Les Quatre Évangiles (Crampon 1864)/Luc/23

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Traduction par Augustin Crampon.
Tolra et Haton (p. 360-366).
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saint Luc


CHAPITRE XXIII


JÉSUS EST ACCUSÉ DEVANT PILATE, ENVOYÉ A HÉRODE, ET RAMENÉ A PILATE ; BARABBAS (Matth. xxviii, 1 sv. ; Jean, xvii, 28 ; xix, 1 sv.). — CHEMIN DU CALVAIRE (ibid.). — CRUCIFIEMENT ; LE BON LARRON ; MORT DE JÉSUS, SA SÉPULTURE (Matth. xxvii, 23 ; Marc, xv, 22 ; Jean, xix, 18 sv.).


Toute la multitude se levant, ils menèrent Jésus à Pilate[1]. Et ils commencèrent à l’accuser, en disant : Nous avons trouvé cet homme pervertissant notre nation, défendant de payer le tribut à César[2], et se donnant le nom de Christ roi. Pilate l’interrogea donc, disant : Êtes-vous le roi des Juifs ? Jésus lui répondit : Vous le dites. Et Pilate dit aux Princes des prêtres et au peuple : Je ne trouve rien de criminel en cet homme. Mais redoublant leurs instances, ils dirent : Il soulève le peuple, répandant sa doctrine dans toute la Judée, depuis la Galilée, où il a commencé, jusqu’ici. Pilate, entendant nommer la Galilée, demanda si cet homme était Galiléen. Et dès qu’il sut qu’il était de la juridiction d’Hérode, il le renvoya à Hérode qui se trouvait aussi à Jérusalem en ces jours-là.

8 Hérode eut une grande joie de voir Jésus ; car depuis longtemps il en avait le désir, ayant entendu raconter beaucoup de choses de lui, et espérant le voir opérer quelque prodige[3]. Il l’interrogea donc longuement, mais Jésus ne lui répondit rien. Or les Princes des prêtres et les Scribes se trouvaient là, l’accusant avec opiniâtreté. Et Hérode avec sa cour[4] le méprisa, et l’ayant par dérision revêtu d’une robe blanche[5], le renvoya à Pilate. En ce jour-là, Hérode et Pilate devinrent amis ; car auparavant ils étaient ennemis l’un de l’autre.

13 Pilate ayant assemblé les Princes des prêtres, les Anciens et le peuple, leur dit : Vous m’avez présenté cet homme comme éloignant le peuple de la soumission, et après l’avoir interrogé devant vous, je n’ai trouvé en lui aucun des crimes dont vous l'accusez ; ni Hérode non plus, car je vous ai renvoyés à lui ; et vous voyez qu’il n’a rien fait qui mérite la mort. Je le renverrai donc après l’avoir fait châtier[6]. Or il était obligé de leur accorder la délivrance d’un prisonnier à la fête de Pâque. Mais la foule tout entière s’écria : Faites mourir celui-ci, et donnez-nous Barabbas : lequel, à cause d’une sédition qui s’était faite dans la ville, et d’un meurtre, avait été mis en prison. Pilate leur parla de nouveau, voulant délivrer Jésus ; mais ils répondirent par cette clameur : Crucifiez-le, crucifiez-le. Pour la troisième fois, Pilate leur dit : Qu’a-t-il donc fait de mal ? Je ne trouve rien en lui qui mérite la mort. Ainsi je le ferai châtier et le renverrai. Mais ils insistaient avec de grands cris, demandant qu’il fût crucifié, et leurs clameurs s’élevaient de plus en plus. Alors Pilate ordonna que ce qu’ils demandaient fût exécuté. Il leur délivra, selon leur désir, celui qui avait été mis en prison pour meurtre et sédition, et il abandonna Jésus à leur volonté.

26 Comme ils l’emmenaient, ils prirent un certain Simon de Cyrène, qui revenait des champs, et ils lui mirent la croix sur les épaules, pour la porter derrière Jésus. Or, une grande foule de peuple et des femmes le suivaient, pleurant et se lamentant[7]. Jésus se tournant vers elles, leur dit : Filles de Jérusalem, ne pleurez point sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants ; car voici que des jours viendront[8] où l’on dira : Heureuses les stériles, heureuses les entrailles qui n’ont point enfanté et les mamelles qui n’ont point allaité ! Alors ils commenceront à dire aux montagnes : Tombez sur nous, et aux collines : Couvrez-nous. Car si l’on traite ainsi le bois vert, que sera-ce du bois sec ? On menait aussi avec lui deux criminels pour les faire mourir.

33 Lorsqu’ils furent arrivés au lieu appelé Calvaire, ils le crucifièrent, et les voleurs aussi, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. Et Jésus disait : Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font[9]. Partageant ensuite ses vêtements, ils les jetèrent au sort. Le peuple était là regardant, et les membres du Grand-Conseil, aussi bien que le peuple, le raillaient en disant : Il a sauvé les autres ; qu’il se sauve lui-même, s’il est le Christ, l’élu de Dieu. Les soldats aussi s’approchaient et l’insultaient, lui présentant du vinaigre, et disant : Si tu es le roi de Juifs, sauve-toi. Et au-dessus de sa tête était une inscription en grec, en latin et en hébreu, portant : Celui-ci est le roi des Juifs[10].

39 Or, l’un des voleurs suspendus en croix le blasphémait, disant : Si tu es le Christ, sauve-toi et sauve nous. Mais l’autre le reprenait en disant : Ne crains-tu pas Dieu non plus, toi qui es condamné au même supplice ? Pour nous, c’est avec justice, car nous recevons ce que nos actions méritent ; mais celui-ci n’a rien fait de mal. Et il disait à Jésus : Seigneur, souvenez-vous de moi, quand vous serez entré dans votre royaume. Jésus lui répondit : Je vous le dis en vérité, aujourd’hui vous serez avec moi dans le Paradis[11].

44 Il était environ la sixième heure, et les ténèbres couvrirent toute la terre jusqu’à la neuvième heure. Le soleil s’obscurcit, et le voile du temple se déchira par le milieu[12]. Et Jésus s’écria d’une voix forte : Mon Père, je remets mon âme entre vos mains, et, disant cela, il expira. Le centurion voyant ce qui était arrivé glorifia Dieu, en disant : Vraiment cet homme était juste. Et toute la multitude de ceux qui assistaient à ce spectacle, et qui virent toutes ces choses, s’en retournèrent en se frappant la poitrine. Là aussi, à quelque distance, se tenaient tous ceux de la connaissance de Jésus, et les saintes femmes qui l’avaient suivi de Galilée, regardant ce qui se passait.

50 Et voici qu’un membre du Grand-Conseil, nommé Joseph, homme vertueux et juste, qui n’avait point approuvé le dessein des autres, ni pris part à leurs actes, — il était d’Arimathie, ville de Judée[13], et attendait, lui aussi, le royaume de Dieu, — alla trouver Pilate, et lui demanda le corps de Jésus. Il le descendit de la croix, l’enveloppa d’un linceul, et le déposa dans un sépulcre taillé dans le roc, où personne n’avait encore été mis. Or, c’était le jour de la Préparation, et celui du sabbat commençait à luire. Les femmes qui étaient venues de la Galilée avec Jésus, ayant suivi Joseph, virent le sépulcre, et comment le corps de Jésus y avait été déposé. Et s’en étant retournées, elles préparèrent des aromates et des parfums[14] ; le jour du sabbat, elles demeurèrent en repos, selon la Loi.

  1. L’escalier que Jean monta pour entrer au prétoire est connu sous le nom de Scala sancta ; il est maintenant à Rome, près de la basilique de Saint-Jean de Latran. Notre-Seigneur l’a monté trois fois pendant sa passion : cette première fois pour son interrogatoire, la deuxième en revenant de chez Hérode, et la troisième après sa flagellation. Cet escalier, arrosé du sang de Jésus-Christ, a vingt-huit marches. Il fut transporté à Rome par ordre de Constantin.
  2. C’était précisément le contraire qui était vrai (xx, 25).
  3. Il aurait souhaité, dit Bossuet, qu’un Dieu employât sa toute-puissance pour le divertir. Parce que le Sauveur ne voulut pas lui faire un jeu des ouvrages de sa puissante main, il le méprisa, et le renvoya comme un fou avec un habit blanc dont il le revêtit.
  4. Sa garde du corps, ses courtisans.
  5. On n’est pas d’accord sur la signification symbolique qu’Hérode et ses courtisans attachèrent à la robe blanche dont ils revêtirent par mépris le Sauveur. Elle signifiait, selon les uns : C’est un fou ; selon les autres : C’est un innocent, un simple d’esprit, un homme sans valeur et sans portée ; selon Kuinœl : C’est un candidat, un aspirant aux honneurs de la royauté et de la divinité ; on sait qu’à Rome les candidats se présentaient aux suffrages du peuple revêtus d’une robe blanche. D’autres enfin, avec Meyer, attachant moins d’importance à l’idée précise de blancheur, traduisent, une robe éclatante, et voient dans cette scène un jeu à peu près semblable à celui des soldats qui couronnèrent Jésus d’épines, et couvrirent ses épaules d’une casaque rouge.
  6. Flageller.
  7. Une tradition très-ancienne rapporte qu’une de ces femmes, nommée Bérénice ou Véronique (c’est le même nom), s’avança jusqu’à Jésus, et lui essuya avec un mouchoir son visage ruisselant de sueur, de sorte que l’empreinte de la face adorable y resta imprimée en traits sanglants.
  8. Le siége et la prise de Jérusalem par Titus.
  9. « Non content de pardonner à ses ennemis, sa divine bonté les excuse ; il plaint leur ignorance plus qu’il ne blâme leur malice, et, ne pouvant excuser la malice même, il offre pour l’expier la mort qu’ils lui font souffrir, et les rachète du sang qu’ils répandent, dit saint Augustin. » Bossuet.
  10. Voy. Jean, xix, 20.
  11. Dans le sein d’Abraham, dans les limbes, où les justes de l’Ancienne Loi attendaient la venue du Sauveur. Ce séjour où Notre-Seigneur descendit pour annoncer à ces âmes leur délivrance, devint ce jour-là un lieu de délices, un paradis. Mais le ciel ne fut véritablement ouvert que le jour de l’Ascension, alors que Jésus y entra en triomphe, escorté de toutes ces âmes justes. La tradition nous apprend que le bon larron s’appelait Dismas. « Que Dieu pardonne aisément à ceux qui souffrent avec lui !… Vous qui n’avez que Dieu pour témoin, vous qui êtes à la croix avec Jésus-Christ, non comme le voleur qui blasphème, mais comme le pénitent qui se convertit, prenez garde seulement, n’irritez pas Dieu par vos murmures, n’aigrissez pas vos maux par l’impatience. Vous serez aujourd’hui avec moi en Paradis. Aujourd’hui : quelle promptitude ! Avec moi : quelle compagnie ! Dans le paradis : quel repos ! » Bossuet.
  12. « Le Saint des Saints, où était l’arche, le trône de Dieu, lieu inaccessible à tout autre qu’au grand-prêtre, qui encore n’y pouvait entrer qu’une fois l’an, était la figure du ciel, où personne ne pouvait entrer, jusqu’à ce que le grand-prêtre véritable, Jésus-Christ, en eût ouvert l’entrée. Le voile qui protégeait le Saint des Saints même aux regards, fut déchiré et mis en deux parts lorsque Jésus expira ; la terre, dit saint Matthieu, trembla en même temps, les tombeaux s’ouvrirent et les morts ressuscitèrent, en témoignage que par la mort de Jésus le sanctuaire du ciel était ouvert ; les morts recevaient la vie, l’interdit était levé, tout était changé pour les hommes. » Bossuet.
  13. D’après l’opinion la plus probable, Arimathie serait la même ville que l’ancienne Ramathaim-Sophim, patrie de Samuel, dans la tribu d’Éphraïm, près de Lydda (plus tard Diospolis), et que la Ramleh actuelle, ville de trois mille âmes, située dans la plaine de Saron, à huit heures de marche de Jérusalem. Saint Luc l’appelle ville de Judée, peut-être parce qu’elle appartenait autrefois au territoire samaritain, conquis par les Juifs sous Jonathas Machabée.
  14. Pour embaumer le corps de Jésus.