Les Preuves/Ce qu’est Esterhazy

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

La Petite République (pp. 105-108).

CE QU'EST ESTERHAZY


I

C’était un premier indice, et le colonel Picquart ouvrit une enquête. Il reçut tout d’abord sur la vie privée du commandant les renseignements les plus déplorables.

Au contraire de Dreyfus, Esterhazy menait une vie de désordre et de jeu qui l’acculait sans cesse à d’extrêmes besoins d’argent et le tenait dans une violente agitation d’esprit. Vivant d'opérations de Bourses et d’expédients douteux, il était sans cesse à la veille d’une catastrophe.

Sa violence haineuse, effrénée et sans scrupule, éclate dans toutes ses lettres. Contre la France surtout, il semble toujours exaspéré. Il écrit à Mme de Boulancy : « Les Allemands mettront tous ces gens-là (il s’agit des Français) à la raison avant qu’il soit longtemps. » Il lui écrit : « Voilà la belle armée de France ! C’est honteux, et si ce n’était pas la question de position, je partirais demain. J’ai écrit à Constantinople : « Si on me propose un grade qui me convienne, j’irai là-bas ; mais je ne partirai pas sans avoir fait à toutes ces canailles une plaisanterie de ma façon. » Il lui écrit encore : « Mes grands chefs, poltrons et ignorants, iront une fois de plus peupler les prisons allemandes. »

Voici de quel ton il parle d’une femme : « Je suis à l’absolue merci de cette drôlesse, si je commets vis-à-vis d’elle la moindre faute ; et c’est une situation qui est loin d’être gaie ; je la hais, tu peux m’en croire et donnerais tout au monde pour être aujourd’hui à Sfax et l’y faire venir. Un de mes spahis, avec un fusil qui partirait comme par hasard, la guérirait à tout jamais. »

Enfin, dans une lettre qu’il a vainement tâché de nier et dont l’authenticité est certaine, il se livre contre la France a une véritable explosion de haine sauvage.


Je suis absolument convaincu que ce peuple (c’est le peuple français) ne vaut pas la cartouche pour le tuer ; et toutes ces petites lâchetés de femmes saoûles auxquelles se livrent les hommes, me confirment à fond dans mon opinion ; il n’y a pour moi qu’une qualité humaine, et elle manque complètement aux gens de ce pays, et si, ce soir, on venait me dire que si j’étais tué demain comme capitaine de uhlans en sabrant des Français, je serais parfaitement heureux... Je ne ferais pas de mal à un petit chien mais je ferais tuer cent mille Français avec plaisir... Aussi tous les petits potins de perruquier en goguette me mettent-ils dans une rage noire ; et si je pouvais, ce qui est plus difficile qu’on ne croit, je serais chez le mahdi dans quinze jours.

Ah ! les on dit que, avec le on anonyme et lâche, et les hommes immondes qui vont d’une femme à une autre colporter leur ragoût de lupanar, comme cela ferait triste figure dans un rouge soleil de bataille, dans Paris pris d’assaut et livré au pillage de cent mille soldats ivres.

Voilà une fête que je rêve ! Ainsi soit-il.


II

Et l’homme qui écrit ces lettres appartient encore, comme officier, à l’armée française : il porte encore la croix de la Légion d’honneur qui a été arrachée Zola !

Mais ce n’est point ce scandale que je veux relever. Il suffit de noter que l’homme qui écrit de ce style ne doit pas répugner tout à fait à une besogne de trahison.

Aussi bien, malgré les allures romantiques de ses lettres et leur violence criarde, c’est un banditisme sans grandeur.

On ne devine pas en lui, quoi qu’il en dise, l’homme capable de grandes choses, même dans le mal. C’est plutôt un aventurier médiocre et vantard, un rastaquouère de trahison qui se contentera de passer à la caisse allemande, en livrant des documents quelconques, quand les créanciers seront trop exigeants ou que l’opération de Bourse aura manqué.

On sent toujours qu’il est à la veille d’un mauvais coup, et après avoir ruiné les siens par son désordre, il s’écrie, avec une vulgarité mélodramatique, qu’il est acculé au crime pour les sauver.

Voici ce qu’il écrit en février 1894, c’est-à-dire vers le temps où est envoyé le fameux bordereau :

Cette perte d’un héritage, que nous étions en droit de regarder comme assuré, et qui nous aurait sauvés, nous aurait permis de vivre, causée par l’intolérance stupide de cette famille sans cœur, la conduite inouïe de mon oncle, la santé de ma malheureuse femme, la destinée qui attend mes pauvres petites filles, et à laquelle je ne puis me soustraire que par un crime, tout cela est au-dessus des forces humaines.

À défaut de crime, c’est aux plus tristes expédients qu’il a recours. Ayant servi de témoin à un officier juif dans un duel, il s’en prévaut pour faire faire à son profit chez les juifs riches, à commencer par M. de Rothschild, une quête à domicile. Ce futur champion de l’antisémitisme monnayait aux dépens des juifs son rôle de témoin.

Et en ce moment même, il est sur le coup d’une plainte en escroquerie déposée par son cousin.

III

Quand le colonel Picquart, déjà mis en éveil par la carte-lettre adressée de la légation allemande à Esterhazy, eut appris par une première enquête que le commandant « était un homme à court d’argent et ayant bien des accrocs dans son existence » il poussa plus loin.

Et il apprit que le commandant Esterhazy, quoiqu’il eut un médiocre souci de ses devoirs militaires, manifestait une grande curiosité pour les documents militaires ayant un caractère confidentiel. Il les recherchait constamment, et il les faisait recopier chez lui par des secrétaires.