Les Preuves/Le Document révélateur

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La Petite République (pp. 97-105).

LE VÉRITABLE TRAÎTRE


LE DOCUMENT RÉVÉLATEUR


I

Le véritable auteur du bordereau pour lequel a été condamné Dreyfus, c’est Esterhazy.

Le véritable traître, appointé par l’Allemagne pour livrer les secrets de la défense, c’est Esterhazy.

Ce traître, protégé par les généraux, par les ministres, par les juges, par les professionnels du patriotisme, il faut que devant le peuple il soit démasqué.

Depuis dix-huit mois Dreyfus était condamné ; depuis dix-huit mois, l’innocent, frappé sans preuve et sans raison, subissait son terrible supplice, quand le bureau des renseignements du ministère de la guerre fut mis en éveil par un document très inquiétant.

Ce n’était plus le colonel Sandherr qui dirigeait le service des renseignements. Il avait dû se retirer à la suite d’une maladie cérébrale et il avait été remplacé par le lieutenant-colonel Picquart.

Or, en mai 1896, celui-ci recevait une lettre, ou plus exactement une carte-télégramme, adressée par l’attaché militaire allemand ou un de ses agents au commandant Esterhazy. Cette lettre, qu’on veuille bien le remarquer, était apportée au ministère de la guerre dans les mêmes conditions que le bordereau sur lequel fut condamné Dreyfus.

Elle offrait donc les mêmes garanties d’authenticité que le bordereau.

Comme le bordereau, elle avait été saisie à la légation militaire allemande. Elle était apportée par le même agent, par le même serviteur de la légation, qui avait apporté le bordereau.

Et comme le bordereau, elle était apportée coupée en menus morceaux.

C’était là une précaution toute naturelle pour couvrir l’agent qui servait la police française. S’il avait remis au service des renseignements les documents entiers, non déchirés, ces documents, passant sous les yeux de plusieurs personnes dans les bureaux, auraient été aisément reconnus : leur provenance eût été ainsi connue et la moindre indication, la moindre imprudence pouvait perdre l’agent qui la livrait.

Au contraire, quand ils arrivaient en petits morceaux, ils ne prenaient de sens qu’une fois reconstitués ; et seul, le chef du service des renseignements et les deux officiers qui l’assistaient dans le travail de reconstitution étaient au courant.

Voilà comment le bordereau était parvenu au ministère en octobre 1894, coupé en morceaux ; voilà comment la lettre de l’attaché militaire à Esterhazy parvint en mai 1896, coupée en morceaux, et par les mêmes voies que le bordereau.


II

Nous connaissons officiellement le texte de ce document qu’on a appelé le petit bleu, parce que, au procès d’Esterhazy, le général de Luxer, président du Conseil de guerre, en a donné connaissance dans la partie publique du procès.

Le voici :

J’attends avant tout une explication plus détaillée que celle que vous m’avez donnée, l’autre jour, sur la question en suspens. En conséquence, je vous prie de me la donner par écrit, pour pouvoir juger si je puis continuer mes relations avec la maison R..., ou non.

Monsieur le commandant Esterhazy, 27, rue de la Bienfaisance, à Paris.

Cette lettre était signée C... Son authenticité n’était pas douteuse ; car, je le répète, elle était apportée directement de la légation militaire allemande, de la même façon que le bordereau.


III

En soi, par son contenu, cette carte-lettre était bien loin d’être décisive, et certes, elle ne suffirait pas à démontrer la trahison d’un homme. Cependant, il sera bien permis de dire que les adversaires de Dreyfus triompheraient bruyamment s’ils pouvaient produire contre lui une pièce de cette gravité, un indice de cette valeur. En tout cas, elle démontre au moins qu’entre l’attaché militaire allemand, M. de Schwarzkoppen, et le commandant Esterhazy, il y avait des relations louches.

Ce n’était pas assez pour conclure contre le commandant Esterhazy : c’était assez pour ouvrir une enquête sur lui.

C’est ce que fit tout de suite le lieutenant-colonel Picquart. Là est le crime qu’on ne lui a pas encore pardonné.

Aujourd’hui, l’Etat-Major protecteur d’Esterhazy et les journaux à sa dévotion, pour affaiblir l’effet de cette première pièce, insinuent qu’elle est un faux.

Ils insinuent qu’elle pourrait bien avoir été fabriquée par le lieutenant-colonel Picquart lui-même. Et ils invoquent pour cela deux arguments misérables.

Ils disent que le colonel Picquart, en priant son subordonné le capitaine Lauth de photographier cette pièce, lui a recommandé de faire disparaître sur la photographie les traces de déchirure.

C’est puéril, car c’est ce qui se pratique toujours quand on fait la photographie d’un document déchiré. Et cela ne pouvait tromper personne, puisque c’est l’original seul qui fait foi, et que l’original portait forcément toujours les traces de déchirure.

Le colonel Picquart prenait là simplement une précaution très sage. Comme il y avait eu, à propos du procès Dreyfus des indiscrétions et des bavardages sur le bordereau, comme on savait dans les bureaux de la guerre qu’il était parvenu déchiré, si la photographie de la carte-télégramme avait, elle aussi, révélé des déchirures, son origine aurait été aisément devinée et le secret nécessaire à l’enquête eut été compromis.

Bien mieux, le colonel Picquart n’avait aucun intérêt, pour établir l’authenticité de la pièce, à faire disparaître les traces de déchirure : car ces déchirures au contraire, pareilles à celles du bordereau et s’expliquant par l’identité de provenance, ajoutaient à l’authenticité de la carte-lettre.

Et qu’on n’oublie pas que, pour les fac-similés du bordereau, l’Etat-Major avait fait disparaître la trace des déchirures ; le colonel Picquart ne faisait que se conformer à l’usage même des bureaux de la guerre.

Il faut à ceux-ci une singulière mauvaise foi et un désir bien violent de sauver à tout prix Esterhazy, pour oser le lui reprocher.

Le second grief est aussi puéril, et le colonel Picquart s’en est expliqué dans sa déposition avec une simplicité d’accent, une clarté et une sincérité décisive :

(Procès Zola, tome I, page 298) : On m’a reproché ensuite d’avoir voulu faire dire que la carte-télégramme était d’une personne déterminée. Le fait s’est passé d’une façon bien simple : j’examinais ce document avec le capitaine Lauth, et le capitaine me dit : « Mais ce document n’a aucun signe d’authenticité ; il faudrait qu’il eût une date, un cachet de poste. »

Là-dessus, je lui dis : « Mais vous pourriez bien témoigner vous, d’où il vient, vous savez bien de quelle écriture il est. » Il me répondit : « Ah ! non, jamais. Je ne connais pas cette écriture. »

Remarquez que la chose s’est passée exactement comme cela, qu’il n’y a pas eu un mot de plus ou de moins, et je crois que la déposition du commandant Lauth n’a pas dû être différente de la mienne à cet égard. Cet officier n’a attaché au moment même aucun caractère douteux à ma question. La preuve, c’est que nous sommes restés dans les meilleurs termes ; la preuve, c’est qu’il m’a reçu ensuite à sa table, chose qui ne se fait pas d’habitude entre un inférieur et un supérieur ; en un mot, nous étions restés dans les meilleurs termes.

Or, si j’avais voulu le suborner, lui imposer une opinion qui n’était pas la sienne, j’aurais commis une action qui ne m’eut pas permis de rester en relations de camaraderie avec lui.

Plus tard, lorsque cette carte-télégramme m’a conduit au bordereau Dreyfus, les choses se sont gâtées ; on a ramassé tous ces petits faits, et ou s’en est servi contre moi en les dénaturant.

Du reste, il y a une chose qui montre très bien comment on peut se servir des faits les plus petits, les plus simples, quand on veut perdre quelqu’un : ... il y a une autre chose qui m’a été reprochée, bien qu’elle ne soit pas mentionnée au rapport Ravary, c’est d’avoir voulu faire mettre le cachet de la poste sur le petit bleu.

Jamais de la vie, je n’ai eu une intention pareille ; d’ailleurs, je crois que la chose est encore de la même espèce que cette affaire de subornation.

Dans la déposition écrite du commandant Lauth, qui m’est assez présente à la mémoire, cet officier affirme m’avoir dit en parlant du petit bleu : « Cette pièce n’a aucun caractère d’authenticité, il faudrait une date ou le cachet de la poste ». Il est probable que ce mot a été répété, dénaturé, et qu’on est parti de là pour dire que j’avais voulu faire apposer le cachet de la poste.


IV

On peut ajouter que le cachet de la poste n’aurait en rien garanti l’authenticité. Il est toujours facile à l’autorité militaire, si elle fabrique un document, de le jeter à la poste et de l’y faire saisir. Le colonel Picquart, dans l’hypothèse où il aurait voulu donner à une pièce fausse un caractère authentique, n’avait donc aucun intérêt à la faire timbrer.

Ce qui faisait l’authenticité du petit bleu c’est au contraire qu’il vint directement, comme le bordereau, et par les mêmes voies que lui, de la légation militaire allemande.

D’ailleurs, quel intérêt pouvait avoir, en mai 1896, le chef du service des renseignements, à fabriquer un faux contre Esterhazy ?

Bien mieux, quel intérêt pouvait avoir, à ce moment, n’importe quelle personne au monde, à user contre Esterhazy d’une pièce fausse ?

Les adversaires de la révision du procès Dreyfus ont indiqué que la famille Dreyfus et ses amis voulaient substituer au condamné un autre coupable et qu’ils avaient choisi à cet effet Esterhazy.

Nous verrons que cette hypothèse désespérée ne résiste pas à l’examen.

Mais, même dans ce cas, quel intérêt aurait-on eu, en mai 1896, à fabriquer cette carte-lettre contre Esterhazy ?

Ou bien, à ce moment-là, on ignorait que toute la conduite d’Esterhazy était abominable et suspecte, qu’il avait écrit à Mme de Boulancy des lettres odieuses et qu’entre son écriture et celle du bordereau il y avait une ressemblance « effrayante », comme il le dit plus tard lui-même.

Si on ignorait tout cela, il était bien inutile de créer contre Esterhazy un faux qui ne mènerait à rien.

Et si au contraire, on pouvait savoir, dès ce moment-là, que des charges réelles, sérieuses, terribles, pesaient sur Esterhazy, à quoi bon, au lieu de produire directement ces charges, compromettre une cause solide par la fabrication d’un faux ?

La carte-lettre ne pouvait pas constituer une preuve : elle pouvait simplement mettre sur la piste. À quoi bon ouvrir cette piste par un faux, si l’on avait déjà des soupçons graves contre Esterhazy ? Et si on n’avait pas à cette époque la moindre connaissance d’Esterhazy, par quel miracle la piste ouverte par un faux conduira-t-elle précisément à un homme dont l’écriture ressemble « effroyablement » à celle du bordereau ?

La vérité, c’est qu’à cette date, personne aux bureaux de la guerre, personne non plus parmi ceux qui croyaient à l’innocence de Dreyfus, n’avaient la moindre connaissance d’Esterhazy.

Personne ne pouvait donc songer à fabriquer un faux destiné à le perdre. Ce faux était inutile dans tous les cas. Il était inutile s’il n’y avait pas d’autres charges contre Esterhazy ; il était inutile aussi s’il y avait d’autres charges.


V

Enfin, voici qui coupe court à toute controverse. Depuis deux ans, depuis l’automne de 1896, depuis que le colonel Picquart, en enquêtant sur Esterhazy, a découvert qu’il était l’auteur véritable du bordereau, le traître véritable, des haines effroyables se sont abattues sur le colonel Picquart.

Les bureaux de la guerre, responsables de l’enquête contre Dreyfus et de la condamnation d’un innocent, ont juré une haine sans merci à l’homme qui, en découvrant leur erreur, humiliait leur amour-propre et compromettait leur avenir.

La haute armée, exaspérée par le rude coup qu’un officier portait à l’infaillibilité militaire, est acharnée à le perdre.

La réaction cléricale et antisémite, qui, il y a quatre ans, a saisi le juif Dreyfus comme une proie et qui ne veut pas le rendre, dénonce le colonel Picquart comme un malfaiteur public.

Les gouvernants, incapables de résister à l’opinion aveugle, affolés d’ambition et de peur, se prêtent contre l’officier, coupable d’avoir vu la vérité et de l’avoir dite, aux plus répugnantes besognes.

Il n’a pas suffi de lui arracher son grade. Le voilà maintenant jeté en prison, en attendant sans doute qu’on le livre au huis clos des Conseils de guerre, pour avoir dit à M. Cavaignac qu’il se trompait sur la valeur d’un document.

Parce que tout le système d’orgueil, d’arbitraire et de mensonge de la haute armée s’est heurté à la conscience de cet homme, il est maudit et livré aux bêtes : tous les jours il est accusé de trahison parce qu’il a trouvé le véritable traître.

Et pourtant, si l’on insinue qu’il a fabriqué la carte-lettre, on n’ose pas l’affirmer. On n’ose pas le poursuivre pour cela [1]. On sait que cette accusation serait si monstrueuse et si ridicule qu’on hésite, et c’est la meilleure preuve de l’authenticité de la carte-télégramme qui a jeté une première lueur sur les relations suspectes d’Esterhazy avec M. de Schwarzkoppen.


VI

Cette carte-lettre subsiste donc, avec toute sa gravité, et ce n’est pas le piètre argument d’Esterhazy qui la détruira. Il a dit à son procès devant le Conseil de guerre : « Il n’est pas admissible que si j’avais des relations louches avec la personne visée par M. Picquart, elle soit assez bête pour m’écrire à moi qui serais un espion, d’une telle façon, en mettant mon nom, mon grade, mon adresse, sur une carte ainsi jetée à la poste, une carte qu’on laisse traîner, qui peut être ouverte par mes domestiques, par les concierges, par ma famille. C’est invraisemblable. »

Esterhazy n’oublie qu’une chose : c’est que, signée seulement de l’initiale conventionnelle C, cette carte, d’ailleurs fermée, ne pouvait le compromettre ni auprès des concierges, ni auprès des domestiques en supposant qu’ils aient pu la lire.

Pour qu’elle devînt une charge contre lui, il fallait qu’elle fût soustraite à la légation même, comme l’avait été le bordereau, et portée directement au ministère.

Et cela, à coup sûr, le correspondant d’Esterhazy ne l’avait pas prévu, de même qu’il ne pouvait savoir encore, à cette date, que le bordereau lui avait été dérobé.

Il est donc établi, ou, si l’on veut, infiniment vraisemblable que c’était bien une lettre de la légation allemande à M. Esterhazy qui, en mai 1896, parvenait au bureau des renseignements, et mettait en éveil le lieutenant-colonel Picquart.

  1. On vient de s’y décider, au moment même où je relis ces épreuves. Mais la date tardive de cette décision montre bien qu’il n’y a là qu’une manœuvre désespérée de l’État-Major, et tout mon raisonnement subsiste.