Les Romans de la Table ronde (Paulin Paris)/Lancelot du lac/46

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Léon Techener (volume 3.p. 376-382).

XLVI.


Hector, Sagremor et messire Yvain recommandèrent à Dieu les chevaliers de l’Étroite marche et s’en séparèrent à l’entrée d’une ancienne forêt qu’il fallait traverser avant d’arriver dans une vaste lande. Ils aperçurent alors, à leur droite, une pucelle qu’un chevalier emmenait de force ; à leur gauche, un autre chevalier qui, vivement poursuivi par deux fervêtus, cherchait un refuge dans la forêt. « Voilà, dit Sagremor, deux aventures : il en manque une troisième pour que nous ayons chacun la nôtre. » En ce moment un grand bruit de plaintes et de malédictions part de la forêt : « Vraiment, dit Hector, je crois que Dieu a entendu Sagremor : c’est la troisième. Prenons chacun la nôtre. » Sagremor dit : « J’irai au chevalier poursuivi. » Messire Yvain « Je suivrai la demoiselle. — Et moi, dit Hector, je verrai d’où part le grand bruit. »

Nous pourrons savoir plus tard ce qu’il advint de Sagremor et de messire Yvain. Pour Hector, il chevaucha du côté des voix et joignit bientôt une grande assemblée de gens qui escortaient une bière avec de grandes démonstrations de douleur. Un nain monté sur un maigre cheval fermait le cortège : « Pourquoi ce grand deuil ? » lui demande Hector. Le nain ne répond pas. — « Je te demande pourquoi ce grand deuil. » Même silence. — « Tu es bien vilain de ne pas répondre, et tu mériterais une buffe. — Frappe, et je répondrai. — Le diable te frappe ! moi, je ne daignerais. Parle de ton plein gré. — Je ne dirai rien. — Demande ce que tu voudras et parle. — Je demande que tu me frappes, si tu veux me faire parler. » En même temps, il saisit le frein du cheval d’Hector et le tire avec violence. Hector perd patience et donne de son pied sur le nain qu’il abat de son roncin. « Maudite l’heure, dit Hector, où je te rencontre, chétive pièce de chair ! il faut que les nains soient nés pour mon malheur. — Tu n’en as pas fini avec eux, » reprit le nain en se relevant, « et tu ferais bien de me tuer, car ma vie sera la fin de la tienne. — Je me de tes menaces ; je voudrais seulement savoir pourquoi ces gens-là pleurent ? — Pour un chevalier dont ils sauront bien venger la mort. » Et il fait un récit qui ne laisse pas douter à Hector que celui qu’on porte en bière ne soit le chevalier qu’il avait lui-même tué pour délivrer la dame de Windesore.

La crainte des parents de la victime ne l’arrête pas : il pousse en avant du convoi et salue la compagnie qui ne semble pas le voir. Mais, en passant près de la bière, les plaies du mort se rouvrent et le sang jaillit. Et le nain de crier : « Arrêtez le meurtrier ! » Un des vingt chevaliers qui entouraient la bière regarde les armes d’Hector et reconnaît par elles le chevalier venu au secours de Sinados. Il avertit les autres ; tous s’élancent sur Hector qui porte le premier à terre, puis un second, un troisième ; et quand il a rompu son glaive, il tient en respect les autres avec son épée. « Surtout, criait le nain, gardez bien qu’il ne vous échappe ! Hector allait être écrasé sous le nombre, quand surviennent un chevalier et une demoiselle. C’était précisément Sinados, celui qu’il avait vengé de Guinas de Blaquestain. « Ah ! cher sire, » disait à Sinados la demoiselle, « hâtez-vous ; c’est le chevalier qui nous a sauvé l’honneur. Si vous tardez, c’en est fait de lui. »

Sinados s’avance et, d’un air d’autorité, avertit les assaillants de baisser les armes mais on lui dit que le chevalier dont il prend la défense est le meurtrier de son frère ; il hésite et pâlit. « Sire, dit-il à Hector, vous avez tué mon frère ; et vous avez tant fait pour moi que je ne puis me joindre à ceux qui veulent nous venger. Vous n’avez ici rien à craindre ; mais je ne pourrais ailleurs me rendre votre garant. »

Hector le remercie et revient sur ses pas. Le nain, dès qu’il le voit s’éloigner, appelle un valet et lui glisse à l’oreille quelques paroles. Le valet prend un chemin de traverse qui lui fait devancer Hector, et arriver avant lui sur la grande voie, Quand il est assis près de lui : « Puis-je vous demander, sire, où vous pensez aller ? — En Norgalles. — Vous n’êtes pas dans la meilleure voie. Je vais moi-même dans ce pays, et, si vous le trouvez bon, je vous remettrai sur le chemin. » Hector le remercie et se laisse conduire. Ils suivent un sentier peu frayé : « Ne soyez pas inquiet, nous prenons de ce côté pour gagner du temps. » Une source, la Fontaine à l’Ermite, était sur leur passage « N’auriez-vous pas envie de manger ? » demande le valet. « Pour moi, je me sens un grand appétit : j’ai un pain que nous pouvons partager ; mais je n’aurais pas faim que je puiserais encore de l’eau à cette fontaine, la plus merveilleuse de toute la Bretagne. Il n’est pas de plaie grave et merveilleuse qu’elle ne ferme et ne cicatrise. Descendez, s’il vous plaît, nous y ferons deux ou trois soupes[1]. » Hector se laisse persuader, descend, ôte son heaume, suspend son écu à une branche voisine, et l’écuyer, après s’être chargé d’attacher le destrier, taille plusieurs soupes qu’il présente à Hector. Quand il le voit penché sur la fontaine, il passe l’écu à son cou, saisit le heaume, monte sur le destrier et s’éloigne à toutes brides. Hector se tourne, voit qu’il est trahi, enfourche le roncin et suit le valet d’aussi près qu’il peut, jusqu’à la porte d’un château qu’on appelait les Mares. Alors l’écuyer s’esquive en entrant dans une maison où Hector a beau chercher, il ne le retrouve plus. Il prend le parti de monter le degré qui conduisait à la tour : un homme de grand âge était à l’entrée, il le salue : « Sire, dit-il, faites-moi rendre mon cheval, mon heaume et mon écu qu’un valet de céans vient de m’enlever. — Qui êtes-vous, sire ? — Je suis de la maison de la reine de Logres. » En même temps arrivait un chevalier suivi de quinze sergents, parmi lesquels Hector reconnaît le larron de ses armes. « Voici dit-il celui qui s’est emparé de mon cheval. — Ne le croyez pas, répond l’écuyer, c’est un meurtrier, celui même qui a tué sans le défier votre fils Maugalis. » Hector rougit de colère et, mettant la main à l’épée, fend le valet de la tête aux épaules. Puis, prenant le mur pour point d’appui, il se couvre d’un écu pendu au-dessus de lui, et reçoit ainsi tous les hommes armés qui se ruaient sur lui. Le seigneur du château arrête ses gens, il s’approche d’Hector et l’invite à se rendre. « Mais quelle sera ma rançon ? dit Hector : je tiens à le savoir, et je ne me rendrai que si je puis défier quiconque soutiendra que j’aie tué votre fils en trahison. »

En ce moment la porte s’ouvre pour laisser entrer ceux qui avaient escorté la bière. Sinados reconnaît Hector auquel il devait tant, et il essaye de lui venir en aide. « Sire père, dit-il, n’épargnerez-vous pas ce chevalier, auquel je dois l’honneur et la vie ? — Qu’il commence par se mettre en notre merci. » Sinados joignant ses instances à celles du père, Hector remet son épée et se laisse conduire dans une chambre éloignée. Cependant on transporte la bière dans le milieu de la salle : on mande les clercs et les prêtres, pour faire le service du mort, et le lendemain il est enseveli dans l’intérieur du château en grande pompe et douleur. Hector en voyant passer le corps gémit d’être la cause de tant de deuil. Nous le laisserons dans la chambre où on le tient enfermé, mais où la dame de Windesore vient souvent lui faire compagnie. Lancelot nous réclame, et on pourrait nous accuser de l’oublier trop longtemps.


fin du troisième volume des romans de la table ronde
  1. Le mot soupe répond exactement à tranche de pain trempé.