Les Romans de la Table ronde (Paulin Paris)/Livre 2/05

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V.

les chrétiens arrivent les uns après les autres sur les côtes de la grande-bretagne.



On ne retrouve pas, et il s’en faut de beaucoup, dans toutes les parties du Saint-Graal, l’agrément de l’histoire d’Ipocras et de la nef de Salomon. Le romancier n’évite pas les répétitions, les digressions ascétiques, les incidents qui font perdre de vue le but. Nous passerons rapidement à travers ces landes péniblement arides. Au point où nous sommes arrivés, il nous reste à conduire tous les nouveaux chrétiens sur le rivage de la Grande-Bretagne où les attend déjà Joseph d’Arimathie. Tandis que les deux belles sœurs, la reine Sarracinthe et la duchesse Flégétine, soupirent après le retour des cinq messagers qu’elles ont envoyés en quête de leurs époux, le jeune Célidoine, comme on l’a vu plus haut, a retrouvé son père Nascien dans l’Île Tournoyante où il avait été transporté. De là, recueillis par la nef de Salomon, ils ont pu rejoindre en pleine mer le navire qui conduisait le roi Mordrain.

Quant aux messagers, nous les avons laissés dans l’île d’Ipocras avec la demoiselle de Perse, fille du roi Label ; ils y sont visités à plusieurs reprises et par le démon, qui, sous diverses formes, les invite à revenir au culte des idoles, et par Jésus-Christ, qui les fortifie dans leur nouvelle créance. Le roi Mordrain et le duc Nascien nous ont habitués déjà aux épreuves de ce genre. Disons seulement que, s’étant remis en mer, ils rejoignent ceux qu’ils cherchaient. Mais à peine se sont-ils reconnus, que saint Hermoine, cet ermite auquel Nascien avait dédié une église dans sa ville d’Orbérique, fend les eaux sur un léger esquif et vient prendre Célidoine pour le conduire en Grande-Bretagne. Cependant Mordrain et Nascien retournent en Orient, sans doute pour avoir occasion d’introduire dans leurs récits un nouveau personnage, le fils naturel du roi de Sarras, nommé Grimaud ou Grimal, le Grimaldi des Italiens. Ses aventures nous occuperont tout à l’heure. Disons tout de suite que Nascien, avant d’obéir au nouvel ordre céleste qu’il reçoit de retourner en Occident, est arrêté par le géant Farin, parent éloigné de Samson Fortin, ou le fort, et par Nabor, son sénéchal, que Flégétine avait envoyé pour l’obliger à revenir à Orbérique. Le géant est tué par Nabor, et Nabor est frappé de mort subite, au moment où il va lui-même immoler Nascien. La nef de Salomon transporte ensuite sur le rivage du pays de Galles Nascien et les chrétiens qui n’avaient pas su profiter de la chemise de Josephe, pour faire cette longue traversée. Dans la ville de Galeford, Nascien retrouve son fils Célidoine travaillant à convertir le duc Ganor. Le roi de Northumberland veut obliger Ganor à garder ses idoles, et perd une grande bataille ; Nascien lui tranche la tête, est reconnu roi de Northumberland, et les habitants de la contrée reçoivent la religion que les Asiatiques leur apportent.

Il y avait pourtant à Galeford cinquante obstinés qui, pour éviter le baptême, résolurent de quitter le pays. À peine entrés en mer, une horrible tempête engloutit leur vaisseau et rejette leurs cadavres sur le rivage. Ganor, sur l’avis de Josephe, fit élever une tour fermée de murailles sous lesquelles on déposa le corps des cinquante naufragés. Ce monument, appelé la Tour du Jugement ou des Merveilles, donnera lieu plus tard à de grandes aventures. La tour brûle d’un feu permanent qui en défend l’approche aux profanes, et trois chevaliers de la cour d’Artus pourront seuls pénétrer dans l’enceinte, avant d’accomplir les épreuves qui doivent précéder la découverte du Graal.

Pour l’évêque Josephe, après avoir achevé la conversion des habitants du Northumberland, il revient sur ses pas et entre dans le pays de Norgalles. Là règne le roi Crudel, qui, loin de recevoir avec bonté les chrétiens, les fait jeter en prison et défend qu’on leur porte la moindre nourriture. Jésus-Christ devient alors leur pourvoyeur, et, pendant les quarante jours que dure leur captivité, ils croient, grâce à la présence du saint Graal, que toutes les meilleures épices leur sont abondamment servies.

Le roi Mordrain, avant d’être une seconde fois averti de quitter Sarras, avait confié le gouvernement de son royaume aux deux barons auxquels il se fiait le plus, tandis que Grimaud, son fils bâtard, résidait dans la ville de Baruth ou Beyrout. Mordrain reparut en Bretagne avec une armée considérable, cette fois emmenant avec lui la reine Sarracinthe, la duchesse Flégétine et la fille du roi Label, baptisée sous ce même nom de Sarracinthe. Un seul incident marque la traversée de Mordrain.

Le châtelain de la Coine (Iconium), qui faisait partie de la flotte, nourrissait depuis longtemps un coupable amour pour la duchesse Flégétine ; mais il la savait trop vertueuse pour la solliciter. Un démon offrit de lui rendre la duchesse favorable, s’il voulait faire un pacte avec lui. Le châtelain renia Dieu et fit hommage au malin esprit, lequel, prenant aussitôt les traits de Flégétine, permit au châtelain d’assouvir sa passion criminelle. Alors une violente tempête s’éleva sur la mer et menaça d’engloutir toute la flotte ; un saint ermite, éclairé par un songe, conseille au roi d’arroser d’eau bénite le vaisseau qui portait le châtelain. On voit aussitôt la fausse duchesse entraîner dans l’abîme le châtelain de la Coine, en criant : « J’emporte ce qui m’appartient. » L’orage s’apaise, et la flotte fend tranquillement les flots jusqu’à l’endroit de la Grande-Bretagne où l’Humbre tombe dans la mer, à trois petites lieues de Galeford[1].

À peine installé, Mordrain, obéissant à la voix céleste, partagea le lit de la bonne reine Sarracinthe, et engendra en elle un fils, plus tard roi de Sarras. La reconnaissance du roi Mordrain et des dames avec Nascien et Célidoine est suivie du long récit d’un double combat entre les Northumberlandois nouvellement convertis et les Norgallois. On y retrouve plusieurs épisodes de la bataille livrée par Évalac et Séraphe au roi d’Égypte Tholomée. Ici Crudel, le roi de Norgalles, est immolé par Mordrain, et les sujets de Crudel consentent à reconnaître un Dieu qui fait ainsi triompher ceux qui croient en lui. Les deux Joseph, enfermés dans les prisons de Crudel et privés de nourriture depuis quarante jours[2], avaient, par bonheur, ainsi que nous l’avons dit plus haut, été repus par la grâce de Jésus-Christ et du Graal. Le chevalier, envoyé par Mordrain dans le souterrain où ils avaient été jetés, fut d’abord ébloui de la clarté dont les arceaux étaient illuminés, et qui semblait l’effet de trente cierges ardents. Il appela les deux Joseph, leur apprit la mort de Crudel, l’arrivée de Mordrain et la conversion des Norgallois : une belle église fut bâtie dans la cité de Norgalles. Mais ici le roi Mordrain, si lent à croire et si facilement disposé à la défiance, reçoit le châtiment de sa curiosité téméraire, comme on le va voir.

Josephe avait fait porter dans la chambre de ce prince l’arche qui contenait le Graal. Les chrétiens se rendirent au service ordinaire, puis allèrent recevoir la grâce. Le roi, qui lui-même en avait ressenti les délicieux effets, dit qu’il ne souhaitait rien tant que de voir de ses yeux, dans l’arche, l’intérieur du sanctuaire d’où semblait venir le don de cette grâce. Malgré les blessures qu’il avait reçues dans les combats précédents, il se lève de son lit, passe sur sa chemise un surcot et s’avance jusqu’à la porte de l’arche, en telle sorte que sa tête et ses épaules étaient dans l’intérieur. Alors il considéra la sainte écuelle placée près du calice dont Josephe se servait pour accomplir le sacrement. Il vit l’évêque revêtu des beaux vêtements dans lesquels il avait été sacré de la main de Jésus-Christ. Tout en les admirant, il reportait vivement ses regards sur la sainte écuelle qui lui offrait bien d’autres sujets d’admiration, Nul esprit ne pourrait penser, nulle bouche dire tout ce qui lui fut découvert. Il s’était, jusqu’à présent, tenu agenouillé, la tête et les épaules en avant : il se relève, et tout aussitôt sent dans tous ses membres un tremblement, un frisson qui devait l’avertir de son imprudence. Mais il ne put se décider à faire un mouvement en arrière. Il portait même la tête plus en avant, quand une voix terrible sortant d’une nuée flamboyante : « Après mon courroux, ma vengeance. Tu as été contre mes commandements et mes défenses ; tu n’étais pas encore digne de voir si clairement mes secrets et mes mystères. Résigne-toi donc à demeurer paralysé de tous les membres, jusqu’à l’arrivée du dernier et du meilleur des preux, qui, en te prenant dans ses bras, te remettra dans l’état où tu avais été jusqu’à présent. »

La voix cessa, et Mordrain tomba lourdement comme une masse de plomb : de tous ses membres il ne conserva que l’usage de la langue, et ne put de lui-même faire le moindre mouvement. Les premières paroles qu’il prononça furent : « Ô mon Dieu ! soyez adoré ! Je vous remercie de m’avoir frappé ; j’ai mérité votre courroux pour avoir osé surprendre vos secrets. »

Les deux Joseph, Nascien, Ganor, Célidoine, Bron et Pierre, entourant alors le roi, le saisirent et l’emportèrent sur son lit, non sans pleurer en voyant son corps devenu mou et flasque, comme le ventre d’une bête nouvellement écorchée. Pour Mordrain, il répétait qu’au prix de la santé qu’il avait perdue, il ne voudrait pas ignorer ce qu’il avait vu dans l’arche. « Qu’avez-vous donc tant vu ? » demanda le duc Ganor. — « La fin, » reprit-il, « et le commencement du monde ; la sagesse de toutes les sagesses ; la bonté de toutes les bontés ; la merveille de toutes les merveilles. Mais la bouche est incapable d’exprimer ce que mes regards ont pu reconnaître. Ne me demandez rien de plus. »

Sarracinthe et Flégétine arrivèrent à leur tour pour gémir de l’infirmité du roi Mordrain. Sans perdre de temps, celui-ci fit approcher Célidoine et sa filleule, la jeune Sarracinthe. « Je vais vous parler, » leur dit-il, « de la part de Dieu. Josephe, il vous faut procéder au mariage de ces deux enfants ; leur union mettra le comble à tous mes vœux. » Le lendemain, en présence des nouveaux chrétiens de la cité de Longuetown, Célidoine et la fille du roi de Perse furent mariés par Josephe ; les noces durèrent huit jours, pendant lesquelles Nascien, le roi de Northumberland, investit son fils du royaume de Norgailes, et le couronna dans cette ville de Longuetown[3]. Le menu peuple fit hommage au nouveau souverain, qui disposa généreusement en leur faveur du grand trésor amassé par le roi Crudel auquel il succédait.

Ce mariage ne pouvait rester stérile. La jeune Sarracinthe mit au monde, avant que l’année ne fut révolue, un fils qu’on nomma Nascien et qui dut succéder à son père.

Après être restés quinze jours à Longuetown, il fallut se séparer ; le saint Graal fut ramené à Galeford avec le roi Mehaignié, comme on désignera maintenant Mordrain ; on le transporta péniblement en litière. Célidoine demeura dans ses nouveaux domaines, et le romancier, en s’étendant longuement sur ses bons déportements, remarque qu’il chevauchait souvent de ville en ville, et de châteaux en châteaux, fondant églises et chapelles, faisant instruire aux lettres les petits enfants, et gagnant mieux de jour en jour l’amour de tous ses hommes.

Nascien retourna dans le pays de Northumberland avec Flégétine. Comme son fils, il fut grand fondateur d’églises, grand ami de l’instruction des enfants.

À Galeford vinrent, avec le roi Mehaignié, la reine Sarracinthe, Ganor, Joseph et son fils. Peu de jours après leur arrivée, la femme de Joseph mit au monde un fils qui, d’après l’avertissement céleste, fut nommé Galaad le Fort. Le roi Mehaignié, voyant accompli tout ce qu’il avait souhaité, dit à son beau-frère Nascien : « Je voudrais qu’il vous plût me transporter dans un hospice ou ermitage éloigné de toute autre habitation. Le monde et moi n’avons plus aucun besoin l’un de l’autre ; je serais un trop pénible fardeau pour ceux que d’autres soins réclament. Trouvez-moi l’asile que je désire, pendant que vous et votre sœur vivez encore : car, si j’attendais votre mort, je risquerais de rester au milieu de gens qui ne me seraient rien. »

Nascien demanda l’avis de Josephe. « Le roi Mehaignié, » dit l’évêque, « a raison. Il est bien éloigné du temps où la mort le visitera ; nous ni les enfants de nos enfants ne lui survivrons. Près d’ici, à sept lieues galloises, nous trouverons le réduit d’un bon ermite qui l’accueillera et se réjouira de pouvoir le servir. C’est là qu’il convient de transporter le roi Mehaignié. »

Quand fut disposée la litière sur laquelle on l’étendit, il partit accompagné du roi Nascien, du duc Ganor, des deux Joseph et de la reine Sarracinthe. L’ermitage où ils s’arrêtèrent était éloigné, comme avait dit Josephe, de toute habitation. On lui avait donné le nom de Milingène, qui en chaldéen a le sens de « engendré de miel », en raison des vertus et de la bonté des prudhommes qui l’avaient tour à tour occupé. On déposa le roi Mehaignié à l’angle avancé de l’autel, sur un lit enfermé dans une espèce de prosne en fer[4]. De là pouvait-il voir le Corpus Domini toutes les fois que l’ermite faisait le sacrement. Dans l’enceinte de fer était pratiquée une petite porte qui lui permettait de suivre des yeux le service de l’ermite. Quand il fut là déposé, le roi demanda qu’on lui présentât l’écu qu’il avait autrefois porté en combattant Tolomée-Seraste, et qui sur un fond blanc portait l’empreinte d’une croix vermeille. On le pendit au-dessus du lit, et le roi Mehaignié dit en le regardant : « Beau sire Dieu ! aussi vrai que j’ai vu sans en être digne une partie de vos secrets, faites que nul ne tente de pendre cet écu à son col, sans être aussitôt châtié, à l’exception de celui qui doit mener à fin les merveilles du royaume aventureux, et mériter d’avoir après moi la garde du vaisseau précieux. » On verra que Dieu accueillit favorablement cette prière. Depuis ce moment, le roi Mehaignié ne prit aucune autre nourriture qu’une hostie consacrée par l’ermite, et que celui-ci lui posait dans la bouche, après la messe. Il était entré dans l’ermitage l’an de grâce 58, la veille de la saint Barthélemy apôtre.

La reine Sarracinthe résista à toutes les prières que lui firent Nascien, Ganor et les deux Joseph pour retourner avec eux à Galeford. Elle préféra demeurer auprès du roi Mehaignié, jusqu’aux jours où, plus avancée dans sa grossesse, elle revint à Galeford pour donner naissance à l’enfant qui lui avait été prédit, et qui fut nommé Éliézer. Quittons maintenant la Grande-Bretagne, où déjà nous avons établi les rois Mordrain, Nascien et Célidoine, où sont nés les infants Nascien, Galaad et Éliézer, et retournons pour la dernière fois en Syrie et en Égypte[5].

  1. L’autre texte, ms. 747, dit qu’ils approchèrent du royaume de Norgalles, et devant un château nommé Calaf. Il est en effet bien douteux que les romanciers n’aient pas entendu conduire les chrétiens dans le pays de Galles.
  2. C’est une réminiscence des quarante années que Joseph avait passées dans la Tour dont Vespasien l’avait tiré.
  3. Longtown est une ville située à l’extrémité septentrionale du Cumberland : ainsi le Norgalles répond à cette province.
  4. « Et firent son lit environner de prosne de fer. » (Ms. 2455. f° 257.) Prosne doit venir non de prœconium, mais de proscenium, et le sens primitif doit être barre de tribune, ou échafaud avancé ; de là le prône du curé. On appelle encore, bien que l’Académie ne le dise pas, la petite porte à claire-voie, que l’on ouvre et ferme quand la véritable porte est ouverte, un prône.
  5. Le curieux épisode qu’on va lire a été supprimé dans le plus grand nombre des manuscrits et dans les deux éditions gothiques du XVIe siècle.