vous ! cria Élisabeth Nikolaïevna.

Elle avait accompagné la gouvernante à la messe, tandis que sa mère, sur l’ordre du médecin, faisait une promenade en voiture et avait pris avec elle, pour se distraire, Maurice Nikolaïévitch. Lisa quitta brusquement Julie Mikhaïlovna et courut à Barbara Pétrovna.

— Ma chère, tu sais que je suis toujours bien aise de t’avoir, mais que dira ta mère ? observa avec dignité la générale Stavroguine, qui toutefois se troubla soudain en voyant l’extrême agitation de Lisa.

— Tante, tante, il faut absolument que j’aille avec vous, supplia la jeune fille en embrassant Barbara Pétrovna.

— Mais qu’avez-vous donc, Lise ? demanda en français la gouvernante étonnée.

Lisa revint rapidement auprès d’elle.

— Ah ! pardonnez-moi, chère cousine, je vais chez ma tante.

Ce disant, Élisabeth Nikolaïevna embrassa par deux fois sa « chère cousine », désagréablement surprise.

— Dites aussi à maman de venir me chercher dans un instant chez ma tante ; maman voulait absolument venir, elle me l’a dit elle- même tantôt, j’ai oublié de vous en parler, poursuivit précipitamment Lisa, — pardon, ne vous fâchez pas, Julie… chère cousine… tante, je suis à vous !

— Si vous ne m’emmenez pas, tante, je courrai derrière votre voiture en criant tout le temps, murmura-t-elle avec un accent désespéré à l’oreille de Barbara Pétrovna. Ce fut encore heureux que personne ne l’entendît. Barbara Pétrovna recula d’un pas. Après un regard pénétrant jeté sur la folle jeune fille, elle se décida à emmener Lisa.

— Il faut mettre fin à cela, laissa-t-elle échapper. — Bien, je te prendrai volontiers avec moi, Lisa, ajouta-t-elle à haute voix, — naturellement, si Julie Mikhaïlovna le permet, acheva-t-elle se tournant d’un air plein de dignité vers la gouvernante.

— Oh ! sans doute, je ne veux pas la priver de ce plaisir, d’autant plus que moi-même… répondit très aimablement celle-ci, — moi-même… je sais bien quelle petite tête fantasque et volontaire nous avons sur nos épaules (Julie Mikhaïlovna prononça ces mots avec un charmant sourire)…

— Je vous suis on ne peut plus reconnaissante, dit Barbara Pétrovna en s’inclinant avec une politesse de grande dame.

— Cela m’est d’autant plus agréable, balbutia Julie Mikhaïlovna sous l’influence d’une sorte de transport joyeux qui faisait même monter le rouge à ses joues, — qu’en dehors du plaisir d’aller chez vous, Lisa est en ce moment entraînée par un sentiment si beau, si élevé, puis-je dire… la pitié… (elle montra des yeux la « malheureuse »)… et… et sur le parvis même du temple…

— Cette manière de voir vous fait honneur, approuva majestueusement Barbara Pétrovna. La gouvernante tendit sa main avec élan. La générale Stavroguine ne se montra pas moins empressée à lui donner la sienne. L’impression produite fut excellente, plusieurs des assistants rayonnaient de satisfaction, des sourires courtisanesques apparaissaient sur quelques visages.

Bref, toute la ville découvrit soudain que ce n’était pas Julie Mikhaïlovna qui avait dédaigné jusqu’à présent de faire visite à Barbara Pétrovna, mais que c’était au contraire la seconde qui avait tenu la première à distance. Quand on fut convaincu que, sans la crainte d’être mise à la porte, la gouvernante serait allée chez la générale Stavroguine, le prestige de cette dernière se releva d’une façon incroyable.

— Prenez place, ma chère, dit Barbara Pétrovna à mademoiselle Lébiadkine en lui montrant la calèche qui s’était approchée ; la « malheureuse » s’avança joyeusement vers la portière, et un laquais l’aida à monter.

— Comment ! vous boitez ! s’écria la générale épouvantée et elle pâlit. (Tous le remarquèrent alors, mais sans comprendre…)

La voiture partit. De la cathédrale à la maison de Barbara Pétrovna la distance était fort courte. À ce que me raconta plus tard Élisabeth Nikolaïevna, mademoiselle Lébiadkine ne cessa de rire nerveusement pendant les trois minutes que dura le trajet. Quant à Barbara Pétrovna, elle était « comme plongée dans un sommeil magnétique », suivant l’expression même de Lisa.