Les Romans de la Table ronde (Paulin Paris)/Addenda

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Léon Techener (volume 1p. 378-380).

ADDENDA

à la page 102, sur le mot Graal.



Il faut bien remarquer que la forme attribuée dans tous les manuscrits au vase où le sang du Sauveur avait été recueilli répondait à celle d’un calice, et que le mot graal, grael, greal ou greaux répondait dans ce sens à celui de plat ou large assiette. Aussi Helinand a-t-il soin de dire : de catino illo, vel paropside ; puis : Gradalis dicitur gallice scutella lata et aliquantulum profunda in qua pretiosae dapes cum suo jure divitibus solent apponi. Comment admettre alors que l’idée soit venue d’elle-même à nos romanciers de désigner comme un plat, ou large assiette, le vase, apparemment fermé, que portait Joseph ? Il faut présumer une méprise et la confusion de deux sens distincts. D’un côté, l’histoire de la relique était écrite dans le graduel, ou lectionnaire des Gallois. De l’autre, le mot vulgaire répondant au gradualis latin était aussi greal, graal, ou grael. On parla longtemps du graal ou livre liturgique des Gallois, comme renfermant de précieux et mystérieux récits, entre autres celui du calice de Joseph d’Arimathie, et l’on finit par donner à ce calice, apporté en Angleterre, le nom de graal parce qu’on en trouvait la légende dans le gradale ou graduale gallois. Le secret que les clercs gallois faisaient de ce livre liturgique et la curiosité qu’il éveillait trouvent également leur justification dans la crainte de la désapprobation du clergé orthodoxe, et dans l’espoir d’y trouver la révélation des destinées de la race bretonne.

Le grael ou graduel est le recueil des leçons et des répons chantés devant les degrés, gradus, de l’autel. Bède, en son traité de Remedio peccatorum, énumère les livres d’Église : Psalterium, lectionarium, antiphonarium, missalem, gradalicantum, etc. Dans une charte de l’an 1335, en faveur de la chapelle de Blainville : « Je, sire de Blainville, ai garnies les dites chapelles d’un messel, et d’un grael pour les deux chapelles. » — « Gradale, graduale, id est responsum vel responsorium : quia in gradibus canitur. Versus gradales. » — Et Amalaire, au onzième siècle : « Notandum est volumen, quod nos vocamus antiphonarium, tria habere nomina apud Romanos. Quod dicimus graduale, illi vocant cantatorium, et adhuc juxta morem antiquum apud illos, in aliquibus ecclesiis uno volumine continetur. » (Du Cange.) On appelait l’office du jour le grael ou graal, en opposition à l’office nocturne. Aussi voyons-nous dans Robert de Boron que Joseph donne rendez-vous à ses compagnons chaque jour à heure de tierce, et les avertit d’appeler cet office le service de graal. Le sens des vers est rendu plus clairement par l’ancienne traduction : « Et ce non de graal abeli à Joseph ; et ensi venoient à tierce, et disoient qu’il alloient au service du graal. Et des lors en çà fu donnée à ceste histoire le nom de Graal. » (Manuscrit Didot.) Mais les romanciers, poëtes et prosateurs, ne sachant plus l’origine véritable du mot, ont voulu l’expliquer et nous en apprendre plus qu’ils n’en savaient. Qui maintenant ne reconnaît dans le premier sens du mot graal, l’office du jour, le diurnal ? Un glossaire latin-français du douzième siècle porte : gradale, greel, livre à chanter la messe. Dans le Catholicon armoricum, grasal, grael, un livre à chanter : latinè gradale. En voilà bien assez pour justifier notre explication du Graal.

Le sens de plat, saucière, en latin catinus, donné à ce mot, est également ancien, et sans doute formé de cratera, cratella, comme de patera vint petella, paelle, pelle ; de crassus, gras et gros, etc. Mais, je le répète, il est à peu près impossible que le calice fermé dans lequel Joseph était censé conserver le sang divin ait d’abord reçu le nom de plat, écuelle ou graal. Ceux auxquels on raconta des premiers la légende du sang conservé demandèrent d’où elle était tirée : Du Graal, leur répondit-on, que l’on conserve à Salisbury, ou à Glastonbury. — Alors le vase qu’on eût hésité à appeler calice fut nommé Graal. Et quand il fallut donner l’explication du mot on imagina qu’il avait été adopté parce que le vase agréait, et venait au gré de ceux qui participaient à ses vertus.